par Flinder Boyd | 16 janvier 2017

Malades

Affalé sur son canapé, Stephen Sluy­­ter tirait sur son bang en regar­­dant Cartoon Network quand son télé­­phone a sonné. « Mec, t’as faim ? » lui a demandé Max Boca­­ne­­gra, son meilleur ami et colo­­ca­­taire, à l’autre bout du fil. « J’ai des hari­­cots pour toi. Faut que tu les récu­­pères vite. » Stephen était étudiant à l’uni­­ver­­sité A&M de Corpus Christi, au Texas. C’était un garçon de 28 ans, membre de la frater­­nité Kappa Sigma. Il était réputé pour les soirées et les combats de catch huilé qu’il orga­­ni­­sait. « T’as vu le film Retour à la fac ? J’ai fait ça dans la vraie vie. J’ai été le Parrain pour de vrai », dit-il aujourd’­­hui. Au cours des six mois précé­­dant ce coup de fil, Max et lui ont monté un des réseaux de trafic d’êtres humains les plus impro­­bables et cruels de l’his­­toire. Grâce à ses connais­­sances de l’uni­­ver­­sité, Stephen et son pote ont recruté une petite armée d’étu­­diants en mal de sensa­­tions fortes et de cash. Au cours de l’été 2012, Max estime que leur équipe faisait entrer illé­­ga­­le­­ment 40 à 50 immi­­grants au Texas par semaine, à 500 dollars par tête. « Je me faisais telle­­ment de thunes que je me foutais de tout », dit Max.

Stephen Sluyter et Max Bocanegra étaient inséparablesCrédits : Max Bocanegra
Stephen Sluy­­ter et Max Boca­­ne­­gra étaient insé­­pa­­rables
Crédits : Max Boca­­ne­­gra

Mais à trois mois de l’ob­­ten­­tion de son diplôme en commu­­ni­­ca­­tion, Stephen a décidé de rentrer dans les rangs : finis la vente de drogue, les soirées jusqu’au bout de la nuit et le trafic d’êtres humains. L’opé­­ra­­tion dont lui parlait Max impliquait un trajet de 130 km vers le sud pour récu­­pé­­rer des migrants clan­­des­­tins arri­­vés le matin dans une planque, puis de traver­­ser la voie de contre­­bande le plus surveillée des États-Unis – l’au­­to­­route 281 – jusqu’à Hous­­ton, où un contact récu­­pé­­re­­rait les passa­­gers. Stephen a financé une partie de ses études à l’uni­­ver­­sité en faisant traver­­ser le Texas à des dizaines de migrants sans papiers. Ces derniers temps pour­­tant, la police des fron­­tières semblait anti­­ci­­per toutes leurs actions. De plus en plus de conduc­­teurs se faisaient arrê­­ter. Stephen sentait que leurs esca­­pades deve­­naient trop dange­­reuses. Max l’ap­­pe­­lait depuis le casino de l’hô­­tel Mirage à Las Vegas, où il claquait des centaines de dollars à chaque tour de roulette, dans son costume argenté. Il avait adopté un choix radi­­ca­­le­­ment opposé. Il pous­­sait l’opé­­ra­­tion au-delà de ses limites. Il orga­­ni­­sait plusieurs ramas­­sages par nuit alors que leurs effec­­tifs dimi­­nuaient, à cause des pres­­sions de la police et du nouveau semestre qui commençait. C’est la raison pour laquelle il appe­­lait Stephen et pas un autre. Les réseaux de trafic d’êtres humains fonc­­tionnent par recom­­man­­da­­tion : si des trafiquants manquent une « cargai­­son », leur affaire s’écroule. Max était déses­­péré. « Allez, putain », disait-il, « j’ai besoin de toi. » Leur amitié avait débuté moins d’un an plus tôt à Hallo­­ween, en 2011. Stephen avait orga­­nisé une fête de quar­­tier qu’il décrit comme « un truc de malade » – entre bangs à la bière, sachets de canna­­bis et des marées d’étu­­diants – à Islan­­der Village, une rési­­dence étudiante.

À l’époque, Corpus Christi, une ville de 30 000 habi­­tants située sur la Côte du Golfe, était en pleine tran­­si­­tion. Jadis une des villes de taille moyenne les plus pauvres du pays, le boom pétro­­lier a relancé la crois­­sance et le centre-ville commençait à s’em­­bour­­geoi­­ser. Le campus de l’uni­­ver­­sité est situé en péri­­phé­­rie de la ville de la ville. Situé à Ward Island, dans la baie d’Oso, son ambiance est parti­­cu­­lière. « On a l’im­­pres­­sion d’être à la plage », dit Stephen. Et les drogues – canna­­bis, cocaïne et ecstasy – « sont partout ».

La ville de Corpus Christi, TexasCrédits
La ville de Corpus Christi, au Texas
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Au cours de la soirée, Stephen, qui portait un costume Où est Char­­lie et une coiffe indienne, est tombé sur Max. Il l’avait déjà rencon­­tré quatre ans plus tôt, alors qu’ils sortaient avec deux filles qui vivaient ensemble. Max avait 25 ans et n’était pas inscrit à l’uni­­ver­­sité, mais il se mêlait sans souci à la foule d’étu­­diants de sa ville natale. Mexi­­cano-Améri­­cain de troi­­sième géné­­ra­­tion (son arrière-arrière-grand-père a écrit les paroles de l’hymne natio­­nal mexi­­cain), il est bien bâti, les cheveux impec­­ca­­ble­­ment tondus, et il s’ex­­prime par saccades, repre­­nant souvent des textes de rap. Partout où il allait, il amenait avec lui son bien le plus précieux, un Canon 7D qu’il portait autour du cou. « C’était un putain de player », explique Stephen. « Il était photo­­graphe, j’étais DJ. On avait besoin l’un de l’autre. Tous les deux, on aspi­­rait à deve­­nir plus que ce qu’on était. »

Un soir de décembre, Max a invité Stephen au studio photo qu’il avait à l’ar­­rière d’une fripe­­rie appe­­lée Threads. « Y a quelqu’un qu’il faut que tu rencontres », lui a-t-il dit. Les deux garçons traî­­naient ensemble quasi­­ment tous les weekends depuis Hallo­­ween, à faire du kite­­surf et à fumer de l’herbe, mais il y avait certaines choses que Stephen igno­­rait encore à propos de son nouvel ami. À une soirée, Max a noncha­­lam­­ment jeté une liasse de billets de 100 sur la table basse. Quand Stephen a commencé à poser des ques­­tions, Max lui a simple­­ment fait un clin d’œil en disant qu’il vendait « le rêve améri­­cain ».

