par Joshua Davis | 9 septembre 2014

Il est bien­­tôt minuit dans le Paci­­fique Nord, à envi­­ron 230 milles au sud des îles Aléou­­tiennes, au large de l’Alaska. Un brouillard épais recouvre la mer. Seul le vent tour­­billonne dans la brume. Dans les ténèbres, un gron­­de­­ment reten­­tit. L’eau commence à s’agi­­ter. Soudain, la proue d’un énorme navire crève le brouillard. Sa coque en acier s’élève au-dessus de l’eau, haute comme un immeuble de sept étages, et se déploie dans la nuit, aussi vaste que deux terrains de foot­­ball. Un moteur de 15 683 chevaux rugit à travers les cales, suppor­­tant 55 328 tonnes d’acier. Inscrit en majus­­cules blanches, le nom du bateau se dessine par-dessus l’écume océa­­nique : COUGAR ACE. Tran­­spor­­teur mari­­time de voitures, ses quatorze ponts sont char­­gés de 4 703 Mazda en partance pour l’Amé­­rique du Nord. Sur les ponts supé­­rieurs et infé­­rieurs, le capi­­taine et son équi­­page entre­­prennent le proces­­sus déli­­cat qui consiste à libé­­rer l’eau des ballasts, en vue d’en­­trer dans les eaux terri­­to­­riales améri­­caines. L’eau qui main­­te­­nait le navire en équi­­libre prove­­nait du Japon, mais le règle­­ment améri­­cain exige qu’elle soit évacuée ici, pour empê­­cher toute conta­­mi­­na­­tion des envi­­ron­­ne­­ments mari­­times du pays. Une procé­­dure épineuse. Afin de main­­te­­nir l’équi­­libre du vais­­seau, les ballasts doivent être vidés de l’eau de source étran­­gère et simul­­ta­­né­­ment remplis avec l’eau d’ori­­gine locale. Le pont donne le feu vert pour commen­­cer l’opé­­ra­­tion et un ingé­­nieur naval se sert des instal­­la­­tions hydrau­­liques pour ouvrir la vanne du réser­­voir tribord. L’eau jaillit du flanc du navire pour se déver­­ser dans l’océan. Nous sommes le 23 juillet 2006.

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Kyin commence à prier
Épave du Cougar Ace
Crédits : US Coast Guard

Dans les quar­­tiers de l’équi­­page situés sous le pont, Saw « Lucky » Kyin, le commis­­saire de bord birman âgé de 41 ans, se lave dans la douche commune. Le navire tangue sous ses pieds. L’homme a long­­temps navi­­gué au cours des six dernières années. Il peut se fier à son expé­­rience : lorsqu’un navire tangue d’un bord, il est censé faire de même de l’autre bord. Mais pas cette fois. Au lieu de cela, il s’in­­cline de plus en plus dange­­reu­­se­­ment. Pour une raison incon­­nue, les ballasts tribord n’ont pas réussi à se remplir correc­­te­­ment, faisant brusque­­ment perdre son équi­­libre au navire. Au moment le plus inop­­por­­tun, une forte houle frappe le Cougar Ace et ballotte le vais­­seau encore un peu plus à bâbord. Les objets commencent à glis­­ser le long du pont. Ils gagnent de l’élan et s’écrasent contre les murs, tandis que le navire s’im­­merge davan­­tage. Nu et coincé dans la cabine de douche, Kyin se rend à l’évi­­dence : le Cougar Ace est en train de chavi­­rer. Il se jette sur une serviette et avance en chan­­ce­­lant dans le couloir, tandis que l’hé­­lice du navire, aussi grosse qu’un moulin, émerge de l’eau. Partout sur le bateau, les vingt-deux autres membres de l’équi­­page commencent à perdre l’équi­­libre à mesure que le pont se cabre. Des cris s’élèvent. Kyin surgit d’une porte dans l’air humide de la nuit. Il est pieds nus et trempé, et le pont s’est changé en une piste de métal terri­­ble­­ment glis­­sante. En quelques secondes, il tombe et dérape le long de la pente, filant droit vers le Paci­­fique. Il se heurte à la balus­­trade et sa jambe se brise net, son os perfo­­rant sa chair. Le voilà désor­­mais étendu, nu sous sa serviette, son sang se déver­­sant sur la rampe plon­­gée à quelques pieds de profon­­deur dans l’océan glacial. Les tours juchées sur le pont s’élèvent à 105 pieds au-dessus de lui, menaçantes comme des vagues géantes prêtes à s’écra­­ser. Kyin commence à prier.

Les Titans

Quatre heures du matin. Un télé­­phone sonne. Rich Habib ouvre les yeux et bat des paupières dans le noir. Il se penche pour attra­­per le télé­­phone, contra­­riant deux chiens blot­­tis contre lui. Il devait les emme­­ner se baigner à la rivière aujourd’­­hui. Mais alors que reten­­tit la sonne­­rie, il sait que, quelque part, un navire est en train de couler, et qu’il va devoir s’ex­­tir­­per de ses draps pour le sauver. Les choses commencent toujours ainsi. À Noël dernier, un porte-conte­­neurs de 835 pieds s’est échoué sur les rives d’En­­se­­nada, au Mexique. Le télé­­phone a sonné, Rich a embarqué dans un avion et, bien­­tôt, il bravait les vagues de Baja sur un jet ski. Le navire s’était échoué sur une plage alors qu’il était chargé d’en­­vi­­ron 1 800 conte­­neurs. Il lui a fallu déni­­cher un Sikorsky Skycrane – un des plus puis­­sants héli­­co­­ptères du monde – en vitesse pour déchar­­ger la cargai­­son.

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Titan A-Team
L’équipe de Titan Salvage
Crédits : Epic Maga­­zine

Les capi­­taines de navires passent leur vie à essayer d’évi­­ter de telles colli­­sions. Mais pour Habib, chaque mois apporte son lot de désastres. Pendant que les gens crient : « Abandon­­nez le navire ! », lui se préci­­pite à l’in­­té­­rieur. Il avait 18 ans lorsqu’il a commencé à prendre le large. Désor­­mais âgé de 51 ans, le visage brun et tanné, sa mâchoire carrée et son regard inti­­mi­­dant imposent une auto­­rité natu­­relle. Il détient un brevet de capi­­taine au long cours : autre­­ment dit, il fait partie de la poignée de gens quali­­fiés pour pilo­­ter des navires de toute taille, partout dans le monde. Il fut au départ capi­­taine d’im­­menses vais­­seaux capables de trans­­por­­ter d’autres navires à travers les océans. Il a par ailleurs assisté la Navy dans le trans­­port d’une instal­­la­­tion nucléaire de la Cali­­for­­nie jusqu’à Hawaï. Aujourd’­­hui, il est le comman­­dant des opéra­­tions de sauve­­tage de Titan Salvage, une équipe très spécia­­li­­sée d’hommes sillon­­nant le monde à la rescousse des navires en détresse. Le mélange est hété­­ro­­clite : un Améri­­cain, un Anglais, un Suédois, un Pana­­méen. Chacun est spécia­­liste dans son domaine – plon­­gée sous-marine, modé­­li­­sa­­tion infor­­ma­­tique, soudage sous-marin, répa­­ra­­tion de moteurs. Et puis il y a Habib, qui descend régu­­liè­­re­­ment en héli­­co­­ptère sur le pont d’un navire naufragé, salue l’équi­­page restant et prend les commandes du vais­­seau sinis­­tré. Les missions de sauve­­tage ont long­­temps été consi­­dé­­rées comme une forme de pira­­te­­rie légale. Les assu­­reurs d’un navire hors-service dont la cargai­­son est précieuse offri­­ront 10 à 70 % de la valeur du navire et de son char­­ge­­ment à quiconque pourra le sauver. Si l’opé­­ra­­tion de sauve­­tage échoue, ils ne déboursent pas le moindre centime. C’est un commerce précaire : puisque les navires sont de plus en plus gros et les cargai­­sons de plus en plus précieuses, l’ex­­per­­tise et les ressources requises pour orga­­ni­­ser une inter­­­ven­­tion ne cessent de s’in­­ten­­si­­fier. En 2004, après un échec, le Titan a hérité de la cloche du navire comme seul récom­­pense. Aux alen­­tours du quar­­tier géné­­ral de l’en­­tre­­prise, à Fort Lauder­­dale en Floride, on la surnomme la cloche à 11,6 millions. Mais les récom­­penses ont elles aussi pris de l’am­­pleur. Lorsque l’équipe de Titan a remis à flot un porte-conte­­neurs à Mexico, l’en­­tre­­prise s’est vu offrir 30 millions de dollars, et parfois davan­­tage. Cet argent sert à finan­­cer d’os­­ten­­ta­­toires proprié­­tés dans le sud de la Floride, en Angle­­terre et à Singa­­pour, ainsi qu’à payer le salaire de 45 employés roulant dans des Lotus, des BMW et d’autres belles voitures parées de systèmes d’échap­­pe­­ment bruyants de chez DynoMax. Un mur du QG de Titan est égale­­ment dédié aux photos des hommes ayant perdu la vie durant les opéra­­tions. Trois ces trois dernières années.

