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par Frieda Klotz | 14 mars 2016

Science + Fiction

Michael Bareey-Rudy n’avait jamais songé à se faire poser un implant magné­tique dans le doigt. Mais en novembre 2015, le jeune homme de 18 ans a décidé d’en­fon­cer une puce de 3 mm x 1 mm dans son index lors d’un événe­ment se tenant à Düssel­dorf, en Alle­magne. Une foule de curieux s’est rassem­blée pour obser­ver la scène : un homme en costume gris affu­blé d’un masque chirur­gi­cal vert était en train d’ou­vrir soigneu­se­ment la peau du doigt du garçon. ulyces-cyborgs-01« Après, il a ouvert le côté de mon doigt avec un scal­pel – ouais, il a ouvert mon doigt ! » racon­tait Michael quelques instants plus tard, le visage livide tandis qu’il souriait nerveu­se­ment sous les flashs crépi­tants des appa­reils photos. Après avoir stéri­lisé la table et engourdi le doigt de Michael avec un anes­thé­sique local, « il a utilisé – je sais pas vrai­ment comment décrire cet outil – c’était comme un stylo, pointu au bout avec une petite cuillère sur le dessus. Il a creusé un tunnel dans mon doigt pour dépo­ser l’im­plant, et ensuite il a tenté de l’y mettre. » Mais l’im­plant a refusé de se glis­ser genti­ment dans le doigt du jeune homme et ils ont dû s’y reprendre à six fois avant d’y arri­ver. Après quoi le doigt de Michael est resté engourdi, signi­fiant que la vraie douleur vien­drait plus tard. Un fil soluble a été laissé à l’in­té­rieur, qu’il lui faudrait reti­rer dix jours plus tard. Michael a payé 100 euros pour l’im­plant magné­tique et la procé­dure. « Je sais pas quoi dire », disait-il en riant, tout en regar­dant son doigt trans­formé. « J’étais assis là à me deman­der : “Pourquoi je fais ça ?” Mais d’un autre côté, je me suis dit que c’était une bonne oppor­tu­nité, et je trouve assez cool de modi­fier son propre corps – évidem­ment, ça fait mal, mais c’est pas grand-chose en compa­rai­son de ce que j’ai main­te­nant. »

Michael, qui étudie l’élec­tro­tech­nique à Cologne, avait l’air parfai­te­ment normal, il portait un t-shirt noir avec un extra­ter­restre rouge sur le devant. Et c’est préci­sé­ment ce qu’il faut rete­nir : autre­fois le domaine réservé des perceurs et des adeptes de la modi­fi­ca­tion corpo­relle, l’im­plan­ta­tion tech devient rapi­de­ment le terri­toire des déve­lop­peurs, des étudiants et des entre­pre­neurs du web. Ces implants magné­tiques permettent à l’uti­li­sa­teur d’in­te­ra­gir avec des champs magné­tiques ou élec­tro­ma­gné­tiques. Les puces RFID (radio-iden­ti­fi­ca­tion) ou NFC (commu­ni­ca­tion en champ proche, une tech­no­lo­gie voisine), encas­trées dans du verre biocom­pa­tible, peuvent être program­mées pour commu­niquer avec des télé­phones Android et d’autres acces­soires compa­tibles, permet­tant à l’uti­li­sa­teur de débloquer son télé­phone, d’ou­vrir des portes, d’al­lu­mer ou d’éteindre la lumière et même d’ache­ter une bière d’un simple salut de la main. Les appa­reils connec­tés de l’In­ter­net des objets sont une mine d’or pour l’ex­pé­ri­men­ta­tion. Les analystes prédisent qu’il y aura 25 milliards d’objets connec­tés d’ici 2020, et cet essor rapide donne aux tech­no­lo­gies des implants un sursaut d’ap­pli­ca­bi­lité et d’at­trac­ti­vité. Il y a un nom pour les gens pour­vus de tels implants : on les appelle les cyborgs. Et cet événe­ment orga­nisé à Düssel­dorf était sous-titré : « Science + Fiction : le premier salon des Cyborgs du monde ».