Quand l’argent a commencé à affluer leurs visions des choses commen­­cèrent à diver­­ger.

Stephen s’est arrêté devant Threads au volant de sa camion­­nette, une Ford Ranger rouge équi­­pée de trom­­pettes qui jouaient le géné­­rique de Shérif, fais moi peur. Dans le studio, deux femmes légè­­re­­ment vêtues se tenaient près d’un lit sur lequel un petit homme au crâne rasé, habillé comme un skateur, agitait des billets de 100 dollars. C’était Miguel « Boss » Bolado, un DJ de mariage de 23 ans qui vendait aussi des t-shirts sous le nom d’Am­­bi­­tion Enter­­tain­­ment. Boss venait d’ache­­ter de l’es­­pace publi­­ci­­taire pour promou­­voir sa marque, et il avait demandé à Max de photo­­gra­­phier « des nanas sur un lit avec du fric un peu partout ». Pendant que Max mitraillait à l’aide de son Canon 7D, Boss s’est mis derrière une batte­­rie et jouait sur les morceaux qui passaient à la radio. Se sentant pous­­ser des ailes, Stephen s’est dirigé vers la scène de fortune. « J’ai commencé à rapper en free­­style », dit-il. « Je suis monté sur scène et j’ai tout déchiré ! » Les souve­­nirs de Max sont un peu diffé­­rents. « Je me suis demandé s’il essayait vrai­­ment de rapper. J’es­­sayais de ne pas me marrer. C’était du rap de blanc-bec. Il arrê­­tait pas de répé­­ter les mêmes punch lines, à la Dr Seuss ». Boss a raconté plus tard que la témé­­rité de Stephen l’avait intri­­gué.

Ambi­­tion Enter­­tain­­ment n’était pour lui qu’un projet secon­­daire. La majeure partie du temps, il était à la tête d’un réseau de « coyotes » dont le QG était le ranch de ses parents, situé à 30 kilo­­mètres de Corpus Christi. Boss raconte que l’opé­­ra­­tion a commencé en 2010, comme une simple faveur rendue à un ami de la famille pour « dépan­­ner deux, trois personnes ». Puis très vite, le trans­­port de migrants clan­­des­­tins, dont certains paient jusqu’à 3 000 dollars pour être trans­­por­­tés depuis le Rio Grande jusqu’à leur desti­­na­­tion finale, est devenu une source stable de reve­­nus. Sa mère, arri­­vée du Mexique quand Boss n’était qu’un nour­­ris­­son, s’oc­­cu­­pait de la logis­­tique – elle récu­­pé­­rait les trans­­ferts d’argent et faisait à manger aux migrants en tran­­sit. Boss dit avoir été attiré par « le côté altruiste » de la chose. « J’étais comme Moïse guidant son peuple », dit-il.

La friperie Threads, en centre-villeCrédits : Threads
La fripe­­rie Threads, en centre-ville
Crédits : Threads

Boss avait fait rentrer Max dans l’af­­faire un mois plus tôt. Après sa première course, Max ne voulait plus faire que ça. Quand l’argent a commencé à affluer, en revanche, leurs visions des choses ont commencé à diver­­ger. Max y voyait une oppor­­tu­­nité commer­­ciale qui ne deman­­dait qu’à se déve­­lop­­per, et il pres­­sait Boss d’en­­ga­­ger plus de chauf­­feurs – à commen­­cer par Stephen. De son côté, Boss restait méfiant à l’idée de faire rentrer des incon­­nus dans son équipe, parti­­cu­­liè­­re­­ment des non-Lati­­nos. « J’avais une petite voix qui me disait : Fais gaffe avec les Blancs, c’est des balances. »

Ce jour-là dans la fripe­­rie, ils ont parlé des détails de l’opé­­ra­­tion avec Stephen. Ils commu­­niquaient avec un groupe de coyotes triés sur le volet au moyen de talkie-walkies et d’un langage codé : « tacos », « hari­­cots » et « burri­­tos » signi­­fiaient « migrants » ; une « bouchée » était une course unique ; « faire passer les hari­­cots » décri­­vait leur trafic. Les paie­­ments se faisaient en liquide ou en trans­­fé­­rant de petites sommes d’argent à plusieurs endroits diffé­­rents, pour éviter d’éveiller les soupçons. « Putain ! » s’est exclamé Stephen. « C’est mortel, on se croi­­rait dans Border Wars, mec. » Stephen avait quelques réti­­cences à se lancer dans le trafic d’êtres humains, mais une suite de problèmes de loge­­ment a parti­­cipé à rendre l’idée plus attrayante. Avant Noël, il a été expulsé d’Is­­lan­­der Village après avoir quitté le bâti­­ment alors qu’il était de perma­­nence. Il avait préféré aller se défon­­cer et se dégui­­ser en bonhomme de neige tueur, pour une soirée orga­­ni­­sée dans l’im­­meuble de Max. Stephen a squatté les cana­­pés de ses amis pendant quelques semaines jusqu’à ce que Max lui parle d’une chambre libre dans la maison de Boss. Ce n’était pas cher – 300 dollars par mois – et elle se trou­­vait à un pâté de maison d’un restau­­rant Hooters, où les serveuses sont sexy et la Bud coule à flots.

