par Joshuah Bearman | 19 février 2016

Chro­­nic­­pain

« J’ima­­gine qu’un jour on pourra écrire l’his­­toire de ma vie. Ce serait bien d’en avoir un récit détaillé. » —home/frosty/docu­­ments/jour­­nal /2012/q1/january/week1

Le facteur ne sonna qu’une seule fois. Curtis Green était chez lui et démar­­rait sa jour­­née par un grand verre de Coca et des mini donuts au sucre glace. Les doigts couverts de sucre, il était étonné d’avoir de la visite. Il n’était qu’11 heures et les visi­­teurs surprise n’étaient pas légion dans sa modeste demeure de Spanish Fork, un hameau en plein désert de l’Utah dominé par la chaîne Wasatch. Green marcha d’un pas tranquille et arran­­gea la banane en tissu camou­­flage qu’il portait à la taille. À 47 ans, son corps était déjà défaillant : un surpoids, quatre hernies discales et des implants dentaires d’un blanc écla­­tant. Pour se dépla­­cer, il devait parfois emprun­­ter la canne rose de sa femme. Green se dandina jusqu’à la porte, ses deux chihua­­huas Max et Sammy sur les talons. Il jeta un œil par la fenêtre qui donnait sur la rue et aperçut le facteur, qui hâtait le pas. L’homme portait bien la veste de la poste, mais en bas, il portait un simple jean et des baskets. Étrange, pensa Green. Garée de l’autre côté de la rue, il y avait aussi cette four­­gon­­nette qu’il n’avait jamais vue, blanche, sans logo ni fenêtres arrières. ulyces-silkroad1-03 Green ouvrit la porte. C’était l’hi­­ver, les nuages étaient hauts et le soleil bas. Les sommets ennei­­gés qui surplom­­baient la vallée dispa­­rais­­saient derrière une légère brume. Il baissa les yeux. Sur le perron se trou­­vait un colis prio­­ri­­taire de la taille d’une bible. Ses petits chiens le regar­­dèrent s’em­­pa­­rer du mysté­­rieux paquet. C’était lourd, l’ex­­pé­­di­­teur n’avait pas rensei­­gné son adresse et le tampon de la poste indiquait que le colis prove­­nait du Mary­­land. Green examina le paquet, l’ap­­porta à la cuisine, l’ou­­vrit avec des ciseaux, et reçut un panache de poudre blanche à la figure, qui engour­­dit sa langue. C’est à ce moment précis qu’une équipe du SWAT défonça la porte à l’aide d’un bélier. Rapi­­de­­ment, la maison fut enva­­hie de flics enca­­gou­­lés en tenue d’as­­saut, tous armés. Et Green était là, couvert de cocaïne et flanqué de ses deux chihua­­huas. « À l’étage ! » cria quelqu’un. Green laissa tomber le paquet à ses pieds. Quand il essaya de récon­­for­­ter ses chiens, une douzaine d’armes furent poin­­tées sur lui : « Les mains en l’air ! » Des poli­­ciers mirent Green au sol et le menot­­tèrent, tout en repous­­sant Max, le chihua­­hua le plus âgé, qui montra ses crocs minus­­cules et mordilla leurs lacets. Étalé sur le tapis, le champ de vision de Green était envahi de dizaines de bottes. Une vaste équipe d’in­­ter­­ven­­tion, compo­­sée de poli­­ciers du SWAT et d’agents de la DEA, se dispersa dans la maison. Il enten­­dait des objets se briser, des offi­­ciers crier, d’autres chucho­­ter entre eux. Il regarda la porte cassée et pensa : Bon sang, elle n’était même pas fermée à clé. Des photos de famille ornaient les murs de son salon – sa femme Tonya, leurs deux filles et un petit-fils –, souriants de toutes leurs dents au-dessus de Green, gisant au beau milieu de 27 000 dollars de poudre de premier choix. ( Le colis était estam­­pillé d’un dragon rouge, symbole d’une coke péru­­vienne de haute qualité.) Sur le mur, une brode­­rie disait : si j’avais su que vous veniez, j’au­­rais nettoyé ! Le trem­­ble­­ment nerveux de Max, provoqué par la présence des nouveaux venus, cessa juste assez long­­temps pour lui permettre de faire ses besoins au beau milieu du salon. Il faut dire que Green n’était pas vrai­­ment ce qu’on pouvait appe­­ler un bon Mormon. Au cours des derniers mois, il avait géré le service clien­­tèle de cette énorme entre­­prise online qu’on appe­­lait Silk Road. C’était une sorte d’eBay clan­­des­­tin, un marché numé­­rique du commerce illi­­cite, qui propo­­sait surtout des stupé­­fiants. Sous le pseudo Chro­­nic­­pain (« douleur chro­­nique »), Green avait mis à profit sa connais­­sance éten­­due des narco­­tiques – il était sous anti-douleurs depuis des années – pour exer­­cer un travail rému­­néré sur le site. Silk Road se terrait dans le Deep web, la partie de la Toile non indexée par les moteurs de recherche comme Google. Pour accé­­der à Silk Road, il fallait utili­­ser un logi­­ciel de cryp­­tage. Combi­­nant une inter­­­face anonyme avec des paie­­ments non traçables en bitcoins, le site servait de plate­­forme à des milliers de trafiquants de drogue et à près d’un million de clients dans le monde entier, dési­­reux de trou­­ver toutes sortes de drogues sur Inter­­net. De 2011 à 2013, le site rencon­­tra un succès aussi bref que fou. Au cours de cette période rela­­ti­­ve­­ment courte, Silk Road réus­­sit à accu­­mu­­ler (selon les diffé­­rentes esti­­ma­­tions) plus d’un milliard de dollars de ventes.

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Curtis Green

C’est pour cette raison que Green se retrou­­vait encer­­clé par un groupe d’in­­ter­­ven­­tion inter­­ins­­ti­­tu­­tion­­nel. Il avait été embau­­ché par le Terrible Pirate Roberts (Dread Pirate Roberts), le mysté­­rieux person­­nage au centre de Silk Road. DPR, comme on l’ap­­pe­­lait souvent, était le proprié­­taire du site et le leader vision­­naire de sa commu­­nauté en pleine expan­­sion. Son marché juteux posait un sérieux défi à la police, qui n’avait alors aucune idée de qui il ou elle était, ni même s’il s’agis­­sait d’une seule et même personne. Pendant plus d’un an, les agents de la DEA (l’Agence de lutte contre la drogue améri­­caine), du FBI, de la sûreté natio­­nale, de l’IRS (l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion char­­gée des impôts), des services secrets, et du service d’ins­­pec­­tion postale avaient tenté d’in­­fil­­trer le cœur de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Le coup de filet chez Green et ses chihua­­huas, dans le désert glacé de l’Utah, était leur premier succès notoire. Les poli­­ciers aidèrent Green à se rele­­ver. Ils avaient beau­­coup de ques­­tions à lui poser, notam­­ment sur la présence de 23 000 dollars en liquide dans sa banane et l’iden­­tité de la personne avec laquelle il dialo­­guait par messages cryp­­tés sur Inter­­net. Invrai­­sem­­bla­­ble­­ment, Green répon­­dit que c’était l’argent des impôts. Il réclama ses médi­­ca­­ments anti-douleur. Mais les poli­­ciers igno­­rèrent sa requête et l’es­­cor­­tèrent jusqu’à une voiture de police, l’in­­for­­mant qu’il était en état d’ar­­res­­ta­­tion pour posses­­sion de 1 092 grammes de cocaïne avec inten­­tion de la revendre. « Ne m’em­­pri­­son­­nez pas », supplia Green. « Il sait tout de moi. » Plus tard, lors de son inter­­­ro­­ga­­toire, Green dit aux agents scep­­tiques que s’ils l’in­­cul­­paient et rendaient son nom public, ils signe­­raient poten­­tiel­­le­­ment son arrêt de mort. Le Terrible Pirate Roberts était dange­­reux. « Ce gars-là possède des millions. Il peut me faire tuer », dit-il en trem­­blant. ulyces-silkroad1-01

