par Ethan Watters | 13 mars 2015

La piste sanglante

La première fois qu’elle a entendu parler de voleurs d’or­­ganes, l’an­­thro­­po­­logue Nancy Sche­­per-Hughes travaillait sur le terrain dans le nord-est du Brésil. C’était en 1987, et une rumeur circu­­lait dans le bidon­­ville d’Alto do Cruzeiro, qui surplombe la ville de Timbaúba dans la région de Pernam­­buco, répu­­tée pour sa culture de la canne à sucre. On parlait à mi-voix d’étran­­gers parcou­­rant les chemins de terre dans des camion­­nettes jaunes, à la recherche d’en­­fants sans surveillance qu’ils kidnap­­paient et tuaient pour déro­­ber leurs organes trans­­plan­­tables. On retrou­­vait plus tard les corps des enfants dans un fossé au bord de la route, ou dans les contai­­ners à poubelles d’un hôpi­­tal.

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Alto do Cruzeiro
Crédits : Nancy Sche­­per-Hughes

Sche­­per-Hughes était alors une ensei­­gnante promet­­teuse à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Berke­­ley, et elle avait de bonnes raisons d’être scep­­tique. Dans le cadre de son étude sur la pauvreté et la mater­­nité dans le bidon­­ville, elle avait inter­­­rogé les fabri­­cants de cercueils de la région, ainsi que les fonc­­tion­­naires en charge des registres de décès. Le taux de morta­­lité infan­­tile était effroyable, mais on ne trou­­vait aucune trace de corps évis­­cé­­rés de façon chirur­­gi­­cale. « Bah, ce sont des histoires inven­­tées par les pauvres et les illet­­trés », lui dit le direc­­teur du cime­­tière muni­­ci­­pal. Pour­­tant, même si elle se doutait que ces rumeurs n’étaient pas tota­­le­­ment fondées, Sche­­per-Hughes refu­­sait de les igno­­rer caté­­go­­rique­­ment, car elle appar­­te­­nait à une école de pensée reje­­tant les notions de vérité abso­­lue ou objec­­tive. Mais malgré son désir de se montrer soli­­daire des croyances de ses inter­­­lo­­cu­­teurs, elle éprou­­vait de grandes diffi­­cul­­tés à trou­­ver la bonne façon de les présen­­ter dans son livre, Death Without Weeping: The Violence of Every­­day Life in Brazil, paru en 1992. En défi­­ni­­tive, d’après elle, les histoires de vol d’or­­ganes ne pouvaient être comprises qu’à la lumière des menaces physiques qui pesaient sur ces popu­­la­­tions appau­­vries. En plus de la faim et de la soif perma­­nentes, les habi­­tants de la région étaient victimes de mauvais trai­­te­­ments de la part de leurs employeurs, de l’ar­­mée et des forces de l’ordre. Les soins médi­­caux dispo­­nibles faisaient souvent plus de mal que de bien. Le person­­nel médi­­cal et les phar­­ma­­ciens diagnos­­tiquaient les malnu­­tris et les malades chro­­niques comme des « névro­­sés » (une caté­­go­­rie fourre-tout), et leur pres­­cri­­vaient des tranquilli­­sants, des somni­­fères, des vita­­mines et autres élixirs. Les habi­­tants savaient perti­­nem­­ment que des gens plus riches, au Brésil et à l’étran­­ger, avaient accès à de biens meilleurs soins, y compris à des procé­­dures incon­­nues chez eux, comme la greffe de tissus et d’or­­ganes.

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Nancy Sche­­per-Hughes
Crédits : UC Berke­­ley

« Les gens de l’Alto imagi­­naient sans peine que leurs corps étaient convoi­­tés à la façon d’un réser­­voir de pièces déta­­chées par les riches », écrit Sche­­per-Hughes dans Death Without Weeping. Ces histoires d’équipes chirur­­gi­­cales tuant les enfants du coin pour récu­­pé­­rer leurs organes persis­­taient, d’après elle, « car les habi­­tants du bidon­­ville, “mal infor­­més”, ont compris quelque chose. Ils sont sur la bonne voie et s’ac­­crochent à leur intui­­tion : quelque chose va sérieu­­se­­ment de travers. » Le livre, qui fut très bien reçu et nominé pour le Natio­­nal Book Critics Circle Award, assit sa répu­­ta­­tion et la fit consi­­dé­­rer comme l’une des meilleures anthro­­po­­logues de sa géné­­ra­­tion. En 1995, Sche­­per-Hughes fut l’unique anthro­­po­­logue invi­­tée à s’ex­­pri­­mer lors d’un congrès médi­­cal sur le trafic d’or­­ganes à Bella­­gio, en Italie. Bien qu’il n’existât aucune preuve solide que des gens étaient assas­­si­­nés pour leurs organes, des rumeurs semblables à celles que Sche­­per-Hughes avaient récol­­tées au Brésil circu­­laient désor­­mais de l’Amé­­rique du Sud à la Suède, en passant par l’Ita­­lie, la Rouma­­nie et l’Al­­ba­­nie. En France, une légende urbaine évoquait des enfants kidnap­­pés à Disney­­land pour leurs reins. Les orga­­ni­­sa­­teurs de la confé­­rence avaient demandé à Sche­­per-Hughes d’ex­­pliquer la persis­­tance de ces mythes macabres. Si les autres parti­­ci­­pants à la confé­­rence, prin­­ci­­pa­­le­­ment des chirur­­giens, espé­­raient apprendre de Sche­­per-Hughes ce que ces rumeurs conte­­naient de vrai ou de faux, ils furent proba­­ble­­ment déçus. Elle leur expliqua en effet que ces histoires étaient « vraies, jusqu’à un point indé­­ter­­miné entre le fait et la méta­­phore », comme elle l’écri­­rait par la suite. En y repen­­sant, elle est certaine que les chirur­­giens – qu’elle consi­­dère comme des gens brillants et compé­­tents mais pas préci­­sé­­ment « intel­­lec­­tuels », un peu comme des pilotes de chasse — n’ont pas vrai­­ment compris ses analyses théo­­riques. « On ne parlait pas la même langue », m’a-t-elle expliqué.

Néan­­moins, Sche­­per-Hughes tira parti du temps qu’elle passa avec les méde­­cins du mieux qu’elle pouvait. À Bella­­gio, elle décida d’im­­pro­­vi­­ser une recherche ethno­­gra­­phique sur les pratiques actuelles de la greffe chirur­­gi­­cale. Pendant leurs discus­­sions lors de prome­­nades en bateau sur le lac de Côme ou lors d’une visite des champs d’oli­­viers de la Villa Serbel­­loni, les méde­­cins répon­­daient volon­­tiers à ses ques­­tions. Un chirur­­gien lui dit qu’il avait entendu parler de patients qui s’étaient rendus en Inde pour ache­­ter des reins. Elle se souvient aussi qu’un chirur­­gien israé­­lien lui avait expliqué que les ouvriers pales­­ti­­niens étaient « très géné­­reux » avec leurs reins, et qu’ils les donnaient souvent à des étran­­gers en échange de « petites sommes ». Un chirur­­gien cardiaque d’Eu­­rope de l’Est lui fit part de son inquié­­tude de voir le tourisme médi­­cal encou­­ra­­ger les méde­­cins de son pays à récol­­ter des organes sur des donneurs en état de mort céré­­brale, qui n’étaient « pas aussi morts qu’on aurait pu l’es­­pé­­rer ». Par ces nouvelles pratiques, Sche­­per-Hugues commença à comprendre que les organes et les tissus voya­­geaient géné­­ra­­le­­ment du sud vers le nord, des pauvres vers les riches, et des personnes à la peau foncée vers celles à la peau plus claire. Même si aucun des chirur­­giens n’avait confirmé les rumeurs de kidnap­­pings et de vol d’or­­ganes, Sche­­per-Hughes réalisa que le « vrai de vrai » trafic d’or­­ganes humains, comme elle l’ap­­pelle, devait être étudié plus en profon­­deur. « Il y avait tant de ques­­tions sans réponse », se souvient-elle. « Comment les patients étaient-ils mis au courant que des organes étaient dispo­­nibles dans d’autres pays ? Qui étaient les pauvres gens qui vendaient leurs organes ? Personne n’était encore monté au front pour le décou­­vrir. »

Il était temps d’ar­­rê­­ter de suivre les rumeurs pour remon­­ter la piste des cadavres.

L’enquête de Sche­­per-Hughes sur le trafic d’or­­ganes allait consti­­tuer un cas d’école pour un nouveau type d’an­­thro­­po­­lo­­gie. Il ne s’agi­­rait pas de l’étude d’une culture isolée et exotique, mais bien de celle d’un marché noir mondia­­lisé et inter­­­con­­necté : un marché trans­­cen­­dant les classes, les cultures et les fron­­tières, reliant les donneurs pauvres aux indi­­vi­­dus et aux insti­­tu­­tions de grand stan­­ding du monde moderne. Pour Sche­­per-Hughes, le projet repré­­sen­­tait l’op­­por­­tu­­nité de montrer qu’un anthro­­po­­logue pouvait avoir un impact réel et signi­­fi­­ca­­tif sur une injus­­tice en plein essor. « Il y a une plai­­san­­te­­rie bien connue dans notre disci­­pline : “Si tu veux que quelque chose reste secret, publie-le dans une revue d’an­­thro­­po­­lo­­gie” », m’a-t-elle confié un jour. « Nous sommes vus comme des person­­nages amusants et inof­­fen­­sifs. » Sche­­per-Hughes avait de plus grandes ambi­­tions. Elle décida qu’il était temps, comme elle le dit elle-même, d’ar­­rê­­ter de suivre les rumeurs pour remon­­ter la piste des cadavres.