Les coyotes

Quelques semaines plus tard, Stephen Sluy­­ter a débarqué, valise à la main, à Embassy House, un lotis­­se­­ment de deux pièces quel­­conques situé juste à la sortie de la voie rapide. Boss était introu­­vable et quatre Hondu­­riens regar­­daient la télé­­vi­­sion, affa­­lés sur un canapé en lambeaux. « Je me suis dit : “C’est quoi ce bordel ?” » raconte Stephen. « Et ça sentait mauvais. » Des bouteilles de Febreze étaient jetées un peu partout. Des tapis de yoga cras­­seux et des sacs de couchage jonchaient le sol du couloir et du salon. Stephen a fait un signe de la main : « Salut, je m’ap­­pelle Stephen, enchanté. » Les quatre hommes se sont regar­­dés avant de haus­­ser les épaules. L’un d’eux a dit : « Hola. »

Miguel « Boss » Bolano, à droite, était le chef de l'opérationCrédits : U.S. District Court, Southern District of Texas
Miguel « Boss » Bolano, à droite, était le chef de l’opé­­ra­­tion
Crédits : U.S. District Court, Southern District of Texas

Stephen a rapi­­de­­ment compris qu’il ne vivait pas avec Boss, mais dans la planque où ce dernier logeait les migrants qui n’avaient pas encore payé leur trans­­port. Le taudis qu’é­­tait l’ap­­par­­te­­ment compor­­tait deux chambres et deux salles de bain. L’éclai­­rage fonc­­tion­­nait rare­­ment et la clima­­ti­­sa­­tion gout­­tait jusqu’à faire de grandes taches sur la moquette. Le réfri­­gé­­ra­­teur était la plupart du temps vide, à l’ex­­cep­­tion d’un pack de bières. Il y avait en perma­­nence une dizaine de personnes – venues du Mexique ou d’autres pays d’Amé­­rique centrale –, entas­­sées là où elles trou­­vaient de la place. Éton­­ne­­ment, le flux constant de nouveaux arri­­vants ne susci­­tait aucune suspi­­cion dans le lotis­­se­­ment. Même un voisin offi­­cier de police semblait l’igno­­rer. Les migrants nerveux rece­­vaient à leur arri­­vée des t-shirts blancs propres et un repas de chez Whata­­bur­­ger ou Taco Bell. Les récits de famine et d’abus physiques ou sexuels sont légions parmi les migrants : en 2012, les auto­­ri­­tés ont décou­­vert 131 personnes à l’in­­té­­rieur d’une petite maison de la vallée du Rio Grande, sans eau ni nour­­ri­­ture. Boss prétend leur avoir offert « un cadre plus humain ». « Quand ils étaient chez nous, nous essayions de les trai­­ter avec respect », dit-il. « Les femmes dormaient dans des chambres sépa­­rées. On ne voulait pas avoir de problèmes sur les bras. » La porte n’était jamais fermée à clé, mais Boss avait toujours quelqu’un pour surveiller les migrants. Si les paie­­ments pour le trans­­port – bien souvent toutes les écono­­mies d’une famille – avaient du retard, il n’hé­­si­­tait pas à les mena­­cer. Les migrants qui n’ar­­ri­­vaient pas à trou­­ver les fonds suffi­­sants étaient recon­­duits dans le sud par le coyote qui leur avait fait passer la fron­­tière. « Je sais pas ce qui leur arri­­vait », affirme Boss. « Ils se faisaient tabas­­ser ou aban­­don­­ner dans le désert. »

Un des appartements où étaient logés les migrantsU.S. District Court, Southern District of Texas
Un des appar­­te­­ments où étaient logés les migrants
U.S. District Court, Southern District of Texas

Stephen n’y prêtait pas atten­­tion. Après les cours, il rentrait dans son salon plein de nouveaux migrants, s’al­­lu­­mait un joint et se trou­­vait une petite place sur le canapé. « On chil­­lait ensemble », raconte-t-il. « Ils aimaient bien ce film, Sin Nombre, qui parle de traver­­ser la fron­­tière. C’était fou, ça devait leur rappe­­ler leur vie. » Il conti­­nuait à rame­­ner des filles pour passer la nuit et à invi­­ter d’autres étudiants pour fumer de l’herbe. Si quelqu’un posait des ques­­tions sur les gens fati­­gués instal­­lés par terre, Stephen disait que c’était la famille de son coloc qui lui rendait visite. Boss lui donnait 100 dollars de temps en temps, pour le « baby-sitting ». Un soir, Stephen a sorti quelques bières et mis de la musique tejano sur son Macbook pour une soirée, impro­­vi­­sée avec trois migrants mexi­­cains qui étaient dans l’ap­­par­­te­­ment depuis bien­­tôt trois jours. « J’étais naïf », dit-il. « Je leur ai fait confiance. » Le lende­­main matin, Stephen les a lais­­sés seuls pour aller en cours. À son retour, ses colo­­ca­­taires tempo­­raires, ainsi que son ordi­­na­­teur, avaient dispa­­rus. Boss était furieux d’avoir perdu de l’argent, sans comp­­ter le fait que Stephen avait toujours des diffi­­cul­­tés à payer le loyer. « Je lui ai dit de se bouger le cul », raconte Boss. « Il ne compre­­nait pas que c’était sérieux. » Jusqu’a­­lors, Stephen avait évité de rentrer dans le trafic, mais il s’est dit que ce serait une manière de régler ses comptes avec Boss. « Je me suis dit : “Et puis merde” », dit Stephen. « “Je vais tenter le truc.” »

« J’ai traversé le fleuve avec quinze autres personnes. Je suis le seul qu’ils n’ont pas attrapé. »

Stephen Sluy­­ter a grandi à Harlin­­gen, au Texas, près de la fron­­tière mexi­­caine. Son père est mort quand il était bébé. Adoles­cent, sa mère le lais­­sait régu­­liè­­re­­ment seul pendant plusieurs jours, lorsqu’elle allait voir son petit-ami à Austin. « J’au­­rais besoin d’une figure pater­­nelle mais je n’en ai jamais eu », dit-il. « Je faisais ce que je voulais. » Après le lycée, il est devenu garde-côte. « Je leur ai demandé de m’em­­me­­ner aussi loin d’Har­­lin­­gen que possible », raconte-t-il. « Quand j’ai appris que j’al­­lais en Alaska, j’ai chialé, mec. » Il a passé un an à embarquer sur des navires étran­­gers dans le détroit de Béring, avant de décro­­cher une mission dans le sud de la Floride, où il répri­­mait l’im­­mi­­gra­­tion clan­­des­­tine dans la jour­­née, avant de se torcher la gueule le soir. « C’était la période la plus tarée de ma vie », dit-il. Après quatre ans, il a été remer­­cié pour ses services et il a utilisé l’argent de la GI Bill pour s’ins­­crire à Corpus Christi en 2007. Stephen ensei­­gnait la prise de parole en public à des étudiants de licence. Son sujet préféré était « la percep­­tion du public ». « Le plus impor­­tant », expliquait-il à ses élèves, « c’est d’avoir la tête de l’em­­ploi. » À l’uni­­ver­­sité, il portait constam­­ment une chemise bien repas­­sée et une cravate. Mais le jour de sa première course, il a mis un jean et un t-shirt. Il véri­­fiait l’heure sur son télé­­phone toutes les 15 minutes. Il avait réservé une Kia Soul à l’aé­­ro­­port et avait imprimé l’iti­­né­­raire détaillé jusqu’au point de ramas­­sage. Au coucher du soleil, il a pris la direc­­tion du sud. Stephen devait se rendre à Falfur­­rias au Texas, une bande d’as­­phalte à 130 kilo­­mètres au nord de la fron­­tière, que les agents du dépar­­te­­ment de la Sécu­­rité inté­­rieure des États-Unis décrivent comme « un acci­dent géogra­­phique parfait ». Au sud de la ville, la police des fron­­tières a établi un point de contrôle fréquenté, le long de l’au­­to­­route 281.

