Le Français Jacques-André Istel a bâti Felicity, une ville surréaliste en Californie reconnue officiellement comme le centre du monde.

par Jon Mooallem | 22 janvier 2015

Un matin de la fin du mois de janvier, Jacques-André Istel se réveilla dans sa villa de Feli­­city, en Cali­­for­­nie. Après une série de 100 pompes et de 125 flexions, il fit quelques longueurs dans sa piscine, luxueu­­se­­ment éclai­­rée, puis remonta à l’étage où il déjeuna au lit comme il en avait pris l’ha­­bi­­tude depuis son enfance à Paris. Dans la foulée, il enfila une chemise bleue et noua un foulard ascot autour de son cou, avant de se rendre à son bureau sis au 1, Place du Centre du Monde.

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Feli­­city vue par satel­­lite
Comté d’Im­­pe­­rial, en Cali­­for­­nie
Crédits : Google

C’était le jour de son 85e anni­­ver­­saire. Père fonda­­teur de Feli­­city, Istel avait été élu maire de la ville il y a de cela trente ans, et il le reste­­rait proba­­ble­­ment jusqu’à la fin de sa vie. Il avait été élu à l’una­­ni­­mité : Istel avait natu­­rel­­le­­ment voté pour lui, tout comme sa femme Feli­­cia, la seule autre personne rési­­dant alors à Feli­­city.

Inau­­gu­­rée en 1986, la ville comp­­tait en son sein la villa des Istel ainsi qu’une demi-douzaine d’autres bâti­­ments construits par le couple sur 1 040 hectares de terrain au beau milieu du désert, à proxi­­mité de Yuma en Arizona, en bordure de l’au­­to­­route inter-États I-8.

Tout au nord de la ville, en haut des marches d’un esca­­lier massif, se dres­­sait l’église qu’Is­­tel avait fait bâtir en 2007, inspi­­rée d’une petite chapelle bretonne. C’est une église somp­­tueuse dont il émane une grande séré­­nité, bien qu’elle semble étran­­ge­­ment déca­­lée dans le paysage.

Mais ce n’est rien en compa­­rai­­son de la pyra­­mide de pierre et de verre qui culmine à plus de six mètres de haut, à l’autre bout de la ville. Et pour cause : la pyra­­mide marque l’em­­pla­­ce­­ment exact du centre du monde.

Le sens de l’ab­­surde

Tech­­nique­­ment, la Terre formant une sphère quasi-parfaite, n’im­­porte quel endroit de la planète pour­­rait être consi­­déré comme le centre du monde. Cela, Istel ne le discute pas. « Le centre du monde pour­­rait se trou­­ver dans votre poche ! » m’a-t-il dit. Malgré cela, il était parvenu à faire de son centre du monde le Centre du Monde Offi­­ciel : en 1985, il avait persuadé les membres du conseil du comté d’Im­­pe­­rial de prendre part à son absurde farce, dési­­gnant la pyra­­mide comme le centre de tout. Une plaque a été posée pour marquer le point, et en échange de trois dollars, les visi­­teurs peuvent péné­­trer dans la pyra­­mide pour se tenir au centre du monde.

Au cœur de Feli­­city, entre la pyra­­mide et l’église sur la colline, s’étend une série de monu­­ments trian­­gu­­laires. La plupart d’entre eux mesurent trente mètres de long, sont aussi hauts qu’un homme et se composent de soixante-deux plaques de granit, chacune d’elles pesant 216 kilos. Elles sont la maté­­ria­­li­­sa­­tion d’une idée simple qu’Is­­tel avait eu vingt-cinq ans plus tôt : « Ne pour­­rait-on pas graver les noms de nos êtres chers sur un Mur du souve­­nir ? » (« Les gens qu’on aime, dit-il, on ne veut pas les oublier. ») Il enga­­gea donc un graveur sur pierre et, un projet en entraî­­nant un autre, il s’of­­frit les services d’un jeune artiste virtuose pour fixer dans le granit des portraits et des scènes histo­­riques.

Ces monu­­ments retracent notam­­ment l’his­­toire de l’avia­­tion française, de la légion étran­­gère, de la Cali­­for­­nie, de l’Ari­­zona ou des États-Unis. Une variante ency­­clo­­pé­­dique et sophis­­tiquée de l’art rupestre, dont les fonda­­tions en béton armé sont ancrées dans le sol à un mètre de profon­­deur. Istel a pris soin de spéci­­fier à ses ingé­­nieurs que ces derniers devraient résis­­ter à l’usure de quatre millé­­naires.

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Les monu­­ments de granit
Vus depuis le parvis de la chapelle
Crédits

Bien vite, il réalisa que son Musée d’his­­toire en granit consu­­mait son exis­­tence. Istel effec­­tuait lui-même toutes les recherches et écri­­vait chacun des textes, réali­­sant parfois cinquante ou soixante brouillons pour une seule plaque. Feli­­cia, quant à elle, s’oc­­cu­­pait de corri­­ger ce qu’il écri­­vait – c’est une ancienne rédac­­trice de Sports Illus­­tra­­ted. En 2004, il se rendit compte qu’il pouvait donner encore davan­­tage de sa personne. Il entama la construc­­tion d’une série de huit monu­­ments – pour un total de 461 plaques – dispo­­sés en cercle autour d’une plaque ronde.