Méta­­mor­­phoses d’une disci­­pline

Dans ses écrits, Sche­­per-Hughes décrit ses années de recherche dans le marché noir inter­­­na­­tio­­nal des organes comme une dérou­­tante « descente aux Enfers ». Lorsqu’elle en parle en personne, elle est animée et éner­­gique. À 69 ans, Sche­­per-Hughes est en quelque sorte un mélange déton­­nant entre une grand-mère et un hips­­ter. Je lui ai rendu visite par une jour­­née d’hi­­ver, chez elle, près du campus de Berke­­ley. Ses cheveux étaient coupés courts, en pointes, striés de mèches magenta, et elle portait une chemise à manches courtes qui lais­­sait appa­­raître un tatouage stylisé en forme de tortue – un cadeau de son fils pour son soixan­­tième anni­­ver­­saire. Tout en évoquant ses dizaines de voyages à travers le monde, lors desquels elle inter­­­ro­­gea des chirur­­giens, des donneurs, des rece­­veurs et divers inter­­­mé­­diaires, elle me montrait son bureau, qui avait été jadis le garage de la maison. À l’in­­té­­rieur se trou­­vaient des milliers de dossiers, clas­­sés dans des dizaines de caisses en plas­­tique et d’ar­­moires noires, mais aussi des tiroirs pleins de cassettes et de carnets de notes. Depuis le milieu des années 1990, Sche­­per-Hughes a publié une cinquan­­taine d’ar­­ticles et de chapitres de livres sur le trafic d’or­­ganes, maté­­riel qu’elle synthé­­tise en ce moment en vue de la publi­­ca­­tion d’un livre, auda­­cieu­­se­­ment inti­­tulé A World Cut in Two (« Un monde coupé en deux »). Au fil des années, elle a exercé une influence notable sur les tendances intel­­lec­­tuelles de son domaine, et son étude du trafic d’or­­ganes sera proba­­ble­­ment sa dernière prise de posi­­tion sur l’im­­por­­tance et la valeur de la disci­­pline à laquelle elle a consa­­cré sa vie. La ques­­tion de savoir si la somme de ce travail repré­­sente un triomphe de la recherche anthro­­po­­lo­­gique ou un conte mettant en garde contre la tendance à l’auto-justice du monde acadé­­mique est déjà vigou­­reu­­se­­ment débat­­tue parmi ses collègues. Quand Sche­­per-Hughes a commencé à s’in­­té­­res­­ser de près au trafic d’or­­ganes, dans les années 1990, elle était la porte-parole d’un débat houleux sur le futur de l’an­­thro­­po­­lo­­gie, alors au beau milieu d’une crise d’iden­­tité couvant depuis long­­temps déjà.

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Nancy Sche­­per-Hughes en 1987
Crédits : Nancy Sche­­per-Hughes

Dans les années 1940 et 1950, les anthro­­po­­lo­­gistes portèrent l’éten­­dard de la science sur le terrain. À cette époque, un étudiant qui cher­­chait à établir une ethno­­gra­­phie d’un peuple reculé aurait sans doute emporté avec lui une copie de Outline of Cultu­­ral Mate­­rials, de George Murdock, qui listait plus de cinq cents caté­­go­­ries, insti­­tu­­tions et compor­­te­­ments cultu­­rels sous des titres comme « famille », « pratiques reli­­gieuses », etc. On deman­­dait aux anthro­­po­­logues de docu­­men­­ter les rela­­tions fami­­liales et de répondre à des ques­­tions simples et directes, comme « Comment la nour­­ri­­ture est-elle stockée et conser­­vée ? », « Cultive-t-on la nour­­ri­­ture desti­­née aux animaux ? » et « Le marié emmé­­nage-t-il avec la famille de son épouse après le mariage, ou inver­­se­­ment ? ». Comme toute le monde récol­­tait le même genre d’in­­for­­ma­­tions, les données pouvaient être répliquées et mises à jour, et les cultures, peu importe leur taille, pouvaient être clas­­si­­fiées et compa­­rées. Les anthro­­po­­logues de cette époque cher­­chaient à établir une taxo­­no­­mie des compor­­te­­ments sociaux humains. La téna­­cité et l’objec­­ti­­vité du cher­­cheur étaient ses prin­­ci­­pales quali­­tés. Les cher­­cheurs qui ont émergé pendant l’agi­­ta­­tion poli­­tique des années 1960 ont rejeté ce modèle en bloc. Sche­­per-Hughes faisait partie de ceux qui pensaient que l’ap­­proche scien­­ti­­fico-taxo­­no­­mique ne repré­­sen­­taient qu’une forme diffé­­rente d’im­­pé­­ria­­lisme, et que toute volonté d’objec­­ti­­vité ou de vérité litté­­rale n’était au final qu’une illu­­sion ou, pire encore, une justi­­fi­­ca­­tion de l’ex­­ploi­­ta­­tion et de la violence. Bien sûr, une ques­­tion restait en suspens : s’ils ne devaient pas se conten­­ter de récol­­ter et cata­­lo­­guer des faits sur d’autres cultures, que devaient faire les anthro­­po­­logues ? Dans un débat avec con confrère Roy D’An­­drade en 1995 dans Current Anthro­­po­­logy, Sche­­per-Hughes prit posi­­tion en faveur de ce qu’elle appe­­lait une « anthro­­po­­lo­­gie mili­­tante », au sein de laquelle les cher­­cheurs rejoin­­draient les luttes poli­­tiques de leurs sujets d’étude. Le métier d’an­­thro­­po­­logue ne consis­­te­­rait ainsi pas simple­­ment à docu­­men­­ter le quoti­­dien, mais bien à se déga­­ger des appa­­rences pour révé­­ler les forces cachées et les idéo­­lo­­gies expo­­sant les peuples à la domi­­na­­tion et à l’op­­pres­­sion. Pour cela, elle cher­­chait à se sépa­­rer de l’ha­­bit tradi­­tion­­nel de l’uni­­ver­­si­­taire – dans « l’es­­prit du “carna­­va­­lesque” brési­­lien » – et à rejoindre les oppri­­més dans leur combat contre les insti­­tu­­tions telles que les hôpi­­taux et les univer­­si­­tés. « Cette nouvelle école d’ “anthro­­po­­logues aux pieds nus” que j’ai en tête », écri­­vait-elle, « doit être compo­­sée d’alar­­mistes, de troupes de choc – capables de produire des textes poli­­tique­­ment élabo­­rés et mora­­le­­ment exigeants, et des images capables de se faufi­­ler entre les couches de l’ac­­cep­­ta­­tion, de la compli­­cité et de la mauvaise foi qui permet à la souf­­france et à la mort de perdu­­rer. »

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Sche­­per-Hughes sur le terrain
Crédits : Nancy Sche­­per-Hughes

D’An­­drade et d’autres voyaient dans l’ap­­pel à monter au créneau (ou au carna­­val) de Sche­­per-Hughes un grave danger pour la disci­­pline. Il pensait que Sche­­per-Hughes et ses alliés intel­­lec­­tuels éloi­­gnaient la disci­­pline d’une science objec­­tive, au profit de ce qu’il appe­­lait un « modèle moral » basé sur un dualisme simpliste entre oppri­­més et oppres­­seurs. Son style d’an­­thro­­po­­lo­­gie, acti­­viste, trans­­for­­me­­rait une disci­­pline pleine d’ave­­nir en « pamphlet mora­­li­­sa­­teur ». « Avec le modèle moral, la vérité n’est pas préci­­sé­­ment ce pour quoi on se bat », affirme D’An­­drade, qui passe aujourd’­­hui sa retraite en Caro­­line du Nord. « Ce qu’on cherche à faire, c’est dénon­­cer un mal réel. » Je lui demande qui a emporté son débat public avec Sheper-Hughes. « Je croyais qu’a­­près la bagarre, les gens revien­­draient à se deman­­der : “Comment sait-on si quelque chose est vrai ou non ?” Mais au final, le modèle moral a emporté toute l’Amé­­rique et l’an­­thro­­po­­lo­­gie cultu­­relle a cessé d’être une chose que tout cher­­cheur en sciences sociales qui se respecte appel­­le­­rait une science. L’hé­­gé­­mo­­nie de la posi­­tion de Sche­­per-Hughes est deve­­nue totale. » Un autre consen­­sus a émergé pendant les années 1990 : l’ob­­ses­­sion de l’an­­thro­­po­­lo­­gie cultu­­relle pour des socié­­tés exotiques et recu­­lées avait fait son temps. Pourquoi les anthro­­po­­logues ne s’in­­té­­res­­se­­raient-ils pas aux insti­­tu­­tions ayant un vrai pouvoir sur le monde (les banques, les multi­­na­­tio­­nales, les tribu­­naux et les agences gouver­­ne­­men­­tales) ? Ou, en ce qui nous concerne ici, les unités de trans­­plan­­ta­­tion chirur­­gi­­cale des grands hôpi­­taux ? À l’époque, seule une poignée d’ar­­ticles avait abordé l’im­­por­­tance gran­­dis­­sante du marché mondial des organes. Depuis les années 1970, la greffe d’or­­ganes, jusqu’a­­lors une procé­­dure expé­­ri­­men­­tale, était deve­­nue une pratique courante aux États-Unis, en Europe et en Asie, dans une demi-douzaine de pays d’Amé­­rique du Sud, et dans quatre pays afri­­cains.