De toute évidence, les chiens veulent être de la partie, mais leur aide ne lui suffira pas. L’heure est venue de mobi­­li­­ser la Titan A-team.

Les plus gros concur­­rents de Titan sont des entre­­prises hollan­­daises, leaders des affaires depuis au moins un siècle, en partie grâce à l’ex­­pé­­rience qu’elles ont déve­­loppé dans le domaine du pompage hydrau­­lique pour éviter l’inon­­da­­tion de leurs terres de basse alti­­tude. Mais il y a vingt ans, deux cour­­tiers en bateaux du sud de la Floride – David Parrot et Dick Fair­­banks – en ont eu assez de s’oc­­cu­­per de leurs clients, riches et capri­­cieux, et ont décrété qu’il serait plus amusant de sauver des navires en détresse. Ils ne connais­­saient pas grand-chose aux opéra­­tions de sauve­­tage, mais ils étaient d’avis que les entre­­prises hollan­­daises avaient fini par trop dépendre de la machi­­ne­­rie lourde. Pour sauver un navire en détresse, les entre­­prises hollan­­daises se repo­­saient systé­­ma­­tique­­ment sur leurs impres­­sion­­nantes flottes de remorqueurs et autres grues à haute capa­­cité de levage. La nouvelle équipe, en revanche, achè­­te­­rait des jets pour trans­­por­­ter les pompes et les géné­­ra­­teurs, et lorsqu’un navire appel­­le­­rait à l’aide, elle affré­­te­­rait tout depuis le Learjet dans un 747, l’en­­ver­­rait dans l’aé­­ro­­port le plus proche de l’ac­­ci­dent, puis loue­­rait un hors-bord ou un héli­­co­­ptère pour ache­­mi­­ner une équipe à bord. Au cas où ils néces­­si­­te­­raient l’aide d’un remorqueur, ils n’au­­raient qu’à en louer un. La stra­­té­­gie commer­­ciale de Titan s’ar­­ti­­cu­­lait autour de l’idée que l’in­­gé­­nio­­sité humaine suffit à sauver un navire, sans néces­­si­­ter d’ar­­tille­­rie lourde. Et l’ap­­proche non-conven­­tion­­nelle de l’en­­tre­­prise a fait ses preuves. Lorsqu’un porte-conte­­neurs s’est échoué dans un endroit retiré d’Is­­lande au milieu des années 1990, les Hollan­­dais ont voulu amener leurs remorqueurs. Titan a impro­­visé en exploi­­tant les remorqueurs de 198 tonnes du navire en détresse, au lieu d’exi­­ger un trans­­port longue-distance. En 1992, un cargo a sombré le long d’un dock de Dunkerque, en France. Les Hollan­­dais, encore une fois, ont proposé l’in­­ter­­ven­­tion de leurs remorqueurs, mais Titan a remporté le contrat en suggé­­rant une approche nova­­trice : embau­­cher un archi­­tecte naval pour recréer un modèle en 3D du navire. D’après le modèle, le navire pour­­rait de nouveau flot­­ter en pompant l’eau des cales selon une séquence déter­­mi­­née. Au moyen de pompes rela­­ti­­ve­­ment peu coûteuses, Titan mit son plan en action. Et le navire remonta à la surface comme par magie. Depuis, la clé de leurs opéra­­tions repose sur un archi­­tecte naval capable de réali­­ser rapi­­de­­ment un modèle numé­­rique en 3D du bateau à sauver. Réveillé en sursaut dans le Wyoming, Habib saute hors de son lit. Ses chiens se pressent autour de lui. Il caresse Beau­­re­­gard derrière l’oreille. De toute évidence, les chiens veulent être de la partie, mais leur aide ne lui suffira pas. L’heure est venue de mobi­­li­­ser la Titan A-team.

Parés à embarquer

Seat­tle, dans l’État de Washing­­ton. Une légère brise, l’air est chaud. Marty John­­son file à travers la circu­­la­­tion dans sa BMW Z3 déca­­po­­table. Il porte des lunettes de soleil, et bien qu’il ait récem­­ment fêté ses 40 ans, il arbore un air enfan­­tin qui s’ac­­corde avec sa voiture. Mais son flegme a ses limites. Il vient tout juste d’ap­­prendre à conduire en manuel et préfère contour­­ner la ville pour éviter les collines. C’est en réalité un timide archi­­tecte naval dont les sujets de conver­­sa­­tion tournent autour des débuts de l’his­­toire de la Terre du Milieu de J. R. R. Tolkien et de certains aspects de la physique des parti­­cules. Mais il possède un goût prononcé pour les voitures rapides et jouit de l’argent néces­­saire à leur acqui­­si­­tion, grâce à une capa­­cité peu commune d’éla­­bo­­rer des modèles numé­­riques de navires.

Il veut être l’un de ces types qui débarquent sur le pont d’un navire en perdi­­tion et sauvent la situa­­tion.

Depuis l’ob­­ten­­tion de son diplôme au Webb Insti­­tute de New York, une école supé­­rieure de premier cycle d’ar­­chi­­tec­­ture navale, John­­son a fait le tour du monde avec son ordi­­na­­teur portable, construi­­sant des modèles en 3D qui aident à remettre à flot des navires immer­­gés. Il faisait partie de l’équipe qui a retrouvé le chalu­­tier de pêche japo­­nais coulé par un sous-marin améri­­cain au large d’Ha­­waï, en 2001, et il a super­­­visé en 2004 le système mis en place pour extraire d’une profon­­deur de 220 pieds un F-14 immergé près de San Diego. Durant son temps libre, il remporte des courses de bateaux où les capi­­taines doivent construire leurs navires ex nihilo, en six heures maxi­­mum. Mais jusqu’ici, John­­son a toujours remis à flot des vais­­seaux déjà coulés. La plupart du temps, il reste cloî­­tré dans un bureau sur le port, en atten­­dant que quelque chose d’ex­­ci­­tant arrive. Ses talents ne sont pas gâchés : il est parti­­cu­­liè­­re­­ment reconnu pour avoir conçu un remorqueur de 76 pieds de long, capable de navi­­guer dans des fleuves de trois pieds de profon­­deur. Mais John­­son aspire à davan­­tage. Il veut être l’un de ces types qui débarquent sur le pont d’un navire en perdi­­tion et sauvent la situa­­tion. Voilà sa chance. Son bureau appelle : Rich Habib le veut pour un sauve­­tage histo­­rique qu’il aurait manqué sans des vacances provi­­den­­tielles : le modé­­liste 3D habi­­tuel de Habib, Phil Reed, rend visite à ses beaux-parents à Chicago et sa femme refuse de le lais­­ser partir en Alaska. Il lui a recom­­mandé John­­son, qui avait travaillé avec Habib une fois aupa­­ra­­vant. L’en­­tre­­prise fait peur : faire embarquer l’équipe sur le Cougar Ace et construire à la volée une réplique numé­­rique du navire. Le trans­­por­­teur de voitures dispose de 33 réser­­voirs conte­­nant du carbu­­rant, de l’eau fraîche et du ballast. La quan­­tité de fluide conte­­nue dans chaque réser­­voir affecte la mobi­­lité du navire, à l’ins­­tar du poids et du posi­­tion­­ne­­ment de la cargai­­son. C’est un système complexe lorsque le navire est droit et intact. Mais lorsque les cales sont inon­­dées ou que le navire est désaxé – en l’oc­­cur­­rence les deux – le vais­­seau devient un déli­­cat puzzle flot­­tant. La tâche de John­­son sera de démê­­ler cette éche­­veau complexe. Il dispo­­sera de diagrammes et de ses propres mesures du navire pour le recréer en utili­­sant un logi­­ciel de modé­­li­­sa­­tion obscur du nom de GHS – Gene­­ral HydroS­­ta­­tics. Le modèle lui permet­­tra par la suite d’ef­­fec­­tuer des simu­­la­­tions et des tests, afin de pouvoir déter­­mi­­ner la quan­­tité d’eau à trans­­fé­­rer d’un réser­­voir à l’autre. Ainsi, il sera possible de mani­­pu­­ler le poids du liquide de sorte que le navire retrouve sa posi­­tion initiale. Si le modèle n’est pas précis, l’opé­­ra­­tion peut amener le navire à couler. Habib est convaincu que John­­son est à la hauteur de la tâche. En 2004, ils ont travaillé ensemble sur un ferry partiel­­le­­ment immergé près de Sitka, en Alaska. La coque s’était éven­­trée sur un rocher et l’eau s’était infil­­trée de toutes parts. L’agent de sécu­­rité de la US Coast Guard (la Garde côtière améri­­caine) avait ordonné à Habib et John­­son de quit­­ter le navire, alors sur le point de couler complè­­te­­ment. C’était trop dange­­reux. Habib a refusé. De son point de vue, le navire était désor­­mais le sien et la déci­­sion lui reve­­nait. L’agent l’a répri­­mandé, arguant qu’au­­cun bateau ne valait « ne serait-ce que le bout de son petit doigt ». Habib a alors souri. Les avocats en droit des assu­­rances avaient estimé la valeur d’un petit doigt – 14 000 dollars tout au plus –, et c’était bien moins que la valeur d’un navire commer­­cial moderne. John­­son a certi­­fié au garde-côte qu’il n’avait pas à s’inquié­­ter : le ferry flot­­te­­rait de nouveau dans trois jours, à exac­­te­­ment 10 h 36. Le garde côte est resté scep­­tique mais, trois jours plus tard, alors que la marée était à son plus haut niveau, à préci­­sé­­ment 10 h 36, le ferry est remonté pour flot­­ter tranquille­­ment près du rocher. John­­son avait dû déployer des efforts surhu­­mains pour réus­­sir son effet. Lorsqu’il reçoit le message l’in­­vi­­tant à rejoindre l’équipe char­­gée du Cougar Ace, John­­son ne se pose qu’une seule ques­­tion : « Quand est-ce qu’on part ? »

