par Jon Mooallem | 7 mai 2015

Henry Joli­­coeur est un hypno­­thé­­ra­­peute franco-cana­­dien à la retraite, égale­­ment impor­­ta­­teur de produits verriers, qui aime tour­­ner des films docu­­men­­taires à très petit budget. À l’été 2012, Joli­­coeur a lu que Larry Elli­­son, un des fonda­­teurs du géant Oracle de la Sili­­con Valley et cinquième homme le plus riche du monde, s’était offert 97 % de Lanai, une île hawaïenne. Non pas 97 % d’une quel­­conque société, mais 97 % d’un lieu physique. Intri­­gué, Joli­­coeur a immé­­dia­­te­­ment réservé un vol et embarqué sa caméra.

Les îles principales de Hawaï
Les îles prin­­ci­­pales de Hawaï

Il connais­­sait un peu Lanai, ayant vécu à Hawaï au cours des années 1990. Cette île est parmi les plus petites et les moins fréquen­­tées de l’ar­­chi­­pel hawaïen : un endroit calme et spec­­ta­­cu­­laire où les pins colon­­naires se dressent partout comme des flèches ou de gigan­­tesques plumes de paons ; un endroit qui invoque un char­­mant trou de ver ouvrant sur une loin­­taine époque. On n’y trouve qu’une seule ville : Lanai City, où vivent la plupart des 3 200 rési­­dents de l’île. Elli­­son déte­­nait à présent un tiers de toutes les maisons et appar­­te­­ments de l’île ; les deux hôtels gérés par le groupe Four Seasons ; l’es­­pace public au cœur de Lanai City baptisé Dole Park et tous les bâti­­ments alen­­tours ; la piscine muni­­ci­­pale ; le centre commu­­nau­­taire ; le cinéma ; une épice­­rie ; deux terrains de golf ; une usine de trai­­te­­ment des eaux ; la compa­­gnie des eaux elle-même ; et enfin un cime­­tière. En une seule grande tran­­sac­­tion immo­­bi­­lière esti­­mée à 300 millions de dollars, Elli­­son a fait main basse sur 352 des 364 km² de l’île. Après quoi il s’est égale­­ment offert une compa­­gnie aérienne qui connecte Lanai à Hono­­lulu. De tout Lanai, je n’ai entendu parler que d’une poignée d’en­­tre­­prises (la station essence, la compa­­gnie de loca­­tion de voitures, deux banques, une coopé­­ra­­tive de crédit et un café appelé Coffee Works) qui n’ap­­par­­te­­naient pas ou ne payaient pas un loyer à Elli­­son.

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Lanai est une des plus petites îles d’Ha­­waï

Joli­­coeur a passé presque trois semaines à se prome­­ner sur l’île, à deman­­der aux habi­­tants de tenir son disgra­­cieux micro­­phone et de confier à la caméra ce qu’ils pensaient de cette gargan­­tuesque acqui­­si­­tion. Tout le monde semblait très, très bien le vivre. « Je voudrais remer­­cier M. Elli­­son », a dit un capi­­taine de pêche. « C’est un vision­­naire, et il prend soin de nous ici, à Lanai. » Quelques paysa­­gistes, montrés en train de ratis­­ser le sol avec assi­­duité, déclarent des choses comme : « Merci pour le travail, M. Elli­­son ! Merci beau­­coup ! » Le proprié­­taire d’un salon : « Je voudrais profi­­ter de cette oppor­­tu­­nité pour remer­­cier M. Elli­­son pour cette reprise incroyable et fantas­­tique de Lanai. » Dans l’église catho­­lique de l’île, le prêtre vêtu de sa robe violette, entouré d’en­­fants, lance : « Notre Père qui êtes aux cieux… nous deman­­dons votre béné­­dic­­tion pour M. Elli­­son en parti­­cu­­lier et pour tous ceux qui travaillent avec lui, que tous les bons projets et les bonnes inten­­tions qu’il a pour Lanai portent leurs fruits. » Ailleurs, une femme s’écrie, à bout de souffle : « M. Elli­­son ! Merci d’être ici ! On vous aime ! Je ne vous ai jamais rencon­­tré avant et j’ai­­me­­rais beau­­coup en avoir l’oc­­ca­­sion, et j’ima­­gine que vous ferez d’in­­croyables merveilles pour cet endroit ! » Joli­­coeur travaille encore sur son film, mais en atten­­dant il en a posté quelques extraits sur YouTube. De temps en temps, il fait une appa­­ri­­tion, ponti­­fiant sur l’état de la nouvelle rela­­tion entre Elli­­son et les habi­­tants de l’île. Durant la présen­­ta­­tion d’un extrait, Joli­­coeur annonce : « Platon, le plus grand philo­­sophe, a dit il y a 2 500 ans que les diri­­geants des hommes se doivent d’être des philo­­sophes. » Un carton de titre appa­­raît avec le texte : « ORACLE = personne qui prononce des décla­­ra­­tions fiables, influentes, sages ou tenues en grande estime. »

À vendre : île para­­di­­siaque

97 % de Lanai repré­­sentent peut-être une grande partie de l’île, mais rien qu’une minus­­cule part de l’em­­pire d’El­­li­­son dans sa tota­­lité. La fortune d’El­­li­­son, qui a quitté son poste de PDG chez Oracle le 18 septembre 2014, s’élè­­ve­­rait à 46 milliards de dollars. En 2013, il a gagné approxi­­ma­­ti­­ve­­ment 78,4 millions, soit envi­­ron 36 000 dollars de l’heure. Il possède une quan­­tité phéno­­mé­­nale de choses : des voitures, des bateaux, des biens immo­­bi­­liers, des antiqui­­tés japo­­naises, le tour­­noi de tennis BNP Pari­­bas Open, une équipe de la Coupe de l’Ame­­rica, l’une des guitares de Bono ; et il est réputé pour son inten­­sité et sa tendance à l’ex­­cès. Récem­­ment, le Wall Street Jour­­nal a rapporté que lorsque Elli­­son joue au basket­­ball sur l’un des terrains de son yacht, il place « quelqu’un dans un hors-bord pour suivre le yacht à la trace et récu­­pé­­rer les balles qui tombaient par-dessus bord ». Un biographe l’a surnommé « le Gengis Khan des temps modernes ».

Larry Ellison, fondateur d'Oracle, veut rénover LanaiCrédits : Service Presse d'Oracle
Larry Elli­­son, fonda­­teur d’Oracle, veut réno­­ver Lanai
Crédits : Service Presse d’Oracle

L’an dernier, lors d’une rencontre publique à Lanai, un repré­­sen­­tant d’El­­li­­son a expliqué que son patron n’était pas attiré par le poten­­tiel lucra­­tif de l’île, mais par la pers­­pec­­tive d’un grand accom­­plis­­se­­ment : la satis­­fac­­tion, un jour, d’avoir réussi à faire fonc­­tion­­ner l’en­­droit. Il semble que pour Elli­­son, Lanai relève moins de l’in­­ves­­tis­­se­­ment que de la voiture de collec­­tion sur piédes­­tal, au beau milieu du Paci­­fique, et dont la restau­­ra­­tion est deve­­nue une obses­­sion. Il désire la trans­­for­­mer en desti­­na­­tion touris­­tique de choix et en ce qu’il a appelé « la première commu­­nauté entiè­­re­­ment écolo­­gique et écono­­mique­­ment viable » : un paysage onirique inno­­vant et auto-suffi­­sant d’éner­­gie renou­­ve­­lable, de voitures élec­­triques et d’agri­­cul­­ture durable. Elli­­son a expliqué qu’il voyait avant tout Lanai comme « un projet d’in­­gé­­nie­­rie super cool du XXIe siècle ». Et jusqu’ici, son approche, qui semble empreinte de la philo­­so­­phie de la Sili­­con Valley, se rédui­­sait à élimi­­ner l’inef­­fi­­ca­­cité dans la vie quoti­­dienne à Lanai pour tout rempla­­cer par un système unique, conçu élégam­­ment. Le genre de défi ultra-ambi­­tieux qui fait tour­­ner la tête aux passion­­nés d’in­­gé­­nie­­rie : une maquette gran­­deur nature. Évidem­­ment, de vraies personnes vivent au cœur du projet d’El­­li­­son, une commu­­nauté submer­­gée par une vague inima­­gi­­nable de richesse. Mais contrai­­re­­ment aux versions plus fami­­lières de ce genre d’his­­toires, Lanai n’est pas en train d’être remo­­de­­lée par une force socio-écono­­mique abstraite qu’on peut englo­­ber dans un seul terme du type « tech­­ni­­ciens », « bobos » ou « Wall Street ». Non, Lanai est façon­­née par un seul homme dont le nom est connu de tous, enfermé dans une pièce quelque part, à conce­­voir tout un projet sur son tableau blanc.

