par Joseph Hincks | 19 septembre 2016

Le dicta­­teur

Manille, aux Philip­­pines. Eric Sison était encore en vie après une chute de trois étages, depuis le toit de l’im­­meuble situé en face de chez Maria. Il a déchiré son short sur le auvent de sa voisine et s’est caché sous son lit en sous-vête­­ments. Quand la police a écarté le rideau jaune qui isolait sa baraque de la rue F. Munoz, à Pasay City, Maria s’est retrou­­vée face aux canons de leurs armes. « J’ai crié : “Ayez pitié de nous, ne tirez pas, on ne sait pas qui est cet homme” », dit-elle. La police a ordonné à Maria et sa famille de quit­­ter la maison. Elle a entendu Eric supplier qu’on lui laisse la vie sauve. Puis elle a entendu les coups de feu.


Rachell Bermoy, partner of slain rickshaw driver Eric Sison, grieves over the latter's remains on the day of his burial, August 31, in Pasay City, Philippines. Sison was killed as he was surrendering, on August 23, in a "routine anti-criminality patrol" by Pasay Police.
Rachell Bermoy, la compagne d’Eric Sison
Crédits : Martin San Diego

Eric Sison fait partie des 2 500 indi­­vi­­dus à avoir été tués entre le 1er juillet 2016 et le 5 septembre dernier dans la guerre sanglante que le président Duterte mène contre le trafic de drogue. Elle fait en moyenne 38 victimes par jour. Sa dispa­­ri­­tion vient s’ajou­­ter à la liste des morts surve­­nues pendant des opéra­­tions de police, qui ne cesse de s’al­­lon­­ger. La version des faits des témoins diffère systé­­ma­­tique­­ment de celle des poli­­ciers. Cette affaire ne fait pas excep­­tion. Les rapports offi­­ciels affirment qu’E­­ric a tiré sur les poli­­ciers et qu’il a été tué par les balles qui répon­­daient aux siennes. Mais une vidéo enre­­gis­­trée par un voisin avec son smart­­phone montre qu’il a essayé de se rendre lorsqu’il était sur le toit. Les agents de la police tech­­nique qui se sont rendus chez Maria disent avoir trouvé sur la scène de crime deux sachets de shabu – le nom qu’ils donnent à la métham­­phé­­ta­­mine –, des sachets de marijuana, un tube en verre conte­­nant des feuilles de marijuana et un pisto­­let de calibre .38. Eric aurait ouvert le feu sur les poli­­ciers alors qu’ils effec­­tuaient une « patrouille anti-crimi­­na­­lité » de routine. « La police insiste sur le fait qu’il avait un revol­­ver et qu’il consom­­mait de la drogue, mais mon mari n’était pas comme ça », dit Rachelle Bermoy, la compagne d’Eric Sison. « Il est tombé du toit et ses vête­­ments se sont déchi­­rés, donc il était à moitié nu. S’il avait eu une arme, elle serait tombée. » Elle affirme que c’est la police qui l’a appor­­tée.



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Durant l’élec­­tion prési­­den­­tielle de 2016 aux Philip­­pines, Rodrigo Duterte a promis d’éra­­diquer le crime, la drogue et la corrup­­tion au sein du gouver­­ne­­ment dans un délai de trois à six mois à comp­­ter de son inves­­ti­­ture. Il s’est aussi engagé à nour­­rir les pois­­sons de la baie de Manille avec les corps de 100 000 crimi­­nels.

Davao City Mayor Rodrigo Duterte speaks before the protesting residents in the city who are calling for the moratorium on housing foreclosure in several housing projects in the city. At least 5,000 homeowners coming from different subdivisions in the city and even from neighboring towns and cities marched around the city on Wednesday afternoon, Feburary 11, 2008 to oppose the transfer of an estimated P13 billion worth of housing loans with the National Home Mortgage Finance Corporation (NHMFC) to a private entity known as Balikatan Housing Finance Inc. (BHFI). AKP Images / Keith Bacongco
Rodrigo Duterte alors maire de Davao City
Crédits : AKP Images/Keith Bacongco

Lors d’une soirée pour célé­­brer sa victoire élec­­to­­rale à Davao City, dont il était maire depuis 20 ans, le nouveau président a encou­­ragé les citoyens possé­­dant une arme à éradiquer les trafiquants de drogue. « Faites-le vous-mêmes si vous avez des armes, vous avez ma béné­­dic­­tion », a-t-il dit. Après son discours d’in­­ves­­ti­­ture, il a égale­­ment invité ses conci­­toyens à abattre les toxi­­co­­manes car « deman­­der à leurs parents de le faire serait trop doulou­­reux ». Il a précisé qu’il se moquait des droits de l’homme ou de la procé­­dure. Peu de temps après, dans son premier discours à la nation, il a déclaré : « Nous ne nous arrê­­te­­rons pas tant que le dernier baron de la drogue, le dernier finan­­cier et le dernier dealer n’au­­ront pas été mis derrière les barreaux ou six pieds sous terre. » La guerre de Duterte contre la drogue fait rage dans les rues comme au Sénat, mais ses victimes sont presque exclu­­si­­ve­­ment des petits dealers de rues de bidon­­ville, comme la rue F. Munoz. On y meurt en tongs et souvent avec un sachet de shabu sur soi.

Les exécu­­tions extra­­ju­­di­­ciaires ne sont pas nouvelles aux Philip­­pines : Amnesty Inter­­na­­tio­­nal estime que 3 240 personnes ont été tuées de cette façon sous la dicta­­ture de Ferdi­­nand Marcos avant la révo­­lu­­tion popu­­laire de 1986. Marcos est le « président préféré » de Duterte, qui aime­­rait qu’il soit enterré dans le cime­­tière réservé aux héros natio­­naux. Malgré cela, le rythme des assas­­si­­nats sous Duterte est sans précé­dent. D’après un rapport de la police natio­­nale (PNP), entre le 1er juillet et le 5 septembre 2016, 1 027 suspects ont été tués au cours d’opé­­ra­­tions de police. Ce à quoi il faut ajou­­ter l’ar­­res­­ta­­tion de 15 055 autres et la « reddi­­tion volon­­taire » de plus de 686 000 personnes. Le nombre de victimes a été multi­­plié par quinze par rapport aux 68 personnes abat­­tues par la police entre le 1er janvier et le 15 juin derniers. D’après les rapports de la PNP, 1 500 cas de plus ont été clas­­sés comme « cadavre retrouvé, enquête en cours » pendant la même période. Les corps ont été décou­­verts dans les bidon­­villes, à même le sol du cime­­tière de Mala­­bon, ou parfois même éten­­dus sur l’EDSA, l’au­­to­­route qui traverse le cœur de la ville. On attri­­bue prin­­ci­­pa­­le­­ment ces morts à des groupes de surveillance formés par des civils ou à des affron­­te­­ments entre trafiquants de drogue.

