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par Fernando Torres | 19 mai 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Réponse à tout

GiveWell est une orga­ni­sa­tion à but non lucra­tif fondée en 2007 par deux anciens bailleurs de fonds, Holden Karnof­sky et Elie Hassen­feld. Leur idée est d’ap­pliquer une rigueur digne d’un MBA à l’éva­lua­tion des asso­cia­tions cari­ta­tives. Ils font des recherches sur un nombre dément d’entre elles. Ils exigent des chiffres détaillés et des preuves du chan­ge­ment apporté. Sans parler des visites sont rendues aux asso­cia­tions sur le terrain, en Afrique et en Asie. Cette approche agres­sive agacent certaines asso­cia­tions, quand d’autres s’y prêtent volon­tiers. L’as­pect le plus surpre­nant de GiveWell est peut-être leur rela­tive indif­fé­rence vis-à-vis du salaire des CEO et des « frais géné­raux » élevés. Par le passé, j’au­rais véri­fié via un site comme Charity Navi­ga­tor si les asso­cia­tions auxquelles je songeais « gaspillaient de l’argent ». Charity Navi­ga­tor nous informe sur la part des frais géné­raux dans le budget. Par le passé, je me serais dit : Vous avez vu, le CEO de la Fonda­tion contre le cancer de la pros­tate aux États-Unis gagne plus d’un million de dollars par an ! Ils ne verront pas la couleur de mon argent.

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Holden Karnof­sky (à gauche) et Elie Hassen­feld
Crédits : Judith Psze­nica

Mais GiveWell s’est bâti avec un état d’es­prit busi­ness-friendly. Peut-être que ce CEO mérite son salaire, après tout ? « Quand on veut ache­ter un ordi­na­teur, on ne regarde pas au préa­lable les salaires des PDG d’Apple ou de Dell », explique Singer, un défen­seur de GiveWell. « Ce qu’on prend en compte, c’est l’ef­fi­ca­cité de ces ordi­na­teurs, ce qu’ils peuvent appor­ter à notre vie. » « C’est une ques­tion d’ef­fi­ca­cité, pas de rende­ment », ajoute MacAs­kill. Dans son plus récent clas­se­ment des asso­cia­tions cari­ta­tives, GiveWell recom­mande aux gens de donner l’in­té­gra­lité de leur budget charité au profit de Against Mala­ria Foun­da­tion, une asso­cia­tion de lutte contre le palu­disme basée au Royaume-Unis. Elle a pour but de four­nir des mous­tiquaires trai­tées à des popu­la­tions comme celle du Malawi ou d’autres pays en déve­lop­pe­ment. Chaque mous­tiquaire coûte envi­ron 2,5 dollars et réduit consi­dé­ra­ble­ment la morta­lité infan­tile.

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Deux semaines après le début de ma quête, je suis allé à une soirée où j’ai rencon­tré une femme qui travaille dans une asso­cia­tion à but non lucra­tif. Je lui ai expliqué que je faisais des recherches sur l’al­truisme effi­cace, m’at­ten­dant à l’im­pres­sion­ner par la viva­cité et la perti­nence de ma réflexion. « Atten­dez un peu », me dit-elle. « Ce sont eux qui soutiennent qu’il faudrait ne rien donner aux musées, et envoyer tous nos dons pour lutter contre le palu­disme en Afrique en ache­tant des mous­tiquaires ? » « Tout à fait ! » « Je les hais telle­ment… » « Hum… Et pourquoi ? »

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Peter Singer, le père de l’al­truisme effi­cace

« Ils défendent un point de vue pater­na­liste et colo­nia­liste. Ce qu’ils disent, en substance, c’est : “Nous savons ce qui est bon pour les Afri­cains”, et ils sont fiers d’eux. Ils traitent les Afri­cains comme s’ils étaient diffé­rents des Occi­den­taux. Mais qu’en est-il de la culture pour les Afri­cains ? Peut-être qu’ils sont nombreux à vouloir bâtir des centres cultu­rels pour préser­ver leurs tradi­tions, vous ne croyez pas ? Les AE sont du genre à vous répondre : “Non, tout ce dont ils ont besoin, c’est de mous­tiquaires.” » Hum… oui, c’est vrai qu’il y a quelque chose d’hau­tain dans l’al­truisme effi­cace. Peut-être que c’est penser en imbé­cile condes­cen­dant. Je pose la ques­tion à MacAs­kill, à laquelle il répond : « C’est une critique étrange. Nous voulons en donner les moyens aux Afri­cains, mais c’est impos­sible s’ils ne sont pas en bonne santé. »