Ross­­man

Ross Ulbricht était au centre de son groupe de percus­­sions quand il l’aperçut. Alors qu’il frap­­pait son djembé, Julia Vie prit place au sein du cercle. Elle avait les cheveux bouclés, la peau brun clair, et des yeux marron foncé. Le cercle se trou­­vait sur une pelouse de l’uni­­ver­­sité d’État de Penn­­syl­­va­­nie, où Ross tentait, en 2008, d’ob­­te­­nir un master en science des maté­­riaux et en ingé­­nie­­rie. Julia avait 18 ans et elle était étudiante en première année, libre d’es­­prit. Quand elle remarqua Ross, elle fut tout de suite atti­­rée. Peu de temps après, Julia vint rendre visite à Ross dans son bureau, sur le campus. Ils ne purent pas s’em­­pê­­cher de s’em­­bras­­ser et firent l’amour par terre. Tous deux étaient folle­­ment épris l’un de l’autre. Ross étudiait la cris­­tal­­lo­­gra­­phie et travaillait sur la crois­­sance des couches minces. Un jour, il fabriqua un grand cris­­tal bleu plat qu’il fixa à un anneau, et qu’il offrit à Julia. Elle ne savait pas comment son petit ami avait fait pour fabriquer un cris­­tal, mais elle savait qu’elle était sacré­­ment amou­­reuse de lui. Ross avait grandi à Austin, au Texas, et il avait toujours été intel­­li­gent et char­­mant. C’était le genre d’en­­fant à décro­­cher tous les gallons possibles chez les scouts, et à lais­­ser ses cama­­rades lui faire une crête, juste pour leur faire plai­­sir. Il avait été élevé dans une famille unie. Ils passaient leurs étés au Costa Rica. Les parents de Ross y avaient construit plusieurs habi­­ta­­tions rustiques en bambou, près d’un point break isolé où Ross avait appris à surfer. Au lycée, « Ross­­man », comme l’ap­­pe­­laient ses amis, condui­­sait une vieille Volvo et fumait beau­­coup d’herbe, mais il avait malgré tout réussi haut la main son test d’ad­­mis­­sion à l’uni­­ver­­sité. Les amis de Ross disaient qu’il était à la fois insou­­ciant et soucieux des autres. ulyces-silkroad1-04Ross béné­­fi­­cia d’une bourse d’études à l’uni­­ver­­sité du Texas, à Dallas, et y étudia la physique. Puis il obtint une bourse d’études supé­­rieures à l’uni­­ver­­sité d’État de Penn­­syl­­va­­nie, où il excella, comme d’ha­­bi­­tude. Mais il n’ai­­mait pas la recherche en labo­­ra­­toire. Depuis qu’il était à l’uni­­ver­­sité, il avait essayé les psyché­­dé­­liques et lisait de la philo­­so­­phie orien­­tale. À l’uni­­ver­­sité, Ross parlait de chan­­ger de domaine d’étude. Il écri­­vait sur Inter­­net son désen­­chan­­te­­ment envers la science et son inté­­rêt nouveau pour l’éco­­no­­mie. Il voyait la fisca­­lité et le gouver­­ne­­ment comme une forme de coer­­ci­­tion impo­­sée par le mono­­pole de l’État sur la violence. Sa pensée était forte­­ment influencé par l’éco­­no­­miste autri­­chien Ludwig von Mises, un totem de l’or­­tho­­doxie liber­­taire améri­­caine moderne. Selon Von Mises, un citoyen doit jouir d’une liberté écono­­mique pour être poli­­tique­­ment ou mora­­le­­ment libre. Et Ross voulait être libre. Quand il termina son master, en 2009, il retourna à Austin et acheta à Julia un billet d’avion pour qu’elle le rejoigne. Elle quitta l’école, et ils s’ins­­tal­­lèrent ensemble dans un petit appar­­te­­ment. Ils y étaient à l’étroit, mais ils étaient jeunes et rêveurs. Ils pensaient tous les deux au mariage. Ross s’es­­saya au commerce, sans succès. Il lança une société de jeux vidéo. Qui échoua elle aussi. Les obstacles étaient dévas­­ta­­teurs. Il ne voulait pas essayer, il voulait agir. À ce moment-là, son voisin du dessous, Donny Palmer­­tree, avait proposé à Ross de travailler avec lui pour Good Wagon Books, une entre­­prise qui collec­­tait des livres d’oc­­ca­­sion et les reven­­dait sur Amazon ou Books-A-Million. Ross réalisa le site Inter­­net de Good Wagon Books, apprit la gestion des stocks, et créa un script person­­na­­lisé qui déter­­mi­­nait le prix d’un livre en fonc­­tion de son clas­­se­­ment sur Amazon. Pendant son temps libre, Ross lisait, randon­­nait, faisait du yoga, et Julia se souvient avec émotion qu’ils avaient « beau­­coup, beau­­coup de rela­­tions sexuelles magni­­fiques ». Mais aussi beau­­coup de disputes, sur la poli­­tique (elle était Démo­­crate), l’argent (ce qui était pour lui « frugal » était pour elle « au rabais »), et la vie sociale (elle faisait plus la fête que lui). Leur rela­­tion devint orageuse, et connut des ruptures fréquentes. À l’été 2010, ils se sépa­­rèrent de nouveau. Il avait le cœur brisé, dit-il plus tard à une femme qu’il avait rencon­­tré sur le site de rencontres OkCu­­pid, pour essayer de passer à autre chose. Ross était à la dérive. « J’ai traversé beau­­coup de choses cette année, sur le plan person­­nel », écri­­vit-il dans le jour­­nal qu’il tenait sur son ordi­­na­­teur, une sorte d’auto-évalua­­tion de ses objec­­tifs de vie. « J’ai laissé tomber ma carrière scien­­ti­­fique promet­­teuse pour deve­­nir conseiller en place­­ment et entre­­pre­­neur, et je me suis retrouvé sans rien. » Ross avait honte, mais peu de temps après, Palmer­­tree trouva un travail à Dallas, lais­­sant Good Wagon aux bons soins de Ross. Pendant des années, il avait voulu être respon­­sable de quelque chose. C’était chose faite.

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Ross Ulbricht à l’époque
Crédits : Famille Ulbricht

Dans l’en­­tre­­pôt de Good Wagon, Ross super­­­vi­­sait cinq étudiants à temps partiel pour le tri, l’en­­re­­gis­­tre­­ment, et l’or­­ga­­ni­­sa­­tion des 50 000 livres sur des étagères qu’il avait construites lui-même. Ce mois de décembre fut le meilleur mois de Good Wagon, avec 10 000 dollars de ventes. Mais fin 2010, le nouveau PDG de Good Wagon voulut aller au-delà de l’in­­dus­­trie du livre. Au cours de ses incur­­sions dans le commerce, Ross avait décou­­vert le Bitcoin, la monnaie numé­­rique cryp­­to­­gra­­phique. Bitcoin, dont la valeur se basait unique­­ment sur des facteurs de marché et était indé­­pen­­dante de toute banque centrale, corres­­pon­­dait à sa philo­­so­­phie liber­­taire progres­­siste. Sur sa page LinkedIn, Ross avait écrit qu’il voulait « utili­­ser la théo­­rie écono­­mique comme un moyen d’abo­­lir le recours à la coer­­ci­­tion et à l’agres­­sion de l’hu­­ma­­nité ». À cette fin, Ross eu un éclair de génie. « L’idée », écri­­vit-il dans son jour­­nal, « était de créer un site Web où les gens pouvaient ache­­ter ce qu’ils voulaient de façon anonyme, sans aucun risque d’être démasqué. » Il nota qu’il avait « étudié la tech­­no­­lo­­gie pendant un certain temps mais [qu’il avait] besoin d’un plan et d’une stra­­té­­gie de déve­­lop­­pe­­ment ». Comme la plupart des liber­­taires, Ross pensait que l’usage de drogues rele­­vait d’un choix person­­nel. Et comme tous ceux qui s’in­­té­­ressent à la guerre contre la drogue, il consta­­tait que c’était un échec total. Pour lui, vendre des drogues était une évidence. « J’ai d’abord appelé le réseau Under­­ground Brokers », écri­­vit Ross, « avant d’op­­ter fina­­le­­ment pour Silk Road. » Très quali­­fié, le scien­­ti­­fique décida de culti­­ver ses propres cham­­pi­­gnons hallu­­ci­­no­­gènes, pour commen­­cer. Il passait à nouveau du temps avec Julia, rencon­­trait des problèmes pour la program­­ma­­tion du site, et gérait toujours Good Wagon. ulyces-silkroad1-06 Puis, une nuit, début 2011, Good Wagon s’ef­­fon­­dra. Litté­­ra­­le­­ment. Ross travaillait tard, seul dans l’en­­tre­­pôt, quand il enten­­dit un énorme crash – le bruit de la biblio­­thèque qui tombait en morceaux. Il avait soigneu­­se­­ment conçu l’en­­semble du système, mais avait oublié deux vis essen­­tielles, qui auraient dû tenir tout l’en­­semble. Les étagères étaient tombées comme des domi­­nos. Lorsque Ross annonça la nouvelle à Palmer­­tree, ce dernier dut admettre que son cœur n’était plus à Good Wagon. Ils convinrent de mettre la clé sous la porte, sans rancune. Il dit à Palmer­­tree qu’il avait déjà une nouvelle idée d’en­­tre­­prise, « quelque chose de grand ». Silk Road ouvrit à la mi-janvier 2011. La première vente eu lieu quelques jours plus tard. Suivie par des ventes de plus en plus nombreuses. Ross finit par vendre ses cinq kilos de cham­­pi­­gnons, puis d’autres four­­nis­­seurs commen­­cèrent à le rejoindre. Il gérait toutes les opéra­­tions manuel­­le­­ment, ce qui lui prenait beau­­coup de temps, mais c’était exal­­tant. Il fallut peu de temps pour qu’un nombre suffi­­sant de vendeurs et d’ache­­teurs en fassent un marché pros­­père. Juste avant de lancer le site, face aux promesses d’une nouvelle année qui commençait, Ross avait décidé de chan­­ger de vie. « 2011 », écri­­vit-il pour lui-même, « sera pour moi une année de pros­­pé­­rité et de puis­­sance, au-delà de tout ce que j’ai jamais connu aupa­­ra­­vant. Silk Road va se trans­­for­­mer en phéno­­mène et au moins une personne m’en parlera sans savoir que je suis son créa­­teur. » ulyces-silkroad1-07