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L’avant-bras de Tim Cannon, l’at­trac­tion prin­ci­pale de la conven­tion
Crédits : Andrew Oben­re­der

L’éveil des cyborgs

« Cyborg » est un terme chargé de sens, qui attire immé­dia­te­ment l’at­ten­tion. Il porte en lui la marque des romans de science-fiction et des produc­tions holly­woo­diennes. Aussi, le fait que le terme soit le bon pour dési­gner ce genre d’ac­ti­vi­tés donne matière à débat. Certains élar­gissent la défi­ni­tion pour inclure quiconque utilise des appa­reils arti­fi­ciels, comme les écrans d’or­di­na­teur ou les iPhone. D’autres préfèrent en rétré­cir le champ. Il y a long­temps main­te­nant, en 2003, dans un article inti­tulé « Morales cyborgs, valeurs cyborgs, éthiques cyborgs », Kevin Warwick, le profes­seur à l’ori­gine du mouve­ment cyborg dans la sphère acadé­mique, décri­vait le cyborg comme des enti­tés formées par « un être humain dont le système nerveux est relié à un ordi­na­teur ». Warwick lui-même a créé un couplage de ce genre en 2002, en incor­po­rant dans son bras un appa­reil connecté à une partie de son système nerveux. Dans une série d’ex­pé­riences, Warwick s’est montré capable de contrô­ler un fauteuil roulant élec­trique ainsi qu’une main arti­fi­cielle grâce à son implant. Plus tard, au cours d’une autre expé­rience, sa femme, laquelle avait aussi des élec­trodes incor­po­rées dans les nerfs de son bras, a pu commu­niquer avec Warwick : quand elle fermait la main, le cerveau de ce dernier rece­vait une impul­sion élec­trique, ce qu’il décrit comme « une forme télé­gra­phique très basique de commu­ni­ca­tion entre nos systèmes nerveux ».

Pour le moment, la plupart des implants ne commu­niquent pas avec le corps humain, mais reposent sous la peau et inter­agissent avec des tech­no­lo­gies externes comme des télé­phones et des ordi­na­teurs. Mais cela pour­rait chan­ger. Des fans de la sous-culture cyborg sont appa­rus partout jusqu’en Chine, en Malai­sie et au Royaume-Uni, explique Jowan Öster­lund, un perceur muscu­laire suédois. « J’ai toujours été porté sur l’ex­plo­ra­tion de la science-fiction cyber­punk, aussi quand on a mis la main pour la première fois sur une puce en verre biocom­pa­tible [un maté­riau passif qui n’in­te­ra­git pas avec le corps et ne risque pas de provoquer d’in­fec­tion] qu’on pouvait implan­ter, il ne nous a fallu qu’une semaine avant de le faire ; et ça a marché », dit-il. « Depuis, on progresse non-stop. Au cours des six derniers mois, on a dû réali­ser 200 implants sur des gens. » Öster­lund et son collègue Hannes Sjöblad (co-fonda­teur du groupe BioNy­fi­ken basé à Stock­holm) voyagent à travers le monde pour faire la promo­tion des implants, même si c’est en Europe qu’on trouve le plus d’in­té­rêt pour la chose, selon lui.

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Kevin Warwick et sa main arti­fi­cielle
Crédits : Kevin Warwick

Implan­ter une puce RFID est rela­ti­ve­ment simple : un petit objet de verre de la taille d’un grain de riz est injecté dans la partie molle de la main entre le pouce et l’in­dex – c’est aussi simple qu’une prise de sang. Le proces­sus d’im­plant magné­tique qu’a subi Michael au salon des cyborgs est plus inva­sif et pas tota­le­ment indo­lore. Plus tard dans la jour­née, un autre jeune homme est presque tombé dans les vapes après la procé­dure et à dû s’étendre sur le sol, les jambes en l’air. Tim Cannon est un Améri­cain de 36 ans qui se décrit sur son profil Twit­ter comme un « Grin­der, Bioha­cker, Déve­lop­peur, Luna­tique, Fana­tique, Petit ami, Père, Tech­no­phile ». Ses vidéos YouTube sont floo­dées de commen­taires le décri­vant tour à tour comme un « malade » et comme un « pion­nier » (le fait que Cannon réponde à la plupart des critiques est tout à son honneur).