En 1983, l’in­­tro­­duc­­tion de la cyclo­s­po­­rine, un médi­­ca­­ment immu­­no­­sup­­pres­­seur, a fait augmen­­ter de façon spec­­ta­­cu­­laire le nombre de donneurs poten­­tiels pour chaque patient. Dès le milieu des années 1990, la litté­­ra­­ture médi­­cale poin­­tait l’émer­­gence d’un phéno­­mène nouveau : le tourisme lié à la trans­­plan­­ta­­tion. En 1989, un petit article était paru dans le Lancet, rappor­­tant une enquête sur des allé­­ga­­tions selon lesquelles quatre Turcs avaient été emme­­nés à l’Hu­­mana Hospi­­tal Welling­­ton, à Londres, pour y vendre leur reins. Une autre recherche démon­­trait que la vente de reins issus de donneurs vivants augmen­­tait rapi­­de­­ment en Inde, et qu’en Chine, on récol­­tait les organes sur les corps des condam­­nés à mort fraî­­che­­ment exécu­­tés.

Une enquête mondiale

Alors que la majo­­rité des gouver­­ne­­ments et des asso­­cia­­tions médi­­cales inter­­­na­­tio­­nales condam­­naient la vente d’or­­ganes humains, les lois et les codes de conduite profes­­sion­­nels n’étaient pas cohé­­rents, et souvent peu appliqués. Ce qui était clair, c’est que la demande d’or­­ganes excé­­dait large­­ment l’offre presque partout. Aux États-Unis, malgré d’im­­por­­tantes campagnes pour encou­­ra­­ger au don d’or­­ganes, plus de 37 000 personnes étaient sur liste d’at­­tente pour une trans­­plan­­ta­­tion. Chaque année, 10 % des patients en attente d’une greffe cardiaque mouraient avant d’avoir pu rece­­voir un organe.

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UC Berke­­ley
Un bâti­­ment de l’uni­­ver­­sité construit en 1873
Crédits

Les recherches de Sche­­per-Hughes sur le trafic d’or­­ganes ont réel­­le­­ment commencé peu de temps après la confé­­rence de Bella­­gio, lorsqu’elle décida de faire équipe avec l’or­­ga­­ni­­sa­­teur de l’évé­­ne­­ment, un histo­­rien de la méde­­cine à l’uni­­ver­­sité Colum­­bia du nom de David Roth­­man, ainsi qu’a­­vec sa femme Sheila, profes­­seure en sciences médico-sociales à Colum­­bia, et Lawrence Cohen, un anthro­­po­­logue de Berke­­ley. Tous les quatre déci­­dèrent de s’épar­­piller sur la surface du globe, en se parta­­geant les points chauds du tourisme d’or­­ganes. Les Roth­­man se concen­­tre­­raient sur la Chine, Cohen enquê­­te­­rait en Inde, et Sche­­per-Hughes voya­­ge­­rait prin­­ci­­pa­­le­­ment au Brésil et en Afrique du Sud. Les recherches démar­­rèrent de façon spec­­ta­­cu­­laire. Pendant les vacances scolaires, à la fin des années 1990, Sche­­per-Hughes visi­­tait les unités de dialyse, les banques d’or­­ganes, les morgues et les hôpi­­taux d’Amé­­rique du Sud et d’Afrique, pour s’en­­tre­­te­­nir avec des chirur­­giens, des patho­­lo­­gistes, des néphro­­logues, des infir­­mières, des défen­­seurs des droits des patients et des repré­­sen­­tants du gouver­­ne­­ment. « C’est devenu un travail de détec­­tive », assure-t-elle. « J’uti­­li­­sais une tech­­nique simple : la boule de neige. Je me rendais dans une morgue ou dans une unité de trans­­plan­­ta­­tion et je récu­­pé­­rais des infor­­ma­­tions auprès d’une personne. Ensuite, je me deman­­dais : “Et main­­te­­nant, qu’est-ce que je fais ?” Commen­­cer à assem­­bler les pièces du puzzle était exci­­tant. » Ses colla­­bo­­ra­­teurs, eux aussi, progres­­saient rapi­­de­­ment. S’il était diffi­­cile d’ob­­te­­nir des esti­­ma­­tions fiables sur le nombre de trans­­plan­­ta­­tions liées au marché noir, les preuves de l’exis­­tence de ce trafic appa­­rais­­saient partout où ils posaient les yeux.

En Inde, Cohen trouva des gens qui vendaient leurs reins à des cliniques privées qui four­­nis­­saient des patients dans le monde entier, en dépit la loi de 1994 inter­­­di­­sant ce type de tran­­sac­­tions. Il décou­­vrit qu’il était devenu si banal de vendre ses reins en Inde que certains parents pauvres parlaient même de vendre un organe pour payer la dot de leur fille. David Roth­­man, pour sa part, fut vite convaincu qu’une campagne anti-crimi­­nelle en Chine était liée à une entre­­prise en plein essor, qui vendait les organes de condam­­nés à mort exécu­­tés.

Certains de ses confrères  trou­­vaient que les écrits de Sche­­per-Hughes tenaient plus de la presse à scan­­dale que de l’an­­thro­­po­­lo­­gie.

Au Brésil et en Afrique du Sud, Sche­­per-Hughes décou­­vrit que les corps de nombreux pauvres gens étaient récu­­pé­­rés, sans auto­­ri­­sa­­tion, pour expor­­ter des tissus utiles (cornées, peau, valves cardiaques) vers des pays plus riches. À São Paulo, elle travailla avec un membre du conseil muni­­ci­­pal qui traquait le commerce illé­­gal de tissus humains issus des cadavres de gens dému­­nis et de pension­­naires de maisons de retraite. Il lui montra des docu­­ments attes­­tant que plus de 30 000 hypo­­physes avaient été envoyées vers les États-Unis sur une période de trois ans. En Afrique du Sud, un direc­­teur d’unité de recherche d’une faculté de méde­­cine publique lui montra aussi des docu­­ments auto­­ri­­sant la vente de valves cardiaques à des centres médi­­caux en Autriche et en Alle­­magne. Elle décou­­vrit égale­­ment, dans des centres médi­­caux privés au Brésil et en Afrique du Sud, que des reins pris sur des donneurs vivants étaient ache­­tés et vendus.

En 1998, alors qu’elle était en train de rédi­­ger les premiers articles impor­­tants sur ses enquêtes de terrain, Sche­­per-Hughes et ses colla­­bo­­ra­­teurs se retrou­­vèrent dans un Star­­bucks de Tokyo pendant une confé­­rence sur l’éthique médi­­cale, afin de compa­­rer leurs décou­­vertes. La docu­­men­­ta­­tion dont ils dispo­­saient était si consi­­dé­­rable qu’ils déci­­dèrent de mettre sur pied une orga­­ni­­sa­­tion appe­­lée Organs Watch, qui servi­­rait à réunir les infor­­ma­­tions sur les greffes à l’échelle mondiale, et ferait office de centre de recherche par la suite. En 1999, ils avaient déjà obtenu une bourse de 230 000 dollars auprès de l’Open Society Insti­­tute, ainsi qu’une promesse de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie d’ai­­der à la créa­­tion de la nouvelle orga­­ni­­sa­­tion.

