par John Temple | 6 octobre 2016

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Entre deux mondes

Après ça, mon cerveau n’en pouvait plus. Ces deux heures à tenter de penser en français m’avaient épuisé. J’étais embar­­rassé de ne pas pouvoir répé­­ter à Bozsi le moindre mot que mes parents auraient dit sur elle. S’ils l’avaient fait, j’étais inca­­pable de m’en souve­­nir. Je n’avais même pas compris que le docteur était avec sa femme dans la cave. Mais je n’avais pas le cœur de lui dire. En lui parlant, je compre­­nais à quel point ils avaient dû être proches et je ne voulais pas la bles­­ser. J’étais abasourdi par ce qu’il venait de se passer. Non seule­­ment j’avais trouvé quelqu’un qui avait été avec mes parents dans la cave, mais elle avait écrit un livre à ce sujet. Je n’en reve­­nais pas. Malheu­­reu­­se­­ment, je ne parve­­nais pas à me débar­­ras­­ser de la tris­­tesse de ne pas pouvoir parta­­ger la nouvelle avec mes parents. Le docteur n’était pas mort dans le chaos de la guerre. Il était rentré chez lui sain et sauf, après s’être échappé de Hongrie. Sa veuve était toujours en vie. Ils avaient eu trois fils et quatre petits-enfants. Mes parents avaient eu deux fils et six petits-enfants.


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Buda­­pest avant la guerre

Lorsque le livre est arrivé d’Eu­­rope, j’ai vu pour la première fois la vie de mes parents de l’ex­­té­­rieur. C’était comme de regar­­der un film en langue origi­­nale et sans sous-titres. Un film tragique et effrayant dans lequel ma mère et mon père jouaient un rôle impor­­tant. De leur part, j’avais entendu des bribes de ce que c’était que de vivre sous l’oc­­cu­­pa­­tion des troupes alle­­mandes. Mais jamais d’his­­toire cohé­­rente, avec un début et une fin. J’avais tenté de me l’ima­­gi­­ner, mais je ne compre­­nais pas comment mes parents avaient survécu. Jusqu’à ce livre.

« Nous avons entendu un bruit au-dessus de nos têtes. C’était le son de bottes, et bien­­tôt le son de nombreuses bottes. Nous n’avons pas eu le temps de nous deman­­der s’il s’agis­­sait de bottes alle­­mandes, russes ou hongroises avant d’en­­tendre des pas dans l’es­­ca­­lier qui descen­­dait à la cave. Un soldat alle­­mand entra avec fracas, mitrailleuse à la main, aussi surpris de nous voir tous les mains en l’air que nous l’étions de le voir là. »

J’étais là, avec mes parents, près de dix ans avant ma nais­­sance. C’était terri­­fiant. Leur admi­­ra­­tion envers le Dr Lanussé m’est appa­­rue plus compré­­hen­­sible que jamais. Il sauva leurs vies ce jour-là. Il dit à l’of­­fi­­cier alle­­mand en charge des troupes postées dans la maison que s’il faisait le moindre mal aux réfu­­giés qui l’ac­­com­­pa­­gnaient, il refu­­se­­rait de soigner ses soldats bles­­sés. Dans son livre, Bozsi écrit de son mari :

« Il n’était pas animé par la haine. Soigner les bles­­sés était sa véri­­table voca­­tion, et il avait une vision très huma­­niste de sa respon­­sa­­bi­­lité de méde­­cin. Dans ces circons­­tances, notre survie dépen­­dait de l’exer­­cice de cette respon­­sa­­bi­­lité. »

Elle décrit égale­­ment les condi­­tions dans lesquelles ils vivaient :

« Nous nous sommes retrou­­vés pris au piège des échanges de tirs constants entre nos Alle­­mands et les Russes, dans un chaos de siffle­­ments suivis d’ex­­plo­­sions et de vibra­­tions. Une pluie de balles crachées par les mitraillettes s’abat­­tit sur notre maison. Personne n’osait prédire combien de temps elle tien­­drait debout. »

Le reste de la troupe s’est aven­­tu­­rée sur la rivière gelée, mais mes parents ont refusé de suivre.

Elle dépeint aussi la person­­na­­lité et le carac­­tère de mes parents. J’ai pu savoir comment les autres les voyaient, et plus seule­­ment comme ils se voyaient eux-mêmes :

« Paul [le pseu­­do­­nyme qu’elle utilise pour mon père], un déser­­teur de l’ar­­mée hongroise comme tous ceux qui refu­­saient de se battre aux côtés des nazis, se cachait dans sa maison avec Kati [le pseu­­do­­nyme qu’elle utilise pour ma mère], sa fian­­cée juive, une jeune femme adorable aux cheveux bruns et aux yeux clairs qui avait deux ans de plus que moi. Elle était aimable, intel­­li­­gente et vive, folle amou­­reuse de Paul, et bien que nous venions du même milieu social, elle avait infi­­ni­­ment moins peur que moi et ne se plai­­gnait jamais. »

J’ai trouvé amusant qu’elle décrive l’ob­­ses­­sion qu’a­­vait mon père, à l’époque déjà, de prendre soin des choses auxquelles il tenait. J’en avais souvent fait l’ex­­pé­­rience quand j’étais enfant. Il voulait toujours que le jour­­nal du soir soit plié d’une certaine manière quand il rentrait à la maison après le travail.

« Paul monta coura­­geu­­se­­ment au premier étage pour rassem­­bler toutes les bougies qu’il pouvait trou­­ver. Il rapporta égale­­ment un magni­­fique candé­­labre d’argent. Désor­­mais, notre sombre tanière scin­­tillait grâce à ses reflets. Paul était très atta­­ché à son mobi­­lier, et il aurait adoré descendre le fauteuil ancien signé par son créa­­teur, qu’il aimait tant. Il devrait pour­­tant s’en passer car nous n’avions plus de place pour l’ac­­cueillir. »

Son livre m’a égale­­ment permis de mieux comprendre la raison pour laquelle mes grands-parents avaient fui Buda­­pest.

