par Fernando Torres | 19 mai 2016

Un maxi­­mum de bien

Ces derniers temps, mon café chez Star­­bucks a un goût amer.

Je me l’ex­­plique en partie parce que mon orga­­nisme vieillis­­sant est plus sensible qu’a­­vant aux sursauts causés par la caféine. Mais c’est aussi et surtout parce que j’ai récem­­ment lu un livre écrit par Peter Singer, profes­­seur et philo­­sophe à l’uni­­ver­­sité de Prin­­ce­­ton, The Most Good You Can Do. L’ou­­vrage m’a confronté à un problème de mathé­­ma­­tique éthique : si je dépense chaque jour 3 dollars dans un café, cela équi­­vaut à 1 000 dollars par an. Voici ce que je pour­­rais faire avec 1 000 dollars par an :

· Proté­­ger près de 700 personnes du palu­­disme dans des pays comme le Malawi. La mala­­die tue près de 500 000 personnes chaque année.

· Finan­­cer deux opéra­­tions complètes de chirur­­gie pour des femmes du Népal ou d’ailleurs souf­­frant de patho­­lo­­gies qui les excluent de la société (celles souf­­frant de fistules, par exemple).

30sfXe3· Opérer dix enfants dans des pays comme le Nica­­ra­­gua afin de leur rendre la vue.

Dur de savou­­rer son Frap­­puc­­cino sans se voir comme un sale type après ça.

Depuis que j’ai lu ce livre et d’autres dans le même genre, je ressens une culpa­­bi­­lité extrême, typique­­ment occi­­den­­tale. Quand on regarde le monde sous cet angle, nous avons constam­­ment du sang sur les mains. Chaque jour, les Améri­­cains font l’équi­­valent moral d’une prome­­nade le long d’une plage où se noient des milliers d’en­­fants, sans jamais s’ar­­rê­­ter pour leur tendre un bâton.

C’est une façon percu­­tante de voir la vie, complè­­te­­ment boule­­ver­­sante. Décou­­ra­­geante. Singer lui-même, qui plaide volon­­tiers en faveur de dons géné­­reux, est pour autant d’avis qu’il ne faut pas se lais­­ser empor­­ter par la culpa­­bi­­lité, au risque de se rendre malade. Il pense qu’une manière plus produc­­tive d’abor­­der le problème consiste à appré­­cier la joie de sauver des vies. Nous pouvons tous être des héros. Nous pouvons tous être des Schind­­ler.

Beau­­coup trou­­ve­­ront que ce calcul moral est naïf et simpliste. Beau­­coup de personnes intel­­li­­gentes, ainsi que les disciples de la pensée d’Ayn Rand, en ont rejeté le postu­­lat. Et pour­­tant, je dois avouer que ça m’a remué. J’en suis arrivé à la conclu­­sion que je devais donner plus aux œuvres de chari­­tés. Beau­­coup plus, sans doute. Mais parmi les millions de causes à défendre, lesquelles choi­­sir ? Il existe des orga­­nismes de charité pour lutter contre le palu­­disme, réduire la cécité, proté­­ger l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, combattre le cancer, voire même effa­­cer gratui­­te­­ment les tatouages de personnes en diffi­­culté sociale (ce qui, d’après mes recherches, vaut d’être consi­­déré avec sérieux, puisque l’opé­­ra­­tion permet d’ef­­fa­­cer les signes d’ap­­par­­te­­nance aux gangs et offre aux jeunes un nouveau départ – je ne devrais pas être si bête­­ment condes­­cen­­dant).

Je me suis fixé comme objec­­tif de décou­­vrir comment mes 1 000 dollars de dona­­tions pouvaient aider au mieux, effa­­cer le plus de souf­­frances et engen­­drer le plus de joie. Je dois trou­­ver comment faire un maxi­­mum de bien.