À l’épi­­centre, il disposa une pierre de Rosette multi­­lingue. Son projet consis­­tait à retra­­cer « l’His­­toire de l’Hu­­ma­­nité ». À l’heure où j’écris ces lignes, le quart de l’objec­­tif est atteint : la frise commence avec une gravure du Big Bang et s’étend jusqu’aux rituels funé­­raires des vikings. Ces gravures au cœur de la ville consti­­tuent un ensemble stupé­­fiant et impos­­sible à résu­­mer d’évo­­ca­­tions des triomphes, des folies, de la singu­­la­­rité et des violences de l’hu­­ma­­nité.

On y recense, pêle-mêle, La Nuit étoi­­lée de Van Gogh, la juge Sandra Day O’Con­­nor, le premier jeu de Polo en 600 avant Jésus-Christ, la diffu­­sion de l’Is­­lam, l’écri­­vain H. G. Wells, Lao Tseu, le hambur­­ger, ou encore une cari­­ca­­ture poli­­tique du XIXe siècle tour­­nant en ridi­­cule Thomas Jeffer­­son – un chien de prai­­rie atta­­ché, vomis­­sant de l’argent. Une ancienne croyance grecque y figure aussi, selon laquelle les diamants seraient des éclats d’étoiles tombés du ciel, ou encore un conseil de la cuisi­­nière Julia Child : « Si vous redou­­tez le beurre, mettez de la crème. »

Comme il ne peut savoir à l’avance de qui ou de quoi sera consti­­tuée son audience dans quatre mille ans, Istel a conçu ce cadeau, qui vise à trans­­mettre des véri­­tés humaines fonda­­men­­tales, écrites comme si elles étaient décou­­vertes pour la première fois : « Belle et roman­­tique, notre lune influence profon­­dé­­ment les êtres humains. »

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Je suis arrivé à Feli­­city le jour de l’an­­ni­­ver­­saire de Jacques-André. J’ai été invité à séjour­­ner dans l’un des douze appar­­te­­ments de style motel construits par le couple sur la face est du musée. Aux dernières nouvelles, ils éprou­­vaient toutes les peines du monde pour trou­­ver des loca­­taires. L’un des appar­­te­­ments était occupé par un inspec­­teur des produits d’Ocean Spray, qui séjour­­nait ici pour visi­­ter des usines de trans­­for­­ma­­tion de légumes dans la région. Un ancien patrouilleur des auto­­routes cali­­for­­niennes vivait là depuis déjà onze ans, alors que ce dernier avait signé initia­­le­­ment un bail d’un mois.

Ce qui s’ap­­pa­­ren­­tait au départ à un ouvrage absurde avait acquis une signi­­fi­­ca­­tion profonde.

Sur le bureau de ma chambre se trou­­vait une invi­­ta­­tion écrite à la main sur le papier à lettres offi­­ciel de la mairie. J’étais convié à une fête d’an­­ni­­ver­­saire dans un bar sans préten­­tion appelé le Jimmie Dee, suivie d’un dîner dans un casino indien. Le départ pour Yuma était fixé à 17 h 30 ce jeudi 28 janvier 2014. Donn et Norma Gaebe­­lein avaient égale­­ment élu domi­­cile à Feli­­city. Le mari, ancien direc­­teur d’une école privée, était un homme puri­­tain à l’ap­­pa­­rence guin­­dée. Il était aussi le plus vieil ami d’Is­­tel. Les deux hommes s’étaient rencon­­trés près de soixante-quinze ans plus tôt en classe de quatrième.

Au départ, il pensait que Feli­­city n’avait aucun sens : « Quel est l’in­­té­­rêt de tout ça ? Pourquoi ce fou de Français s’obs­­tine-t-il à bâtir des choses, encore et encore ? » disait Gaebe­­lein. Prenez l’église, par exemple. Non seule­­ment Istel n’est pas quelqu’un de reli­­gieux, mais en outre, sa mère était juive. Mais cela ne l’a pas empê­­ché de se donner un mal de chien pour construire cette magni­­fique petite chapelle sur la colline. Colline qu’il a elle aussi créée en faisant appel à d’im­­po­­santes machines pour faire surgir du sol déser­­tique un trapèze de plus de dix mètres de hauteur, conçu avec le plus grand soin et à l’épreuve des séismes.

D’après Gaebe­­lein, Istel peut parfai­­te­­ment expliquer pourquoi il s’est senti obligé d’éri­­ger cette colline pour construire son église. « Je suis assez conser­­va­­teur, j’ai le respect des conve­­nances et du proto­­cole. Si vous construi­­sez un édifice dédié à une puis­­sance supé­­rieure telle que Dieu, il doit être placé plus haut que le reste », m’a confié l’in­­té­­ressé. Mais pourquoi a-t-il voulu construire une église, cela il n’en sait rien.

« Jacques mourra sans connaître la raison qui l’a poussé à construire cette chapelle, affirme Gaebe­­lein, mais convaincu cepen­­dant qu’il en avait le devoir. D’ailleurs, très fran­­che­­ment, on pour­­rait dire la même chose de tout ce qui se trouve ici. » C’était le quin­­zième séjour de Donn et sa femme à Feli­­city. Un moyen pour eux d’échap­­per aux rudes hivers new-yorkais. Au bout du compte, ce qui s’ap­­pa­­ren­­tait au départ à un ouvrage absurde avait acquis une signi­­fi­­ca­­tion profonde. « Il faut vivre dans cet endroit, dormir sur place, pour ressen­­tir la portée de son pouvoir », conclue Gaebe­­lein.

