par John H. Richardson | 27 octobre 2014

Nous sommes rassem­­blés dans un coin désert de l’aé­­ro­­port de Reykjavík : un archi­­tecte, un profes­­seur de maths, un avocat de Chicago à la retraite, un homme d’af­­faires et un jour­­na­­liste, tous alpi­­nistes, canyo­­nistes et aven­­tu­­riers d’une espèce ou d’une autre. Jeff a esca­­ladé les sept sommets et visité plus de trois cent pays, Holly dirige des excur­­sions de canoë en eaux vives pour le compte du Sierra Club. Nous sommes ici parce que l’ex­­plo­­ra­­teur polaire Dennis Schmitt a promis de nous emme­­ner au bout du monde.

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Dennis Schmitt
En expé­­di­­tion
Crédits : John Rudolf

Mieux encore : il a promis de nous emme­­ner sur une île nouvelle, encore vierge du pas de l’homme à ce jour. Selon lui, cette île pour­­rait être la nouvelle Ultima Thule, l’ex­­tré­­mité du monde, où les philo­­sophes grecs imagi­­naient une terre de lait et de miel, mais aussi de chaos et de tempêtes, Ocea­­nus inna­­vi­­ga­­bi­­lis sur les cartes antiques. Cette quête a toute­­fois un aspect bien moderne : il y a deux ans, Dennis est apparu dans les médias inter­­­na­­tio­­naux pour avoir décou­­vert une île vierge située au large de la côte est du Groen­­land, qu’il a nommée l’ « Île du réchauf­­fe­­ment ». Il l’a bapti­­sée ainsi car la tempé­­ra­­ture du Groen­­land avait augmenté de 11 degrés entre 1991 et 2003, faisant fondre la banquise qui masquait l’île et la reliait au conti­nent. Il est persuadé qu’il peut trou­­ver d’autres îles semblables, décou­­vertes par la fonte de la calotte glaciaire, preuves des trans­­for­­ma­­tions à l’œuvre sur notre planète. Si l’une d’elles était suffi­­sam­­ment au Nord, elle pour­­rait même, en élar­­gis­­sant les eaux terri­­to­­riales pétro­­li­­fères du Dane­­mark, jouer un rôle mineur (mais déli­­cieu­­se­­ment ironique) dans ces trans­­for­­ma­­tions. Chacun d’entre nous a contri­­bué pour 10 000 dollars à l’ex­­pé­­di­­tion. Nous affré­­tons un avion privé qui nous dépo­­sera sur la côte nord du Groen­­land, d’où nous conti­­nue­­rons à pied, à travers la banquise, avec nos cram­­pons et nos piolets. Dennis nous rassemble en cercle et pose déli­­ca­­te­­ment ses pattes d’ours sur nos épaules. Doux et distrait, il porte une barbe blanche, a les cheveux blancs et un ventre proémi­nent. « Désor­­mais, nous sommes en expé­­di­­tion, dit-il. Jusqu’à main­­te­­nant, nous avions des soucis, des préoc­­cu­­pa­­tions. Dès à présent, nous les lais­­sons derrière nous. Nous commençons à nous construire notre propre petit monde. »

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L’in­­connu
Une carte du pôle Nord de 1732
Crédits

Les ennuis commencent

Il y a déjà un problème : Steve Kabala, l’ar­­chi­­tecte cali­­for­­nien. Il est grand, maigre et très bronzé. Lorsqu’en montant dans l’avion, à San Fran­­cisco, il a commandé deux bières et deux bour­­bons, il avait déjà l’air telle­­ment ivre que le steward lui a demandé s’il avait bu ou consommé des médi­­ca­­ments. Puis il s’est évanoui. Quand il s’est réveillé, ses premiers mots ont été : « Et mon bour­­bon ? » À présent, nous sommes au restau­­rant de l’aé­­ro­­port de Reykjavík, et il boit encore une bière.

Dennis n’est pas un type normal. Né il y a soixante et un an d’un père plom­­bier à Berke­­ley, en Cali­­for­­nie, il parlait trois ou quatre langues à l’âge de dix ans.

Il y a un autre souci, une expé­­di­­tion rivale bapti­­sée « 2007 Inter­­na­­tio­­nal Peary Land Expe­­di­­tion ». À en croire le récit de Dennis, elle est diri­­gée par un duo d’uni­­ver­­si­­taires illu­­mi­­nés, Frank Land­s­ber­­ger et Peter Skafte, qui ont parti­­cipé à quelques campagnes avec lui et n’ont depuis qu’une idée en tête, lui voler sa gloire. Peter était membre de l’ex­­pé­­di­­tion Top of the World, en 1996, à laquelle Dennis parti­­ci­­pait en tant que guide, avant d’être par la suite verte­­ment critiqué dans le rapport d’ex­­pé­­di­­tion, pour avoir trop souvent laissé le groupe derrière lui. « Quand je deman­­dais à Dennis de ralen­­tir, cela ne servait à rien, et le problème, à ce moment-là, c’est que nous ne savions pas s’il y avait des ours polaires dans le secteur. À quoi sert d’avoir un fusil si la moitié du groupe est à un kilo­­mètre derrière ? » Pour sa part, Dennis ne pardon­­nera jamais à ses anciens parte­­naires d’avoir choisi de bapti­­ser une des montagnes John Denver, du nom d’un chan­­teur folk célèbre pour son tube « Rocky Moun­­tain High ». C’est ainsi qu’en 1998, Dennis est revenu dans la région sans ses anciens coéqui­­piers, et eux sans lui en 2001. Chacun de leur côté, ils ont exploré le groupe mouvant d’îles en train de voir le jour au bout du monde. Dennis a pris l’ha­­bi­­tude de les appe­­ler les Chiens Errants. Frank et Peter ont essayé de sabo­­ter notre projet, en racon­­tant à notre photo­­graphe Jeff Shea que Dennis était inca­­pable de mener une expé­­di­­tion et, à Holly, qu’il n’était pas assez bien pour elle. Ils ont fait une demaine pour le même avion qui doit nous dépo­­ser sur la côte nord, un Twin Otter du groupe Polar Logis­­tics, ce qui pose un problème car il y a peu d’autres manières de se rendre dans le nord du Groen­­land. Eux, bien sûr, ont une version diffé­­rente de l’his­­toire. « Dennis souffre de troubles de la person­­na­­lité, dit Peter. Il passe son temps à faire des décla­­ra­­tions fantai­­sistes. » Mais Dennis pense que nous sommes loin devant eux. Il est peu probable qu’ils atteignent le Groen­­land avant la fin juillet, ce qui devrait nous lais­­ser large­­ment assez de temps pour arri­­ver les premiers. À vrai dire, Dennis a perdu quelques boulots ces derniers temps. Il y a eu un problème avec une entre­­prise d’ex­­pé­­di­­tions polaires nommée Ocean­­wide, et il a dû arrê­­ter de mener des expé­­di­­tions pour le compte du Sierra Club à cause de son inap­­ti­­tude à gérer un budget. À l’heure qu’il est, il n’a qu’une idée très floue de ce que nous dépen­­se­­rons pour notre voyage. Et il ne possède pas d’as­­su­­rance mala­­die. Dennis n’est pas un type normal. Né il y a soixante et un an d’un père plom­­bier à Berke­­ley, en Cali­­for­­nie, il parlait trois ou quatre langues à l’âge de dix ans et a nourri un moment le rêve de ne plus jamais quit­­ter sa maison, afin de pouvoir fantas­­mer le monde depuis sa chambre. Au lieu de quoi il a étudié les langues à l’uni­­ver­­sité de Berke­­ley aux côtés Noam Chom­sky, qui l’a aidé à trou­­ver un poste consa­­cré à l’étude de l’Es­­kimo. Il a vécu quatre ans à Anak­­tu­­vuk Pass, un village eskimo d’Alaska, où il était constam­­ment attiré par les montagnes alen­­tour. Il demeure la première et la seule personne à avoir réussi, toujours en Alaska, l’as­­cen­­sion de la chaîne Brooks depuis Point Hope jusqu’à la rivière Macken­­zie.

