par Gaia Vince | 22 mars 2017

Homo nean­­der­­tha­­len­­sis

Par le hublot de l’avion, j’aperçois le Rocher de Gibral­­tar, immense mono­­lithe qui se dresse de la base de l’Es­­pagne vers la Médi­­ter­­ra­­née. C’est l’une des anciennes Colonnes d’Her­­cule, qui marquaient autre­­fois la fin de la Terre. Les marins grecs ne le dépas­­saient pas. Au-delà se trou­­vait l’At­­lan­­tide, et l’in­­connu. Pendant l’été 2016, Gibral­­tar vit une crise iden­­ti­­taire du XXIe siècle : la pénin­­sule fait géogra­­phique­­ment partie de l’Es­­pagne, mais poli­­tique­­ment de l’An­­gle­­terre. Après le Brexit, il est déchiré entre ses liens colo­­niaux et euro­­péens. Pour une si petite surface de terre, moins de 7 km², Gibral­­tar héberge une popu­­la­­tion humaine éton­­nam­­ment diverse. Le lieu a accueilli des gens de toute sorte au cours du millé­­naire, dont les premiers Euro­­péens explo­­rant les limites de leur monde, les Phéni­­ciens venus cher­­cher un soutien spiri­­tuel avant de s’aven­­tu­­rer dans l’At­­lan­­tique, et les Cartha­­gi­­nois arri­­vant d’Afrique dans un nouveau monde.

Crédits : Tom Sewell

Mais j’ai décou­­vert qui vivait là il y a encore bien plus long­­temps, remon­­tant 30 000 à 40 000 ans en arrière, quand le niveau des mers était beau­­coup plus bas et que le climat avait encore un pied dans l’ère glaciaire. C’était une époque diffi­­cile à vivre et durant laquelle les espèces qui le pouvaient, comme les oiseaux, migraient vers le sud à la recherche d’un climat plus favo­­rable, tandis que beau­­coup d’autres s’étei­­gnaient. Parmi le large éven­­tail de mammi­­fères tentant de survivre, on trou­­vait des lions, des loups et au moins deux types d’hu­­mains : nos ancêtres « modernes », et les derniers repré­­sen­­tants de notre cousin l’homme de Nean­­der­­tal. En compre­­nant mieux qui étaient ces popu­­la­­tions préhis­­to­­riques, on peut apprendre beau­­coup sur notre propre espèce aujourd’­­hui. Les expé­­riences de nos ancêtres nous ont façon­­nées, et ils pour­­raient bien déte­­nir encore des réponses à nos problèmes de santé actuels, du diabète à la dépres­­sion. Les archéo­­logues Clive et Géral­­dine Finlay­­son passent me prendre devant mon hôtel dans une voiture qui, elle-même, a l’air assez ancienne. Comme beau­­coup des habi­­tants de cette pénin­­sule, ils sont d’ori­­gines diverses : lui, peau pâle et cheveux cendrés, peut retra­­cer ces ancêtres jusqu’en Écosse ; elle, peau plus mate et cheveux bruns, descend des réfu­­giés génois qui ont fui les purges napo­­léo­­niennes. Nous les humains pouvons avoir des appa­­rences si diffé­­rentes. Et pour­­tant, les gens à qui je m’ap­­prête à rendre visite étaient réel­­le­­ment d’une race diffé­­rente. On ne sait pas combien d’es­­pèces d’hu­­mains il y a eu, mais les preuves laissent penser qu’il y a 600 000 ans, une espèce est appa­­rue en Afrique et a commencé à utili­­ser le feu, à faire des outils simples avec des os et des pierres, et à chas­­ser de gros animaux en groupes. Puis, il y a 500 000 ans, ces humains, connus sous le nom d’Homo Heidel­­ber­­gen­­sis, ont commencé à profi­­ter des fluc­­tua­­tions de climat du conti­nent afri­­cain pour se dépla­­cer vers l’Eu­­rope et au-delà.


