fbpx

par Harrison Weber | 27 janvier 2017

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Turbu­lences

ulyces-projectara-07
Crédits : ATAP

Dans l’an­nonce de Moto­rola, Eremenko posait une ques­tion auda­cieuse : « Comment appor­ter les béné­fices d’un écosys­tème hard­ware ouvert à six milliards d’in­di­vi­dus ? » Six milliards – un très, très grand nombre. Il a dépeint brillam­ment le projet dans les grandes lignes sur le blog de l’en­tre­prise. « Notre but est d’ini­tier une rela­tion plus réflé­chie, plus expres­sive et plus ouverte entre les utili­sa­teurs, les déve­lop­peurs et leurs télé­phones. Pour vous donner le pouvoir de déci­der ce que fait votre télé­phone, ce à quoi il ressemble, où et de quoi il est fait, combien il coûte et combien de temps vous le garde­rez. » « On est tous rentrés à la maison après l’an­nonce », se souvient Makoski. « Et quand nous sommes reve­nus deux heures plus tard, le monde entier était devenu fou. On ne s’at­ten­dait pas à un tel engoue­ment. Même Wood­side – qui était peu enthou­siaste quand nous lui avions montré le projet avant de l’an­non­cer publique­ment – a changé son discours la semaine suivant l’an­nonce. “Nous sommes fier de travailler là-dessus…”, qu’il disait. » Ara sortait de nulle part tout juste 48 jours après le buzz de Phone­bloks : il était dès lors perçu avec suspi­cion.

Vu de l’ex­té­rieur d’ATAP, l’ar­ran­ge­ment était incroya­ble­ment opaque. Moto­rola semblait avoir copié Hakkens, même si Eremenko soute­nait l’in­verse. La vérité, c’est que Hakkens n’a jamais contri­bué au télé­phone Ara – ni au hard­ware, ni au soft­ware. « En gros, Hakkens est devenu jour­na­liste », dit Makoski. « Il venait nous voir tous les deux mois et tenait au courant son lecto­rat et le reste du monde de ce que nous faisions. C’est un racon­teur d’his­toires talen­tueux. » Hakkens espé­rait que d’autres entre­prises signe­raient des parte­na­riats avec Phone­bloks, mais la confu­sion ambiante a brouillé son posi­tion­ne­ment. https://www.youtube.com/watch?v=_Q1JzJadgHY « Un des points sur lesquels nous nous sommes plan­tés, ou que nous aurions pu mieux réus­sir, c’est que tout le monde pensait qu’Ara était Phone­bloks », explique Hakkens. « Je pense que tout le monde avait l’im­pres­sion que nous avions été ache­tés par Google… on a un peu perdu notre image indé­pen­dante et il est devenu rare que des entre­prises nous contactent. » Hakkens a néan­moins fait quelque chose de crucial pour l’Ara : il l’a sorti de l’ombre et a forcé ATAP à déve­lop­per son projet en pleine lumière. Au sein de l’in­dus­trie de la tech, tous les regards se sont tour­nés vers l’Ara et ATAP. Quand Google a vendu Moto­rola à Lenovo en janvier de cette année-là, la firme s’est accro­chée à ATAP et l’Ara – un vent frais d’in­no­va­tion chez un géant de la publi­cité. Comme on l’ima­gine, l’ab­sorp­tion d’ATAP par Google n’est pas allée sans effets secon­daires. « D’une certaine façon, ça nous a permis de conser­ver notre liberté », dit Makoski. « À tel point que certains ont dit que c’était le projet Ara qui avait mis fin à notre atta­che­ment à Google, tant il géné­rait d’en­thou­siasme dans le monde de la tech. »

ulyces-projectara-08
Crédits : ATAP

D’autres disent que Google a laissé Ara en retrait. « Le rythme et l’am­pleur des contrats que nous signions a soudai­ne­ment ralenti après l’ac­qui­si­tion », révèle une source qui a demandé à rester anonyme. « Le modèle d’ATAP est basé sur des contrats très brefs, comme à la DARPA. Il y avait 150 personnes à travailler sur Ara avant que nous ne passions chez Google, et seuls trois ou quatre d’entre eux étaient des employés de la firme. Tout le reste était des free­lances. » « Nous avons eu l’im­pres­sion de nous embour­ber », ajoute la source. « Et je pense que du côté de Google, ils n’étaient pas à l’aise avec le fait qu’on les presse. » Quand l’Ara a été annoncé en octobre 2013, Eremenko a déclaré qu’ATAP sorti­rait le kit de déve­lop­pe­ment (MDK) du projet Ara au début de l’an­née suivante. Et en février, dans un portrait au long cours du maga­zine Time, il a promis une sortie pour le premier trimestre 2015. Eremenko imagi­nait faire « pour le hard­ware ce que la plate­forme Android a fait pour le soft­ware », mais le plus remarquable était le prix de départ du projet Ara : 50 dollars. Eremenko voulait conce­voir un télé­phone person­na­li­sable au-delà de tout ce qu’un appa­reil élec­tro­nique avait jamais permis. On pouvait choi­sir ses fonc­tion­na­li­tés, déci­der quand et quoi amélio­rer, et (raison­na­ble­ment) le prix qu’on voulait y mettre.