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Basalte et mer de glace
Île Axel Heiberg
Crédits : Penny Higgins

Il a effec­­tué la première traver­­sée de l’île Axel Heiberg, au nord du Canada, ce qui lui a valu une de ses nombreuses appa­­ri­­tions dans l’Ameri­­can Alpine Jour­­nal. Il parle couram­­ment dix langues, dont certaines très diffi­­ciles comme le russe ou le norvé­­gien. Je l’ai vu passer sans effort du danois au français, puis à l’an­­glais. À côté de cela, il vit chez ses parents dans des pièces en désordre, compose de la musique clas­­sique – il a écrit la bande origi­­nale d’un film de 1978 inti­­tulé The Alaska Wilder­­ness Adven­­ture – et écrit des sonnets sous le pseu­­do­­nyme de D. O’Far­­rell. À présent, il s’est lancé dans une confé­­rence spon­­ta­­née sur les « cultures du rêve », s’ex­­pri­­mant avec le débit fluide et cadencé d’un univer­­si­­taire-né. À Anak­­ta­­vuk Pass, il a rencon­­tré un Eskimo nommé Elijah Kaki­­naq qui pensait que le corbeau, symbole de chaos, incar­­nait l’es­­prit de son oncle, si bien qu’il parlait à tous les corbeaux comme s’ils étaient son oncle et dispo­­sait de petites offrandes près de son garde-manger, pour éviter que tous ces oncles ne viennent becque­­ter sa viande. La culture du rêve fonc­­tionne, voyez-vous, puisque les corbeaux se jetaient sur l’of­­frande et évitaient la viande : « Cela fonc­­tionne donc aussi bien dans la logique du rêve que sur le plan scien­­ti­­fique. » Au bout de dix minutes, Holly le coupe. « J’ap­­pré­­cie tes discours, mais dans un groupe de six, tu dois lais­­ser la parole aux autres. » Dennis accepte doci­­le­­ment le reproche, bais­­sant la tête. « — Je suis assez grand pour l’in­­ter­­rompre, proteste Jeff. — Ce n’est pas le cas de tout le monde. — En tout cas, conclue Steve en siro­­tant sa bière, c’est génial. » À Oslo, tandis que nous atten­­dons de savoir si son fusil a passé la douane, Dennis sort une liasse de papiers. « Tout cela est top secret, dit-il. Il y en a pour quatre mille dollars d’images satel­­lite. » Elles montrent la côte nord du Groen­­land. « Nous pour­­rions atter­­rir ici, ou là, pointe Dennis, mais cette rivière-là n’a encore jamais été traver­­sée. » Le chemin le plus long repré­­sente 18 kilo­­mètres. Steve désigne un point beau­­coup plus proche du but. « — Tu penses qu’il pour­­rait nous dépo­­ser là ? — C’est possible. »

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Kaffek­­lub­­ben
Vue depuis l’es­­pace, à 700 km d’al­­ti­­tude
Crédits

Il s’agit de Kaffek­­lub­­ben, offi­­ciel­­le­­ment la terre la plus au nord de la planète. Longue de 800 mètres, elle a été décou­­verte par Robert Peary en 1900 et semble soli­­de­­ment fixée à la côte. Il y pousse des fleurs ; la saxi­­frage violette, notam­­ment, tapisse le sol en touffes irré­­gu­­lières. Et voilà les îles en mouve­­ment, dont Oodaq et celle, à la lati­­tude 83°42, que Dennis a décou­­vert avec Peter et Frank en 2003. Ces îles sont sujettes à contro­­verse, dédai­­gnées par les bout-du-mondo­­logues sérieux car elles ne sont pas des objets « tecto­­niques » fixes mais des struc­­tures « dépo­­si­­tion­­nelles », des tas de cailloux prome­­nés de-ci, de-là par la glace de l’Arc­­tique. Toutes deux ont disparu sur les images satel­­lites, dépla­­cées ou recou­­vertes à nouveau par la banquise. Mais Dennis dit que cela ne l’inquiète pas : sur le long-terme – le point de vue le plus poétique – rien n’est perma­nent ou fixe, et même les conti­­nents dérivent. C’est pourquoi il a baptisé ces îles les Chiens Errants. Et si la glace fond suffi­­sam­­ment, qui sait ? « Voilà ce qui sera proba­­ble­­ment notre premier objec­­tif, déclare Dennis en posant son index sur la page. Pour­­rons-nous atteindre la banquise ? Ou alors le chenal entre la côte et la glace sera-t-il trop large ? C’est toute la ques­­tion. »

Direc­­tion Sval­­bard

À l’ou­­ver­­ture de l’hô­­tel, nous allons nous coucher et Steve part ache­­ter de la bière. Quelques heures plus tard, il surgit dans la chambre. « Renato au télé­­phone ! » C’est le septième parti­­ci­­pant à notre expé­­di­­tion, un jour­­na­­liste italien du nom de Renato Pappa. Dennis lève la tête de son oreiller, ses cheveux blancs en désordre. « — Je vais aller le cher­­cher, dit Steve. Je vais prendre un taxi et aller le cher­­cher. — Il va venir. Ne t’inquiète pas. — Il faut que j’y aille. C’est une mission. J’ai besoin d’une mission. Je suis parti en mission pour ache­­ter de la bière et j’ai perdu ma carte. » Il est complè­­te­­ment plein. « — Ce n’est pas ça, la mission, objecte Dennis avec douceur. — Pas la mission ? » Quelques heures plus tard, Renato débarque. Petit et rond, le crâne chauve et les dents du bonheur, il ressemble à un acteur sorti d’une comé­­die pour ados améri­­caine. « Italie, Amérique, OK, OK », dit-il. Mais il y a un nouveau problème. « Renato handi­­cap. Renato scoliosi. Renato très sports mais handi­­cap. Problème pour vous ? »

Bob, ce qui l’inquiète, ce sont les ours. On a besoin d’être lucide avec des ours polaires dans le coin.

Dennis et Holly se redressent tout ensom­­meillés dans leur lit. Voilà trois ans qu’ils essaient de monter cette expé­­di­­tion. Le projet s’est effon­­dré l’an­­née dernière à cause des âpres démê­­lés avec Frank et Peter, et il y a deux semaines tout a encore failli capo­­ter à cause du refus du gouver­­ne­­ment danois de nous accor­­der le permis de survol en héli­­co­­ptère, doublé de la défec­­tion de trois parti­­ci­­pants. Sur la couchette à côté d’eux, Steve est étendu incons­­cient, seule­­ment vêtu d’un slip. Renato a sur lui 10 000 dollars en cash. « Non, répond Dennis. Si ça se trouve, d’ici demain, nous serons tous handi­­ca­­pés. » Encore des ennuis. Il semble que Steve – qui a encore disparu – a apporté avec lui une bouteille d’ab­­sinthe illé­­gale, comme celle qui a tué Oscar Wilde et déré­­glé les sens d’une géné­­ra­­tion de poètes français. Il a prévu de la boire sur la banquise. Steve prend aussi de la métha­­done pour « un problème de dos » et du Xanax pour l’ai­­der à dormir. Cela fait peur à tout le monde, sauf à Dennis, qui semble n’avoir aucun goût pour la confron­­ta­­tion. C’est le groupe qui décide, dit-il. « C’est moi qui vais devoir jouer les mères fouet­­tard », dit Holly. Quand Steve arrive, elle lui dit que les choses sont beau­­coup plus compliquées que prévu. Pour commen­­cer, Renato a un problème de dos qui s’est réveillé d’un seul coup quand il a essayé de soule­­ver son sac à dos. « — Si cela devient problé­­ma­­tique, je pour­­rai proba­­ble­­ment l’ai­­der, dit Steve. Mais il faut aussi que je surveille mes propres provi­­sions. — Ce genre de choses est un fardeau pour le groupe, insiste Holly. Là où nous allons, ce n’est pas à prendre à la légère. Ce n’est pas Disney­­land ou une prome­­nade au parc. C’est du sérieux, et nous devons comp­­ter sur chacun d’entre nous pour donner le meilleur de lui-même. C’est la raison pour laquelle je décide d’in­­ter­­dire l’al­­cool sur la côte nord. »