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« And if I say you tomor­­row, take my hand child come with me… » Le son indo­lent de What Is and What Should Never Be de Led Zeppe­­lin dérive au large des Caraïbes. Un bateau de pêche de 24 pieds de long se prélasse dans les eaux bleues, la radio battant son plein dans la timo­­ne­­rie. « It’s to a castle I will take you, where what’s to be they say will be ! » L’île de Trinité-et-Tobago – luxu­­riante, verte, acci­­den­­tée – se dessine à bâbord avant. Quelques bières reposent au fond de la glacière du bateau, et une bouteille de rhum guya­­nais est renver­­sée sur le plan­­cher. À l’ar­­rière du pont, une canne à pêche plie pares­­seu­­se­­ment au bout du bras géné­­reu­­se­­ment tatoué de Colin Trepte : proprié­­taire du bateau, amateur de rhum et plon­­geur au sourire espiègle toujours en bonnes dispo­­si­­tions pour les femmes.

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« Il fait chaud ou froid, mon pote ? »
Colin Trepte, le plon­­geur
Crédits : Epic Maga­­zine

Trepte adore les jour­­nées de ce genre – 25 degrés, quelques viva­­neaux dans son seau de pêche et le soleil cognant sur son visage. Une pancarte dans la timo­­ne­­rie affiche : « C’est mon bateau et je fais ce que je veux. » Une tête de mort en argent pend à son oreille gauche. La jeunesse de Trepte, dans l’est londo­­nien, paraît bien loin­­taine aujourd’­­hui. Ses tatouages racontent son histoire : la femme nue à la poitrine géné­­reuse sur son avant-bras dévi­­sage un démon gravé à Porto Rico, où s’échoue un cargo. Le dragon sur son épaule vient d’Is­­lande, où il a lacéré un deuxième cargo. Certains dessins n’ont de tracés que leurs contours – une boule de cris­­tal dans son dos reste inten­­tion­­nel­­le­­ment vide. Elle repré­­sente son inca­­pa­­cité, en tant que plon­­geur du Titan Salvage, à savoir quand le télé­­phone va sonner. Et lorsqu’il sonnera enfin, il pour­­rait aussi bien être envoyé en Érythrée qu’à la Terre de Feu, si bien que la seule ques­­tion qu’il se pose est de savoir quel sac empor­­ter – chaud ou froid. Les deux sont déjà prêts, atten­­dant patiem­­ment leur heure dans son pavillon, sur le rivage de Port d’Es­­pagne à Trinité-et-Tobago. Son télé­­phone sonne. C’est Habib. Trepte soupire. Toutes les bonnes choses ont une fin. « Il fait chaud ou froid, mon pote ? », demande-t-il.

Affron­­ter l’abîme

Alaska, Paci­­fique Nord, le 25 juillet 2006. Dans les heures qui ont suivi le naufrage du Cougar Ace, la Garde côtière et la Garde natio­­nale aérienne ont rapi­­de­­ment déployé trois héli­­co­­ptères depuis Ancho­­rage et, dans une auda­­cieuse tenta­­tive de sauve­­tage, ont évacué l’in­­té­­gra­­lité des 23 hommes de l’équi­­page. Nyi Nyi Tun, le capi­­taine du navire, a ordonné à son équi­­page de taire la raison de l’ac­­ci­dent, et Mitsui O.S.K Lines – les proprié­­taires du navire – ont refusé de donner une expli­­ca­­tion détaillée. Comme l’ac­­ci­dent avait eu lieu dans les eaux inter­­­na­­tio­­nales, la Garde côtière a décidé de ne pas pour­­suivre l’enquête. Seul Lucky Kyin a parlé ce soir-là. Il a été pres­­te­­ment conduit à l’hô­­pi­­tal d’An­­cho­­rage, où un repor­­ter du Ancho­­rage Daily News lui a demandé comment il se sentait. « Mon corps tout entier me fait mal », a-t-il simple­­ment répondu. Quant à la cause de l’ac­­ci­dent, tout ce que Kyin a accepté de dire est qu’il a dû inter­­­rompre sa douche.

Dans un cas comme dans l’autre, les voitures seront perdues, et les 176 366 gallons de carbu­­rant conte­­nus dans les réser­­voirs du navire mena­­ce­­raient la faune envi­­ron­­nante.

À l’heure qu’il est, les circons­­tances de l’ac­­ci­dent importent peu. Ce qui importe, c’est que le Cougar Ace est en passe de deve­­nir un vais­­seau fantôme d’une valeur de plusieurs millions de dollars, déri­­vant vers le récif des îles Aléou­­tiennes. Le pire, selon l’équi­­page, étant que le navire prend l’eau. La Garde côtière, à elle seule, n’a ni les compé­­tences ni l’ex­­per­­tise pour affron­­ter une telle urgence, et les agents craignent que le navire ne coule ou ne se fracasse sur le rivage. Dans un cas comme dans l’autre, les voitures seront perdues, et les 176 366 gallons de carbu­­rant conte­­nus dans les réser­­voirs du navire mena­­ce­­raient la faune envi­­ron­­nante et les lieux de pêche. Mazda, Mitsui et leurs assu­­reurs en pren­­draient un sacré coup. Au départ, les cadres de Mitsui semblent penser que le navire est une cause perdue. Ils contactent Titan puis attendent 24 heures, consi­­dé­­rant a priori que le vais­­seau coulera avant que quiconque ne puisse le sauver. Lorsqu’ils réalisent qu’il restera à flot assez long­­temps pour se rompre sur les côtes des îles Aléou­­tiennes, ils acceptent de signer ce qu’on appelle un Lloyd’s Open Form Agree­­ment. Une dispo­­si­­tion de type no-cure no-pay (pas de résul­­tat, pas de paie­­ment) : si Titan ne sauve pas le navire, il n’est pas rétri­­bué. Mais s’il y parvient, la compen­­sa­­tion est basée sur la valeur du navire ainsi que celle de la cargai­­son – en l’oc­­cur­­rence une fortune encore non évaluée. Une fois le contrat signé, Titan affrète un turbo­­pro­­pul­­seur Conquest à Ancho­­rage. Les hélices se réveillent dans un crépi­­te­­ment. L’équipe de Titan embarque pour un voyage de trois heures et demi jusqu’à Dutch Harbor, un petit village de pêcheurs à 800 milles à l’ouest d’An­­cho­­rage, dans la chaîne aléou­­tienne. Mais avant qu’ils ne décollent, un dernier membre se hisse dans l’en­­gin. C’est le méca­­ni­­cien de l’équipe, Hank Berg­­man, le cowboy suédois. Lorsqu’il n’était encore qu’un jeune homme vivant dans un petit village en Suède, Berg­­man a déve­­loppé une atti­­rance inex­­pli­­cable pour Hank Williams, et il rêvait de l’ouest améri­­cain. Il a accepté un poste d’in­­gé­­nieur naval pour s’échap­­per de la Suède et s’est rapi­­de­­ment forgé une répu­­ta­­tion d’homme capable de répa­­rer toute chose, de toute taille. Depuis ses débuts avec Titan, il a consi­­dé­­ra­­ble­­ment évolué, si bien qu’il a pu récol­­ter assez d’argent pour ache­­ter un terrain à Durango, dans le Colo­­rado, pour remplir son garage de 80 m² avec deux Jeep et une Mercedes Benz 560 SL clas­­sique, et pour jouer au cowboy quand bon lui semble. À présent, il embarque dans le petit avion, chaussé de ses éter­­nelles santiags en cuir noir en saluant tout le monde avec son fort accent suédois.