ulyces-projectara-09
Crédits : Talia Herman

Pour 50 dollars, le télé­phone de base n’au­rait compris que les carac­té­ris­tiques les plus basiques – même pas de modem 3G. Mais ce même télé­phone aurait pu évoluer et profi­ter des dernières amélio­ra­tions tech­no­lo­giques au fil du temps. Les modules premium, comme une batte­rie plus grosse ou un objec­tif de grande qualité, auraient pu trans­for­mer ce smart­phone en un inves­tis­se­ment inté­res­sant – contrai­re­ment à la bombe à retar­de­ment obso­les­cente ordi­naire. « Nous avions la convic­tion que ce télé­phone n’était pas fait pour le proprié­taire des derniers iPhone ou Samsung Galaxy typique », dit Makoski. « Nous voulions donner accès à Inter­net et aux smart­phones à ceux qui jusque là n’en avaient pas. Une des façons d’y parve­nir était de créer une plate­forme qui permette à un opéra­teur indien de placer des radios person­na­li­sées dans l’Ara à 50 ou 100 dollars au départ, puis de scaler jusqu’à créer des produits faits pour l’Amé­rique latine, l’Eu­rope ou les États-Unis. » ATAP a sorti le kit de déve­lop­pe­ment du projet Ara avec un mois de retard, en avril 2014 – le même mois où Google a donné un aperçu à ses légions de fans d’un proto­type d’Endo, le module prin­ci­pal de l’Ara.

Deux mois plus tard, ATAP a commencé à accep­ter les candi­da­tures pour les cartes de déve­lop­pe­ment desti­nées à l’Ara. L’équipe tour­nait à plein régime, bien déci­dée à faire de l’Ara une réalité. Et les plus grands soutiens du projet étaient certains que ce serait le cas. Puis Ara a soudain perdu l’un de ses fonda­teurs : les deux ans de Makoski s’étaient écou­lés. Il restait 13 mois à Eremenko. Le 29 octobre 2014, Google a posté une vidéo de son premier proto­type d’Ara fonc­tion­nel. Peu après, en janvier, l’en­tre­prise a publié une seconde vidéo montrant cette fois l’Ara avec un modem 3G et une flopée de modules en tout genre, des claviers de piano minia­tures aux cardio­mètres, tous parés de couleurs vives et person­na­li­sés avec des photos. D’autres adieux ont mis cette myriade de desi­gns à portée de l’Ara. Eremenko a coupé les ponts avec un des premiers soutiens de l’Ara, 3DSys­tems, débar­ras­sant le projet de sa dépen­dance à l’im­pres­sion 3D rapide pour adop­ter un procédé de subli­ma­tion ther­mique. Les impri­mantes de 3DSys­tems étaient trop lentes, et le nouveau système permet­tait d’em­bel­lir les modules avec des selfies et des lol cats. Eremenko s’est battu pour sortir Ara avant ses derniers jours chez ATAP, mais il a perdu la foi alors que le calen­drier du projet ne cessait de la repor­ter. ulyces-projectara-10 « Je me rappelle que dès le départ, Phone­bloks était une vision à dix ans, quelque chose comme ça. Et puis Google a dit : “OK, on va le faire en deux”, ce qui me semblait extrê­me­ment ambi­tieux », dit Hakkens. « Une fois que nous avons compris que nous pouvions le faire tech­nique­ment, nous avions seule­ment besoin de nous coor­don­ner avec tous nos four­nis­seurs pour que ça marche. Mais il y a eu toutes sortes d’obs­tacles », explique Makoski. « Des aimants EPM qui n’al­laient pas assez vite à notre goût aux parte­naires qui requé­raient des accords qu’on était pas forcé­ment prêts à signer… Je ne peux pas en dire plus à ce sujet, en partie parce que je ne sais pas tout. » ATAP prévoyait tout d’abord de lancer une version pilote sur un marché exté­rieur aux États-Unis – dans un pays sud-améri­cain sur le même fuseau horaire que le siège de Google, comme l’Équa­teur ou l’Ar­gen­tine. Le pilote, comme Eremenko l’avait promis dans les pages du maga­zine Time, devait sortir au cours de l’an­née 2015 – ATAP n’a jamais dit préci­sé­ment quand, mais le studio a fini par jeter son dévolu sur Porto Rico. « En utili­sant Porto Rico, on voulait profi­ter d’un marché soumis aux mêmes régle­men­ta­tions que celui des États-Unis, tout en se lais­sant la liberté d’élar­gir ensuite aux marchés améri­cains et sud-améri­cains », explique Makoski. Mais le télé­phone n’était pas assez stable et robuste ; le projet avait besoin de plus de matu­ra­tion, et l’Ara a manqué une autre date.