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Kaffek­­lub­­ben
Holly Wenger à Oslo
Crédits : Jeff Shea

Peut-être Steve s’at­­ten­­dait-il à cela. Peut-être aussi est-ce un sujet récur­rent dans sa vie. Dans tous les cas, il n’a pas une hési­­ta­­tion. « Avant de signer, j’ai demandé : “Est-ce que cela va être un voyage sans alcool ?” Et vous avez répondu non. » De plus, il n’a pas appré­­cié d’être traité comme un écolier hier à l’aé­­ro­­port. Robert Peary avait emporté une telle quan­­tité d’al­­cool, sur la côte nord du Groen­­land, qu’il a dû en lais­­ser derrière lui dans un cairn, et toute la région porte son nom. « — J’ai l’ha­­bi­­tude. Les gens disent qu’on n’em­­porte pas d’al­­cool sur la Sierra, à 4 000 mètres d’al­­ti­­tude. Moi, je dis : “N’en prends pas plus que tu ne peux boire de manière respon­­sable.” — Mais l’ab­­sinthe, c’est très fort, réplique Holly. Et tu prends des médi­­ca­­ments. — Je vais mettre mon grain de sel, inter­­­vient Bob. C’est moi qui t’ai le plus parlé pendant les dernières trente-six heures, et tu as du mal à te concen­­trer. Tu te répètes beau­­coup. » Bob, ce qui l’inquiète, ce sont les ours. On a besoin d’être lucide avec des ours polaires dans le coin. « Ce que vous n’avez pas l’air de comprendre, les gars, c’est que c’est le mode de vie que j’ai choisi », dit Steve. Présenté ainsi, cela sonne plus ration­­nel que ce ne l’est en réalité. Quand il s’ex­­prime, Steve se lance sur un thème et papillonne d’idée en idée, s’ar­­rê­­tant ici et là pour admi­­rer une pâque­­rette, et s’ex­­pri­­mant le plus souvent dans une sorte de sténo bien à lui, impos­­sible à suivre. Il a des choses à parta­­ger mais il ne sait pas si nous sommes prêts à les rece­­voir. Il est marié depuis trente-trois ans et parfois, un voyage se passe comme ci et parfois autre­­ment, et très fran­­che­­ment, il a des problèmes à régler pendant cette expé­­di­­tion. « Si n’y avait pas eu ton article, dit-il à Dennis, je ne serais pas là. J’ai l’im­­pres­­sion que tu es guidé par une musique diffé­­rente, que tu es sensible au côté spiri­­tuel de l’al­­pi­­nisme. Il faut qu’on en parle. » Dennis hoche sa tête blanche. « — Oui, en effet, nous avons des choses à parta­­ger. — Tu as dit que tu n’avais plus rien à apprendre des sommets, mais je crois qu’ils ont quelque chose à m’ap­­prendre, à moi. » Dennis a l’air embar­­rassé. « Ma foi, c’était une façon de parler. » Mais main­­te­­nant, Steve est fati­­gué, il veut aller faire un tour. Après son départ, Holly évoque les formu­­laires médi­­caux que personne n’a remplis. « Nous voilà avec un névrosé, des armes dans le campe­­ment et peut-être des ours polaires en prime. » Mais Dennis hausse les épaules. « Jusque ici tout va bien. Nous sommes à Oslo, nous avons récu­­péré le fusil. On part vers le Nord. »

Vu du ciel, c’est un paysage spec­­ta­­cu­­laire, lunaire, fait de vallées ennei­­gées et de pics inégaux.

C’est dans un livre inti­­tulé Les Hauteurs soli­­taires, réédité avec des textes écrits par des légendes de l’al­­pi­­nisme comme John Muir et Rein­­hold Mess­­ner, que je trouve une copie de l’ar­­ticle qui a donné envie à Steve de venir ici. Il s’ouvre sur le rêve qu’a fait Dennis, à six ans, d’une chaîne de montagne qui « forme­­rait un anneau magique autour du Pôle Nord et proté­­ge­­rait le Père Noël de l’in­­fluence de fêtes aussi triviales que, disons, la Fête Natio­­nale. » Quatorze ans plus tard, il descend de l’avion pour trou­­ver le paysage de ses rêves, « un paysage qui m’a inspiré le désir terrible de ne jamais mourir, de ne jamais deve­­nir aveugle au monde, un pays d’hommes magni­­fiques, fabu­­leu­­se­­ment diffé­­rents de moi-même, le conte de fées le plus réel qu’il m’ait été donné de vivre sur cette terre. » Et voici le passage dont Steve parlait, celui où Dennis apprend à contrô­­ler son appé­­tit de montagnes : une femme eskimo lui dit que les gens commencent à dési­­gner son premier sommet par le nom de « Mont Dennis », ou « Mont Ekkayoak » – d’après son patro­­nyme eskimo. Ma montagne, se dit-il, « avec un senti­­ment que les pharaons ont dû connaître ». Alors la femme eskimo se met à rire. « Je t’avoir bien eu sur ce coup-là. Tu crois que quelqu’un peut te donne la montagne ? » Là-dessus, Dennis et Steve sont parfai­­te­­ment d’ac­­cord. « — Bien sûr, réus­­sir une première ascen­­sion n’est pas si impor­­tant que cela, dit Dennis. Mais nous avons quatre milliards d’an­­nées d’his­­toire, et il y a quelque chose de véri­­ta­­ble­­ment spécial à en faire l’ex­­pé­­rience pour la première fois. Napo­­léon est entré dans l’his­­toire par ses conquêtes, Michel-Ange par sa pein­­ture. Pour les alpi­­nis­­tes… — Conqué­­rants de l’inu­­tile, l’in­­ter­­rompt Steve, citant le titre d’un livre. — …c’est être le premier. — Pour mettre de l’ordre dans un monde compliqué. — Quand tu esca­­lades un sommet, le monde devient plus clair. Le sommet que tu atteins est aussi méta­­pho­­rique que physique. — Là où tous les chemins sont révé­­lés, dit Steve. — Le para­­dis est en hauteur. Les montagnes te rapprochent de Dieu. » Mais il y a aussi un côté néga­­tif, admet Dennis. « Souvent, tu fais quelque chose pour empê­­cher tes concur­­rents de le faire avant toi. C’est la plus laide de toutes les moti­­va­­tions. » Nous prenons un vol pour Sval­­bard, un groupe d’îles isolées en mer du nord entre la Norvège et le Groen­­land. Vu du ciel, c’est un paysage spec­­ta­­cu­­laire, lunaire, fait de vallées ennei­­gées et de pics inégaux, une vision tout droit sortie d’un livre pour enfants. Nous allons nous instal­­ler là, juste à côté de l’aé­­ro­­port, et attendre le Twin Otter qui doit nous dépo­­ser sur la côte nord du Groen­­land.

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Nuit polaire
Aéro­­port de Sval­­bard
Longyear, Norvège

Station Nord

C’est là que nous commençons à saisir l’éten­­due du problème de Renato. D’abord, il refuse de soule­­ver son sac à dos, et c’est Dennis qui finit par le porter. Puis il devient clair que chacun des éléments de sa tente lui sont parfai­­te­­ment étran­­gers et qu’il a besoin que quelqu’un la monte à sa place. Il remarque enfin une minus­­cule déchi­­rure dans son affreux survê­­te­­ment et l’ap­­porte à Holly avec un petit kit de couture. « Tu n’as qu’à y mettre un bout de gaffeur », lui dit-elle. Le jour suivant, Dennis l’em­­mène dans une épice­­rie dont ils ressortent char­­gés de nour­­ri­­ture en conserves. « — Mais c’est très lourd, objecte Holly. — Je lui ai montré la nour­­ri­­ture qu’il fallait, répond Dennis. Il n’en mangera pas une miette. Il ne voulait même pas y jeter un œil. » Plus tard, une télé­­con­­fé­­rence avec une employée d’un maga­­zine napo­­li­­tain. Dennis lui dit que la nour­­ri­­ture est un problème, celle de Renato pèse très lourd. Mais la femme ne veut rien entendre et il finit par tendre le télé­­phone à Holly. « Elle veut savoir, pour la nour­­ri­­ture. Ce que tu lui prépares le soir. » Holly se dérobe. « Je ne vais pas lui donner des menus ! Je prépare ce que je veux et c’est tout. »

Toutes les varia­­tions subtiles de la lumière qui marquent le passage du jour ont disparu.