Au cours de la semaine suivante, j’ai reçu un nombre éton­nam­ment élevé de réac­tions semi-hostiles à l’égard de l’al­truisme effi­cace. Parmi elles : · Mon beau-frère soutient qu’ils cherchent à quan­ti­fier ce qui ne peut pas l’être. Qui peut dire qu’une asso­cia­tion cari­ta­tive fait plus de bien qu’une autre ? C’est un genre bizarre d’ « impé­ria­lisme chari­table », comme dirait un autre de leurs détrac­teurs. Consi­dé­rons les arts : et si la décou­verte d’un tableau dans un musée stimu­lait l’es­prit d’un enfant et le pous­sait à deve­nir méde­cin, et qui sait, à guérir le cancer de la vessie ? On ne peut pas savoir. Les défen­seurs de l’AE sont d’avis qu’on peut se fier à nos juge­ments, même s’ils ne sont pas parfaits. Et quant à l’en­fant amateur d’art qui pour­rait un jour guérir le cancer de la vessie, qu’en est-il de tous ceux qui survivent grâce aux mous­tiquaires ? Un d’eux pour­rait tout aussi bien guérir le cancer, un jour. · Une amie a ri de ma tenta­tive de déta­cher l’as­pect émotion­nel des dons cari­ta­tifs. « Pourquoi ne pas donner à des causes qui m’émeuvent person­nel­le­ment, comme la leucé­mie, car ma tante en est morte ? » Réponse de l’AE : nous combi­nons empa­thie et ratio­na­lité. Il s’agit d’une forme de compas­sion encore plus élevée. · Ma femme n’ac­cepte pas que l’AE ne veuille donner qu’à une ou deux asso­cia­tions. Pourquoi ne pas dissé­mi­ner la richesse et donner un peu, mais à beau­coup d’as­so­cia­tions ? Réponse de l’AE : entre autres objec­tions, les petites dona­tions sont moins effi­caces pour les asso­cia­tions, car elles créent plus de pape­rasse et de frais. · D’autres encore défendent le fait que le cari­ta­tif fonc­tionne mieux dans un système de proxi­mité : on peut en suivre les abou­tis­se­ments. Et puis, ne vaut-il pas mieux s’oc­cu­per de ce qu’il se passe devant sa porte plutôt que de voler au secours du reste du monde ? Réponse de l’AE : ce n’est pas parce qu’une personne est géogra­phique­ment distante qu’elle mérite moins de compas­sion. ulyces-maximumgood-05· Vient ensuite le problème de l’auto-satis­fac­tion. J’ai reçu un email d’une collègue m’enjoi­gnant à ache­ter des cookies aux Girl Scouts. Peut-être que la raison voudrait que je lui demande en retour : « Cette troupe de filles scouts est-elle basée en Sierra Leone, sans accès à l’eau potable ? » Mais ça ne risque pas de me faire de moi quelqu’un de très popu­laire. Réponse de l’AE : on peut dédier une petite partie de nos dona­tions à ce genre de causes qui créent du lien social.

Ce qu’on peut

Il y a encore un problème qui me chif­fonne : comment choi­sir entre solu­tions à court terme et et solu­tions à long terme ? Les mous­tiquaires contre le palu­disme peuvent bien sauver des milliers de vie sur le champ, mais un trai­te­ment unique et peu coûteux contre le palu­disme ne permet­trait-il pas d’en sauver des millions ? Pourquoi ne pas donner à la recherche médi­cale ? Ou à l’uni­ver­sité de Cali­for­nie, où le profes­seur Irvine travaille à modi­fier géné­tique­ment les mous­tiques afin qu’ils ne puissent plus trans­mettre de mala­dies comme le palu­disme ou le virus Zika ? J’ai posé toutes ces ques­tions aux fonda­teurs de GiveWell. Ils m’ont rétorqué que le quidam lambda n’a ni le temps, ni les connais­sances suffi­santes pour déci­der quels cher­cheurs sont sur la bonne voie. Il y a des gens qui s’en chargent au sein des gros orga­nismes de charité, comme à la fonda­tion Bill & Melinda Gates. Peut-être devrais-je faire un chèque à Bill Gates, alors ? Ça devient compliqué…