Une repré­­sen­­ta­­tion d’Homo heidel­­ber­­gen­­sis
Crédits : Smith­­so­­nian Insti­­tu­­tion

Il y a 300 000 ans, cepen­­dant, les migra­­tions vers l’Eu­­rope avaient cessé, peut-être à cause d’une ère glaciaire qui avait créé un désert impé­­né­­trable à travers le Sahara, sépa­­rant les Afri­­cains des autres tribus. Cette sépa­­ra­­tion géogra­­phique a permis à des diffé­­rences géné­­tiques d’évo­­luer et d’abou­­tir à diffé­­rents types d’hommes, qui, faisant néan­­moins partie de la même espèce, purent procréer ensemble. Le type isolé en Afrique allait deve­­nir l’Homo Sapiens Sapiens, ou « homme moderne ». Les humains ayant évolué pour s’adap­­ter au froid de l’Eu­­rope devien­­draient les hommes de Nean­­der­­tal, de Deni­­sova et d’autres formes d’ho­­mi­­ni­­dés dont nous ne pouvons aujourd’­­hui que nous faire une vague idée grâce à la géné­­tique. Les hommes de Nean­­der­­tal s’étaient éten­­dus de la Sibé­­rie au sud de l’Es­­pagne au moment où quelques familles d’homme moderne venues d’Afrique réus­­sirent à en sortir il y a 60 000 ans. Ces Afri­­cains ont rencon­­tré les hommes de Nean­­der­­tal et ont souvent eu des enfants avec eux. Nous savons cela car notre ADN a été retrouvé dans le génome d’hommes de Nean­­der­­tal, et parce que, de nos jours, toute personne vivante et origi­­naire d’Eu­­rope a de l’ADN de Nean­­der­­tal dans son génome. Se pour­­rait-il que leurs gènes, adap­­tés à un envi­­ron­­ne­­ment nordique, aient pu, dans le proces­­sus de sélec­­tion natu­­relle, appor­­ter un avan­­tage à nos ancêtres égale­­ment ?

Mille géné­­ra­­tions

Après avoir traversé d’étroits tunnels sur une route longeant la falaise, nous faisons halte à un barrage mili­­taire. Clive montre notre accré­­di­­ta­­tion au garde et il nous fait signe de passer pour nous garer à l’in­­té­­rieur. Après avoir mis nos casques pour nous proté­­ger des chutes de pierre, nous sortons de la voiture et conti­­nuons à pieds sous une arche de pierre basse. Un esca­­lier en métal abrupt permet de descendre la falaise pour atteindre une étroite plage de galets, soixante mètres plus bas. Les vagues lèchent les cailloux et nos pieds doivent prendre appui sur de plus grosses pierres instables pour pouvoir chemi­­ner au sec. Je me concentre telle­­ment sur mes pas que lorsque je lève enfin la tête, c’est un véri­­table choc de décou­­vrir soudai­­ne­­ment un grand vide dans le mur de pierre. Nous avons atteint la grotte de Gorham, une grande caverne en forme de goutte qui s’en­­fonce dans la falaise et qui semble gran­­dir en hauteur et en largeur à mesure qu’on s’y avance. Cette vaste struc­­ture et son haut plafond ressemblent à une cathé­­drale. Elle a été utili­­sée par les hommes de Nean­­der­­tal pendant des dizaines de milliers d’an­­nées. Les scien­­ti­­fiques pensent qu’il s’agit de leur dernier refuge.

Quand l’homme de Nean­­der­­tal a disparu de cette région, il y a 32 000 ans, nous sommes deve­­nus les seuls héri­­tiers de notre conti­nent. Je fais une pause, debout sur un rocher près de l’en­­trée, afin de penser à ces gens, pas si diffé­­rents de moi, qui se sont un jour assis ici, faisant face à la Médi­­ter­­ra­­née et à l’Afrique. Avant d’ar­­ri­­ver à Gibral­­tar, j’ai fait appel à un labo­­ra­­toire commer­­cial d’ana­­lyse du génome pour déter­­mi­­ner qui étaient mes ancêtres. À partir de la fiole de salive que je leur ai envoyé, ils ont déter­­miné qu’1 % de mon ADN était néan­­der­­ta­­lien. Je ne sais pas quels sont les avan­­tages géné­­tiques ou les risques que ces gènes apportent à ma santé – les labo­­ra­­toires d’ana­­lyse ne sont plus auto­­ri­­sés à donner autant de détails – mais c’est une expé­­rience extra­­or­­di­­naire que de se trou­­ver si proche de ces gens intel­­li­­gents et pleins de ressources qui m’ont trans­­mis certains de leurs gènes. Assis dans cette ancienne demeure, le fait de savoir qu’au­­cun d’entre eux n’a survécu jusqu’à aujourd’­­hui est un rappel puis­­sant de notre vulné­­ra­­bi­­lité. Une femme de Nean­­der­­tal aurait très bien pu se trou­­ver assise à ma place, pensant à ses cousins humains éteints. Élire domi­­cile dans un lieu si inac­­ces­­sible que la grotte de Gorham peut sembler bizarre. Mais Clive, qui l’ex­­plore méti­­cu­­leu­­se­­ment depuis 25 ans, explique que le paysage était alors très diffé­rent. Le niveau de l’eau était beau­­coup plus bas et de vastes plaines propices à la chasse s’éten­­daient jusqu’à la mer. Les habi­­tants de la grotte étaient en parfaite posi­­tion, en hauteur, pour repé­­rer des proies et se les signa­­ler. À cette époque, j’au­­rais fait face à des champs de collines d’herbe et de lacs, un milieu humide et accueillant pour les oiseaux, les rennes et d’autres animaux. Un peu plus loin sur la pénin­­sule, à ma droite, les dunes débou­­chaient sur le bord de mer où on trou­­vait des colo­­nies de clams et des tas de silex. C’était idyl­­lique, explique Clive. Les aligne­­ments de grottes qui se trou­­vaient ici abri­­taient proba­­ble­­ment la plus grande concen­­tra­­tion d’hommes de Nean­­der­­tal de toute la planète. « C’était un peu Nean­­der­­tal-ville », ajoute-t-il.