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La pyra­­mide de Feli­­city
Son empla­­ce­­ment marque le centre du monde
Crédits

Du stop au para­­chute

Istel est bel homme et toujours en grande forme. La mâchoire carrée, le teint couleur d’olive et des cheveux à peine grison­­nants qui, s’il n’y prête garde, se retrouvent tout emmê­­lés sur son front quand le soleil est à mi-parcours. Lorsque je me suis rendu à son bureau, le lende­­main matin, il était assis devant un ordi­­na­­teur, son foulard ascot noué autour du cou, un pull jaune passé autour de ses épaules. Son bureau se situe à côté du bureau de poste et de la boutique de souve­­nirs, au-dessus de la bras­­se­­rie dans laquelle une femme du nom de Debbie prépare d’ex­­cel­­lents sand­­wichs. Istel a commencé à me racon­­ter sa vie qui, avant même l’épi­­sode de la construc­­tion d’une ville fantasque en plein désert, avait déjà des allures de roman empreint de magie.

Il était né en 1929 à Paris, troi­­sième d’une fratrie de quatre enfants. Son père, André, était finan­­cier. Parte­­naire de plusieurs socié­­tés de cour­­tage, il avait été conseiller de Charles de Gaulle et délé­­gué français à la confé­­rence de Bret­­ton Woods – qui fut à l’ori­­gine de la créa­­tion du FMI et de la banque mondiale. André était un homme sévère. Jacques parle d’ailleurs de son enfance comme d’une période d’un ennui mortel entre­­coupé de châti­­ments corpo­­rels. Lorsqu’il se compor­­tait mal, il prenait une raclée – d’abord par sa nour­­rice, puis par sa mère et enfin par son père. « À mesure que l’in­­for­­ma­­tion remon­­tait la chaîne de comman­­de­­ment », explique-t-il.

Des quatre enfants, c’était lui le plus rebelle. Son plus jeune frère, Yves-André, a suivi la voie tracée par son père : il a été direc­­teur géné­­ral de Lehman Brothers et il est à présent conseiller prin­­ci­­pal chez Roth­­schild. Jacques avait 11 ans lorsque les nazis occu­­pèrent Paris. « C’était abso­­lu­­ment catas­­tro­­phique », dit-il. Grâce à des passe­­ports diplo­­ma­­tiques, son père fit quit­­ter le pays à toute la famille, et après s’être enfuis en Espagne et au Portu­­gal, ils arri­­vèrent à New York en août 1940. « Nous pensions avoir tout perdu », pour­­suit-il.

Mais sa mère, qui faisait l’école à la maison pour Jacques et les enfants de leurs voisins lorsqu’ils vivaient à Paris, retourna plus tard en France et apprit que ses voisins avaient sauvé en cachette tous les meubles des Istel pendant la guerre, avant de les leur resti­­tuer. Même leur linge avait été lavé et plié. À New York, Istel se sentait déra­­ciné et perdu. On le mit en pension à l’école chré­­tienne Stony Brook de Long Island. Alors qu’il ne parlait pas un mot d’an­­glais, il fut envoyé en classe de quatrième. L’un de ses profes­­seurs lui donna des bandes dessi­­nées au lieu des manuels scolaires habi­­tuels. Toutes les nuits, il pleu­­rait au fond de son lit.

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Jacques-André Istel
Pion­­nier du para­­chu­­tisme spor­­tif améri­­cain
Crédits : Natio­­nal Skydi­­ving Museum

En 1943, l’été de ses 14 ans, il prit son vélo et parcou­­rut un peu plus de 320 kilo­­mètres jusque dans le Vermont, dormant dans les granges et gagnant sa vie en prépa­­rant du béton. Tout se passa sans encombres et il décida l’été suivant de parcou­­rir les États-Unis en auto-stop. Il avait écono­­misé 7 dollars jusqu’ici, une somme. Il était frappé par la géné­­ro­­sité et l’ou­­ver­­ture d’es­­prit des gens qu’il avait rencon­­trés sur sa route, il était en train de tomber amou­­reux de l’Amé­­rique. Il ne tarda pas à se prendre de passion pour le para­­chu­­tisme – l’un des nombreux virages exis­­ten­­tiels opérés par Istel, dont l’his­­toire est digne d’un film.

Pour faire court, Istel se retrouva à l’âge de 20 ans aux commandes d’un avion mono­­mo­­teur qu’il savait à peine pilo­­ter. Cédant à une impul­­sion, il se lança dans un vol à travers l’Amé­­rique du Nord, de Vancou­­ver à New York. Après une poignée d’in­­ci­­dents tout aussi drôles que périlleux, rappor­­tés dans les jour­­naux des villes où il faisait escale – ce qui ne manquait pas d’em­­bar­­ras­­ser ses parents –, il atter­­rit enfin à LaGuar­­dia avec une radio hors service. (Il avait atterri ailleurs dans un premier temps et avait appelé la tour de contrôle depuis une cabine télé­­pho­­nique pour les préve­­nir qu’il arri­­vait.)