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Elli­­son possède 97 % de l’île
Crédits : Face­­book

Joli­­coeur semble parfai­­te­­ment saisir l’éten­­due de la préca­­rité géné­­rée par cette inéga­­lité de pouvoir : la respon­­sa­­bi­­lité écra­­sante, le contrôle ahuris­­sant. Sur une séquence vidéo, debout sur la plage, il déclare sur ton drama­­tique face à la caméra : « La Bible dit : “Là où il n’y a pas de vision, les peuples péri­s­sent.” » Il finit par visi­­ter le refuge anima­­lier de l’île, où une jeune employée lui explique qu’à cause du manque de préda­­teurs natu­­rels à Lanai, le nombre de chats errants a tout simple­­ment explosé. À l’heure actuelle, lui dit-elle, le refuge héberge 380 chats. Derrière la caméra, Joli­­coeur braille : « — En résumé, M. Elli­­son a 380 chats ? — Oui, ce sont les siens ! » renché­­rit la femme, sans s’ar­­rê­­ter de rire. Puis nous voyons une douzaine de chats occu­­per diffé­­rents endroits dans des maisons de poupées pour félins, sortes de cabanes à plusieurs étages dans lesquelles ils se lèchent, boivent et dorment. Davan­­tage de chats appa­­raissent lorsque Joli­­coeur entre dans le plan, le micro­­phone à la main, l’autre main tendue pour cares­­ser le moindre félin qui se montrera coopé­­ra­­tif. Ses yeux brillent, il a l’air ravi de cette jolie décou­­verte : il a touché à une limite inat­­ten­­due de la nouvelle réalité de l’île. Attra­­pant un animal de ses mains pote­­lées, il se tourne vers la caméra et lance : « M. Elli­­son, savez-vous qu’à présent, vous êtes l’heu­­reux proprié­­taire de 380 chats ? »

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Pendant des milliers d’an­­nées, le dieu des cauche­­mars régna sur Lanai. Il n’y avait pas âme qui vive sur l’île jusqu’à ce que, d’après la légende hawaïenne, un chef adoles­cent de Maui y fût exilé pour sa mauvaise conduite. Le chef détrui­­sit le dieu des cauche­­mars et prit le contrôle de son armée d’es­­prits. Puis il alluma un feu. Les gens de Maui, à une douzaine de kilo­­mètres à l’est, virent ce feu. C’était un signal, le feu vert. Ils embarquèrent dans leurs canoës et le rejoi­­gnirent sur l’île. Les Hawaïens vécurent heureux sur Lanai pendant envi­­ron huit siècles. Les mormons commen­­cèrent ensuite à débarquer, conduits fina­­le­­ment en 1861 par Walter Murray Gibson, qui, en y repen­­sant, pouvait aussi bien être un escroc méga­­lo­­ma­­niaque déguisé en mormon. Un article publié par la Société histo­­rique d’Ha­­waï en 1960 quali­­fie ainsi Gibson : « Ambi­­tieux, roman­­tique et fasciné par l’idée de diri­­ger un gouver­­ne­­ment tropi­­cal. » Gibson passa les premières années à vaga­­bon­­der dans l’Asie du Sud, atti­­sant une révolte d’au­­to­ch­­tones contre les colons néer­­lan­­dais dans l’es­­poir de pouvoir en diri­­ger une colo­­nie. Il se conver­­tit au mormo­­nisme un an seule­­ment après s’être montré à Lanai.

Gibson fut excommunié pour avoir acheté l'île à avec l'argent de l'église
Gibson fut excom­­mu­­nié pour avoir acheté l’île à avec l’argent de l’église

Une fois sa colo­­nie mormone établie au sein de l’île, Gibson se mit à ache­­ter des terrains sur Lanai, jusqu’à en contrô­­ler la quasi-tota­­lité. Il les acheta avec l’argent de l’église, mais signa les titres de propriété à son nom. Lorsque les mormons s’en rendirent compte, ils l’ex­­com­­mu­­nièrent. Cepen­­dant, il déte­­nait toujours ces terrains. À sa mort en 1888, ils furent légués à sa fille, puis à diffé­­rents proprié­­taires en tant que biens uniques. Aucun d’eux ne sut quoi faire de Lanai. Ils essayèrent d’y élever des moutons. Ils essayèrent d’y culti­­ver la canne. L’ana­­nas fut une des cultures pros­­pères de l’île, et retint l’at­­ten­­tion de James Drum­­mond Dole, un diplômé de Harvard possé­­dant une jeune compa­­gnie de produc­­tion d’ana­­nas à Oahu. En 1922, Dole paya 1,1 million de dollars pour les proprié­­tés que Gibson et ses succes­­seurs avaient accu­­mu­­lées. Tout à coup, le New York Times annonçait : « Une île entière, Lanai, a été rache­­tée par un produc­­teur d’ana­­nas. » Dole trans­­forma les terres en champs, construi­­sit un port et des routes, et bâtit un village idyl­­lique près du centre de Lanai : une série de petites maisons de plan­­ta­­tions dispo­­sées autour de Dole Park, afin de loger ses travailleurs – en majo­­rité japo­­nais et philip­­pins. En 1930, Lanai City comp­­tait 3 000 rési­­dents, presque tous des employés de Dole, et l’île expor­­tait 65 000 tonnes d’ana­­nas à l’an­­née. Son entre­­prise envoyait des équipes de paysa­­gistes pour désher­­ber et tondre les pelouses des travailleurs. Elle mit en place un programme d’ath­­lé­­tisme et construi­­sit un terrain de golf. À Lanai, la vie était belle, ce à quoi Dole tenait beau­­coup. Sa devise était : « Les travailleurs heureux font les meilleurs ananas. »

Pendant soixante-dix ans, Lanai a figuré parmi les plus grandes plan­­ta­­tions d’ana­­nas. Puis en 1992, l’île a ramassé sa dernière récolte. La produc­­tion d’outre-mer avait tiré les prix vers le bas, et Lanai n’a pas réussi à suivre la cadence. À ce moment-là, l’île avait déjà changé de main deux fois. Elle était à présent diri­­gée par le milliar­­daire cali­­for­­nien David Murdock, qui avait fait l’ac­qui­­si­­tion de l’en­­tre­­prise Castle & Cooke, repre­­neurs de la propriété de Dole Food à Lanai dans les années 1960. La main­­mise de Murdock sur Lanai avait des traits pater­­na­­listes. Il appe­­lait les habi­­tants ses « enfants ».

Tandis que l’époque de l’ana­­nas prenait fin, Murdock a tourné l’éco­­no­­mie de Lanai vers le tourisme. Il a fait bâtir deux hôtels (les premiers déve­­lop­­pe­­ments sur l’île en dehors de Lanai City, et les plus impor­­tants encore de nos jours) et il est parvenu à un accord avec Four Seasons pour s’oc­­cu­­per de la gestion. Les cueilleurs d’ana­­nas se sont recy­­clés en person­­nel hôte­­lier et en paysa­­gistes. Lanai demeu­­rait une « île-entre­­prise », elle s’était simple­­ment recon­­ver­­tie. La tran­­si­­tion s’est mal passée. Murdock devait sans cesse renflouer les caisses de l’île : de vingt à trente millions de dollars par an, rappor­­tera-t-il plus tard. Dans les années 2000, il a commencé à dimi­­nuer les dépenses. Il a licen­­cié un grand nombre de travailleurs et commencé à se déchar­­ger de certaines de ses respon­­sa­­bi­­li­­tés quasi-gouver­­ne­­men­­tales en tant que proprié­­taire terrien prin­­ci­­pal de l’île. Les bâti­­ments sont tombés en désué­­tude. La Chambre de commerce a été dissoute. Comme l’ex­­plique un résident : « D’un point de vue écono­­mique, il y avait une forte proba­­bi­­lité pour qu’on s’épuise et qu’on dispa­­raisse. »

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Lanai City est la seule ville de l’île
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En fin de compte, Murdock a suggéré une solu­­tion : construire une rangée de quarante-cinq éoliennes sur une cinquan­­taine de kilo­­mètres carrés de l’île, et vendre l’élec­­tri­­cité produite à Oahu. L’idée était contro­­ver­­sée. Elle consti­­tuait un projet fara­­mi­­neux pour une île de si petite enver­­gure. Lanai avait été colo­­ni­­sée par des immi­­grants dispa­­rates qui avaient dû trou­­ver un terrain d’en­­tente, et ce passé, disent ses natifs, évite aux gens de trop s’ap­­pe­­san­­tir sur les divi­­sions et les diffé­­rences. « C’est ce qui rend cet endroit si spécial », m’a expliqué une femme. « Nous avons toujours aloha  les uns pour les autres – une affec­­tion parti­­cu­­lière. » Malgré tout, la longue bataille pour ce que les gens d’ici appellent le « Grand vent » a été brutale et pleine de divi­­sions. Les membres d’une même famille arrê­­taient de se parler. Il y avait des mani­­fes­­ta­­tions dans les rues. Beau­­coup de pro-éoliennes voyaient leurs oppo­­sants comme des idéa­­listes irré­­flé­­chis, qui mettaient des bâtons dans les roues de l’homme sur lequel comp­­tait la commu­­nauté, et menaient l’île à sa perte. Murdock semblait être du même avis.

