par James Somers | 0 min | 29 janvier 2015

Virunga

Alors que les hommes commencent à tirer dans sa direc­­tion, Emma­­nuel se jette de côté et essaie d’ac­­cé­­lé­­rer pour sortir de cette embus­­cade. Quatre cartouches font écla­­ter le pare-brise ; d’autres atteignent le bloc moteur, stop­­pant net le véhi­­cule. Saisis­­sant son fusil, Emma­­nuel se glisse hors de la jeep par la portière de droite et se préci­­pite en direc­­tion de la forêt. Les tirs ne cessent de pleu­­voir tandis qu’il s’élance. Une balle l’at­­teint au thorax, une autre à l’ab­­do­­men. Après avoir couru une tren­­taine de mètres, Emma­­nuel s’ar­­rête et fait feu en direc­­tion de la route ; à quatre reprises, le méca­­nisme se bloque, l’obli­­geant à marquer une pause. Puis, ainsi qu’il le raconte, il s’est assis et a attendu. Il perd alors beau­­coup de sang. Une des balles a frac­­turé quatre côtes et perforé l’un de ses poumons. « C’était dur de souf­­frir ainsi et de savoir que le danger n’était peut-être pas écarté », se souvient-il. Près d’une demi-heure plus tard, Emma­­nuel sort de la forêt, non sans diffi­­culté, pour retour­­ner sur la route. Les assaillants ont disparu mais le Land Rover est hors d’usage. Impos­­sible d’avan­­cer. Une jeep de passage appar­­te­­nant à une ONG refuse de s’ar­­rê­­ter, proba­­ble­­ment parce qu’Em­­ma­­nuel est couvert de sang. Peu de temps après, un fermier à moto se montre heureu­­se­­ment plus chari­­table. Après l’avoir installé à l’ar­­rière de son deux-roues, le fermier le conduit dans un village où il inter­­­cepte un camion mili­­taire. Cepen­­dant, l’ar­­mée congo­­laise dispose de peu de moyens, comme chacun sait, et très vite le camion tombe en panne. Emma­­nuel est trans­­féré dans un second camion mili­­taire qui n’a pas suffi­­sam­­ment d’es­­sence pour termi­­ner le trajet. Fina­­le­­ment, il parvient à l’hô­­pi­­tal de Goma. Reste un obstacle majeur : tandis qu’on le prépare pour l’in­­ter­­ven­­tion, il appa­­raît évident que les chirur­­giens, un Congo­­lais assisté d’un méde­­cin indien prove­­nant d’une base voisine de l’ONU, ne peuvent pas commu­­niquer. Le premier parle français, mais le second parle unique­­ment l’an­­glais. C’est ainsi que le patient, qui parle couram­­ment les deux langues, endosse le rôle d’in­­ter­­prète au début de l’opé­­ra­­tion : « Scapel ! » « Je souf­­frais atro­­ce­­ment. Mes bles­­sures s’étaient rigi­­di­­fiées et commençaient à lancer, mais la situa­­tion était comique », explique Emma­­nuel. Après quatre jours d’hos­­pi­­ta­­li­­sa­­tion, il est trans­­féré par avion dans un centre médi­­cal au Kenya. Trois jours plus tard, il marchait dans les couloirs, sa perfu­­sion à la main.

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Emma­­nuel de Merode progresse dans la jungle
Crédits : virunga.org

C’est en 2008 que le prince de Merode devient direc­­teur des Virunga, le parc natio­­nal le plus célèbre d’Afrique, mais aussi le plus menacé. Cette réserve s’étend de façon éparse le long de la fron­­tière qui sépare le Congo de l’Ou­­ganda et du Rwanda. Elle couvre 7 770 km2, soit un terri­­toire à peine moins grand que l’Al­­sace. Ses paysages sont d’une richesse et d’une diver­­sité incom­­pa­­rables : maré­­cages, steppes, savanes, neiges éter­­nel­­les… Sa faune légen­­daire est compo­­sée d’élé­­phants, d’hip­­po­­po­­tames et de lions qui rôdent à travers le terri­­toire. Classé site du patri­­moine mondial par l’UNESCO, les Virunga abritent égale­­ment un quart de la popu­­la­­tion des gorilles de montagne, qui ne compte plus que 900 indi­­vi­­dus à travers le monde. C’est Carl Akeley, le célèbre natu­­ra­­liste améri­­cain, qui a convaincu le roi des Belges Albert Ier d’ou­­vrir le premier parc natu­­rel du conti­nent dans les Virunga en 1925. Il est aujourd’­­hui enterré dans une prai­­rie de montagne où, d’après un obser­­va­­teur, sa tombe aurait été « défor­­mée et écla­­tée, vrai­­sem­­bla­­ble­­ment suite au passage d’un éléphant ». Toute­­fois, les Virunga sont situés dans l’une des régions les plus instables du globe. Pendant 75 ans, le pays subit la poli­­tique colo­­niale cruelle des colons belges, avant d’ac­­cé­­der à l’in­­dé­­pen­­dance en 1960 pour deve­­nir la Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo. Son président, Joseph Mobutu, est un despote vénal qui pille le trésor public. En 1994, le Rwanda voisin est plongé dans le chaos suite à l’at­­ten­­tat contre l’avion prési­­den­­tiel, qui reste à ce jour non élucidé. Cet assas­­si­­nat fut l’étin­­celle qui condui­­sit au géno­­cide rwan­­dais, un massacre perpé­­tré par les Hutus qui entraîna la dispa­­ri­­tion de millions de Tutsis et de Hutus modé­­rés. Plus d’un million de Rwan­­dais, parmi lesquels des Hutus respon­­sables de massacres, traversent la fron­­tière direc­­tion la RDC où ils sont logés dans des camps de réfu­­giés dissé­­mi­­nés autour du parc. Des milices sont créées, les pays voisins inter­­­viennent et la lutte qui s’en­­suit cause la mort de près de cinq millions de personnes, prin­­ci­­pa­­le­­ment en raison des famines et des épidé­­mies. Il s’agit du conflit armé le plus sanglant depuis la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’­­hui, pas moins de douze groupes de rebelles sévissent au sein des Virunga. La plupart se financent grâce au bracon­­nage et au trafic de char­­bon de bois. Si le profit s’élève à plus de 35 millions d’eu­­ros par an, ces acti­­vi­­tés sont à l’ori­­gine de la destruc­­tion massive de forêts dans les Virunga, selon Emma­­nuel de Merode. Les rangers du parc engagent fréquem­­ment des combats à l’arme à feu dans l’in­­ten­­tion de mettre fin au trafic. En janvier 2011, trois rangers sont décé­­dés lors d’une attaque au lance-roquettes. En mai de la même année, un quatrième ranger a été abattu et cinq mois plus tard, deux rangers ont été victimes d’une embus­­cade. Ce sont plus de 150 rangers qui ont trouvé la mort dans les Virunga depuis 1996. Même avant l’at­­taque perpé­­trée à son encontre, Emma­­nuel de Merode était selon toute vrai­­sem­­blance le plus menacé des direc­­teurs, dans le parc natio­­nal le plus menacé au monde.