Force et Tarbell

L’agent spécial Carl Mark Force IV était à moitié endormi lorsque l’ins­­pec­­teur des postes commença à parler de choses étranges dans les trieuses de colis. « Je veux juste que tout le monde sache », dit l’ins­­pec­­teur, en déli­­vrant un bref exposé à une salle de confé­­rence remplie de poli­­ciers blasés, « que des drogues tran­­sitent par la poste ». Force était un agent de la DEA basé à Balti­­more, et il parti­­ci­­pait à une réunion régio­­nale inter­­ins­­ti­­tu­­tion­­nelle qui avait lieu régu­­liè­­re­­ment, entre les analystes du FBI, de la DEA, de l’IRS et de la sûreté natio­­nale. « Elles sont expé­­diées par un site illé­­gal qui vend des drogues », ajouta l’ins­­pec­­teur, « qui s’ap­­pelle Silk Road. » Force se redressa. C’était exac­­te­­ment ce qu’il cher­­chait. Il était fati­­gué d’ar­­rê­­ter des petits dealers sans enver­­gure. Avec plus d’1,80 m pour 90 kilos, Force était un homme athlé­­tique, et avec la DEA, il avait défoncé des portes à six heures du matin avec des Doc Martens et un gilet pare-balles, fait des descentes dans des squats pour­­ris tapis au cœur de quar­­tiers pour­­ris, menotté des dealers dans les chiottes avant même qu’ils aient eu le temps de se torcher le cul, et il adorait le fris­­son que cela lui procu­­rait. Mais avec le temps, l’adré­­na­­line avait disparu. Et tout bien consi­­déré, ces quelques grammes confisqués allaient-il chan­­ger la face du monde ? Il appro­­chait de la cinquan­­taine et il était toujours employé lambda dans un bureau régio­­nal. Il aurait voulu bosser sur une grosse affaire et sortir de cette médio­­crité. Il se rendait donc à des réunions comme celle-ci, la plupart du temps inin­­té­­res­­santes, jusqu’a ce moment précis.

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L’agent Carl Force

Lorsque Force apprit l’exis­­tence de Silk Road, le site tour­­nait déjà depuis près d’un an. Il fonc­­tion­­nait comme Amazon ou eBay. C’était un marché noir bien orga­­nisé, avec des profils, des listes et des avis de tran­­sac­­tion. Tout était anonyme, et les expé­­di­­tions passaient souvent par le bon vieux service postal. Pas besoin de faux noms – vous mettiez votre véri­­table adresse, et si quelqu’un s’in­­ter­­ro­­geait, vous lui disiez simple­­ment que vous n’aviez JAMAIS commandé toute cette héroïne ! Le « Guide du vendeur » de Silk Road donnait des instruc­­tions utiles sur la manière de mettre sous vide ou de cacher de la drogue pour échap­­per aux capteurs élec­­tro­­niques et à l’odo­­rat canin. La plupart des expé­­di­­tions arri­­vait jusqu’aux clients conquis. Le fait que le faible pour­­cen­­tage de paquets inter­­­cep­­tés soit en légère hausse lais­­sait entre­­voir l’aug­­men­­ta­­tion rapide du volume de tran­­sac­­tions du site, une vaste phar­­ma­­co­­pée propo­­sant des dizaines de drogues, avec 13 000 annonces. C’était un assor­­ti­­ment multi­­co­­lore en mesure de satis­­faire les connais­­seurs les plus divers : cocaïne colom­­bienne pure, héroïne afghane n°4, LSD fraise, hasch Cara­­mello, la fameuse cocaïne non coupée de Mercury, ecstasy étoile Mario Bros, ecstasy Mitsu­­bi­­shi blanc, ou encore héroïne Black Tar. Et il y avait les médi­­ca­­ments sous ordon­­nance, de l’Oxy­­con­­tin au Xanax, en passant par le Fenta­­nyl et le Dilau­­did. Les descrip­­tions des produits et les notes lais­­sées par les clients de Silk Road étaient une source d’in­­for­­ma­­tions ency­­clo­­pé­­dique. Cant­­feel­­my­­face écri­­vait qu’un produit présen­­tait « une jolie brillance » et offrait « une explo­­sion d’eu­­pho­­rie et d’as­­su­­rance ». Ivory remarquait que les cris­­taux de MDMA avaient « une belle effer­­ves­­cence et produi­­sait une fine volute de fumée =] ». Les commen­­taires, les normes commu­­nau­­taires et le service clien­­tèle de Silk Road étant de très bonne qualité, les utili­­sa­­teurs se multi­­plièrent et la répu­­ta­­tion du site s’amé­­liora en consé­quence, jusqu’à ce que Silk Road devienne le premier site de vente de drogues en ligne. La police n’ar­­ri­­vait pas à ses fins. En été 2011, divers services enquê­­tèrent sur Silk Road, mais cela ne les mena nulle part. Force avait des idées mais ne savait pas par où commen­­cer. Quelques mois plus tard, en janvier 2012, son supé­­rieur lui annonça une bonne nouvelle. Home­­land Secu­­rity mettait sur pied un groupe de travail pour enquê­­ter sur Silk Road. « Voulez-vous en être ? » lui demanda son patron. ulyces-silkroad1-09Il assista à une confé­­rence sur Silk Road, où lui et quarante autres agents mangèrent des donuts et regar­­dèrent des présen­­ta­­tions PowerPoint bour­­rées d’in­­for­­ma­­tions tech­­niques sur les nœuds et les couches TCP/IP. La plupart des agents avaient les yeux vitreux, mais oui, Force voulait toujours en être. Une cellule bapti­­sée « Marco Polo » fut formée à Balti­­more. Un agent montra à Force comment navi­­guer sur Silk Road. Il comprit rapi­­de­­ment que le cerveau du site était le Terrible Pirate Roberts, son leader vénéré. C’était intel­­li­gent d’avoir tiré son nom du film Prin­­cess Bride, dans lequel le pirate était un person­­nage mythique, habité par le porteur du masque. L’idée d’une iden­­tité malléable mais durable ajou­­tait à l’at­­trait énig­­ma­­tique de Silk Road. Force était intri­­gué. Celui qui portait ce masque numé­­rique siégeait au sommet d’un empire en plein essor. Force dit à son patron que Silk Road était une « cible de choix ». Mais il n’était pas calé en infor­­ma­­tique et ne connais­­sait rien aux Bitcoin. Il décida donc d’ap­­prendre.

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Hector Xavier Monse­­gur n’était pas un visi­­teur ordi­­naire au bureau du FBI, à New York. En réalité, Monse­­gur n’était pas vrai­­ment un visi­­teur. Au prin­­temps 2011, il était plus d’une heure du matin quand il fut conduit au fond de l’open space vide par Chris Tarbell, le jeune agent qui venait d’ar­­rê­­ter Monse­­gur dans un immeuble de la cité Jacob Riis, dans le Lower East Side. Monse­­gur était un gros New-yorkais d’ori­­gine porto-ricaine, les oreilles char­­gées de diamants. Il avait grandi dans la cité dans laquelle on l’avait arrêté. Il était égale­­ment connu sous le pseudo Sabu, cofon­­da­­teur de LulzSec, le groupe de hackers respon­­sable de l’at­­taque des sites Inter­­net de dizaines de cibles multi­­na­­tio­­nales et gouver­­ne­­men­­tales, comme celui de New Corp ou de la CIA. Sabu était le leader d’Ano­­ny­­mous, le collec­­tif d’ « hack­­ti­­vistes ». Tarbell avait réussi à remon­­ter jusqu’à Sabu grâce à son adresse IP et à faire en sorte qu’il devienne infor­­ma­­teur pour le FBI. C’était une belle prise pour Tarbell, qui était alors une jeune recrue. Tarbell avait toujours su qu’il devien­­drait flic, même quand ses parents pensaient qu’il serait méde­­cin. À l’uni­­ver­­sité, il faisait de l’hal­­té­­ro­­phi­­lie, un spec­­tacle inha­­bi­­tuel à l’uni­­ver­­sité James Madi­­son, une école privée de la vallée de Shenan­­doah. À l’époque, il avait déjà l’air d’un flic : grand, les cheveux coupés en brosse sur un visage poupin. Son diplôme en poche, il reprit ses études et obtint un master en infor­­ma­­tique. Au début, il ne compre­­nait rien à la program­­ma­­tion. Mais il sentait qu’à l’ave­­nir, cela devien­­drait indis­­pen­­sable, alors il se mit au rythme, s’ac­­cro­­cha, et devint expert en crimi­­na­­lis­­tique infor­­ma­­tique, travaillant comme civil pour le FBI.