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Toby Ord, fonda­teur de Giving What We Can
Crédits : Giving What We Can

Cela fait désor­mais plusieurs semaines que j’ai commencé mes recherches pour faire un maxi­mum de bien. Ces derniers jours, je suis tenté de donner à une asso­cia­tion de préven­tion de la cécité qui opère dans des pays comme le Rwanda et le Bangla­desh. Elle est mention­née sur plusieurs sites AE. Mais main­te­nant, j’hé­site. Je crois que je penche vers la ques­tion de la cécité pour des raisons émotion­nelles, et pas logiques. Les types de GiveWell paraissent intel­li­gents, ils ont dédié leur vie profes­sion­nelle à l’exa­men et à la quête des meilleures asso­cia­tions cari­ta­tives. Pourquoi un amateur comme moi en saurait-il plus qu’eux ? Je vais plutôt les écou­ter et donner pour le palu­dis­me… Mais alors, je me souviens ce que MacAs­kill m’a dit durant notre première discus­sion. Quand je lui ai demandé où mes 1 000 dollars auraient le plus d’im­pact, il m’a pris de court en me deman­dant si je pour­rais faire une dona­tion à sa propre asso­cia­tion cari­ta­tive. Car ce n’est pas une asso­cia­tion clas­sique. C’est une asso­cia­tion méta-cari­ta­tive, qui encou­rage les gens à faire des dona­tions. MacAs­kill est un des fonda­teurs de Giving What We Can (« donner ce qu’on peut »), une asso­cia­tion qui, entre autres choses, encou­rage les gens à donner au moins 10 % de leurs reve­nus à des bonnes œuvres pour le restant de leurs jours.

Le raison­ne­ment derrière ce projet, c’est que l’équipe de MacAs­kill utili­sera ces dona­tions pour persua­der d’autres bien­fai­teurs poten­tiels à s’im­pliquer. Selon les données qu’il m’a présen­tées, envoyées dans un docu­ment Power­point plutôt convain­cant, chaque dollar alloué à Giving What We Can en créera six en dona­tions, versées à des causes comme la lutte contre le palu­disme. De la charité démul­ti­pliée. Mais, atten­dez une seconde. Si je donne à une asso­cia­tion méta-cari­ta­tive, n’est-ce pas un peu trop abstrait ? Une partie de moi espère que cet article va déclen­cher une cascade de dona­tions… Les lecteurs se senti­ront-ils inspi­rés si je contri­bue à payer un web desi­gner ? Et si je choi­sis d’adres­ser mes dons à l’as­so­cia­tion de lutte contre le palu­disme, cela fera-t-il des émules ? Mais si je veux vrai­ment créer un torrent de dona­tions, peut-être devrais-je payer un publi­ci­taire 1 000 dollars pour me décro­cher une appa­ri­tion dans Good Morning America et parler de mon article sur l’al­truisme effi­cace. ulyces-maximumgood-02 « Mouais, ça fait un peu trop inté­ressé », rétorque ma femme quand je lui expose l’idée. Il est clair que je pour­rais passer l’an­née à peser le pour et le contre. Mais je dois prendre une déci­sion. Ainsi, ce vendredi, dans mon salon, je me décide : 500 dollars iront à la Fonda­tion améri­caine contre le palu­disme, et 500 dollars seront parta­gés entre l’as­so­cia­tion méta-cari­ta­tive de MacAs­kill et celle de Singer, The Life You Can Save. Je clique aussi sur le site de Giving What We Can, et promet de donner 10 % de mes reve­nus futurs. Est-ce que je m’y tien­drai ? Aucune idée. Peut-être que je devrais donner 20 %. Peut-être devrais-je donner plus que de l’argent. Ou me foca­li­ser sur une cause en parti­cu­lier. Je n’en sais rien non plus. Mais c’est un début.


Traduit de l’an­glais par Gwen­dal Pado­van d’après l’ar­ticle « The Maxi­mum Good: One Man’s Quest to Master the Art of Dona­ting », paru dans Esquire. Couver­ture : A.J. Jacobs veut faire le maxi­mum de bien. (Créa­tion graphique : Esquire/Ulyces)


J’AI TESTÉ L’HONNÊTETÉ RADICALE PENDANT UN MOIS ET, HONNÊTEMENT, C’EST DE LA MERDE

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Pendant trente jours, A.J. Jacobs a arrêté de mentir en expé­ri­men­tant l’Hon­nê­teté Radi­cale. Il a vécu le pire mois de sa vie.