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Le direc­­teur et ses rangers
Crédits : virunga.org

« Les Virunga couvrent toute la région fron­­ta­­lière. C’est un lieu stra­­té­­gique : tous les chemins qu’em­­pruntent les groupes armés traversent le parc », explique Emma­­nuel. « Nous avons des rangers enga­­gés dans des combats autant que des soldats en temps de guerre. » Et malgré ces pers­­pec­­tives bien sombres, Emma­­nuel a consi­­dé­­ra­­ble­­ment amélioré l’ave­­nir des Virunga. Il a profes­­sion­­na­­lisé la forma­­tion des rangers, jusqu’a­­lors démo­­ra­­li­­sés, grâce à l’ap­­pui de comman­­dos belges dont les recom­­man­­da­­tions vont de la forma­­tion tactique à la prise en charge des déte­­nus. Le salaire mensuel des rangers est passé de 4,50 € à plus de 180 € (le PIB par habi­­tant au Congo avoi­­sine 441 €). Par ailleurs, Emma­­nuel a entre­­pris de lutter contre la présence de groupes de rebelles en procé­­dant à une nuée d’amé­­lio­­ra­­tions, notam­­ment la construc­­tion de nouveaux baraque­­ments desti­­nés aux rangers, de loge­­ments spacieux pour les visi­­teurs et d’un campe­­ment visant à accueillir le flux crois­­sant de touristes. Aujourd’­­hui, il est aussi habile dans l’art d’ama­­douer les riches dona­­teurs qu’aux commandes d’un Cessna survo­­lant les Virunga, même s’il admet volon­­tiers que cette dernière acti­­vité le comble davan­­tage. Il béné­­fi­­cie du soutien de bailleurs de fonds renom­­més, parmi lesquels Howard Buffett, le globe-trot­­ter philan­­thrope, fils du milliar­­daire améri­­cain Warren Buffett. Récem­­ment, TOMS, une marque huma­­ni­­taire de chaus­­sures bran­­chées, a lancé une collec­­tion d’es­­pa­­drilles sur le thème des Virunga. Toute­­fois, Emma­­nuel a un projet bien plus ambi­­tieux qui reste encore à accom­­plir. En 2012, grâce au finan­­ce­­ment de la fonda­­tion Howard G. Buffett, il a entamé la construc­­tion d’une centrale hydro­é­lec­­trique de 13 méga­­watts située à la fron­­tière orien­­tale du parc natio­­nal. Dès sa mise en service prévue en décembre 2015, cette centrale produira suffi­­sam­­ment d’élec­­tri­­cité pour alimen­­ter les 200 000 habi­­tants de la région. Emma­­nuel projette de faire construire six centrales supplé­­men­­taires près des Virunga. Si ces diffé­­rents projets liés rencontrent le succès, ils pour­­raient à terme permettre la four­­ni­­ture en élec­­tri­­cité de quatre millions de Congo­­lais et la créa­­tion de 100 000 emplois. Ces circons­­tances devraient à leur tour géné­­rer une richesse des plus ines­­ti­­mables : la sécu­­rité dans la région. « Il ne s’agit pas simple­­ment d’une centrale élec­­trique. Par ce projet, nous voulons rattra­­per cinquante années de temps perdu et mettre un terme à vingt ans de conflits », déclare-t-il. « Si nous créons 100 000 emplois, les rebelles se verront offrir une alter­­na­­tive au combat. Et si l’ac­­ti­­vité de ces 100 000 personnes repose entiè­­re­­ment sur la survie du parc, elles voudront le proté­­ger. »

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Vue aérienne du parc natio­­nal des Virunga
Crédits : virunga.org

Poudre aux yeux

Plus tôt dans l’an­­née, je me suis rendu au Rwanda. De là, j’ai conduit jusqu’à la fron­­tière ouest que j’ai traver­­sée à Goma. Il s’agit du point d’en­­trée dans les Virunga le plus sûr. Les ambas­­sades occi­­den­­tales aver­­tissent régu­­liè­­re­­ment les voya­­geurs à propos de bandits errants et d’at­­taques de milices dans le Nord-Kivu, mais quelques touristes font cepen­­dant le voyage, luttant contre un soleil brûlant. À Goma, les commerces battent leur plein : des fermiers s’avancent sur des vélos de bois sommaires regor­­geant de marchan­­dises. Rapi­­de­­ment, la ville, ses huttes aux toits en tôle et ses fume­­roles de char­­bon de bois font place à une route étroite entou­­rée d’une dense forêt, à l’en­­droit même où Emma­­nuel de Merode s’est fait attaquer. Trente minutes plus tard, j’en­­trais dans les Virunga, un sanc­­tuaire verdoyant tel que je me l’étais imaginé. Des colobes recon­­nais­­sables à leur queue en forme de plumeau exécutent des acro­­ba­­ties de branche en branche, tandis que des chants d’oi­­seaux résonnent dans la cano­­pée. Une colonne de babouins traverse négli­­gem­­ment la voie. Au Mikeno Lodge, plus silen­­cieux qu’une biblio­­thèque, une carafe de jus de fruits frais attend les visi­­teurs assoif­­fés par le voyage. L’après-midi suivant, je rencontre Emma­­nuel de Merode dans un bâti­­ment colo­­nial déla­­bré, qui sert de base au person­­nel du parc. Il arrive en uniforme, vêtu d’un béret, d’une chemise kaki et de bottes noires. Chef des rangers, il est souvent adulé par la presse (« coura­­geux », « vision­­naire », « un leader né »), mais c’est avant tout un homme bien­­veillant, de taille moyenne, à la voix posée. Parcou­­rant la station d’in­­ter­­ven­­tion des Virunga, il salue au passage plusieurs rangers. Emma­­nuel désigne une carte du parc fixée au mur, parse­­mée de carrés rouges signa­­lant des « inci­­dents de sécu­­rité ». « Deux à trois fois par semaine, nous avons affaire aux milices qui s’af­­frontent entre elles », explique-t-il. « C’est souvent lié au trafic de char­­bon ou à l’at­­taque de véhi­­cules sur les routes. Il s’agit d’une acti­­vité très lucra­­tive – souvent, des personnes sont tuées. » Emma­­nuel, qui verse beau­­coup dans l’eu­­phé­­misme, ajoute : « C’est assez déplai­­sant. »

Emma­­nuel de Merode évoque la pers­­pec­­tive de forages au sein des Virunga en des termes graves, presque apoca­­lyp­­tiques.