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Le cowboy suédois
Hank Berg­­man, le méca­­ni­­cien
Crédits : Epic Maga­­zine

L’équipe – Habib, John­­son, Trepte et Berg­­man – arrive à Dutch Harbor et met les voiles à toute vitesse à bord du Maku­­shin Bay, un bateau de 130 pieds de long paré au sauve­­tage. Des géné­­ra­­teurs, un équi­­pe­­ment de décou­­page de l’acier, de l’ou­­tillage et des pompes de sauve­­tage capables de sous­­traire l’eau infil­­trée ou de la dépla­­cer d’une cale à l’autre sont entas­­sés à bord. L’or­­di­­na­­teur de John­­son est équipé de GHS et il ébauche un modèle approxi­­ma­­tif à partir de photos et de diagrammes envoyés par les proprié­­taires. Après plus d’un jour passé à navi­­guer à pleine vitesse sur l’océan Paci­­fique Nord, le Titan découvre le Cougar Ace. Au premier abord, ce n’est qu’une masse qui se dessine nette­­ment sur l’ho­­ri­­zon. Mais à mesure que le Maku­­shin Bay s’ap­­proche, il paraît minus­­cule à côté du navire. Au loin, une vedette de la Garde côtière, du haut de ses 378 pieds – équi­­pée d’un héli­­co­­ptère et d’un canon de 76 mm – avance à piètre allure compa­­rée au trans­­por­­teur. Comme si les hommes avaient traversé un trou noir pour émer­­ger, minus­­cules, dans un monde dévasté. Le Cougar Ace est couché sur le flanc, son énorme ventre rouge exposé aux petits bateaux dispo­­sés autour de lui. L’hé­­lice flotte sinis­­tre­­ment au-dessus de l’eau, le gouver­­nail s’ef­­fondre dans l’air à bâbord. « Putain de merde », bredouille Trepte. Six heures plus tard, un héli­­co­­ptère HH-65 de la Garde côtière ache­­mine l’équipe jusqu’au navire et descend les membres sur le pont, un par un, dans un panier en acier. Dan Magone, le proprié­­taire du Maku­­shin Bay, les accom­­pagne. Il est lui aussi sauve­­teur et expert des courants de la région, des marées, de la météo et des récifs. Depuis plus de 27 ans, il a sauvé des bateaux de pêche dans les envi­­rons, et s’il est là c’est, selon ses mots, pour conseiller « les gros bonnets ». Le navire est instable mais la mer est calme, et d’après Habib il se main­­tien­­drait selon un angle d’en­­vi­­ron 60 degrés. La première mission de Titan : chas­­ser l’eau à bord. John­­son doit savoir exac­­te­­ment la quan­­tité d’eau renver­­sée dans les cales pour pouvoir saisir les données dans le modèle numé­­rique qu’il élabore. Habib sort des glènes de son sac à dos. Descendre le long du navire penché deman­­dera de véri­­tables talents d’al­­pi­­niste. Heureu­­se­­ment, Habib sait ce qu’il fait : il a esca­­ladé un jour une cascade gelée de 2 300 pieds d’al­­ti­­tude, et se remé­­more avec nostal­­gie avoir gravi un sommet reconnu périlleux dans les Rocheuses cana­­diennes. Sur le chemin du retour, il avait été attaqué par un loup. La cica­­trice à présent lisse le fait douce­­ment rire. Peut-être que les aven­­tures alpines aident à rela­­ti­­vi­­ser les choses. Après tout, ce n’est rien d’autre qu’un navire géant flot­­tant sage­­ment sur son flanc, au cœur du Paci­­fique. Pas un loup affamé perché sur son dos. Les hommes allument leurs lampes fron­­tales. Les géné­­ra­­teurs sont morts et l’obs­­cu­­rité sera totale en-dessous. Les épais murs en acier du navire bloquent la récep­­tion radio, si bien qu’une fois à l’in­­té­­rieur, ils ne pour­­ront plus commu­­niquer avec le monde exté­­rieur. Ils ne pour­­ront comp­­ter que sur eux-mêmes.

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Au secours du navire
Épave du Cougar Ace
Crédits : US Coast Guard

Au fond du navire, les hommes sont suspen­­dus à des cordes dans un esca­­lier penché et observent le pont de cargai­­son numéro neuf. Leurs lumières illu­­minent partiel­­le­­ment des centaines de voitures couchées sur le côté, noyées dans les ténèbres. Chacune est atta­­chée au pont avec quatre sangles de fixa­­tion en nylon. De temps à autre, une forte houle fait tanguer le navire, fati­­guant les sangles. Des grin­­ce­­ments résonnent en chœur à travers la cale. Puis, lorsque le navire se stabi­­lise à nouveau, le silence retombe. L’huile de moteur et le liquide de trans­­mis­­sion dégou­­linent pour parfaire ce tableau cauche­­mar­­desque, glacé et claus­­tro­­phobe. Trepte descend une corde et glisse dans les ombres. Tous sont équi­­pés d’un baudrier et de deux mousque­­tons fixés à de petites sangles. Ils ont fait des boucles sur leurs cordes, tous les quelques mètres, créant ainsi des appuis pour descendre. Tels des grim­­peurs en rappel, ils longent le pont incliné au ralenti, nœud après nœud. Habib leur conseille de toujours garder un mousque­­ton atta­­ché à une boucle de la corde. Ainsi, s’ils venaient à tomber, la corde les retien­­drait. Ils atteignent le centre du pont. À ce niveau, une rampe est dessi­­née sur le flanc de la coque, pour faire entrer et sortir les voitures. Désor­­mais, une bonne partie de l’ex­­té­­rieur de la rampe est plon­­gée dans l’eau, à envi­­ron 25 pieds de profon­­deur. Le joint d’étan­­chéité est en caou­t­chouc épais, mais il n’a pas été conçu pour résis­­ter à la pres­­sion de l’im­­mer­­sion. Il y aurait une fuite, d’après Habib. Et en effet, lorsqu’ils s’aven­­turent plus en profon­­deur, Trepte aperçoit de l’eau verte aux reflets huileux. La profon­­deur est d’en­­vi­­ron 8 pieds et l’eau s’étend dans tout le compar­­ti­­ment – on devine des dizaines de Mazda neuves sous la surface trouble, telles des victimes noyées. Le joint est ruiné. L’eau s’in­­filtre lente­­ment et, à tout moment, pour­­rait le faire se rompre. Si cela devait arri­­ver, l’eau de mer rempli­­rait le pont en l’es­­pace de quelques minutes et les submer­­ge­­rait tous. Mais puisqu’il a tenu tout ce temps, Habib consi­­dère que tout va bien pour le moment. À l’aide d’un cordon et d’un poids en métal, Trepte mesure l’in­­fil­­tra­­tion d’eau dans la cale, avant de crier tout haut ses résul­­tats. Tandis que John­­son entre­­prend des calculs de trigo­­no­­mé­­trie sur un petit bloc-notes, Habib marche acci­­den­­tel­­le­­ment sur une des sangles de fixa­­tion d’une voiture. Dans un cris­­se­­ment, la Mazda fait une embar­­dée vers le bas. Sursau­­tant, Trepte lève les yeux et remarque alors qu’il est au pied d’une avalanche d’au­­to­­mo­­biles suspen­­dues. Des dizaines de voitures flottent au-dessus de sa tête. Si une des sangles lâche, elle entraî­­nera un effet domino, expé­­diant sur lui un ébou­­le­­ment de Mazda. « — Hé mon vieux, évite de me tuer tu veux bien ? lance-t-il à Habib. — Bien reçu », répond une voix dans les ténèbres. John­­son termine ses calculs – l’in­­fil­­tra­­tion d’eau pèse 1 026 tonnes, une partie du poids qui retient le navire dans cette posi­­tion. Il leur faudra pomper l’eau et la reje­­ter par-dessus bord, puis remplir les réser­­voirs perchés avec assez de ballast pour redres­­ser la barre. À en croire les premières simu­­la­­tions infor­­ma­­tiques de John­­son, envoyer 160,9 tonnes d’eau dans les réser­­voirs tribord fera l’af­­faire. Mais le modèle montre aussi qu’un excé­dent pour­­rait les faire chavi­­rer dans l’autre sens. « — Tu parles d’un désastre ! observe Habib. — Exac­­te­­ment », répond John­­son. La situa­­tion est plus précaire qu’Ha­­bib ne l’avait imaginé. S’ils remplissent trop les réser­­voirs tribord, le Cougar Ace revien­­dra dans sa posi­­tion initiale avant de conti­­nuer à bascu­­ler, certai­­ne­­ment en quelques secondes. Tous les hommes présents à bord seraient cata­­pul­­tés d’un bord à l’autre du navire, et les sangles de fixa­­tion pour­­raient se rompre. Si les voitures devaient s’en­­tas­­ser d’un côté, le surplus de poids ajou­­te­­rait encore davan­­tage d’élan, entraî­­nant le bascu­­le­­ment total du navire et sa perdi­­tion. Afin d’évi­­ter cette catas­­trophe, ils doivent pomper une quan­­tité d’eau précise. C’est le travail de John­­son d’en déter­­mi­­ner l’exact volume. Idéa­­le­­ment, il lui faudrait connaître la posi­­tion et le poids de toutes les voitures, ainsi que la quan­­tité d’eau présente dans chacun des 33 réser­­voirs et 14 ponts du navire. Malheu­­reu­­se­­ment, le temps leur manque pour collec­­ter toutes ces infor­­ma­­tions. Il devra faire des déduc­­tions et prier pour que son instinct ne le trompe pas. Au moment où ils émergent du navire, la nuit commence à tomber – la descente avait duré plus de trois heures –, aussi Habib décide-t-il de ne pas solli­­ci­­ter la Garde côtière pour les évacuer en héli­­co­­ptère. Le risque serait trop grand au crépus­­cule. La mer étant clémente, il estime qu’ils peuvent se frayer un chemin jusqu’à l’ar­­rière du pont et s’élan­­cer vers le Maku­­shin Bay depuis le flanc affaissé du navire, à bâbord.