Cet auto­di­dacte ayant quitté l’école au lycée porte géné­ra­le­ment un uniforme composé de t-shirts noirs, de jeans et d’une casquette noire, et un petit bouc orne le sommet de son menton. Cannon est une célé­brité dans le monde du cybor­guisme et il en parle lors de confé­rences – qu’il tient même dans des événe­ments réser­vés aux profes­sion­nels, comme le World Busi­ness Dialogue en Alle­magne. Il est le co-fonda­teur et le CTO de Grind­house Wetware, une société de biotech­no­lo­gie open-source basée dans sa ville natale de Pitts­burgh, qui s’est donnée pour mission de repous­ser les fron­tières de l’im­plan­ta­tion – Cannon lui-même sert souvent de cobaye. « On s’aven­tu­rera proba­ble­ment dans le système nerveux péri­phé­rique d’ici un an », annonce Cannon au public de Düssel­dorf. « Bien que dans six mois… nous allons connec­ter mon système nerveux péri­phé­rique au système nerveux d’un cafard, de manière à ce que je puisse le contrô­ler… Après quoi on va inver­ser les commandes pour lais­ser le cafard me contrô­ler à son tour. » Se posi­tion­nant dans la tradi­tion des sciences citoyennes comme un « grin­der » – quelqu’un qui hacke son propre corps –, Cannon est prêt à prendre des risques consi­dé­rables. « Nous voulons voir les cyborgs tels qu’ils sont décrits dans les romans de SF », dit-il. « Nous voulons voir un monde complè­te­ment inté­gré et nous ne voulons pas néces­sai­re­ment attendre que la tech­no­lo­gie soit un truc rigolo à portée de tous pour que ça arrive. Notre devise ? Le progrès à tout prix. Il faut foncer si c’est vrai­ment ce qu’on veut. » Il y a dans tout ça un effet perfor­ma­tif, voire théâ­tral, que Cannon et ses collègues semblent vrai­ment savou­rer. Le moment fort du salon de Düssel­dorf était le lance­ment du Norths­tar V1, récem­ment déve­loppé par Grind­house Wetware. Il s’agit d’un boîtier LED rouge placée sous la peau, qui s’al­lume pendant dix secondes lorsqu’il est acti­vée (cela pour maxi­mi­ser la durée de vie de la batte­rie). L’ap­pa­reil est un proof of concept ; ses versions ulté­rieures pour­raient conte­nir des infor­ma­tions biomé­triques ou répondre aux mouve­ments. Une précé­dente itéra­tion, bapti­sée Circa­dia, était bien plus grande, à peu près de la taille d’un savon. Après l’avoir implan­tée dans son bras, Cannon s’est plaint d’at­taques de panique, et quand la batte­rie a cessé de fonc­tion­ner, il a fait reti­rer l’objet.

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Le Norths­tar V1 avant implant
Crédits : Grind­house Wetware

Dans la douleur

Au cours d’une procé­dure qui donne l’im­pres­sion que les implants magné­tiques sont un jeu d’en­fants, Öster­lung implante le Norths­tar, un device de la taille d’une montre, dans l’avant-bras de Cannon et de son ami Shawn Sarver. Pendant 15 minutes, Öster­lund opère les deux volon­taires avec une telle déli­ca­tesse qu’il laisse devi­ner combien cela doit être doulou­reux. Plus tard, Cannon est passé devant un groupe de jour­na­listes, l’objet éclai­rant sa peau de rouge. Il a avoué que cela faisait mal. « Je vais sortir fumer une ciga­rette, je répon­drai à vos ques­tions après. » De nombreuses photo­gra­phies sont plus tard appa­rues sur la Toile, et l’ac­cent mis sur la présen­ta­tion était crucial. L’au­di­toire peut ainsi voir non seule­ment comment fonc­tionnent les appa­reils, mais égale­ment prendre conscience que, même si elle est doulou­reuse, l’im­plan­ta­tion est plus ou moins suppor­table. Les mêmes tech­niques furent employées par le physi­cien grec Galen. Lorsqu’il coupa le nerf récur­rent d’un porc hurlant devant un public de Romains, il fit la démons­tra­tion que le cochon conti­nuait à se débattre mais que ses cris avaient cessé soudai­ne­ment. Galen opérait à une époque où les quali­fi­ca­tions médi­cales stan­dar­di­sées n’exis­taient pas, et un docteur n’était jugé que d’après son apti­tude à convaincre le public de ses talents.