Installé sur la terrasse à l’en­­trée de la base, le prince laisse infu­­ser son thé. De l’autre côté de la route se trouve un centre de déten­­tion où sont rete­­nus des suspects (mili­­ciens, bracon­­niers…). Derrière une barrière bouclée par des chaînes, une meute de Saint-Hubert se prélasse au soleil. La prison pour­­rait sembler vide mais d’après Emma­­nuel, les hommes qui l’oc­­cupent sont un moindre souci. « Aujourd’­­hui, la plus grande menace pour le parc, c’est le pétrole. » Pour comble d’in­­for­­tune, la géolo­­gie ne joue pas en faveur des Virunga. Le parc natio­­nal repose en effet sur une fosse longue de 560 km appe­­lée le Graben Alber­­tine. Les grabens sont des fossés tecto­­niques qui renferment les plus impor­­tantes réserves d’hy­­dro­­car­­bures décou­­vertes à ce jour et de fait, les socié­­tés occi­­den­­tales rêvent depuis long­­temps de décou­­vrir un trésor de pétrole enfoui à l’est du Congo. Toute­­fois, l’iso­­le­­ment de la région et les conflits n’ont pas permis d’ef­­fec­­tuer les pros­­pec­­tions néces­­saires sur le terrain. Du moins jusque récem­­ment. En 2006, le gouver­­ne­­ment congo­­lais a accordé des blocs – conces­­sions desti­­nées au forage – à la « super­­­major » française Total, ainsi qu’à la société pétro­­lière Soco Inter­­na­­tio­­nal basée à Londres. Près de 50 % de la conces­­sion attri­­buée à cette dernière, le bloc V, se trouve à l’in­­té­­rieur des limites du parc et le lac Édouard, l’un des grands lacs afri­­cains, est situé sur ce terri­­toire. On estime que le graben sous-jacent pour­­rait renfer­­mer 2,5 milliards de barils de pétrole, soit davan­­tage que les réserves actuelles de Prud­­hoe Bay en Alaska dont les champs pétro­­li­­fères sont les plus vastes d’Amé­­rique du Nord. Suite à une campagne d’in­­for­­ma­­tion menée par la WWF (le Fonds mondial pour la nature), Total s’est engagé à ne procé­­der à aucune extrac­­tion dans les Virunga. Mais Soco, qui opère déjà dans des pays à haut risque tels que la Lybie ou l’Irak, s’est révélé être un adver­­saire redou­­table. Début 2011, comme le raconte Emma­­nuel, des rangers ont signalé l’ar­­ri­­vée de deux hommes blancs à l’en­­trée des Virunga. « Ils ont dit faire partie d’une société pétro­­lière », a déclaré un ranger. La légis­­la­­tion congo­­laise inter­­­di­­sant l’ex­­plo­­ra­­tion dans les zones proté­­gées, Emma­­nuel de Merode lui a commandé de leur « refu­­ser l’ac­­cès » au parc. Quelques semaines plus tard, les repré­­sen­­tants de Soco sont reve­­nus accom­­pa­­gnés de soldats congo­­lais et sont entrés par la force. (La société a soutenu avoir reçu la permis­­sion des auto­­ri­­tés d’en­­trer dans le parc.) Aussi le procu­­reur de la Répu­­blique a-t-il confié au prince la mission d’enquê­­ter sur les agis­­se­­ments de Soco dans les Virunga. Malheu­­reu­­se­­ment, Emma­­nuel manque d’ex­­pé­­rience en matière d’opé­­ra­­tions secrètes. C’est alors qu’il rencontre en 2012 Orlando von Einsie­­del, un réali­­sa­­teur britan­­nique et ancien snow­­boar­­deur profes­­sion­­nel qui, aux dires d’Em­­ma­­nuel, combine de façon éton­­nante talent et témé­­rité. Dans un premier temps, Orlando équipe un ranger du parc, ainsi que Méla­­nie Gouby, une repor­­ter pari­­sienne intré­­pide, de camé­­ras espion. « Nous avions besoin de preuves d’une corrup­­tion à grande échelle et du finan­­ce­­ment de groupes armés », explique Emma­­nuel.

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Un gorille enlace l’un des employés du parc
Crédits : virunga.org

Cette colla­­bo­­ra­­tion leur permet de collec­­ter quan­­ti­­tés de preuves acca­­blantes. Un fonc­­tion­­naire congo­­lais, soi-disant employé par Soco, s’est notam­­ment présenté aux rangers du parc chargé de promesses (« money, money, money ») s’ils se ralliaient à la cause de la pros­­pec­­tion pétro­­lière. Rodrigue Katembo, ranger de profes­­sion, a enre­­gis­­tré l’ap­­pel d’un agent de Soco travaillant pour les services de rensei­­gne­­ment qui lui a promis 3 000 $ s’il accep­­tait d’es­­pion­­ner Emma­­nuel de Merode. À Goma, dans un bar obscur, Méla­­nie a enre­­gis­­tré la vidéo peut-être la plus compro­­met­­tante de toutes : Julien Leche­­nault, respon­­sable des opéra­­tions sur le terrain, a reconnu que la société employait des inter­­­mé­­diaires pour soudoyer les groupes rebelles. « Vous devez les payer pour pouvoir vous dépla­­cer dans la région », a déclaré Leche­­nault. « Je n’ai jamais rencon­­tré ces putains de rebelles. C’est pour ça qu’on sous-traite les emmerdes. » Le 15 avril 2014, Emma­­nuel de Merode se rend à Goma, muni d’un dossier complet sur Soco à l’in­­ten­­tion des avocats du parc natio­­nal. Quelques heures plus tard alors qu’il rentre aux Virunga, il est pris dans une attaque qui a bien failli lui coûter la vie. Une « coïn­­ci­­dence trou­­blante » pour l’an­­cien premier ministre belge Elio Di Rupo. Depuis, Soco n’a cessé de nier toute impli­­ca­­tion dans cette embus­­cade et Emma­­nuel refuse de faire des décla­­ra­­tions concer­­nant l’iden­­tité de ses aspi­­rants-meur­­triers. (Soco a par ailleurs refusé de s’ex­­pri­­mer sur les opéra­­tions en cours dans les Virunga.) Quelques mois plus tard, Netflix diffuse Virunga, le docu­­men­­taire d’Or­­lando von Einsie­­del conte­­nant la plupart des images tour­­nées en caméra cachée. En réponse, Soco a « récusé caté­­go­­rique­­ment » avoir enfreint les lois britan­­niques anti-corrup­­tion, attes­­tant que « les paie­­ments versés aux groupes rebel­­les… n’ont jamais fait et ne feront jamais l’objet de sanc­­tions ». En juin 2014, après des mois de média­­tion, la WWF a annoncé être parve­­nue à un accord avec Soco Inter­­na­­tio­­nal. La société pétro­­lière s’est enga­­gée à n’ef­­fec­­tuer aucun forage à l’in­­té­­rieur des Virunga ; en contre­­par­­tie, le groupe de préser­­va­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment a retiré la plainte dépo­­sée auprès de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion de coopé­­ra­­tion et de déve­­lop­­pe­­ment écono­­miques (OCDE) concer­­nant des viola­­tions présu­­mées des droits de l’homme et des protec­­tions envi­­ron­­ne­­men­­tales. Une semaine plus tard (au terme de pros­­pec­­tions sismiques visant à véri­­fier la présence de pétrole sous le lac Édouard), Soco a affirmé avoir quitté les Virunga. Pour la WWF et de nombreux défen­­seurs de la nature, cet accord est une victoire. Certes, mais faut-il s’en réjouir ? Soco s’est engagé à ne pas forer dans le parc natio­­nal « à moins que l’UNESCO et le gouver­­ne­­ment de la RDC ne déclarent ces acti­­vi­­tés compa­­tibles avec le statut de patri­­moine mondial ». Pour Emma­­nuel et bien d’autres, les termes de l’ac­­cord ouvrent une brèche au gouver­­ne­­ment congo­­lais, suscep­­tible de redes­­si­­ner les limites des Virunga pour faci­­li­­ter la pros­­pec­­tion pétro­­lière. Sept mois plus tard, installé sur sa terrasse, Emma­­nuel en est encore furieux. « Cela me fait entrer en ébul­­li­­tion, chose très rare », confie-t-il. De son avis, la posi­­tion de la WWF vis-à-vis de cette « victoire » offre à Soco la couver­­ture idéale pour déve­­lop­­per ses projets concer­­nant le bloc V. Le jour même où cet accord a été rendu public, un diri­­geant de Soco a envoyé un cour­­rier au Premier ministre congo­­lais car l’an­­nonce du départ de la société par les médias était « erro­­née ». D’après Global Witness, une ONG britan­­nique présente lors de l’as­­sem­­blée annuelle des action­­naires qui s’est tenue à Londres deux jours plus tard, le président de la société pétro­­lière a déclaré : « Nous ne nous sommes pas retiré des Virunga. »