Family and friends slain rickshaw driver Eric Sison help carry his remains to its final resting place, August 31, at the Pasay Municipal Cemetery in Pasay City, Philippines. Sison was killed as he was surrendering, on August 23, in a "routine anti-criminality patrol" by Pasay Police.
La famille et les amis d’Eric Sison portent son cercueil
Crédits : Martin San Diego

Il arrive qu’on retrouve les têtes des victimes couvertes de ruban adhé­­sif. Les corps portent des pancartes sur lesquelles sont écrites des phrases comme : « Je suis un dealer, ne faites pas la même erreur. » Qu’ils soient le fait d’opé­­ra­­tions de police, de groupes de « nettoyage » ou d’ « esca­­drons de la mort », le nombre d’as­­sas­­si­­nats ne semble pas vouloir bais­­ser. « Je pren­­drai ma retraite avec la répu­­ta­­tion d’Idi Amin Dada », a déclaré le président Duterte, dont le mandat doit durer 6 ans.

Davao

Vers minuit un mercredi de la fin du mois d’août 2016, les habi­­tants de Tramo se rassemblent pour la veillée funèbre orga­­ni­­sée en mémoire d’Eric Sison. Ses amis boivent de la bière dans des verres en plas­­tique et orga­­nisent un tour­­noi de cartes dont les gains seront rever­­sés à la famille. Certains regardent à travers le couvercle en Pers­­pex du cercueil dans lequel repose Eric, sa fine mous­­tache perçant sous le maquillage aux coins de sa bouche. Sa compagne, Bermoy, veille son défunt en gardant un œil sur un pous­­sin qui picore des grains de blé répan­­dus sur le couvercle trans­­lu­­cide du cercueil. « Le pous­­sin est un symbole de justice », dit-elle. « C’est pour que la mort picore la conscience de ses assas­­sins. »

A chick symbolizing a call for justice walks on Eric Sison's coffin. Sison, a rickshaw driver, was killed as he was surrendering in a "routine anti-criminality patrol" by Pasay Police on August 23 in Tramo, Pasay City.
Le pous­­sin, symbole de justice
Crédits : Martin San Diego

La publi­­ca­­tion de la vidéo prou­­vant qu’E­­ric a tenté de se rendre a entraîné l’ou­­ver­­ture d’une enquête du Bureau natio­­nal d’in­­ves­­ti­­ga­­tion sur les trois poli­­ciers impliqués et leur chef, qui a été suspendu. Mais la justice n’est pas l’unique préoc­­cu­­pa­­tion des amis et voisins d’Eric Sison. Un de ses amis âgés de 20 ans – qui demande à être nommé Boy Negro – me montre son télé­­phone portable et fait défi­­ler les menaces qu’il a reçues. L’une d’elles dit en taga­­log : « Mec, attends un peu, tu es le prochain. » Boy Negro tire sur sa ciga­­rette et observe la rue, où des bornes d’ar­­cade instal­­lées en plein air tintent sous des abris faits de bâches. Les chiens aboient contre les remous du canal. Il raconte qu’il a récem­­ment remarqué qu’un homme de grande taille surveillait le voisi­­nage. « On ne sait pas si les menaces viennent de la police ou des vigi­­lantes, mais on a peur », dit-il. « La plupart des quar­­tiers de Pasay ont eu leurs meurtres pour l’exemple. Main­­te­­nant, c’est chez nous que ça se passe. »

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Pendant que la peur et la colère s’em­­parent de quar­­tiers comme celui de Boy Negro, la guerre contre la drogue reçoit un large soutien dans le reste du pays.

Les meurtres ont augmenté de 68 % durant le premier mois de la prési­­dence de Rodrigo Duterte.

D’après un sondage mené par Pulse Asia, 91 % des Philip­­pins ont « un haut degré de confiance » en leur nouveau président. En juillet, Jenne­­lyn Olaires, dont la photo en train d’en­­la­­cer son mari décédé est deve­­nue virale sur Inter­­net, a confié à Reuters que son époux avait voté pour lui. La séna­­trice Leila de Lima, ancienne ministre de la Justice des Philip­­pines, critique Duterte depuis long­­temps sur son approche de la justice crimi­­nelle. En 2009, lorsqu’elle était prési­­dente de la Commis­­sion des droits de l’homme, De Lima a enquêté sur les liens de Duterte, alors maire de Davao City, avec des esca­­drons de la mort formés par des civils. « C’était le plus terrible lorsque j’enquê­­tais sur cette affaire : leurs actions étaient bien accueillies par les gens car ils pensaient que cela réta­­bli­­rait la paix et l’ordre sur le terri­­toire. » « Aujourd’­­hui, il y a des esca­­drons de ce type dans tout le pays mais la popu­­la­­tion ne s’en offusque pas. »

Rita*, une femme âgée d’une tren­­taine d’an­­nées qui désire rester anonyme, fait partie des millions de personnes qui ont voté pour Duterte. Elle a grandi à Davao City, où son père dirige une société de vente en gros de fruits de la mer. Ses souve­­nirs d’en­­fance illus­trent la peur et le senti­­ment d’in­­sé­­cu­­rité typiques de la popu­­la­­tion philip­­pine, qui ont à l’élec­­tion de Duterte. Elle se souvient que lorsqu’elle était petite, alors qu’elle jouait dehors, des hommes ont pointé leurs armes sur elle pendant qu’ils cambrio­­laient la maison de ses parents. Rita a beau être pertur­­bée par la vague de meurtres récente et penser que la police devrait agir confor­­mé­­ment à la loi, elle estime que Duterte améliore les services publics de Davao et rend la ville plus sûre. Pour­­tant, sûreté est un terme rela­­tif. Pendant la campagne élec­­to­­rale, Davao était souvent citée en exemple comme une des villes les plus sûres du monde – un accom­­plis­­se­­ment mis au crédit de la disci­­pline impo­­sée par Duterte. Cette affir­­ma­­tion se basait sur des chiffres four­­nis par un site de sondage en ligne du nom de Numbeo, qui fonc­­tion­­nait avec moins de 500 obser­­va­­teurs auto-dési­­gnés pour étudier Davao. Davao City compte envi­­ron un million et demi d’ha­­bi­­tants. Entre 2010 et 2015, on y dénombre 1 032 meurtres : plus que dans n’im­­porte quelle autre ville du pays. Quezon City, une banlieue de Manille qui compte 2,7 millions d’ha­­bi­­tants, est clas­­sée seconde avec 961 meurtres sur la même période.

The small shanty house (left) where rickshaw driver Eric Sison was cornered by pursuing police. Sison was killed as he was surrendering in a "routine anti-criminality patrol" by Pasay Police on August 23 in Tramo, Pasay City.
Eric Sison a été tué dans la baraque à gauche
Crédits : Martin San Diego

Le séna­­teur Alan Peter Caye­­tano et d’autres citent le nombre d’in­­ci­­dents crimi­­nels enre­­gis­­trés par la police natio­­nale en juillet 2016 – 50 817 pendant le premier mois de la prési­­dence de Duterte contre 56 339 à la même époque l’an­­née dernière – comme une preuve de l’ef­­fi­­ca­­cité de la guerre contre la drogue à l’échelle natio­­nale. Le taux de crimi­­na­­lité a certes baissé, mais pas dans tous les domaines. Les vols, les viols, les agres­­sions et autres crimes ont chuté de manière signi­­fi­­ca­­tive. Les meurtres, eux, ont augmenté de 68 %, passant de 755 l’an­­née dernière à 1 271 en juillet cette année. Les homi­­cides – qu’on diffé­­ren­­cie des meurtres par le degré de prémé­­di­­ta­­tion – ont augmenté eux aussi, passant de 197 à 214. En août, le jour­­na­­liste Rishi Iyen­­gar a publié un article prou­­vant que les Philip­­pines ne sont pas un pays parti­­cu­­liè­­re­­ment épar­­gné par le crime en compa­­rai­­son d’autres nations comme la Grande-Bretagne, la Belgique, etc.