« Les parents de Paul, qui avaient pris des leçons de français avec mon mari avant leur départ, avaient trouvé refuge en Suisse. Ils étaient riches, catho­­liques et aryens, et comme beau­­coup d’autres ils avaient fui la venue des Russes après avoir placé leur maison sous la protec­­tion de la léga­­tion française. La plupart des Hongrois gardaient un souve­­nir si terrible de l’an­­née passée sous le régime commu­­niste de Béla Kun après la guerre 1914–1918 qu’ils redou­­taient l’oc­­cu­­pa­­tion des Russes plus encore que celle des Alle­­mands. »

Mes parents m’ont raconté que mon grand-père avait essayé d’ap­­prendre le français en Hongrie. Cela faisait sens, car sa propre mère était française et venait de Colmar. L’épi­­taphe sur sa tombe à Vienne est écrite en français. Je ne savais pas qu’il avait placé sa maison sous la protec­­tion des diplo­­mates français, ni ce que cela pouvait vouloir dire. Mais il y a un tas de choses que j’ignore au sujet de ce qu’il a fait, parti­­cu­­liè­­re­­ment pour proté­­ger sa femme. Je n’ai pas été surpris du fait que Bozsi décrive mes grands-parents comme des gens riches. Elle ne les rencon­­tra jamais, mais elle vécut dans leur maison. Je ne sais toujours pas comment ils ont pu construire une villa à Buda­­pest pendant la guerre. En revanche, j’ai été surpris de voir qu’elle ne savait pas que ma grand-mère était juive. Ses deux parents étaient juifs, bien que mon arrière-grand-mère lais­­sât tomber la reli­­gion quelques années après que sa fille – ma grand-mère – fût née. Le certi­­fi­­cat de nais­­sance de ma grand-mère, que j’ai retrouvé en ligne, prove­­nait de la commu­­nauté juive de Vienne.

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Les ponts détruits de Buda­­pest

Le livre et nos conver­­sa­­tions sur Skype ont levé le voile sur la tragé­­die que fut la guerre pour mes parents. D’abord, il y eut les jours de la fin de l’au­­tomne, avant que les bombes ne commencent à tomber, durant lesquels ils vivaient à l’étage et buvaient le cham­­pagne que mes grands-parents avaient aban­­donné derrière eux. Ils mangeaient du foie gras et des pommes de terre venus des réserves que mes grands-parents avaient entas­­sées dans leur cave. Il y avait un grand piano dans le salon. Diffi­­cile d’ima­­gi­­ner un tel confort à une époque où le parti fasciste hongrois avait pris le pouvoir et assas­­si­­nait les juifs sur les bords du Danube. Puis le Dr Lanussé et Bozsi, mon père et ma mère, un cuisi­­nier, un jardi­­nier – qui avait lui aussi déserté l’ar­­mée hongroise – et sa femme se cachèrent tous dans une cave de 10 m², avec les Alle­­mands au-dessus d’eux sous les feux des soldats russes. Ils n’avaient pas d’eau, à part la neige fondue. La nour­­ri­­ture manquait. Le froid était mordant. Jusqu’à leur terri­­fiant face-à-face avec leurs libé­­ra­­teurs et l’em­­pri­­son­­ne­­ment de mon père et du Dr Lanussé par les Russes. J’ai appris que mon père avait rendu la pareille au Dr Lanussé en lui sauvant la vie à son tour.

Après que les Russes l’eurent relâ­­ché, le docteur retourna auprès de Bozsi et de ma mère, puis trouva le moyen de déli­­vrer son ami méde­­cin de la garde des Russes. Une simple page écrite en russe, pliée en quatre et enru­­ban­­née soigneu­­se­­ment. Je l’ai décou­­verte en fouillant les papiers de ma mère après sa mort. Il ne me l’avait jamais montrée. Elle était signée par un offi­­cier français du Comité de l’ar­­mée française Charles de Gaulle à Buda­­pest et avait été scel­­lée le 19 février 1945, six jours après la fin de la bataille de Buda­­pest. Elle disait que mon père avait « rendu un grand service aux prison­­niers de guerre français en Alle­­magne et en Hongrie, parti­­cu­­liè­­re­­ment alors qu’ils étaient recher­­chés par les fascistes hongrois ». L’au­­teur remer­­ciait mon père et deman­­dait que lui fut octroyée la « liberté de mouve­­ment ». Sur Skype, Bozsi m’a raconté comment mes parents et eux s’étaient dit au revoir. Bozsi, son mari et trois autres évadés français tentèrent de fran­­chir le Danube en marchant sur la glace sépa­­rant Buda de Pest, où un ami hongrois de son père avait fondé ce qu’il appe­­lait le Comité de rassem­­ble­­ment du Géné­­ral de Gaulle. Tous les ponts sur le fleuve avaient été détruits. La glace menaçait de céder et la nuit tombait. Mon père ne voulait pas risquer la traver­­sée. Il avait peur. Le reste de la troupe s’aven­­tura sur la rivière gelée, mais mes parents refu­­sèrent de les suivre. Ils restèrent sur la rive et firent demi-tour pour retour­­ner dans les ruines de la maison des parents de mon père, voir ce qu’ils pouvaient sauver des décombres.

Les deux couples ne se revirent plus jamais. Après qu’un pont flot­­tant fut installé, mes parents suivirent leurs amis en traver­­sant le fleuve qui divise la ville. Ils pous­­saient un chariot rempli des quelques petites choses qu’ils avaient pu sauver de la maison de ses parents. Mon père m’a raconté qu’ils étaient allés dans l’an­­cien bureau de son père, qui compor­­tait une salle d’eau qui avait encore l’eau courante. Ils s’y établirent jusqu’au début de l’an­­née 1946, où ils quit­­tèrent le pays cachés dans des barils d’es­­sence vides. Ils avaient payé un chauf­­feur de camion russe pour les conduire jusqu’à Vienne. Leur destin était suspendu au-dessus d’un abîme d’in­­cer­­ti­­tude. Ils avaient peur qu’il les dénonce auprès des auto­­ri­­tés russes en Hongrie, et peur que les conver­­sa­­tions qu’ils enten­­daient en russe – une langue qu’ils ne compre­­naient pas – ne signent leur arrêt de mort. Jusqu’à ce qu’il les dépose enfin dans la ville natale de mon père. Ils étaient libres.