Dans les années 1950, travaillant comme analyste finan­­cier à Wall Street et ne s’y sentant pas à sa place, Istel faisait régu­­liè­­re­­ment des sauts en para­­chute. Il adorait cette sensa­­tion de chute libre, et il aimait se sentir seul dans le ciel. Avant cela, les para­­chutes étaient essen­­tiel­­le­­ment utili­­sés au sein de l’ar­­mée. Les premiers modèles s’ou­­vraient après des secousses terribles, et se lais­­saient porter au gré du vent avant un atter­­ris­­sage brutal.

Il se présenta devant le conseil en tant qu’am­­bas­­sa­­deur de tous les gentils dragons.

Mais en 1957, Istel créa sa propre entre­­prise, Para­­chutes Inc.. Aidé d’un employé, il conce­­vait des para­­chutes pouvant être diri­­gés, plus faciles à utili­­ser. Ses inven­­tions permirent de démo­­cra­­ti­­ser et de déve­­lop­­per le para­­chu­­tisme. Des civils pouvaient ainsi effec­­tuer des sauts en para­­chute après quelques heures de prépa­­ra­­tion seule­­ment. Istel fonda trois écoles de para­­chu­­tisme très lucra­­tives – à celle d’Orange, dans le Massa­­chu­­setts, le maga­­zine Sports Illus­­tra­­ted décerna le titre de « Sorbonne du para­­chu­­tisme spor­­tif améri­­cain » –, et il devint un pion­­nier de cette nouvelle disci­­pline. Il eut même droit à une page de publi­­cité dans le Time. Il y figu­­rait en costume-cravate à côté de l’ac­­croche : « Je vous invite à sauter d’un avion. »

En 1956, il mena la toute première équipe améri­­caine aux cham­­pion­­nats du monde de para­­chu­­tisme, à Moscou. Puis, en 1962, il obtint de faire se dérou­­ler la compé­­ti­­tion aux États-Unis, après des années de négo­­cia­­tions. Istel peinait à récol­­ter les fonds néces­­saires à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de l’évé­­ne­­ment, et il alla trou­­ver le gouver­­neur du Massa­­chu­­setts, John A. Volpe, lui deman­­dant de le lais­­ser s’adres­­ser à l’As­­sem­­blée légis­­la­­tive de l’État à Boston. Istel fit son entrée en para­­chute, s’en­­gouf­­frant dans un espace laissé entre les cimes de deux arbres pour atter­­rir à côté de Volpe dans le parc de Boston Common. (Il manqua de couper le bras du gouver­­neur dans sa chute.) Une photo d’Is­­tel, prise une micro­­se­­conde avant son atter­­ris­­sage, trône dans son bureau à Feli­­city.

C’est aussi dans les années 1950 qu’Is­­tel devint proprié­­taire des terres sur lesquelles serait construite Feli­­city. Ache­­ter des terres était une de ses vieilles habi­­tudes. Il en possé­­dait en Irlande, dans les Bimini, le New Hamp­­shire et les Hamp­­tons. Des terres qui, bien que sans valeur aux yeux de certains, étaient à ses yeux extra­­or­­di­­nai­­re­­ment belles et sous-esti­­mées. Il dit avoir gagné de cette façon plusieurs millions de dollars. Il fit aussi l’ac­qui­­si­­tion des terres agri­­coles se trou­­vant à proxi­­mité de ses écoles de para­­chu­­tisme, afin de parer aux éven­­tuelles plaintes liées au bruit.

Bien­­ve­­nue à Feli­­city

Istel recon­­naît que Feli­­city, établie sur un aqui­­fère, est poten­­tiel­­le­­ment bien située sur le long terme : à moins de 13 kilo­­mètres de Yuma et presque exac­­te­­ment entre Phoe­­nix et San Diego. Malgré cela, des dizaines d’an­­nées s’écou­­lèrent sans qu’Is­­tel n’ac­­corde d’at­­ten­­tion à son acqui­­si­­tion. Mais dans les années 1980, alors qu’il commençait à se sépa­­rer de son affaire de para­­chu­­tisme, il tourna son regard vers cette éten­­due vierge et pous­­sié­­reuse. Il avait trouvé son prochain défi. « J’ai dit à Feli­­cia : “Nous allons nous instal­­ler dans le désert” », me dit-il. « Je pensais qu’il serait amusant de bâtir un petit village », ajoute-t-il.

Lorsqu’il était encore jeune, le père d’Is­­tel rêvait de fonder une ville au Canada avec l’un de ses amis, qu’ils voulaient appe­­ler « Barrière ». Jacques trou­­vait quant à lui que c’était un nom bien peu accueillant pour une ville nouvelle. Il aurait pour sa part choisi un nom plus sympa­­thique, plus chaleu­­reux : « Feli­­city », d’après le nom de sa femme. Il songea égale­­ment qu’il serait amusant de faire recon­­naître offi­­ciel­­le­­ment son village comme étant le centre du monde. Quand je lui ai demandé d’ap­­pro­­fon­­dir sa pensée, il m’a répondu : « Et pourquoi pas ? » La première étape lui parais­­sait évidente : il fallait qu’il écrive un livre pour enfants.