John­­son tombe sans être atta­­ché à quoi que ce soit. Son corps ricoche sur un poteau en acier, le proje­­tant dans un tour­­billon incon­­trô­­lable.

Mais lorsqu’ils atteignent la poupe et font le point sur la situa­­tion, la tâche n’a pas l’air si facile. Si le pont était plat, ils n’au­­raient qu’à marcher tout du long. Mais désor­­mais, c’est une falaise de métal de 105 pieds de haut, parse­­mée de bollards en acier aussi gros que des tonne­­lets. Si un membre de l’équipe était amené à glis­­ser sans être atta­­ché à une corde, il aurait beau grif­­fer la surface lisse du navire que rien ne pour­­rait arrê­­ter sa chute. Il serait propulsé en bas de la pente de 60°, seul l’acier émoussé des bollards pouvant rete­­nir sa chute. Pire encore, l’aé­­ra­­tion du système auto­­ma­­tique anti-incen­­die souffle sur le pont. Puisque les géné­­ra­­teurs sont hors-service depuis des jours, le gaz carbo­­nique froid et liquide qui s’en échappe se réchauffe et se dilate. À quelques minutes d’in­­ter­­valle, la substance chimique absor­­bant l’oxy­­gène explose de l’aé­­ra­­tion dans un nuage intense d’une tempé­­ra­­ture de –110 degrés. Une expo­­si­­tion directe provoque­­rait des gelures voire l’as­­phyxie. Habib a fait le tour de la zone avec un moni­­teur d’oxy­­gène. Il assure que, malgré le nuage de gaz assour­­dis­­sant qui explose à inter­­­valles régu­­liers le long du pont, il y a suffi­­sam­­ment d’air frais et respi­­rable. Malgré tout, John­­son est angoissé par la situa­­tion. Il se tient près d’un treuil géant, 25 pieds au-dessus de l’aé­­ra­­tion. Il devra grim­­per à travers la zone d’ex­­plo­­sion pour se sortir du navire, avec 13 kilos de maté­­riel sur le dos. Diffi­­cile de descendre le long de la corde avec ce poids encom­­brant en prime. Une fois la nuit tombée, Magone craint qu’il ne soit trop diffi­­cile de s’échap­­per du navire en sautant dans le Maku­­shin Bay. Il entre­­prend donc la descente du pont, suivi par Trepte et Berg­­man. Le gaz carbo­­nique explose de l’aé­­ra­­tion, faisant retom­­ber des éclats de glace. Ils stoppent leur avan­­cée pour proté­­ger leurs visages avant de conti­­nuer à descendre. John­­son est de plus en plus nerveux et se fige. Il annonce à Habib que son sac le dérange. Habib lui propose de remon­­ter vers la zone de largage de l’hé­­li­­co­­ptère – il reste des cordes là-bas qu’il pour­­rait utili­­ser pour faire descendre son sac. Tandis que John­­son se tortille pour enle­­ver son sac, Habib retourne en haut, vers la zone de largage. Lorsqu’il atteint l’ex­­tré­­mité la plus basse du pont, Magone lève les yeux et constate que John­­son n’a toujours pas commencé à descendre. « Pourquoi il est aussi long ? », se demande-t-il. « Au suivant ! » Un batte­­ment de cil, et soudain John­­son appa­­raît. Il passe indis­­tinc­­te­­ment devant Berg­­man en hurlant. John­­son tombe sans être atta­­ché à quoi que ce soit. Son corps ricoche sur un poteau en acier, le proje­­tant dans un tour­­billon incon­­trô­­lable. Il plonge la tête en bas devant Trepte. Personne n’a le temps de réagir – en moins d’une seconde, il a dévalé 80 pieds et sa tête percute un treuil dans un bruit écœu­­rant. Son visage claque contre le métal, déchi­­rant profon­­dé­­ment la chair de son front. L’eau écla­­bousse à côté de lui. Du sang ruis­­selle à la surface. « Merde, merde, merde ! », hurle Trepte. Il se fige un moment, avant d’ap­­pe­­ler Habib par radio : « Marty est tombé. » Sur le pont supé­­rieur, Habib love une corde. « Tombé ? », pense-t-il. Il pour­­suit son geste quelques secondes encore. Tomber, ce n’est pas si grave. C’est comme glis­­ser et se tordre la cheville. Il réalise par la suite que, pour un homme comme Trepte, tomber peut signi­­fier sauter d’un avion sans para­­chute. Trepte ne l’ap­­pel­­le­­rait pas si la situa­­tion était sans gravité, si John­­son ne s’était pas griè­­ve­­ment blessé ou n’avait pas perdu connais­­sance. « Il est conscient ? » demande-t-il à son tour par radio, sa voix tein­­tée d’une inquié­­tude gran­­dis­­sante. « Non… » répond la voix de Trepte dans un braille­­ment perçant le haut-parleur. Habib balance la corde en bas et se préci­­pite le long du navire incliné. Le plus rapi­­de­­ment possible, il longe la corde et traverse la zone où souffle le gaz carbo­­nique. Magone s’est balancé vers le treuil, au centre du pont, et lutte pour se stabi­­li­­ser au-dessus de John­­son. « Est-ce qu’il respire ? » demande Habib dans un cri. Magone l’ignore. John­­son lui tourne le dos, et il a peur de le retour­­ner vers lui. Habib s’élance sur sa corde et ensemble ils retournent son corps. Ses yeux sont ouverts, le regard fixe et vide. Aucun cligne­­ment. Aucun mouve­­ment. Il y a du sang partout et il ne semble pas respi­­rer. Mais il a du pouls. John­­son est vivant.

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L’abor­­dage
Le pont du Cougar Ace
Crédits : Titan Salvage

Le cœur d’Ha­­bib s’em­­balle. Il reste une chance. Il entre­­prend du bouche-à-bouche au moment où un bateau percute le Cougar Ace, à quelques pas d’Ha­­bib et Magone. Il s’agit du Emma Foss, un remorqueur de 101 pieds qui, alerté par l’échange radio, a décidé de leur venir en aide. Mais la colli­­sion arrache une partie de la rampe à laquelle Habib était atta­­ché. Il bascule dans l’eau froide, sous le treuil. En quelques secondes, il se hisse à nouveau prêt de John­­son. « Sortons-le de là », crie-t-il. Au fond de lui, il se répète : « Il peut s’en sortir. Il a du pouls. » Le Emma Foss fait passer un bran­­card. Les hommes y attachent John­­son avant de le trans­­fé­­rer sur le remorqueur, qui l’em­­mène à son tour sur une vedette de la Garde côtière. Là-bas, ils pour­­ront le garder en vie grâce à leurs équi­­pe­­ments médi­­caux. Il n’est pas encore trop tard. John­­son est trans­­féré à bord de la vedette, avant que les aides-soignants n’éta­­blissent une connexion radio avec leur chirur­­gien situé à terre. Les méde­­cins de la Garde côtière prennent la relève pendant qu’Ha­­bib et son équipe enjambent le Maku­­shin Bay et patientent nerveu­­se­­ment pendant une heure. À 23 heures, le capi­­taine de la vedette appelle Habib. Marty John­­son est mort.

Bais­­ser pavillon

L’aube est morne. Le lende­­main matin, la Garde côtière envoie un lieu­­te­­nant sur le Maku­­shin Bay, pour prendre connais­­sance des événe­­ments et jauger l’état de l’équipe. Trepte et Berg­­man ont appa­­rem­­ment l’air d’al­­ler. Trepte a déjà investi la couchette de John­­son : « Il n’en aura pas besoin », dit-il. Habib est comme pris de torpeur. Peut-être devrait-il renvoyer son équipe chez elle avant que d’autres vies ne soient perdues. Peut-être est-il temps d’aban­­don­­ner le Cougar Ace. Le lieu­­te­­nant écoute Habib racon­­ter l’ori­­gine de l’ac­­ci­dent : John­­son était perché sur le treuil du haut. D’une manière ou d’une autre, il a glissé et n’était atta­­ché à aucune corde. En parlant de sa tenta­­tive d’ai­­der son coéqui­­pier, de son regard vide, Habib sent se former dans sa gorge une boule compacte. Il sent les larmes affleu­­rer. John­­son était un de ses hommes, et l’un des meilleurs archi­­tectes navals du pays. Il détourne le regard.

La rampe s’abaisse et des hommes équi­­pés pour le froid se préci­­pitent sur le tarmac. Ils jettent un coup d’œil au sac mortuaire avant de conti­­nuer leur chemin. Les renforts sont arri­­vés.