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Les survi­­vants de la cave ont presque tous traversé le Danube gelé pour s’en sortir

Bozsi et Henri ont cru que mes parents y étaient restés. Ils n’ont jamais songé à les recher­­cher sur la côte ouest du Canada. Mes parents pensaient de leur côté qu’Henri et Bozsi avaient été tués. Le fait de ne pas les avoir retrou­­vés à Bordeaux a renforcé leur certi­­tude qu’ils n’y étaient jamais reve­­nus. Mais il n’était pas trop tard pour moi. Sur une période de quelques mois, Bozsi et moi avons parlé sur Skype tous les dimanches matins. J’ai eu besoin de lui parler de ce qui, pour moi, était l’évé­­ne­­ment le plus terrible du livre. Quelque chose dont mes parents ne m’avaient jamais parlé et que Bozsi n’évoquait qu’à demi-mot. Ma mère avait été violée. Cela s’était passé après qu’ils avaient été conduits de la cave jusqu’à une maison que les Russes utili­­saient comme base. Bozsi écrit :

« En milieu d’après-midi, trois Russes en uniforme – dont l’un d’eux était offi­­cier – ont fait irrup­­tion dans la maison et ont emporté la pauvre Kati avec eux… Elle est reve­­nue plusieurs heures plus tard, l’air hagard, ses vête­­ments déchi­­rés. Terri­­ble­­ment confuse, elle ne pouvait dire où, combien et comment. Elle se rappe­­lait seule­­ment du canon froid d’une arme pressé contre son ventre alors qu’elle se débat­­tait pour leur échap­­per. Nous nous sommes enfer­­mées toutes les deux dans la salle de bain, et je l’ai aidée à se laver avec de la neige. »

Ce n’était pas ce que ma mère m’avait raconté. Elle disait que les soldats russes l’avaient fait danser avec eux et boire de l’al­­cool – une scène macabre. Elle m’avait dit qu’elle s’était forcée à vomir pour les repous­­ser et que les soldats l’avaient lais­­sée tranquille. Elle était sauve. C’est ce qu’elle m’avait raconté, les rares fois où nous en avions parlé. Se pouvait-il que Bozsi ait tort ? Se pouvait-il qu’elle eût pensé que ma mère avait été violée à cause de l’état dans lequel elle était reve­­nue et de son air perdu ? La situa­­tion que ma mère m’avait décrite était suffi­­sam­­ment affreuse. Mais il était diffi­­cile de croire que Bozsi pouvait s’être trom­­pée, après tout le temps qu’elles avaient passé ensemble et sachant combien elles étaient intimes. Elles avaient survécu à ces épreuves ensemble.

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Après la guerre, l’oc­­cu­­pa­­tion sovié­­tique en Hongrie

Je n’ai pas pu me convaincre qu’elle s’était trom­­pée. Sur Skype, elle m’a raconté comment mon père et son mari avaient réagi en appre­­nant ce qui était arrivé. Combien ils se sentaient faibles et impuis­­sants. Elle est allée jusqu’à chan­­ger le nom de ma mère dans le livre car elle ne savait pas ce qu’elle était deve­­nue, si elle était morte ou vivante, et elle ne voulait pas risquer de la bles­­ser avec cette révé­­la­­tion. J’au­­rais voulu que ma mère trouve la force de me confier son malheur. Je me demande à quoi aurait ressem­­blé notre rela­­tion si mes parents n’avaient pas eu tant de secrets. À la maison, taire les événe­­ments diffi­­ciles était normal. Ainsi, ils ne pouvaient plus faire de mal à quiconque, ni déran­­ger le présent qu’ils avaient soigneu­­se­­ment construit. Le viol était le secret de mes parents, une douleur profonde qui les unis­­sait l’un à l’autre. Le livre de Bozsi est devenu la colonne verté­­brale de nos conver­­sa­­tions Skype, mais elle aussi avait beau­­coup de ques­­tions à me poser. Elle m’a demandé plusieurs fois pourquoi je ne parlais ni hongrois, ni alle­­mand. La réponse était simple, bien que diffi­­cile à comprendre. L’al­­le­­mand était une langue très impo­­pu­­laire au Canada au début des années 1950 – c’était la langue de l’en­­nemi.

Quant au hongrois, c’était la langue secrète de mes parents, celle qu’ils utili­­saient pour ne parler qu’entre eux. Ils voulaient que mon frère et moi deve­­nions de vrais Cana­­diens. C’est-à-dire qu’on parle anglais. Je lui ai demandé comment elle avait fait la connais­­sance de mes parents et ce qu’elle se rappe­­lait d’eux. Pour nos réunions biheb­­do­­ma­­daires, je prépa­­rais à l’avance des réponses aux ques­­tions qu’elle pour­­rait me poser sur mes parents, sur leur vie au Canada et notre famille. Je les impri­­mais pour qu’elles soient prêtes. Bozsi souffre de dégé­­né­­res­­cence macu­­laire, il est donc diffi­­cile pour elle de lire du texte sur l’écran. J’ai enre­­gis­­tré une brève histoire de notre famille après 1945 et lui ai envoyé le fichier audio. Lorsque nous parlions, j’avais l’écran Skype sur mon ordi­­na­­teur portable et une fenêtre Google Trans­­late ouverte sur un écran séparé, afin de pouvoir taper rapi­­de­­ment quelque chose que je voulais expliquer. Durant mon enfance à Vancou­­ver, mes parents ne m’ont rien appris de notre histoire juive. Bozsi non plus n’a jamais raconté son histoire à ses trois fils. De la même manière que mon père tenait à ce que cette histoire reste enter­­rée – pour épar­­gner à ses fils la souf­­france qu’a­­vaient vécu les géné­­ra­­tions précé­­dentes, disait-il –, le Dr Lanussé insis­­tait pour que Bozsi garde secrètes ses racines juives.

