par Frederick Bernas | 28 mai 2015

Du jamais vu

La Serena, Chili. Les galaxies spirales, les lunes de Jupi­­ter, les Nuages de Magel­­lan, l’éclat ardent de Mars… ces merveilleux paysages célestes attirent au Chili des astro­­nomes amateurs passion­­nés depuis des années. Les cieux scin­­tillent d’une éblouis­­sante clarté dans le nord monta­­gneux, vanté pour son obscu­­rité, son isola­­tion et son air sec tant recher­­chés par les obser­­va­­teurs des astres. Une série de projets révo­­lu­­tion­­naires d’ob­­ser­­va­­tion spatiale pesant des milliards de dollars sont sur le point d’être lancés au Chili. Des rapports gouver­­ne­­men­­taux prévoient que le pays accueillera 70 % des infra­s­truc­­tures astro­­no­­miques mondiales d’ici 2020 – période qui ira de paire avec un boom de l’in­­no­­va­­tion tech­­nique, de l’in­­gé­­nie­­rie et du tourisme astro­­no­­mique.

Vue de l'observatoire européen austral (ESO), sur le site de ParanalCrédits : ESO
Vue de l’ob­­ser­­va­­toire euro­­péen austral (ESO), sur le site de Para­­nal
Crédits : ESO

Le Large Synop­­tic Survey Teles­­cope (LSST), dont la construc­­tion vient de débu­­ter, sera équipé d’une caméra CCD au capteur d’une réso­­lu­­tion de 3,2 giga­­pixels, proje­­tant un véri­­table « film en couleurs de l’uni­­vers ». Avec lui sera créée la base de données publique la plus vaste du monde : une carte complète du ciel, qui permet­­tra aux astro­­nomes de mener des recherches précises sans avoir néces­­si­­ter d’ac­­cès à un téles­­cope. « Cela va marquer une nouvelle ère, que certains appellent déjà la démo­­cra­­ti­­sa­­tion de l’as­­tro­­no­­mie », explique Chris Smith, de l’Ob­­ser­­va­­toire Inte­­ra­­mé­­ri­­cain du Cerro Tololo, une insti­­tu­­tion renom­­mée abri­­tant la plus grande caméra du monde à l’heure actuelle. « Les astro­­nomes utili­­se­­ront les cartes numé­­riques pour récol­­ter des infor­­ma­­tions, et ce avec moins de temps d’ob­­ser­­va­­tion, et ensuite déve­­lop­­per des projets de suivi avec de vrais téles­­copes », m’a-t-il confié.

Image de la voie lactée prise par le radiotélescope ALMACrédits ESO
Image de la voie lactée prise par le téles­­cope VISTA
Crédits : ESO

Le Natio­­nal Labo­­ra­­tory for High Perfor­­mance Compu­­ting (Labo­­ra­­toire natio­­nal pour l’in­­for­­ma­­tique haute perfor­­mance) a été créé en 2010 à l’uni­­ver­­sité de Santiago du Chili dans le but de mettre au point des méthodes de gestion de ces gigan­­tesques volumes, ainsi que de former une nouvelle géné­­ra­­tion d’ex­­perts en mesure de répondre à une demande expo­­nen­­tielle. « C’est l’équi­­valent astro­­no­­mique de la recherche sur le génome », affirme Eduardo Vera, le direc­­teur du labo­­ra­­toire. « Les données seront trop nombreuses à gérer, c’est pourquoi il faudra passer par des algo­­rithmes, exac­­te­­ment comme le fait Google avec Inter­­net de nos jours. » Chaque nuit, vingt à trente téra­­bits de données cata­­lo­­guant des centaines d’évé­­ne­­ments tran­­si­­toires (tels que les super­­­no­­vas, les asté­­roïdes, les comètes et les nouvelles étoiles) arri­­ve­­ront du LSST à l’aide d’une connexion incroya­­ble­­ment rapide d’un giga­­bit par seconde, avant d’être clas­­sés et analy­­sés par d’énormes super­­or­­di­­na­­teurs. « Le Chili peut deve­­nir un leader mondial de l’in­­for­­ma­­tique, et surmon­­ter la concur­­rence, car tout cela est telle­­ment nouveau… C’est du jamais vu », affirme Vera.