Ces initia­tives ne passent pas inaperçues auprès des univer­si­taires.

Les acti­vi­tés d’im­plan­ta­tion cyborg prennent place en dehors des cliniques et des hôpi­taux, en paral­lèle de l’ex­pé­ri­men­ta­tion médi­cale stan­dar­di­sée. Il y a dans le milieu un vif désir de rempor­ter l’adhé­sion du public, ce qui explique en partie le nombre écra­sant de jour­na­listes présents à Düssel­dorf – ils étaient presque plus nombreux que le public. Öster­lund tient à être clair : « Nous n’al­lons pas travailler sur des gens malades, c’est le boulot de l’in­dus­trie médi­cale. Mais nous allons augmen­ter les personnes en bonne santé afin qu’elles puissent préve­nir les soucis de cet ordre. C’est à ça que ressem­blera le futur. » Le concept d’amé­lio­ra­tion est ce qui distingue le cybor­guisme de toute autre implan­ta­tion médi­cale, ou du fait plus banal d’avoir à porter des lunettes correc­trices. Il ne s’agit pas de théra­pie ou de soins, mais d’aug­men­ter les sens humains au-delà de la norme. En dépit de l’écart impor­tant qui existe entre les implants cyborgs et la méde­cine clinique, Cannon pense qu’ils pour­raient entre­te­nir une colla­bo­ra­tion fruc­tueuse. « Je pense que bien souvent dans le domaine acadé­mique, les gens sont frileux », dit-il. « Et comme la méde­cine seule avait le droit d’ex­pé­ri­men­ter, la recherche a été pieds et poings liés pendant très long­temps. Pour notre part, nous pouvons choi­sir de parti­ci­per libre­ment à ces expé­ri­men­ta­tions en tant que personnes saines qui cherchent à explo­rer les possi­bi­li­tés qui nous sont offertes. Cela nous permet d’avan­cer à une vitesse dont la science et la méde­cine sont privées dans l’état actuel des choses. »

La réalité, c’est que ces initia­tives ne passent pas inaperçues auprès des univer­si­taires. Kevin Warwick – dont le travail et celui de ses étudiants se sont dérou­lés sous les auspices prudents du comité d’éthique de l’uni­ver­sité – dit qu’il a beau­coup appris de ce qui se passe en dehors du champ de l’ins­ti­tu­tion. « J’ai un grand respect pour leur travail. Ils font les choses à leur manière, mais beau­coup d’entre eux ont contri­bué signi­fi­ca­ti­ve­ment à ce que nous avons accom­pli. Nous avons pu béné­fi­cier des expé­riences qu’ils ont réali­sées », dit-il. « Il n’y a aucun inté­rêt à s’en­ga­ger sur un chemin que quelqu’un d’autre a déjà arpenté, surtout s’il en est revenu avec la conclu­sion que ça ne fonc­tion­nait pas bien. »

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Le Norths­tar V1 après implan­ta­tion
Crédits : Grind­house Wetware

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Traduit de l’an­glais par Maha Ahmed d’après l’ar­ticle « Welcome to the cyborg fair », paru dans Mosaic Science. Couver­ture : Le Norths­tar V1 (Grind­house Wetware/Face­book). Créa­tion graphique par Ulyces.


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