Le hash­­tag, première forme d’écri­­ture ?
Crédits : Tom Sewell

Plus profon­­dé­­ment dans la caverne, l’équipe d’ar­­chéo­­logues de Clive a trouvé des rési­­dus de feux de camps. Plus loin encore, des alcôves dans lesquelles les habi­­tants pouvaient dormir à l’abri des hyènes, des lions, des léopards et autres préda­­teurs. « Ils mangeaient des fruits de mer, des pignons de pin, des plantes et des olives. Ils chas­­saient de grosses proies et des oiseaux. Les sources – qui existent encore aujourd’­­hui mais qui sont recou­­vertes par la mer – leur procu­­raient beau­­coup d’eau potable », dit Clive. « Ils avaient du temps libre pour s’as­­seoir et réflé­­chir, ils ne faisaient pas que survivre. » Dans la grotte, Clive et Géral­­dine ont décou­­vert des éléments remarquables témoi­­gnant de la culture néan­­der­­ta­­lienne, comme la toute première œuvre d’art de Nean­­der­­tal. Le « hash­­tag », une roche gravée à dessein, est peut-être la preuve d’un des tout premiers pas vers l’écri­­ture. D’autres indices attestent de compor­­te­­ments rituels ou symbo­­liques, comme par exemples les indi­­ca­­tions montrant que les hommes de Nean­­der­­tal fabriquaient et portaient des capes de plumes noires, des chapeaux et des vête­­ments chauds. Tout porte à croire qu’ils avaient une vie sociale assez proche de ce que nos ancêtres afri­­cains expé­­ri­­men­­taient eux aussi. Clive me montre plusieurs pierres, os et morceaux de bois travaillés. Je saisis une lame de silex et la tiens dans ma main, m’émer­­veillant de la façon dont la même tech­­no­­lo­­gie se trans­­met entre des hommes liés cultu­­rel­­le­­ment et biolo­­gique­­ment mais sépa­­rés de dizaines de milliers d’an­­nées.

D’autres sites en Europe ont permis de révé­­ler des colliers faits par des hommes de Nean­­der­­tal à partir de serres d’aigles il y a plus de 130 000 ans, de l’ocre fait avec des coquillages et proba­­ble­­ment destiné à la déco­­ra­­tion, ainsi que des cime­­tières. Ces hommes se sont déve­­lop­­pés en dehors de l’Afrique mais avaient clai­­re­­ment une culture avan­­cée et la capa­­cité de survivre dans un envi­­ron­­ne­­ment hostile. « Les humains modernes ont atteint le Moyen-Orient il y a 70 000 ans et l’Aus­­tra­­lie il y a 50 000 ans »,  dit Clive. « Pourquoi ont-ils mis telle­­ment plus de temps à atteindre l’Eu­­rope ? Je pense que c’est parce que les hommes de Nean­­der­­tal se portaient à merveille et les main­­te­­naient à distance. » Mais il y a 39 000 ans, les hommes de Nean­­der­­tal luttaient pour survivre. Ils avaient peu de diver­­sité géné­­tique à cause de la consan­­gui­­nité et leur popu­­la­­tion était réduite à un nombre très faible, en partie à cause d’un chan­­ge­­ment de climat brutal et rapide qui les avait chas­­sés de la plupart de leurs anciens habi­­tats. Beau­­coup des régions fores­­tières dont ils dépen­­daient étaient en train de dispa­­raître et même s’ils avaient l’in­­tel­­li­­gence d’adap­­ter leurs outils et leur tech­­no­­lo­­gie, leurs corps ne parve­­naient pas à s’adap­­ter aux nouvelles tech­­niques de chasse requises par ce nouvel envi­­ron­­ne­­ment et ce nouveau climat. « Dans certaines parties de l’Eu­­rope, le paysage a changé en une seule géné­­ra­­tion, passant des forêts épaisses à la vaste plaine dépour­­vue d’arbres », explique Clive. Nos ancêtres, qui étaient eux habi­­tués à chas­­ser en plus grands groupes dans les plaines, ont pu s’adap­­ter faci­­le­­ment : plutôt que des animaux sauvages il avaient des rennes, mais la façon de les captu­­rer était la même. Mais les hommes de Nean­­der­­tal étaient des hommes des forêts. « Ça aurait pu se passer dans l’autre sens. Si le climat s’était plutôt réchauffé et était devenu plus humide, nous serions peut-être des hommes de Nean­­der­­tal en train de discu­­ter de l’ex­­tinc­­tion des hommes modernes. »