La vision n’est pas récon­­for­­tante. Le Cougar Ace se dresse au-dessus du Maku­­shin Bay comme une vague soli­­taire immo­­bile. Impos­­sible de l’igno­­rer – le navire n’est plus qu’à 140 milles de la rive, et la météo devrait se dété­­rio­­rer. Des vents de 26 milles par heure devraient souf­­fler à la prochaine aurore, et le centre météo­­ro­­lo­­gique prévoit des vagues hautes de 16 pieds dans les jours à venir. L’équipe doit retour­­ner à bord et atta­­cher un câble de remorquage au Cougar Ace, au risque de le voir couler ou rejoindre le rivage. La Garde côtière, les pêcheurs du coin, les proprié­­taires navire, les Mazda : tous dépendent d’eux. Mais ils sont érein­­tés, en sous-effec­­tif et, sans John­­son, ils avancent à l’aveu­­glette. Habib prend une déci­­sion : il restera. Mais pour termi­­ner sa mission, il aura besoin de bras en plus. Il appelle le quar­­tier géné­­ral en Floride. Un navire de la Garde côtière conduit le corps de John­­son à Adak, une île Aléou­­tienne acci­­den­­tée dotée d’une piste d’at­­ter­­ris­­sage. Sans attendre, un avion à deux hélices descend du ciel et se pose à l’autre bout de la piste. La rampe s’abaisse et des hommes équi­­pés pour le froid se préci­­pitent sur le tarmac. Ils jettent un coup d’œil au sac mortuaire avant de conti­­nuer leur chemin. Les renforts sont arri­­vés. Phil Reed – archi­­tecte naval en chef de Titan –, que sa femme a consenti à lais­­ser partir, mène la troupe. Au début des années 1990, Reed était l’un des premiers à redé­­fi­­nir les logi­­ciels d’ar­­chi­­tec­­ture navale dans le cadre des missions de sauve­­tage. Désor­­mais âgé de 48 ans, il est le modé­­liste 3D le plus ancien de Titan, une sorte de geek bien installé. Mais Reed n’est pas un geek comme les autres. Certes, il est le seul à gamba­­der le long des ponts, quelle que soit l’opé­­ra­­tion, avec un ordi­­na­­teur sous le bras, et il se tapote distrai­­te­­ment le crâne avec la pointe de son surli­­gneur, lais­­sant des traces jaunes sur sa casquette de Titan. Mais il est aussi celui qui s’est rendu à Banda Aceh en 2004, après le tsunami survenu dans l’Océan Indien, et qui a persuadé l’ar­­mée indo­­né­­sienne de proté­­ger l’équipe pendant qu’elle remorquait un navire en ferro­­ci­­ment haut de 684 pieds qui s’était retourné. Il est aussi dégourdi que n’im­­porte quel autre membre de l’équipe. Deux plon­­geurs – Yuri Mayani et Billy Sten­­der – sont dans le sillage de Reed. On dirait une version chamailleuse de Laurel et Hardy. Mayani est un Pana­­méen gros­­sier d’1 m 57, au sang chaud et à la muscu­­la­­ture saillante. Sten­­der est un homme taci­­turne d’1 m 88, origi­­naire du Michi­­gan, qui, autant qu’il le peut, vit retiré dans sa cara­­vane nichée dans les bois proches de la fron­­tière cana­­dienne. D’une certaine façon, les deux hommes sont deve­­nus de bons amis. Quand ils ne sont pas en mission, Mayani traîne dans le Michi­­gan, se plai­­gnant du froid dans un langage fleuri jusqu’à ce que Sten­­der ne le gave assez de Pabst Blue Ribbon. Lorsque Mayani est avec lui, Sten­­der peut se murer dans sa trou­­blante réserve natu­­relle. Tout ce qu’il peut bien penser – qu’il s’agisse de reprendre un verre ou d’évoquer les seins de la blonde à l’autre bout du bar –, Mayani a tendance à l’ex­­pri­­mer avant lui et cinq fois plus fort. « On se comprend », explique Mayani. Sten­­der appelle son ami « le Pana­­ma­­niaque ».

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Duo de choc
Sten­­der et Mayani
Crédits : Epic Maga­­zine

Le Syca­­more, le navire qui a conduit le corps de John­­son jusqu’à la rive, accueille les nouveaux membres de l’équipe à son bord avant de les mener rapi­­de­­ment au rendez-vous avec le Cougar Ace. Quelqu’un du QG de Titan, en Floride, prévient Habib par télé­­phone que Mayani, Sten­­der et Reed sont en chemin. Habib espère qu’ils arri­­ve­­ront avant que la météo ne se gâte. La mer commence déjà à s’agi­­ter, et cela ne peut être que syno­­nyme de problèmes. À 00 h 45, une pluie effré­­née et une eau dange­­reu­­se­­ment mouve­­men­­tée réveillent Habib à bord du Maku­­shin Bay. Il demande au capi­­taine du Emma Foss d’uti­­li­­ser son projec­­teur pour surveiller les conduits d’aé­­ra­­tion des cales à bâbord du Cougar Ace. Norma­­le­­ment, ces aéra­­tions servent à évacuer les gaz d’échap­­pe­­ments à l’em­­barque­­ment et au débarque­­ment des véhi­­cules. Lorsque le navire est droit, les conduits se situent à 70 pieds au-dessus de l’eau et disposent de rabats pour empê­­cher la pluie d’en­­trer. Ils n’étaient pas censés être immer­­gés, mais le Emma Foss retrans­­met par radio que les vagues grimpent jusqu’à trois pieds en-dessous d’eux. S’ils se retrouvent sous l’eau, cette dernière risque de repous­­ser les battants et de s’in­­fil­­trer dans les cales du Cougar Ace jusqu’à ce que le navire coule. À midi, Habib craint que le navire ne soit perdu. La houle gran­­dis­­sante s’abat à bâbord, soule­­vant les vagues jusqu’aux conduits d’aé­­ra­­tion. Au même moment, les remous ont aggravé l’in­­cli­­nai­­son du navire, abais­­sant les conduits plus proche encore des vagues. Le seul espoir d’Ha­­bib est de remorquer le navire jusqu’à la mer de Béring, du côté sous le vent des Îles Aléou­­tiennes – une solu­­tion que la Garde côtière préfère éviter à cause des risques poten­­tiels pour l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. Le Sea Victory, un remorqueur de 150 pieds, s’est rendu sur les lieux avant de parve­­nir à attra­­per au lasso la corne­­muse à l’ar­­rière du Cougar Ace. Son moteur de 7 200 chevaux a la force néces­­saire pour trac­­ter le navire à travers les courants rapides du passage de Samalga, et l’ame­­ner du côté sous le vent des îles. Si Habib y parvient, le relief servira de bouclier contre le vent et les vagues. Il n’a pas le choix. Il est temps de rele­­ver le défi.

Le ballet aqua­­tique

« Enfoiré de mani­­pu­­la­­teur », voci­­fère Mayani. Il a beau­­coup de respect pour Habib mais l’ap­­pelle « enfoiré de mani­­pu­­la­­teur » parce qu’il l’en­­traîne toujours à faire des choses absurdes. Et, du point de vue de Mayani, ce coup-là risque d’être la pire enfoi­­rée de mani­­pu­­la­­tion de l’his­­toire. C’est sans doute la chose la plus incroyable que Reed ait jamais vue en mer. Il monte à bord du Maku­­shin Bay et Habib lui tend d’un air grave l’or­­di­­na­­teur de John­­son. Reed confirme l’af­­fir­­ma­­tion du défunt archi­­tecte : le navire pour­­rait faci­­le­­ment sombrer. Si elle espère dimi­­nuer ce risque, l’équipe devra s’as­­su­­rer que le plus gros réser­­voir bâbord soit rempli afin de compen­­ser tout mouve­­ment brusque. L’équi­­page avait rapporté l’avoir laissé à moitié rempli. La première mission impor­­tante de Titan est donc toute trou­­vée : s’aven­­tu­­rer au plus profond du navire pour percer un trou dans le réser­­voir et le remplir entiè­­re­­ment.

C’est leur seule oppor­­tu­­nité de s’exer­­cer avant d’em­­barquer dans le navire. Avec un peu de chance, personne d’autre ne mourra.