Elle ne pense pas que Renato puisse s’en sortir une fois sur la banquise. Elle veut le lui dire main­­te­­nant, avant que nous n’at­­tei­­gnions Station Nord. Mais Dennis s’y oppose. « La moitié de ce que j’ai accom­­pli, je n’au­­rais pas pu le faire si je n’avais pas été accom­­pa­­gné par des gens qui ont su trou­­ver en eux-mêmes les ressources pour se dépas­­ser. Il faut lais­­ser aux gens la chance de pouvoir donner le meilleur d’eux-mêmes. » C’est aussi la première fois que nous sommes expo­­sés au jour polaire, un présent perpé­­tuel qui vous traverse comme un courant élec­­trique puisé dans le circuit primaire de l’éter­­nité. Pas besoin de manger, pas besoin de dormir, c’est le plein midi toute la jour­­née. Le soleil tourne en rond sur l’ho­­ri­­zon et ne se couche jamais. Le problème que cela pose n’est pas tant celui du sommeil que la façon dont cela distord votre notion du temps. Toutes les varia­­tions subtiles de la lumière qui marquent le passage du jour ont disparu. Les minutes s’étirent, se font visqueuses. Vous pensez qu’il est l’heure du dîner mais il est près de minuit – et il fait clair comme en plein jour. C’est peut-être la raison pour laquelle Dennis se met à rumi­­ner sur l’ex­­pé­­di­­tion rivale. Le Twin Otter est encore retardé, ce qui lui rappelle que Frank a essayé de convaincre les gars de Polog de lui donner la prio­­rité sur l’avion. Il y a aussi le souve­­nir amer de cet inci­dent, quand Peter et son équipe, pris d’ivresse des sommets, ont tenté un hold-up sur la première ascen­­sion de Hamme­­ken Point. Et cette contro­­verse sur l’île qu’ils ont décou­­verte ensemble, à la lati­­tude 83°42, bien que Peter se soit donné dans l’aven­­ture un rôle prédo­­mi­­nant dans son compte-rendu pour le Polar Times. Frank et Peter contes­­te­­ront tout cela, bien sûr, mais cela ne change rien au malaise actuel de Dennis. Imagi­­nez un peu, bapti­­ser une montagne John Denver ! S’il trouve une île, lui, il l’ap­­pel­­lera d’un nom digne, neutre – L’Île de l’Ouest, par exemple. Il a un plan secret. « S’il y a le moindre signe de leur présence lorsque nous arri­­ve­­rons, me dit-il, il faudra que nous soyons prêts à faire la course jusqu’à l’île – toi, Jeff et moi. Nous sommes les plus en forme. Nous forme­­rons une patrouille de recon­­nais­­sance et nous file­­rons devant. » Dennis nous fait peur avec cette habi­­tude qu’il a de ramas­­ser ses affaires et de s’en aller sans même véri­­fier qu’on le suit. Il fait cela dans les aéro­­ports, il l’a fait à Oslo, au presque point de nous perdre sur le chemin de la gare. Il a recom­­mencé aujourd’­­hui : lorsqu’il y a eu ce souci de dernière minute sur le nombre de personnes qui pouvaient embarquer sur le Twin Otter, il est parti à l’aé­­ro­­port et a commencé à peser ses bagages.

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Ciel arctique
À bord du Twin Otter
Crédits : Ian Burt

C’est la manière dont le décrivent les parti­­ci­­pants à l’ex­­pé­­di­­tion Top of the World. Il est obsédé, un trait de carac­­tère fasci­­nant et poétique pour un person­­nage de fiction, mais pas très rassu­­rant chez quelqu’un qui est censé vous conduire à travers les régions sauvages de l’Arc­­tique. Enfin, cepen­­dant, nous décol­­lons à bord de notre petit Twin Otter et survo­­lons champs de neige infi­­nis, pics dente­­lés, lambeaux de nuages et glaciers qui se jettent dans la mer. La neige coule comme du lait le long des crêtes grises. « Je n’ai jamais rien vu de tel », dit Steve. Trois heures plus tard, nous attei­­gnons Station Nord : vingt petit bâti­­ments vert et jaune entou­­rés de neige à perte de vue, loin au nord du Groen­­land. Les soldats danois qui vivent ici, tous jeunes et beaux, dégagent un charisme inti­­mi­­dant, avec leurs vête­­ments noirs et leurs lunettes de soleil profi­­lées qui leur donnent l’air de person­­nages sortis d’un James Bond. Ils passent le plus clair de leur temps à conduire d’énormes souf­­fleuses à neige à travers la piste d’at­­ter­­ris­­sage, ou à traî­­ner au bar de Station Nord. Nous y retrou­­vons Steve. Il vient à notre rencontre en nous parlant de la lumière noble et des montagnes qui séparent « ce qui est profane de ce qui est sacré ». Il remer­­cie Holly pour cette oppor­­tu­­nité incroyable. « — J’ai dépensé toutes mes écono­­mies pour venir jusqu’ici, dit-il. — C’est impor­­tant, d’avoir un rêve », répond-elle. Il est de plus en plus diffi­­cile d’en vouloir à Steve. Il est toujours de bonne humeur, toujours volon­­taire, ses vête­­ments sont dans un tel état d’usure qu’il fait pitié – tiens, mec, prends un peu de gaffeur. Répare-moi cette manche. Prends un peu soin de toi. « J’ai beau­­coup de travail en pers­­pec­­tive, dit-il, et cela va m’ai­­der à l’ac­­com­­plir. » Puis il retourne à son tabou­­ret de bar, le sourire jusqu’aux oreilles. « Ils refusent les pour­­boires, ils ne te laissent même pas ache­­ter ton verre ! » Le matin au réveil, Dennis écrit deux sonnets. Celui qu’il a inti­­tulé « La Vie Parfaite » démarre avec une copieuse ration d’œufs. « Je commen­­ce­­rais, habillé de plumes, par trou­­ver / Ces caquè­­te­­ments enclos dans le jardin. » Il sort de sa tente de bonne humeur. « La météo est bonne », dit-il. Steve nous rejoint avec une paire de bottes neuves. « Je me suis réveillé avec ça aux pieds », annonce-t-il. Mais Renato, lui, semble de plus en plus déso­­rienté. La nuit dernière, je lui ai demandé ce qu’il avait écrit dans son carnet, et pour toute la jour­­née il n’y avait qu’une seule phrase : « Longyear­­byen – Station Nord, 3 heures. »

Nous allons devoir marcher à travers la preuve tangible du réchauf­­fe­­ment clima­­tique.

Après le dîner, Holly et Dennis tâchent de le convaincre au moins d’es­­sayer d’al­­lé­­ger son sac. Renato retire sa chemise pour nous montrer sa bosse. « Renato scoliosi », dit-il. Il souffre aussi du talon, en silence car « Renato n’est pas mauvais comme un renard, Renato est bon. Renato n’est pas stupide, parle pas l’an­­glais. » Selon lui, Dennis et Holly lui avaient dit que ce serait facile, qu’il y arri­­ve­­rait. Les mots s’échappent de ses lèvres en gémis­­se­­ments pitoyables : « Renato a payé dix millions de lires. » « C’est la fin, Station Nord ? » « Je n’ai que ces deux jambes et elles ne peuvent plus rien pour moi. » Il trace une croix sur un morceau de papier et écrit une légende : « Renato Arrête De Mort. » Dennis et Holly secouent tris­­te­­ment la tête. « Ce n’est pas ton dos, dit Dennis. C’est dans la tête. » « Fin de l’ex­­pé­­di­­tion ? » Quelques heures plus tard, je regarde par la fenêtre et le vois trier les affaires de son sac à dos, en jeter une partie de côté.