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Chris Tarbell

Tarbell avait passé quatre années à parcou­­rir le monde avec la police judi­­ciaire, à traquer des terro­­ristes, des pédo­­por­­no­­graphes et des botnets. Il se montra parti­­cu­­liè­­re­­ment talen­­tueux pour remon­­ter des pistes numé­­riques. Le monde virtuel lui semblait magique, secret et méconnu ; et comme tous les royaumes magiques, il était bourré de char­­la­­tans et de magi­­ciens noirs. Peu de gens pouvaient déchif­­frer ces secrets, et Tarbell était fier d’en être. Après quelques années dans la police judi­­ciaire, Tarbell dit à sa femme, Sabrina, qu’il voulait rejoindre le FBI. Sabrina, enceinte de huit mois, approuva son choix, même si cela signi­­fiait qu’ils allaient devoir tout quit­­ter. Après Quan­­tico, Tarbell fut affecté au bureau de New York, siège de la toute nouvelle divi­­sion de cyber­­cri­­mi­­na­­lité du FBI. Il avait alors 31 ans, plus tout à fait l’âge d’être le petit nouveau. Il s’y était fait un nom en captu­­rant l’in­­sai­­sis­­sable Sabu. La crédi­­bi­­lité de Sabu faisait l’una­­ni­­mité, parmi les hackers. L’in­­for­­ma­­teur reçut un ordi­­na­­teur portable à l’aide duquel il recueillait des preuves contre ses amis de LulzSec. Neuf mois plus tard, des dizaines d’ar­­res­­ta­­tions eurent lieu, portant un grand coup à deux des plus grands groupes de hackers au monde. Après LulzSec, Tarbell cher­­cha une nouvelle affaire d’en­­ver­­gure. Il s’in­­té­­ressa à Tor, le logi­­ciel de cryp­­tage qui permet­­tait aux inter­­­nautes de navi­­guer sur des sites comme Silk Road. Le proto­­cole Tor est une sorte de cape d’in­­vi­­si­­bi­­lité numé­­rique qui dissi­­mule les utili­­sa­­teurs et les sites qu’ils visitent. Tor est l’acro­­nyme de The Onion Router et a été lancé par la Navy en 2002. Il est depuis devenu un outil pour toutes sortes de commu­­ni­­ca­­tions clan­­des­­tines, licites ou non, un moyen de contour­­ner la censure dans des pays comme la Chine, ou d’ali­­men­­ter des sites de contre­­bande, comme Silk Road. Le cryp­­tage de Tor est consti­­tué de tant de couches super­­­po­­sées que les agents pensaient qu’il était indé­­chif­­frable. Lorsque les enquê­­teurs de la cyber­­cri­­mi­­na­­lité trou­­vaient une adresse IP Tor, ils lâchaient l’af­­faire. Cette préten­­due invin­­ci­­bi­­lité ne faisait qu’at­­ti­­ser l’in­­té­­rêt de Tarbell. Je vais me pencher sur Tor, pensa-t-il. Tarbell en informa son super­­­vi­­seur, qui en informa son super­­­vi­­seur, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’ils atter­­rissent dans le bureau de l’agent spécial en charge. Au-dessus de l’agent spécial en charge, il y avait le direc­­teur adjoint en charge. Il fallut quelques discours bien tour­­nés pour amadouer l’agent spécial, mais en février 2013, Tarbell ouvrit la première enquête Tor du FBI : l’opé­­ra­­tion Onion Peeler. Silk Road était devenu une cible explo­­sive. De nombreux orga­­nismes travaillaient à son déman­­tè­­le­­ment, sans succès. Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions ouvrit une enquête. L’IRS s’y était aussi inté­­res­­sée. À Balti­­more, Il y avait l’enquête de Force, avec la DEA. Et la DEA de New York, qui avait demandé son avis tech­­nique à Tarbell. Ils utili­­saient des tech­­niques tradi­­tion­­nelles de lutte anti­­drogue, mais Tarbell savait que ce n’était pas une opéra­­tion clas­­sique où l’on pouvait remon­­ter la chaîne, des petites mains jusqu’au cerveau, tout bonne­­ment car il n’y avait pas de chaîne. Il fallait atteindre direc­­te­­ment la tête. ulyces-silkroad1-11

Sysad­­min

Ross était en train de cher­­cher le meilleur spot pour surfer la prochaine vague, sur la plage de Bondi, juste au sud de Sydney. C’était entre autres pour ces vagues que Ross avait quitté Austin, fin 2011, pour passer un peu de temps avec sa sœur aînée, Cally. En Austra­­lie, il se fit rapi­­de­­ment des amis, un groupe sympa qui allait boire des coups, l’in­­vi­­tait à des raves ou à surfer. Ce matin-là, Ross avait travaillé, mais il avait passé l’après-midi dans l’eau. Il était agréable de vivre une exis­­tence sans fron­­tières. Et tout cela était rendu possible grâce à son marché floris­­sant de drogues en ligne. Le nombre d’uti­­li­­sa­­teurs de Silk Road avait explosé en juin, après qu’un article sur Gawker avait donné au site une grande visi­­bi­­lité. La fréquen­­ta­­tion avait augmenté si rapi­­de­­ment que Ross avait eu besoin d’un soutien tech­­nique pour gérer le site, trai­­ter les tran­­sac­­tions et ajou­­ter de nouvelles fonc­­tion­­na­­li­­tés, comme les paie­­ments auto­­ma­­tiques et un meilleur système de feed­­back. Il avait tout fait lui-même, appris sur le tas, programmé les tran­­sac­­tions auto­­ma­­ti­­sées et utilisé CodeI­­gni­­ter pour créer et modi­­fier le site après qu’un hacker bien­­veillant l’eut alerté de certaines failles impor­­tantes. (« C’est un putain de site de débu­­tant », lui avait écrit le hacker.) Ses efforts portèrent (mira­­cu­­leu­­se­­ment) leurs fruits, mais Ross en perdit le sommeil. Pour ceux qui ne le connais­­saient pas vrai­­ment, il semblait toujours aussi génial, mais dans son monde numé­­rique, il était éreinté, et essayait tant bien que mal de gérer Silk Road. Pendant ce temps-là, il parlait dans son jour­­nal des embûches que devait surmon­­ter le PDG d’une start-up amateur :

Et oui, c’était encore un défi d’ap­­prendre à confi­­gu­­rer et à exécu­­ter un serveur LAMP, ô joie ! … Mais j’ado­­rais ça. Bien sûr, c’était un peu rudi­­men­­taire, mais ça fonc­­tion­­nait ! En rema­­niant le site, j’ai connu les mois les plus stres­­sants de ma vie.