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Mais la colla­­bo­­ra­­tion entre les Roth­­man et Sche­­per-Hughes ne devait pas perdu­­rer. Le premier article majeur de Sche­­per-Hughes sur le trafic d’or­­ganes, qu’elle publia en avril 2000 dans Current Anthro­­po­­logy, synthé­­ti­­sait ses décou­­vertes dans les morgues et les hôpi­­taux du Brésil et d’Afrique du Sud. Le ton de l’ar­­ticle était neutre au point de ressem­­bler par moments au script d’un film d’hor­­reur. « Le capi­­ta­­lisme mondia­­lisé et les avan­­cées dans le domaine de la biote­ch­­no­­lo­­gie ont donné lieu à un “goût” nouveau, issu de la méde­­cine, pour les corps humains, morts comme vivants, pour la peau et les os, la chair et le sang, les tissus, la moelle et le maté­­riel géné­­tique de “l’autre” », écri­­vait-elle. Elle décri­­vait la greffe d’or­­ganes et de tissus comme « une forme post-moderne de sacri­­fice humain » et accu­­sait les chirur­­giens spécia­­li­­sés dans la greffe de conspi­­rer pour inven­­ter « une demande arti­­fi­­cielle au sein d’une popu­­la­­tion toujours plus vaste de malades, de vieillards et de mourants ». Certains anthro­­po­­logues trou­­vèrent cet article révo­­lu­­tion­­naire. Pour Elliott Leyton, de la Memo­­rial Univer­­sity of Newfound­­land, cet article était rien moins que « le début de la justi­­fi­­ca­­tion morale, qu’on atten­­dait depuis tant d’an­­nées, d’une grande partie de l’an­­thro­­po­­lo­­gie moderne, perdue pendant trop long­­temps dans la contem­­pla­­tion de son nombril ». D’autres anthro­­po­­logues, toute­­fois, trou­­vèrent que Sche­­per-Hughes prenait des liber­­tés avec l’iden­­ti­­fi­­ca­­tion de ses sources, et que ses écrits tenaient plus de la presse à scan­­dale que de l’an­­thro­­po­­lo­­gie. Pour son collègue David Roth­­man, la rhéto­­rique de Sche­­per-Hughes n’avait rien d’aca­­dé­­mique. Il était parti­­cu­­liè­­re­­ment choqué par ses accu­­sa­­tions à l’en­­contre des méde­­cins, qui crée­­raient arti­­fi­­ciel­­le­­ment une demande pour les organes. Roth­­man se souvient s’être rendu à Berke­­ley avec sa femme et colla­­bo­­ra­­trice en novembre 1999, pour parti­­ci­­per à l’inau­­gu­­ra­­tion d’Or­­gans Watch. « Quand Sheila et moi avons vu le site web qui avait été mis sur pied, nous avons été – je cherche le mot juste – déran­­gés », explique-t-il. « Il était sensa­­tion­­na­­liste, il jouait sur les émotions, la provo­­ca­­tion, avec des photos de cadavres, mais aucun graphique. Nous avons réalisé que nous travail­­lions d’une façon très diffé­­rente de Nancy. » Après une sévère dispute, les Roth­­man coupèrent les ponts avec Sche­­per-Hughes et mirent fin à leur colla­­bo­­ra­­tion avec Organs Watch. Mais Sche­­per-Hughes ne faisait que commen­­cer.

Docteur Sche­­per-Hughes

Dès le lance­­ment d’Or­­gans Watch en 1999, Sche­­per-Hughes commença à rece­­voir des centaines de pistes par e-mail et par télé­­phone, de la part de gens qui préten­­daient connaître les dessous du trafic d’or­­ganes et de tissus. Elle commença à suivre person­­nel­­le­­ment une bonne partie de ces histoires. « Je fonc­­tion­­nais dans le flou, comme un derviche tour­­neur », dit-elle.

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Foule dans les rues d’Is­­tan­­bul
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Elle commença égale­­ment à repous­­ser ce qu’elle consi­­dé­­rait comme les limites éthiques commu­­né­­ment admises de la recherche anthro­­po­­lo­­gique. Durant ses voyages, comme elle l’écri­­vit dans un article paru en 2006 dans les Annals of Trans­­plan­­ta­­tion, elle se faisait parfois passer pour une patiente en attente d’une greffe ou pour quelqu’un cher­­chant à ache­­ter un rein pour un proche malade. Lors d’une visite en Turquie, elle s’était faite passer pour une femme cher­­chant à ache­­ter un rein pour son mari malade sur un marché aux puces, près d’une station de mini­­bus à Aksa­­ray, un quar­­tier d’Is­­tan­­bul marqué par la pauvreté et l’im­­mi­­gra­­tion. Elle trouva un boulan­­ger au chômage, qui lui dit accep­­ter de vendre un de ses reins, et elle alla jusqu’à discu­­ter avec lui dans un café du coin pour négo­­cier le prix. À d’autres moments, écrit-elle, elle se rendait simple­­ment dans des hôpi­­taux ou des cliniques, pour ques­­tion­­ner un chirur­­gien ou un admi­­nis­­tra­­teur, ou pour tirer des infor­­ma­­tions des patients. Lorsqu’elle était arrê­­tée ou inter­­­ro­­gée par le person­­nel ou la sécu­­rité, elle se présen­­tait comme le « Dr Sche­­per-Hughes », sachant très bien que son inter­­­lo­­cu­­teur ne se doute­­rait pas qu’elle faisait réfé­­rence à son docto­­rat en anthro­­po­­lo­­gie. Face à ce qu’elle a appelé une « mafia des organes » inter­­­na­­tio­­nale, Sche­­per-Hughes expliquait dans un article (paru en 2009 dans Anthro­­po­­logy News) qu’elle n’avait pas eu le choix, et avait dû aban­­don­­ner de nombreuses règles en vigueur dans sa profes­­sion. « Quand on étudie une forme de violence orga­­ni­­sée, struc­­tu­­rée et en grande partie invi­­sible », écrit-elle, « il y a des moments où l’on doit se deman­­der s’il est plus impor­­tant de suivre à la lettre le code profes­­sion­­nel, ou d’in­­ter­­ve­­nir. »

Les recherches qu’elle a effec­­tué à cette époque ont permis de mettre en lumière un grand nombre d’in­­for­­ma­­tions sur les réseaux illé­­gaux de trafiquants d’or­­ganes. Le commerce du rein la fasci­­nait parti­­cu­­liè­­re­­ment. Contrai­­re­­ment aux cornées ou aux valves cardiaques récol­­tées sur des cadavres, les reins étaient trans­­por­­tés d’un pays à l’autre par le biais des corps – vivants – d’in­­di­­vi­­dus consen­­tants. Aux Philip­­pines, les vendeurs de reins qu’elle a inter­­­viewés n’hé­­si­­taient pas à rele­­ver leur chemise pour lui montrer les cica­­trices issues de leur néphrec­­to­­mie, avec une fierté évidente. Ils parlaient de l’in­­ter­­ven­­tion chirur­­gi­­cale comme d’un sacri­­fice consenti pour leur famille, et les membres de leur commu­­nauté compa­­raient parfois leurs inci­­sions abdo­­mi­­nales aux coups de lance reçus par le Christ sur la croix. En Molda­­vie, comme elle l’a rapporté en 2003 dans un article du Jour­­nal of Human Rights, les gens qui avaient vendu leurs reins étaient telle­­ment consi­­dé­­rés comme handi­­ca­­pés, d’un point de vue moral et physique, qu’ils étaient trai­­tés comme des parias. « Ce fils de pute m’a rendu inva­­lide », décla­­rait un donneur – rému­­néré – à propos de son chirur­­gien. De jeunes Brési­­liens qu’on avait emme­­nés en Afrique du Sud pour vendre leurs reins ont expliqué à Sche­­per-Hughes que cette expé­­rience leur avait ouvert l’ac­­cès au monde du tourisme et des merveilles de la méde­­cine. L’un d’entre eux lui a confié que son prin­­ci­­pal regret était de ne pas avoir passé plus de temps à l’hô­­pi­­tal. « Il y avait des draps propres, des douches chaudes, et plein de nour­­ri­­ture », se souve­­nait-il. Pendant sa conva­­les­­cence, il est descendu dans la cour de l’hô­­pi­­tal et s’est offert son tout premier cappuc­­cino. « C’était comme de l’am­­broi­­sie », disait-il. « Je me sentais comme un vrai touriste. » Au final, certains affirment qu’ils le refe­­raient, d’autres regrettent leur déci­­sion. « Ils m’ont bien traité, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu ce qu’ils voulaient », lui a confié un autre vendeur. « Ensuite, ils m’ont jeté comme un déchet. »

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Au cours de ses voyages, Sche­­per-Hughes a égale­­ment pu tisser des liens avec des trafiquants de reins, les inter­­­mé­­diaires qui cher­­chaient des donneurs dans les pays et les quar­­tiers pauvres. L’un d’entre eux, qui a été condamné et s’ap­­pe­­lait Gada­­lya « Gaddy » Tauber, lui a accordé de longues inter­­­views pendant qu’il purgeait sa peine à la prison mili­­taire Henrique Dias, dans la province brési­­lienne de Recife. Elle apprit ainsi que Tauber avait aidé à mettre en place un système de trafic qui envoyait des pauvres Brési­­liens vers un centre médi­­cal privé en Afrique du Sud, afin de four­­nir des reins à des touristes Israé­­liens. Il utili­­sait les services de « chas­­seurs de reins », dont certains étaient des jeunes hommes qui avaient déjà été donneurs, pour trou­­ver de nouvelles recrues. Ce n’était pas très diffi­­cile. Une fois que quelques jeunes reve­­naient des centres chirur­­gi­­caux sud-afri­­cains en exhi­­bant leurs liasses de billets, Tauber et ses asso­­ciés se retrou­­vaient avec plus de donneurs que ce dont ils avaient besoin. Ils commen­­cèrent à faire bais­­ser le prix qu’ils offraient aux donneurs, de 10 000 dollars à 6 000, puis à 3 000, expliquait Sche­­per-Hughes dans un portrait de Tauber écrit en 2007.