Pour ce faire, ils devront descendre comme des spéléo­­logues. Habib envoie donc ses hommes sur le Redee­­mer, un remorqueur de 132 pieds qui s’est joint à l’opé­­ra­­tion. Il les salue briè­­ve­­ment et s’agrippe à une corde pendue à une rampe du pont supé­­rieur avant de commen­­cer son ascen­­sion, au moyen d’un grigri appelé ascen­­deur. Ils sont à l’em­­bou­­chure du passage Samalga, il n’y a pas le temps de bavar­­der. Du coin de l’œil, Mayani regarde Sten­­der et lui demande ce qui prend à Habib : « C’est un putain de singe, main­­te­­nant ? » « Ta gueule ! » s’écrie Habib. Il explique par la suite que le Cougar Ace est devenu un laby­­rinthe. Puisqu’il est couché sur le flanc, il leur faudra apprendre à marcher sur ses murs et esca­­la­­der ses ponts glis­­sants et périlleux. Malheu­­reu­­se­­ment, ils devront faire cet appren­­tis­­sage au beau milieu de l’océan. C’est leur seule oppor­­tu­­nité de s’exer­­cer avant d’em­­barquer dans le navire. Avec un peu de chance, personne d’autre ne mourra. Pendant que l’équipe s’en­­traîne sur les cordes, les remorqueurs traînent prudem­­ment le Cougar Ace à travers le passage jusqu’aux eaux calmes de la mer de Béring. Les conduits d’aé­­ra­­tion sont perchés au-dessus de la surface – un danger en moins, pour le moment. Ils doivent main­­te­­nant remon­­ter à bord. Le Emma Foss dépose l’équipe nouvel­­le­­ment compo­­sée du côté le plus affaissé de l’ar­­rière-pont du Cougar Ace, à quelques pieds de la chute fatale de John­­son. Reed fait office de guide à travers les enche­­vê­­tre­­ments des cales du navire – il a passé les dernières 24 heures à mémo­­ri­­ser la complexité du plan du Cougar Ace. Mais c’est une chose de rete­­nir les lignes ordon­­nées d’un plan, c’en est une autre de traver­­ser les confins obscurs d’un navire qui a chaviré. C’est pourquoi Reed n’est pas toujours certain de leur empla­­ce­­ment et que le flot constant d’in­­sultes bien pensées de Mayani résonne dans l’obs­­cu­­rité. Personne ne veut se perdre ici. Il leur faut presque trois heures de rappel et d’es­­ca­­lade pour atteindre le 13e pont et, lorsqu’ils y parviennent, personne n’a l’air enchanté. À cette profon­­deur, ils sont bien en-dessous du niveau de la mer. La mer de Béring fait pres­­sion sur la coque en acier. Ils ont l’im­­pres­­sion d’être à l’in­­té­­rieur d’un sous-marin aban­­donné.

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Plate­­forme de soutien
Le sauve­­tage s’or­­ga­­nise
Crédits : US Coast Guard

Reed et Habib rampent le long du pont incliné, jetant un œil de temps à autre aux dessins des compar­­ti­­ments internes du navire. Ils cognent contre un morceau d’acier : c’est le sommet du réser­­voir bâbord. Trepte sort une perceuse et commence à forer. De l’eau se met soudai­­ne­­ment à gicler. Le réser­­voir est déjà plein et sous pres­­sion – l’eau doit s’écou­­ler depuis un conduit d’aé­­ra­­tion endom­­magé du côté immergé du navire. Elle jaillit violem­­ment. Sans le savoir, ils ont provoqué la pire des éven­­tua­­li­­tés : la cale infé­­rieure s’inonde. Ni une ni deux, Trepte recouvre le trou du bout d’un doigt et appuie ferme­­ment. Le bruit de jet d’eau s’ar­­rête brusque­­ment, et les échos des cris et des jurons invoqués sur le moment ricochent dans la cale. De l’eau salée ruis­­selle sur les Mazda, et bien­­tôt la panique se trans­­forme en un rire conta­­gieux. Avec un seul doigt, Trepte garde le navire entier à flot. « — Eh bien, on dirait que le réser­­voir est déjà rempli, remarque Reed, amusé. — Très drôle, répond Trepte. Et main­­te­­nant, si l’un de vous allait trou­­ver comment répa­­rer ce bordel ? » Tandis qu’Ha­­bib se hâte vers le Maku­­shin Bay, en quête d’une solu­­tion, Mayani bouche le trou avec son doigt pour lais­­ser du répit à Trepte. Ils se relaient pendant une heure et demie avant qu’Ha­­bib ne revienne avec un boulon en métal fuselé pour obstruer le trou. Leurs doigts en ont pris un coup, mais ils savent désor­­mais que le réser­­voir est plein. Reed entre les données dans son modèle infor­­ma­­tique, effec­­tue le calcul et commu­­nique à Habib la quan­­tité d’eau à verser dans les réser­­voirs du haut. C’est l’heure de remettre le navire en place. L’idée est de dispo­­ser de grandes pompes dans tout le navire et de commen­­cer à dépla­­cer les fluides dans une sorte de ballet aqua­­tique minu­­tieu­­se­­ment orches­­tré. Reed a déjà choré­­gra­­phié la danse dans son modèle GHS mais n’a toujours pas été en mesure de trou­­ver une solu­­tion qui garan­­ti­­rait la bonne marche de l’opé­­ra­­tion. En effec­­tuant la simu­­la­­tion, GHS prévoit parfois la remise à flot du navire, sauf qu’il arrive que ce dernier conti­­nue à chavi­­rer jusqu’à se retrou­­ver la tête sous l’eau. Avant de couler. Habib préfère ne pas s’en inquié­­ter pour le moment et ordonne à Mayani et Sten­­der de posi­­tion­­ner les pompes près de l’eau qui a submergé le pont n°9. Bien qu’ils soient des plon­­geurs haute­­ment entrai­­nés, ils sont poly­­va­­lents lors des missions de sauve­­tage. Ils sont capables de faire fonc­­tion­­ner des grues, conduire des bull­­do­­zers, et décou­­per le métal à l’aide de torches à plasma. Sten­­der peut même pilo­­ter un héli­­co­­ptère. En l’oc­­cur­­rence, leur rôle consiste à trim­­bal­­ler des pompes de 45 kilos à leur place. Puisque aucun treuil ne fonc­­tionne sur le navire, les deux hommes portent les pompes manuel­­le­­ment, alliant, comme aime le dire Mayani, leurs prédis­­po­­si­­tions pour « les trac­­tions et les grues ». Mayani est le prédis­­posé à la pompe. Sten­­der noue une corde autour de con collègue, une deuxième autour de la pompe puis, grâce à un dispo­­si­­tif d’as­­su­­rage, les descend tous les deux au fond du pont n°9. Pour éviter qu’elle ne se balance lors de la descente, Mayani étreint la pompe. Les malheurs de Mayani sont une autre histoire. « J’suis pas une putain de balle de flip­­per, putain de merde ! » beugle-t-il alors qu’il ricoche sur les murs et les voitures. Appré­­ciant la réfé­­renc, Sten­­der s’au­­to­­pro­­clame gourou du flip­­per. Les cris alertent Habib, qui décide de descendre en rappel. Il allume sa lampe fron­­tale devant Mayani qui, enlaçant toujours la pompe, se balance en avant et en arrière dans l’es­­poir de prendre assez d’élan pour sauter sur une colonne de voiture.

Une chance, le Cougar Ace est un vais­­seau fantôme – personne pour venir se mettre en travers de leur route. Sten­­der et Mayani se frayent un chemin jusqu’au pont.

« — Vous faites quoi tous les deux ? demande-t-il. — Qu’est-ce qu’on a l’air d’être en train de foutre ? rétorque Mayani. Voler des voitures ? — Écoute, je veux pas de dégâts, dit Habib. Même pas une trace de doigt. » Prenant plus d’élan que prévu, Mayani s’élance à l’op­­posé des voitures avant de reve­­nir à son point de départ. Il heurte le pare-brise d’une CX-7 et fracas­­ser le rétro­­vi­­seur d’une autre. « Toi tu viens avec moi, salo­­pe­­rie ! » crie-t-il à l’en­­contre du rétro­­vi­­seur, avant de l’ar­­ra­­cher net. Habib hoche la tête. « Désolé ! » hurle Mayani. « C’était moi ou le putain de rétro. » Une fois les pompes instal­­lées, Sten­­der et Mayani s’aven­­turent dans le navire. Mayani est en quête de jumelles – il aime collec­­ter des souve­­nirs de ses expé­­di­­tions. Il avait ramené une radio­­ba­­lise en plas­­tique jaune du dernier sauve­­tage auquel il avait contri­­bué, et l’af­­fiche fière­­ment à côté de son écran plat dans son appar­­te­­ment de Floride. Parfois, l’équi­­page désap­­prouve et les traite de pirates. « Vous croyez qu’on est quoi, putain ? » aime répondre Mayani. « On a l’air de yuppies ? » Une chance, le Cougar Ace est un vais­­seau fantôme – personne pour venir se mettre en travers de leur route. Sten­­der et Mayani se frayent un chemin jusqu’au pont. Il n’y a pas de cordes ici, ils ne sont donc plus assu­­rés. Ils trouvent une porte en haut du pont, mais lorsque Mayani l’at­­trape, elle s’ouvre avec fracas et lui fait perdre l’équi­­libre. Sten­­der se jette sur lui, mais Mayani bascule et tombe à l’in­­té­­rieur, glis­­sant le long du pont incliné. Tandis qu’il gagne de la vitesse, il essaye de s’agrip­­per à n’im­­porte quoi et parvient à enve­­lop­­per son bras autour de la chaise du capi­­taine, 40 pieds plus bas, arrê­­tant sa chute. Incroyable mais vrai, il aperçoit une paire de jumelles suspen­­due à la chaise. « — Ça va ? s’écrie Sten­­der, au bord de la panique. — J’ai trouvé les putains de jumelles, répond Mayani, oubliant l’es­­pace d’un instant qu’il est accro­­ché à la chaise comme à un arbre saillant d’une falaise. — Bien joué, rétorque Sten­­der. Tu t’en es bien sorti. Main­­te­­nant, comment tu comptes faire pour te sortir de là ? » Mayani n’a aucune bonne réponse à four­­nir. Scru­­tant l’obs­­cu­­rité autour de lui, Sten­­der trouve un tuyau d’in­­cen­­die. Il empoigne le jet et le glisse en bas, avant que Mayani ne s’en serve pour remon­­ter. Sa chute est semblable à celle qui a tué John­­son, mais Mayani n’a pas l’air trop préoc­­cupé. Au lieu de cela, il inspecte les jumelles. Une des lentilles est fissu­­rée. « Merde ! » dit-il, avant de les jeter dans le vide. « Ok tout le monde », annonce Habib dans son micro. Les radios crépitent dans tout le Cougar Ace. Berg­­man, Trepte, Mayani et Sten­­der sont prêts à redes­­cendre dans les cales et enclen­­cher les pompes. Quatre autres membres de l’équipe sont arri­­vés pour les assis­­ter. « C’est parti pour remettre ce navire à flot ! » lance Habib.