Avant l’été 2011, il a confié au rédac­­teur en chef du jour­­nal de l’île que Lanai était « le plus mauvais inves­­tis­­se­­ment finan­­cier [qu’il ait] jamais fait ». Il lui restait peu d’op­­tions. L’une d’elles étant « de tout fermer et de partir ». Au lieu de cela, il a mis Lanai en vente. Un torrent d’an­­goisse s’est alors déversé sur l’île. Les gens s’inquié­­taient de voir Murdock vendre des parties de Lanai à plusieurs proprié­­taires, jetant la commu­­nauté dans une garde parta­­gée dont ils ne voulaient pas, ou bien de les offrir à une grande compa­­gnie hôte­­lière qui déna­­tu­­re­­rait l’en­­droit. « Oh, mon Dieu, il aurait pu la vendre à un oligarque russe », s’ex­­clame une femme. Une autre se rappelle : « On priait pour que ce ne soit pas un Cheikh ! » Mais il n’en fut rien. Larry Elli­­son est arrivé. Il était facile de se faire des illu­­sions, et la guerre civile autour du « Grand vent » avait laissé les gens apeu­­rés et fati­­gués de toutes ces luttes intes­­tines. Elli­­son voulait ressus­­ci­­ter l’île et il avait les moyens de finan­­cer ses rêves jusqu’à leur réali­­sa­­tion. Mais était-il un homme d’af­­faires utopiste comme Dole ? Ou un auto­­crate négli­­geant comme Gibson ? Était-il le dieu des cauche­­mars ou le chef rené­­gat venu les en sauver ?

Kyrie Elli­­son

Presque deux ans plus tard, j’ai demandé à Pat Reilly, un habi­­tué du Blue Ginger Cafe âgé de 74 ans portant une fine mous­­tache blanche et des lunettes trop grandes, ce qu’il avait pensé en appre­­nant le rachat de l’île. Reilly, qui vit à Lanai depuis plus de 30 ans, a tendu la main vers sa tasse de café et tracé un grand et long point d’in­­ter­­ro­­ga­­tion dans l’air, avant de marquer le point en me pres­­sant de son index, bien fort. « Et ça n’a pas changé. »

Les habi­­tants ne voit d’El­­li­­son que son yacht, le Musa­­shi
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Comme beau­­coup d’autres forces omni­­po­­tentes, Elli­­son est resté la plupart du temps invi­­sible. Il a visité Lanai à plusieurs reprises. Les habi­­tants m’ont confié qu’ils savaient qu’il était sur l’île quand ils repé­­raient son yacht amarré au port. Mais il semble déter­­miné à conser­­ver une distance formelle avec la commu­­nauté, se proté­­geant derrière l’équipe de direc­­tion de Pulama Lanai, l’en­­tre­­prise de gestion qu’il a mise en place afin de veiller sur la marche de la trans­­for­­ma­­tion de l’île. Bien que Pulama tienne des rencontres fréquentes avec le public à Lanai, Elli­­son a toujours refusé d’y parti­­ci­­per ou de s’adres­­ser direc­­te­­ment aux habi­­tants. Plusieurs d’entre eux m’ont avoué qu’ils avaient dû se résoudre à lire des biogra­­phies d’El­­li­­son afin d’en apprendre plus sur leur bien­­fai­­teur : des livres aux titres quelque peu trou­­blants, tels que Everyone Else Must Fail (« Tous les autres doivent échouer ») et The Diffe­­rence Between God and Larry Elli­­son, (« La diffé­­rence entre Dieu et Larry Elli­­son ») dont la conclu­­sion est : « Dieu ne pense pas être Larry Elli­­son. » Sa vision de l’île a d’abord été présen­­tée l’an­­née dernière, par procu­­ra­­tion, durant une réunion du comité consul­­ta­­tif pour les projets commu­­nau­­taires. Ces réunions se faisaient dans le cadre de la procé­­dure d’amé­­lio­­ra­­tion du docu­­ment de plani­­fi­­ca­­tion par le gouver­­ne­­ment local, docu­­ment qui dicte tout, du zonage et de l’uti­­li­­sa­­tion des terres à la préser­­va­­tion cultu­­relle. Butch Gima, un travailleur social origi­­naire de Lanai qui a présidé au comité, m’a confié que la reprise d’El­­li­­son les mettait dans une situa­­tion déli­­cate.

Ellison avait de grands projets pour LanaiCrédits : Relation Presse d'Oracle
Elli­­son avait de grands projets pour Lanai
Crédits : Rela­­tion Presse d’Oracle

D’un autre côté, elle laisse place à davan­­tage d’am­­bi­­tion. « Un nouveau monde s’ouvre à nous », a déclaré l’un des membres au comité. Mais il était étrange d’éta­­blir un plan pour une île contrô­­lée par quelqu’un d’autre. Même l’étude écono­­mique du comité et les prévi­­sions de crois­­sance pouvaient se révé­­ler obso­­lètes en fonc­­tion de ce qu’El­­li­­son comp­­tait faire. C’est pourquoi ils ont invité le nouveau direc­­teur des opéra­­tions de Pulama, Kurt Matsu­­moto, pour les brie­­fer. Matsu­­moto avait été embau­­ché quelques mois aupa­­ra­­vant afin de surveiller les opéra­­tions à Lanai. Il avait de l’ex­­pé­­rience dans la gestion de grands hôtels, et c’était par ailleurs un « enfant de Lanai », comme les gens n’ont pas arrêté de me le répé­­ter : il avait grandi sur l’île. « On ne dirait pas comme ça, mais il est très doué », m’as­­sure Gima. Enfants, Gima et Matsu­­moto ont été scouts ensemble. Son affec­­ta­­tion était encou­­ra­­geante : la rela­­tion entre l’île et son nouveau proprié­­taire avait été rame­­née à une dimen­­sion plus humaine. Matsu­­moto s’est montré au comité à la mi-janvier, tel Moïse parmi les cadres inter­­­mé­­diaires, descendu de la montagne avec entre les mains son PowerPoint divin. En guise d’in­­tro­­duc­­tion, il a expliqué qu’El­­li­­son n’avait pas encore de plan défi­­ni­­tif, seule­­ment des « inten­­tions ». Puis il a lancé la première diapo­­si­­tive.

Cette nuit-là, et durant d’autres réunions, Matsu­­moto a révélé une vision très ambi­­tieuse pour l’île. Il a expliqué qu’El­­li­­son cher­­chait à faire construire un troi­­sième hôtel, cette fois sur la côte déserte au sud-ouest, ainsi qu’un complexe de proprié­­tés privées – peut-être cinquante, de 20 000 m² ou plus. Elli­­son comp­­tait agran­­dir l’aé­­ro­­port, en ajou­­tant des pistes plus longues afin de rece­­voir pour la première fois des vols directs à partir du conti­nent. La contrainte sur Lanai avait toujours été l’eau, mais Elli­­son allait construire une station de dessa­­le­­ment dernier cri afin de produire davan­­tage d’eau douce. Elli­­son éten­­drait Lanai City et construi­­rait un « parc éner­­gé­­tique » où l’élec­­tri­­cité issue de panneaux solaires ou d’algues photo­­syn­­thé­­tiques alimen­­te­­rait un nouveau smart grid. Il réta­­bli­­rait l’agri­­cul­­ture commer­­ciale sur l’île avec des champs équi­­pés de capteurs, pour contrô­­ler la ferti­­li­­sa­­tion et l’ir­­ri­­ga­­tion. Ainsi, Lanai pour­­rait s’auto-suffire et même expor­­ter ses produits, au lieu de dépendre des barges hebdo­­ma­­daires d’Oahu. Enfin, Matsu­­moto a annoncé au Wall Street Jour­­nal qu’El­­li­­son espé­­rait voir la popu­­la­­tion de l’île doubler et atteindre les 6 000 habi­­tants. Ailleurs, il était ques­­tion de vins bio, de cultures de fleurs, d’opé­­ra­­tions inno­­vantes mélan­­geant aqua­­po­­nie et hydro­­po­­nie qui permet­­traient d’éle­­ver des pois­­sons et de faire pous­­ser des fruits et des légumes, le tout dans un cercle vertueux durable. En bonus, de meilleurs soins, un bowling, un insti­­tut d’études sur la dura­­bi­­lité, un studio de cinéma d’en­­vi­­ron 80 000 m². Sans oublier une excel­­lente acadé­­mie de tennis avec ses rési­­dences, pour les jeunes compé­­ti­­tifs.