En 2012, plus d’un quart des arres­­ta­­tions de migrants clan­­des­­tins ont eu lieu dans la région de la vallée du Rio Grande. Les Hondu­­riens sans-papiers qui espèrent accé­­lé­­rer le proces­­sus doivent trou­­ver un moyen de contour­­ner le point de contrôle. L’un d’eux, qui a fait le voyage en 2011, m’a raconté qu’il avait suivi un guide à travers le désert pendant cinq jours et cinq nuits, et qu’ils se nour­­ris­­saient de cactus et buvaient l’eau qui ruis­­se­­lait ici et là. « J’ai traversé le fleuve avec quinze autres personnes », raconte-t-il. « Je suis le seul qu’ils n’ont pas attrapé. »

Le transport de migrants sans-papiers rapporte beaucoup d'argentCrédits : U.S. District Court, Southern District of Texas
Ils amas­­saient beau­­coup d’argent
Crédits : U.S. District Court, Southern District of Texas

Le trans­­port de migrants clan­­des­­tins depuis l’Amé­­rique latine est un marché nauséa­­bond qui génère six milliards de dollars par an. Chaque équipe de passeurs s’oc­­cupe d’un segment du voyage, depuis la fron­­tière jusqu’à leur desti­­na­­tion finale, qui va parfois jusqu’à New York. Dans la vallée du Rio Grande, les coyotes travaillent comme les maillons d’une même chaîne, unique­­ment au fait de leurs contacts au sud et au nord de leur segment. « Ça ne fonc­­tionne pas comme une struc­­ture rigide à plusieurs niveaux, avec une reine des abeilles et des ouvrières », explique l’agent spécial Brian Horo­­witz. « C’est fluide, avec des réseaux et des cellules plus petites. » Boss et Max couvraient le segment qui allait de Falfur­­rias à Hous­­ton. Leur « four­­nis­­seur », Gilbert Arevalo, se faisait appe­­ler Güero. Homme impo­­sant à la peau claire, il s’était fait tatouer « Falfur­­rias » sur l’ab­­do­­men en lettres gothiques. Il élevait des coqs de compé­­ti­­tion pour des combats à grands enjeux et avait une faiblesse pour la bonne cocaïne. « Ce type était carré­­ment nerveux », se souvient Max. « Il trans­­pi­­rait tout le temps. »

La planque d’Are­­valo, un petit ranch à la bordure sud de la ville, se situait au bout d’un chemin de graviers parsemé de mauvaises herbes. Stephen est passé devant un aligne­­ment de maisons bran­­lantes, puis devant un portail en fer blanc. Arevalo l’at­­ten­­dait, torse nu, sous le porche. « Il avait l’air super excité quand j’ai ramené la Kia Soul », se rappelle Stephen. « Il a dit : “Putain, voyons voir combien on peut en caser là-dedans !” » (Arevalo a refusé de s’ex­­pri­­mer pour cet article.) Arevalo récu­­pé­­rait les migrants des alen­­tours, puis il les entas­­sait dans le poulailler derrière son ranch ou bien dans « un espace sous la maison », un raconte Boss. Trois hommes se sont recroque­­vil­lés dans la Kia. Arevalo a jeté un œil à son télé­­phone – il avait des infor­­ma­­teurs postés à travers la ville qui surveillaient les auto­­ri­­tés. Dès que la voie a été libre, Stephen a fait marche arrière dans la grande allée et retra­­versé Falfur­­rias. « Mon cœur battait fort », raconte Stephen. « Ça grouillait de flics. Ils étaient partout. Tout le monde allait au ralenti en ville, comme si une bombe allait explo­­ser. » Sur l’au­­to­­route, Stephen s’est allumé un joint et l’a tendu à ses passa­­gers, qui ont refusé. La voiture est restée silen­­cieuse pendant l’heure et demie de trajet qu’il restait. Une fois arri­­vés à Corpus Christi, Stephen les a fait rentrer discrè­­te­­ment dans l’ap­­par­­te­­ment et il a sorti quelques bières pour ses nouveaux colo­­ca­­taires.

Falfurrias, petite ville près de la frontière mexicaineCrédits
Falfur­­rias, petite ville près de la fron­­tière mexi­­caine
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Boss orga­­ni­­sait jusqu’à quinze voyages par semaine. Il était marié à son amour de lycée et ils venaient d’avoir leur premier enfant. « Je voulais mettre de côté pour m’ins­­tal­­ler », dit-il. Après une visite de routine chez Arevalo à Falfur­­rias, il a décidé de faire d’une pierre deux coups. Il a récu­­péré un autre groupe de migrants qui atten­­daient devant un Walmart, sans savoir qu’un offi­­cier de la police des fron­­tières surveillait le parking depuis un véhi­­cule bana­­lisé. Alors que Boss s’ap­­prê­­tait à quit­­ter un hôtel dans lequel il avait entassé 18 migrants, il a été surpris par la police. Ils ont trouvé un 45 milli­­mètres chargé dans la boîte à gant, pour lequel Boss n’avait pas de permis, et l’ont arrêté. Il encou­­rait une peine sévère. Une fois libéré sous caution, il a éteint son télé­­phone et s’est retiré dans le ranch fami­­lial.