Shabu

Bien que la meth soit un sérieux problème aux Philip­­pines, qui détient le taux de consom­­ma­­tion le plus élevé de toute l’Asie du Sud-Est, les avis divergent sur sa véri­­table enver­­gure. Le sondage le plus récent, mené en 2015 par le Dange­­rous Drugs Board (DDB), estime qu’en­­vi­­ron 1,8 millions de Philip­­pins consomment des drogues illé­­gales. Dans son discours sur l’état de la nation, Duterte a affirmé pour sa part que d’après l’Agence philip­­pine de lutte contre la drogue, il y avait « trois millions de toxi­­co­­manes » dans le pays il y a deux ou trois ans, et jusqu’à 3,7 millions aujourd’­­hui. Dans une inter­­­view donnée début septembre, le séna­­teur Alan Caye­­tano, un soutien de Duterte, décla­­rait : « Il y a entre 3 et 7 millions de Philip­­pins qui sont accros à la drogue. »

Vehicles of different media organizations on alert awaiting the next killing report of the night, August 25, at the Manila Police District Headquarters in Manila City, Philippines. The night shift duty for reporters had been full and busy since President Rodrigo Duterte sat to power on July 1.
Les médias sont aux aguets pour couvrir la prochaine affaire
Crédits : Martin San Diego

Des termes comme « pandé­­mie » et « narco-État » ont été utili­­sés, mais certaines données tendent à démon­­trer une baisse signi­­fi­­ca­­tive de la consom­­ma­­tion de drogues illé­­gales. En 2004, le DDB a calculé qu’il y avait 6,7 millions de consom­­ma­­teurs de drogues dans le pays. Les chiffres avan­­cés aujourd’­­hui signi­­fie­­raient une baisse de 4,9 millions d’uti­­li­­sa­­teurs, soit 73 % entre 2004 et 2015. « Le président a, avec succès je pense, utilisé des tech­­niques d’in­­ti­­mi­­da­­tion », dit la séna­­trice Risa Honti­­ve­­ros, une oppo­­sante poli­­tique à Duterte. « Il a réalisé une pirouette et soudai­­ne­­ment, la pauvreté n’est plus le problème numéro un. Tout d’un coup, la menace prin­­ci­­pale, c’est la drogue et le crime. » Au Congrès le mois dernier, Duterte a annoncé des coupes budgé­­taires dans des secteurs clés pour combattre la pauvreté, comme l’agri­­cul­­ture et l’em­­ploi. Paral­­lè­­le­­ment, le budget de son propre cabi­­net va passer de 2,9 milliards de pesos philip­­pins (54,3 millions d’eu­­ros) à 20,03 milliards (375 millions d’eu­­ros), dont 7 milliards (135 millions d’eu­­ros) alloués aux dépenses couvrant ses repré­­sen­­ta­­tions et son amuse­­ment. Duterte a déclaré au Congrès que l’ar­­mée et la police natio­­nale allaient égale­­ment rece­­voir des fonds supplé­­men­­taires, « pour enga­­ger plus de poli­­ciers, ache­­ter plus d’armes et de véhi­­cules de patrouille, ainsi que pour finan­­cer d’autres acti­­vi­­tés contri­­buant à éradiquer le crime effi­­ca­­ce­­ment ».

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A friend of Eric Sison shows message threats from an online thread. Sison, a rickshaw driver, was killed as he was surrendering in a "routine anti-criminality patrol" by Pasay Police on August 23 in Tramo, Pasay City.
Des menaces reçues sur un télé­­phone
Crédits : Martin San Diego

Pour Derrick Carreon, direc­­teur de la commu­­ni­­ca­­tion de l’Agence philip­­pine de lutte contre la drogue, cette foca­­li­­sa­­tion sur la loi et l’ordre est la bien­­ve­­nue. Il explique que la poro­­sité des fron­­tières philip­­pines, la faible appli­­ca­­tion des lois et les recoins géogra­­phiques qu’offre la struc­­ture de l’ar­­chi­­pel rend la tâche aisée pour les trafiquants et les contre­­ban­­diers. D’après lui, les Philip­­pines sont à la fois une nation de grands consom­­ma­­teurs de drogues et un espace de trans­­bor­­de­­ment pour la métham­­phé­­ta­­mine. La substance chimique est prin­­ci­­pa­­le­­ment impor­­tée de Chine et de Taiwan, bien que des cartels de la drogue mexi­­cains et des groupes d’Afrique de l’Ouest soient aussi impliqués dans les opéra­­tions de trafic et de distri­­bu­­tion. Début juillet, Carreon – qui a l’ha­­bi­­tude de porter un polo et des baskets et présente un physique athlé­­tique – a fait partie d’une équipe qui a saisi 180 kg de shabu d’une valeur esti­­mée à 17 millions d’eu­­ros, lors d’une opéra­­tion à Cagayan, dans le nord du pays. Sur un mur des honneurs en granite visible depuis la fenêtre de son bureau, le nom de ceux tombés pendant ces opéra­­tions a été gravé en blanc. Parmi eux, ses cama­­rades de l’aca­­dé­­mie Louie Giber­­son Jr et Pablo Jala. « C’est la feuille des scores », dit-il en me tendant un commu­­niqué de presse.

Il dit qu’entre le 1er et le 31 juillet 2016, le dépar­­te­­ment a parti­­cipé à 123 opéra­­tions de lutte contre la drogue et confisqué une quan­­tité de drogues d’une valeur de 48 millions d’eu­­ros – presque autant que les 54,6 millions de toute l’an­­née 2015. Reste à voir si ces saisies para­­ly­­se­­ront le trafic sur le long terme. D’après les statis­­tiques de l’Agence de lutte contre la drogue philip­­pine, la ferme­­ture de labo­­ra­­toires clan­­des­­tins de métham­­phé­­ta­­mine entraîne souvent une augmen­­ta­­tion préci­­pi­­tée des opéra­­tions de contre­­bande. « Viser les fabri­­cants peut avoir des effets à court terme », explique le docteur John Collins, direc­­teur du Drug Policy Project à l’École d’éco­­no­­mie et de sciences poli­­tiques de Londres. « Mais  ils se limitent souvent à un chaos logis­­tique plutôt qu’à une réelle dimi­­nu­­tion du marché. »

Juste avant minuit, des rumeurs d’échanges de tirs dans un quar­­tier pauvre de Manille commencent à circu­­ler.