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L’es­­ca­­lier vers le ciel
La plaque dit : « Esca­­lier d’ori­­gine – Tour Eiffel – 1889 »
Crédits

Istel avait remarqué qu’on accor­­dait un étrange crédit aux livres pour enfants : qui oserait prétendre que la cape du petit chape­­ron rouge était bleue ? De la même manière, créer un livre illus­­tré sur Feli­­city pour­­rait rendre plus compré­­hen­­sible – et plus légi­­time – sa vision de la ville une fois qu’elle aurait été créée.

Publié par Istel lui-même en 1985, le livre avait pour titre Coe, le gentil dragon au centre du monde. Il racon­­tait l’his­­toire d’un dragon sympa­­thique qui aimait les enfants et décou­­vrait que le centre exact du globe se trou­­vait dans une ville du désert, au doux nom de Feli­­city. Une pyra­­mide se dres­­sait à l’en­­droit exact indiquant le centre.

Il était accueilli là-bas par le bien­­veillant ambas­­sa­­deur de l’es­­pèce des dragons auprès des hommes, un homme en cravate blanche et queue-de-pie nommé JAI (pour Jacques-André Istel). En mai de cette année-là, Jacques-André parti­­cipa à une réunion du conseil du comté d’Im­­pe­­rial.

Il s’y rendit en cravate blanche et queue-de-pie, précédé par trois trom­­pet­­tistes jouant tel une fanfare. Il se présenta devant le conseil en tant qu’am­­bas­­sa­­deur de tous les gentils dragons, et leur demanda de recon­­naître offi­­ciel­­le­­ment Feli­­city comme le centre du monde. « L’idée était parfai­­te­­ment insen­­sée ! » dit-il. À le voir, c’était préci­­sé­­ment ce qui l’en­­chan­­tait.

Feli­­city devint offi­­ciel­­le­­ment une ville l’an­­née suivante. À une époque, Istel s’ima­­gi­­nait en faire une commu­­nauté de trente ou cinquante mille personnes, un havre char­­mant à l’air pur. Mais son plan de déve­­lop­­pe­­ment suscita la colère de la tribu Quechan, qui vivait tout près d’ici. Istel réalisa alors que l’idée même de se déve­­lop­­per lui était tout à fait étran­­gère. Il aimait Feli­­city telle qu’elle était. Il y avait déjà construit la pyra­­mide ainsi qu’une maison pour lui et sa femme, et il orga­­nisa une grande célé­­bra­­tion pour l’inau­­gu­­ra­­tion de son nouveau bureau de poste.

Le couple rece­­vait une subven­­tion d’un dollar par an pour s’oc­­cu­­per de cette poste mais, au lieu d’en­­cais­­ser les chèques du gouver­­ne­­ment, Istel les enca­­drait et les expo­­sait dans le bureau. Il m’a raconté que, ce jour-là, plusieurs centaines de personnes étaient venues pour rece­­voir des timbres d’inau­­gu­­ra­­tion obli­­té­­rés. Le bureau de poste traita plus de 2 300 cour­­riers le premier jour. Le consu­­lat chinois de San Fran­­cisco avait même dépê­­ché un diplo­­mate qui fit un discours en chinois (Feli­­cia est améri­­caine d’ori­­gine chinoise).

Istel portait l’ha­­bit qu’il réser­­vait aux événe­­ments offi­­ciels de la ville : un costume noir sur lequel sont accro­­chées diverses médailles, ainsi qu’une écharpe de maire en satin. « Les premiers jours de Feli­­city étaient très amusants, se souvient-il. Le problème, c’est que tout était empreint de fantai­­sie. Aussi, quand nous avons commencé à faire les choses sérieu­­se­­ment… personne ne nous a pris au sérieux. »

L’après-midi durant lequel Istel m’a fait faire le tour des monu­­ments, six ou sept autres personnes s’y prome­­naient aussi. C’était la pleine saison touris­­tique. Istel ne fait aucune publi­­cité et ne solli­­cite pratique­­ment jamais les médias. Il est convaincu que l’hu­­ma­­nité a tout le temps devant elle pour venir appré­­cier ce qu’il a créé. Mais des retrai­­tés venus de contrées froides telles qu’Ed­­mon­­ton ou l’Idaho viennent chaque hiver vivre dans leur rési­­dence secon­­daire, située sur des terrains avoi­­si­­nants, et font parfois un tour à Feli­­city. Depuis l’au­­to­­route, on peut aper­­ce­­voir leurs cara­­vanes blanches agglu­­ti­­nées dans le paysage désolé, comme des fleurs du désert.