Il y a moins de diffé­­rences géné­­tiques entre deux êtres humains qu’entre deux chim­­pan­­zés.

Bien que les hommes de Nean­­der­­tal, les Déni­­so­­viens et d’autres races qui restent encore à iden­­ti­­fier se soient éteints, leurs héri­­tage géné­­tique a été trans­­mis aux popu­­la­­tions euro­­péennes et asia­­tiques. Entre 1 et 4 % de notre ADN est d’ori­­gine néan­­der­­ta­­lienne, mais nous ne sommes pas tous porteurs des mêmes gènes. Au sein de toute la popu­­la­­tion, c’est donc envi­­ron 20 % du génome de Nean­­der­­tal qui conti­­nue d’être trans­­mis. C’est un chiffre extra­­or­­di­­naire, qui pousse les cher­­cheurs à penser que les gènes de Nean­­der­­tal doivent avoir des avan­­tages permet­­tant la survie en Europe. Le croi­­se­­ment de plusieurs races humaines a proba­­ble­­ment accé­­léré l’ac­­cu­­mu­­la­­tion de gènes utiles pour s’adap­­ter à l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, un proces­­sus qui aurait pris bien plus de temps s’il avait été laissé aux bons soins de l’évo­­lu­­tion et de la sélec­­tion natu­­relle. L’ajout néan­­der­­ta­­lien à notre système immu­­ni­­taire, par exemple, a sûre­­ment aidé à notre survie sur de nouveaux terri­­toires, de la même façon que nous le renforçons aujourd’­­hui à l’aide de vaccins. Beau­­coup des gènes sont asso­­ciés à la kéra­­tine, la protéine de la peau et des cheveux, dont certains sont liés aux céréales et à la pigmen­­ta­­tion. Appa­­rem­­ment, les hommes de Nean­­der­­tal étaient roux. Peut-être que ces variantes physiques atti­­raient sexuel­­le­­ment nos ancêtres, ou peut-être qu’une peau plus épaisse présen­­tait des avan­­tages dans l’en­­vi­­ron­­ne­­ment euro­­péen, plus sombre et plus froid. Certains gènes néan­­der­­ta­­liens, cepen­­dant, semblent être un handi­­cap, nous rendant par exemple plus vulné­­rables à des mala­­dies comme la mala­­die de Crohn, les infec­­tions urinaires, le diabète de type 2 et la dépres­­sion. D’autres changent la façon dont nos méta­­bo­­lismes assi­­milent la graisse, faisant grim­­per le risque d’obé­­sité, ou nous rendant plus enclin à deve­­nir dépen­­dant à la ciga­­rette. Aucun de ces gènes n’est la cause directe de ces affec­­tions, mais ils sont des facteurs qui contri­­buent au risque. Comment se fait-il, dans ce cas, qu’ils aient survécu sur mille géné­­ra­­tions ?

H4a

Il semble que pendant la majeure partie du temps qui s’est écoulé depuis notre rencontre sexuelle avec les hommes de Nean­­der­­tal, ces gènes se soient révé­­lés utiles. Quand nous menions une vie de chas­­seurs-cueilleurs, par exemple, ou de simples fermiers, nous devions faire face à des phases de famine, alter­­nées avec des phases de profu­­sion. Les gènes qui posent aujourd’­­hui un risque de déve­­lop­­pe­­ment de diabète ont pu autre­­fois nous aider à traver­­ser les famines. Mais nos nouveaux modes de vie de profu­­sion perpé­­tuelle et de régime haute­­ment calo­­rique révèlent des effets secon­­daires néfastes. C’est peut-être à cause de ces incon­­vé­­nients latents que l’ADN néan­­der­­ta­­lien dispa­­raît petit à petit du génome humain.