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Les hôtels de l’île ont été réno­­vés
Crédits : jasons­­tra­­vel.com

À la première réunion, Matsu­­moto était calme, humble et inclu­­sif. Il utili­­sait des mots comme « respect » et « valo­­ri­­ser », « parta­­ger » et « inves­­tir ». Il est enfin arrivé à sa dernière diapo­­si­­tive : Mahalo, « merci » en hawaïen. « C’était dur de formu­­ler une ques­­tion sensée après ça », se souvient Gima à propos de la présen­­ta­­tion. « Je crois que les gens étaient tout simple­­ment bluf­­fés. » Après des années de chômage terribles, les gens de Lanai repre­­naient le travail. Quatre mois après le rachat par Elli­­son, le chômage avait chuté à 1,2 %. Partout il y avait de nouveaux visages, de nouvelles voitures de luxe qui circu­­laient sur la route et des rangées de vans Mercedes ou de Nissan LEAF neuves pour remplir le parking de l’en­­tre­­prise située près du centre-ville. Lorsque j’ai visité Lanai en mars dernier, il se passait trop de choses pour espé­­rer pouvoir tout suivre. Pulama s’oc­­cu­­pait de l’en­­tre­­tien de l’île, des réno­­va­­tions et de l’em­­bel­­lis­­se­­ment complet, tout cela ayant été suffi­­sam­­ment repoussé. Ils avaient repeint les boutiques autour de Dole Park, arra­­ché les vieilles haies, élagué ou coupé les arbres pour déga­­ger l’at­­mo­­sphère. Des hordes d’ou­­vriers du bâti­­ment se déplaçaient dans tout Lanai vêtus de leur haut vert ou orange fluo­­res­­cents, puis se réunis­­saient à l’ex­­té­­rieur du Richard’s Market en fin de jour­­née pour prendre un verre ou une colla­­tion. « Pulama rénove, rafraî­­chit et rajeu­­nit chaque coin de l’île », résume une femme du nom de Mimi Evan­­ge­­lista. « Je me sens bénie, bénie au-delà de mes rêves les plus fous. » Pulama avait lancé un programme d’été pour les enfants et un autre afin d’ai­­der les lycéens à pour­­suivre des études à l’uni­­ver­­sité. L’en­­tre­­prise avait projeté La Reine des neiges dans le parc et mis en place une « garde­­rie pour animaux » pour que les gens puissent vermi­­fu­­ger leurs chats gratui­­te­­ment. Ils ont ouvert un restau­­rant Nobu dans un des hôtels. J’ai vu des affiches publi­­ci­­taires pour des cours gratuits d’aqua­­gym à la nouvelle piscine muni­­ci­­pale, et l’on donnait des leçons de ukulélé et de la méthode Pilates.

Ellison veut développer le tourisme à Lanai
Elli­­son veut déve­­lop­­per le tourisme à Lanai

Un mois plus tôt, lors d’un événe­­ment d’Oracle tenu à Las Vegas pour dévoi­­ler le nouveau clou de l’en­­tre­­prise, quelqu’un a demandé des nouvelles de Lanai à Elli­­son. Il a alors précisé : « Pour la première fois, Lanai possède un terrain de foot­­ball améri­­cain où les lycéens peuvent orga­­ni­­ser des jeux. » Il a aussi ajouté : « Nous donnons les moyens aux habi­­tants de commen­­cer leur propre affaire », qu’il s’agisse « d’agri­­cul­­ture ou d’un bar à jus à Lanai City. »

Soupçons

Le bar à jus occupe un bâti­­ment semblable à une cabane dans un coin de Dole Park. Sa proprié­­taire et gérante est Tammy Ring­­bauer, une femme expan­­sive, des fleurs aux couleurs vives tatouées sur le haut du bras droit. Ring­­bauer est à fond dans le jus (je n’avais encore jamais vu personne pres­­ser du curcuma) et vend 12 dollars une grande bois­­son. Elle m’a raconté qu’elle avait démé­­nagé de Maui à Lanai quelques semaines avant le chan­­ge­­ment de proprié­­taire, et que la devan­­ture lui avait tout de suite tapé dans l’œil. C’était le seul espace commer­­cial libre à Lanai City, même si elle avait entendu dire que, pour une raison incon­­nue, Pulama Lanai n’ar­­rê­­tait pas de refu­­ser les entre­­pre­­neurs qui voulaient le louer. Pulama, de leur côté, affirme qu’ils n’ont refusé aucune candi­­da­­ture. Lorsque j’ai demandé à Ring­­bauer pourquoi l’en­­tre­­prise lui avait fina­­le­­ment accordé le bail, elle a hésité. « Je ne voudrais rien dire de travers », a-t-elle commencé. « Avec les chan­­ge­­ments actuels, il y a une sorte de modèle vers lequel on essaie de tendre. Et je crois que certaines entre­­prises pour­­raient ne pas corres­­pondre à ce modèle. » Elle pense que sa vision coïn­­cide avec celle de Pulama : elle utilise des produits biolo­­giques culti­­vés dans la région et des tasses à empor­­ter biodé­­gra­­dables. « Je montre les bien­­faits du jus à mes clients, je les éduque. »

Tammy a ouvert son Juice bar à LanaiCrédits : Facebook
Tammy a ouvert son Juice bar à Lanai
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Plus tard, elle a entendu qu’El­­li­­son lui-même était déjà venu plusieurs fois pour un jus, s’as­­seyant à un tabou­­ret et siro­­tant sa bois­­son comme tous les autres clients. Je n’ai trouvé aucune autre entre­­prise qui se serait lancée à Lanai depuis l’ac­qui­­si­­tion d’El­­li­­son. Néan­­moins, on enten­­dait parler d’en­­tre­­pre­­neurs qui, comme le proprié­­taire de l’ate­­lier de menui­­se­­rie de l’île, avaient appro­­ché Pulama dans le but d’ob­­te­­nir un bail ou un parte­­na­­riat, pour fina­­le­­ment se voir offrir un travail direc­­te­­ment avec l’en­­tre­­prise. C’était une bonne chose, mais cela permet­­tait à Pulama de préser­­ver son contrôle sur l’éco­­no­­mie. Ring­­bauer n’avait aucune objec­­tion. « Si nous travaillons tous ensemble », disait-elle, « nous allons pros­­pé­­rer. » Le panneau en bois derrière elle disait : « Pas de choui­­ne­­ments. Pas de reproches. Pas d’air renfro­­gné. Seuls les câlins, les sourires et les senti­­ments bien­­veillants sont auto­­ri­­sés. Merci. » Malgré mes nombreux coups de fil et mes e-mails au bureau de Pulama Lanai pour une demande d’in­­ter­­view avec les membres de la direc­­tion, l’en­­tre­­prise a globa­­le­­ment fait la sourde oreille. Mes quelques visites de leurs locaux, face à Roger, le récep­­tion­­niste glacial, n’ont pas non plus été concluantes. Une fois, alors que j’es­­sayais d’en­­ta­­mer la conver­­sa­­tion avec Roger avant qu’il ne me chasse, j’ai dit : « C’est magni­­fique, ce que vous avez fait par ici. » Je parlais du hall rénové de leur bâti­­ment, avec son sol en marbre et ses meubles impor­­tés, et la boîte en bois massif gravé où les gens du coin dépo­­saient leurs chèques pour la loca­­tion. « Oui, c’est vrai », a répondu Roger, détour­­nant à peine le regard de son ordi­­na­­teur. Fina­­le­­ment, un chargé des rela­­tions publiques basé à Hono­­lulu m’a prévenu que « l’en­­tre­­prise [était] encore dans sa phase de plan­­ning » et qu’elle ne parti­­ci­­pe­­rait pas à l’ar­­ticle. Un autre obstacle : près de la moitié des adultes sur l’île travaillent à Pulama Lanai ou dans ses hôtels, et il semble­­rait que ceux de l’autre moitié ont tous une sœur ou un oncle dans l’en­­tre­­prise – ou du moins qui en dépend indi­­rec­­te­­ment pour son gagne-pain ou son loge­­ment, qui est la propriété de Pulama Lanai. Beau­­coup de gens m’ont dit qu’ils étaient tenus de ne rien divul­­guer aux jour­­na­­listes, ou qu’ils ne voulaient pas risquer de s’at­­ti­­rer les foudres de la compa­­gnie. Un jeune homme m’a abreuvé d’un long préam­­bule de toute évidence bien préparé, en insis­­tant sur le fait qu’il devait abso­­lu­­ment préser­­ver l’ano­­ny­­mat et que les opinions qu’il expri­­mait étaient stric­­te­­ment les siennes et ne reflé­­taient pas le point de vue de Pulama Lanai ou de son patron, qui faisait des affaires avec Pulama et que je ne devais pas non plus citer. Je m’at­­ten­­dais à des propos incen­­diaires, mais son opinion s’en tenait là : « Il y a beau­­coup d’en­­tre­­prises, et certaines personnes ne sont pas contentes, mais elles ne voient pas tout ce qu’elles ont grâce à cela. C’est tout simple­­ment génial ! »

Les gens prennent progres­­si­­ve­­ment conscience que le discours sur la trans­­pa­­rence et la coopé­­ra­­tion de Pulama ne corres­­pond pas toujours à ses actions.