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L’église imma­­cu­­lée
Elle est inspi­­rée d’une chapelle bretonne
Crédits

Jacques-André Istel était heureux d’avoir des invi­­tés. « Bien­­ve­­nue à Feli­­city », a-t-il proclamé en s’in­­cli­­nant, feignant de faire le baise­­main aux dames. Il passait son temps à leur deman­­der leur avis sur ce qu’ils voyaient. Leurs réponses n’étaient guère satis­­fai­­santes – la plupart se conten­­taient de répondre : « Je trouve cela inté­­res­­sant » –, mais Istel n’en semblait pas moins touché. « Que pensez-vous de cela ? » a-t-il demandé à un homme corpu­lent venu du Missouri, qui portait des shorts en jeans. Il faisait chaud et l’homme respi­­rait bruyam­­ment. Après un silence, sa femme a déclaré : « Que de gravures ! »

En tant que rédac­­teur de toute l’ex­­pé­­rience humaine, Istel a un sens de l’es­­thé­­tisme très déve­­loppé – un œil pour les détails inso­­lites et les juxta­­po­­si­­tions poin­­tilleuses. Par exemple, sur le monu­­ment dédié à l’his­­toire de l’Amé­­rique, un panneau décri­­vant les « initia­­tives pion­­nières » de la nation, il ne s’est pas contenté de faire figu­­rer la goupille de sûreté aux côtés de l’avion, de l’or­­di­­na­­teur et du voyage sur la lune, il l’a placée au sommet de la liste. Le souve­­nir de George Washing­­ton y est évoqué non seule­­ment pour ses succès célèbres, mais aussi pour son goût de la bière. Des véri­­tés simples et sans âge sont mêlées à des absur­­di­­tés désuètes. Le musée me faisait me sentir extra­­or­­di­­nai­­re­­ment petit.

D’après les plaques, l’un des traits qui défi­­nissent l’hu­­ma­­nité est notre propen­­sion à être toujours convain­­cus d’agir juste­­ment. Le présent s’ac­­com­­pagne perpé­­tuel­­le­­ment d’une sensa­­tion d’ur­­gence, et nous n’en goûtons l’iro­­nie que plus tard. « Vous verrez, l’une des plaques porte l’ins­­crip­­tion : “Irlan­­dais s’abs­­te­­nir”», me dit Istel. « Quelques années plus tard, nous élisions un président irlan­­dais. Rappe­­lez-vous comme on persé­­cu­­tait les esclaves en fuite. Et quelques décen­­nies plus tard, voilà que nous élisons un président noir. »

« Si j’étais de nature plus intros­­pec­­tive, je n’au­­rais jamais fait tout cela. » — Jacques-André Istel

Istel n’est parvenu à expliquer l’élan à l’ori­­gine de cette entre­­prise fara­­mi­­neuse qu’en ces termes simples : « Je pense qu’il est très humain de vouloir lais­­ser une trace, d’une façon ou d’une autre. » Il se conten­­tait surtout de répé­­ter : « Regar­­dez cette plaque ! » et il atten­­dait patiem­­ment que je lise ce qui avait attiré son atten­­tion. « Les mala­­dies de l’es­­prit » d’Avicenne (« Je trouve cette gravure très inté­­res­­sante, pas vous ? ») ou bien Ératos­­thène mesu­­rant la circon­­fé­­rence de la Terre (« Regar­­dez donc cet homme ! »). Il avait dû falloir beau­­coup de courage à cet amateur d’his­­toire pour accom­­plir tout cela.

Il avait régu­­liè­­re­­ment fait appel à des profes­­seurs d’Har­­vard et d’autres univer­­si­­tés pour rece­­voir des conseils, mais on l’avait envoyé prome­­ner. Il m’a raconté qu’une fois, après que l’Ins­­ti­­tut indien d’études avan­­cées de Shimla a refusé de l’ai­­der pour une traduc­­tion depuis l’hindi, il a pris un avion pour l’Inde avec Feli­­cia et a frappé à leur porte. « J’ai le sens des respon­­sa­­bi­­lité, explique-t-il. Vous parlez à un homme qui a de bonnes chances de passer pour un imbé­­cile pour les millé­­naires à venir. Mais nous faisons de notre mieux. » En d’autres termes, il était en paix avec lui-même et préfé­­rait ne pas trop songer aux risques.

À dire vrai, il préfé­­rait ne pas réflé­­chir du tout. C’était comme si la ville toute entière était mysté­­rieu­­se­­ment appa­­rue dans un endroit préver­­bal de son imagi­­na­­tion, comme un besoin inex­­pli­­cable de beauté et de sens. Même lorsque je lui ai demandé pourquoi il avait arrêté de faire du para­­chu­­tisme, ma ques­­tion a eu l’air de le para­­ly­­ser d’abord, puis de l’en­­nuyer. Il a toute­­fois fini par me répondre que ce n’était pas qu’il avait arrêté le para­­chu­­tisme, mais plutôt qu’il n’avait pas sauté depuis 1973. Je ne lâchais pas l’af­­faire pour autant.

Enfin, un soir, après quelques verres pris sur le balcon des Istel, il a semblé perdre patience et m’a dit : « Feli et moi sommes des gens simples. Ne faites pas de nous des êtres complexes. Si j’étais de nature plus intros­­pec­­tive, je n’au­­rais jamais fait tout cela. »

L’ange et le sculp­­teur

Quelle impres­­sion cela fait-il d’ar­­pen­­ter le rêve de quelqu’un d’autre ? Eh bien, c’est onirique, préci­­sé­­ment. Le simple fait de voir ces blocs de béton au centre de tout, prêts à traver­­ser les quatre mille prochaines années, incite à la contem­­pla­­tion et à prêter une étrange atten­­tion aux conver­­sa­­tions les plus banales. Tard une nuit, j’ai remarqué une lumière au dehors, près du centre du musée. C’était Gene Brit­­ton, l’ar­­tiste prin­­ci­­pal d’Is­­tel, qui se dépê­­chait pour finir dans les temps.