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Gada­­lya « Gaddy » Tauber
Crédits : Nancy Sche­­per-Hughes

Les portraits de Sche­­per-Hughes, consa­­crés à des donneurs, des patients et même des trafiquants comme Tauber sont écrits avec subti­­lité, et traversé par une grande empa­­thie. À certains moments toute­­fois – en parti­­cu­­lier lorsqu’elle écrit sur des méde­­cins, des bio-éthi­­ciens et d’autres membres de l’ « esta­­bli­sh­­ment de la greffe » – sa plume prend un ton bien plus acerbe. « Les chirur­­giens spécia­­li­­sés dans les greffes consi­­dèrent que tout leur est dû, qu’ils ont toujours raison, cette façon de se consi­­dé­­rer comme des “élus divins”, au-dessus (ou en dehors) des lois humaines qui gouvernent le commun des mortels », écri­­vait-elle dans un article. « Ces chirur­­giens hors-la-loi sont proté­­gés par la hiérar­­chie de leur corpo­­ra­­tion. » Quand Sche­­per-Hughes a commencé à présen­­ter ses décou­­vertes à des méde­­cins et des profes­­sion­­nels de la greffe, elle s’est trou­­vée face à une série de refus et de rejets très rudes. Elle se souvient avoir été trai­­tée de menteuse par un grand patho­­lo­­giste lors d’un congrès sur l’éthique médi­­cale au Cap, en 1999. En 2002, lors d’un congrès consa­­cré au trafic d’or­­ganes à Buca­­rest, elle a été chahu­­tée par des membres du public : « Qui l’a invi­­tée ? Pourquoi devrait-on croire ces calom­­nies ? » Pour Sche­­per-Hughes, ces réac­­tions étaient la preuve qu’elle procla­­mait des véri­­tés que l’ « esta­­bli­sh­­ment de la greffe » ne voulait pas entendre. Sa conclu­­sion à l’époque, qu’elle m’a trans­­mise par e-mail, était que « personne, abso­­lu­­ment personne ne s’in­­té­­res­­sait à ce sujet ». Cette affir­­ma­­tion corres­­pond diffi­­ci­­le­­ment à ce qui se passait alors autour d’elle. Un certain nombre de congrès inter­­­na­­tio­­naux – auxquels Sche­­per-Hughes a parti­­cipé – ont été orga­­ni­­sés pour réagir face au marché illé­­gal d’or­­ganes et de tissus humains en plein essor, et il en résulta des décla­­ra­­tions et des recom­­man­­da­­tions sans ambi­­guïté pour tenter de limi­­ter ce trafic. En octobre 2000, l’As­­so­­cia­­tion Médi­­cale Mondiale condamna la vente d’or­­ganes et de tissus humains, et appela les pays concer­­nés à adop­­ter des lois visant à préve­­nir ces abus. Le mois suivant, l’As­­sem­­blée géné­­rale des Nations-Unies adopta les proto­­coles de Palerme qui, entre autres, défi­­nissent la vente et le don contraints d’or­­ganes comme une forme de trafic d’êtres humains.

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Une favela de Rio de Janeiro
Au loin, le Christ Rédemp­­teur
Crédits

Certains de ses collègues pensent que si le corps médi­­cal a réagi si néga­­ti­­ve­­ment à Sche­­per-Hughes, ce n’est pas tant à cause des faits qu’elle présen­­tait qu’en raison de son style rhéto­­rique et de son penchant pour la confron­­ta­­tion. « Je pense qu’on peut dire que Nancy se montre très suspi­­cieuse, voire hostile à l’égard du monde médi­­cal », dit David Roth­­man, son ancien colla­­bo­­ra­­teur. « J’ai employé un langage très fort à certains moments – un terme comme “néo-canni­­ba­­lisme” n’était clai­­re­­ment pas l’idéal pour me faire des amis… » admet Sche­­per-Hughes lorsque je lui répète les critiques de Roth­­man. « C’est ainsi que fonc­­tionne l’an­­thro­­po­­lo­­gie inter­­­pré­­ta­­tive. On travaille sur le langage et le sous-texte. » D’autres collègues de Sche­­per-Hughes m’ont confié qu’elle semblait toujours la plus éner­­gique lorsqu’elle combat­­tait. Et en effet, mettre les membres du corps médi­­cal dans l’em­­bar­­ras, plutôt que de culti­­ver une influence collé­­giale parmi eux pour­­rait très bien avoir été son objec­­tif dès le début. Bien qu’elle rejette l’ana­­lyse de Roth­­man, qui la juge hostile aux méde­­cins, Sche­­per-Hughes a depuis long­­temps affirmé que son travail consis­­tait à enquê­­ter sur une profes­­sion centrée sur elle-même et sujette à l’auto-glori­­fi­­ca­­tion. Elle se sentait obli­­gée de défier les méde­­cins qui parlaient de « sauver des vies » – comme si sauver le rece­­veur de l’or­­gane effaçait toute autre consi­­dé­­ra­­tion. Elle critiquait égale­­ment les anthro­­po­­logues de la santé, « domes­­tiqués », « appliqués à doses cliniques », qui travaillaient en proche colla­­bo­­ra­­tion avec les méde­­cins afin de four­­nir la petite dose de savoir cultu­­rel aidant à faire passer la pilule de la méde­­cine occi­­den­­tale. Dès 1990, elle affir­­mait que le travail d’un anthro­­po­­logue de la santé était de remettre en cause, et même de se moquer de la méde­­cine occi­­den­­tale. « Jouons le bouf­­fon de la cour, cette petite voix qu’on entend en marge, parfois moqueuse, parfois ironique, toujours mali­­cieuse », a-t-elle écrit dans un jour­­nal très impor­­tant. « Aux jeunes anthro­­po­­logues de la santé, je dirais : “Reti­­rez cette blouse blanche, immé­­dia­­te­­ment ! Accro­­chez-la au porte-manteau, et mettez le masque blanc de l’Ar­­lequin.” » Elle préve­­nait, dès cette époque, qu’il y aurait un prix à payer pour ceux qui adop­­te­­raient cette atti­­tude querel­­leuse. Si votre but était de gagner le respect des méde­­cins, ou d’évi­­ter « la déri­­sion au sein des cercles acadé­­miques conven­­tion­­nels », écri­­vait-elle, le travail d’an­­thro­­po­­logue actif n’est pas fait pour vous.

L’af­­faire Rosen­­baum

Au début des années 2000, alors qu’elle tentait d’éta­­blir un schéma plus complet des inter­­ac­­tions entre les trafiquants, les chas­­seurs de reins et les réseaux qui consti­­tuaient le commerce inter­­­na­­tio­­nal du rein, Sche­­per-Hughes fit une décou­­verte majeure – une décou­­verte qui lais­­sait entre­­voir les liens entre le marché mondial des organes et de grands hôpi­­taux améri­­cains. Des infor­­ma­­teurs en Israël lui avaient dit dans les années 1990 qu’un homme appelé Levy Izhak Rosen­­baum était une figure très impor­­tante, qui mettait en contact donneurs et rece­­veurs de reins. Quelques années plus tard, à l’été 2002, Sche­­per-Hughes commença à rece­­voir des e-mails d’un homme qui lui deman­­dait son aide afin de s’ex­­traire d’une orga­­ni­­sa­­tion appe­­lée United Life­­line, et diri­­gée par Rosen­­baum.

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Centres de soins Albert Einstein en Penn­­syl­­va­­nie
Crédits : Einstein Heal­­th­­care Network

Tout en réunis­­sant plus de docu­­men­­ta­­tion sur Rosen­­baum et ses liens avec divers hôpi­­taux améri­­cains, Sche­­per-Hughes rapporta l’in­­for­­ma­­tion direc­­te­­ment aux chirur­­giens des hôpi­­taux concer­­nés. En 2002, elle orga­­nisa une réunion avec les chirur­­giens de l’hô­­pi­­tal Albert Einstein de Phila­­del­­phie, afin de les confron­­ter person­­nel­­le­­ment aux infor­­ma­­tions qu’elle avait décou­­vertes sur des trans­­plan­­ta­­tions qui y avaient été arran­­gées par Rosen­­baum. « J’étais très nerveuse », se souvient-elle. « Je me disais : “Qu’est-ce que je suis en train de faire, à jouer à Madame le Procu­­reur ?” Mais je me suis dit que, si je voulais publier ces infor­­ma­­tions, je devais les en infor­­mer. » À la même époque, Sche­­per-Hughes prit une autre déci­­sion inha­­bi­­tuelle pour un anthro­­po­­logue : elle commença à parta­­ger ses décou­­vertes avec les auto­­ri­­tés poli­­cières, et notam­­ment des repré­­sen­­tants du FBI, de la Food and Drug Admi­­nis­­tra­­tion et de l’unité du Dépar­­te­­ment d’État en charge des fraudes liées aux visas. Ses infor­­ma­­tions semblaient ne susci­­ter que peu d’in­­té­­rêt et n’en­­traî­­ner que peu d’ac­­tion. Elle se souvient d’une rencontre parti­­cu­­liè­­re­­ment frus­­trante avec un agent du FBI en 2003. « Je voyais bien qu’il avait la tête ailleurs », raconte-t-elle. « Il n’avait pas l’air de se rendre compte qu’il s’agis­­sait d’un crime grave. » Frus­­trée, elle pensait en elle-même : « Bon, je peux le faire. Filez-moi un badge et j’irai arrê­­ter quelqu’un moi-même. » Sche­­per-Hughes admet que d’autres anthro­­po­­logues consi­­dèrent que four­­nir des infor­­ma­­tions aux auto­­ri­­tés revient à fran­­chir une limite éthique de plus. Toute­­fois, selon elle, la nature de ses infor­­ma­­tions justi­­fiait large­­ment sa déci­­sion. « Je me fous que certains anthro­­po­­logues pensent que nos sujets d’étude sont proté­­gés par un secret profes­­sion­­nel absolu », me dit-elle. « Je pense que ce genre de pureté est tout simple­­ment scan­­da­­leux. » Pour Sche­­per-Hughes, le désin­­té­­rêt appa­rent des auto­­ri­­tés améri­­caines contras­­tait fonda­­men­­ta­­le­­ment avec la façon dont elle avait été trai­­tée par les repré­­sen­­tants des forces de l’ordre dans d’autres pays.