Au Mexique, lorsque le gouver­­ne­­ment a déclaré la guerre aux leaders des cartels, la violence a bruta­­le­­ment augmenté tandis que les crimi­­nels se battaient entre eux pour prendre le contrôle du marché. Pendant ce temps, le trafic lui-même conti­­nuait sans entrave. Collins s’at­­tend à ce qu’une situa­­tion simi­­laire advienne aux Philip­­pines. « Lorsqu’on combat acti­­ve­­ment une force écono­­mique, cette force a tendance à rempor­­ter la bataille : les four­­nis­­seurs, la demande et les prix trouvent toujours des moyens de subsis­­ter », dit-il. Récem­­ment, l’Agence philip­­pine de lutte contre la drogue a fait tomber de gros bonnets : quatre crimi­­nels chinois ont été arrê­­tés lorsqu’un navire utilisé comme labo­­ra­­toire flot­­tant de fabri­­ca­­tion de shabu s’est échoué le 11 juillet dernier. Meco Tan, un impor­­tant baron de la drogue, a été tué le 22 juillet. Enfin, une ancienne mairesse et son mari, major dans l’ar­­mée, ont été arrê­­tés le 23 juillet pour leurs liens avec le trafic. D’autres s’en sont tirés plus faci­­le­­ment. À Leyte, le maire Rolando Espi­­nosa Sr, accusé de trem­­per dans ces affaires illé­­gales, s’est « rendu » à la police. Il a alors séjourné chez le chef de la police natio­­nale, Ronald de la Rosa, à Camp Crame, avant de retour­­ner au travail quelques semaines plus tard.

Manille by night

Lorsque la conver­­sa­­tion s’oriente vers les dealers à la petite semaine qui consti­­tuent la majo­­rité des victimes et vendent de la drogue pour échap­­per à la pauvreté, Carreon montre peu d’em­­pa­­thie. « Nom de Dieu, je préfé­­re­­rais mourir de faim que de vendre de la drogue », dit-il. « Plutôt que de nour­­rir mes enfants avec de la nour­­ri­­ture ache­­tée par l’argent sale, je plan­­te­­rais des patates douces dans mon jardin. » Le président philip­­pin adopte une ligne encore plus dure lorsque les jour­­na­­listes soulignent que sa guerre contre la drogue cible systé­­ma­­tique­­ment les pauvres : « Et parce que les gens sont pauvres, ils auraient droit d’échap­­per aux arres­­ta­­tions ? Riche ou pauvre, je m’en fous. J’ai donné l’ordre de détruire », dit Duterte.

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Family and friends of Eric Sison play cards outside his wake to gather funds for his burial. Sison, a rickshaw driver, was killed as he was surrendering in a "routine anti-criminality patrol" by Pasay Police on August 23 in Tramo, Pasay City.
La veillée orga­­ni­­sée par les proches d’Eric Sison
Crédits : Martin San Diego

À 23 heures un mercredi du début du mois de septembre, des voitures de presse sont alignées sur le parking du quar­­tier géné­­ral de la police de Manille. Les jour­­na­­listes locaux font cliquer leur stylo, sirotent des bois­­sons éner­­gé­­tiques et consultent leurs télé­­phones en atten­­dant des rapports sur les fusillades. Le quart de nuit de la police de Manille est depuis toujours un créneau pérenne pour les pages des jour­­naux locaux consa­­crées au crime, mais il l’est plus encore depuis le 30 juin. Juste avant minuit, des rumeurs d’échanges de tirs lors d’une opéra­­tion sous couver­­ture à Tondo, un des quar­­tiers les plus pauvres de Manille, commencent à circu­­ler. Les feux arrière ne cessent de cligno­­ter alors que le convoi de presse passe en trombe devant les boutiques et se préci­­pitent sous l’au­­to­­route de ciment. Les voitures se perdent à cause des jeep­­neys (taxi-bus) et se retrouvent aux feux rouges. Elles zigzaguent entre les poids lourds obstruant la route du port vers les bidon­­villes de Tondo, où les câbles élec­­triques s’étendent entre des fenêtres couvertes de bâches. Au rez-de-chaus­­sée d’une cage d’es­­ca­­lier de Tondo, les mollets et les pieds de la victime, Rolando Bangayan y Cruz, dépassent au milieu des flaques éclai­­rées par des équipes de télé­­vi­­sion qui inter­­­viewent les poli­­ciers. Un de ses pieds est nu, de l’autre pend une tong bleue. Une traî­­née de sang macule les gravats près de la tête de Bangayan, qui repose dans l’ombre des marches en pierre. Les médias se ruent sur le super­­in­­ten­­dant de police Reden­­tor Ulsano, l’of­­fi­­cier le plus haut gradé sur place, afin de recueillir ses propos. Il déclare que l’agent infil­­tré a réalisé son opéra­­tion d’achat dans cette allée, où le suspect, « sentant qu’il s’agis­­sait peut-être d’un poli­­cier », a sorti son arme. « C’est lui qui a tiré sur mon homme », affirme Ulsano. L’autre tong du mort flotte dans une flaque de la ruelle, dont les agents de la police scien­­ti­­fique retirent des douilles en laiton. Un Smith & Wesson calibre .38 repose entre ses doigts recroque­­vil­lés.

Family and friends of Eric Sison play cards outside his wake to gather funds for his burial. Sison, a rickshaw driver, was killed as he was surrendering in a "routine anti-criminality patrol" by Pasay Police on August 23 in Tramo, Pasay City.
Dans les rues de Pasay City
Crédits : Martin San Diego

Une centaine de rési­­dents observent l’équipe de police faire rouler le corps de Bangayan sur une civière, soule­­ver sa chemise, exami­­ner les trous lais­­sés par les balles et photo­­gra­­phier ses effets person­­nels : deux sachets de shabu, le calibre .38 avec lequel il est censé avoir ouvert le feu et les 553 pesos philip­­pins (10 euros) qu’il a gagnés avec la tran­­sac­­tion.

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Aie Balag­­tas See, une jour­­na­­liste spécia­­li­­sée dans les affaires crimi­­nelles pour The Inqui­­rer, traque ce genre d’évé­­ne­­ments depuis que la guerre contre la drogue a commencé. Début le mois d’août, See a mis la main sur 27 rapports du dépar­­te­­ment de police de Manille (MPD) datant du mois précé­dent : 17 concer­­naient des suspects tués lors d’opé­­ra­­tions de tran­­sac­­tions sous couver­­ture dans les quar­­tiers les plus pauvres de la ville ; les dix autres des patrouilles « anti-crime » de routine, au cours desquelles le suspect finis­­sait par être tué, toujours de la même façon. Dans les cas qu’elle a exami­­nés, l’en­­chaî­­ne­­ment des faits était étran­­ge­­ment iden­­tique, certaines phrases reve­­nant même à chaque fois : les suspects « sentaient » toujours qu’ils avaient affaire à un poli­­cier et ils avaient le réflexe instinc­­tif de sortir leur arme. Ces moments de tensions suivaient toujours une tran­­sac­­tion et la consom­­ma­­tion de drogue. Quant aux poli­­ciers, ils avaient toujours le « senti­­ment d’un danger immi­nent pour leur vie ». « Cette formule revient à 20 reprises dans les 27 rapports », écrit See dans son article du 7 août.