De la folie

N’ayant pas eu vent de l’ar­­res­­ta­­tion de Boss, Stephen et Max ont pris la route d’une des plus grosses fêtes du Texas : le Spring Break, sur l’île de South Padre. Ils y ont passé une semaine dans une tente plan­­tée sur la plage, sous acide et cham­­pis. Au pic d’un de ses trips sous acide, Max s’est montré d’hu­­meur contem­­pla­­tive. Pendant le voyage, Stephen et lui ont discuté de leur trafic. Avec le regain de l’éco­­no­­mie, de nombreux migrants voulaient tenter leur chance aux États-Unis. Durant les trois premiers mois de l’an­­née 2012, la police des fron­­tières de la vallée du Rio Grande était en bonne voie d’at­­teindre le plus grand nombre d’ar­­res­­ta­­tions depuis des années (ils ont fina­­le­­ment arrêté 100 000 migrants clan­­des­­tins cette année-là). Les migrants avaient besoin de coyotes en qui ils pouvaient avoir confiance et les coyotes avaient besoin de parte­­naires qui n’éveille­­raient pas les soupçons. « On est à côté du Mexique et il y a de quoi faire », a dit Max à Stephen. « C’est le moment d’y aller. Faut se lancer. »

Stephen Sluyter photographié par son copain Max BocanegraCrédits : Max Bocanegra
Stephen Sluy­­ter photo­­gra­­phié par Max Boca­­ne­­gra
Crédits : Max Boca­­ne­­gra

Éton­­ne­­ment, les pour­­suites contre Boss ont été aban­­don­­nées. « Quand je suis revenu », dit-il, « je me sentais invin­­cible. » Max l’a pressé davan­­tage d’en­­ga­­ger de nouveaux chauf­­feurs. Boss a accepté d’en discu­­ter avec sa mère. Elle était d’avis que les étudiants peuvent se rendre utiles, car ils ont besoin d’argent et savent suivre des ordres. « Elle était encore plus à fond que moi », dit-il. « Mais ça reste ma mère, elle m’a dit de faire gaffe. » De retour à Corpus Christi, Stephen et Max ont emmé­­nagé dans un appar­­te­­ment proche de la plage, qui est devenu de facto le quar­­tier géné­­ral de l’opé­­ra­­tion. Il était très peu aménagé, à l’ex­­cep­­tion d’un canapé en cuir et d’un grand écran de télé­­vi­­sion. Max s’était mis à la pein­­ture et il a accro­­ché ses médi­­ta­­tions « Picasso abstraites » un peu partout. De l’équi­­pe­­ment de kite­­surf était posé contre un mur et des bocaux pleins de canna­­bis déco­­raient le comp­­toir de la cuisine. La première personne qu’ils ont enga­­gée était un de leurs voisins, Ryan « Rhino » Dono­­van.  Étudiant de 26 ans à l’uni­­ver­­sité d’A&M, il avait des cheveux blonds frisés et un complexe lié à sa petite taille. Une fois à l’ap­­par­­te­­ment, Max a fait tour­­ner à Rhino un bang à vortex d’un mètre de haut. « C’est simple », lui a dit Max après avoir pris une bouf­­fée. « Tu prends juste des passa­­gers et tu conduis. Si tu te fais arrê­­ter, tu dis qu’ils faisaient du stop. » Max lui a fait une forma­­tion accé­­lé­­rée : amener une bouteille de Febreze et de l’eau, mettre le migrant le plus clair de peau à l’avant, ne pas les lais­­ser chucho­­ter, et surtout ne jamais trans­­por­­ter plus de cinq migrants clan­­des­­tins en même temps. Si un conduc­­teur est arrêté avec six passa­­gers ou plus, il est auto­­ma­­tique­­ment pour­­suivi. Max lui ensuite offert la moitié des 500 dollars qu’il gagne­­rait par passage et il lui a prêté sa Mazda à hayon.

Max gagnait jusqu’à 30 000 dollars par mois, et Boss encore plus.

Une fois que Rhino a fait son premier voyage, « c’était parti », dit Max. Sur le campus, Stephen a commencé à dire ici et là qu’il avait trouvé « une nouvelle façon de se faire de l’argent et qu’il allait s’en faire encore plus. » Max était moins subtil. Il arri­­vait à des soirées avec un joint énorme au bec, son coffre rempli de bouteilles d’al­­cool onéreuses. « Il recru­­tait n’im­­porte qui », explique Stephen. « Mais Max est charis­­ma­­tique. Il pour­­rait vous faire croire que le ciel est rouge. » Un soir, chez Hooters, Max a commencé à discu­­ter avec une serveuse. « J’in­­ter­­pelle jamais les filles en leur disant : “Salut, je m’ap­­pelle Max, je suis passeur” », raconte-t-il. « Je garde ça pour conclure. » Ils se sont revus chez Threads après la ferme­­ture, offi­­ciel­­le­­ment pour une séance photo, mais ils ont fini par fumer et faire l’amour derrière le bar du studio. Quelques mois plus tard, cette fille aussi condui­­sait des voitures pleines de migrants. Au milieu de l’été, l’équipe comp­­tait plus de 20 chauf­­feurs à son actif – dont les membres d’une frater­­nité, une strip-teaseuse, un agent immo­­bi­­lier, un vendeur au porte-à-porte, un ancien ranger, un serveur, une gogo danseuse, une mère de famille et une masseuse. Comme aucun des nouveaux chauf­­feurs, Max inclus, ne parlait espa­­gnol, Boss appe­­lait en chemin pour orga­­ni­­ser les paie­­ments avec chacun des migrants qui se trou­­vaient dans la voiture. D’autres membres de l’équipe allaient récu­­pé­­rer les vire­­ments à plusieurs endroits. Un véri­­table numéro d’équi­­li­­briste. Une fois, Boss a reçu un appel pendant qu’il animait un mariage, lui disant qu’un paie­­ment n’avait pas abouti. « J’ai mis la musique au volume maxi­­mum et je me suis mis sous la table pour faire semblant d’ar­­ran­­ger les fils », raconte-t-il. « Je hurlais dans le télé­­phone. “Retour­­nez-y et retrou­­vez-les !” Tout a été réglé, mais la mariée avait les nerfs. »