Oui et non. Il s’avère que ma percep­­tion de Pulama Lanai en tant que « force » immense et peu commu­­ni­­ca­­tive était assez proche de celle de plusieurs habi­­tants que j’ai rencon­­trés. Eux non plus ne compre­­naient pas forcé­­ment comment fonc­­tion­­nait cette « force », mais ils voyaient son œuvre partout. Et parfois, c’était loin d’être génial. Pulama avait malen­­con­­treu­­se­­ment inten­­si­­fié la pénu­­rie de loge­­ments à Lanai. Les travaux étaient si impor­­tants que les entre­­pre­­neurs en bâti­­ment devaient faire la navette quoti­­dien­­ne­­ment ou de manière hebdo­­ma­­daire entre les autres îles et Lanai – ou carré­­ment démé­­na­­ger. Certaines entre­­prises de construc­­tion à l’ex­­té­­rieur de l’île ont racheté des loge­­ments à Lanai City dans l’at­­tente de passer un contrat avec Pulama. Les proprié­­taires terriens indé­­pen­­dants, eux, se sont rendus compte qu’ils pouvaient exiger des prix de loca­­tion plus élevés aux travailleurs sur place. L’en­­tre­­prise avait beau mettre acti­­ve­­ment de petites maisons à louer, un grand nombre de gens dépla­­cés étaient irri­­tés par Pulama et sa longue liste d’at­­tente pour les loge­­ments ; une liste que, d’après eux, ses employés contour­­naient. Depuis, les gens prennent progres­­si­­ve­­ment conscience que le discours sur la trans­­pa­­rence et la coopé­­ra­­tion de Pulama ne corres­­pond pas toujours à ses actions. Certaines personnes se demandent si l’en­­tre­­prise ne cache­­rait pas ses véri­­tables inten­­tions derrière une appa­­rence d’éga­­li­­ta­­risme et de bien­­séance. Une ensei­­gnante nommée Karen de Brum l’ex­­plique ainsi : « En fin de compte, M. Elli­­son peut faire – et fera – ce qu’il veut. Il attend des avis, mais c’est comme si je deman­­dais un avis sur ce que je dois faire dans mon jardin. Mon jardin reste à ma propriété. » Ce proces­­sus ne semblait ni trans­­pa­rent ni juste, et Pulama résis­­tait aux appels qui deman­­daient une réunion commu­­nale concer­­nant ce problème. Plus tard, j’ai assisté à l’une des réunions d’in­­for­­ma­­tion de l’en­­tre­­prise sur les réno­­va­­tions du Four Seasons : « Nous allons ajou­­ter deux nouveaux restau­­rants teppa­­nyaki », a expliqué un repré­­sen­­tant de Pulama, puis j’ai observé les habi­­tants essayer de pertur­­ber son maigre programme. « C’est un truc que vous n’avez même pas anti­­cipé ! » a crié un vieil homme. Il s’ap­­puyait sur son déam­­bu­­la­­teur, élevant la voix : « Vous avez pris tous les loge­­ments ! Tout a disparu d’un coup ! »

Les hôtels ont donné un travail à bon nombre d'habitantsCrédits
Les hôtels ont donné un travail à bon nombre d’ha­­bi­­tants
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Zane de la Cruz, un habi­­tant de Lanai de 27 ans, m’a avoué qu’il commençait à se dire que la commu­­ni­­ca­­tion était en fait pire qu’a­­vec le proprié­­taire précé­dent, « parce qu’il y a une fausse impres­­sion de bonne commu­­ni­­ca­­tion ». Il a ajouté : « Ils donnent beau­­coup d’in­­for­­ma­­tions inutiles. Ils vous sortent des mots tendances. » Durant un meeting, des gens ont demandé à Arlan Chun, un cadre de Pulama, combien les habi­­tants paie­­raient pour l’eau de la nouvelle station de dessa­­le­­ment, et comment Elli­­son comp­­tait rentrer dans ses frais. Chun a alors suggéré qu’El­­li­­son ne se préoc­­cupe pas du prix : « Notre seul souci est de faire progres­­ser l’île. » De la Cruz m’a confié : « Ben ouais, c’est bien joli de dire ça, mais quelqu’un va devoir le payer. Et si Larry Elli­­son décide, cinq ans après, qu’il ne veut plus jouer à ce petit jeu, ce sera à nous de le faire. » John Ornel­­las, président du comité de plani­­fi­­ca­­tion de l’île, se rappelle avoir eu du mal à obte­­nir une réponse claire sur ce qui se passe­­rait si Elli­­son venait à mourir. « C’est vrai qu’il est aven­­tu­­rier », remarque Ornel­­las. Une rumeur – dont la vérité reste à prou­­ver – dit par exemple qu’El­­li­­son aurait piloté un avion de chasse sous le pont du Golden Gate. Diana Shaw, qui dirige le centre de santé commu­­nau­­taire de Lanai, l’un des deux pres­­ta­­taires de santé sur l’île, affirme que Pulama a ignoré pendant des mois sa demande pour une réunion préli­­mi­­naire. « Ils n’ar­­rê­­taient pas de parler du système de santé, de la façon dont ils allaient l’op­­ti­­mi­­ser, l’amé­­lio­­rer et le chan­­ger », dit-elle. « Mais personne n’est venu nous en parler. C’est nous, le système de santé, au moins à 50 %. » Quand, enfin, des repré­­sen­­tants de Pulama se sont assis à sa table, la réunion s’est mal passée. Shaw décrit l’un des repré­­sen­­tants comme « le maître du bara­­tin ».

Les habitants de Lanai City commence à déchanterCrédits
Les habi­­tants de Lanai City commence à déchan­­ter
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Une nuit, durant un petit rassem­­ble­­ment autour d’une pizza et d’une bière, Pierce Myers, direc­­teur d’école à la retraite, m’a expliqué les choses ainsi : « L’es­­poir est là. Le poten­­tiel est énorme. » Et pour­­tant, beau­­coup de rési­­dents ne peuvent pas s’em­­pê­­cher de voir toutes les actions d’El­­li­­son à travers un voile de suspi­­cion et d’in­­cer­­ti­­tude. Il a conti­­nué : « Cet endroit a été déve­­loppé sur le dos de gens modestes ; de gens qui se souciaient de leur prochain. Quand vous vivez sur une île, vous ne pouvez pas vous permettre de vous faire des enne­­mis, il en découle la compas­­sion. À présent, on dirait que tout est tiré de l’ex­­té­­rieur par une force qui ne fait pas partie de la tradi­­tion. » Un homme assis à côté de Myers a fini par s’ex­­pri­­mer. « Chaque chan­­ge­­ment sera pénible, mais ils arrivent très vite », a-t-il dit douce­­ment. Il s’ap­­pelle Anthony Kaauamo Pacheco et il a 29 ans. Né à Lanai, il avait quitté l’île afin d’étu­­dier le cinéma à Oahu. Il est revenu deux ans aupa­­ra­­vant avec l’en­­vie de pous­­ser les futurs cinéastes à racon­­ter leurs propres histoires – il s’ima­­gi­­nait même atti­­rer les produc­­tions holly­­woo­­diennes sur l’île. Cepen­­dant, diffi­­cile de savoir par où commen­­cer. Cela fait deux ans qu’il enseigne le cinéma à l’école, sans rému­­né­­ra­­tion.

Cet après-midi-là, lors d’un exer­­cice critique, Pacheco avait montré à ses étudiants une vidéo promo­­tion­­nelle tour­­née par Love Lanai : une nouvelle campagne publi­­ci­­taire que Pulama utili­­sait pour présen­­ter l’île aux touristes aisés. Love Lanai est le fruit de l’ima­­gi­­na­­tion d’Au­­drey Cave­­ne­­cia, une conseillère en image venue de Cali­­for­­nie du Sud, spécia­­li­­sée dans le « luxe acces­­sible ». Aupa­­ra­­vant, Cave­­ne­­cia a travaillé en tant que « coach de vie » et réalisé une émis­­sion de télé-réalité pour E!, The Apology Concierge, qui conçoit des « discours d’ex­­cuses haut de gamme ». Pour des hommes riches qui trompent leur épouse, par exemple. La vidéo montre des séquences en pers­­pec­­tive aérienne avec une vue en plongé sur les plages et les collines de l’île, mais égale­­ment un homme au bord d’un préci­­pice venteux, genou à terre pour une demande en mariage, et une femme à cheval qui se détache légè­­re­­ment de sa selle, enva­­hie par un senti­­ment de liberté. La vidéo at été postée sur YouTube avec le titre : « Pour Love Lanai, le luxe empa­­thique est bien plus qu’une expres­­sion, c’est un objec­­tif à atteindre ». Ce qui ne veut pas dire grand-chose.