En 2004, elle fut invi­­tée à former des enquê­­teurs de la police et des procu­­reurs en Afrique du Sud dans le cadre de leur enquête sur des trans­­plan­­ta­­tions illé­­gales concer­­nant des donneurs brési­­liens dans plusieurs grands hôpi­­taux de Durban, Johan­­nes­­burg et Le Cap. Elle trans­­mit à un capi­­taine de la police mous­­ta­­chu, nommé Louis Helberg, les noms et les coor­­don­­nées de trafiquants, de chirur­­giens, de rece­­veurs et de donneurs au Brésil et en Israël, ainsi que le nom des hôpi­­taux qu’elle pensait impliqués dans ce commerce. En retour, Helberg lui four­­nit l’ac­­cès à des dossiers médi­­caux et des factures confisquées, qu’elle l’aida à passer au crible et à déchif­­frer.

Frus­­trée par le manque de volonté des enquê­­teurs à prendre ces crimes au sérieux, Sche­­per-Hughes conti­­nua l’enquête de son côté.

Avec l’aide et les conseils de Sche­­per-Hughes, Helberg put retra­­cer les étapes de son enquête inter­­­na­­tio­­nale, se rendant au Brésil et en Israël, tout en entrant en contact avec de nombreuses sources de l’an­­thro­­po­­logue. À la suite de cette enquête, le plus grand groupe hospi­­ta­­lier sud-afri­­cain, Netcare, recon­­nut avoir pratiqué plus d’une centaine de trans­­plan­­ta­­tions illé­­gales, et accepta de payer des amendes substan­­tielles. Lorsque cette histoire fut révé­­lée au grand jour, elle fit la une des jour­­naux en Afrique du Sud. Un néphro­­logue plaida coupable d’avoir trans­­gressé à quatre-vingt-dix reprises la loi sud-afri­­caine sur les tissus humains. Quatre autres chirur­­giens de Netcare, ainsi que deux autres membres du person­­nel, furent accu­­sés de diverses infrac­­tions (même si les pour­­suites furent aban­­don­­nées par la suite).

Aux États-Unis toute­­fois, Sche­­per-Hughes dut attendre 2009 – soit sept ans après qu’elle eut commencé à parta­­ger ses infor­­ma­­tions avec le FBI – avant de rece­­voir le coup de fil de procu­­reurs fédé­­raux lui annonçant l’ar­­res­­ta­­tion de Rosen­­baum. Il avait été arrêté (avec quarante-quatre autres personnes) dans le cadre de la plus grosse opéra­­tion poli­­cière liée à une affaire de corrup­­tion poli­­tique et de blan­­chi­­ment d’argent dans l’his­­toire du New Jersey. Main­­te­­nant qu’ils avaient besoin d’un dossier à charge contre Rosen­­baum, les procu­­reurs fédé­­raux se montraient inté­­res­­sés par les recherches de Sche­­per-Hughes, et ils la rencon­­trèrent à de nombreuses occa­­sions. Elle proposa de témoi­­gner durant le procès mais, en octobre 2011, Rosen­­baum plaida coupable pour l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de trois greffes de reins illé­­gales, ainsi que pour orga­­ni­­sa­­tion de malfai­­teurs en vue de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion d’une greffe illé­­gale. Rosen­­baum repré­­sen­­tait alors l’unique pour­­suite judi­­ciaire réus­­sie en lien avec le Natio­­nal Organ Trans­­plant Act de 1984. Sche­­per-Hughes espé­­rait que le cas de Rosen­­baum ouvri­­rait la porte à davan­­tage d’enquêtes et de pour­­suites, mais cela ne fut pas le cas. « Pourquoi est-il le seul accusé au tribu­­nal de Tren­­ton ? », m’a-t-elle dans un e-mail après que Rosen­­baum a plaidé coupable d’as­­so­­cia­­tion de malfai­­teurs. « Où sont les autres malfai­­teurs ? » Frus­­trée par le manque de volonté des enquê­­teurs à prendre ces crimes au sérieux, à lancer de nouvelles pour­­suites, ou à attaquer les chirur­­giens et les hôpi­­taux sans qui le trafic d’or­­ganes ne pour­­rait fonc­­tion­­ner, Sche­­per-Hughes conti­­nua l’enquête de son côté.

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Un jour de janvier 2012, Sche­­per-Hughes m’ap­­pela pour me dire qu’elle était sur le point de faire une autre décou­­verte capi­­tale : un méde­­cin à la retraite, ancien chirur­­gien spécia­­lisé dans la greffe dans un grand hôpi­­tal de la côte est, avait accepté de la rencon­­trer en personne. Sche­­per-Hughes me demanda de l’ac­­com­­pa­­gner pour assis­­ter à l’en­­tre­­vue. Nous nous sommes retrou­­vés à l’Ins­­ti­­tute for Advan­­ced Study à Prin­­ce­­ton, dans le New Jersey, où elle passait son année à travailler d’ar­­rache-pied pour termi­­ner son livre sur le trafic d’or­­ganes. Elle me donna les clés pour que je conduise : « Je suis nerveuse sur l’au­­to­­route », m’a-t-elle confié. Elle est aussi claus­­tro­­phobe dans les avions et les ascen­­seurs, et a du mal à lire les cartes, a-t-elle ajouté. Après avoir voyagé un moment avec elle, je me suis mis à trou­­ver les innom­­brables voyages qui avaient émaillé sa vie profes­­sion­­nelle plus remarquables encore.

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Levy Izhak Rosen­­baum
Première condam­­na­­tion sur le sol améri­­cain pour trafic d’or­­ganes
Crédits : NJ Star-Ledger