La caravane ou les migrants étaient cachés, sur le terrain de Gilbert ArevaloCrédits : U.S. District Court, Southern District of Texas
La cara­­vane ou les migrants étaient cachés, sur le terrain de Gilbert Arevalo
Crédits : U.S. District Court, Southern District of Texas

Le vrai problème était de gérer tout ce monde. Max a suggéré de « prendre un box de stockage quelque part avec des chiottes et de les lais­­ser là. » Boss l’en a immé­­dia­­te­­ment dissuadé. Ils ont fini par accueillir des migrants dans leurs propres maisons. « Une fois, il y avait trois nanas à la maison », raconte Max. Il est allé dans une autre pièce pour prendre un appel et quand il est revenu, « une quin­­zaine de types se sont poin­­tés, à la queue leu-leu. Plus personne ne parlait. Une fille a fait tomber un joint telle­­ment elle a été surprise. » Max se faisait jusqu’à 30 000 dollars par mois et Boss en gagnait encore plus. Sur le campus, d’in­­croyables démons­­tra­­tions d’opu­­lence commençaient à appa­­raître. « Un type s’est acheté une Cadillac Esca­­lade pour aller avec ses chaus­­sures », se souvient Max. Ils faisaient la fête sans arrêt. « On se défonçait jusqu’à 7 heures du matin », dit-il. « Un soir, je me rappelle que Stephen s’est fait un rail de coke sur les fesses d’une fille pendant que j’en draguais une autre à coté – c’était un mardi. » Un week-end, ils ont loué un bateau de sept mètres de long à Canyon Lake, dans le centre du Texas. « Je prenais des photos de nanas et je versais à boire à tout le monde », raconte Max.

Au coucher du soleil, ils ont pris un bus muni­­ci­­pal rénové avec une boule disco et des stro­­bo­­scopes jusqu’à Austin, et ils ont conti­­nué à faire la fête jusqu’à la ferme­­ture des boîtes. Mais ce n’était pas que pour l’argent ou les soirées. Aussi terrible que cela sonne, faire partie d’une orga­­ni­­sa­­tion de trafiquants d’êtres humains donnait un but et une stature à nombre d’entre eux. « Rien que de racon­­ter que je l’ai fait, ça m’ex­­cite », admet Stephen. « Combien de gens peuvent dire qu’ils trafiquent des Mexi­­cains ? »

Sluyter en soirée étudianteCrédits : Stephen Sluyter
Sluy­­ter en soirée étudiante
Crédits : Stephen Sluy­­ter

Les choses ont commencé à dégé­­né­­rer durant l’été 2012, le plus chaud jamais enre­­gis­­tré au Texas. Stephen appro­­chait de Hous­­ton avec quatre migrants, durant un voyage de routine, quand il a appelé Boss pour confir­­mer le lieu d’ar­­ri­­vée. Boss et Max étaient à Reserve, un bar local. Ils faisaient pleu­­voir la « petite monnaie » – des billets de 10, 20 et 50 dollars – et se payaient des dizaines de shots. Dans le taxi pour se rendre au Palace, un bar à strip-tease d’ins­­pi­­ra­­tion médié­­vale, Boss a vomi et jeté son télé­­phone par la fenêtre sans aucune raison. Stephen tour­­nait toujours dans Hous­­ton en atten­­dant une réponse. « Ils n’en avaient rien à foutre de nous », dit-il. « C’est pas comme si on trans­­por­­tait de l’herbe ou de la cocaïne, ça on peut le planquer. Là, on parle d’êtres humains. »

En l’es­­pace de deux mois, au moins quatre chauf­­feurs, dont Rhino et Max, ont été inter­­­pel­­lés par les auto­­ri­­tés. Tant que les migrants n’avouaient pas qu’ils avaient payé les chauf­­feurs, ils n’avaient pas de preuves plus concrètes que la trans­­pi­­ra­­tion des passa­­gers. « On trou­­vait normal de se faire inter­­­pel­­ler », raconte Max. « Ils ne pouvaient rien nous faire. » Mais la rumeur a commencé à courir que l’équipe de passeurs était sur la sellette. Sprint (opéra­­teur de télé­­pho­­nie) suppri­­mait graduel­­le­­ment son offre de télé­­phones prépayés, ce qui obli­­geait parfois les membres de l’équipe à utili­­ser leur propre réseau de télé­­pho­­nie. « Ils ont commencé à se douter de quelque chose », raconte Max en parlant des auto­­ri­­tés. La demande a commencé à faiblir et de nombreuses recrues ont aban­­donné à la rentrée, dont Stephen. Il parti­­ci­­pait à des forums pour l’em­­ploi et voulait donner une bonne image de lui. « Je trou­­vais tout ça stupide », dit-il.

Une fête après l’autre

Manquant de chauf­­feurs et inquiet à propos des auto­­ri­­tés, Boss s’est rendu à Falfur­­rias pour discu­­ter de la situa­­tion avec Arevalo. En arri­­vant au ranch, il a trouvé Arevalo « défoncé à la cocaïne et complè­­te­­ment hyper­­ac­­tif », dit-il. Assis à côté d’eux, un de ses guides écou­­tait les commu­­ni­­ca­­tions de la police. Boss a proposé de faire profil bas pendant un moment, mais Arevalo ne le voyait pas de cet œil. « Tu délires ! » lui a-t-il dit. Il a composé un numéro et tendu le combiné à Boss. « Raconte au “patron d’en bas” [au Mexique] ce que tu viens de me dire, » lui a ordonné Arevalo.