Pacheco n'est pas à l'aise avec la communication de PalumaCrédits : Mauitube
Pacheco n’est pas à l’aise avec la commu­­ni­­ca­­tion de Paluma
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Dans une inter­­­view que Pacheco a trou­­vée sur Inter­­net et montrée à ses étudiants, Cave­­ne­­cia explique qu’elle a créé Love Lanai pour racon­­ter les histoires du quoti­­dien des habi­­tants de l’île, dont la vie s’amé­­lio­­rait grâce à Elli­­son. C’est pour encou­­ra­­ger ce genre de travail que Pacheco est revenu à la maison. Mais qu’une conseillère en image raconte ces histoires afin de s’en servir comme contenu promo­­tion­­nel pour de riches touristes, ça sentait un peu l’ex­­ploi­­ta­­tion. « Je ne suis pas un spec­­tacle », insiste-t-il. Pacheco semblait partagé dans ses senti­­ments, se deman­­dant si son scep­­ti­­cisme était justi­­fié ou seule­­ment subjec­­tif. Durant son enfance, la majeure partie de l’île était égale­­ment une propriété privée, mais Murdock ne lais­­sait pas une telle emprunte et avait tendance à se foca­­li­­ser essen­­tiel­­le­­ment sur ses hôtels. « Je n’avais jamais l’im­­pres­­sion d’em­­pié­­ter sur quelque chose », affirme Pacheco. Main­­te­­nant, si. Il n’est plus sûr de vouloir vivre à Lanai. Puis, deux semaines plus tard, au milieu du mois d’avril, la situa­­tion de Pacheco s’est arran­­gée. Pulama Lanai a financé son poste d’en­­sei­­gnant dans le cadre de son enga­­ge­­ment pour l’amé­­lio­­ra­­tion de l’édu­­ca­­tion.

Désor­­mais, il a un moyen de subve­­nir aux besoins de sa famille, et des ressources pour commen­­cer le travail idéa­­liste pour lequel il était revenu à Lanai. Il a égale­­ment signé un accord de confi­­den­­tia­­lité avec l’en­­tre­­prise et ne pouvait plus me parler. Chaque personne avait sa propre histoire, mais pour Gail Allen, une habi­­tante de l’île, le premier signe du déclin durant cet été a été l’aban­­don inex­­pliqué, de la part de Pulama Lanai, des réno­­va­­tions du terrain de golf derrière sa maison. Les mauvaises herbes et les char­­dons y montaient jusqu’à la taille, aussi touf­­fus qu’une tête de balai, et les pois­­sons dans l’étang étaient morts, leurs cadavres venant taper contre les bords enva­­his d’algues, flot­­tant sur le ventre. Le terrain, ratta­­ché au plus petit des deux hôtels Four Seasons et atte­­nant au quar­­tier d’Al­­len, lui-même à flanc de coteau au-dessus de Lanai City, figu­­rait parmi les réno­­va­­tions à réali­­ser en début d’an­­née. Pulama a débrous­­saillé le terrain et creusé le système d’ir­­ri­­ga­­tion, mais depuis il s’est passé peu de choses. Enfin, en mai, l’em­­ployé de l’en­­tre­­prise de concep­­tion Jack Nick­­laus, qui avait été muté avec sa famille à Lanai dans le but de super­­­vi­­ser la recons­­truc­­tion, a été brusque­­ment renvoyé chez lui. Il a signalé aux voisins que la réno­­va­­tion du terrain de golf était repous­­sée à 2015 ou 2016. À ce moment-là, les mous­­tiques pullu­­laient déjà sur le terrain. La puan­­teur de l’étang s’in­­fil­­trait dans les maisons des gens. « Ça sent les égouts par ici », m’a confié Allen début juillet, lorsque je l’ai appe­­lée pour qu’elle me mette au parfum.

Pulama semblait avoir sous-estimé les diffi­­cul­­tés qui accom­­pa­­gnaient la construc­­tion sur Lanai.

Allen possède une boutique de souve­­nirs en ville et ressemble un peu à Meryl Streep lorsqu’elle sourit. Quand nous nous sommes rencon­­trés dans son patio, en mars, elle était on ne peut plus opti­­miste ; elle s’éter­­ni­­sait sur le sujet, en s’ex­­cla­­mant : « J’ai l’im­­pres­­sion de vivre dans une utopie ! » et décla­­rait qu’elle connais­­sait des infor­­ma­­tions confi­­den­­tielles affir­­mant qu’El­­li­­son équi­­pait Lanai de la tech­­no­­lo­­gie 4G. « Même Hono­­lulu n’a pas la 4G ! » a-t-elle insisté. (À vrai dire, si, ils l’ont.) Je suis reparti pour Lanai quelques jours plus tard. Beau­­coup de choses allaient légè­­re­­ment de travers en compa­­rai­­son avec ma première visite, puisque l’en­­tre­­prise était passée du travail facile de rafraî­­chis­­se­­ment de l’île à la mise en place de sa version réin­­ven­­tée. Cela présen­­tait un problème majeur : Pulama semblait avoir sous-estimé les diffi­­cul­­tés qui accom­­pa­­gnaient la construc­­tion sur Lanai, où les maté­­riaux et la main d’œuvre doivent être impor­­tés. À présent, elle était désem­­pa­­rée. Il n’y avait pas que le terrain de golf, d’autres signes montraient l’in­­com­­pé­­tence de Pulama Lanai, ou peut-être seule­­ment son manque de consi­­dé­­ra­­tion – diffi­­cile à dire. « Je ne crois pas que M. Elli­­son essaye de bles­­ser les gens », a-t-elle commenté par télé­­phone, « mais je ne crois pas qu’il réalise que l’éco­­no­­mie d’ici est un petit écosys­­tème fragile. Nous étions si zélés : “Oh, mon Dieu, il vient sauver notre île !” À présent, on a juste l’im­­pres­­sion que tout est dans l’in­­cer­­ti­­tude. Tout à coup, il y a la peur : qu’est-ce qu’on fera si ça s’ef­­fondre ? »

En mai, le travail sur l’île deman­­dant de plus en plus de ressources, Philip Simon, comp­­table et président d’une autre entre­­prise d’El­­li­­son, Lawrence Invest­­ments, a été appelé à se concer­­ter avec les cadres de Pulama. Aux réunions publiques, Pulama annonçait doré­­na­­vant qu’elle avait aban­­donné la seconde piste d’at­­ter­­ris­­sage de l’aé­­ro­­port et qu’elle rédui­­sait aussi à 27 millions le reloo­­king de l’hô­­tel Four Seasons situé dans la baie de Manele : l’en­­tre­­prise comp­­tait réno­­ver la moitié de l’éta­­blis­­se­­ment, et peinait à termi­­ner à temps pour une réser­­va­­tion impor­­tante en octobre. Il se racon­­tait en ville qu’il s’agis­­sait d’une fête géante pour la fille d’El­­li­­son, Megan. Il y avait main­­te­­nant 360 entre­­pre­­neurs sur le coup, dont un grand nombre séjour­­nait à l’hô­­tel, ou dans l’autre moitié du Four Seasons. Juste avant mon arri­­vée, Elli­­son avait acheté le petit Hotel Lanai en haut de Dole Park (le dernier hôtel de l’île) et le remplis­­sait égale­­ment de travailleurs du lundi au vendredi. Ornel­­las, le président du comité de plani­­fi­­ca­­tion de Lanai, m’a informé que derniè­­re­­ment, ses conver­­sa­­tions avec les cadres supé­­rieurs de Pulama se résu­­maient à : « L’in­­fra­s­truc­­ture ne peut pas suppor­­ter leurs objec­­tifs ambi­­tieux. » Sur une si petite île, chaque modi­­fi­­ca­­tion du plan de Pulama avait des réper­­cus­­sions. La vague de désen­­chan­­te­­ment que j’avais rencon­­trée en été conti­­nuait de s’étendre, tandis qu’é­­mer­­geaient d’autres histoires sur la négli­­gence et le manque de fiabi­­lité appa­rent de l’en­­tre­­prise.