Trois semaines plus tard, le 22 février, pour l’an­­ni­­ver­­saire de George Washing­­ton, Istel prési­­de­­rait à la céré­­mo­­nie d’inau­­gu­­ra­­tion du monu­­ment de l’his­­toire améri­­caine. Il avait obtenu qu’un garde des marines y prenne part (Istel avait lui-même servi dans les marines pendant la guerre de Corée), un para­­chu­­tiste tombe­­rait du ciel avec un drapeau améri­­cain, et des enfants accom­­pa­­gnés de treize adultes – chacun repré­­sen­­tant un des États fonda­­teurs – feraient sonner une réplique de la Cloche de la Liberté réduite à demi-échelle pesant plus de 113 kilos. Elle était posée au sol, juste à côté de nous, atten­­dant d’être instal­­lée.

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Une sculp­­ture de Feli­­city
Dialogue entre le soleil et le bras de Dieu de Michel-Ange
Crédits

Il restait malgré cela à Brit­­ton encore sept illus­­tra­­tions à termi­­ner. Il avait installé une lampe de travail et un compres­­seur, le lourd cordon d’ali­­men­­ta­­tion de sa ponceuse étant quant à lui posé sur son épaule. De petits papillons de nuit vole­­taient autour de son treillis et butaient contre le granit illu­­miné. Brit­­ton s’était impliqué dans le musée presque autant qu’Is­­tel. La première fois qu’il était venu à Feli­­city, treize ans plus tôt, alors âgé de 21 ans, c’était pour appor­­ter son aide à un autre artiste sur les gravures de l’his­­toire de l’avia­­tion française. Le temps a passé, il avait aujourd’­­hui 35 ans et était père céli­­ba­­taire de trois enfants.

Il était obligé de les confier à ses parents pour une durée de cinq mois consé­­cu­­tifs, afin de pouvoir graver le portrait de Woodrow Wilson, ou encore de repro­­duire La Rencontre entre Léon Ier le Grand et Attila, de Rafael. Il travaillait de nuit car il avait peur qu’une excrois­­sance appa­­rue près de son pouce ne se trans­­forme en tumeur maligne s’il travaillait au soleil. Il avait passé plus de cent heures sur les gravures les plus déli­­cates. Son nom n’ap­­pa­­rais­­sait nulle part sur les monu­­ments. La rela­­tion qu’en­­tre­­te­­nait Istel et Brit­­ton était presque fami­­liale : tendue, mais affec­­tueuse. Ils étaient déses­­pé­­ré­­ment dépen­­dants l’un de l’autre. Istel savait qu’il avait besoin de Brit­­ton.

Le détail infime et parfois obsé­­dant que ce dernier parve­­nait à distil­­ler dans ses illus­­tra­­tions lui semblait ines­­ti­­mable, mais il aimait se plaindre du manque de disci­­pline de Brit­­ton et le harce­­ler pour qu’il accé­­lère la cadence. Ils se dispu­­taient souvent. (« Je l’aime bien malgré moi », m’a confié Istel.) Je songeais que Brit­­ton devait pour­­suivre le travail pour des raisons finan­­cières, afin de nour­­rir ses enfants. Mais il m’a assuré qu’il pour­­rait tout aussi bien vivre en restant chez lui à graver des anges sur des pierres tombales. En réalité, comme Istel, Brit­­ton était à Feli­­city car il ne pouvait en être autre­­ment : cela lui tenait à cœur. « J’étais très jeune quand j’ai fait la connais­­sance de Jacques et, pour être honnête avec vous, je ne le compre­­nais pas du tout », m’a-t-il raconté.

Mais Istel lui a montré les plans de Feli­­city. Il avait imaginé ériger à terme des centaines de monu­­ments,peut-être même plus, les sujets valant qu’on se souviennent d’eux étant indé­­nom­­brables. Les construc­­tions pouvaient donc l’être elles aussi. Il dispo­­sait de 1 040 hectares, après tout.

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Histoire de l’hu­­ma­­nité
Le projet déme­­suré de Jacques-André Istel
Crédits

« Le fait qu’il ait pu imagi­­ner bâtir toutes ces choses au milieu de nulle part m’a coupé le souffle ! a pour­­suivi Brit­­ton. Il m’a tout bonne­­ment convaincu, que voulez-vous que je vous dise ? » Pour Brit­­ton, Istel était un homme d’af­­faires tandis qu’il était un artiste : ils étaient obli­­gés de s’op­­po­­ser. « Mais son idée du beau m’a toujours impres­­sionné. »

Alors que nous parlions, des lumières rouges et bleues se sont subi­­te­­ment mises à tour­­billon­­ner dans le désert. Les 4×4 des patrouilles fron­­ta­­lières pour­­chas­­saient quelqu’un. La fron­­tière mexi­­caine ne se situe qu’à quelques kilo­­mètres de là. Depuis le parvis de la chapelle d’Is­­tel, on peut aper­­ce­­voir l’une des palis­­sades à 40 millions de dollars.