Max Bocanegra était souvent dans les casinons de Las Vegas avec son costume argentéCrédits : Max Bocanegra
Max Boca­­ne­­gra était souvent dans les casi­­nons de Las Vegas avec son costume argenté
Crédits : Max Boca­­ne­­gra

L’homme à l’autre bout du fil lui a dit : « Tu n’ar­­rêtes pas. Tu es fou. Assure-toi que tes chauf­­feurs sont au point avec les nouveaux itiné­­raires. » Boss a fait passer le message à Max, qui passait de plus en plus de temps à Las Vegas. C’est là qu’il a appelé Stephen depuis le casino du Mirage, dans son costume argenté, pour lui deman­­der une faveur. « Allez, putain. J’ai besoin de toi. » À travers un nuage de fumée de canna­­bis, Stephen s’est tourné vers un membre de sa frater­­nité, Jake Woer­­ner, qui était venu pour jouer de sa guitare. S’il exis­­tait une personne la moins taillée pour le trafic d’êtres humains, c’était bien l’étu­­diant en micro­­bio­­lo­­gie aux cheveux blonds et grands yeux de biche, qui avait plutôt l’air d’un maître nageur de piscine muni­­ci­­pale. Mais Woer­­ner avait déjà accom­­pa­­gné Max pendant quelques courses. Stephen lui a tendu le télé­­phone. Quelques minutes plus tard, Woer­­ner quit­­tait l’ap­­par­­te­­ment et prenait la direc­­tion du sud dans sa Jeep Liberty, pour son tout premier voyage en solo. « Ma vie n’avait aucun sens à l’époque », se souvient-il. « Cette aven­­ture me donnait l’im­­pres­­sion d’être vivant. » Le ramas­­sage s’est bien passé, mais sur la I-77 vers Corpus Christi, Woer­­ner a été inter­­­pellé pour excès de vitesse. Igno­­rant les consé­quences poten­­tielles, il a laissé Arevalo faire monter six migrants dans sa Jeep et on l’a immé­­dia­­te­­ment arrêté. Au service des fron­­tières, on a remis l’enquête à l’agent Chris­­to­­pher Hunter, récem­­ment promu chef d’équipe. L’in­­ter­­ro­­ga­­tion de Woer­­ner a été simple : il a donné de lui-même les noms et numé­­ros de télé­­phone de ses complices, et il a même conduit Hunter jusqu’à la planque d’Are­­valo à Falfur­­rias. Au cours du procès, l’agent Hunter a déclaré qu’il avait été « extrê­­me­­ment surpris de la quan­­tité d’in­­for­­ma­­tions qu’il avait fourni, compte tenu de son rôle mineur dans l’opé­­ra­­tion ».

Les avocats ont menacé de deman­­der la peine maxi­­male pour Max et Boss.

Grâce aux infor­­ma­­tions de Woer­­ner, l’agent Hunter et son équipe ont commencé à surveiller l’ap­­par­­te­­ment de Max et Stephen. Le 15 octobre 2012, alors qu’ils fumaient en regar­­dant la télé, Max a reçu un appel pour un ramas­­sage. « Je ne savais pas que les fédé­­raux étaient postés de l’autre côté du parking, en train de me surveiller. Du coup, je suis sorti, j’ai pris ma caisse et ils m’ont suivi jusqu’à Falfur­­rias – pendant une heure et demie. » À l’ins­­tant où il est sorti de chez Arevalo, il a été inter­­­pellé par une équipe d’agents de la Sécu­­rité inté­­rieure et du bureau du shérif. « Quinze putain de bagnoles de flics et un héli­­co­­ptère », raconte Max. Lui et un autre chauf­­feur – la masseuse – ont été arrê­­tés pour asso­­cia­­tion de malfai­­teurs et trans­­port de migrants en situa­­tion illé­­gale. L’agent Hunter s’est ensuite concen­­tré sur Stephen. Ils se sont donnés rendez-vous dans une pizze­­ria proche de la plage vers la fin du mois de décembre.

Deux semaines plus tôt, Stephen faisait le moon­­walk sur la scène de l’Ame­­ri­­can Bank Center à l’oc­­ca­­sion de sa céré­­mo­­nie de remise de diplôme. « Je me sentais au top », se rappelle-t-il. Le lende­­main de Noël, il a rencon­­tré l’agent Hunter et son collègue, et il a rapi­­de­­ment compris qu’il avait des soucis. « J’ai jamais eu aussi peur de ma vie », raconte Stephen. « Je pouvais sentir mon pouls battre dans mon cou. » Quelques jours plus tard, au bureau de Hunter, il s’est fait accom­­pa­­gner par un avocat. Les choses ont commencé de manière plutôt cordiale – deux anciens agents de la marine discu­­tant de la vie en mer. Puis l’agent Hunter a demandé à Stephen s’il avait déjà été à Falfur­­rias. Stephen a réflé­­chi à sa réponse. « J’y étais pour la chasse au gros en juillet », a-t-il fini par répondre. Au Texas, la chasse au gros gibier a lieu en hiver. Stephen se souvient de ce que Hunter lui a dit : « Tu fais ton malin » et « T’es foutu. » Il était évident que Hunter était au courant pour l’opé­­ra­­tion, mais il avait besoin de Stephen comme témoin pour mettre Max et Boss sous les barreaux. Lors d’une pause pendant l’in­­ter­­ro­­ga­­toire, Stephen dit à son avocat : « Racon­­tez-leur que j’étais à Falfur­­rias parce que je me faisais une nana qui est mariée et que j’avais honte de le dire. » Son avocat a répondu en aban­­don­­nant le dossier. « Le premier truc que j’ai fait en rentrant chez moi, ça a été de me descendre une bière », dit-il. « Puis j’ai pris pour 20 dollars de coke et je me suis fait un rail énorme. J’étais foutu, mec. » Quelques jours plus tard, Stephen et Max – qui avait été libéré sous caution et restait chez ses parents – sont sortis faire du kite­­surf. « J’ai une super idée », a dit Max à Stephen. « Tu vas mettre ta robe de céré­­mo­­nie, tu vas faire du kite­­surf avec, et moi je te pren­­drai en photo. »

Max Bocanegra n'avait pas peur de montrer son argent lors des soirées
Max Boca­­ne­­gra n’avait pas peur de montrer son argent lors des soirées