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Emma­­nuel de Merode salue des rangers
Crédits : virunga.org

Emma­­nuel de Merode évoque la pers­­pec­­tive de forages au sein des Virunga en des termes graves, presque apoca­­lyp­­tiques. De son point de vue, partagé par de nombreux défen­­seurs de la nature, deux modèles à ce jour en compé­­ti­­tion déter­­mi­­ne­­ront l’ave­­nir du parc natio­­nal : le déve­­lop­­pe­­ment durable d’une part et l’ex­­ploi­­ta­­tion des ressources natu­­relles de l’autre. Eau versus pétrole. Le second modèle présente certes des risques envi­­ron­­ne­­men­­taux évidents, mais ce qui alarme avant tout Emma­­nuel, c’est le risque de nour­­rir les violences qui ravagent cette région, les groupes rebelles étant déter­­mi­­nés à perce­­voir une partie des recettes pétro­­lières. « La région souffre d’ins­­ta­­bi­­lité chro­­nique, les guerres succes­­sives ont coûté la vie de six millions de personnes », déclare-t-il. « Ce qu’on voit dans le docu­­men­­taire, ce sont des agents de Soco ou des personnes agis­­sant au nom de la société qui corrompent les insti­­tu­­tions gouver­­ne­­men­­tales pour enfreindre la légis­­la­­tion. On voit aussi clai­­re­­ment les raisons qui poussent les milices à s’in­­té­­res­­ser au pétrole. Or, ce sont les deux ingré­­dients néces­­saires à tout conflit. C’est pour cela que la ques­­tion du pétrole nous préoc­­cupe tant. Notre survie est en jeu. »

Le prince

Emma­­nuel de Merode est né dans l’an­­cienne cité de Carthage, en Tuni­­sie, puis il a passé la majeure partie de son enfance à Nairobi, au Kenya. Ses parents travaillaient pour les Nations Unies : son père en tant qu’é­­co­­no­­miste, sa mère en tant que traduc­­trice. La famille compte d’illustres ancêtres. L’ar­­rière-grand-père d’Em­­ma­­nuel est consi­­déré comme un héros de la guerre d’in­­dé­­pen­­dance belge de 1830 contre les Hollan­­dais. Un médaillon à son effi­­gie surmonte la statue d’un volon­­taire de la révo­­lu­­tion, mousquet à la main, trônant sur la place des Martyrs de Bruxelles. (Par le titre de « prince » accordé à titre hono­­ri­­fique en 1930, la famille de Merode appar­­tient à la noblesse du pays, non à la famille royale.) Lorsqu’Em­­ma­­nuel atteint l’âge de 13 ans, ses parents décident de l’ins­­crire dans un inter­­­nat en Angle­­terre. Un choix inadapté. Emma­­nuel est un étudiant rebelle qui rêve de retrou­­ver la nature sauvage kenyane ; il fugue régu­­liè­­re­­ment, muni de duvet et sac-à-dos. « Je marchais aussi loin que possible et je dormais dans des fossés », se souvient-il. Un été, un ami de la famille emmène le jeune garçon passer une semaine aux côtés de George Adam­­son, le légen­­daire défen­­seur de la nature surnommé le « père des lions », qui vivait alors dans un campe­­ment isolé au Kenya. « Je ne pense pas avoir été d’une grande utili­­té… J’ai surtout bu du whis­­key. » Cette expé­­rience a eu toute­­fois des réper­­cu­­tions profondes. George Adam­­son « avait des lions qui venaient le soir ; il  allait à leur rencontre et passait du temps en leur compa­­gnie. Pour un enfant, c’est tout à fait fasci­­nant. »

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Portrait d’Em­­ma­­nuel de Merode
Crédits : virunga.org