En vérité, voilà pourquoi j’ai écrit cette histoire : Je veux hono­rer mon contrat avec mon patron. Je veux éviter de me faire virer. Je veux que toutes les femmes sédui­santes que j’ai connues au lycée et à la fac le lisent. Je veux qu’elles soient surprises et impres­sion­nées, et qu’elles ressentent un vague regret en repen­sant à la déci­sion qu’elles ont prises de ne pas avoir de rela­tions sexuelles avec moi, et peut-être que si je finis par divor­cer ou que je deviens veuf, je pour­rai enfin coucher avec elles un jour, lors d’une réunion d’an­ciens élèves. Je veux qu’Hol­ly­wood achète mon histoire et en fasse un film, même s’ils l’ont déjà plus ou moins fait il y a dix ans avec Jim Carrey. Je veux rece­voir des cour­riels de féli­ci­ta­tions et des offres de boulot que je pour­rai poli­ment refu­ser. Ou accep­ter si elles sont allé­chantes. Pour mieux rece­voir une contre-propo­si­tion géné­reuse de la part de mon patron.

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Le Dr Blan­ton
Crédits : radi­cal­ho­nesty.com

Pour être parfai­te­ment honnête, j’ai regretté d’avoir fait mention de cette idée à ce dernier envi­ron trois secondes après avoir ouvert la bouche. Car je savais que cette histoire serait super emmer­dante à écrire. Bordel. J’au­rais dû lais­ser mon collègue Tom Chia­rella l’écrire. Mais je ne voulais pas paraître fainéant. Ce dont j’ai parlé à mon patron, c’est d’un mouve­ment appelé Honnê­teté Radi­cale. Le mouve­ment a été fondé par un psycho­thé­ra­peute de 66 ans du nom de Brad Blan­ton, qui vit en Virgi­nie. Il affirme que nous serions tous bien plus heureux si seule­ment nous cessions de mentir. Dire la vérité, tout le temps. Cela semble déjà assez radi­cal comme cela – un monde sans mensonges –, mais Blan­ton va plus loin. Il soutient que nous devrions nous débar­ras­ser des filtres présents entre notre cerveau et notre bouche. Si vous le pensez, dites-le. Faites part de vos plans à votre patron pour démar­rer votre propre entre­prise. Si vous nour­ris­sez des fantasmes envers la sœur de votre femme, Blan­ton affirme que vous devriez le dire à votre femme ainsi qu’à sa sœur. C’est le seul moyen d’en­tre­te­nir des rela­tions authen­tiques. C’est le seul moyen de faire recu­ler l’alié­na­tion néfaste qu’en­gendre la moder­nité. Et pas ques­tion de s’étendre et de dire davan­tage que la vérité. Oui. Je sais. C’est l’une des idées les plus idiotes que l’homme a jamais eu, avec le Coca Vanille et la remise d’un permis de port d’armes à Phil Spec­tor. La trom­pe­rie fait avan­cer le monde. Sans mensonges, les mariages vole­raient en éclats, les travailleurs se feraient virer, les ego seraient brisés, les gouver­ne­ments s’ef­fon­dre­raient.

Et pour­tant… il y a peut-être du bon là-dedans. Tout spécia­le­ment pour moi. J’ai un vrai problème avec le mensonge. Mes mensonges ne sont pas de gros mensonges. Ce ne sont pas des énor­mi­tés du genre : « Je ne me rappelle pas cette réunion cruciale d’il y a deux mois, séna­teur. » Les miens sont de petits mensonges. Ils ne font pas de mal. Ce sont des demi-véri­tés. Du genre de ceux que nous disons tous. Mais j’en raconte des dizaines chaque jour. « Oui, voyons-nous bien­tôt. » « J’ado­re­rais, mais j’ai comme un début de grippe intes­ti­nale. » « Non, on n’achè­tera pas de jouet aujourd’­hui – le maga­sin de jouets est fermé. » C’est mal. Peut-être que deux semaines de cure de vérité me feraient du bien.

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