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L’al­­truisme effi­­cace

Première étape, je passe un coup de fil à Will MacAs­­kill, profes­­seur asso­­cié de philo­­so­­phie à l’uni­­ver­­sité d’Ox­­ford et auteur de l’ou­­vrage Doing Better Good. Il porte des lunettes aux montures rectan­­gu­­laires et arbore des rouflaquettes touf­­fues. Il n’a que 28 ans mais il paraît plus jeune.

MacAs­­kill est un des fonda­­teurs d’un mouve­­ment social qu’il a appelé l’altruisme effi­­cace, encore discret mais qui fait chaque jour de nouveaux adeptes. La philo­­so­­phie qui sous-tend l’al­­truisme effi­­cace (ou AE) est de donner aux orga­­nismes de chari­­tés le plus ration­­nel­­le­­ment possible. Que ferait Spock à notre place ? Décor­­tiquer les chiffres, dissé­quer les preuves, mettre son cerveau en marche. Et ne pas se lais­­ser influen­­cer par les faiblesses de son cœur ou à la vue de Jenni­­fer Lopez sous un seau d’eau glacée.

gallery-1460831157-jloicePensons à la révo­­lu­­tion induite par les calculs statis­­tiques dans le monde du sport, faisant fi des instincts et s’ap­­puyant froi­­de­­ment sur les chiffres. C’est Le Stra­­tège, version sauveur du monde.

Sans surprise, cette notion d’al­­truisme effi­­cace trouve un écho chez les types de la Sili­­con Valley. Asso­­ciez à l’es­­prit d’in­­gé­­nieurs la préten­­tion de pouvoir pira­­ter le monde entier, embal­­lez le tout de grosses injec­­tions de fonds, et vous avez votre AE.

Pour quelqu’un qui a passé sa vie à aider ceux qui sont dans le besoin, les réac­­tions que provoque MacAs­­kill sont éton­­nam­­ment hostiles. Comme cet email qu’il a récem­­ment reçu : « Will MacAs­­kill devrait se foutre une tronçon­­neuse dans le cul. »

La sugges­­tion de la tronçon­­neuse vient en réponse à un article que MacAs­­kill a écrit concer­­nant les Ice Bucket Chal­­lenge contre la sclé­­rose en plaques. Il a osé dire que c’était une mauvaise idée.

Son point de vue est que nous ne devrions pas choi­­sir d’ai­­der une œuvre de charité sur la base de vidéos virales, aussi mignonnes soient-elles. Cela équi­­vau­­drait à choi­­sir son chirur­­gien cardiaque parce qu’elle est sexy en blouse (l’ana­­lo­­gie est de moi, pas de lui). Lutter contre la sclé­­rose laté­­rale amyo­­tro­­phique est certes une juste cause, mais le monde présente des défis bien plus globaux, comme la pénu­­rie d’eau potable en Afrique. Les défis du seau d’eau glacé ont conduit à un « canni­­ba­­lisme du finan­­ce­­ment », dévo­­rant les dons que les gens auraient pu allouer à d’autres causes, au rapport coût-effi­­ca­­cité plus élevé.

Les adeptes de l’AE citent trois critères à prendre en compte quand on examine une asso­­cia­­tion cari­­ta­­tive : l’échelle (est-ce que cela amélio­­rera un nombre impor­­tant de vies ?), la traça­­bi­­lité (quel chan­­ge­­ment peut-on concrè­­te­­ment appor­­ter, et ce dernier peut-il être mesuré ?), ainsi que la négli­­gence (la cause est-elle trai­­tée avec sérieux ?).

Pendant notre entre­­tien sur Skype, je demande à MacAs­­kill d’autres exemples de causes qui ne remplissent pas ces critères. « Eh bien, il vaut mieux éviter de donner aux asso­­cia­­tions d’aide aux sinis­­trés », rétorque-t-il.

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William MacAs­­kill

« Vous voulez dire, comme pour les trem­­ble­­ments de terre en Haïti et au Japon par exemple ? » ai-je demandé.

Il acquiesce. Là, je commence à avoir envie de démar­­rer la tronçon­­neuse moi-même, mais j’écoute tout de même ce qu’il a à dire.