Stephen n’a pas répondu. « Il a senti que je n’étais pas emballé », dit Stephen, « mais ce n’était pas à cause de son idée. C’est parce que j’al­­lais devoir le foutre en prison. » Au cours de plusieurs inter­­­ro­­ga­­toires, Stephen a détaillé à l’agent Hunter tout ce qu’il savait sur le réseau. Max a été arrêté une nouvelle fois – on l’ac­­cu­­sait non plus d’avoir trans­­porté quatre immi­­grants, mais d’avoir orga­­nisé le trans­­port de plus d’une centaine d’entre eux. Cette fois-ci, il encou­­rait jusqu’à cinq ans de prison. Un mois plus tard, les agents fédé­­raux ont arrêté Boss, qui avait pris la fuite et s’était réfu­­gié dans une planque à Hous­­ton. En tout, Boss, Max et Stephen ont gagné des centaines de milliers de dollars en trans­­por­­tant un nombre inconnu de migrants clan­­des­­tins. Mais l’ar­­rêt de leur opéra­­tion a eu peu d’ef­­fet sur le busi­­ness global des coyotes. Lors de l’ou­­ver­­ture de leurs procès en 2013, les États-Unis ont connu un pic d’im­­mi­­gra­­tion illé­­gale. Des enfants seuls, fuyant l’in­­sé­­cu­­rité du Guate­­mala, du Hondu­­ras et du Salva­­dor. Les avocats du gouver­­ne­­ment ont menacé de deman­­der la peine maxi­­male pour Max et Boss. « Ils m’ont dit que je pouvais prendre dix ans », explique Boss. Max a plaidé coupable et a été condamné à 40 mois de prison.

Il dirige aujourd’­­hui sa propre agence de photo­­gra­­phie à Corpus Christi et se balade en ville au volant d’une énorme Jeep floquée à son nom. Il n’a pas adressé la parole à Stephen depuis plus de trois ans et recon­­naît n’avoir jamais pardonné la trahi­­son de son ancien meilleur ami, depuis son empri­­son­­ne­­ment à Hous­­ton. « J’au­­rais pris une balle pour ce mec », raconte-t-il. « Mais j’ai pas envie de le tuer. J’es­­père simple­­ment qu’il est heureux de devoir vivre comme un salaud pour le restant de ces jours. » Boss a lui aussi plaidé coupable et a été condamné à 44 mois d’in­­car­­cé­­ra­­tion. À sa libé­­ra­­tion, en juin 2015, sa vie avait changé du tout au tout. Sa femme l’avait quitté, et sa mère avait pris la fuite au Mexique. Il n’avait pas un rond et vivait dans le ranch de ses parents. Il a rapi­­de­­ment trouvé un emploi dans une entre­­prise de jardi­­nage pour lequel il est parfai­­te­­ment quali­­fié : il conduit ses collègues de maison en maison, dont la plupart sont des migrants arri­­vés depuis peu sur le terri­­toire, dans les envi­­rons de Corpus Christi. « Je suis fier de ce qu’on a fait », dit-il malgré le juge­­ment. « On ne jouait pas aux bons sama­­ri­­tains, mais il y a telle­­ment de gens qui veulent venir ici… c’est pas près de s’ar­­rê­­ter. On le faisait mieux que n’im­­porte qui d’autre. » Stephen Sluy­­ter était le témoin clé du gouver­­ne­­ment. À un moment du procès, l’avo­­cat qui défen­­dait le cousin de Max l’a accusé de mentir pour « sauver sa peau ». Stephen affirme qu’il a coopéré avec les auto­­ri­­tés pour « faire ce qui est juste ». Après que Max et Boss ont plaidé coupables, les avocats ont aban­­donné les charges rete­­nues contre Stephen. Il a changé son numéro, démé­­nagé à Austin et s’est trouvé un poste dans l’in­­for­­ma­­tique. « J’avais honte », se souvient-il. « Pendant long­­temps, j’ai cru que j’al­­lais me faire tuer dans mon sommeil. » Récem­­ment, il a commencé à orga­­ni­­ser des raves pour récol­­ter de l’argent pour les enfants de migrants aux États-Unis. Leur slogan ? « Sauvons le monde, une fête après l’autre. »


Traduit de l’an­­glais par Matthieu Gaba­­nelle, d’après l’ar­­ticle « Coyote Bros : How Hard Partying-College Kids Became Immi­­grant Smug­­glers », paru dans Rolling Stones. Couver­­ture : Max Boca­­ne­­gra.


JE SUIS PASSEUR SUR LES TERRES DES CARTELS MEXICAINS

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Kidnappé par un cartel alors qu’il tentait de passer en Amérique, El Gordo est devenu passeur à son tour pour sauver sa vie.

I. Gordo

C’est une chaude jour­­née de novembre dans la ville de San Pedro Sula, au Hondu­­ras. Les vitres de  la vieille four­­gon­­nette sont bais­­sées. Au-dehors, le bruit des klaxons et les airs de reggae­­ton se mêlent au gron­­de­­ment du moteur. Une voix s’élève au-dessus du vacarme. C’est celle d’un homme à la carrure d’ours, qui n’a même pas 30 ans. Il tient tout juste sur le siège conduc­­teur et son télé­­phone est collé à son oreille. Ce qu’il entend ne lui plaît pas du tout. Plus la conver­­sa­­tion avance et plus sa voix calme se fait dure, culmi­­nant dans un flot d’injures lâchées avec force zézaie­­ments. Il est anxieux. À cet instant, un groupe de jeunes Hondu­­riens devrait déjà avoir accepté de s’en­­ga­­ger dans le voyage le plus périlleux de leur courte vie. Un privi­­lège qui coûte à chacun d’eux jusqu’à 7 000 dollars. Mais l’un après l’autre, ses clients poten­­tiels refusent de répondre au télé­­phone. Cet homme est un passeur, ce qu’on appelle dans cette région du monde un pollero (un vendeur de « volaille »). Depuis quatre ans, il gagne sa vie en guidant les migrants sur un chemin semé d’em­­bûches et de dangers. De l’Amé­­rique centrale, contrôlé par les gangs, au Mexique où ils doivent esqui­­ver les auto­­ri­­tés migra­­toires sur le qui-vive et des cartels sangui­­naires, ils bravent tous les dangers dans l’es­­poir de rejoindre les États-Unis. Son dernier voyage n’a même pas encore commencé que rien ne se passe comme prévu. Qui pour­­rait en vouloir à ses clients de chan­­ger d’avis ? Les polle­­ros sont les person­­nages de l’ombre d’un commerce qui brasse des millions de dollars. Ils sont consi­­dé­­rés comme un mal néces­­saire, tout aussi prêts à aban­­don­­ner leurs clients aux griffes des gangs ou du désert qu’ils ne le sont à les faire passer de l’autre côté.

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