Le parc astro­­no­­mique

Autre domaine clé : la produc­­tion d’ins­­tru­­ments. Bien que le Chili soit à la traîne par rapport à des acteurs confir­­més du marché tels que les États-Unis, plusieurs insti­­tu­­tions chiliennes colla­­borent avec des parte­­naires inter­­­na­­tio­­naux afin de construire les pièces des appa­­reils pour des projets comme l’Ex­­trê­­me­­ment Grand Télé­­scope Euro­­péen (Euro­­pean Extre­­mely Large Teles­­cope ou E-ELT), en passe de deve­­nir le plus grand téles­­cope optique/infra­­rouge du monde lorsqu’il sera terminé en 2023.

Le radiotélescope ALMA, constitué de soixante-six antennesCrédits : ESO
Le radio­­té­­les­­cope ALMA, consti­­tué de soixante-six antennes
Crédits : ESO

L’uni­­ver­­sité ponti­­fi­­cale catho­­lique du Chili travaille actuel­­le­­ment avec des ingé­­nieurs euro­­péens sur le spec­­tro­­graphe à haute réso­­lu­­tion nommé SIMPLE, un instru­­ment conçu pour étudier la physique nucléaire, les planètes se trou­­vant en dehors du système solaire et l’en­­ri­­chis­­se­­ment chimique des galaxies. Des recherches sont égale­­ment en cours pour produire l’équi­­pe­­ment néces­­saire au radio­­té­­les­­cope ALMA d’une valeur d’un milliard de dollars, consti­­tué d’une série de 66 antennes implan­­tées dans le nord du désert d’Ata­­cama, en quête de nos origines cosmiques. Il est installé au sommet d’une montagne, à 5 059 mètres d’al­­ti­­tude, dans le « Parc astro­­no­­mique », un terrain de 35 997 hectares protégé dans le but d’en­­cou­­ra­­ger le déve­­lop­­pe­­ment de nouvelles instal­­la­­tions. L’objec­­tif final consiste à faire du Chili le leader de la produc­­tion d’un ou deux instru­­ments de noto­­riété mondiale d’une valeur comprise entre cinq et vingt millions de dollars. De plus, les scien­­ti­­fiques chiliens se voient accor­­der 10 % du temps d’ac­­cès aux téles­­copes dans tous les obser­­va­­toires du pays, ce qui repré­­sente une énorme oppor­­tu­­nité de mener des études inédites. « L’as­­tro­­no­­mie peut créer des liens qui nous font défaut entre l’in­­dus­­trie et les univer­­si­­tés », affirme Mónika Rubio, direc­­trice d’as­­tro­­no­­mie du Conseil natio­­nal de la science et de la tech­­no­­lo­­gie (CONICYT), qui agit sous la tutelle du minis­­tère de l’Édu­­ca­­tion chilien. En 2013, son budget consa­­cré à l’as­­tro­­no­­mie s’éle­­vait à 1,8 million de dollars par an.

Une galaxie à la forme inhabituelle prise par ESOCrédits : ESO
Une galaxie à la forme inha­­bi­­tuelle
Crédits : ESO

 

Les astro-touristes

Tout ce progrès scien­­ti­­fique s’ac­­com­­pagne d’une crois­­sance rapide de l’as­­tro-tourisme. Aujourd’­­hui, pour obser­­ver les étoiles, le Chili est devenu une desti­­na­­tion capable de riva­­li­­ser avec la Nouvelle-Zélande, le Canada et le Sud des États-Unis. « Le gouver­­ne­­ment a compris que l’as­­tro­­no­­mie ne concer­­nait pas unique­­ment les scien­­ti­­fiques », explique Smith de Cerro Tololo, alors qu’il traverse au volant de sa voiture le pano­­rama de la vallée de l’Elqui, qui peut se targuer d’avoir trois cents nuits claires par an.