Diplômé de l’uni­­ver­­sité de Durham en 1992, Emma­­nuel passe ensuite plusieurs années en RDC, dans le Parc natio­­nal de la Garamba. Il habite dans des villages recu­­lés où il inter­­­viewe des bracon­­niers dans le cadre de recherches docto­­rales sur le commerce du gibier. Quelques années plus tard, il crée et dirige un camp d’éco­­tou­­risme dans le centre du Gabon. Il espère y conduire des touristes sur le terri­­toire du gorille des plaines de l’Ouest pour finan­­cer la préser­­va­­tion de l’es­­pèce. Pour ce projet, Emma­­nuel est parti de zéro : il a tracé des routes, construit des cabanes et engagé des pisteurs pygmées. « Il a habité le parc vide de toute infra­s­truc­­ture pendant des mois », raconte Jona­­than Baillie, aujourd’­­hui un ami proche qui travaillait alors avec Emma­­nuel. « Il a contracté le palu­­disme. Il semblait de ne pas avoir besoin de se nour­­rir ; on aurait dit un reptile. » Souvent, Emma­­nuel part randon­­ner des kilo­­mètres dans la jungle pour habi­­tuer les gorilles sauvages à la présence de l’homme. « Il s’as­­seyait auprès de ces gorilles pour qu’ils s’ha­­bi­­tuent à lui, jour après jour », se souvient Jona­­than. « Une charge du mâle : c’est bien le scéna­­rio le plus violent et assour­­dis­­sant qu’on puisse imagi­­ner. Mais il suffit de bais­­ser le regard et de prétendre que tout va bien. Si vous fuyez, il vous attaque. L’idée est de répé­­ter cela jour après jour, jusqu’à ce qu’ils se fatiguent ; alors seule­­ment vous pouvez amener des personnes obser­­ver à leur tour les gorilles. » Avec le temps, Emma­­nuel est parvenu à ses fins et des touristes ont pu voya­­ger à travers la région pour faire la connais­­sance du grand singe. Alors qu’il travaille en Afrique, Emma­­nuel retourne de temps en temps en Angle­­terre pour pour­­suivre sa thèse. De toute évidence en quête de défis à rele­­ver, il y construit un avion à partir d’élé­­ments et du moteur d’une Subaru Legacy. Il inau­­gure l’ap­­pa­­reil en 2003 à l’oc­­ca­­sion d’un vol trans­at­­lan­­tique de Toronto jusqu’en France, suivi d’une escale au Kenya. Un voyage inau­­gu­­ral de près de 13 000 km. À bord se trouve sa compagne, Louise Leakey, paléon­­to­­logue de forma­­tion et fille du célèbre défen­­seur de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment Richard Leakey. Malheu­­reu­­se­­ment, les instru­­ments de navi­­ga­­tion de l’avion tombent en panne lorsqu’ils survolent la Corne de l’Afrique, obli­­geant Emma­­nuel à atter­­rir par inad­­ver­­tance sur la piste d’un aéro­­drome mili­­taire en Érythrée. Le couple est arrêté et après trois jours de garde à vue, « Louise m’a dit de mention­­ner mon titre de prince », raconte Emma­­nuel. Dès lors, ils sont relâ­­chés. C’est au cours de ce périple qu’Em­­ma­­nuel a demandé Louise en mariage. Curieu­­se­­ment, elle a accepté. Rapi­­de­­ment, Emma­­nuel est retourné au Congo, avec notam­­ment pour projet de diri­­ger un jour le plus grand parc d’Afrique centrale. « J’ai grandi avec l’image des gorilles de montagne, d’une faune sauvage épous­­tou­­flante et des plaines du Rwanda », explique-t-il. « J’ai toujours souhaité me rendre aux Virunga. » En 2004, Emma­­nuel a parti­­cipé au finan­­ce­­ment d’une société de préser­­va­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment appe­­lée Wild­­life Direct, qui s’est enga­­gée acti­­ve­­ment dans les Virunga. À ce moment-là, le parc est dans une situa­­tion déses­­pé­­rée : au bord de la faillite, acca­­blé par la corrup­­tion ; les rangers ne font même pas le poids face à l’ar­­me­­ment des groupes rebelles. Trois ans plus tard, des hommes en armes tuent un gorille mâle à dos argenté, ainsi que quatre femelles gorilles. Le massacre fait la une des jour­­naux du monde entier ; Emma­­nuel se rend dans la jungle pour consta­­ter de lui-même ce qui s’est passé. « J’ai vrai­­ment eu le senti­­ment que nous avions échoué », dit-il. « Nous étions dans la même situa­­tion dans le parc de la Garamba où s’est éteint le rhino­­cé­­ros blanc. J’avais déjà été témoin de la dispa­­ri­­tion d’une espèce. Je revi­­vais cette expé­­rience ici-même. »

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Un ranger et son fidèle compa­­gnon
Crédits : virunga.org

À l’époque, Honoré Masha­­giro, direc­­teur des Virunga, est renvoyé pour son impli­­ca­­tion dans des massacres. (Il aurait ordonné le massacre de gorilles afin de dissua­­der les rangers d’enquê­­ter sur sa parti­­ci­­pa­­tion au trafic de char­­bon dans la région, même si la partie civile ne dispo­­sait pas des preuves néces­­saires pour le faire condam­­ner.) Mais pour Emma­­nuel, renvoyer un homme ne peut résoudre les problèmes de corrup­­tion endé­­mique et de violence qui gangrènent le parc. « Il y avait de graves négli­­gences dans la gestion de la faune qu’il a fallu attaquer de front », explique-t-il. « Ce n’est qu’en agis­­sant de l’in­­té­­rieur que j’al­­lais pouvoir chan­­ger les choses. » Après en avoir longue­­ment discuté avec Louise (qui vit avec leurs deux filles près de Nairobi et dirige un insti­­tut de recherches paléon­­to­­lo­­giques dans le nord du Kenya), Emma­­nuel succède à Honoré au poste de direc­­teur des Virunga. « J’ai pris mes fonc­­tions le 3 août. À la fin du mois, une guerre totale ébran­­lait le parc. » Au cours de l’été 2008, un groupe de rebelles se faisant appelé le CNDP menace les Virunga. Quelques semaines après l’ar­­ri­­vée d’Em­­ma­­nuel au poste de direc­­teur, la milice a attaqué et pris posses­­sion de la base des rangers. En réponse, les mili­­taires congo­­lais sont inter­­­ve­­nus à renfort d’ar­­tille­­rie. Près de 50 rangers se sont réfu­­giés dans la forêt où nombre d’entre eux ont péri après des jours de marche. D’autres ont survécu en se nour­­ris­­sant de feuilles et d’ar­­gile. Pour la première fois depuis la décou­­verte du parc, le gouver­­ne­­ment n’avait plus aucun contrôle sur les Virunga, ainsi que sur ses popu­­la­­tions vulné­­rables de gorilles et autres animaux sauvages. En 2011, à l’oc­­ca­­sion d’une confé­­rence TED, Emma­­nuel s’est adressé à l’au­­dience : « Je dois l’avouer, je me sentais perdu. Nous n’avions aucune issue. » Crai­­gnant une catas­­trophe, Emma­­nuel traverse la ligne de front en novembre pour négo­­cier direc­­te­­ment avec le chef de la milice, Laurent Nkunda. Un pari auda­­cieux : Emma­­nuel n’avait encore jamais conclu de marché avec un chef de guerre et Laurent est un homme parti­­cu­­liè­­re­­ment belliqueux. Souvent muni d’un sceptre à tête d’aigle en métal argenté, il se fait appe­­ler « le président » et est accusé de pléthore de crimes de guerre. « Nous leur avons fait passer notre message », raconte Emma­­nuel. « Ils ont seule­­ment fait savoir qu’ils nous lais­­se­­raient la vie sauve. »

« Ici, la conser­­va­­tion se résume en un mot : persé­­vé­­rer. Ne jamais renon­­cer. C’est très simple. » — Emma­­nuel de Merode