Neighbors recall moments leading to the death of rickshaw driver Eric Sison. Sison was killed as he was surrendering in a "routine anti-criminality patrol" by Pasay Police on August 23 in Tramo, Pasay City.
Le voisi­­nage témoigne à couvert
Crédits : Martin San Diego

Dans chacun des cas, les suspects ont tiré en premier sur la police mais aucun offi­­cier n’a été tué dans les fusillades – l’un d’entre eux a été blessé au bras et un autre a été sauvé par son gilet pare-balles. Depuis le début de la guerre contre la drogue, 12 offi­­ciers de police ont été tués au cours des opéra­­tions, d’après les chiffres du PNP. See s’est rendue sur la scène de crime d’une des suppo­­sées « fusillades » entre la police et un dealer présumé, Eric Cali­­clic. Dans le bidon­­ville où la police raconte que l’échange de tirs s’est déroulé, le mur derrière lequel se tenait Cali­­clic est criblé d’im­­pacts de balles. Le mur opposé, où se tenaient les poli­­ciers, est intact. Des voisins de Cali­­clic lui ont raconté que le jeune homme était au chômage et qu’il bataillait pour réus­­sir à payer son loyer de 800 pesos philip­­pin (15 euros). « Comment aurait-il pu se servir d’un revol­­ver alors qu’il n’avait même pas de couteau ? Comment aurait-il pu avoir l’argent néces­­saire pour s’ache­­ter une arme ? Il n’avait même pas l’élec­­tri­­cité », raconte l’un d’eux. Cette nuit-là, j’ai assisté à d’autres inci­­dents qui poussent les médias à prendre d’as­­saut les rues de Manille : à Sampa­­loc, un homme a tué son cousin pour une histoire de fille, et vers 3 heures du matin, six adoles­­cents ont débarqué au commis­­sa­­riat, inquiets pour leur frère qui avait été arrêté par la police quatre heures aupa­­ra­­vant.

La matrice

La mort d’in­­di­­vi­­dus comme Sison, Bangayan et Cali­­clic aux mains des poli­­ciers a poussé la séna­­trice De Lima à mettre en place une audi­­tion sur les assas­­si­­nats extra­­ju­­di­­ciaires. Le 22 août, 23 témoins portant des masques de ski, des sweat-shirts à capuches et des lunettes de soleil afin de proté­­ger leur iden­­tité ont témoi­­gné en direct à la télé­­vi­­sion, devant un sénat plein à craquer.

Capacity of rehabilitation centers in the Philippines are being stretched with the inflow of patients caused by recent crackdown on individuals involved in drugs. The biggest in the country, Bicutan Rehabilitation Center in Taguig City, currently accommodates three times its approved capacity of around 550 patients.
Au centre de désin­­toxi­­ca­­tion Bicu­­tan
Crédits : Martin San Diego

Harra Kazuo, 26 ans, a déclaré que son parte­­naire, Jaypee Bertes, et son père, Renato Bertes, avaient tous deux été tués pendant leur déten­­tion par la police, après que des offi­­ciers ont pris d’as­­saut leur humble maison dans le bidon­­ville le 7 juillet. Elle a admis que les deux hommes consom­­maient du shabu et que Jaypee en vendait en petite quan­­tité – en 2015, la police locale avait accepté un pot-de-vin de 10 000 pesos philip­­pins (187 euros) pour fermer les yeux. La police de Pasay préten­­dait que le père et le fils avaient été tués car ils avaient tenté d’at­­tra­­per le revol­­ver d’un poli­­cier, mais les examens médico-légaux ont révélé que les deux hommes avaient été para­­ly­­sés par des coups avant d’être abat­­tus d’une balle – Jaypee avait le bras cassé.

Un autre femme de 23 ans, Mary Rose Aquino, a expliqué lors de son audi­­tion que la police passait régu­­liè­­re­­ment dans leur maison d’An­­ti­­polo pour livrer à son père, Rode­­lio Campos, de la drogue pour qu’il la « ré-emballe ». Campos travaillait pour la police jusqu’à ce qu’ils le tuent le 20 juin dernier, affirme Aquino. Rosa­­lie Campos, la femme de Rode­­lio, a été retrou­­vée morte le lende­­main. D’après De Lima, qui veut conti­­nuer à lutter contre les meurtres extra­­ju­­di­­ciaires, la peur pour leur propre sécu­­rité, l’ab­­sence d’ac­­cès à des conseils juri­­diques et le manque d’ex­­per­­tises médico-légales font que les témoins osant parler sont raris­­simes. Ce genre de décou­­vertes est impor­­tant, même à un stade peu avancé du proces­­sus. « Cela montre que dans certaines loca­­li­­tés – et j’en ai toujours été convain­­cue –, les problèmes de drogue n’au­­raient pas proli­­féré sans la protec­­tion et l’im­­pli­­ca­­tion de la police », dit De Lima.

« Les drogués sont-ils des êtres humains ? » — Rodrigo Duterte

La pratique du « recy­­clage », au moyen de laquelle des respon­­sables corrom­­pus revendent les drogues qu’ils ont saisies pendant des opéra­­tions ou, comme dans le cas de Rode­­lio Campos, trans­­forment de petits dealers en employés person­­nels, dure depuis les années 1990, selon mon contact au sein des services de rensei­­gne­­ment. Il affirme que le recy­­clage est très répandu et que les poli­­ciers sont suscep­­tibles de tuer leurs employés pour éviter d’être démasqués. Lors de l’au­­di­­tion au sénat, le chef de la police natio­­nale, Ronald dela Rosa, a confirmé que lors d’une récente opéra­­tion de nettoyage interne, 130 poli­­ciers avaient été testés posi­­tif aux drogues. Une ving­­taine d’entre eux ont été arrê­­tés, dont six pour des charges admi­­nis­­tra­­tives et sept pour des charges crimi­­nelles. Dela Rosa dit qu’au total, 284 employés de la PNP suspec­­tés d’im­­pli­­ca­­tion dans des affaires de drogue ont été affec­­tés à de nouvelles missions. À la suite de l’au­­di­­tion orga­­ni­­sée par De Lima à propos des meurtres extra­­ju­­di­­ciaires, Duterte a rendu publique une « matrice de la drogue ». Elle prétend que la séna­­trice est connec­­tée à des barons de la drogue par l’en­­tre­­mise d’un chauf­­feur avec qui elle aurait eu une aven­­ture et qui aurait collecté des pots-de-vin en son nom. La « matrice de la drogue » est la dernière en date d’une série d’at­­taques person­­nelles de Duterte à l’en­­contre de De Lima. Il a lui déjà demandé par le passé de « manger » un enre­­gis­­tre­­ment qu’elle possé­­dait sur CD le liant à l’es­­ca­­dron de la mort de Davao. Il a affirmé à la presse qu’elle était « finie » et lui a conseillé de démis­­sion­­ner et de se pendre. D’autres poli­­ti­­ciens se sont servis de cette foca­­li­­sa­­tion sur la loi et l’ordre pour faire passer des programmes poli­­tiques radi­­caux. Les lois actuel­­le­­ment exami­­nées au Congrès philip­­pin comprennent une propo­­si­­tion de retour à la peine de mort ainsi qu’une autre appe­­lant à faire bais­­ser l’âge de la respon­­sa­­bi­­lité crimi­­nelle de 15 à 9 ans.