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Une capture d’écran du site

Dès le début, Ross avait demandé de l’aide à Richard Bates, un copain de l’uni­­ver­­sité qui était devenu ingé­­nieur infor­­ma­­ti­­cien à Austin. Bates aidait Ross avec la program­­ma­­tion et inter­­­ve­­nait lors des situa­­tions de crise, comme lors de la première panne majeure du site. Lorsque Silk Road décolla, Ross essaya d’em­­bau­­cher Bates, mais ce dernier refusa car il avait un travail. « As-tu déjà pensé à faire quelque chose de légal ? », avait demandé Bates à Ross. Ça n’in­­té­­res­­sait pas vrai­­ment Ross. Échaudé par l’échec de ses entre­­prises précé­­dentes, il était déter­­miné à faire de Silk Road un succès. Il se jeta à corps perdu dans son travail et commença à profes­­sion­­na­­li­­ser son commerce. Il se sépara de nouveau de Julia cet été-là. Rien ne rete­­nait plus Ross à Austin, puisque Silk Road pouvait l’ac­­com­­pa­­gner n’im­­porte où. Quand il arriva en Austra­­lie, il avait déjà amassé 100 000 dollars et gagnait 25 000 dollars de commis­­sion par mois. « Il était temps d’em­­bau­­cher des guer­­riers », écri­­vit-il, « pour passer au niveau supé­­rieur. » Ross était aux prises avec ce que les hackers appellent la sécu­­rité opéra­­tion­­nelle, ou opsec. La sépa­­ra­­tion complète de ses deux iden­­ti­­tés exigeait une sorte de secret impi­­toyable et élaboré. Il demanda à Bates de garder le silence. Plus tard, Ross dit à son ami qu’il avait vendu Silk Road à un mysté­­rieux ache­­teur. Il se força aussi à apprendre à mentir. Juste avant le Nouvel An, il fréquenta une femme nommée Jessica. Il lui dit, comme à tous les autres, qu’il avait une société d’échange de bitcoins. Cela même consti­­tuait une faille de sécu­­rité. Je suis telle­­ment stupide, pensait-il. Mais sa rela­­tion avec Jessica devint sérieuse et Ross voulut tout lui révé­­ler. Il regret­­tait de devoir préfé­­rer la trom­­pe­­rie à l’in­­ti­­mité. Son côté scout détes­­tait le fait de dire des demi-véri­­tés. Il aurait voulu être honnête avec Jessica. Il aurait aussi souhaité débu­­ter par un meilleur mensonge. Mais Ross lui divul­­gua la vérité la plus impor­­tante. Il lui dit : « J’ai des secrets. » ulyces-silkroad1-13 Aux débuts de Silk Road, son leader n’était qu’un chiffre. Les ache­­teurs et les vendeurs savaient juste qu’un admi­­nis­­tra­­teur système avait pensé le site comme un marché de la drogue et une expé­­rience liber­­taire. Cette expé­­rience repo­­sait sur une éthique basique. Certains des utili­­sa­­teurs de Silk Road étaient des puristes qui prônaient la pleine auto­­no­­mie tran­­sac­­tion­­nelle. Si on pouvait vendre de l’hé­­roïne, pourquoi pas aussi des armes de guerre ou des cœurs humains ? Mais l’ad­­mi­­nis­­tra­­teur s’en tint à « un code de conduite strict ». Pas de pédo­­por­­no­­gra­­phie, de recel ou de faux diplômes. Il résu­­mait l’af­­faire ainsi : « Vous devez trai­­ter autrui comme vous voudriez être traité et tout faire pour ne pas bles­­ser ou escroquer les autres. » Le temps passant, la voix de l’ad­­mi­­nis­­tra­­teur fut de plus en plus écou­­tée. Il était devenu le théo­­ri­­cien et l’avo­­cat de la liberté indi­­vi­­duelle sur le site. Mais les idées ont besoin d’un vrai leader. Ross décida que ce rôle était trop impor­­tant pour rester anonyme. « Qui est Silk Road ? » posta l’ad­­mi­­nis­­tra­­teur à la commu­­nauté, en février 2012. « Je suis Silk Road, le marché, la personne, l’en­­tre­­prise, je suis tout… il me faut un nom. » « Roule­­ments de tambour, s’il vous plaît… » annonça-t-il avec emphase. « Mon nouveau nom est le Terrible Pirate Roberts. » Tout le monde aime Prin­­cess Bride et la réfé­­rence avait été immé­­dia­­te­­ment comprise. (Force et Tarbell, qui avaient tous deux vu le film plusieurs fois, comprirent aussi l’in­­si­­nua­­tion : déni plau­­sible.) Le masque, porté par des géné­­ra­­tions succes­­sives de pirates, embrouille la rela­­tion entre le nom et l’homme. Le nom de baptême de DPR était emblé­­ma­­tique du secret de Silk Road. Cela entraîna égale­­ment un véri­­table culte de la person­­na­­lité. DPR était réflé­­chi, et parfois éloquent. Pour les adeptes, Silk Road était plus qu’un marché noir, c’était un sanc­­tuaire. Pour DPR, le site était une théo­­rie poli­­tique mise en pratique. « Cessez de finan­­cer l’État avec vos impôts », écri­­vit DPR, « et concen­­trez votre éner­­gie produc­­tive sur le marché noir. » Au fil du temps, DPR devint de plus en plus gran­­di­­lo­quent, décla­­rant que toutes les tran­­sac­­tions sur Silk Road étaient une étape vers la liberté univer­­selle. ulyces-silkroad1-14 En un sens, Silk Road était le prolon­­ge­­ment logique de la vision liber­­taire qui animait une grande partie du Web (sans parler de la marée poli­­tique à Washing­­ton). C’était la Sili­­con Valley in extre­­mis, une tech­­no­­lo­­gie révo­­lu­­tion­­naire enve­­lop­­pée de rhéto­­rique poli­­tique. DPR était son roi-philo­­sophe, et imagi­­nait une écono­­mie numé­­rique post-étatique, avec Silk Road comme premier jalon vers un para­­dis liber­­taire. Silk Road était non seule­­ment une claque au visage de la police, mais aussi une atteinte directe, comme DPR l’avait écrit, à la struc­­ture même du pouvoir. Raison de plus, bien sûr, pour le gouver­­ne­­ment de fermer le site. En juin 2011, Ross avait été flatté par l’at­­ten­­tion soudaine des médias, mais lorsque le séna­­teur améri­­cain Charles Schu­­mer orga­­nisa une confé­­rence de presse pour condam­­ner Silk Road, il fut alarmé. « Le gouver­­ne­­ment des États-Unis, mon prin­­ci­­pal ennemi », écri­­vit-il, « était au courant de mon exis­­tence et… voulait ma destruc­­tion. »

Le serveur

Avril 2012

propo­­si­­tion commer­­ciale de nob

M. Silk Road,

Je suis un grand admi­­ra­­teur de votre travail. C’est superbe, abso­­lu­­ment génial ! Je vais tenter d’être concis et direct. Je veux rache­­ter votre site. Je suis dans le busi­­ness depuis plus de vingt ans. SILK ROAD est l’ave­­nir du marché noir.

Cordia­­le­­ment,

E

Force envoya ce message de l’un des deux ordi­­na­­teurs portables qui lui avaient été prêtés pour mener à bien sa mission d’in­­fil­­tra­­tion de Silk Road. C’étaient des Dell argen­­tés mal foutus avec des batte­­ries merdiques, que l’agent de la DEA devait donc garder bran­­chés en perma­­nence, géné­­ra­­le­­ment dans la soli­­tude de la chambre d’amis de sa maison dans la banlieue de Balti­­more. C’était aussi la pièce préfé­­rée de Pablo, le chat de Force, qui se mettait sur le lit et le regar­­dait de ses yeux mi-clos, dans son fauteuil avec repose-pieds, alors qu’il se faisait passer pour un grand trafiquant de drogue inter­­­na­­tio­­nal. Il s’était inventé une iden­­tité complexe : Eladio Guzman, membre d’un cartel basé en Répu­­blique domi­­ni­­caine, qui gagnait sa vie en trans­­por­­tant des char­­ge­­ments d’hé­­roïne et de cocaïne. Sur Silk Road, Force avait choisi le pseudo Nob pour Guzman, en réfé­­rence à la ville biblique dans laquelle David avait remporté l’épée de Goliath. Oh, et le person­­nage de Guzman était borgne. Force mit une capuche et un cache-oeil et demanda à sa fille de le prendre en photo pour son profil Silk Road. Sur la photo, Force, alias Guzman, alias Nob, bran­­dis­­sait une pancarte : Tous pour Nob. ulyces-silkroad1-15Force savait comment créer une biogra­­phie de toutes pièces, après ses nombreuses années d’in­­fil­­tra­­tion. Tout jeune agent, il avait été en première ligne de la lutte contre la drogue. Il s’était laissé pous­­ser les cheveux, mis des anneaux de bronze à l’oreille, et fait tatouer un énorme signe tribal sur le dos. Il disait qu’il travaillait sur des chan­­tiers tout en cher­­chant des pistes dans des bars miteux, comme le Purple Pig Pub à Alamosa, dans le Colo­­rado, aux « portes des grandes dunes de sable » – et égale­­ment à celle de la route des Rocky Moun­­tains vers la meth mexi­­caine. Dans la peau d’un trafiquant, Force comprit la puis­­sance de Silk Road en matière de commu­­ni­­ca­­tion et de distri­­bu­­tion. D’où son message d’ap­­proche : Pour Guzman, Silk Road était l’oc­­ca­­sion de passer direc­­te­­ment de la vente au détail à la vente en gros. Force espé­­rait qu’il obtien­­drait une réponse rapi­­de­­ment, et ce fut le cas. Le lende­­main de la propo­­si­­tion de Nob, le Terrible Pirate Roberts lui répon­­dit : « Je ne suis pas contre. Que proposes-tu ? »

~

Tarbell arriva au travail dans les locaux du FBI, au 23e étage d’un immeuble de New York, aussi tôt que d’ha­­bi­­tude. C’était le genre de mec à vouloir arri­­ver le premier au bureau. Et ça avait toujours été le cas depuis l’uni­­ver­­sité, quand il avait commencé à orga­­ni­­ser sa vie entière sur tableurs. Le premier rencard de Tarbell avec Sabrina était inscrit sur un tableur quelque part, comme tout ce qu’il avait vécu depuis : calen­­drier, factures, objec­­tifs de perte de poids, footing quoti­­dien. Le beau-père de Tarbell, marine de longue date, pense que Tarbell est la personne la plus « régi­­men­­tée » qu’il ait jamais rencon­­tré. Tarbell fit sonner son réveil à 4 h 30, commença ses exer­­cices à 5 h, et eut le temps de se doucher avant d’ar­­ri­­ver au bureau à sept heures tapantes. Tarbell et les autres cyber­­flics occu­­paient une douzaine de postes à l’ar­­rière de l’open space, déployés autour d’un ensemble de bureaux appelé le noyau. C’était the place to be, l’en­­droit où travaillaient les types les plus calés en infor­­ma­­tique du FBI. Au début, Tarbell était deux bureaux et une allée plus loin, près des fenêtres. Mais au cours de l’enquête LulzSec, un bureau convoité s’était libéré et il avait été propulsé en plein centre du noyau. Tarbell aimait bien ses nouveaux collègues, en parti­­cu­­lier Ilwhan Yum. Gamin, Yum avait quitté la Corée pour Long Island, où il s’était passionné pour les jeux vidéo et avait plus tard joué en compé­­ti­­tion à l’uni­­ver­­sité, et appris beau­­coup sur le réseau­­tage et les paquets. Yum devien­­drait indis­­pen­­sable à l’enquête Silk Road, car c’était le spécia­­liste du Bitcoin. En août 2011, il avait assisté à la première confé­­rence de Bitcoin, à New York. D’un point de vue légal, Bitcoin faisait du blan­­chi­­ment d’argent. Mais du point de vue tech­­no­­lo­­gique, Yum était d’avis que le proto­­cole était « tout simple­­ment, magni­­fique ».