Si je peux m’en prendre à mes ancêtres de Nean­­der­­tal pour à peu près tout, des troubles d’hu­­meur au fait d’être radin, une autre race humaine archaïque a aidé les popu­­la­­tions modernes de Méla­­né­­sie, comme les habi­­tants de Papoua­­sie Nouvelle-Guinée, à survivre à plusieurs épreuves. À l’époque où les ancêtres des asia­­tiques et des euro­­péens modernes faisaient la rencontre des hommes de Nean­­der­­tal, les ancêtres des Méla­­né­­siens s’ac­­cou­­plaient avec les Déni­­so­­viens, dont nous ne savons que très peu de choses. Les gènes qui ont survécu, cela dit, aident peut-être les Méla­­né­­siens actuels à vivre à de hautes alti­­tudes en chan­­geant la façon dont leurs corps répondent à un faible taux d’oxy­­gène. Certains géné­­ti­­ciens pensent que d’autres races archaïques, qui restent à décou­­vrir, pour­­raient avoir influencé le génome d’autres popu­­la­­tions humaines à travers le monde.

Les croi­­se­­ments avec les hommes de Nean­­der­­tal et d’autres races humaines ont sûre­­ment modi­­fié nos gènes, mais l’his­­toire ne s’ar­­rête pas là. Je suis londo­­nienne, mais j’ai la peau plus mate que la plupart des femmes anglaises parce que mon père était origi­­naire d’Eu­­rope de l’Est. Nous avons l’ha­­bi­­tude de ces subtiles diffé­­rences qu’on rencontre tout autour du globe dans la couleur de peau, la forme du visage, les cheveux ainsi qu’une myriade d’autres éléments moins visibles. Cepen­­dant, il n’y a pas eu de croi­­se­­ment avec une autre race humaine depuis au moins 32 000 ans. Même si j’ai l’air diffé­rent d’un han chinois ou d’une personne bantoue, nous sommes en vérité remarqua­­ble­­ment simi­­laires sur le plan géné­­tique. Il y a bien moins de diffé­­rences géné­­tiques entre deux êtres humains qu’entre deux chim­­pan­­zés par exemple. La raison de cette simi­­la­­rité repose dans les goulots d’étran­­gle­­ment auxquels nous avons dû faire face en tant qu’es­­pèce, pendant lesquels la popu­­la­­tion humaine a été réduite à seule­­ment quelques centaines de familles et où nous avons frôlé l’ex­­tinc­­tion. En consé­quence, nous sommes trop homo­­gènes pour avoir évolué en diffé­­rentes races. Néan­­moins, la sépa­­ra­­tion géogra­­phique – et parfois cultu­­relle – étalée sur des milliers d’an­­nées entre les groupes de popu­­la­­tion a permis à une certaines variété de se créer. Les plus grandes distinc­­tions se retrouvent chez les popu­­la­­tions isolées, au sein desquelles de petits chan­­ge­­ments cultu­­rels et géné­­tiques ont été exacer­­bés. Il y a eu de nombreux exemples pendant les 50 000 ans qui se sont écou­­lés depuis que mes ancêtres ont fait le voyage d’Afrique vers l’Eu­­rope. D’après l’ana­­lyse de mon génome, mon haplo­­groupe est H4a. Les haplo­­groupes décrivent les muta­­tions de notre ADN mito­­chon­­drial, hérité de nos mères, et peuvent théo­­rique­­ment être utili­­sés pour retra­­cer un chemin migra­­toire depuis l’Afrique. H4a est un groupe auquel appar­­tiennent les Euro­­péens et, éton­­nam­­ment, les Asia­­tiques de l’ouest. C’est, d’après ce que m’as­­sure le labo­­ra­­toire, le même groupe que Warren Buffet. Quel voyage ont pu faire mes ancêtres pour qu’en résultent ces muta­­tions et que j’hé­­rite de ces traits typique­­ment euro­­péens ?