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Fina­­le­­ment, nous embarquons dans le Twin Otter et flot­­tons à travers les nuages bas en direc­­tion de la côte. Voilà Bliss Bay ! Voilà Kaffek­­lub­­ben ! Et voici les Chiens Errants. Le pilote décrit des cercles au-dessus des îles, nous donnant large­­ment le temps de les voir. « — Il y a quelque chose ! s’ex­­clame Bob. — De la glace sale ? — C’est défi­­ni­­ti­­ve­­ment quelque chose, inter­­­vient Holly. — Ce n’est pas au nord de Kaffek­­lub­­ben. — Si. C’est une des pistes. Nous l’avons sur le GPS. — Jeff, prends-la en photo », demande Dennis. Oodaaq n’est plus là, c’est sûr, dit Dennis. La forma­­tion repé­­rée à 83°42 a égale­­ment disparu, rempla­­cée par un monti­­cule de neige. Cela laisse une seule bonne candi­­date, une traî­­née noire à 83°4037. C’est la plus grande et en appa­­rence la plus stable de toutes les îles, située à envi­­ron 800 mètres au nord de Kaffek­­lub­­ben. Malheu­­reu­­se­­ment, il y a des mares de fonte partout, ce qui n’est bon signe ni pour la planète, ni pour nous. Nous allons devoir marcher à travers la preuve tangible du réchauf­­fe­­ment clima­­tique, en priant pour que l’eau ne soit pas trop profonde.

Immaqa

Vu du ciel, il semble y avoir profu­­sion d’en­­droits pour atter­­rir, bien plats et durs entre les montagnes et la banquise. Mais quand le pilote descend vers le plus proche d’entre eux et fait pencher l’avion de sorte que la roue droite rentre en contact avec le sol, nous sommes secoués comme des pruniers. Trop caillou­­teux. Nos tenta­­tives d’at­­ter­­ris­­sage échouent l’une après l’autre. Alors nous pivo­­tons une nouvelle fois et retour­­nons vers Bliss Bay, à 18 kilo­­mètres d’ici. Dans une plaine rocailleuse avec pour seuls repères quelques panneaux rouges déla­­vés et quatre tas de pierres, l’avion finit par s’ar­­rê­­ter en brin­­gue­­ba­­lant. Nous en sortons en désordre. Bon sang qu’il fait froid ! Et quel vent ! Il doit bien souf­­fler à 60 km/h ! « Quarante », précise Jeff.

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Mer de glace
L’Arc­­tique vu par satel­­lite
Crédits : NASA/GSFC

Tout s’en­­chaîne alors très vite, le déchar­­ge­­ment des sacs et les poignées de main et les photos. Au soula­­ge­­ment de tous, Renato accepte de remon­­ter dans l’avion. Il ne discute même pas. Mais d’abord, une photo avec le drapeau italien. Et une autre avec le drapeau d’une équipe italienne de foot. Et encore une avec une médaille d’as­­pect olym­­pique, gravée au nom de l’ex­­pé­­di­­tion avec la lati­­tude. Ainsi que quelques embras­­sades choi­­sies. Il fait telle­­ment froid que Jeff est obligé de lui rappe­­ler : « Souris, Renato, souris ! » Pendant ce temps, le pilote du Twin Otter prend Steve à part. « Tu vois cette crête ? demande-t-il. C’est là que les bœufs musqués se nour­­rissent. Ils sont plus dange­­reux que les ours polaires. Ne montez pas sur cette crête. » Austère splen­­deur ! La banquise d’un côté, les montagnes couron­­nées de neige de l’autre, l’air si clair qu’il semble mettre tout le paysage à portée de la main, élimi­­nant les distances comme le jour polaire élimine le temps. Réduit à du noir, du blanc, de la roche et de la neige, le paysage touche à l’abs­­trac­­tion d’une idée, d’un prin­­cipe premier. Mais monter les tentes par un vent de 50 km/h n’a rien d’abs­­trait. Cela demande d’uti­­li­­ser des tas de pierres et d’al­­ler vite avec les piquets, et même alors, le vent peut toujours apla­­tir votre tente d’un seul coup. « Vous voyez ce brouillard blanc qui vient vers nous ? » demande Holly. Brouillard blanc ? Aïe ! Dommage que Renato n’ait pas vu ça. Soudain, ça souffle à travers le camp, à tel point qu’il nous faut tous nous réfu­­gier dans nos sacs de couchage pour attendre la fin du bliz­­zard.

Quand les Eski­­mos se parlent, il ne se regardent pas l’un l’autre. Chacun regarde par-dessus l’épaule de l’autre et surveille constam­­ment l’ho­­ri­­zon.

Tous, sauf Jeff. Jusqu’à présent, il a passé le plus clair de son temps à écrire des mails. À l’aé­­ro­­port d’Oslo, dans la file d’at­­tente des départs, il avait installé son ordi­­na­­teur sur le dessus de son chariot à bagages. À Longyear­­byen, il est long­­temps resté à profi­­ter du wifi au salon de l’hô­­tel Radis­­son. Il rentrait à cinq heures du matin et dormait toute la jour­­née. À présent, il est éton­­nam­­ment actif et s’at­­tarde dans l’en­­trée de nos tentes. « Vous ne voulez pas aller marcher quelques heures ? Qu’est-ce qu’on fait ? Et toi, Bob, tu es motivé pour une petite balade ? » Il propose de faire de la soupe pour tout le monde. Une heure plus tard, Jeff sert le dîner : thon alba­­core et pois chiches dans une sauce crémeuse. Je déclare que c’est la meilleure soupe que j’aie jamais mangée. « Ce n’est pas de la soupe. Ce ne sont que des nouilles et du thon. Tu en veux, de la soupe ? J’ai tomate, brocoli à la crème, et bouillon. » Jeff, 52 ans, n’est pas un amateur, c’est un véri­­table explo­­ra­­teur qui reste modeste à propos de ses sept sommets et garde une fasci­­na­­tion intacte pour les plus petits détails du monde physique. Soudain, je comprends les héros d’He­­ming­­way, ces hommes forts qui dissi­­mulent pudique­­ment leur bravoure derrière la civi­­lité de leurs manières. Mais voici que Jeff veut esca­­la­­der la crête. « — Combien de temps ? — Deux… Trois… Quatre heures ? — On prend un fusil ? » Non, répond-il. C’est la neige qui l’inquiète. « La neige élimine tout tes repères », dit-il. Il a prévu d’em­­por­­ter une bous­­sole. Une heure plus tard, nous nous mettons en route vers la crête. Le sol est si souple qu’il donne l’im­­pres­­sion de marcher sur une éponge, une des carac­­té­­ris­­tiques éton­­nantes de la toun­­dra arctique. Après la première crête, nous en trou­­vons une autre. Puis une autre. Et encore une autre. Le terrain, plat en appa­­rence, s’ouvre à notre approche, révé­­lant des crevasses. C’est peut-être à cause de la lumière. Il n’y a pas d’ombres, si bien que tout est étalé à plat devant vous, jusqu’à l’ho­­ri­­zon. Jeff est en extase. Il photo­­gra­­phie des fleurs, des oiseaux, des rochers, la banquise. Après qu’un lièvre arctique est passé à côté de nous, il traque l’ani­­mal pendant quarante minutes. Puis nous nous tour­­nons pour contem­­pler la vaste plaine de glace qui s’étend jusqu’au pôle Nord, à 700 kilo­­mètres d’ici. Et, là-bas, Kaffek­­lub­­ben – le bout du monde.