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Un paquet commandé sur Silk Road
Crédits : Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions

En face de Yum, il y avait Tom Kier­­nan. C’était le plus ancien du noyau, il y travaillait depuis 17 ans, presque depuis l’ère DOS, quand il répa­­rait les impri­­mantes en panne des agents. Kier­­nan connais­­sait les machines sous toutes les coutures et il était devenu la colonne verté­­brale de la cyber-équipe. Il avait parti­­cipé à toutes les enquêtes et savait tout, comme un oracle du noyau. C’était préci­­sé­­ment le gars dont Tarbell avait besoin pour sonder les défenses de Silk Road. Tor était un problème épineux. Tarbell pensait qu’il avait ses points forts, mais croyait aussi que toutes les tech­­no­­lo­­gies avaient des failles. Dans un contexte crimi­­nel, comme avec Silk Road, Tor avait rendu la procé­­dure clas­­sique – frap­­per aux portes, inter­­­ro­­ger des témoins, passer des accords – presque inutile. Bien sûr, on pouvait commen­­cer à recons­­ti­­tuer le réseau ou se rappro­­cher de DPR, mais on ne trou­­ve­­rait que des pseu­­dos. Ce n’était pas une histoire de personnes, pensait Tarbell. C’était une histoire d’or­­di­­na­­teurs. Pour arri­­ver jusqu’à DPR, il fallait passer par son serveur. Le retrou­­ver repré­­sen­­te­­rait un défi tech­­nique redou­­table. Sur 1,5 milliard d’or­­di­­na­­teurs dans le monde, Tarbell ne pensait qu’à une seule machine, jour après jour. Elle pouvait être n’im­­porte où. C’était comme cher­­cher un nano­­fil dans une botte de foin.

StoryCorps

À Balti­­more, Force avait pris l’ha­­bi­­tude de s’adon­­ner au plai­­sir soli­­taire, le soir, une manière pour lui de se rafraî­­chir les idées avant de deve­­nir Nob sur Silk Road. Les premières semaines, Nob détailla son grand plan d’in­­ves­­tis­­se­­ment pour Silk Road. Mais DPR refusa, en argu­­men­­tant : l’opé­­ra­­tion est plus grande que ce que vous pensez. Et c’était vrai, Silk Road marchait du tonnerre. La gestion solide de DPR était payante. Pour se proté­­ger des frau­­deurs, il avait créé un dépôt fidu­­ciaire Silk Road, où toutes les tran­­sac­­tions devaient être vali­­dées. DPR avait voulu créer ce qu’il appe­­lait un « centre de confiance », et c’était cette struc­­ture de paie­­ment centra­­lisé qui avait permis à Silk Road de vrai­­ment décol­­ler. Alors, quand Nob avait offert de rache­­ter Silk Road, DPR en avait demandé un bon prix : un milliard de dollars. Nob ne l’avait pas pris au sérieux. Mais en réalité, la propo­­si­­tion de DPR était plus qu’hon­­nête, car le montant des commis­­sions touchées par Silk Road l’an­­née suivante ferait effec­­ti­­ve­­ment de DPR l’un des plus grands entre­­pre­­neurs du deuxième boom d’In­­ter­­net. En outre, avait-il dit à Nob, « c’est plus qu’une entre­­prise pour moi. C’est une révo­­lu­­tion et c’est en train de deve­­nir l’œuvre de ma vie. » En substance, DPR faisait face au dilemme clas­­sique du fonda­­teur. « Il ne serait pas facile de passer le relais sans porter préju­­dice à l’en­­tre­­prise », écri­­vit-il à Nob. « Et en ce moment, Silk Road compte plus pour moi que l’argent. »

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Un éven­­tail des produits dispo­­nibles sur Silk Road
Crédits : Gawker

Force entre­­te­­nait la conver­­sa­­tion avec DPR en parlant de la créa­­tion d’un site paral­­lèle pour cartels, une version pro appe­­lée Masters of Silk Road. Il passa de nombreuses nuits dans sa chambre d’amis, Pablo ronron­­nant à ses côtés, à créer un esprit de cama­­ra­­de­­rie avec DPR, à travers l’in­­ti­­mité des conver­­sa­­tions nocturnes sur TorC­­hat. Ils ressem­­blaient parfois à de jeunes étudiants faisant connais­­sance dans une rési­­dence univer­­si­­taire. « La pyra­­mide alimen­­taire, c’est une conne­­rie », avait dit DPR, encou­­ra­­geant Nob à manger paléo. Nob avait conseillé à DPR de ne pas aller voir le dernier Batman, l’avait invité à Los Angeles pour manger des tacos, et lui avait dit combien les Lati­­nos aimaient les Smiths. DPR n’avait jamais entendu parler des Smiths. Et le mysté­­rieux corres­­pon­­dant de Force était plutôt méfiant. Il ne voulait pas qu’ils se retrouvent pour manger des tacos. Pour une raison quel­­conque, Force avait toujours imaginé DPR comme un gamin blanc et maigre, vivant proba­­ble­­ment sur la côte ouest, en se fiant à ses heures de connexion. Force l’ai­­mait bien, ce gamin qu’il connais­­sait sous le pseudo DPR. Il aimait péné­­trer dans l’uni­­vers de Silk Road. Cela lui rappe­­lait ses infil­­tra­­tions. Il pensa à DPR, à sa double vie, et à l’at­­trait et aux dangers d’une nouvelle iden­­tité. Force l’avait compris dès ses premières infil­­tra­­tions. Il avait appris à aimer ce grand crimi­­nel pour lequel il se faisait passer. Mais toute chose vient avec un prix. Plus Force se faisait passer pour un autre et faisait la fête, mieux il jouait son rôle. À la maison, il était un papa gentil et pratiquant. Mais quand il était dans une disco­­thèque à la recherche de trafiquants de drogue, avec de l’al­­cool qui coulait à flots et des filles, il se sentait éton­­nam­­ment bien. Fina­­le­­ment, Force arrêta de boire et retourna à l’église. Il avait été un excellent agent infil­­tré, mais il laissa derrière lui la double vie qui avait failli le détruire. C’est comme ça qu’il finit par atter­­rir dans le bureau de Balti­­more, s’ins­­talla dans un duplex en banlieue, avec un gros chêne dans son jardin. Et main­­te­­nant, il était là, le chêne à portée de vue, sa famille dans la chambre voisine, à s’aven­­tu­­rer de nouveau dans le monde de la drogue sous une autre iden­­tité. https://www.youtube.com/watch?v=XEdEr8CfF8o Force recon­­naît que c’était un jeu dange­­reux. Il savait à quel point on pouvait chan­­ger. Il pouvait déjà le sentir avec DPR. Le truc, quand on prend une nouvelle iden­­tité, c’est que qu’il s’agit fonda­­men­­ta­­le­­ment d’un mensonge. Pour le monde d’abord, et ensuite pour soi-même.