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Le Cougar Ace se redresse
Remplis­­sage du cinquième ballast
Crédits : US Coast Guard

Les pompes se réveillent dans un rugis­­se­­ment. Le modèle de Reed n’in­­dique pas la durée de l’opé­­ra­­tion. Si le navire regagne sa posi­­tion aussi vite qu’il a chaviré, elle ne risque pas de durer bien long­­temps. Comme un dange­­reux tour de montagnes russes. Dans la mesure où les radios ne sont pas assez puis­­santes pour atteindre les cales infé­­rieures, Habib joue à la fois le rôle de chef de mission et de relayeur. Placé au centre, sa radio peut donc commu­­niquer avec l’équipe du haut et celle du bas. Suivant le plan de Reed, il crie ses ordres : « Pompez l’eau du pont n°9 par-dessus bord. Commen­­cez à remplir le cinquième ballast tribord main­­te­­nant ! » Il a l’air du chef d’or­­chestre d’une sympho­­nie marine. Les calculs de Reed montrent que le cinquième ballast tribord doit être rempli à 20 % de sa capa­­cité pour que le Cougar Ace se redresse. À mesure que l’eau se verse dans le réser­­voir, l’in­­cli­­nai­­son du navire s’éloigne des 60°. « Elle bouge », annonce Habib par radio, calme­­ment. Toute l’équipe attend avec anxiété que le navire se retourne en un instant, mais il se redresse lente­­ment, comme un boxeur sonné après un méchant coup. De l’eau se déverse en cascade sur ses flancs. Aucun mouve­­ment brusque n’est à déplo­­rer – c’est comme si le navire lui-même doutait de sa capa­­cité à se rele­­ver, comme s’il doutait de pouvoir retour­­ner parmi les vivants. Tandis que le Titan amadoue le Cougar Ace pour le voir se réta­­blir, Habib accroche une bouteille d’eau à l’ex­­tré­­mité d’une corde et attache l’autre extré­­mité à un tuyau, formant ainsi un fil à plomb de fortune. À l’aide de trigo­­no­­mé­­trie de base, il calcule leurs avan­­cées : 56,5 degrés… 51 degrés… 40 degrés. Le Cougar Ace se relève. D’heure en heure, il a de plus en plus l’air d’un navire comme les autres. Sten­­der et Mayani restent à bord, dormant sur des voitures, fumant des ciga­­rettes et s’oc­­cu­­pant de garder les pompes. Pour déjeu­­ner, ils lancent douce­­ment le bout d’une corde par une porte à mi-chemin de la coque tribord. Elle atteint le Maku­­shin Bay, 50 pieds plus bas, et l’équi­­page du bateau y attache quelques provi­­sions. Mais lorsque Sten­­der et Mayani ramènent la corde et découvrent que leur repas se résume à du chou bouilli et du maïs grillé, ils partent au quart de tour. « On mange pas de chou, bande d’en­­foi­­rés de merde ! », voci­­fère Mayani, jetant violem­­ment le chou sur l’équi­­page. Les hommes évitent le projec­­tile fumant et humide, qui s’écrase alors sur le pont et la timo­­ne­­rie du Maku­­shin Bay. Alors que le chou est propulsé loin du Cougar Ace, Habib véri­­fie encore une fois son balan­­cier. Il conti­­nue à se dépla­­cer : 34 degrés, 28 degrés… et ainsi de suite.

~

À la fin du deuxième jour de pompe, le Cougar Ace se tient de nouveau à la verti­­cale. Quelques jours plus tard, les proprié­­taires montent à bord pour récla­­mer le navire. Ce qui, au départ, semblait être une cause perdue, flotte désor­­mais fière­­ment à la surface. Le navire n’a pas coulé. 99 % de sa cargai­­son est intacte. Aucun désastre envi­­ron­­ne­­men­­tal n’est à signa­­ler. Bien vite, le compte de Titan se voit crédité de plus de 10 millions de dollars. Pendant plus d’un an, les 4 703 Mazda trans­­por­­tées par le Cougar Ace sont entre­­po­­sées dans un énorme parking de Port­­land, dans l’Ore­­gon. Fina­­le­­ment, en février 2008, les voitures sont char­­gées une par une sur un convoyeur à cour­­roie de huit pieds. Il les soulève en hauteur avant qu’elles ne s’écrasent dans un broyeur haut de 50 pieds, machine impo­­sante de couleur jaune et bleue, perchée sur une plate­­forme en béton de 2,5 hectares. À l’in­­té­­rieur de la machine, 26 marteaux – pesant chacun 453 kilos – écrasent les voitures en deux secondes pour les réduire à des morceaux pas plus gros qu’un poing. Les gros morceaux sont par la suite recra­­chés à l’ar­­rière. Même si la plupart des voitures semblaient indemnes, elles ont tout de même passé deux semaines couchées à un angle de 60°. Rien ne peut assu­­rer Mazda qu’elles ne seront pas défaillantes. Les airbags fonc­­tion­­ne­­ront-ils correc­­te­­ment ? Les moteurs tour­­ne­­ront-ils parfai­­te­­ment au cours de la période de garan­­tie ? Plutôt que de risquer des pour­­suites, Mazda a préféré détruire l’in­­té­­gra­­lité de la cargai­­son. Habib et les autres s’en fichent éper­­du­­ment. Dans les seize mois qui ont suivi le sauve­­tage du Cougar Ace, l’équipe a fait le tour du monde. Ils ont dégagé un derrick échoué sur l’île la plus isolée de la planète, à 1 700 milles au sud de l’Afrique. Puis ils ont bataillé pour débar­­ras­­ser une plage du Mexique d’un porte-conte­­neur de 1 000 pieds, et ils ont sauvé un bateau trans­­por­­tant du propane au beau milieu d’une tempête cari­­béenne.

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À flot
Le Cougar Ace de nouveau opéra­­tion­­nel
Crédits : US Coast Guard

Mais aucun d’entre eux n’ou­­bliera le Cougar Ace. Quand Mayani descend des shots de Bacardi dans des boîtes de nuit de Miami, il lui arrive de repen­­ser à la première fois où il a vu l’énorme trans­­por­­teur flot­­ter de travers sur la mer. Cette vision le fait fris­­son­­ner, avant que le rhum ne fasse son effet. Même chose pour Sten­­der. Trepte est le seul qui n’a pas l’air affecté. « Écoute, mon pote, je ne fais que des trucs de dingue », dit-il au télé­­phone, dans son pavillon de Trinité. « On s’y fait. » Mais Habib ne s’y fait pas. La mort de John­­son lui pèse toujours sur les épaules. Lorsque l’équipe lui propose d’as­­sis­­ter à une remise à niveau en réani­­ma­­tion cardio-respi­­ra­­toire, c’est solen­­nel­­le­­ment qu’il arrive dans la salle de confé­­rence de l’hô­­tel, près de l’aé­­ro­­port de Fort Lauder­­dale. L’ins­­truc­­teur dispose quelques mannequins en plas­­tique sur le sol tapissé et demande à Habib de montrer comment il s’y prend. Deux autres employés de Titan, eux aussi de la partie, s’amusent des visages émaciés des mannequins, qui ressem­­ble­­raient à ceux de pros­­ti­­tuées rencon­­trées lors d’une récente mission en Russie. Habib n’est pas amusé. Il ne se joint pas à leurs rires. Il s’age­­nouille près d’une des masses déco­­lo­­rées, souffle dans sa bouche, et tente de la rame­­ner à la vie.


Traduit de l’an­­glais par Mehdi Chau­­vot d’après l’ar­­ticle « Deep Sea Cowboys », paru dans Epic Maga­­zine. Couver­­ture : le Cougar Ace, par Joshua Davis.

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