Rehabilitation centers in the Philippines, some of which closely resembling prison cells, are being stretched with the inflow of patients caused by recent crackdown on individuals involved in drugs. The biggest in the country, Bicutan Rehabilitation Center in Taguig City, currently accommodates three times its approved capacity of around 550 patients.
Les membres du centre Bicu­­tan
Crédits : Martin San Diego

Tokhang

Les cibles des opéra­­tions de police sont souvent choi­­sies sur des listes de surveillance locale du marché de la drogue, elles-mêmes consti­­tuées grâce à des infor­­ma­­tions émanant de diri­­geants locaux ou de membres de la commu­­nauté agis­­sant sous couvert d’ano­­ny­­mat. Ceux dont le nom figure sur ces listes de surveillance voulant éviter de deve­­nir la cible d’opé­­ra­­tions de police ou d’ex­­pé­­di­­tions puni­­tives peuvent se « rendre volon­­tai­­re­­ment » aux auto­­ri­­tés locales par le biais d’un programme baptisé Tokhang. Jusqu’à main­­te­­nant, la PNP a enre­­gis­­tré presque 700 000 « reddi­­tions » de ce type. Les cures de désin­­toxi­­ca­­tion pour les drogués qui s’ins­­crivent au programme peuvent comprendre des acti­­vi­­tés comme des cours de zumba, des cours de fabri­­ca­­tion de savon et des sessions d’ « ensei­­gne­­ment des valeurs ». Mais d’après Benja­­min Reyes, président du Dange­­rous Drugs Board, la mise en pratique de ces programmes varie en fonc­­tion des régions. Le DDB espère réus­­sir à faire promul­­guer de nouvelles régle­­men­­ta­­tions afin que toutes les auto­­ri­­tés locales utilisent le manuel du Bureau des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) sur les trai­­te­­ments commu­­nau­­taires, et qu’il soit consi­­déré comme un guide. Mais Reyes est d’avis que cela a peu de chance d’abou­­tir avant la fin de l’an­­née. « La confu­­sion actuelle vient d’un vide béant. Il n’y a pas de guide pour expliquer quoi faire, où aller ni qui doit s’oc­­cu­­per de qui », dit-il. Certaines des personnes qui se rendent à travers le programme sont envoyées vers des struc­­tures d’hos­­pi­­ta­­li­­sa­­tion, comme la clinique Bicu­­tan – le plus grand centre de désin­­toxi­­ca­­tion public du pays. En combi­­nant secteur privé et public, les Philip­­pines disposent au total de 10 000 lits pour accueillir les personnes en cure de désin­­toxi­­ca­­tion. Et ce type d’éta­­blis­­se­­ment est déjà plus que surchargé.

Patients participate in a sharing activity at the Bicutan Rehabilitation Center in Taguig City. Capacity of rehabilitation centers in the Philippines are being stretched with the inflow of patients caused by recent crackdown on individuals involved in drugs. The biggest in the country, Bicutan Rehabilitation Center, currently accommodates three times its approved capacity of around 550 patients.
Les patients parti­­cipent à des acti­­vi­­tés
Crédits : Martin San Diego

Un vendredi matin pluvieux, le docteur Bien Leabres me propose de visi­­ter le centre Bicu­­tan, qui se trouve sur un terrain de la police, Camp Bagong Diwa. Au dernier étage d’un des dortoirs du centre, des posters ornés des mots « accep­­ta­­tion », « pas de déjeu­­ner gratuit » et « tenez bon » sont accro­­chés aux murs. Un atelier inti­­tulé « répri­­mandes » est en cours. Un patient dont le statut d’an­­cien est signalé par son short blanc s’adresse au groupe : « Qui, dans ma famille, ne fait pas son travail correc­­te­­ment au sein de l’unité de main­­te­­nance ? » Six hommes en short rouge se lèvent pour rece­­voir des instruc­­tions afin d’amé­­lio­­rer leurs perfor­­mances dans l’ac­­com­­plis­­se­­ment de leurs tâches de main­­te­­nance. Le centre de réha­­bi­­li­­ta­­tion, qui utilise un éven­­tail de méthodes théra­­peu­­tiques en accord avec le manuel de l’UNOCD, a une capa­­cité d’ac­­cueil offi­­cielle de 550 patients. Il en accueille actuel­­le­­ment 1 500. L’éta­­blis­­se­­ment était surchargé bien avant l’ar­­ri­­vée au pouvoir de Duterte, mais les admis­­sions quoti­­diennes sont passées de 7 ou 8 à 15 à 30, d’après Leabres. « Si ça conti­­nue, il va peut-être falloir qu’on retire tous les lits et qu’on couche les gens à même le sol », dit-il. Mais la plus grande préoc­­cu­­pa­­tion de Leabres concerne le recru­­te­­ment d’un person­­nel quali­­fié pour gérer l’af­­flux de patients. « Le person­­nel est débordé. On est proche du burn-out », assure-t-il.

Actuel­­le­­ment, Bicu­­tan ne dispose que de 12 méde­­cins, dont quatre seule­­ment sont spécia­­li­­sés dans le trai­­te­­ment de l’ad­­dic­­tion. L’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Duterte prévoit de construire cinq établis­­se­­ments publics de désin­­toxi­­ca­­tion supplé­­men­­taires. En juillet, le président a annoncé que l’ar­­mée des Philip­­pines mettait ses bases à dispo­­si­­tion pour accueillir ces struc­­tures. Leabres confirme qu’un colo­­nel de la PNP est venu au centre Bicu­­tan pour obser­­ver les trai­­te­­ments et les pratiques utili­­sés. Les nouveaux établis­­se­­ments, dit-il, seront gérés par du person­­nel médi­­cal de la police natio­­nale, sous super­­­vi­­sion du minis­­tère de la santé. Mais certaines voix dans le secteur des ONG et des poli­­ti­­ciens préco­­nisent un trai­­te­­ment moins violent des addic­­tions et se demandent si les struc­­tures propo­­sées seraient réel­­le­­ment en mesure de répondre aux besoins des patients toxi­­co­­manes. « Il faut entendre ce qu’ont à dire les toxi­­co­­manes. Il faut leur parler. Il faut les lais­­ser prendre part à l’ap­­proche du problème et choi­­sir la bonne façon de le trai­­ter », dit la séna­­trice Risa Honti­­ve­­ros. « Nous sommes à des kilo­­mètres de penser comme ça pour le moment. »

Patients lineup for food ration at the Bicutan Rehabilitation Center in Taguig City. Capacity of rehabilitation centers in the Philippines are being stretched with the inflow of patients caused by recent crackdown on individuals involved in drugs. The biggest in the country, Bicutan Rehabilitation Center, currently accommodates three times its approved capacity of around 550 patients.
Le centre Bicu­­tan accueille des centaines de patients
Crédits : Martin San Diego

Les paroles du président ne laissent pas du tout présa­­ger une prise en compte de ce type de besoins. « Il faut un peu d’es­­pace, dans la montagne, pas ici en ville. Vous ne pouvez pas réha­­bi­­li­­ter ces gars-là s’ils restent ici. Il faut les isoler », dit Duterte. Face aux ques­­tions sur les viola­­tions des droits de l’homme, il a répondu aux jour­­na­­listes : « Je dois être franc avec vous, les drogués sont-ils des êtres humains ? Quelle est votre défi­­ni­­tion d’un être humain ? » Avant de quit­­ter le centre de réha­­bi­­li­­ta­­tion Bicu­­tan, j’ai rencon­­tré MJ*, 36 ans, qui approche de la fin d’un trai­­te­­ment de six mois au sein de la struc­­ture. MJ a goûté au shabu alors qu’il était étudiant à l’uni­­ver­­sité, mais il avait réussi à arrê­­ter après l’ob­­ten­­tion de son diplôme. Il a travaillé pour la banque HSBC pendant cinq ans et a ensuite lancé sa propre entre­­prise.