~

« Le monde est en pleine muta­­tion », dit Ross à la caméra. Il est assis en face de son ami René Pinnell, et filmé par StoryCorps, une orga­­ni­­sa­­tion à but non-lucra­­tif qui invite tous ceux qui le souhaitent à parta­­ger leurs expé­­riences de vie. Ross et René esti­­maient que le monde devait en savoir plus sur eux, et ils entrèrent donc dans la cabine StoryCorps, fermèrent la porte et passèrent une demi-heure face caméra. Dans cet enre­­gis­­tre­­ment, Ross est contem­­pla­­tif. À l’époque, il vivait à San Fran­­cisco. C’était une révé­­la­­tion. Il était impres­­sionné par la beauté de la ville et l’éner­­gie qui y régnait. C’était René, son ami du collège, qui lui avait proposé de venir s’y instal­­ler. René avait été aspi­­rant cinéaste avant d’op­­ter fina­­le­­ment pour la tech­­no­­lo­­gie, à San Fran­­cisco. Un jour, il avait télé­­phoné à Ross, lui débi­­tant tout un couplet sur l’ap­­pel de l’Ouest et sur les mille et unes oppor­­tu­­ni­­tés qu’of­­frait San Fran­­cisco. Deux semaines plus tard, Ross était devant la porte de son ami. Dans la vidéo, ils reparlent avec nostal­­gie de leur enfance. Il fut un temps où les deux amis essayaient de voler du rab de frites au réfec­­toire du collège de West Ridge. La façon dont Ross mangeait ses barres choco­­la­­tées au beurre de caca­­huète, couche par couche. Ou quand Ross avait orga­­nisé une soirée pyjama et que des gosses avaient volé ses écono­­mies de toute une année. Bien sûr, ils parlèrent aussi d’amour, comme tous les jeunes de leur âge. Ross se souve­­nait d’Ash­­ley, sa première copine, et de ses nibards sensa­­tion­­nels. La première fois qu’ils s’étaient rencon­­trés, ils avaient pris des psyché­­dé­­liques, un truc appelé AMT. C’était Bran­­don, son voisin de palier, qui leur avait donné – un « étudiant en physique super-brillant qui s’in­­té­­res­­sait à ces nouveaux produits de synthèse ». Ross était encore adoles­cent. Allongé sur le sol pendant huit heures, il ouvrait sa conscience au côté d’une belle jeune fille. https://www.youtube.com/watch?v=HYShi9dhhJY La vie est une valeur fluc­­tuante, lui dit René, comme la monnaie. René pensait que son ami était commerçant. Il ajouta que si Austin était une ville parmi d’autres pour créer une start-up, San Fran­­cisco était « la Mecque ». C’était fin 2012, le temps des rêves fiévreux dans la baie de San Fran­­cisco, satu­­rée de gens qui voulaient « chan­­ger le monde » et tant qu’à faire, amas­­ser un maxi­­mum de pognon au passage. René ne pouvait pas le savoir, mais il était assis à côté de quelqu’un qui avait exac­­te­­ment le même programme. Ross et René se deman­­dèrent : Qu’est-ce qui se passera dans 200 ans ? « Je veux avoir un impact posi­­tif consi­­dé­­rable sur l’ave­­nir de l’hu­­ma­­nité avant de mourir », dit Ross. René lui demanda s’il pensait qu’il vivrait pour toujours. Ross le regarda, fit un petit sourire. « Oui », dit-il. « Je pense qu’il y a moyen. »

Hugs & Drugs

Alors que Silk Road était devenu un véri­­table marché mondial, DPR se délec­­tait de son rôle de chef de file et d’évan­­gé­­liste liber­­taire. Il créa un club de lecture, dans lequel les membres pouvaient polir leur dogme avec les textes sacrés de Von Mises lui-même. Il parlait surtout d’un avenir proche, dans lequel nos gouver­­ne­­ments actuels semblaient être de l’his­­toire ancienne, comme les « pharaons » et leurs « armées d’es­­claves ». Il glori­­fiait les fidèles de Silk Road qui étaient sur la ligne de front de la révo­­lu­­tion. « Merci », écri­­vit DPR, « pour votre confiance, votre foi, votre cama­­ra­­de­­rie et votre amour. » Il leur proposa « des hugs, pas des drogues », puis se reprit : « Atten­­dez, des hugs ET des drogues – hugs & drugs ! » Très récep­­tive, la commu­­nauté le compa­­rait à Che Guevara, disait de lui qu’il était un « créa­­teur d’em­­plois » et qu’il reste­­rait « parmi les plus grands hommes et femmes de l’his­­toire ». Silk Road était devenu une marque culte, avec des dizaines de milliers d’uti­­li­­sa­­teurs. Et DPR était leur Steve Jobs. Force perce­­vait l’as­­su­­rance gran­­dis­­sante de DPR. Il lui parlait depuis un an main­­te­­nant, et il compre­­nait sa person­­na­­lité et sa passion. Il devait être enivrant de donner nais­­sance à une idée et d’uti­­li­­ser des codes cryp­­tés et des tran­­sac­­tions pour la proje­­ter à travers le monde. Parfois, DPR disait qu’il mesu­­rait l’im­­por­­tance de sa réus­­site et enten­­dait l’air de Tron dans sa tête. C’était le nouvel esprit de DPR : une lueur dans l’obs­­cu­­rité, la diffu­­sion de la bonne parole par un jubilé liber­­taire, il bran­­dis­­sait la lanterne de la vérité. Mais, comme l’avait confié DPR à Nob, c’était un avant-poste soli­­taire. Il se défi­­nis­­sait lui-même comme quelqu’un « qui se cache derrière les ordi­­na­­teurs ». Parfois, DPR voulait qu’ils se rencontrent. Mais au lieu de cela, ils se conten­­taient de parta­­ger un mélange de vérité et de fiction sur leurs vies.

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La double vie de Ross
Crédits : Famille Ulbricht

NOB : Tout va bien ?

DPR : Yes sir, c’est une bonne jour­­née.

NOB : Le nuage noir au-dessus de ta tête a disparu ?

DPR : Pas trop de soucis avec la mise à jour du site, je me suis réveillé à côté d’une belle femme, j’écoute l’un de mes groupes préfé­­rés… et je mange des fraises fraîches.

Ils parlèrent du site : les correc­­tions des bugs, la reprise diffi­­cile des ventes après les vacances, les problèmes de ressources humaines du télé­­tra­­vail clan­­des­­tin. C’était un gros problème. Pour gran­­dir, disait DPR, il devait réunir un effec­­tif solide. Un leader a besoin de soutien pour se concen­­trer sur l’ave­­nir.

~

« Je veux que vous sachiez que votre travail n’est pas passé inaperçu », écri­­vit DPR à Chro­­nic­­pain, alias Curtis Green, ce vieux mormon de Spanish Fork, dans l’Utah. « Je tiens à vous propo­­ser un poste. » Green était sur Silk Road depuis un certain temps, et il avait choisi ce pseudo en réfé­­rence à sa douleur chro­­nique, causée par une bles­­sure au dos provoquée par son travail d’am­­bu­­lan­­cier. En inva­­li­­dité, Green était devenu phar­­ma­­co­­logue amateur, incol­­lable sur les opia­­cés. Dans la vie, il avait toujours eu des passions, depuis son obses­­sion de lycée avec les radios satel­­lite, qu’il utili­­sait pour parler à des étran­­gers partout dans le monde, y compris des astro­­nautes sur la Station spatiale inter­­­na­­tio­­nale. La commu­­nauté Silk Road et la complexité du site lui appor­­taient ce qu’il cher­­chait, combi­­nant son inté­­rêt pour les ordi­­na­­teurs et « l’usage de drogues en toute sécu­­rité ». Avec l’ac­­cord de DPR, Green avait lancé le forum « Santé et bien-être » de Silk Road, où il conseillait les gens sur la bonne façon de snif­­fer l’éphé­­drine, les mettait en garde contre le Fenta­­nyl pour les non-initiés, et expliquait à un membre du forum que ce n’était pas une bonne idée d’injec­­ter du beurre d’ara­­chide ou de l’hé­­roïne dans son globe oculaire. Green fut ravi de voir son passe-temps béné­­vole deve­­nir un emploi. DPR lui avait envoyé une descrip­­tion du poste, qui compre­­nait le service à la clien­­tèle et la réini­­tia­­li­­sa­­tion des mots de passe. Green (sous le nouveau pseudo Flush) travaillait 80 heures par semaine et modé­­rait les diffé­­rends du forum depuis sa chaise longue, avec Fox News en bruit de fond. ulyces-silkroad1-19DPR n’était pas un patron facile. Il pouvait être très dur, haran­­guant Green lorsqu’il était ne serait-ce qu’une minute en retard sur TorC­­hat. Green fut chagriné lorsque DPR ne lui envoya pas ses vœux pour Noël. Mais il arri­­vait à DPR de se montrer très géné­­reux. Il avait inscrit Green à un tour­­noi de poker (et était resté imper­­tur­­bable lorsque Green avait tout perdu). Il pouvait être affec­­tueux et magna­­nime en public, mais se révé­­lait nette­­ment moins humain en coulisse. Il aidait les utili­­sa­­teurs fidèles qui deman­­daient une faveur – un gars avait obtenu de l’aide pour ache­­ter une bague de mariage – mais faisait peu de cas des consé­quences réelles de son entre­­prise. Green lui avait trans­­mis une seule plainte du service clien­­tèle, une femme dont le frère avait fait une over­­dose avec de l’hé­­roïne ache­­tée sur Silk Road, qui notait qu’a­­vec le système actuel, même un gosse pouvait accé­­der au site. Green dit à DPR qu’en effet, il y avait peut-être un poil trop de liber­­tés. DPR avait explosé : « C’EST BIEN LE BUT ! » Toute contrainte détrui­­rait le concept fonda­­men­­tal, avait-il dit, et il avait refusé toute aide à la sœur endeuillée. Green était resté, malgré l’in­­sen­­si­­bi­­lité et les contra­­dic­­tions éthiques de DPR, deve­­nant l’un des employés les plus dignes de confiance de Silk Road. Sur Silk Road, cepen­­dant, la confiance était limi­­tée. DPR avait exigé un scan du permis de conduire de Green. C’était un test de loyauté. Green s’était exécuté, même si ce scan l’ex­­po­­sait, à l’in­­verse de DPR, qui lui restait dans l’ombre. Comme Force, Green pensait avoir créé un lien parti­­cu­­lier avec DPR, qu’ils étaient parte­­naires dans un monde secret. Mais tous les secrets ne sont pas des parte­­na­­riats. Peu importe à quel point Green ou Force ou quiconque se rappro­­chait de DPR, personne n’avait la moindre idée de qui il était.