Les catas­­trophes natu­­relles font beau­­coup parler d’elles et génèrent un fort afflux d’argent. On peut lire dans l’ou­­vrage de MacAs­­kill, par exemple, que les orga­­ni­­sa­­tions d’aide aux victimes ont reçu des dona­­tions esti­­mées à 330 000 dollars pour chaque décès causé par l’énorme trem­­ble­­ment de terre du Japon. Cette somme aurait pu aider – ou tout bonne­­ment sauver – bien plus de vies touchées par ce que MacAs­­kill appelle les « catas­­trophes natu­­relles conti­­nues », comme les mala­­dies mortelles géné­­rées par les vers para­­sites en Afrique.

L’idée d’igno­­rer les victimes de trem­­ble­­ments de terre me donne l’im­­pres­­sion de ne pas avoir de cœur, comme un Robert McNa­­mara sur la fin vis-à-vis du Viet­­nam. Mais je saisis la logique.

Je demande à MacAs­­kill quelles autres asso­­cia­­tions cari­­ta­­tives il évite­­rait. Sa liste est longue :

· La fonda­­tion Make-a-Wish. Ses dona­­teurs sont parés d’un éclat chaleu­­reux, mais les 7 500 dollars débour­­sés pour réali­­ser le vœu de Batkid – cet enfant qui a survécu au cancer pour lequel l’as­­so­­cia­­tion a orga­­nisé une incroyable jour­­née – auraient donnés plus de résul­­tats s’ils avaient été inves­­tis pour aider un pays en déve­­lop­­pe­­ment. · Les abris pour animaux. Non pas que les altruistes effi­­caces ignorent la souf­­france animale. Nombre d’entre eux la consi­­dèrent au contraire comme une prio­­rité. Mais regar­­dons les chiffres : rien qu’aux USA, près de 3 millions de chiens et chats sont eutha­­na­­siés dans ces abris chaque année. Et près de 9 milliards de poulets – sans parler des dizaines de millions de cochons et vaches – sont abat­­tus en usine. Ainsi, mieux vaut donner aux asso­­cia­­tions qui travaillent à réduire la consom­­ma­­tion de viande animale. · Les musées et l’art. Désolé. Les 40 millions de dollars que le MoMA a reçu pour bapti­­ser une nouvelle aile du musée auraient pu servir à soigner 800 000 personnes de cécité. Ce type de raison­­ne­­ment ne fait pas des AE les chou­­chous des habi­­tués des galas de charité, vous l’ima­­gi­­nez bien. ulyces-maximumgood-01 Que devrions-nous donc faire de notre argent, nous autres altruistes effi­­caces, pour mettre fin au plus de souf­­france possible ? Les AE ne sont pas tous d’ac­­cord sur la ques­­tion, mais des causes communes appa­­raissent : les pandé­­mies dans les pays du Sud (palu­­disme, sida), l’éle­­vage indus­­triel, les réformes du système judi­­ciaire-péni­­ten­­cier, les réformes sur l’im­­mi­­gra­­tion ainsi que certaines catas­­trophes à l’échelle mondiale (du réchauf­­fe­­ment plané­­taire aux scéna­­rios à la Philip K. Dick concer­­nant les robots assoif­­fés de pouvoir). D’ac­­cord. Mais il reste encore des milliers d’as­­so­­cia­­tions qui s’oc­­cupent de ces ques­­tions. Comment choi­­sir entre toutes ? On commence par rejoindre le groupe appelé GiveWell.

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

COMMENT L’AUTEUR A FINALEMENT TROUVÉ LA MEILLEURE FAÇON DE DONNER

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Traduit de l’an­­glais par Gwen­­dal Pado­­van d’après l’ar­­ticle « The Maxi­­mum Good: One Man’s Quest to Master the Art of Dona­­ting », paru dans Esquire. Couver­­ture : A.J. Jacobs veut faire le maxi­­mum de bien. (Créa­­tion graphique : Esquire/Ulyces)


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