J’ai demandé à Brit­­ton ce que cela faisait de se retrou­­ver ici, seul, toute la nuit. Il m’a répondu qu’il aimait contem­­pler le ciel, berceau des étoiles, et songer à l’in­­si­­gni­­fiance de son exis­­tence alors que les images qu’il grave traver­­se­­ront les siècles. Il travaillait alors sur la repro­­duc­­tion d’une sculp­­ture de Daniel Ches­­ter French, L’Ange de la mort et le Sculp­­teur, pour une plaque inti­­tu­­lée « Aspects de l’art améri­­cain ».

Elle repré­­sen­­tait un ange ailé, bloquant de sa main gauche le burin d’un jeune sculp­­teur, mettant fin à son œuvre et prenant sa vie. L’ou­­til de Brit­­ton ressem­­blait à une fraise de dentiste. Il était en train de créer les plis et ondu­­la­­tions de la robe de l’ange. Brit­­ton était persuadé qu’Is­­tel compre­­nait plus qu’il ne le lais­­sait paraître la réelle moti­­va­­tion derrière tout cela, et qu’il était moins impul­­sif qu’il ne le lais­­sait entendre. « Il est bien trop intel­­li­gent pour ne pas y avoir réflé­­chi », a-t-il ajouté.

Il était effec­­ti­­ve­­ment stupé­­fiant de voir combien Istel pouvait être pers­­pi­­cace, même s’il donnait l’im­­pres­­sion d’être à la merci de l’ima­­gi­­na­­tion d’un enfant. Il était incroyable de consta­­ter le nombre de fois où la fantai­­sie avait côtoyé le réel dans sa vie. La théo­­rie de Brit­­ton était qu’il y avait toujours eu dans la vie d’Is­­tel cette touche de gran­­deur et de surréa­­lisme, et qu’il voulait lais­­ser un cadeau à l’hu­­ma­­nité – ainsi qu’un héri­­tage person­­nel – empreint de ces senti­­ments. Il était impos­­sible de se faire une idée de la somme qui avait été englou­­tie dans ces projets. « Cela me coûte plus cher qu’un sand­­wich mais moins qu’une navette spatiale », a-t-il l’ha­­bi­­tude de dire. Et à chacune des nombreuses céré­­mo­­nies de Feli­­city, il invi­­tait un diplo­­mate ou un fonc­­tion­­naire du gouver­­ne­­ment, pour vali­­da­­tion.

Mais en même temps, m’a fait remarquer Brit­­ton, l’es­­sen­­tiel du public ayant pu admi­­rer l’ou­­vrage d’Is­­tel sont les voya­­geurs qui passent dans le coin avec leur cara­­vane. « Il y a peu de regards intel­­li­­gents qui se sont posés sur ce qu’il a fait », dit Brit­­ton. Et, pour quelqu’un qui a fait des pieds et des mains pour faire recon­­naître son musée comme le centre du monde, il semble étran­­ge­­ment réti­cent à l’idée de solli­­ci­­ter une atten­­tion plus sérieuse. « S’il n’est pas accepté parmi les gens qu’il respecte, c’est clai­­re­­ment parce qu’il a peur », m’a confié Brit­­ton. « Il ne veut pas qu’on se moque de lui. »

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Le maire de Feli­­city
Jacques-André Istel en tenue offi­­cielle
Crédits : Road­­si­­deA­­me­­rica.com

Pendant des décen­­nies, Istel a solli­­cité auprès de person­­na­­li­­tés de courtes lettres de soutien, et ce bien qu’elles n’aient jamais mis les pieds à Feli­­city : parmi elles, Ed Koch, Paul Volcker, ou encore John C. Bogle, le fonda­­teur de Vanguard. Elles étaient semblables à de petites publi­­ci­­tés pour le livre de granit qu’il était en train d’écrire. Il me les a montrées sur son ordi­­na­­teur, suivant du doigt le texte à mesure que je lisais.

Ce soir-là, il m’en a imprimé des copies qu’il a jointes au brouillon d’une histoire qu’il voulait que je lise. Lais­­sant Brit­­ton à son travail, je suis retourné à l’in­­té­­rieur pour jeter un coup d’œil au texte qu’Is­­tel m’avait donné. C’était le récit de sa première expé­­rience de chute libre, en 1950. Il avait engagé un agent immo­­bi­­lier, Jack Holden, pour le faire monter dans son Piper Cub flam­­bant neuf. « Je vous dirai quand sauter ! » lui a crié Holden alors qu’ils s’éle­­vaient. Holden n’avait aucune expé­­rience en la matière, écrit Istel, et pour­­tant, il semblait parfai­­te­­ment sûr de lui. Istel pouvait affir­­mer sans l’ombre d’un doute que c’était un excellent commer­­cial.

À plus de 450 mètres du sol, Holden lui dit enfin : « Sautez ! » Tout à coup, se jeter d’un avion dans le vide appa­­rut à Istel dans toute sa réalité. Il fit comme s’il n’avait pas entendu et lui demanda de répé­­ter. « Sautez ! » répéta Holden. Istel était dos au mur et ses senti­­ments étaient confus. « Mon orgueil et mon honneur étaient en jeu », écrit-il. « Je sautai. »


Traduit de l’an­­glais par Mélissa Casas Aragon d’après l’ar­­ticle « A Jour­­ney to the Center of the World », paru dans le New York Times Maga­­zine. Couver­­ture : La pyra­­mide de Feli­­city.


 

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