À la tombée de la nuit, nous sommes arri­­vés dans un hôtel Holi­­day Inn. Le chirur­­gien à la retraite, un homme élégant, nous a rencon­­trés dans le bar de l’hô­­tel. Sche­­per-Hughes a appelé la serveuse, lui a demandé de bais­­ser le son du match de basket-ball, et a encou­­ragé le méde­­cin à comman­­der à boire. Elle a ensuite commencé à lui poser des ques­­tions ouvertes sur son histoire person­­nelle et profes­­sion­­nelle. Son langage corpo­­rel était amical, presque intime. Elle riait des plai­­san­­te­­ries du méde­­cin et secouait la tête avec empa­­thie quand il lui racon­­tait ses luttes avec la bureau­­cra­­tie hospi­­ta­­lière. Le chirur­­gien a admis qu’il avait pratiqué des trans­­plan­­ta­­tions – dont on a appris plus tard qu’elles avaient été arran­­gées par Rosen­­baum –, mais il a affirmé qu’il n’avait jamais réel­­le­­ment su que les donneurs avaient été payés. « Au fond de moi, je sais qu’il y a toujours la possi­­bi­­lité que le donneur reçoive une récom­­pense, mais on ne peut rien y faire. Person­­nel­­le­­ment, je ne vois pas en quoi c’est un problème. » Avant d’ajou­­ter : « Je sais bien que c’est illé­­gal. Il y a un proto­­cole. » Sche­­per-Hughes lui a alors révélé que d’autres l’ac­­cu­­saient d’être le chef du réseau. « Vous avez été iden­­ti­­fié comme… la personne qui a mis tout cela sur pied », a-t-elle dit, faisant réfé­­rence aux greffes orga­­ni­­sées par Rosen­­baum. « Je dois vous le dire. Je n’y ai pas cru, mais c’est ce qu’ils ont dit. Ils vous ont accusé d’avoir tout orga­­nisé. » « Je n’ai rien orga­­nisé du tout », a-t-il tran­­ché en secouant la tête. Sche­­per-Hughes insis­­tait, alter­­nant entre ton compa­­tis­­sant et ques­­tions plus poin­­tues. Le méde­­cin a fini par admettre que certaines des trans­­plan­­ta­­tions orga­­ni­­sées par Rosen­­baum semblaient « douteuses ». « Certains rece­­veurs venaient de New York, et le fait qu’ils aient trouvé tel ou tel donneur en Israël semblait un peu étrange. » Il est allé jusqu’à recon­­naître que, proba­­ble­­ment, tout le person­­nel hospi­­ta­­lier impliqué avait de bonnes raisons d’être suspi­­cieux. « Il est évident que tout le monde dans le programme sentait qu’il était possible que les donneurs soient rému­­né­­rés. Je n’ai pas pensé que c’était à moi de faire la police. Tant que je ne sais rien et tant que je n’ai aucune preuve, je ne refu­­se­­rai pas la greffe sous prétexte que j’ai un doute », dit-il. Sche­­per-Hughes avait déjà entendu cet argu­­ment de la part de chirur­­giens du monde entier, et je pouvais la sentir se cris­­per. Quand le chirur­­gien a affirmé que tous ses patients se portaient très bien, le ton de sa voix s’est fait plus sévère. « Il y a une chose que je veux vous dire », a-t-elle dit. « Vos patients ne vont pas tous si bien et les donneurs non plus. » Puis : « Il n’existe aucun soin post-opéra­­toire fiable. Ils sont partis à des milliers de kilo­­mètres d’ici et vous n’avez aucune idée de ce qui leur est arrivé. Vous ne savez pas qui d’entre eux est mort ou a survécu. » Le méde­­cin a eu l’air échaudé pendant un moment, mais il persis­­tait à affir­­mer qu’il avait amélioré l’état de santé de patients ayant besoin d’une greffe, et qu’il n’avait rien fait de mal. La semaine suivante, Sche­­per-Hughes a parlé au télé­­phone avec un substi­­tut du procu­­reur fédé­­ral, Mark McCar­­ren, un des prin­­ci­­paux enquê­­teurs dans l’af­­faire Rosen­­baum, avec qui elle a partagé les infor­­ma­­tions qu’elle avait obte­­nues du chirur­­gien à la retraite. McCar­­ren m’a confié qu’il lui était recon­­nais­­sant de son aide : « Elle dispo­­sait de bien plus d’in­­for­­ma­­tions que ce dont j’avais besoin. Il est évident qu’elle a beau­­coup cran et de courage pour trai­­ter ce problème de cette manière. »

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Sources : Der Spie­­gel, Organs Watch

Sche­­per-Hughes était moins élogieuse en décri­­vant les efforts de McCar­­ren. Elle m’a souvent répété ses inquié­­tudes : pour elle, McCar­­ren et son équipe ne prenaient pas plei­­ne­­ment la mesure de la gravité de ces crimes. Pourquoi, se deman­­dait-elle, les procu­­reurs n’avaient-ils pas enquêté plus sérieu­­se­­ment sur les chirur­­giens d’hô­­pi­­taux améri­­cains liés à Rosen­­baum ? (Au-delà de ce qui se trou­­vait dans le dossier judi­­ciaire, McCar­­ren s’est refusé à tout commen­­taire sur les personnes impliquées dans son enquête.) Car en défi­­ni­­tive, comme me l’a souvent répété Sche­­per-Hughes, ce sont les chirur­­giens qui ont le scal­­pel dans la main.

Alliés et adver­­saires

Aux États-Unis, la liste d’at­­tente pour obte­­nir un rein compte plus de 100 000 personnes, alors que le nombre de donneurs n’a pratique­­ment pas bougé depuis une dizaine d’an­­nées. Des chiffres récents de l’OMS montrent qu’en 2010, les 107 000 greffes d’or­­ganes pratiquées dans les 95 pays membres n’ont satis­­fait que 10 % de la demande mondiale. L’OMS estime que, dans ces chiffres, un organe trans­­planté sur dix prove­­nait du marché noir. L’im­­pact de Sche­­per-Hughes sur les pratiques liées aux trans­­plan­­ta­­tions est diffi­­cile à déter­­mi­­ner. Organs Watch existe encore aujourd’­­hui. Même si elle n’a pas d’équipe admi­­nis­­tra­­tive, Sche­­per-Hughes conti­­nue à former des docto­­rants et post-docto­­rants à pratiquer un travail de terrain inter­­­na­­tio­­nal. Le site web de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion ne contient que la phrase suivante : « Le site web d’Or­­gans Watch est en cours de recons­­truc­­tion, et démé­­na­­gera vers une nouvelle adresse en août 2009. » Sche­­per-Hughes explique qu’elle a dû fermer le site en hâte après avoir appris qu’une trafiquante d’or­­ganes se servait des infor­­ma­­tions qu’elle y trou­­vait pour loca­­li­­ser les popu­­la­­tions où se trou­­vaient les donneurs les moins chers et les plus moti­­vés… Dans le champ anthro­­pol­­gique, le type de « mili­­tan­­tisme » et de plai­­doyer radi­­cal défendu par Sche­­per-Hughes dans les années 1990 est un peu passé de mode. « Elle a mauvaise répu­­ta­­tion dans son domaine. Elle attire nos collègues tout autant qu’elle les fait fuir », explique Arthur Klein­­man, un anthro­­po­­logue de la santé d’Har­­vard très réputé. « J’ai beau­­coup d’ad­­mi­­ra­­tion pour son indis­­cu­­table honnê­­teté, parfois brutale même, mais j’ai un problème avec son ton provo­­ca­­teur et accu­­sa­­teur. »

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Un jeune donneur d’or­­gane brési­­lien
Crédits

Nancy a toujours ses admi­­ra­­teurs dans la disci­­pline, parmi lesquels l’illustre anthro­­po­­logue Paul Farmer. « Le défi qu’elle a relevé est le suivant : comment plai­­der pour une cause quand tout vous ramène vers un modèle de repli, une forme de tour d’ivoire ? » m’ex­­plique-t-il. « Elle repousse les limites de l’en­­ga­­ge­­ment social, et elle est allée bien plus loin que ce que font les autres cher­­cheurs. Elle fait ce qu’elle croit juste, et nous sommes nombreux à penser qu’elle a raison. » Dans la commu­­nauté médi­­cale, malgré le nombre d’en­­ne­­mis qu’elle s’y est fait, beau­­coup de chirur­­giens lui sont recon­­nais­­sants pour avoir dénoncé et mis en lumière ces abus très répan­­dus, ainsi que pour avoir fait entendre la voix des donneurs et des inter­­­mé­­diaires du trafic d’or­­ganes. « Elle a démon­­tré que des marchés souter­­rains, illé­­gaux, existent vrai­­ment », dit Arthur Matas, le direc­­teur du programme de trans­­plan­­ta­­tion rénale de l’uni­­ver­­sité du Minne­­sota. Même si la plupart des chirur­­giens aiment imagi­­ner que leur commu­­nauté ne pren­­drait jamais part à un tel marché noir, explique Matas, Sche­­per-Hughes a clai­­re­­ment montré qu’ils y parti­­cipent – « parfois à leur insu, et parfois de leur plein gré ». De manière géné­­rale, toute­­fois, Sche­­per-Hughes est toujours mal vue dans le milieu de la trans­­plan­­ta­­tion, notam­­ment pour sa tendance à igno­­rer les diffé­­rents degrés de culpa­­bi­­lité. Des trafiquants d’or­­ganes comme Rosen­­baum peuvent en effet déployer des efforts impor­­tants pour faire croire à des chirur­­giens que leurs donneurs sont au-dessus de tout soupçon. « Prendre part au trafic à son insu ou de son plein gré sont deux choses très diffé­­rentes », selon Matas. « Il faut se montrer prudent quand on profère des accu­­sa­­tions. » Mais du point de vue de Sche­­per-Hughes, soit les chirur­­giens parti­­cipent aux trans­­plan­­ta­­tions illé­­gales en toute connais­­sance de cause, soit ils se voilent volon­­tai­­re­­ment la face. Comme le montrent ses écrits, elle préfère se concen­­trer sur une thèse plus large, qui n’a pas beau­­coup changé depuis l’époque où elle travaillait dans le nord-est du Brésil : la méde­­cine occi­­den­­tale est souvent une arme utili­­sée pour violen­­ter les corps des pauvres et des oppri­­més. Des rumeurs évoquant des gens assas­­si­­nés pour leurs organes conti­­nuent à circu­­ler dans certaines parties du monde. En 2009, le jour­­na­­liste Donal Boström a écrit, dans le jour­­nal suédois Afton­­bla­­det, un article inti­­tulé « On pille les organes de nos fils ». L’ar­­ticle affir­­mait que les victimes pales­­ti­­niennes des conflits en Cisjor­­da­­nie servaient comme donneurs d’or­­ganes invo­­lon­­taires. Au milieu des statis­­tiques montrant la très forte demande israé­­lienne pour des reins et des foies, Boström rappor­­tait qu’il avait rencon­­tré des « parents lui ayant dit qu’on avait pris des organes à leurs fils avant de les tuer ». L’ar­­ticle causa un acci­dent diplo­­ma­­tique entre la Suède et Israël, et fut consi­­déré comme « une sanglante diffa­­ma­­tion » sans fonde­­ment par le Premier ministre israé­­lien. Sche­­per-Hughes a pris la défense de Boström, en soute­­nant ses affir­­ma­­tions avec ce qu’elle consi­­dé­­rait comme des preuves acca­­blantes. Sa prin­­ci­­pale preuve était un entre­­tien qu’elle avait mené avec un patho­­lo­­giste israé­­lien nommé Yehuda Hiss, direc­­teur de l’ins­­ti­­tut médico-légal Abu Kabir, le prin­­ci­­pal centre israé­­lien de la pratique d’au­­top­­sies. Dans cette inter­­­view, enre­­gis­­trée en 2000 mais que Sche­­per-Hughes n’avait pas encore commen­­tée, Hiss recon­­naît, contre toute attente, que son insti­­tut a – sans l’ac­­cord des familles – récolté des cornées, de la peau, des os et d’autres tissus sur des cadavres pales­­ti­­niens notam­­ment, mais aussi sur des soldats israé­­liens et d’autres corps qui passaient par sa morgue. Les organes et les tissus étaient utili­­sés pour la forma­­tion des méde­­cins, la recherche, mais aussi pour la trans­­plan­­ta­­tion (dans le cas de la peau et des cornées). Après la publi­­ca­­tion de l’en­­re­­gis­­tre­­ment, Hiss a démenti avoir fait quoi que ce soit de mal.