Un nuage très rare d'hydrogène ionisé, pris par ESOCrédits : ESO
Un nuage très rare d’hy­­dro­­gène ionisé
Crédits : ESO

« Avant, on venait pour le sable et le soleil, main­­te­­nant, on vient pour les étoiles. L’as­­tro­­no­­mie attire des visi­­teurs tout au long de l’an­­née, alors que la plage ne vaut que pendant deux mois », dit-il. En 2013, la région centrale de Coquimbo, où se trouve la vallée de l’Elqui, a accueilli 150 000 visi­­teurs. En période de haute saison, des panneaux d’af­­fi­­chage élec­­tro­­niques criards appa­­raissent sur l’Ave­­nida del Mar, qui relie les points d’ob­­ser­­va­­tion popu­­laires de la côte ouest de La Serena à ceux de Coquimbo. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de la pollu­­tion lumi­­neuse qui met en danger ces mêmes cieux recher­­chés par tant de voya­­geurs. Sur les vingt-trois obser­­va­­toires touris­­tiques, une douzaine est située près de la ville de Vicuña, à une heure de route de La Serena. Le premier a ouvert ses portes à Cerro Mamal­­luca en 1998, et il affiche souvent complet pendant les mois de vacances de décembre à février, lorsque des centaines d’ob­­ser­­va­­teurs passion­­nés par le ciel se succèdent chaque nuit. « Nous n’au­­rions jamais imaginé que cela aurait un tel impact sur le tourisme. Le projet était orienté vers l’édu­­ca­­tion ! » me confie Luis Vigo­­rena, direc­­teur à Mamal­­luca. « Il y a de plus en plus de gens que cela inté­­resse, y compris ceux qui ne connaissent rien à l’as­­tro­­no­­mie. C’est très roman­­tique, comme Coper­­nic et ses téles­­copes primi­­tifs », explique-t-il.

De nombreux observatoires touristiques ont étés ouverts ces dernières années au Chili, comme ici à Cruz del SurCrédits : ESO
De nombreux obser­­va­­toires touris­­tiques ont étés ouverts au Chili, comme ici à Cruz del Sur
Crédits : ESO

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Mais toutes ces entre­­prises qui viennent exploi­­ter les ressources natu­­relles – que ce soit celles du ciel ou de la terre – laissent derrière elles un sentier de pollu­­tion lumi­­neuse. La popu­­la­­tion de la région de Coquimbo grimpe en flèche depuis le boom minier qui a récem­­ment eu lieu au Chili. Sous une voûte étoi­­lée éblouis­­sante, l’inquié­­tante lueur oran­­gée de la civi­­li­­sa­­tion s’étend au même rythme que les marges de profit. « La publi­­cité, les centres spor­­tifs et les exploi­­ta­­tions minières repré­­sentent les prin­­ci­­paux dangers », affirme Pedro Sanhueza, direc­­teur de l’As­­so­­cia­­tion natio­­nale pour la protec­­tion du ciel nocturne du nord du Chili. « Le minis­­tère de la Santé oblige les mines à mettre en place un éclai­­rage parti­­cu­­liè­­re­­ment impor­­tant, plus encore que celui d’une ville, et nous pensons que son impact peut même être ressenti par un obser­­va­­toire profes­­sion­­nel dans un rayon de 200 km. » Une série de décrets a été avan­­cée par le gouver­­ne­­ment pour régu­­ler les émis­­sions de lumière, mais d’après Sanhueza, « il y a un grand fossé entre les juristes cloî­­trés dans leur bureau et l’idée d’en­­voyer des personnes évaluer la quan­­tité de lumière dans la rue, la nuit. En théo­­rie, nous avons de puis­­santes orga­­ni­­sa­­tions pour la mise en appli­­ca­­tion des lois, mais en pratique, elles sont inef­­fi­­caces », explique-t-il.

La pollution lumineuse est devenue un vrai problème au Chili, notamment à SantiagoCrédits
La pollu­­tion lumi­­neuse est deve­­nue un vrai problème au Chili, notam­­ment à Santiago
Crédits

Une étude effec­­tuée en 2010 a confirmé que la pollu­­tion allait jusqu’à envi­­ron 15° au-dessus de l’ho­­ri­­zon de La Serena et Coquimbo. Bien que ce ne soit pas encore suffi­­sant pour gêner le travail des scien­­ti­­fiques, la modi­­fi­­ca­­tion de l’éclai­­rage urbain et le lance­­ment d’une campagne pour l’ini­­tia­­tive UNESCO Astro­­no­­mie et Patri­­moine Mondial n’ont pas soulagé la peur que le ciel noir puisse un jour deve­­nir victime du succès chilien…


Traduit par Imane Agnaou d’après l’ar­­ticle « Astro-boom offers big bang for the buck in Chile », paru dans Al Jazeera. Couver­­ture : Le Very Large Teles­­cope de l’ESO, situé dans le désert d’Ata­­cama au nord du Chili.

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