Les frères jumeaux

« J’ai été déposé en pleine nature par héli­­co­­ptère avec deux autres personnes, un Russe et un homme de la tribu indi­­gène des Yuka­­ghir, nos chiens, nos armes, nos pièges, et un peu de nour­­ri­­ture et de thé. Là, il nous a fallu survivre et trou­­ver de la nour­­ri­­ture et de quoi nous vêtir par – 50°C, dans l’en­­droit le plus froid du monde où vivent des êtres humains. »

Eske Willers­­lev
Crédits : Alche­­tron

Eske Willers­­lev a vécu six mois comme un trap­­peur en Sibé­­rie lorsqu’il avait 20 ans. Sépa­­ré­­ment, son frère jumeau, Rane, a fait la même chose. Lorsqu’ils étaient adoles­­cents, leur père les lais­­saient régu­­liè­­re­­ment passer du temps en Lapo­­nie pour qu’ils survivent seuls pendant deux semaines dans la nature. Ils ont déve­­loppé une passion pour la toun­­dra recu­­lée et les gens qui y vivent, et ils se sont lancés dans des expé­­di­­tions de plus en plus pous­­sées. Mais survivre presque seul était très diffé­rent. « C’était un rêve de gosse, mais c’est la chose la plus dure que j’ai jamais faite », admet Eske. Ces expé­­riences ont profon­­dé­­ment marqué les jumeaux, et les ont tout deux pous­­sés à vouloir mieux comprendre la façon dont le chal­­lenge de la survie a forgé l’es­­pèce humaine au cours des 50 000 dernières années. Cela a conduit Eske à s’in­­té­­res­­ser au domaine de la science géné­­tique, et à l’étude pion­­nière d’an­­ciennes séquences ADN. Aujourd’­­hui direc­­teur du Center for GeoGe­­ne­­tics au musée d’his­­toire natu­­relle du Dane­­mark, Eske a séquencé le plus vieux génome du monde (un cheval vieux de 700 000 ans) et a été le premier à séquen­­cer le génome d’un ancien humain, un homme Saqqaq du Groen­­land vieux de 4 000 ans.

Depuis, il a séquencé l’ADN de plusieurs autres anciens humains et a contri­­bué à profon­­dé­­ment chan­­ger notre connais­­sance des migra­­tions humaines à travers l’Eu­­rope et au-delà. Si quelqu’un peut décor­­tiquer mes origines, c’est sûre­­ment lui. Mais je vais d’abord rencon­­trer son frère, Rane, qui a étudié les lettres, puis l’an­­thro­­po­­lo­­gie cultu­­relle et qui est aujourd’­­hui profes­­seur à l’uni­­ver­­sité d’Aa­­rhus. Il n’est pas convaincu du fait que l’ap­­proche géné­­tique de son frère puisse répondre à toutes mes ques­­tions : « Il y a une rela­­tion gênée entre la biolo­­gie et la culture », m’ex­­plique-t-il. « Les scien­­ti­­fiques prétendent qu’ils peuvent révé­­ler quel genre de personnes vivaient, et ils ne veulent pas voir leurs modèles chan­­ger. Mais ça ne dit rien de ce que ces gens pensaient ou de ce qu’é­­tait leur culture. » Pour évoquer ce point avec Eske, je lui rends visite dans son char­­mant bureau au musée, en face d’un petit château entouré de douves et dans le jardin bota­­nique. On ne pour­­rait trou­­ver de lieu plus idyl­­lique pour un scien­­ti­­fique. Le rencon­­trer pour la première fois quelques heures à peine après avoir rencon­­tré Rane est très décon­­cer­­tant. Les jumeaux iden­­tiques sont géné­­tique­­ment et physique­­ment presque les mêmes – dans très long­­temps, en étudiant les restes ADN des deux frères, il sera quasi­­ment impos­­sible de les diffé­­ren­­cier ou même de réali­­ser qu’ils étaient deux. Eske m’ex­­plique qu’il travaille de plus en plus avec des archéo­­logues pour en apprendre davan­­tage sur l’as­­pect cultu­­rel, mais que l’ana­­lyse géné­­tique est la seule à pouvoir répondre à certaines ques­­tions. « Vous trou­­vez des objets cultu­­rels dans certains lieux et la ques­­tion fonda­­men­­tale est : est-ce que ça veut dire que les gens qui les ont fabriqués étaient ici ou bien est-ce que c’est issu d’un commerce ? Et si vous trou­­vez des objets très simi­­laires, est-ce que ça veut dire qu’il y avait des évolu­­tions cultu­­relles paral­­lèles ou conver­­gentes dans deux endroits en même temps, ou bien qu’il y a eu contact ? » explique-t-il.