Plus nous parlions, plus j’étais certain qu’il me fallait rencon­­trer Bozsi en personne.

Ce n’est que le jour où l’un de ses fils est rentré de l’école en lui disant qu’il préfé­­rait encore s’as­­seoir auprès d’un garçon noir plutôt que d’un juif qu’elle a dit à son mari qu’il devait leur dire. Le racisme et l’an­­ti­­sé­­mi­­tisme la conster­­naient, et l’at­­ti­­tude de son fils l’a frap­­pée en plein cœur. « Si tu ne leur dis pas immé­­dia­­te­­ment que je suis juive, je pars, je retourne auprès de ma famille en Suisse », lui a-t-elle dit. Bozsi avait des cousins en Suisse qui l’ont aidé après la guerre. Je lui ai demandé comment ses fils avaient réagi. Elle m’a regardé avec une expres­­sion indé­­chif­­frable et m’a répondu qu’il s’est avéré qu’ils avaient deviné. Un fait simi­­laire s’est produit dans ma propre famille, au sein de laquelle mon père, lui aussi, ne voulait pas parler de son ascen­­dance juive. Un jour, mon frère est rentré de l’école et a parlé d’un étudiant juif en des termes insul­­tants. Ma mère s’est mise en colère et s’est sentie obli­­gée de lui dire que ce qu’il avait dit était inac­­cep­­table.

C’est ce jour-là qu’elle a dit à mon frère pour la première fois que des membres de sa propre famille étaient juifs. Je ne m’en rappelle pas. Je ne me rappelle pas non plus en avoir entendu parler quand c’est arrivé. Mon frère ne s’en souvient pas non plus. Ce sont mes parents qui me l’ont raconté plus tard, lorsque je les ai mis face à la décou­­verte que j’avais faite, adoles­cent. Je leur ai dit tout de go que j’étais juif. Même si les parents de ma mère s’ap­­pe­­laient Stein et qu’ils ont ouvert un deli­­ca­­tes­­sen lorsqu’ils ont émigré en Hongrie en 1955, je ne m’étais pas plongé dans la généa­­lo­­gie de ma famille avant qu’une personne exté­­rieure ne m’en parle. Mes paroles ont mis mes parents en colère. Ils ne voulaient pas que nous soyons anti­­sé­­mites, mais ils ne voulaient pas non plus que nous soyons juifs. « C’est incroyable », m’a dit Bozsi. « C’est la même chose. » Elle m’a dit combien il avait été diffi­­cile pour elle d’émi­­grer en France et elle voulait savoir ce qu’il en était pour mes parents au Canada. Elle ne s’était pas sentie accep­­tée. Elle ne se sentait ni française, ni hongroise, ni catho­­lique, ni juive. Le senti­­ment m’était fami­­lier. Mes parents avaient beau être fiers d’être cana­­diens, ils n’étaient pas comme leurs amis. Dès que nous passions la fron­­tière pour nous rendre aux États-Unis, à notre retour au Canada – et ce même quand ils tendaient leurs papiers cana­­diens –, on leur deman­­dait : « D’où venez-vous vrai­­ment ? » Ils étaient cana­­diens mais parlaient avec de forts accents autri­­chien et hongrois. J’étais moi-même né au Canada, mais en primaire mes ensei­­gnants m’avaient envoyé voir un ortho­­pho­­niste car j’avais hérité de la pronon­­cia­­tion de mes parents. Vancou­­ver était le termi­­nus de la ligne, au Canada, et contrai­­re­­ment à des villes plus grandes comme Montréal et Toronto, il y avait eu peu d’im­­mi­­grés d’après-guerre. Mes parents faisaient tout pour ne pas se faire remarquer. Lorsqu’ils ont fait ajou­­ter une salle de bain à notre maison pour accueillir les parents de ma mère, une famille cana­­dienne de l’autre côté de la rue s’en est plaint aux auto­­ri­­tés. Ils crai­­gnaient que nous ne chan­­gions l’ap­­pa­­rence du quar­­tier en trans­­for­­mant notre demeure en maison d’hôtes.

Cover page of original manuscript showing original title of book
Le titre initial du livre de Boszi
Crédits : John Temple

Malgré la haine qu’elles avaient subie en Hongrie, Bozsi et ma mère avaient toujours de l’af­­fec­­tion pour leur pays natal. Dans sa maison, Bozsi s’est entou­­rée de petites choses qui venaient de Hongrie, tout comme ma mère. Elle m’a confié qu’elle soute­­nait l’équipe hongroise quand celle-ci affron­­tait la France. Elle vivait entre deux mondes, un concept dont elle a fait le thème de son livre. Son titre initial était Tu seras une chauve-souris, ma fille. C’est ce dont l’avait prévenu son rabbin à Buda­­pest lorsqu’elle était venue lui dire qu’elle voulait se conver­­tir au catho­­li­­cisme. Il enten­­dait par là qu’elle serait pareille à une chauve-souris, ni oiseau ni souris, ou dans son cas, ni catho­­lique ni juive. Plus nous parlions, plus j’étais certain qu’il me fallait rencon­­trer Bozsi en personne. Mais j’avais un peu d’ap­­pré­­hen­­sion. Qu’é­­tais-je en train de faire ? Que pouvais-je espé­­rer en rencon­­trant une vieille dame de 93 ans ? Aurions-nous quoi que ce soit en commun après 70 ans passés sans aucun contact ? Cela m’ai­­de­­rait-il vrai­­ment à mieux comprendre ce que mes parents avaient vécu avant de repar­­tir de zéro ? À mieux les connaître ? Je n’en savais rien, mais j’avais envie de le décou­­vrir. Alors nous y sommes allés.