« Je peux sentir les faux senti­­ments comme un animal sent l’im­­mi­­nence du danger. » — Nancy Sche­­per-Hughes

L’in­­ter­­view de Hiss est un symbole de l’in­­croyable capa­­cité de Sche­­per-Hughes à obte­­nir des infor­­ma­­tions sensibles, et à faire la diffé­­rence. Hiss a depuis été relevé de ses fonc­­tions à Abu Kabir. Les réper­­cus­­sions de cette polé­­mique, au point de vue légal mais pas unique­­ment, se feront proba­­ble­­ment encore sentir pendant des années. Mais on se trouve ici encore en présence d’un cas où il est parti­­cu­­liè­­re­­ment impor­­tant de bien sépa­­rer les rumeurs des faits. Les révé­­la­­tions de Hiss, aussi glaçantes soient-elles, ne confir­­maient pas les rumeurs selon lesquelles les organes de jeunes pales­­ti­­niens étaient récol­­tés alors qu’ils étaient toujours vivants, comme l’avait rapporté Boström. Dans un essai paru en 2013, et co-écrit avec Boström, Sche­­per-Hughes a critiqué les médias inter­­­na­­tio­­naux pour avoir déformé les infor­­ma­­tions rappor­­tées par l’ar­­ticle d’Afton­­bla­­det. Défor­­ma­­tion qui avait pour effet de mini­­mi­­ser l’im­­por­­tance du problème des pratiques liées à la trans­­plan­­ta­­tion. D’autres anthro­­po­­logues de la santé, toute­­fois, pensent que Sche­­per-Hughes ne dépeint pas le monde du commerce illé­­gal des organes avec assez de nuances. « Ce n’est pas une cher­­cheuse, au fond d’elle-même », me dit Klein­­man, « ce qui a de bons et de mauvais côtés. Elle démarre toujours d’un point de vue parti­­san, réagis­­sant avec outrage aux injus­­tices. Elle met tout le monde dans le même sac, au lieu de faire des diffé­­rences. Les détails sont moins impor­­tants pour elle que le plai­­doyer, le lobbying. »

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À l’été 2012, j’ai retrouvé Sche­­per-Hughes sur les marches du palais de justice fédé­­ral de Tren­­ton, dans le New Jersey, pour entendre la pronon­­cia­­tion du verdict contre Rosen­­baum. Dans la salle d’au­­dience du quatrième étage, Sche­­per-Hughes s’est assise au premier rang, d’où elle pouvait voir le profil barbu et corpu­lent de Rosen­­baum. Récla­­mant une sentence exem­­plaire, McCar­­ren a fait venir quatre témoins à la barre. Il a inter­­­rogé un admi­­nis­­tra­­teur de l’hô­­pi­­tal Albert Einstein et un chirur­­gien qui y travaillait lorsque Rosen­­baum diri­­geait son commerce de reins. Il a aussi appelé une femme d’âge moyen, Beckie Cohen, qui a expliqué, des sanglots dans la voix, comme elle était recon­­nais­­sante que sa famille ait pu payer 150 000 dollars à Rosen­­baum pour arran­­ger la greffe d’un rein pour son père malade, Max Cohen, à l’hô­­pi­­tal de Minnea­­po­­lis. Enfin, McCar­­ren a inter­­­rogé Elahn Quick, un jeune homme né en Israël de parents améri­­cains, qui avait été payé envi­­ron 25 000 dollars pour donner un de ses reins à M. Cohen. En décri­­vant ses négo­­cia­­tions avec Rosen­­baum, Quick n’a jamais parlé de pres­­sions ou de menaces claires. Au final, il a affirmé s’être senti utilisé et bruta­­lisé par la tran­­sac­­tion, mais il ne la regret­­tait pas. « Je voulais faire quelque chose qui ait du sens », a dit Quick. « Je m’ac­­croche encore au fait que j’ai sauvé une vie. » À cet instant, Sche­­per-Hughes s’est penchée vers moi et m’a dit que ce refrain sur le fait de « sauver des vies » n’était que des conne­­ries : « Les gens qui reçoivent les greffes sont surtout des vieux. »

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Nancy Sche­­per-Hughes aujourd’­­hui
Crédits : Alfredo Srur

Sche­­per-Hughes a passé la plus grande partie de l’au­­dience à prendre des notes, mais elle expri­­mait clai­­re­­ment, par des paroles murmu­­rées en douce, sa désap­­pro­­ba­­tion vis-à-vis du procès. Lorsque la juge a mentionné qu’elle avait été touchée par les lettres de soutien à Rosen­­baum envoyées par des rece­­veurs dont il avait orga­­nisé la greffe, Sche­­per-Hughes a soupiré : « Oh, mon Dieu… » Quand Beckie Cohen a fondu en larmes en décri­­vant la détresse de sa famille face à la mala­­die de son père, qui les a amenés à payer Rosen­­baum pour trou­­ver un vendeur de rein, Sche­­per-Hughes s’est penchée vers moi pour me dire : « Elle aurait pu lui donner son rein. » Lorsqu’un méde­­cin de l’hô­­pi­­tal Albert Einstein a déclaré qu’il ne savait pas avec certi­­tude, au début des années 2000, que les donneurs étaient payés par Rosen­­baum, Sche­­per-Hughes a murmuré : « McCar­­ren n’est pas un bon inter­­­ro­­ga­­teur. Je pour­­rais faire mieux. » Au cours de la longue audi­­tion, Sche­­per-Hughes a eu un commen­­taire acerbe pour chacun des parti­­ci­­pants dans le tribu­­nal : le méde­­cin, le donneur, la fille du rece­­veur, McCar­­ren, les avocats de la défense et la juge. Elle était deve­­nue, presque litté­­ra­­le­­ment, le bouf­­fon de la cour qu’elle décrit dans ses écrits, une voix moqueuse et disso­­nante qu’on entend à la marge. Après l’au­­di­­tion, Sche­­per-Hughes et moi sommes allés dîner dans un restau­­rant cubain du coin. Elle n’avait pas mangé de la jour­­née, et commençait à manquer d’éner­­gie. Elle m’a dit être satis­­faite de la sentence pronon­­cée contre Rosen­­baum – deux ans et demi d’em­­pri­­son­­ne­­ment dans une prison fédé­­rale –, mais qu’elle n’avait rien vu ou entendu ce jour-là qui pour­­rait chan­­ger la façon dont elle voyait Rosen­­baum ou le trafic d’or­­ganes qu’elle avait pour­­suivi jusqu’aux États-Unis. Je l’ai inter­­­ro­­gée sur une scène décrite à la barre par Elahn Quick, le donneur. Quick se souve­­nait qu’à son réveil après l’opé­­ra­­tion, la famille de Max Cohen s’était réunie autour de son lit d’hô­­pi­­tal pour le féli­­ci­­ter de son sacri­­fice. Je pensais que c’était un moment poignant, qui lais­­sait penser que Quick était plus qu’un donneur anonyme pour la famille Cohen. Sche­­per-Hughes a balayé la scène d’un revers de main. « S’il y a bien une chose que je ne supporte pas, ce sont les faux senti­­ments », m’a-t-elle dit, me rappe­­lant qu’au final, Quick s’était senti trahi et rejeté. « Ça me hérisse les poils. Je peux le sentir, comme un animal sent l’im­­mi­­nence du danger. »


Traduit de l’an­­glais par Benja­­min Bertho d’après l’ar­­ticle « The Organ Detec­­tive », paru dans Paci­­fic Stan­­dard. Couver­­ture : Nancy Sche­­per-Hughes sur le terrain. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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