Crédits : Tom Sewell

« Par exemple, selon une des théo­­ries exis­­tantes, les tout premiers humains à rejoindre les Amériques n’étaient pas des Indiens d’Amé­­rique mais des Euro­­péens ayant traversé l’At­­lan­­tique, car les outils de pierre datant de plusieurs milliers d’an­­nées retrou­­vés en Amérique sont les mêmes que ceux utili­­sés en Europe à la même époque. Ça n’est qu’en effec­­tuant les tests géné­­tiques qu’on a constaté que c’était une évolu­­tion conver­­gente, car les hommes portant et utili­­sant ces outils n’avaient rien à voir avec les Euro­­péens. C’était des Indiens d’Amé­­rique. Donc en terme de migra­­tions, la géné­­tique est de loin l’ou­­til le plus puis­­sant dont nous dispo­­sions pour répondre à la grande ques­­tion : est-ce que c’était les gens qui se déplaçaient ou bien leur culture ? Et c’est vrai­­ment fonda­­men­­tal. » Ce qu’Eske a compris à propos de l’ori­­gine des Amérin­­diens change complè­­te­­ment notre vision des choses. Nous pensions que tous leurs ancêtres étaient arri­­vés d’Asie orien­­tale en traver­­sant le détroit de Bering. Mais en 2013, Eske a séquencé l’ADN d’un garçon vieux de 24 000 ans, décou­­vert en Sibé­­rie centrale, et s’est rendu compte qu’il y avait un chaî­­non manquant entre les anciens Euro­­péens et les popu­­la­­tions est-asia­­tiques, dont les descen­­dants ont bien migré aux États-Unis. En vérité, les Amérin­­diens ont des racines en Asie orien­­tale mais aussi en Europe.

Une même espèce

Et mes ancêtres ? J’ai montré à Eske l’ha­­plo­­groupe H4a analysé par la société de séquençage en lui disant que cela signi­­fiait que je suis Euro­­péenne. Il s’est moqué de moi. « Tu pour­­rais l’être ou tu pour­­rais être d’autre part », a-t-il dit. « Le problème avec le séquençage de l’ADN, c’est qu’il ne permet pas d’ana­­ly­­ser une popu­­la­­tion pour ensuite en déduire préci­­sé­­ment quand les muta­­tions sont inter­­­ve­­nues – la marge d’er­­reur est énorme et le procédé implique beau­­coup d’hy­­po­­thèses sur les muta­­tions. » « C’est pour cela que la géné­­tique et la géno­­mique anciennes sont si utiles – tu peux regar­­der un indi­­vidu et dire : “Main­­te­­nant que nous savons qu’il vivait il y a 5 000 ans, à quoi ressem­­blait-il ? Est-ce qu’il avait ce gène ou pas ?” » Les choses que nous pensions savoir sur les Euro­­péens deviennent caduques quand nous exami­­nons des ADN plus anciens. Par exemple, l’idée que notre peau a blan­­chi pour nous permettre d’avoir plus de vita­­mine D après notre migra­­tion vers le nord, où le Soleil était moins présent et où les gens devaient se couvrir, a été commu­­né­­ment admise pendant un moment. Mais il s’est avéré que ce sont les Yamnas, un peuple grand aux yeux marrons origi­­naire du sud, qui ont amené la peau blanche en Europe. Avant ça, les Nord-Euro­­péens avaient la peau mate et se procu­­raient de la vita­­mine D en mangeant du pois­­son. Même chose pour la tolé­­rance au lactose. Près de 90 % des Euro­­péens ont une muta­­tion géné­­tique qui leur permet de digé­­rer le lait à l’âge adulte. Les scien­­ti­­fiques consi­­dé­­raient que ce gène s’était déve­­loppé chez les fermiers du nord du Vieux conti­nent, leur donnant une source d’ali­­men­­ta­­tion supplé­­men­­taire pour survivre aux longs hivers. Mais les recherches d’Eske sur le génome de centaines de personnes ayant vécu à l’âge de Bronze, après l’avè­­ne­­ment de l’agri­­cul­­ture, ont remis en cause cette théo­­rie. « Nous avons décou­­vert que le trait géné­­tique était presque inexis­­tant chez les Euro­­péens. Il n’a pros­­péré que chez les habi­­tants du nord du conti­nent ces deux derniers millé­­naires », dit-il.

Les chan­­ge­­ments cultu­­rels ont peut-être eu moins d’in­­fluence sur nos gènes que nous ne l’ima­­gi­­nions.