Lorsque son busi­­ness a échoué, et après une période de dépres­­sion et de chômage, il a pris un travail de nuit dans un centre d’ap­­pel afin de faire vivre sa femme et ses enfants. Beau­­coup de ses collègues au centre d’ap­­pel consom­­maient du shabu, « proba­­ble­­ment pour les mêmes raisons : être capable de suppor­­ter cette situa­­tion », dit-il. Mais sa consom­­ma­­tion est deve­­nue de plus en plus fréquente : le poids de MJ est passé de 95 kg à 68 kg en un an, et envi­­ron 70 % de son salaire passait dans la drogue. Les chiffres du DDB indiquent que les consom­­ma­­teurs de shabu sont en majo­­rité des hommes, et que trois sur quatre gagnent moins de 200 euros par mois. Le soutien de sa famille et un trai­­te­­ment par le son ont aidé MJ à surmon­­ter son addic­­tion. Tout en étant sûr de ne pas retou­­cher à la drogue, il concède ne pas se sentir complè­­te­­ment tiré d’af­­faire. « Il reste la peur de voir certains de mes amis consom­­ma­­teurs me dénon­­cer ou inven­­ter des histoires qui me présentent comme un dealer de drogue, parce qu’ils disent que j’ai une tête de Chinois »,  dit-il. « Ça m’inquiète mais je dois surmon­­ter ça. Ma prio­­rité, c’est de sortir d’ici et d’avan­­cer. »

Family and friends of slain rickshaw driver Eric Sison give their last prayers and farewell, August 31, in Pasay City, Philippines. Sison was killed as he was surrendering, on August 23, in a "routine anti-criminality patrol" by Pasay Police.
Autour du cercueil d’Eric Sison
Crédits : Martin San Diego

L’en­­ter­­re­­ment

En 2003, la Thaï­­lande s’est retrou­­vée aux prises avec une pilule mixant métham­­phé­­ta­­mine et caféine. Le yaba, qui signi­­fie « drogue folle », semblait consom­­mer le pays de l’in­­té­­rieur. Le Premier ministre thaï­­lan­­dais de l’époque, Thak­­sin Shina­­wa­­tra, a lancé une guerre contre la drogue soi-disant censée éradiquer le trafic et préve­­nir la consom­­ma­­tion. Près de 2 800 personnes ont été tuées pendant les trois premiers mois de la campagne de Thak­­sin. On appren­­drait plus tard que moins de la moitié d’entre elles étaient réel­­le­­ment impliquées dans des affaires de drogue. Des milliers d’autres personnes ont été inscrites de force dans des programmes de trai­­te­­ment coer­­ci­­tifs qui n’ont fait qu’ac­­cen­­tuer des problèmes de santé publique préexis­­tants.

Au début, les accom­­plis­­se­­ments réali­­sés en Thaï­­lande parais­­saient impres­­sion­­nants : fin 2003, 73 231 personnes avaient été arrê­­tées, plus de 23 millions de compri­­més de drogues avaient été saisis et 320 000 consom­­ma­­teurs s’étaient rendus afin de suivre un trai­­te­­ment. Le prix du yaba ayant doublé, il est devenu diffi­­cile à trou­­ver et la consom­­ma­­tion a baissé. Mais ces victoires ont été de courte durée. « Le monde a perdu la guerre contre la drogue, et pas seule­­ment la Thaï­­lande », a déclaré Paiboon Koom­­chaya, le ministre de la Justice thaï­­lan­­dais dans une inter­­­view en août 2016. « Nous avons des chiffres clairs qui montrent que la consom­­ma­­tion de drogue a augmenté ces trois dernières années. Un autre indi­­ca­­teur est qu’il y a plus de prison­­niers. » Depuis juin, le gouver­­ne­­ment thaï envi­­sage de décri­­mi­­na­­li­­ser la métham­­phé­­ta­­mine.

Le matin de l’en­­ter­­re­­ment, Joker a été averti qu’un autre de ses amis avait été tué.

Kasia Mali­­nowska, la direc­­trice du programme anti-drogue de l’Open Society Foun­­da­­tions, s’étonne : « Nous savons à quel point ces stra­­té­­gies peuvent être futiles et destruc­­tri­­ces… et voilà que 13 ans plus tard les Philip­­pines déploient la même approche horrible avec une justi­­fi­­ca­­tion simi­­laire. » La guerre contre la drogue a échoué en Thaï­­lande, en Colom­­bie, au Mexique et aux États-Unis. Elle a entraîné des centaines de milliers de morts, des millions d’in­­car­­cé­­ra­­tions et des milliards de dépenses en vain. Le séna­­teur Caye­­tano et d’autres aux Philip­­pines citent l’exemple de Singa­­pour comme pays où une répres­­sion stricte a eu raison de la drogue. Mais le direc­­teur du Drug Policy Project de l’École d’éco­­no­­mie et de sciences poli­­tiques de Londres, John Collins, explique qu’une ville-État où le marché de la drogue ne s’est jamais vrai­­ment établi est un exemple inap­­pro­­prié pour les Philip­­pines. « Les études menées sur cette ques­­tion disent que si vous avez un marché de la drogue exis­­tant, la meilleure façon d’abor­­der le problème est une approche non violente », dit Collins. « Il faut mini­­mi­­ser les inter­­ac­­tions avec la société, renfor­­cer le respect de la loi, les rela­­tions commu­­nau­­taires et tout ce qui faci­­lite les choses pour que les gens puissent s’op­­po­­ser à la drogue et être moins impac­­tés par le marché. » « L’his­­toire de toutes les régions du monde nous permet d’être sûrs d’une chose : la “nouvelle guerre” des Philip­­pines va échouer et la société n’en sortira qu’en plus mauvais état. »