Emma­­nuel rencontre Laurent Nkunda dans la maison d’un repré­­sen­­tant de l’au­­to­­rité locale dont le chef des rebelles s’était emparé. Laurent porte une tenue mili­­taire et des lunettes à monture dorée ; des hommes armés de AK-47 montent la garde. Le manteau de la chemi­­née est orné de fleurs roses. Pendant l’heure qui suit, Emma­­nuel présente ses exigences. « Je leur ai dit : “Nous n’avons rien à vous offrir, mais nous avons des exigences précises : nous voulons pouvoir envoyer des patrouilles armées et en uniforme dans les terri­­toires sous votre contrôle.” » Éton­­nam­­ment, Laurent a accepté ces condi­­tions. « Tout s’est déroulé de façon plutôt cordiale. Nous sommes tous deux experts dans l’art du boni­­ment. » Beau­­coup s’ac­­cordent à dire qu’Em­­ma­­nuel est d’une humi­­lité sans pareille. Et à dire vrai, personne n’avait encore agi de la sorte pour préser­­ver l’en­­vi­­ron­­ne­­ment : négo­­cier avec un chef de guerre au risque de légi­­ti­­mer ses actes. Mais quelques semaines plus tard, Emma­­nuel et un groupe de rangers armés ont passé la fron­­tière menant au terri­­toire des Virunga occupé par les rebelles. Malgré le conflit en cours, ils sont parve­­nus à recen­­ser la popu­­la­­tion des gorilles de montagne vivant au sein du parc. Ils s’at­­ten­­daient à une tragé­­die : les soldats congo­­lais avaient bombardé la zone et combat­­taient violem­­ment les rebelles du CNDP sur le terri­­toire même du grand singe. Toute­­fois, dans la forêt, ils ont enre­­gis­­tré un boom des nais­­sances : dix jeunes gorilles, dont cinq nés de Kabi­­rizi, un vieux dos argenté désor­­mais surnommé « la machine à bébés des Virunga ». « Les biblio­­thèques sont remplies de théo­­ries sur la conser­­va­­tion des espèces », explique Emma­­nuel. « Ici, la conser­­va­­tion se résume en un mot : persé­­vé­­rer. Ne jamais renon­­cer. C’est très simple. »

Le pari

Il fait nuit à présent. Emma­­nuel est installé devant l’âtre en pierre du Virunga Lodge en compa­­gnie de Laura Parker, une Améri­­caine au fort tempé­­ra­­ment travaillant pour la fonda­­tion Howard G. Buffett. Tous les membres du person­­nel sont partis, à l’ex­­cep­­tion du barman ; Emma­­nuel se prélasse confor­­ta­­ble­­ment dans un fauteuil après quelques verres de vin. La nuit avançant, il discute avec Laura de la prise de contrôle du parc par les rebelles du M23 qui plusieurs années aupa­­ra­­vant avaient porté un coup dur au CNDP. Les rebelles ayant ravagé les bases des Virunga, les soldats congo­­lais avaient lancé des tirs de mortier à l’in­­té­­rieur du parc. Pour­­tant, Emma­­nuel et les rangers avaient refusé de quit­­ter les lieux : il se souvient encore du vacarme des tirs. « Les bombar­­de­­ments commençaient à 3 h, chaque matin. Nous étions réveillés par l’ar­­tille­­rie. Cela nous rappel­­lait immé­­dia­­te­­ment à l’hor­­reur de la situa­­tion. » Un instant, son regard se perd dans les flammes, comme hanté par ce souve­­nir. Emma­­nuel s’as­­sou­­pit dans le fauteuil avant de prendre congé poli­­ment pour la nuit. Rassem­­blées sur deux rangs dans la forêt bordant le Lodge, des tentes d’un vert sombre font office de quar­­tiers à l’équipe opéra­­tion­­nelle du parc. Emma­­nuel occupe l’une d’elles. L’en­­droit est paisible mais le décor bien austère : un miroir, quelques vête­­ments, ses uniformes. Les babouins aiment à cabrio­­ler sur le toit des tentes. Le direc­­teur du parc ne dort que quelques heures par nuit, bien qu’il travaille sans relâche tout le jour durant. Son emploi du temps témoigne d’une cadence effré­­née. Les premiers jours qui ont suivi mon arri­­vée dans les Virunga, je l’ai vu prendre en charge une Saint-Hubert gestante, deux avions en panne, un banquier belge et un comman­­dant des forces des Nations Unies venu monter une opéra­­tion mili­­taire à l’en­­contre de groupes rebelles. La semaine suivante, Emma­­nuel devait se rendre à Davos, en Suisse. Il a égale­­ment pris le temps d’in­­for­­mer le méca­­ni­­cien du parc que les pein­­tures de certaines Land Rover avaient besoin d’un coup de frais.

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Le person­­nel du parc prend soin de ses rési­­dents
Crédits : virunga.org

Mais le tribut à payer est lourd pour satis­­faire aux besoins sans nombre des Virunga : Emma­­nuel ne voit sa femme et ses filles qu’en de rares occa­­sions. « C’est très dur côté famille », recon­­naît-il. Toute­­fois il n’en dira pas davan­­tage : sa vie privée est un sujet qu’il tend à préser­­ver. Et bien entendu, ce poste a bien failli lui coûter la vie. Au vu de son parcours, Emma­­nuel de Merode pour­­rait aisé­­ment trou­­ver un emploi gras­­se­­ment payé en tant que banquier, à l’ins­­tar de son frère aîné Frédé­­ric, ou encore vivre la belle vie au château de Serrant, héri­­tage fami­­lial situé près d’An­­gers. « Il prend son rôle très au sérieux », explique Jona­­than. « Autant de dévoue­­ment dans des condi­­tions aussi diffi­­ciles sur une si longue période, je ne sais pas comment il fait pour tenir. Il se heurte à des diffi­­cul­­tés perma­­nentes ; la plupart des gens auraient déjà craqué. » Howard Buffett m’a un jour confié : « Je ne connais personne comme lui. Il ne panique jamais. » Le globe-trot­­ter se souve­­nait d’une anec­­dote à propos d’Em­­ma­­nuel, au moment où le M23 avançait sur Goma. Alors que les combats débu­­taient, la ville a été coupée en élec­­tri­­cité. Les pompes hydrau­­liques ayant cessé de fonc­­tion­­ner, une épidé­­mie de choléra menaçait à tout moment de frap­­per le million d’ha­­bi­­tants que compte Goma. Emma­­nuel a appelé Howard aux États-Unis ; il a expliqué que quatre groupes élec­­tro­­gènes suffi­­raient à remettre les pompes en service en moins de 48 h. Howard était dubi­­ta­­tif. « Personne ne peut ache­­mi­­ner quatre groupes élec­­tro­­gènes jusqu’à Goma ; pas en cette période. » Malgré tout, Howard a trans­­féré 200 000 $ sur les comptes du parc. Le jour suivant, une équipe d’in­­gé­­nieurs congo­­lais accom­­pa­­gnés d’Em­­ma­­nuel réta­­blis­­sait le courant alimen­­tant les pompes de la cité. Quelques jours plus tard, un blogueur local écri­­vait un article à propos du « Miracle des eaux de Goma ». Innocent Mbura­­numwe, le respon­­sable du secteur sud du parc, a confié à propos de son supé­­rieur : « Pour nous, Emma­­nuel est un ange, vrai­­ment. » Atten­­tion toute­­fois, l’Afrique centrale est pavée des bonnes inten­­tions de personnes exté­­rieures à la région. La construc­­tion de centrales hydro­é­lec­­triques tout autour des Virunga s’ap­­pa­­rente à un travail hercu­­léen. Le seul trans­­port des lourdes charges à travers la RDC sur des routes abîmées et des ponts aban­­don­­nés relève de l’ex­­ploit. Howard Buffett a engagé 20 millions de dollars pour la construc­­tion de la première centrale, mais Emma­­nuel doit encore obte­­nir 10 millions de plus de la part de bailleurs de fonds pour mener à bien son projet. Le direc­­teur s’est fait de nombreux enne­­mis, des crimi­­nels et des chefs de guerre pour qui piller le bois et l’ivoire des Virunga serait tâche plus aisée si Emma­­nuel venait à dispa­­raître. Un nombre effroyable de défen­­seurs de la nature occi­­den­­taux ont connu une fin tragique en Afrique. L’étho­­logue Dian Fossey a proba­­ble­­ment été assas­­si­­née par des bracon­­niers. George Adam­­son, le héros d’Em­­ma­­nuel enfant, a été tué par des bandits soma­­liens en 1989. De l’en­­tre­­tien des jeeps au bien-être des rangers, de leurs familles, des gorilles de montagne et des éléphants, en passant par l’ave­­nir du parc en tant que sanc­­tuaire protégé, la grande entre­­prise des Virunga repose en grande partie sur les épaules d’un seul homme, ce qui ajoute à sa vulné­­ra­­bi­­lité.