Il se trouve que le gène de la tolé­­rance au lactose a lui-aussi été intro­­duit par les Yamnas. « Ils avaient une tolé­­rance au lait légè­­re­­ment meilleure que les fermiers euro­­péens et leur ont proba­­ble­­ment trans­­mis. Il y a 2 000 ans, un désastre a peut-être produit une crise démo­­gra­­phique permet­­tant au gène de se propa­­ger. Les histoires des Vikings parlent d’un Soleil noir – une grande érup­­tion volca­­nique – qui a pu entraî­­ner un déclin de la popu­­la­­tion. Les survi­­vants suppor­­taient sans doute bien le lactose. » L’étude d’an­­ciens génomes peut satis­­faire notre curio­­sité au sujet de nos origines, mais son réel inté­­rêt est de nous aider à préve­­nir les mala­­dies. Même s’il ne faut pas négli­­ger le mode de vie et les facteurs sociaux, certains groupes ont de plus grands risques d’avoir du diabète ou d’être affec­­tés par le VIH, alors que d’autres sont plus résis­­tants. Comprendre pourquoi pour­­rait nous aider à préve­­nir et trai­­ter ces mala­­dies plus effi­­ca­­ce­­ment. Nous avons long­­temps pensé que la résis­­tance aux infec­­tions telles que la rougeole ou la grippe s’est accrue dès lors que nous avons commencé à culti­­ver et à vivre au contact d’autres gens et d’ani­­maux. L’agri­­cul­­ture s’est déve­­lop­­pée plus tôt en Europe, ce qui devait expliquer pourquoi nous résis­­tions mieux que les Amérin­­diens mais aussi pourquoi les risques de diabète et d’obé­­sité sont plus grands chez les Abori­­gènes austra­­liens et les Chinois. « Et puis », reprend Eske, « en séquençant l’ADN d’un chas­­seur-cueilleur espa­­gnol, nous avons démon­­tré qu’il était résis­­tant à des patho­­gènes auxquels ils n’au­­rait pas dû être exposé. » Mani­­fes­­te­­ment, les Euro­­péens possèdent des résis­­tances que d’autres groupes n’ont pas, mais est-ce vrai­­ment grâce à l’ap­­pa­­ri­­tion de l’agri­­cul­­ture ? Par ailleurs, Eske a trouvé les traces d’épi­­dé­­mies de peste chez des personnes ayant vécu il y a 5 000 ans en Europe et en Asie centrale, soit 3 000 ans avant les premiers fléaux connus. Envi­­ron 10 % des sque­­lettes auscul­­tés portaient des marques de la mala­­die. « Les Scan­­di­­naves et d’autres peuples du nord de l’Eu­­rope ont une meilleure résis­­tance au VIH que n’im­­porte qui d’autre dans le monde », note Eske. « Notre théo­­rie est que cela s’ex­­plique en partie par leur résis­­tance à la peste. »

Gibral­­tar

Les chan­­ge­­ments cultu­­rels comme l’agri­­cul­­ture et l’éle­­vage ont peut-être eu moins d’in­­fluence sur nos gènes que ce que nous imagi­­nions. À moins que ce soit la lote­­rie des muta­­tions géné­­tiques qui ait changé notre culture. On ne peut cepen­­dant douter que là où des muta­­tions sont inter­­­ve­­nues et se sont diffu­­sées, elles ont influencé notre appa­­rence, notre résis­­tance à la mala­­die et notre alimen­­ta­­tion. Mes ancêtres n’ont sûre­­ment pas arrêté d’évo­­luer une fois qu’ils ont quitté l’Afrique – nous évoluons encore aujourd’­­hui – et ils nous ont laissé un intri­­guant héri­­tage géné­­tique. Au musée de Gibral­­tar, un duo d’ar­­chéo­­logues hollan­­dais a créé une réplique à taille humaine d’une femme de Nean­­der­­tal et de son petit-fils, à partir de fouilles locales. Ils ne sont habillés que par une amulette et des plumes déco­­ra­­tives dans leurs cheveux en bataille. Le garçon, âgé de quatre ans, enlace sa mère qui se tient avec confiance et aise, souriant au public. Ça a produit chez moi un puis­­sant effet d’iden­­ti­­fi­­ca­­tion avec quelqu’un dont je pour­­rais tout à fait parta­­ger les gènes. Je me souviens des mots de Clive quand je lui ai demandé si l’Homme moderne avait remplacé Nean­­der­­tal grâce à sa culture supé­­rieure. « Cette théo­­rie du rempla­­ce­­ment est un peu raciste. Elle témoigne d’une menta­­lité colo­­nia­­liste. Vous parlez comme si nous étions une autre espèce. »


Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret et Servan Le Janne d’après l’ar­­ticle « What does it mean to be human? », paru dans Mosaic. Couver­­ture : Un dessin de Tom Sewell.


 

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