L’élé­­phant

On ne sait jamais où nous conduira une piste. Mais dans ce cas précis, elle nous a conduit Judith et moi à 9 000 kilo­­mètres par-delà l’océan, un vol de près de 11 heures de San Fran­­cisco à Paris. Quelques jours plus tard, Natha­­lie nous a rejoints après un voyage en train de 600 km de Paris à Bordeaux. Après être allés cher­­cher notre fille Hannah à la gare de Bordeaux, nous avons roulé le long de la côte Atlan­­tique sur près de 150 km jusqu’à la cité balnéaire de Royan. Tous les quatre, nous avons emprunté l’au­­to­­route filant à travers les forêts de pins et les vignobles, avant de suivre une route de campagne étroite, bordée de maisons en pierre et d’églises médié­­vales à chaque village, dans lesquels régnait un silence de mort en ce samedi soir. Alors que je condui­­sais, je songeais à quel point une quête, la recherche d’une réponse peut ouvrir des portes dont on ne soupçon­­nait même pas l’exis­­tence. Je n’avais jamais imaginé que tenter de décou­­vrir ce qui était arrivé au Dr Lanussé mène­­rait à quoi que ce soit d’autre qu’une réponse franche : soit il était rentré chez lui, soit il n’était jamais revenu. Mais ma quête d’une réponse s’est animée et a suivi son propre chemin. Je ne pouvais plus l’ar­­rê­­ter. Royan, stra­­té­­gique­­ment située à l’em­­bou­­chure de l’es­­tuaire de la Gironde, est une ville blanche. Bâti­­ments blancs. Pierres blanches. Murs blancs. Elle fut détruite par les bombar­­diers britan­­niques en janvier 1945 puis recons­­truite dans un style moderne, après la guerre. Au début du mois d’avril, ses hôtels de bord de mer et ses restau­­rants semblaient aban­­don­­nés. À cette époque de l’an­­née, on ne peut qu’at­­tendre que la ville revienne à la vie en été. Notre Airbnb se situait en face d’une salle de jeux d’ar­­cade dont les bornes bruyante et vide. Les touristes viennent ici pour s’amu­­ser. Les terrasses des cafés sont immenses. Ce soir, elles étaient vides. Il n’y avait que le sable et la mer.

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Hannah Temple devant la maison de Bozsi à Royan
Crédits : John Temple

J’ap­­pren­­drai plus tard la raison pour laquelle le Dr Lanussé avait atterri ici : un ami et collègue méde­­cin l’avait encou­­ragé à s’ins­­tal­­ler avec lui dans la ville en recons­­truc­­tion, dont il était l’unique docteur. C’était une occa­­sion. Au départ, le Dr Lanussé et son épouse hongroise imagi­­naient reve­­nir à Bordeaux, mais ils n’ont jamais quitté Royan. Pas après avoir engagé un archi­­tecte pour leur dessi­­ner une maison moderne baignée de lumière, où le docteur vivait et travaillait. Ils ont emmé­­nagé en 1951 dans leur demeure située près du centre-ville, non loin d’un club de tennis et de la plage, avec vue sur l’océan depuis leur chambre. Bozsi y dort encore aujourd’­­hui. Elle nous avait invi­­tés avec ses enfants à venir prendre l’apé­­ri­­tif le dimanche, autour de 18 heures. Mais l’at­­tente me parais­­sait trop longue et la rencontre trop formelle pour un premier contact. J’ai donc demandé si je pouvais passer un peu plus tôt dans la jour­­née, seul avec Hannah, pour lui dire bonjour. Bozsi a accepté avec plai­­sir.

Le lende­­main matin, la ville s’était tout d’un coup animée grâce à son marché. Tous les cafés étaient ouverts. Les familles faisaient leurs courses. Les halles étaient entou­­rées par des vendeurs de fleurs, de fruits et légumes, de fromage et de copieuses barquettes de paella. Nous avons acheté des tulipes perroquet blanches pour Bozsi sur l’étal d’un fermier, qui nous a donné des instruc­­tions strictes sur le peu d’eau dans laquelle il fallait les plon­­ger. Lais­­sant Judith et Natha­­lie, Hannah et moi sommes partis de notre côté, fleurs à la main, pour aller rencon­­trer Bozsi pour la première fois. Elle se tenait à la porte de sa maison blanche, pimpante et radieuse, sans l’aide d’une canne. Tout comme l’au­­rait été ma mère. Mais elle était plus chic, française en un mot, avec son chemi­­sier blanc et son pull beige, parée de deux colliers d’argent dont un en forme de cœur et l’autre torsadé. Son visage, enca­­dré par des perles et des boucles d’oreille en or, était maquillé à la perfec­­tion, et ses cheveux soigneu­­se­­ment arran­­gés. Elle était plus petite que je ne l’avais imaginé lors de nos conver­­sa­­tions sur Skype, mais son regard était bien celui que je connais­­sais, ferme et chaleu­­reux, triste et scin­­tillant. Nous nous sommes fait quatre bises, comme c’est la coutume dans la région. Puis nous sommes entrés dans la maison où le Dr Lanussé avait jadis son cabi­­net, acces­­sible via une entrée sépa­­rée. C’est ici qu’ils avaient élevé leurs trois fils. Ici qu’elle vivait seule depuis plus de 25 ans. Elle me semblait étran­­ge­­ment fami­­lière. Comme si mes parents avaient pu y passer leur vie. Le salon était baigné d’une douce lumière, filtrée par des rideaux minces tendus le long d’un mur de fenêtres, du sol au plafond. Sa table ronde en bois me rappe­­lait celle de la maison de mes parents. Les tapis persans, les gravures enca­­drées au mur et la plupart des objets dispo­­sés autour me rappe­­laient tous la maison de mes parents.