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Kaffek­­lub­­ben
Le bout du monde
Crédits : Jeff Shea

Le matin suivant, le vent faiblit et nous trions notre maté­­riel, râlant sur tout ce que nous allons devoir lais­­ser derrière nous, pendant que Dennis nous distrait avec des récits du temps qu’il a passé avec la troupe du Floa­­ting Lotus Magic Opera. Le spec­­tacle était écrit par un des amants d’Al­­len Gins­­berg et ils chan­­geaient de costumes à l’ap­­par­­te­­ment de Lawrence Ferlin­­ghetti. Ils ouvraient la porte à Janis Joplin. « Alan Watts diri­­geait la prière en robe blanche, six filles magni­­fiques à ses côtés. Il couchait avec toutes. » Il est excep­­tion­­nel­­le­­ment gai aujourd’­­hui. Il donne un petit laïus sur la sécu­­rité. Quand les Eski­­mos se parlent, il ne se regardent pas l’un l’autre. Chacun regarde par-dessus l’épaule de l’autre et surveille constam­­ment l’ho­­ri­­zon. « Il faut que vous appre­­niez à faire cela. Vous verrez des choses que vous n’au­­riez pas aperçues sinon. Si vous repé­­rez un rocher bizarre, obser­­vez-le, voyez s’il bouge. Et rappe­­lez-vous, il est éton­­nam­­ment facile de se perdre. » La dernière fois qu’il est parti du camp où nous nous trou­­vons, l’équipe s’est épar­­pillée et un homme a perdu le groupe. Ils l’ont retrouvé deux jours plus tard, qui déli­­rait dans sa tente. Si cela devait nous arri­­ver, l’im­­por­­tant est de garder les montagnes d’un côté et la banquise de l’autre. Mais il y a un problème. Jeff a telle­­ment de maté­­riel dans son petit monde de sacs de toile qu’il lui faudra au moins encore une demi-heure pour se prépa­­rer. « Pour des raisons de sécu­­rité, dit Dennis, il faut éviter de marcher seul. » J’ac­­cepte donc de rester avec Jeff. Nous avons une carte et un talkie-walkie, et Dennis a toute confiance en lui. « — À tout à l’heure, les gars. — Immaqa », répond Dennis. C’est un mot eskimo qui veut dire « peut-être », un mot qu’ils utilisent si souvent que cela en dit long sur leur vision du monde. Dehors, sur la banquise, vous ne savez jamais ce qui peut arri­­ver. À tout à l’heure, immaqa. Jeff passe encore deux heures à faire son sac, puis prépare un repas de pommes de terre. Enfin, nous levons le camp. Avec toutes mes affaires auxquelles s’ajoutent le canot gonflable, le double toit de la tente de Steve ainsi que le fusil supplé­­men­­taire, qui est incroya­­ble­­ment lourd, mon sac pèse au moins 30 kilos en poids réel et 35 en poids ressenti. Au bout d’une demi-heure, j’ai les jambes et le dos en compote. Arrivé à la crête suivante, j’ai un coup au moral. « Du terrain diffi­­cile, on dirait. » En contre­­bas, des ravins remplis de neige fondue, de la glace qui descend le cours de rivières à moitié gelées, d’in­­ter­­mi­­nables marais spon­­gieux où la toun­­dra émerge en d’étranges monti­­cules penta­­go­­naux qui cèdent sous les pieds. Le ciel est gris à nouveau, et le vent souffle. « Le bonheur absolu », dit Jeff.

Je vois un bloc de glace de la taille d’une mallette se diri­­ger droit sur moi.

Nous alter­­nons les marches et les pauses. On ne peut pas se repo­­ser trop long­­temps car on finit par avoir froid, mais on ne peut pas marcher trop long­­temps non plus sans se retrou­­ver en sueur. Tout se déroule bien jusqu’au moment où nous tombons en désac­­cord sur le meilleur chemin à prendre à travers un ravin parti­­cu­­liè­­re­­ment diffi­­cile. Jeff préfère prendre le chemin le plus long, pour ma part je veux couper. Nous nous sépa­­rons pour le fran­­chir. Je tombe aussi­­tôt sur le sque­­lette d’un bœuf musqué. Je ramasse le crâne et appelle Jeff. Il me crie en réponse : « C’est dange­­reux ! » Soudain, je vois des traces de bœufs musqués partout. Elles ont l’air fraîches. Je réalise que je n’ai pas de muni­­tions pour le fusil. À la première rivière, l’eau m’ar­­rive aux genoux, le courant est rapide. Les pierres du lit sont peu sûres, elles se dérobent sous mes pieds. Je vois un bloc de glace de la taille d’une mallette se diri­­ger droit sur moi. Puis nous tombons sur un ravin rempli de neige mouillée. Jeff s’y enfonce jusqu’aux genoux, alors je choi­­sis un autre chemin et y rentre jusqu’à l’aine – coincé, gelé, complè­­te­­ment inca­­pable de bouger. Mais Jeff est déjà trop loin devant pour m’en­­tendre, surtout avec ce vent. Je lui adresse les pires insultes que je connaisse, mais il conti­­nue à avan­­cer. Je dois m’en tirer seul. En appuyant mes mains et mes avant-bras sur la surface de la neige, je trouve le moyen de ramper vers l’avant, ce qui implique de rester courbé sous le poids de mon char­­ge­­ment, au-dessus de cette horrible soupe. Quand j’at­­teins la rive, je m’ef­­fondre sur mon sac à dos. Un quart d’heure plus tard, lorsque je le retrouve, Jeff est encore occupé à prendre en photo le cul d’un oiseau pourri, et je lui fais genti­­ment remarquer que, peut-être, il ne devrait pas tant s’obs­­ti­­ner à prendre en photo tous ces culs d’oi­­seaux pour­­ris. « Je t’em­­merde », répond-il. Je pense qu’il le dit genti­­ment. Après la deuxième rivière, Jeff m’at­­tend sur l’autre rive. « — C’est de quelle couleur, un bœuf musqué ? — Marron, je crois. — Tu es sûr que ce n’est pas blanc ? » Il pointe une drôle de forme blanche devant nous. « Je ne sais pas. C’est peut-être blanc. » Il sort son appa­­reil photo. « — Je vais monter là-bas et m’al­­lon­­ger. Si je reste allongé, apporte le fusil. — Le fusil ? — Et n’ou­­blie pas mon trépied, d’ac­­cord ? » Et ça conti­­nue à travers combes ennei­­gées, rivières de neige fondue, collines de graviers et vasières martiennes, dans un monde majes­­tueux et désolé, tota­­le­­ment dénué de la plus petite touche d’hu­­ma­­nité. La douleur déve­­loppe une civi­­li­­sa­­tion nouvelle dans mon dos, mes genoux et mes cuisses. Lors d’une pause, je m’ef­­fondre dans une crotte de bœuf musqué et reste là, pas assez concerné par le problème pour bouger.

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Allongé dans la toun­­dra
John Richard­­son n’en peut plus
Crédits : Jeff Shea

Je suis alors convaincu que nous sépa­­rer des autres a été une erreur terrible. Il y a tant de collines et de canyons que nous ne les trou­­ve­­rons jamais. Le talkie-walkie ne fonc­­tionne pas. Cela fait cinq heures que nous marchons. Et il n’est pas vrai­­ment récon­­for­­tant de me dire que même si on peut voir Kaffek­­lub­­ben droit devant, Jeff conti­­nue à affir­­mer que nous l’avons passée. Il est impos­­sible que nous l’ayons passée. Elle est clai­­re­­ment devant nous. « Le bonheur absolu », dit Jeff. Au bout de sept heures, je suis presque à bout. Et Kaffek­­lub­­ben est toujours devant nous. « — Nous l’avons passée, assure Jeff. — Elle est clai­­re­­ment devant », dis-je. Voilà qu’en­­fin il les aperçoit, un groupe de silhouettes minus­­cules, loin en contre­­bas. Elles semblent se réunir au niveau d’une crête sombre. Et voilà Bob qui se dirige vers nous. Avec sa cape de pluie noire et son bâton de marche, il a l’air d’un person­­nage du Seigneur des anneaux. « J’ai perdu la tente en chemin », dit-il avant de nous faire le rapport : Tout le monde est épuisé. Il a fallu dix heures pour atteindre la crête et Dennis est de mauvaise humeur parce qu’il a dû trans­­por­­ter trois sacs, un grand et deux petits, soit près de 45 kilos. Et il était inquiet de nous avoir lais­­sés derrière. Mais Steve a été parfait. Steve a battu la mesure. Bob nous quitte à la recherche de la tente, rebrous­­sant le chemin par lequel ils sont venus. Je ne pense pas à lui propo­­ser le fusil.