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Hommes et bêtes sont vulné­­rables face au pétrole
Crédits : virunga.org

« Cette stra­­té­­gie n’est pas viable mais il n’existe pas d’autre option », admet Howard. « Je l’ai prévenu : “Si tu dispa­­rais, nous dispa­­rais­­sons avec toi.” » Bien entendu, Soco a proposé une vision bien diffé­­rente de l’ave­­nir des Virunga : celui d’em­­plois atta­­chés à l’in­­dus­­trie pétro­­lière et d’argent jaillis­­sant du sol pour venir remplir les coffres du gouver­­ne­­ment congo­­lais. La société a été la cible de nombreuses critiques depuis l’at­­taque sur Emma­­nuel et l’aban­­don des pros­­pec­­tions. Cette année, Soco a annoncé qu’elle « n’in­­ter­­vien­­dra pas davan­­tage dans le bloc V ». Elle publiera toute­­fois les résul­­tats des pros­­pec­­tions sismiques réali­­sées sur le lac Édouard. Si la société venait à mettre en évidence la présence de pétrole sous les Virunga, Emma­­nuel craint que le gouver­­ne­­ment congo­­lais ne décide de modi­­fier les fron­­tières du parc. Cette situa­­tion ne serait pas inédite. En effet, le gouver­­ne­­ment tanza­­nien a modi­­fié récem­­ment le tracé de la Réserve de gibier de Selous, égale­­ment clas­­sée au patri­­moine mondial de l’UNESCO, pour permettre l’ex­­trac­­tion d’ura­­nium. Un grand nombre de pays – dont les États-Unis – ont déjà réduit l’éten­­due de zones proté­­gées pour accueillir des exploi­­ta­­tions minières et pétro­­lières. En mars dernier, le Premier ministre congo­­lais a d’ailleurs annoncé que le gouver­­ne­­ment réflé­­chis­­sait à la possi­­bi­­lité « de pros­­pec­­ter judi­­cieu­­se­­ment » à l’in­­té­­rieur des Virunga. « Il est diffi­­cile de parier contre la corrup­­tion », déclare Howard lorsque je lui demande s’il pense qu’Em­­ma­­nuel peut l’em­­por­­ter. « Si deux personnes montent sur le ring, que l’une d’elles a des gants de fer et peut frap­­per à tout va, tandis que l’autre doit s’en tenir aux règles, le vainqueur est tout dési­­gné. Tant que Soco trou­­vera des personnes accep­­tant de l’ai­­der à contour­­ner la légis­­la­­tion, il sera diffi­­cile d’en venir à bout. Le combat s’an­­nonce rude. Je ne crois pas qu’il soit exagéré dans le cas des Virunga et de Soco de parler de lutte du bien contre le mal. » Mais Howard d’ajou­­ter : « Emma­­nuel est notre meilleure chance, je ne parie­­rais sur personne d’autre. »

La centrale

Un après-midi, Emma­­nuel et moi nous sommes mis en route afin de visi­­ter la première centrale hydro­é­lec­­trique du parc, actuel­­le­­ment en construc­­tion dans une petite ville du nom de Matebe. Un trajet assez rapide depuis la base des Virunga. Les rouages de la justice sont très lents en RDC et les assaillants d’Em­­ma­­nuel courent encore dans la nature. Aujourd’­­hui, le direc­­teur du parc est au volant d’une Land Rover argen­­tée. Tandis que nous nous prépa­­rons à partir, trois rangers armés de fusils AK-47 montent à l’ar­­rière du véhi­­cule. Il prend désor­­mais cette précau­­tion chaque fois qu’il sort des fron­­tières du parc. « J’ai l’im­­pres­­sion de remon­­ter 40 ans en arrière », me dit Emma­­nuel d’un air mécon­tent, dési­­gnant du chef ses baby-sitters.

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Les hommes sont constam­­ment sur leurs gardes
Crédits : virunga.org