En juin 2015, Eremenko a quitté ATAP. Ses deux ans étaient écou­lés à son tour, et Ara s’est retrouvé dans les limbes. Le mois d’après, Google a annulé le pilote de Porto Rico et promis la sortie d’Ara pour 2016. « Il est diffi­cile pour un projet tel que celui-ci d’avoir une esti­ma­tion précise de la date à laquelle il sera prêt et vers où aller. Je me rappelle leur avoir dit plusieurs fois qu’ils s’étaient tiré une balle dans le pied en mention­nant qu’ils travaillaient là-dessus », dit Hakkens. Le projet Ara, privé de leader, a encore changé de mains. Cette fois, c’est Dugan qui a pris les commandes, avec l’aide de l’an­cien de Moto­rola Rafa Camargo. L’équipe s’est mise à remo­de­ler silen­cieu­se­ment Ara, lais­sant de nombreux déve­lop­peurs, ainsi que Hakkens, dans le noir. ulyces-projectara-11

Suspen­sion

Au début de l’an­née 2015, le rêve d’Ere­menko d’un télé­phone à 50 dollars s’est vola­ti­lisé. « L’évo­lu­tion de ce qu’é­tait supposé être Ara a beau­coup changé du fait qu’on n’avait aucune idée de ce que voulaient les consom­ma­teurs », m’a confié une source travaillant sur l’Ara. « Et un smart­phone à 50 dollars est tech­nique­ment impos­sible. C’est la vérité. Toute personne fabri­cant des smart­phones vous le dira. » Ara a donc changé de direc­tion. Sous celle de Dugan et Camargo, Ara s’est trans­formé en télé­phone haut de gamme avec tous les éléments essen­tiels compris au départ. Ara a perdu sa capa­cité à être dispo­nible pour toutes les bourses, mais le projet a gagné en foca­li­sa­tion. Il était conçu pour repous­ser les limites de ce qu’un smart­phone pour­rait permettre, avec des modules ajou­tant des fonc­tions tota­le­ment nouvelles, comme des Lego dotés de super-pouvoirs. Imagi­nez les modules dont rêve­raient les déve­lop­peurs. Il y avait des idées évidentes, comme les objec­tifs spécia­li­sés et les enceintes haute défi­ni­tion. Mais les modules pouvaient aussi être éton­nants, fous.

Une idée de module, en parti­cu­lier, ressor­tait souvent dans les réunions d’ATAP, alors que les diri­geants du studio s’ef­forçaient d’ima­gi­ner une ruée vers les modules compa­rable à celle de l’App Store d’Apple. « Un des modules sur lesquels nous travail­lions était grosso modo un petit aqua­rium pour votre télé­phone », confie la source. « C’était un petit biome à l’in­té­rieur d’un module doté d’un micro­scope sur le bas. À l’in­té­rieur il y aurait eu des tardi­grades (des oursons d’eau) et des algues. Ce sont les plus petits orga­nismes vivants. Nous avons eu l’idée de fabriquer un module tardi­grade avec un micro­scope numé­rique incor­poré. Vous auriez eu une app sur votre télé­phone vous permet­tant de regar­der s’ébattre les tardi­grades de votre télé­phone en gros plan. » L’agence artis­tique et tech­no­lo­gique basée à Brook­lyn, Midnight Commer­cial, a conçu l’idée et Google leur a commandé de la réali­ser pour faire la démons­tra­tion de l’éten­due de ce que pouvaient créer les déve­lop­peurs. ulyces-projectara-12