La forma­­tion

De la pluie, puis de la neige. Bob n’a pas pu trou­­ver la tente, si bien que Steve est main­­te­­nant mon colo­­ca­­taire. Je suis dans cet état d’épui­­se­­ment, proche du rêve éveillé, dans lequel on peut passer vingt minutes à mettre un gant, puis vingt minutes à le reti­­rer. Je rampe d’un coin à l’autre en instal­­lant ma tente. Cette nuit-là, la douleur dans mes jambes et dans mon dos me réveille régu­­liè­­re­­ment, et la lumière est toujours la même. C’est comme un film d’hor­­reur. Bob entre dans ma tente. « — T’es réveillé ? — À peu près. — Steve ? — Présent. — Quelle heure est-il ? — Onze heures et demie du matin. — Est-ce qu’il neige ? — Il fait froid, dit Bob. Glacial. »

Il n’est pas certain de pouvoir résis­­ter à ce voyage et c’est une des raisons pour lesquelles il est venu : pour voir s’il en était capable.

Nous passons la jour­­née blot­­tis sous les tentes, trop épui­­sés pour faire le moindre geste. Steve dit qu’il voudrait télé­­char­­ger le scéna­­rio de Matrix, car cela ramè­­ne­­rait le film aux symboles qui l’ont généré, les chiffres verts qui flottent à la racine, et que cela lui permet­­trait de voir « comment l’in­­for­­ma­­tion serait codée dans un medium paral­­lèle qui crée une pseudo-réalité ». Il dit qu’il aime utili­­ser du verre miroir dans les bâti­­ments qu’il conçoit car cela donne l’im­­pres­­sion qu’ils portent des lunettes de soleil. Il parle de Proust, Henry Miller et Wilhelm Reich, et il cite de travers, mais magni­­fique­­ment, cette scène de Pour qui sonne le glas dans laquelle le héros boit de l’ab­­sinthe avec un Gitan. « C’est la chemi­­née, c’est le chien à tes pieds qui t’ap­­porte le jour­­nal du same­­di… » À propos d’ab­­sin­­the… Il m’en verse une tasse et y ajoute de l’eau. Elle prend une teinte laiteuse, la même qu’elle avait pour Samuel Taylor Cole­­ridge et Arthur Rimbaud. Steve prétend qu’elle est en réalité fabriquée à partir de vers à bois et qu’elle a des vertus narco­­tiques. « — Les Frères Kara­­ma­­zov est mon roman préféré, dit-il. — À moi aussi, Les Frères Kara­­ma­­zov est mon roman préféré », renché­­ris-je. Steve compare la tente à une boîte d’or­­gone et se lance dans une confes­­sion sur certaines choses qu’il souhai­­tait parta­­ger durant ce voyage, comme les liens entre Matrix, Le Grand Inqui­­si­­teur de Dostoïevski et le canni­­ba­­lisme chez les anciennes tribus Anasazi du Nouveau Mexique – imagi­­nez un Anasazi croi­­sant un gars sur la route et se disant qu’il va peut-être lui servir de déjeu­­ner. C’est une matrice, ça, et elle est présente dans nos vies quoti­­diennes, dans notre combat pour s’oc­­troyer la part du lion. Voilà, pour lui c’est cela la clé, une des raisons pour lesquelles il est là, à s’im­­pré­­gner de cette lumière noble. « Mon rôle, en tant qu’ar­­chi­­tecte et agent de réforme sociale, est de nous empê­­cher de recons­­truire la Tour de Babel », dit-il. Il a un secret que personne d’autre ne sait, dit-il encore. Son dos est grave­­ment endom­­magé, il a connu deux accès de para­­ly­­sie partielle. Il n’est pas certain de pouvoir résis­­ter à ce voyage et c’est une des raisons pour lesquelles il est venu : pour voir s’il en était capable. Mais il s’est fait peur en marchant. Il avait trop de poids sur le dos ; et il pense que Dennis est obsédé, qu’il nous a instru­­men­­ta­­li­­sés pour finan­­cer le voyage, qu’il nous a bourré le mou avec ses histoires d’aven­­ture et de décou­­vertes. Il savait que Renato n’avait rien à faire ici. Et pourquoi les talkies-walkies n’ont-ils pas fonc­­tionné ? Et pourquoi nous sommes-nous sépa­­rés ? Et qui est Jeff ? Trop de choses vont de travers. « Il y a des ques­­tions que Dieu nous a inter­­­dit de poser », dit-il. Au dîner, Steve sort une Tuborg. Alors que nous autres portions sa maudite tente, après toutes ces conne­­ries sur ses problèmes de dos, il se prome­­nait avec un pack de six ! Connard ! « Mais c’est telle­­ment cool d’avoir de la bière dans un endroit pareil », se défend-il.

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Jusqu’au bout du monde
Steve Kabala progresse dans l’eau glacée
Crédits : Jeff Shea

Au moins, il est de bonne humeur. Main­­te­­nant, c’est Bob qui est inquiet à propos de Dennis. Il pense que ce dernier essaye de prou­­ver qu’il est toujours dans le coup mais qu’il est en train de se rendre compte qu’il a vieilli ; et puis son sac est trop lourd, et se sépa­­rer a clai­­re­­ment été une erreur. Steve, lui, a changé d’avis, semble-t-il. « Dennis aime l’idée que chaque pas qu’il fait vers le nord le rapproche de la pureté abso­­lue. Ça me plaît beau­­coup. Je pensais qu’il n’y avait que les jeunes pour se lais­­ser envoû­­ter comme ça. » Il prend une gorgée de Tuborg et hoche la tête. « Il est génial, mais il est pas mal cintré. » De drôles de choses se passent cette nuit-là. Dennis se lève à une heure du matin en disant que la météo est bonne, allons-y. Nous le persua­­dons d’at­­tendre au moins jusqu’à 5 heures. Puis Jeff se réveille et déclare qu’il retourne au camp de base cher­­cher son télé­objec­­tif et sa tente, ce qui signi­­fie pour nous une autre jour­­née d’at­­tente avant de nous enga­­ger sur la banquise. Cela n’a aucun sens mais nous sommes dans le rêve perma­nent du jour polaire et personne ne songe à discu­­ter. Cette nuit-là, le Twin Otter appa­­raît et bour­­donne autour de Kaffek­­lub­­ben. « C’est forcé­­ment Frank ou Peter », dit Bob. S’en­­suit un colloque à tue-tête, d’une tente à l’autre. « Si c’est Frank, pense Bob, nous n’al­­lons proba­­ble­­ment pas tarder à y aller. » Steve dort sans prêter la moindre atten­­tion à tout cela, retiré du monde. « Il va falloir le lais­­ser », dit Bob. Cepen­­dant, l’avion s’éloigne. À l’heure qu’il est, Jeff est parti depuis seize heures. Je marche à sa rencontre vers la crête noire. Au bout de dix minutes, bien que le sol semble parfai­­te­­ment plat, j’ai complè­­te­­ment perdu de vue le campe­­ment. Comment va-t-il bien pouvoir nous retrou­­ver ? Quand je reviens, Dennis est réveillé dans sa tente. « Je crois que nous devrions nous lever tôt et marcher six kilo­­mètres vers l’ouest, dit-il. Il se peut que nous retrou­­vions Jeff installé là-bas. Sinon, nous passons une jour­­née sur la banquise et reve­­nons ici. S’il n’y a toujours aucun signe de lui, il nous faudra rebrous­­ser chemin. » Et les Chiens Errants ? « On peut au moins en faire une », répond-il. Dehors, le paysage est telle­­ment sublime et désolé à la fois que je commence à penser que les deux sont liés. Peut-être que la splen­­deur néces­­site d’ôter toutes les choses ordi­­naires qui font qu’un paysage n’est que beau. Il ne faut pas que ce soit trop commode ou confor­­table. Il ne faut pas que ce soit trop humain. Il faut que ce soit hostile. Il faut le méri­­ter. Nous réali­­sons que Jeff a un télé­­phone satel­­lite et que l’autre est resté au camp de base, si bien que nous n’avons aucun moyen de contac­­ter le monde exté­­rieur. Dennis ordonne : « Allu­­mez le réchaud. » Il est 5 h 30. Jeff est rentré à minuit, retardé par une session photo de cinq heures avec un trou­­peau de bœufs musqués. « On prend le petit déjeu­­ner et on y va. » Je suis obligé de secouer Steve violem­­ment, mais il finit par se réveiller en parlant de Mormons et de caisses de homards. Il fait gris et froid, il y a du vent, mais enfin nous allons sortir sur la banquise. Holly a dans son sac des habits de rechange, de la nour­­ri­­ture et du maté­­riel médi­­cal. Dennis porte un canot pneu­­ma­­tique et un fusil. Jeff a son équi­­pe­­ment photo et un réchaud. J’ai l’autre canot et un fusil.