Nous partons en direc­­tion du nord, sur un chemin de terre trans­­formé par les pluies saison­­nières en une traître succes­­sion de nids de poule et de crevasses. La rivière Rutshuru qui rejoint le Nil en aval nous appa­­raît, étin­­ce­­lante à travers la végé­­ta­­tion. Emma­­nuel emprunte un autre chemin et une dizaine de mètres plus loin se dessine son grand projet, ou du moins ses prémices : un canal de béton en forme de V, long comme un terrain de foot­­ball, au cœur duquel s’ac­­tivent des douzaines d’ou­­vriers tandis qu’une grue élève vers le ciel des banches d’acier. Le flot impé­­tueux du Rutshuru tempo­­rai­­re­­ment dévié s’écoule dans un canal voisin. Emma­­nuel féli­­cite un ingé­­nieur congo­­lais. Puis, les deux hommes s’avancent le long du canal, échan­­geant chaleu­­reu­­se­­ment en français, tandis que les rangers prennent posi­­tion en trois points afin de sécu­­ri­­ser le péri­­mètre. Il est diffi­­cile de ne pas être impres­­sionné par l’am­­bi­­tion déme­­su­­rée d’Em­­ma­­nuel. Plusieurs centaines d’ou­­vriers travaillent d’ar­­rache-pied sur le chan­­tier. Vingt-neuf semi-remorques en prove­­nance du port de Mombasa sont atten­­dus pour bien­­tôt. Les tuyaux qui ache­­mi­­ne­­ront l’eau du canal jusqu’aux turbines ont été comman­­dés en Chine. Les turbines de 4 m de hauteur, pesant chacune une centaine de tonnes, arri­­ve­­ront d’Al­­le­­magne par bateau. Tous ces éléments distincts doivent s’im­­briquer telle la méca­­nique d’une horloge et l’opé­­ra­­tion sera répé­­tée à six reprises tout autour du parc. Dès lors que le soleil se couche sur la forêt, des projec­­teurs s’al­­lu­ment le long du canal. Les ouvriers travaillent 24 h sur 24 pour respec­­ter les délais. « Ici, vous avez un aperçu du poten­­tiel de produc­­tion », dit Emma­­nuel en contem­­plant la rivière bouillon­­nante. « C’est beau­­coup d’éner­­gie, 13 méga­­watts. Et il y a ces quatre millions de personnes. Leur vie va complè­­te­­ment chan­­ger. Sinon, à quoi bon tout cela ? » La centrale, ainsi que je le constate, semble répondre à une stra­­té­­gie anti-insur­­rec­­tion­­nelle (construc­­tion de routes et de puits pour obte­­nir le soutien des auto­ch­­tones), à l’ins­­tar des tenta­­tives améri­­caines en Afgha­­nis­­tan. « C’est plus simple de gagner leur appui de cette façon plutôt qu’en massa­­crant les leurs », explique Emma­­nuel avec ironie. Près d’une rangée de dortoirs desti­­nés aux ouvriers se dresse une hutte « VIP » en bois à l’in­­ten­­tion des visi­­teurs. À l’in­­té­­rieur, autour d’une assiette de frites, Emma­­nuel et moi discu­­tons de Soco. Il n’y a pas si long­­temps, me dit-il, des repré­­sen­­tants de la société sont venus à l’im­­pro­­viste à Matebe pour faire le tour du chan­­tier. Malgré nos nombreuses conver­­sa­­tions, je ne me suis jamais aven­­turé à deman­­der à Emma­­nuel l’iden­­tité des hommes qui ont essayé de le tuer. Beau­­coup de jour­­na­­listes ont essayé, mais il a toujours refusé de répondre. Or ce jour-là, il m’offre ce qui se rapproche le plus d’une accu­­sa­­tion. « Je ne dis pas qu’ils sont derrière cela », dit-il en parlant de la société pétro­­lière. « Je me suis bien gardé de faire de théo­­rie, mais ils ont lâché les chiens. » Il est très peu probable que Soco ait comman­­dité l’as­­sas­­si­­nat d’un membre de la noblesse belge. L’hy­­po­­thèse la plus plau­­sible, comme le suggère Emma­­nuel, c’est que les agis­­se­­ments de la société (subor­­na­­tion, corrup­­tion, colla­­bo­­ra­­tion avec de troubles pres­­ta­­taires) ont encou­­ragé des personnes assoif­­fées de pétro­­dol­­lars à pres­­ser la détente. Au cours des huit dernières années, Emma­­nuel a déve­­loppé une grande tolé­­rance au risque ; je lui demande cepen­­dant si après cette attaque il a songé à quit­­ter les Virunga. « J’ai examiné toutes les options, mais pouvez-vous imagi­­ner les consé­quences pour les personnes qui dépendent de moi ? » me répond-il. « Je dois juste accep­­ter que ce genre de choses peut se produire. Chacun endosse ce risque lorsqu’il rejoint notre équipe. Tout le monde ici l’ac­­cepte. Aucun ranger, après une bles­­sure, ne se dit : “Je n’ai pas signé pour ça !” Nous signons tous pour cela. »

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Emma­­nuel de Merode est résolu à se battre
Crédits : virunga.org

Emma­­nuel pour­­suit cepen­­dant : « Je n’échan­­ge­­rais mon travail pour rien au monde. Notre navire est encore bien fragile. Il prend l’eau de partout. Nous colma­­tons les fuites en perma­­nence. Nous n’avons aucun instant pour nous repo­­ser, ni bais­­ser la garde. C’est la première chose qu’on se dit au réveil, la dernière à laquelle on pense quand on s’en­­dort ; on y pense même en prenant un verre à 3 h du matin. En même temps, c’est ce qu’il y a de meilleur dans ce travail. Je le tiens très à cœur. Je ne m’en­­nuie jamais. Cela fait huit ans que je n’ai pas connu l’en­­nui, pas une seule fois, ni même une seconde. » Le matin suivant, un convoi de camions mili­­taires trans­­por­­tant des dizaines de soldats armés de mitrailleuses et de lance-roquettes débarquent sur le chan­­tier. Ce dispo­­si­­tif de sécu­­rité est dû à la visite inopi­­née du gouver­­neur du Nord-Kivu, Julien Kahon­­gya. Le gouver­­neur, un homme au visage enfan­­tin vêtu d’une chemise en jean, sort d’un véhi­­cule entouré d’un essaim de person­­nel et de jour­­na­­listes congo­­lais. Emma­­nuel le salue puis conduit la délé­­ga­­tion le long du canal jusque sur un sentier pentu, bordé de buis­­sons et d’arbres rabou­­gris. Au fond de la vallée appa­­raît une sorte de piscine immense en béton, le bassin dans lequel s’écou­­lera un jour la rivière Rutshuru, entraî­­nant les turbines alle­­mandes. Un trac­­to­­pelle coupe son moteur le temps pour Emma­­nuel et les ingé­­nieurs de dépeindre la scène : l’eau se déver­­sant, des ampoules éclai­­rant les villages, les acti­­vi­­tés floris­­sant, et des jeunes gens qui un jour renon­­ce­­ront au fusil d’as­­saut pour manier de bons vieux outils. « Depuis la fin des combats, chacun prend conscience que le Nord-Kivu résonne au rythme des projets de déve­­lop­­pe­­ment », déclare en français le gouver­­neur tandis que la visite touche à sa fin. Au moment où Julien Kahon­­gya et son entou­­rage s’ap­­prêtent à partir, des soldats congo­­lais descendent d’une jeep bleue rouillée à l’ar­­rière de laquelle sont gardés trois prison­­niers. Les hommes sont cras­­seux et pieds-nus. L’un d’eux, qui ne doit pas avoir plus de 15 ans, a l’œil enflé. Les soldats poussent en avant les prison­­niers ; le gouver­­neur s’avance alors pour prendre la parole tandis que les jour­­na­­listes se rapprochent, munis de camé­­ras. La confron­­ta­­tion semble minu­­tieu­­se­­ment orches­­trée : les mili­­taires offrent ici un témoi­­gnage de leur effi­­ca­­cité dans la lutte inces­­sante contre le chaos dans le Nord-Kivu. « Ils sont proba­­ble­­ment des FDLR », me dit Emma­­nuel à propos des déte­­nus, en faisant réfé­­rence à la milice rwan­­daise qui a fait de nombreuses victimes parmi les rangers et mène fréquem­­ment des attaques sanglantes contre les popu­­la­­tions à l’en­­tour du parc. « Bref, c’est juste l’oc­­ca­­sion pour eux de faire la première page. » Las du spec­­tacle, Emma­­nuel s’éloigne et vient s’ap­­puyer contre le bord du bassin en béton. Le trac­­to­­pelle s’est remis en marche. Il l’ob­­serve soule­­ver un godet de terre, pour­­sui­­vant la longue tâche à venir.

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Le soleil se couche sur le parc des Virunga
Crédits : virunga.org

Traduit de l’an­­glais par Audrey Previ­­tali d’après l’ar­­ticle « The Last Stand in Afri­­ca’s Most Dange­­rous Park », paru dans Men’s Jour­­nal. Couver­­ture : Le parc natio­­nal du Virunga.
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