Au cime­­tière muni­­ci­­pal de Pasay, fin août, des porteurs vêtus de t-shirts impri­­més de slogans comme « Surar­­me­­ment » et « Tuez la drogue, pas les gens », soulèvent le cercueil d’Eric Sison pour le trans­­por­­ter par-dessus un mur de ciment vers un endroit ourlé d’autres tombes, sous un palmier. Joker*, 25 ans, se tient parmi les autres amis du défunt. Il était ami avec Sison depuis cinq ans. « Je n’ai qu’une fille, pas de garçon. C’est pour ça que je veux adop­­ter le fils d’Eric. Tout le monde ici veut s’oc­­cu­­per de son fils parce que c’était vrai­­ment quelqu’un de gentil », dit-il. « Eric gagnait 200 pesos par jour en condui­­sant un pousse-pousse. Imagi­­nez ! Ils disent qu’il s’est battu avec un Glock calibre .38 ! »

Family and friends of slain rickshaw driver Eric Sison give their last prayers and farewell, August 31, in Pasay City, Philippines. Sison was killed as he was surrendering, on August 23, in a "routine anti-criminality patrol" by Pasay Police.
Les adieux
Crédits : Martin San Diego

Le matin de l’en­­ter­­re­­ment, Joker a été averti qu’un autre de ses amis, Lloyd Rodrigo, avait été tué. Rodrigo était venu à la veillée funèbre de Sison et il était parti vers 4 h 30 du matin. Puis plus de nouvelles. Des rumeurs ont circulé au sujet d’un autre meurtre et fina­­le­­ment, la nouvelle est tombée : Rodrigo était la victime. « Notre quar­­tier est chaud en ce moment, c’est un endroit dange­­reux », explique-t-il. « Nous n’avons pas vrai­­ment peur de la police. Quand ils font correc­­te­­ment leur travail, tout va bien, mais s’ils commencent à faire n’im­­porte quoi, là ça devient effrayant. » Tandis que Joker parle, les amis et les proches de Sison déposent ses objets préfé­­rés dans le cercueil : un walk­­man avec des écou­­teurs et une paire de tong Nike, ainsi que le pous­­sin vivant. Un symbole de justice. Sa famille et ses amis font passer plusieurs fois le fils de Sison, âgé d’un an, au-dessus du trou où son père repo­­sera désor­­mais pour toujours. Un morceau de tôle ondu­­lée est déposé sur le cercueil et une coulée de ciment gris scelle sa dernière demeure. *Les noms ont été modi­­fiés pour proté­­ger l’iden­­tité des témoins.

The chick for justice with personal belongings of slain rickshaw driver Eric Sison is placed in his coffin before being lowered to the ground, August 31, in Pasay City, Philippines. Sison was killed as he was surrendering, on August 23, in a "routine anti-criminality patrol" by Pasay Police.
Eric Sison est enterré avec les objets qui lui étaient chers
Crédits : Martin San Diego

Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret d’après l’ar­­ticle « Philip­­pines: Inside Duter­­te’s killer drug war », paru dans Al Jazeera. Couver­­ture : L’en­­ter­­re­­ment d’Eric Sison. (Martin San Diego)


POURQUOI LES JOURNALISTES SONT-ILS ASSASSINÉS AUX PHILIPPINES ?

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Sur cette île des Philip­­pines, des présen­­ta­­teurs radio risquent leur vie pour combattre la corrup­­tion qui gangrène le pays. Quitte à se corrompre eux-mêmes.

I. Rama­­tak

Alors qu’El­­gin Damasco termine son émis­­sion de radio, ses gardes du corps s’em­­pressent de le faire sortir du studio forti­­fié pour l’es­­cor­­ter jusqu’à sa voiture. Ils le conduisent ensuite à travers les rues couvertes de feuilles de Puerto Prin­­cesa, la capi­­tale de la province de Pala­­wan, à l’ouest des Philip­­pines, et le raccom­­pagnent chez lui. Là, il restera tapi jusqu’au lende­­main matin. Il a été alerté par la police que des hommes surveillent sa maison. « Je ne peux même pas me rendre libre­­ment au super­­­mar­­ché », me confie Damasco. Entre les murs en parpaing de son studio d’en­­re­­gis­­tre­­ment, cet homme au visage angé­­lique de 32 ans se sent en sécu­­rité. Sa voix reten­­tis­­sante est reliée au plus puis­­sant trans­­met­­teur de l’île de Pala­­wan. Il se charge « de défendre les faibles et de dénon­­cer la corrup­­tion », comme l’in­­dique sa station de radio. De 16 h à 17 h 30 tous les jours de la semaine, personne ne peut le faire taire. Aujourd’­­hui comme à l’hi­­ver dernier, il s’en prend à Edward Hage­­dorn, qui a été maire de Puerto Prin­­cesa pendant près de 20 ans. En 2002, il a battu son succes­­seur et s’est assuré neuf années supplé­­men­­taires à la tête de la ville, après quoi il a tenté de faire élire son épouse. Mais son adjoint – qui est égale­­ment le beau-frère de son épouse – a soudain décidé qu’il voulait deve­­nir maire à son tour, dans un de ces retour­­ne­­ments de situa­­tion carac­­té­­ris­­tiques de la sphère poli­­tique philip­­pine. À la surprise de tous, il a gagné l’élec­­tion de 2013.

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Puerto Prin­­cesa, la capi­­tale de Pala­­wan
Crédits : Bjorn Sinto­­bin

Les suppor­­ters d’Ha­­ge­­dorn essaient main­­te­­nant de battre le nouveau maire. Mais aucune bataille poli­­tique n’est complète aux Philip­­pines sans une guerre radio­­pho­­nique. Pour Damasco, la tenta­­tive de retour d’Ha­­ge­­dorn est un signe évident de corrup­­tion. « Nous avons besoin d’un chan­­ge­­ment », aime-t-il répé­­ter. « Il est impé­­ra­­tif que nous chan­­gions. » Assis à son bureau, son visage presque entiè­­re­­ment caché par un énorme micro­­phone, il ponc­­tue son long mono­­logue de statis­­tiques tirées d’un tas de dépo­­si­­tions et d’au­­dits placé devant lui. Il accuse la famille Hage­­dorn de détour­­ne­­ment, de vol de terres et de meurtres. Sa parole a pesé, lors d’un débat récent pendant lequel un prêtre est passé du côté du maire en poste. « Les chiens d’Ha­­ge­­dorn veulent que nous les croyons eux plutôt que le servi­­teur de l’église et de Dieu ! » Damasco a des raisons d’avoir peur. Les Philip­­pines sont parmi les pays les plus dange­­reux au monde pour les jour­­na­­listes. Selon la façon dont vous faites le compte, seuls la Syrie, l’Irak et la Soma­­lie sont plus mortels. Le Centre pour la liberté et la respon­­sa­­bi­­lité de la presse (CMFR) assure qu’au moins 168 jour­­na­­listes y ont été tués depuis 1986, date à laquelle la dicta­­ture de Marcos est tombée et a laissé la place à la démo­­cra­­tie. Près de la moitié des victimes étaient des anima­­teurs radio indé­­pen­­dants comme Damasco. Au moment où il a commencé à prendre la parole contre Hage­­dorn, les meurtres ont pris la forme d’un rituel. Un jour­­na­­liste radio quitte son studio, deux hommes en moto passent à sa hauteur, le passa­­ger tire, le jour­­na­­liste tombe, la moto s’en­­fuit. Et la personne qui a engagé le tueur s’en sort impu­­né­­ment.

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