~

La rivière, qui avait l’air si effrayante, se révèle facile à fran­­chir. Une neige légère se met à tomber mais, de cela, nous avons l’ha­­bi­­tude. Dennis décrète que nous conti­­nue­­rons tant que cela n’em­­pi­­rera pas. Nous nous arrê­­tons pour nous repo­­ser toutes les quarante-cinq minutes. À 10 h 15, nous sortons le GPS. « — Nous sommes à la longi­­tude 31°592, annonce Holly. — Il faut atteindre 31°11 », dit Dennis. Nous marchons. Vingt minutes plus tard, Holly revé­­ri­­fie le GPS. « Ça dit 31°10. » Nous progres­­sons en direc­­tion de l’île que Dennis a repé­­rée depuis l’avion, celle qui est à la lati­­tude 83°4037 – huit cents mètres au-delà de Kaffek­­lub­­ben. Nous nous arrê­­tons et mangeons un morceau pour nous ragaillar­­dir, et Dennis raconte comment il a trouvé le nom de ce groupe d’îles lors d’une confé­­rence à Paris, essayant de rendre l’idée qu’elles bougent de ci-de là, à la merci des glaciers : chiens errants. « Et les gens qui viennent ici sont des chiens errants, eux aussi », dit Steve. Mais Dennis n’écoute pas. Il a le regard perdu au loin sur la banquise. « Nous sommes suffi­­sam­­ment près, annonce-t-il. D’ici, nous allons pouvoir nous enga­­ger sur la banquise. » Il nettoie le canon de son fusil avec une allu­­mette.

Cela fait presque quatre heures que nous sommes dans le froid, la neige et la peur constante de glis­­ser dans une mare de fonte.

La banquise est dense et craquante sur les deux cents premiers mètres. Puis nous commençons à rencon­­trer les mares de fonte. Le bleu est encore plus hallu­­ci­­nant ici, parmi les monti­­cules de neige sculp­­tée par le vent qui ressemblent à des gâteaux de mariage. C’est vrai­­ment un autre monde, étrange et gran­­diose. Mais il n’est pas plat. Il y a des collines, des ponts, des crêtes aux lignes élégantes. Cela pour­­rait être un dessin du Dr Seuss. Nos cram­­pons mordent merveilleu­­se­­ment dans la glace. Mais parfois, les pentes sont raides et le fond inégal, si bien que nous avançons avec un luxe de précau­­tions, testant la glace devant nous avec nos piolets. Nous appre­­nons à lire les nuances de bleu. Les zones blanches sont plus sûres. Parfois, on a l’im­­pres­­sion très nette de marcher sur des nuages. Nous sommes aussi bien conscients que se mouiller serait catas­­tro­­phique. Avec un facteur vent à dix degrés, l’hy­­po­­ther­­mie survien­­drait rapi­­de­­ment. Chaque glis­­sade des cram­­pons provoque une décharge de panique. Et Dennis conti­­nue à avan­­cer. Il regarde rare­­ment en arrière. Holly lui demande de ralen­­tir, de nous guider à travers les mares ou au moins de véri­­fier que nous les passons, mais il semble être inca­­pable de se contrô­­ler. Comme disait Steve, il semble sous l’em­­prise d’un envoû­­te­­ment. C’est une vision rare et extra­­or­­di­­naire, belle et effrayante : l’his­­toire de l’ex­­plo­­ra­­tion polaire incar­­née dans cet homme aux cheveux blancs. Deux heures plus tard, il se remet à neiger. La côte n’est plus qu’une étroite ligne noire. À chaque fois que je sors d’une mare de fonte bleue, la neige paraît rose. Le monde entier est bleu, blanc et rose, avec une étroite ligne noire par là-bas. « Nous sommes à peu près à mi-chemin », dit Dennis. Les cram­­pons de Bob commencent à se décro­­cher de sa chaus­­sure droite. Il y manque un rivet. Nous embal­­lons son pied dans du gaffeur et repre­­nons la route. Encore une heure, encore un coup d’œil au GPS. Nous sommes main­­te­­nant à 83°4030. « Nous avançons bien, estime Dennis. L’im­­por­­tant, c’est de ne pas tomber dans une mare. » Cela fait presque quatre heures que nous sommes dans le froid, la neige et la peur constante de glis­­ser dans une mare de fonte. Nous commençons à fati­­guer. En géné­­ral, c’est la que les choses ont tendance à se gâter. C’est alors que Dennis aperçoit la « forma­­tion », comme il l’ap­­pelle, un tout petit filet noir sur la vaste éten­­due blanche. C’est là-dessus que le monde se termine, non sur des falaises ou des tour­­billons géants, mais sur une dernière petite tache, un point final déposé sur le globe. En réalité, le bout du monde est tout autour de nous, dans ce grand néant de glace et de neige, aussi infini et indif­­fé­rent que le cosmos. C’est là que les choses prennent un tour étrange. Jeff a sorti son télé­objec­­tif pour immor­­ta­­li­­ser chaque pas en avant, mais Bob, lui, veut conti­­nuer à avan­­cer. « Bob, attends ! » Il nous ignore. « Bob, attends-nous donc ! » Dans la préci­­pi­­ta­­tion, je me casse sale­­ment la figure. « John, ça va ? » C’est Dennis qui me regarde dans les yeux.

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Dennis Schmitt pose le pied sur l’île
Chien Errant Ouest
Crédits : Jeff Shea

Soudain, cela paraît complè­­te­­ment dément, tous ces efforts pour conqué­­rir un tas de gravier ; un parfait exemple du genre de folies qui sont à l’ori­­gine même du réchauf­­fe­­ment clima­­tique. Pour­­tant tout s’em­­boîte comme les pièces d’un puzzle, des boîtes de conserve de Renato à l’ab­­sinthe de Steve en passant par les retards dus aux constantes flâne­­ries de Jeff. Holly guette les lions et les aigles. Je prends des notes. Dennis attrape ses sacs et s’éloigne sans regar­­der en arrière. Nous sommes tous des chiens errants, en équi­­libre sur la ligne qui sépare ce qui est profane de ce qui est sacré. Nous sommes tous venus ici cher­­cher quelque chose, parta­­ger quelque chose, empê­­cher les autres d’ar­­ri­­ver les premiers. Nous voilà à nouveau tous en mouve­­ment : Bob cède le passage, Jeff se tient du côté est, tout le monde est prêt ; et Dennis pose un pied sur le gravier, le premier homme sur une île qui ne figure sur aucune carte et qui subsis­­tera peut-être dix ans ou un siècle. Une île flam­­bant neuve d’une centaine de mètres de long, huit cent mètres après l’ex­­tré­­mité offi­­cielle du monde. Dennis étend le bras. « Holly, viens. » Elle se hâte vers lui le long d’une crête de glace. « Il s’est même rappelé de moi ! » Holly baptise l’île « Chien Errant Ouest ».


Traduit de l’an­­glais par Matthieu Perissé d’après l’ar­­ticle « Jour­­ney to the End of the Earth », paru dans Esquire. Couver­­ture : Marcheurs de l’Arc­­tique, par Kitty Terwol­­beck.

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