main_night_out.0
Des concepts de lapka

L’en­thou­siasme a grimpé au sein d’ATAP à mesure que 2015 avançait. « C’était couillu, on s’est lancé à fond. C’était super exci­tant », dit la source. « À la façon dont Dugan le présen­tait et en parlait, j’avais l’im­pres­sion que c’était la plus incroyable oppor­tu­nité qui s’était jamais présen­tée à moi. » Mais tandis que l’équipe d’Ara s’agran­dis­sait, Larry Page et Sergey Brin ont voulu amin­cir Google. Le duo a créé une entre­prise-mère du nom d’Al­pha­bet, répar­tis les paris les plus fous de Google, comme les ballons Inter­net et les ther­mo­stats intel­li­gents dans des entre­prises distinctes, et placé Sundar Pichai à la tête de Google. ATAP est resté chez Google, sous l’étroite super­vi­sion de Dugan, et Pichai a engagé le président de Moto­rola Rick Oster­loh pour mettre de l’ordre dans les projets hard­ware frag­men­tés de Google. De plus en plus répu­tés pour leurs ratages comme les Glass et la Nexus Q, Google devait muscler son jeu ques­tion hard­ware. Puis en avril 2016, un mois avant la plus grosse annonce jamais faite par Ara, qui était prévue lors de Google I/O, Dugan a soudai­ne­ment quitté le navire. Elle a été enga­gée pour diri­ger Buil­ding 8, une entre­prise indé­fi­nie créée par Face­book avec « des centaines de gens et des centaines de millions de dollars » à sa dispo­si­tion, a écrit Mark Zucker­berg sur sa page Face­book person­nelle.

ulyces-projectara-13
Dugan chez Buil­ding 8
Crédits : Buil­ding 8

« Quand elle est partie, il y a eu un grand vide niveau leader­ship », dit une source. « Comme il n’y avait personne de résolu à se battre pour Ara, je crois que le projet a juste dégrin­golé dans la liste des prio­ri­tés. Si vous regar­dez le G5 de LG, ça n’a pas très bien marché. Si vous jetez un œil aux autres tenta­tives de modu­la­rité et que vous essayez de sentir le marché, les signaux ne sont pas bons. » En août, l’équipe d’Ara comp­tait pouvoir l’en­voyer aux déve­lop­peurs à la fin de l’an­née 2016 et au public en 2017. Puis le coupe­ret d’Os­ter­loh est tombé : Ara a été « suspendu ». L’an­nonce de la suppres­sion a sonné comme un signal d’alarme aux oreilles de l’équipe d’Ara, qui avait conti­nué à travailler dur en l’ab­sence de Dugan. Les derniers fans d’Ara, épui­sés par des années de retard, se sont déso­lés sur Twit­ter. La nouvelle a brisé le cœur de Dan Makoski, plus que celui de n’im­porte qui d’autre. Ce soir-là, il a marché seul au hasard dans les rues de Palo Alto sans parve­nir à croire qu’Ara était bel et bien fini.

~

Ara est inac­tif depuis cinq mois. Les proto­types sont hors de portée des déve­lop­peurs, tandis qu’une frac­tion de l’équipe subsis­tante est restée pour démon­ter le projet. Certains ont plus tard rejoint Dugan chez Buil­ding 8. D’autres sont allés travailler sur d’autres projets chez Google. Il est possible qu’un jour, Google cède la licence ou vende Ara. L’en­tre­prise a laissé croire qu’elle pour­rait s’y résoudre, et pour­tant, il a toujours manqué une pièce à l’évo­lu­tion d’Ara. « Les consom­ma­teurs se fichent de la modu­la­rité », affirme la source qui travaillait sur Ara. « Et encore aujourd’­hui, je ne suis pas sûr-e que ce soit quelque chose que les consom­ma­teurs dési­rent. » Makoski a un autre point de vue. « Il est malheu­reux qu’ils n’aient pas eu le courage d’al­ler au bout et d’at­tendre de connaître au moins deux échecs commer­ciaux avant de le relé­guer aux oubliettes. Mais je pense que l’in­dus­trie y vien­dra un jour. Et avec un peu de chance, je serai encore vivant pour voir ça de mes propres yeux. Je n’ai que 42 ans, j’ai encore la foi… » https://www.youtube.com/watch?v=aWW5mQadZAY


Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « The dream of Ara: Inside the rise and fall of the world’s most revo­lu­tio­nary phone », paru dans Venture Beat. Couver­ture : Les modules de l’Ara, dernière version. (ATAP/Google)


 

L’ex­tra­or­di­naire destin de l’emoji caca

109k 26 septembre 2018 stories . sans-categorie

Manger des pizzas est bon pour vous. Voici pourquoi

188k 12 avril 2018 stories . sans-categorie

30 histoires pour comprendre la Russie de Poutine

155k 20 août 2017 stories . sans-categorie