The photo from November 1944 that Bozsi found that shows my fath
Le père de John Temple, le docteur et Bozsi
Crédits : Judith Cohn

Bozsi s’est assise dans son fauteuil à dossier haut, et Hannah et moi avons pris place sur le canapé bas. Nous avions tant à nous dire, les mots se bous­­cu­­laient sur nos lèvres. Nous pensions rester 30 minutes, de quoi briser la glace. Nous ne sommes partis qu’au bout de deux heures. Bozsi était exci­­tée. Elle avait fouillé dans ses albums pour voir si elle pouvait trou­­ver une photo­­gra­­phie de la maison de mes grands-parents. Il était diffi­­cile d’ima­­gi­­ner qu’elle pût trou­­ver quoi que ce soit compte tenu de l’état de sa vue, si mauvaise qu’elle ne pouvait pas lire le moindre mot sur la grande édition de son propre livre. Pour­­tant, sur les étagères où s’en­­tre­­po­­saient ses vieilles photos, elle avait trouvé quelque chose qu’elle voulait me donner. Elle m’a présenté un petit album de cuir noir qui renfer­­mait des images en noir et blanc de la taille de cartes de crédit, proté­­gées par des feuillets plas­­tiques. Les photo­­gra­­phies dataient de la fin de l’an­­née 1944. On les voyait elle et Henri posant devant la maison de mes grands-parents. Sur l’une d’elles, il y avait une troi­­sième personne, un homme mince qu’elle pensait être mon père. « Est-ce lui ? » m’a-t-elle demandé. J’ai pris la photo dans mes mains et j’ai su immé­­dia­­te­­ment. C’était mon père. Il n’y avait aucun doute là-dessus. Sa façon de se tenir. Son visage. Il était incroyable qu’une photo de mon père pût resur­­gir toutes ces années plus tard, dans une maison en France où aucun membre de ma famille n’avait jamais mis les pieds, 70 ans plus tard. Bozsi tenait à me l’of­­frir. Ce ne serait pas le dernier souve­­nir de cette époque dont elle me ferait cadeau.

Ce soir-là, ses deux fils – le frère qui m’avait écrit qu’il était le fils d’Henri Lanussé et celui que je n’avais pas encore rencon­­tré – nous ont montré l’ap­­pa­­reil Kodak que Bozsi et Henri avaient reçu comme cadeau de mariage. C’est celui qui avait été utilisé pour prendre la photo­­gra­­phie de mon père. Un bel objet, avec un étui en cuir. Il était dange­­reux d’avoir un appa­­reil avec soi à l’époque, nous dit-elle. Elle avait pris des photos des Russes, et lorsqu’elle et Henri essayèrent de passer en France, il lui demanda de jeter la pelli­­cule. Il avait peur qu’on ne les prenne pour des espions. Mais ils gardèrent l’ap­­pa­­reil, et durant leur dange­­reux périple, ils s’ac­­cro­­chèrent à ces photos d’eux, ainsi qu’à celle de mon père. Avant de partir, nous lui avons demandé si nous pouvions prendre une photo. Nous sommes allés dehors, dans son petit jardin où elle s’as­­sied pour profi­­ter du soleil, contre le mur de sa cuisine. Son visage ne peut cacher les épreuves qu’elle a traver­­sées. Elle était à la fois belle et triste, drôle et coura­­geuse. Et si forte. Elle avait une table de jardin en pierre. Ils l’avaient fait construire comme pour leur rappe­­ler celle de la maison de mes grands-parents. Ils l’ai­­maient tant qu’ils en voulaient une à eux. Ils n’avaient pas de photo­­gra­­phie de la maison de mes grands-parents, mais la table en pierre la leur rappe­­lait. Ce soir-là, Hannah et moi sommes reve­­nus avec Judith et Natha­­lie, cette fois pour célé­­brer nos retrou­­vailles. Pour Bozsi, c’était l’oc­­ca­­sion de remer­­cier mes grands-parents pour leur géné­­ro­­sité. Ils leur avaient servi tant de cham­­pagne en offrant leur maison en refuge ! Bozsi nous a servi un fromage hongrois typique, comme celui qu’on mangeait chez ma mère, à la diffé­­rence que celui-ci était produit en France et le nôtre au Canada. Il s’ac­­com­­pa­­gnait de sauce hongroise épicée. Nous avons tant mangé que nous avons oublié les choux à la crème qu’elle réser­­vait pour le dessert.

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Bozsi dans son jardin
Crédits : John Temple

Bozsi m’a confié que lorsqu’elle parlait du passé, elle voyait souvent les visages des gens dont elle se souve­­nait s’ani­­mer dans son esprit. Son mari. Mon père. Ma mère. Ils étaient tous là, alors que nous riions et parta­­gions des histoires au sujet de l’ap­­pa­­reil photo, du fromage, du foie gras et du cham­­pagne. Nous avons pris des photos pour garder un souve­­nir de l’oc­­ca­­sion. 70 ans plus tard, la survi­­vante et les descen­­dants de la cave étaient réunis. Elle nous a confié qu’elle et mes parents avaient parlé dans la cave de rester ensemble après la guerre. Ma mère avait juré qu’ils en sorti­­raient et qu’ils s’en tire­­raient ensemble. Quand les soldats russes les firent sortir en file indienne, sous la menace de leurs armes, l’un d’eux dit en plai­­san­­tant : « Vous voyez qu’on s’en est sorti ensemble. »

Le lende­­main, c’était notre tour d’em­­me­­ner Bozsi manger une spécia­­lité locale : des huîtres. Mais elle s’est rapi­­de­­ment sentie mal et nous a demandé de la rame­­ner chez elle. Elle avait du mal à se dépla­­cer. Elle souf­­frait et avait besoin de s’al­­lon­­ger. Ce soudain chan­­ge­­ment dans l’état de Bozsi m’a pris par surprise. Sa santé était bien plus précaire que je ne l’avais imaginé. Mes parents étaient à ses côtés lorsque sa vie était sur la corde raide. Aujourd’­­hui, l’en­­nemi était son grand âge. Nous avons ramené Bozsi chez elle afin qu’elle se repose et nous sommes allés visi­­ter le musée de la ville, qui propo­­sait une expo­­si­­tion tempo­­raire sur Royan pendant la guerre. J’ai été frappé par le nombre verti­­gi­­neux de règles que les nazis avaient imposé aux rési­­dents. Il leur était notam­­ment inter­­­dit de ne tenir le guidon de leur vélo à une main ou de porter du maquillage au lycée. Nos conver­­sa­­tions avec Bozsi se concen­­traient sur les années de guerre à Buda­­pest, mais l’ex­­po­­si­­tion attes­­tait du fait que la ville dans laquelle elle était venue s’ins­­tal­­ler avec son mari avait souf­­fert aussi. Contrai­­re­­ment à mes parents au Canada, elle avait dû vivre avec les cica­­trices de la guerre.