Trilogy excursion subit la désorganisation de Pulama Crédits
Trilogy excur­­sion subit la désor­­ga­­ni­­sa­­tion de Pulama
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Vers la fin de l’an­­née dernière, par exemple, Pulama a annoncé aux proprié­­taires de Trilogy Excur­­sions (une grande affaire fami­­liale située à Maui qui orga­­nise entre autres des plon­­gées sous-marines pour les clients des hôtels, et dont les employés offrent une dinde et un sac de riz à chaque famille pour Thanks­­gi­­ving) qu’en octobre, Four Seasons allait commen­­cer à orga­­ni­­ser ses propres missions de plon­­gée. Puis, cet été, Pulama est reve­­nue sur sa déci­­sion : ils retar­­daient le plan. C’était une bonne nouvelle pour Trilogy, à ceci près que plusieurs de leurs employés, pensant bien­­tôt se retrou­­ver au chômage, avaient déjà accepté d’autres missions, et que l’en­­tre­­prise était à présent en sous-effec­­tif. Il est possible qu’en interne, l’équipe de gestion d’El­­li­­son avait de bonnes expli­­ca­­tions pour leur appa­­rente réserve et leur désor­­ga­­ni­­sa­­tion. Mais ici, à Lanai, les habi­­tants avaient peur que l’in­­gé­­nieur mysté­­rieux qui réno­­vait leur île se détourne de sa créa­­tion, ou pire, qu’il soit inca­­pable de tout gérer de manière aussi compé­­tente qu’ils ne le pensaient. Les gens dépen­­daient de chaque déci­­sion ; toute insta­­bi­­lité pertur­­bait leur notion de l’ave­­nir. « Bien­­tôt, on ne vivra plus ici à la façon des Lanaïens », m’a confié un après-midi Mike Lopez, direc­­teur des opéra­­tions chez Trilogy. « Tout le monde le sent à présent. » Puis, tout à coup, il a lancé : « Regar­­dez, ce gars-là ! » en dési­­gnant, de l’autre côté de la rue, un homme élancé à la barbe grise, portant une casquette et des lunettes, qui atten­­dait au coin de Dole Park. C’était un inconnu, toujours seul, que Lopez n’ar­­rê­­tait pas de voir rôder par ici. « Je me demande s’ils ne place­­raient pas des gens pour obser­­ver l’am­­biance géné­­rale, des choses de ce genre. » Je me suis retourné. L’homme, arrêté près d’une poubelle juste avant, s’est rapi­­de­­ment éloi­­gné. Je n’ai pas vrai­­ment les outils pour juger si un étran­­ger à Lanai semble sinistre ou pas. Mais l’en­­nui, c’est qu’à présent Lopez ne le savait pas non plus.

Utopie, dysto­­pie

La semaine où je suis revenu, ce senti­­ment de suspi­­cion sur Lanai attei­­gnait son paroxysme avec le sujet poli­­tique le plus explo­­sif depuis des géné­­ra­­tions : la ques­­tion de l’eau. La centrale de dessa­­le­­ment, déjà dans sa première phrase de construc­­tion près de Four Seasons dans la baie de Manele, était l’élé­­ment central de la vision d’El­­li­­son. En trans­­for­­mant chaque jour jusqu’à 38 millions de litres d’eau salée venant des nappes phréa­­tiques en eau potable, on arri­­ve­­rait à favo­­ri­­ser le déve­­lop­­pe­­ment et la crois­­sance démo­­gra­­phique.

L'enthousiasme du début laisse place à la méfiance Crédits
L’en­­thou­­siasme du début laisse place à la méfiance
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Plus tôt cette année, l’en­­tre­­prise avait rendu visite au comité de plani­­fi­­ca­­tion de Lanai pour une auto­­ri­­sa­­tion spéciale permet­­tant d’ex­­ploi­­ter la centrale pendant trente ans. Le comité, composé de neuf habi­­tants, est le seul véri­­table organe gouver­­ne­­men­­tal local à Lanai. Tout le reste est décidé pour l’île par le gouver­­ne­­ment du comté, à Maui, ou de l’État, situé à Hono­­lulu. Il est inté­­res­­sant de noter que, si Elli­­son n’a pas souhaité rencon­­trer les habi­­tants de Lanai, il a invité Alan Arakawa, le maire du comté de Maui, qui inclut Lanai, pour un déjeu­­ner sur son yacht, et levé deux fois de gros fonds pour le gouver­­neur Neil Aber­­crom­­bie, avant que ce dernier ne perde aux primaires du mois d’août. Cepen­­dant, après des mois d’au­­diences, le comité de plani­­fi­­ca­­tion a rejeté la demande de Pulama et décidé, à la place, de déli­­vrer une auto­­ri­­sa­­tion pour quinze ans. Ce geste peut sembler insi­­gni­­fiant, mais comme le fait remarquer Robin Kaye, un habi­­tant de longue date qui a aidé à mener la résis­­tance contre les éoliennes de Murdock : « C’est la première fois en deux ans qu’une partie de la commu­­nauté rejette, de manière formelle, une demande de Pulama. » Et pour la première fois, la commu­­nauté a alors vu Pulama faire preuve d’une intran­­si­­geance abso­­lue. Durant l’une des dernières réunions de juin à propos de la centrale, Kurt Matsu­­moto n’a cessé de lancer le même ulti­­ma­­tum : sans une auto­­ri­­sa­­tion de trente ans d’ex­­ploi­­ta­­tion, l’en­­tre­­prise ne construi­­rait proba­­ble­­ment pas de centrale. Un tel inves­­tis­­se­­ment n’en vaudrait alors pas la peine. « Ce n’est pas une menace », a assuré Matsu­­moto, ajou­­tant ensuite : « Mais nous ne sommes pas ici ce soir pour négo­­cier. » Lorsque j’ai croisé Pat Reilly, l’homme affable que j’avais rencon­­tré au Blue Ginger Cafe durant l’été, il m’a expliqué l’al­­ter­­ca­­tion. D’après lui, on commençait à sentir que Matsu­­moto et son équipe étaient agacés par le proces­­sus poli­­tique local. Ils ne se compor­­taient plus comme des repré­­sen­­tants élus qui cher­­chaient l’ap­­pui du public pour leur programme ; ils se compor­­taient comme si l’en­­droit leur appar­­te­­nait, et c’était d’ailleurs le cas. « Les gens d’ici ont leur mot à dire », m’a expliqué Reilly. « Et c’était l’oc­­ca­­sion de le faire. C’était une démons­­tra­­tion de force. Sur le plan psycho­­lo­­gique, ça me paraît tout à fait logique. » La confron­­ta­­tion commençait à s’en­­ve­­ni­­mer.

L'agrandissement de l'aéroport de Paluma a été annuléeCrédits
L’agran­­dis­­se­­ment de l’aé­­ro­­port de Paluma a été annulé
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Plusieurs rési­­dents avaient l’im­­pres­­sion que le comité se montrait trop impé­­tueux, immo­­bi­­li­­sant Elli­­son comme ces mani­­fes­­tants qui avaient saboté le projet des éoliennes de Murdock – même si, dans le cas présent, le comité ne s’op­­po­­sait pas à la centrale et avait d’ailleurs donné son feu vert au projet. Entre-temps, le comité avait reçu une lettre formelle de l’avo­­cat de Pulama situé à Maui, présen­­tant un argu­­ment compliqué qui s’at­­taquait à une restric­­tion inscrite dans l’au­­to­­ri­­sa­­tion. La restric­­tion stipu­­lait qu’une fois la centrale en état de marche, l’hô­­tel et les maisons avoi­­si­­nantes ne pouvaient utili­­ser l’eau des aqui­­fères prin­­ci­­paux de l’île qu’en cas d’ur­­gence, et seule­­ment pour la consom­­ma­­tion humaine. Un après-midi, alors que j’at­­ten­­dais la fin d’une averse, siro­­tant un soda au gingembre très onéreux et profi­­tant du pop-corn gratuit de l’un des hôtels Four Seasons de Pulama, j’ai entendu une femme vider son sac devant le barman à propos de l’au­­dace et de la four­­be­­rie du comité. « Ils jouent avec un paquet d’argent ! » a-t-elle lancé. Elle rous­­pé­­tait à cause d’un membre du comité en parti­­cu­­lier, qu’elle pensait être le fauteur de troubles, et disait : « À quoi elle pensait ?! » Elle a conti­­nué en haus­­sant le ton, jusqu’à épui­­ser le sujet. Trente minutes plus tard, je me suis rendu  à une réunion publique que tenait Pulama dans l’an­­cien local syndi­­cal en ville. J’y ai remarqué le proprié­­taire (un homme très large dans un polo) d’une maison de luxe près de l’hô­­tel se tenir devant Pat Reilly, poin­­tant du doigt l’as­­sem­­blée en hurlant : « Faites-leur entendre raison, à ces gens ! Ils veulent couper notre eau ! » J’ai revu la femme du bar, tout sourire, offrant des pâtis­­se­­ries et des bouteilles d’eau : c’était Lynn McCrory, la vice-prési­­dente des affaires gouver­­ne­­men­­tales de Pulama. Le 12 septembre, Pulama a arrêté soudai­­ne­­ment la construc­­tion de la centrale de dessa­­le­­ment. Diffi­­cile à dire quand, ou même si elle allait reprendre. « On dirait que le bébé n’a pas eu ce qu’il voulait », m’a confié Ornel­­las, président du comité de plani­­fi­­ca­­tion. « C’est dommage qu’on en soit arri­­vés là. »

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Avant ma première visite à Lanai, j’avais vu sur inter­­­net une inter­­­view de Kepa Maly diffu­­sée à la télé­­vi­­sion, une figure d’au­­to­­rité dans l’his­­toire cultu­­relle de l’île – et pas des moindres. Ce n’était pas un Hawaïen, mais un homme blanc dans une chemise hawaïenne déla­­vée avec des lunettes en fil de fer et une voix douce et feutrée. Même sur inter­­­net, tout en lui semblait chaleu­­reux – et un peu ringard. Il me rappe­­lait un vieux chan­­teur folk pour enfants des années 1970.