Bozsi a dit à Hannah qu’elle était « adorable » et qu’elle ne voulait pas la perdre.

Bozsi nous a présen­­tés sur Skype à sa petite-fille, qui vit en Inde avec son mari sikh. La petite-fille française de Bozsi doit s’ac­­cou­­tu­­mer à un nouveau pays, de la même manière que Bozsi a dû le faire il y a long­­temps. La famille de son mari sont des réfu­­giés venus du Pakis­­tan. Il nous a dit que sa femme était plus indienne qu’il ne l’était lui-même – une chose qu’Henri n’au­­rait proba­­ble­­ment jamais dite à propos de Bozsi et de la France. Nous sommes restés dans la chambre où elle avait son ordi­­na­­teur. Assise sur un lit d’in­­vité, tenant les mains d’Han­­nah, elle nous a raconté ses souve­­nirs de ses premières années à Royan. À son arri­­vée, elle n’avait pas de vête­­ments décents et avait l’air d’une vaga­­bonde. Elle avait été trou­­blée par le graf­­fiti « USA Go Home » aperçu sur un mur. De son côté, elle encou­­ra­­gea une famille améri­­caine à emmé­­na­­ger dans leur rue. Elle avait l’im­­pres­­sion de ne rien avoir à faire et Henri ne voulait pas qu’elle ait un piano. Il sortait tous les soirs avec ses amis. Vivre seule à la maison ne l’avait jamais fait rêver. Avant la nais­­sance de ses fils, elle quitta Henri et s’en­­fuit en Suisse, où vivaient ses cousins.

Fina­­le­­ment, Henri vint la cher­­cher en lui promet­­tant que les choses seraient diffé­­rentes si elle accep­­tait de reve­­nir à la maison. Hannah a remarqué tout de suite qu’on se sentait dans la maison de Bozsi comme dans celle de sa grand-mère. Elle était pleine de verre­­ries colo­­rées et de céra­­miques qui semblaient toutes renfer­­mer des souve­­nirs. Des biblio­­thèques en bois, des fleurs, des photos de famille enca­­drées et des tables de chevet fine­­ment ouvra­­gées. Nos conver­­sa­­tions avec elle révé­­laient à quel point la vie de mes parents et celle d’Henri et Bozsi avaient été simi­­laires après la guerre, bien qu’ils ne se revirent jamais. Ils n’au­­raient sans doute pas pu être plus semblables. Les deux couples vivaient dans un entre-deux. Leur iden­­tité n’était jamais tran­­chée, en tant qu’in­­di­­vi­­dus ou familles. Enfant, j’avais l’im­­pres­­sion de vivre dans un monde diffé­rent de celui de mes parents. Je cachais les affaires que je voulais porter à l’école dans un sac en papier dans le garage. J’ôtais les vête­­ments dans lesquels ma mère adorait me voir avant de partir, pour enfi­­ler un sweat ou un t-shirt. J’ado­­rais le base­­ball mais ma mère me répé­­tait constam­­ment qu’elle détes­­tait ça. Elle n’avait pas aimé que les GI’s impro­­visent des parties sur les places dévas­­tées de Buda­­pest, après la guerre. Elle trou­­vait cela indigne et irres­­pec­­tueux. Et puis elle avait vu son fils enfi­­ler sa tenue de base­­ball et sauter sur son vélo pour aller jouer sur le terrain, où mes parents ne mirent jamais les pieds, même les soirs de grands matchs.

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Crédits : Judith Cohn

La vie d’un immi­­gré est écar­­te­­lée entre deux endroits. Peut-être est-ce encore plus vrai pour ceux qui n’ont pas eu le choix de quit­­ter leur terre natale. Quand mes parents étaient jeunes, l’iden­­tité était une ques­­tion de vie ou de mort. Dans le monde qu’ils voulaient construire pour leurs enfants, ils espé­­raient qu’elle serait un choix. Ce soir-là, une fois Bozsi repo­­sée, nous sommes retour­­nés chez elle afin qu’Han­­nah et Natha­­lie lui disent au revoir. Cela a été doulou­­reux pour Bozsi. Elle a dit à Hannah qu’elle était « adorable » et qu’elle ne voulait pas la perdre. Je n’avais pas imaginé ce qu’im­­pliquait le fait de rencon­­trer une très vieille amie de mes parents avec ma propre fille. J’ima­­gi­­nais main­­te­­nant comment, même après que je ne sois plus là, ma fille pour­­rait racon­­ter à sa propre famille l’his­­toire de l’amie de sa grand-mère et la trans­­mettre au fil des géné­­ra­­tions. Quand je suis venu le lende­­main soir cher­­cher Bozsi pour l’em­­me­­ner prendre l’apé­­ri­­tif chez son fils, elle m’avait préparé un cadeau. Une bouteille de cham­­pagne qu’elle avait envoyé ache­­ter après avoir appris au déjeu­­ner que c’était mon anni­­ver­­saire. J’ai dit à Bozsi que je souhai­­tais enre­­gis­­trer une vidéo d’elle en train de parler, afin que je puisse la montrer au reste de ma famille. Mes parents ne m’avaient jamais confié leur passé de la façon dont Bozsi l’avait fait. À travers elle, j’avais pu côtoyer leur jeunesse. J’avais soulevé les couches de leur vie, l’une après l’autre, et j’ad­­mi­­rais le courage et la rési­­lience dont ils avaient fait preuve. J’avais aussi le senti­­ment que leur désir de me préser­­ver de ces souf­­frances passées m’avait privé de quelque chose d’in­­di­­cible.

My hand holding the tiny elephant Bozsi gave me
L’élé­­phant de Bozsi qu’elle a offert à John Temple
Crédits : Judith Cohn

Enfant, j’avais le senti­­ment que ma famille était seule. Que j’étais seul. À présent, je réali­­sais que la famille de Bozsi et la nôtre, les survi­­vants de la cave, parta­­gions un lien invi­­sible. Ma fille Hannah avait ressenti la même chose, et j’es­­pé­­rais que la vidéo pour­­rait faire de même avec le reste de ma famille. Avant de nous asseoir, Bozsi s’est appro­­chée d’une table dans son salon couverte de sculp­­tures d’élé­­phants. Il y en avait un si petit qu’on pouvait à peine le voir. Bozsi l’a pris et m’a dit qu’elle voulait me l’of­­frir. Elle m’a expliqué qu’elle collec­­tion­­nait les éléphants lorsqu’elle était petite.

À l’époque, elle n’en avait que trois ou quatre. Aujourd’­­hui elle en a des dizaines. Les gens lui en font cadeau. Avant qu’elle et Henri ne s’ins­­tallent dans la maison de mes grands-parents, elle avait glissé le plus petit de ses éléphants dans sa poche. Il ne l’a plus jamais quitté. Elle m’a confié qu’elle l’avait dans sa poche lorsqu’elle se trou­­vait dans la cave avec mes parents. Elle le portait sur elle lorsqu’ils avaient traversé le Danube gelé. Il trônait à présent au centre de sa collec­­tion. Elle l’a pressé au creux de ma main et m’a dit qu’elle voulait que je le garde. C’était son cadeau d’an­­ni­­ver­­saire. C’est à la fois le cadeau le plus petit et le plus ines­­ti­­mable qu’on m’ait jamais fait. Je ne savais pas quoi faire. Les larmes me sont montées aux yeux. Bozsi a insisté et je l’ai pris. Je l’ai mis dans ma poche, où il est encore aujourd’­­hui. Avant de partir pour la maison de son fils et de sa belle-fille, Bozsi et moi nous sommes assis dans sa salle à manger, éclai­­rée par la lumière du soir. En regar­­dant l’objec­­tif de la caméra, elle m’a dit qu’elle ne voulait pas nous perdre. « Je veux connaître le reste de la famille aussi. ». Nous ne voulions pas nous quit­­ter ce soir-là. Nous nous sommes souhaité bonne nuit et Judith et moi sommes reve­­nus le lende­­main matin. Il ne tenait qu’à nous de ne pas nous sépa­­rer à nouveau, m’a-t-elle dit ce jour-là. Quand nous sommes rentrés à San Fran­­cisco, nous avons repris nos conver­­sa­­tions sur Skype. Lors de notre première discus­­sion, elle m’a dit qu’elle avait en tête un nouveau projet : Le Dernier Bateau d’Odessa, 70 ans plus tard.

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Crédits : Judith Cohn

Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Cham­­pagne in the Cellar », paru dans The Atlan­­tic. Couver­­ture : Le château de Buda, après la bataille de Buda­­pest.


LES NAUFRAGÉS DU LANCASTRIA

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Le 17 juin 1940 à Saint-Nazaire survint la plus grande tragé­­die navale britan­­nique, passée sous silence. 74 ans plus tard, des resca­­pés se souviennent.

Dans la croyance des marins, rebap­­ti­­ser un navire porte malheur. Mais les compa­­gnies britan­­niques se moquent bien d’une poignée de mate­­lots agrip­­pés aux contes de fées. Au début du siècle, les croi­­sières de luxe battent leur plein en Angle­­terre. Le tourisme mari­­time est à la mode. Une décen­­nie après le Tita­­nic, le 31 mai 1920, le paque­­bot Tyrrhe­­nia quitte pour la première fois le port de Glas­­gow. Des chan­­tiers navals de la rivière Clyde, le fleu­­ron de la Cunard Line vogue vers les mers chaudes du globe et les côtes d’Amé­­rique. 168 mètres de long, 17 nœuds de moyenne, le Royal Mail Stea­­mer relie Casa­­blanca, Naples, Monaco, les Baha­­mas et New York. Il voit défi­­ler des passa­­gers de la haute. Bour­­geois et notables se charment des salles de restau­­rant gran­­dioses, du salon lambrissé de chêne, des cabines coquettes, du café en véranda sur le pont. Mais les clients méprisent son nom. À vos ordres capi­­taine ! Trois coups de pein­­ture et le paque­­bot est renommé RMS Lancas­­tria.

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Le RMS Lancas­­tria

Le mauvais sort est jeté. En 1940, le Lancas­­tria connaî­­tra le même destin que le célèbre « Insub­­mer­­sible ». Ce naufrage fera deux fois plus de victimes. La pire tragé­­die mari­­time qu’ait connu l’An­­gle­­terre. Une tragé­­die oubliée aujourd’­­hui. Made­­leine a entendu parler toute sa vie de la « sacrée histoire » du Lancas­­tria. La petite dame de 84 ans vit seule dans les arrières de Saint-Nazaire, le lieu du drame. Accou­­dée à sa table en bois brut devant un café réchauffé, elle soupire. « Il aurait fallu en parler avec le p’tit père Blan­­deau à côté, il connais­­sait bien. Mais le pauv’ vieux est mort l’an dernier. C’était pas rien. Mais on n’en parlait pas trop entre nous. C’était la guerre, les gens ne voulaient plus se souve­­nir. »

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