Il voulait me parler, mais il me fallait d’abord l’ac­­cord de l’en­­tre­­prise.

Maly est né à Oahu, explique-t-il au jour­­na­­liste. Enfant, il se sentait décon­­necté et perdu, jusqu’à être recueilli par les Kaopuiki, l’une des familles les plus anciennes de Lanai. M. et Mme Kaopuiki étaient nés dans les années 1890, trente ans avant que James Dole ne plante son premier ananas à Lanai, et ils ont éduqué Maly comme leurs quatorze autres enfants, en lui parlant hawaïen et en le plon­­geant dans l’his­­toire et dans les tradi­­tions de l’île. Maly était enchanté, et depuis, il a consa­­cré sa vie à perpé­­tuer la culture tradi­­tion­­nelle hawaïenne. À présent, il est direc­­teur géné­­ral du Culture and Heri­­tage Center de Lanai, un musée à but non-lucra­­tif situé au sommet de Dole Park. Kepa, c’est le nom que lui ont donné les Kaopuiki. Ça veut dire « embras­­ser ». J’ai appelé Maly, mais en vain. Alors, un après-midi de mars, j’ai tapé à la porte de la petite maison bleue où il était censé travailler. J’ai commencé à me présen­­ter quand son visage ouvert s’est crispé avec ce qui semblait être de l’em­­bar­­ras. « Je vous connais », a-t-il dit. « J’ima­­gine que c’était impoli de ma part de ne pas vous avoir rappelé. Mais je dois être prudent. » Le problème, c’était qu’il avait accepté un travail à Pulama Lanai. Il voulait me parler, mais il me fallait d’abord l’ac­­cord de l’en­­tre­­prise.

Après quelques coups de fil, et un nouveau face à face infruc­­tueux avec l’in­­trai­­table Roger, l’en­­tre­­prise m’a surpris : je pouvais inter­­­vie­­wer Maly le jour suivant. « Mon expé­­rience avec l’an­­cien proprié­­taire était éprou­­vante », a-t-il expliqué lorsque nous nous sommes retrou­­vés. Cepen­­dant, toute cette diffi­­culté avait disparu avec l’ar­­ri­­vée d’El­­li­­son. « C’était vrai­­ment génial ! » m’a-t-il dit. L’an­­née dernière, Pulama l’a engagé en tant que vice-président de la préser­­va­­tion cultu­­relle et histo­­rique, avec dix personnes sous ses ordres. Une équipe était de sortie cet après-midi-là pour déblayer la zone autour du centre reli­­gieux du Lanai antique, et ils allaient bien­­tôt restau­­rer d’an­­ciens bassins à pois­­sons et replan­­ter des champs de taro. C’était le soutien de ce type d’in­­ten­­dance qu’il atten­­dait du précé­dent proprié­­taire de l’île. « Main­­te­­nant, toutes ces choses dont on parlait, pour lesquelles on luttait vrai­­ment, on les fait là dehors, dans les champs », m’a-t-il confié.

Maly Kepa cherche avant tout à préserver l'îleCrédits : Vimeo
Maly Kepa cherche avant tout à préser­­ver l’île
Crédits : Vimeo

Maly n’avait pas encore rencon­­tré Elli­­son, mais il était persuadé qu’il compre­­nait qu’in­­ves­­tir dans la préser­­va­­tion de la culture et de l’his­­toire de Lanai était, au moins, une bonne affaire. Les touristes d’aujourd’­­hui, surtout les plus fortu­­nés, ne s’ar­­rêtent plus aux plages et aux cock­­tails Mai Tai. « À présent, tout dépend du cadre. Les gens veulent de « l’au­­then­­tique ». Ils veulent de vraies expé­­riences », a-t-il insisté. Ce matin-là, j’avais entendu une expli­­ca­­tion iden­­tique avec Tom Roelens, le gérant du Four Seasons dans la baie de Manele. Roelens m’avait conduit dans une chambre fraî­­che­­ment réno­­vée, préci­­sant toutes les touches locales, comme le panneau mural qui illus­­trait l’his­­toire du demi-dieu Maui, ou la pagaie de canoë au-dessus des toilettes. « C’est une chambre excep­­tion­­nelle », s’émer­­veille Roelens. « Elle reflète vrai­­ment Hawaï. » Selon ses dires, les hôtels isolent souvent les clients de la commu­­nauté. Néan­­moins, à Lanai, le proprié­­taire de l’hô­­tel n’était pas en compé­­ti­­tion avec les alen­­tours, puisqu’il en possé­­dait la majeure partie. « Tout ça fait partie de l’ex­­pé­­rience Lanai », a affirmé Roelens. Et les habi­­tants de Lanai en font eux aussi partie. D’après lui, presque un quart de l’île travaille dans ces deux hôtels, et la société pense qu’a­­mé­­lio­­rer la qualité de vie des rési­­dents se « reflé­­tera vrai­­ment sur l’ex­­pé­­rience des clients. » Elli­­son a lui-même énoncé cette philo­­so­­phie : « On pense que si l’on s’oc­­cupe bien des gens d’ici, ces gens s’oc­­cu­­pe­­ront bien de nos visi­­teurs. » On aurait dit cette même philo­­so­­phie de la Sili­­con Valley à l’ori­­gine des café­­té­­rias gastro­­no­­miques, des cours de yoga et des « nap pods » sur les campus des socié­­tés de tech­­no­­lo­­gie ; des aména­­ge­­ments conçus pour garder les ingé­­nieurs heureux et maxi­­mi­­ser leur produc­­ti­­vité. Mais main­­te­­nant, dans son bureau, Kepa Maly me rappe­­lait aussi qu’il s’agis­­sait d’un modèle beau­­coup plus ancien, avec lequel Lanai s’en sortait plutôt bien. « Comme l’a dit Dole », a-t-il commenté. « “Les travailleurs heureux font les meilleurs ananas.” »

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La « plage des naufrages » de Lanai
Crédits : jasaons­­tra­­vel.com

J’ai demandé à Maly s’il avait des doutes quant à son travail chez Pulama. Initia­­le­­ment, oui, a-t-il répondu. « Et je dois vous avouer que parfois, je me demande si je juge bien de l’in­­té­­grité des gens. » Néan­­moins, il a fait pres­­sion sur les diri­­geants de l’en­­tre­­prise et ils ont assuré qu’ils s’en­­ga­­geaient à proté­­ger les ressources natu­­relles de l’île. « Je dois les croire sur parole », m’a-t-il dit. « Il le faut. » Il m’a expliqué qu’à son arri­­vée sur l’île, les gens auraient pu le voir avec la même méfiance que pour Elli­­son. Au lieu de ça, ils l’ont accueilli. « J’ai de la chance que certaines des plus vieilles familles de Lanai se soient pris d’aloha [affec­­tion] pour moi, et m’aient appris leur langage, et partagé leurs histoires avec moi. Ça m’a apporté toute ma vie », a raconté Maly. « Je me rends compte qu’on peut toujours être dubi­­ta­­tifs, et nous inter­­­ro­­ger sur les motifs », a-t-il ajouté. « Mais ce n’est pas une vie. » Il voulait me montrer quelque chose : trois mots écrits sur la carte de visite de Pulama. « Préser­­va­­tion. Progrès. Dura­­bi­­lité. » Son travail, la préser­­va­­tion, est l’un de ces mots. « C’est le premier », a-t-il remarqué. Il l’a affirmé avec convic­­tion, comme s’il avait la chance de vivre dans une sorte de monde toujours intact où le slogan sur la carte de visite d’une société reflé­­tait ses valeurs authen­­tiques. Peut-être était-ce encore le cas. Et peut-être pas.


Traduit de l’an­­glais par Anas­­ta­­siya Reznik d’après l’ar­­ticle « Larry Elli­­son Bought an Island in Hawaii. Now What? », paru dans le New York Times. Couver­­ture : Le jardin des dieux, à Lanai, par Hali­­but Thyme. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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