Permis­­de­­con­­duire-1.pdf

Tarbell avait trois ordi­­na­­teurs sur son bureau, tout comme Kier­­nan et Yum. La cyber-équipe scru­­tait chaque étin­­celle d’in­­for­­ma­­tion qui pour­­rait éclai­­rer le dark web. Mais leur enquête n’avançait pas. Ils explo­­raient le site, parcou­­raient les forums et fouillaient Reddit, à la recherche de membres de la commu­­nauté Silk Road qui parlaient entre eux ou avec DPR de failles cryp­­to­­gra­­phiques qu’ils avaient décou­­vertes. Mais un mois passa sans avan­­cées notables. L’équipe déjeu­­nait ensemble tous les jours à 11 h 30 pile, comme tous bons flics routi­­niers qu’ils étaient. La plupart du temps, ils ache­­taient des sand­­wiches chez le trai­­teur d’en bas, où le gars derrière le comp­­toir savait à l’avance ce qu’ils allaient comman­­der. Kier­­nan prenait toujours un cordon bleu au poulet, et Tarbell était un tel fan du poulet parme­­san que quand il prenait une salade, le gars au comp­­toir lui disait : « Alors, quel est le problème, M. CIA ? Pas de poulet-parm’ aujourd’­­hui ? »

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Les utili­­sa­­teurs lais­­saient des avis sur les produits

Tarbell appe­­lait Yum sa « femme du boulot ». Ils faisaient la paire : le penseur et le bavard. Tarbell était le bavard et s’était affirmé comme la person­­na­­lité domi­­nante du noyau. Le petit nouveau s’était trans­­formé en un type confiant, un mâle domi­­nant, qui se héris­­sait quand il enten­­dait Washing­­ton parler de la propriété de l’enquête sur Silk Road. L’af­­faire était deve­­nue une énorme bataille bureau­­cra­­tique car chaque agence essayait de tirer son épingle du jeu. Le groupe de travail de Balti­­more, où Force travaillait, était le plus agres­­sif, reven­­diquait la propriété complète de l’enquête et critiquait la cyber-équipe du FBI en parti­­cu­­lier. « Ils ne nous prennent pas au sérieux, ils pensent que nous ne sommes bons qu’à farfouiller sur Inter­­net », dit Tarbell à Yum. « Mais nous allons leur prou­­ver qu’ils ont tort. » Il lui fit remarquer que les autres agences enquê­­taient depuis un moment, « et n’avaient trouvé que dalle ». Mais dans la confu­­sion bureau­­cra­­tique qui règne aux États-Unis, les compé­­tences ne sont pas clai­­re­­ment défi­­nies en matière de cyber­­cri­­mi­­na­­lité. C’est un domaine en pleine expan­­sion, qui alimente le finan­­ce­­ment du main­­tien de l’ordre. Silk Road repré­­sen­­tait la nouvelle fron­­tière de la crimi­­na­­lité, le Far West de l’ère numé­­rique, que Washing­­ton voulait clôtu­­rer. Et toute personne qui amène­­rait le droit en zone de non-droit devien­­drait un héros. Soumet­­tez la fron­­tière numé­­rique et une étoile de shérif vous attend. Voilà pourquoi l’af­­faire Silk Road était deve­­nue la plus grande chasse à l’homme d’In­­ter­­net.

~

Même couvert de cocaïne, Green ne s’ar­­rê­­tait pas de parler. C’est ainsi que Force le trouva quand l’équipe du SWAT eut terminé de sacca­­ger sa maison. Force – alias Nob – avait tout mis en scène, il avait orches­­tré l’ex­­pé­­di­­tion de coke, et le RAID faisait partie de l’équipe Marco Polo char­­gée de l’enquête sur Silk Road.

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Ross, époque scout
Crédits : Famille Ulbricht

Il avait vu Green prendre le colis, de l’autre côté de la rue, et quand il était rentré quelques minutes plus tard, Green était menotté, et atteint d’une logor­­rhée verbale. Green avait plus de réponses que Force n’avait de ques­­tions. Il parla et parla et parla jusqu’à ce que Force ne puisse plus le suppor­­ter. Il raconta qu’il avait été ambu­­lan­­cier, qu’il essayait juste d’ai­­der les gens, qu’il auraient pu tout simple­­ment frap­­per, et qu’il pensait trou­­ver dans le paquet un médi­­ca­­ment tota­­le­­ment légal appelé N-Bombe. Ta gueule, pensa Force. Néan­­moins, Green était une piste sérieuse dans l’enquête Silk Road, un être humain plutôt que des lettres sur un écran. Alors que Green était conduit à la voiture de police pour être mis en examen par la police locale, Force enre­­gis­­tra son numéro dans le télé­­phone de Green et lui dit : « Appe­­lez-moi quand vous sorti­­rez. » En prison, Green bara­­gouina pendant des heures à qui voulait bien l’écou­­ter, décla­­rant même qu’il avait été invité à coopé­­rer avec la DEA. C’est à ce moment-là que ses compa­­gnons de cellule tatoués lui deman­­dèrent de se taire. Lorsque Green fut libéré sous caution, il rentra chez lui et trouva sa porte dans le même état. Sa fille avait un peu nettoyé. Dans sa chambre, les flics avaient appa­­rem­­ment décou­­vert que le vieux mormon possé­­dait un gode, qu’ils avaient laissé sur le lit, à son inten­­tion. Seul à la maison avec ses deux chihua­­huas, Green pleura comme un bébé. Je suis un bon petit mormon, se dit-il à lui-même. Ses pensées se firent plus sombres. Il char­­gea le calibre .32 de son père. Puis il pointa l’arme sur lui et finit par la jeter à l’autre bout de la pièce. Green était le premier à admettre qu’il n’au­­rait jamais le courage de se suici­­der. Il courut dans le salon et se jeta sur le canapé, où ses chihua­­huas le rejoi­­gnirent et lui léchèrent le visage, alors qu’il était tombé à genoux pour prier. Fina­­le­­ment, Green décida de se lever, de prendre son télé­­phone et d’ap­­pe­­ler Carl Force, l’agent spécial de la DEA.

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C’est seule­­ment lorsque Force eut accès à l’or­­di­­na­­teur de Green et vit les messages de DPR – « Pourquoi ne fais-tu pas le boulot ? » « Fais-moi un retour ASAP. » – qu’il réalisa qu’ils avaient attrapé un gros pois­­son dans leur filet. Ce type était un sbire de DPR. Force appela rapi­­de­­ment du renfort, mettant le groupe de travail à contri­­bu­­tion pour instal­­ler Green dans un hôtel Mariott de Salt Lake City et lui deman­­der des expli­­ca­­tions. Mais DPR était nerveux, il avait remarqué que son admi­­nis­­tra­­teur était resté hors ligne pendant plusieurs jours. Une recherche Google lui apprit que Green avait été arrêté, et DPR le soupçon­­nait d’avoir retourné sa veste. De plus, il avait reçu un message d’un autre employé, Inigo, qui lui apprit que 350 000 dollars en bitcoins venaient de dispa­­raître de diffé­­rents comptes. Inigo était remonté jusqu’au compte de Green. DPR passa en mode de crise, commu­­niqua avec ses proches colla­­bo­­ra­­teurs et tenta de trou­­ver une solu­­tion. « Pour la première fois de ma vie, je vais devoir avoir recours à la force », dit-il à Inigo. « Ça craint. » Quelques instants plus tard, DPR écri­­vit à Nob qu’il avait un « problème » dans l’Utah, et qu’il allait devoir être violent. D’après la biogra­­phie fictive crée par Force, Nob était en mesure d’ai­­der DPR sur ce point, et il joua bien son rôle. Installé à l’hô­­tel Marriott, Force reçut un fichier PDF de la cible, l’ou­­vrit et décou­­vrit un scan du permis de conduire de Green. Puis il leva les yeux et vit Green, à moitié endormi, de l’autre côté de la table. Eh bien, c’est l’oc­­ca­­sion ! pensa Force.

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Andrew Jones, alias Inigo
Crédits : Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions

NOB : Tu veux qu’il soit amoché, tué ou qu’on lui rende juste une petite visite ?

DPR : Je voudrais qu’il soit amoché, puis que vous le forciez à rendre les bitcoins.

DPR : Je ne sais pas comment les choses se passent d’ha­­bi­­tude.

Green affirma qu’il n’avait pas volé les bitcoins et que c’était le groupe de travail qui utili­­sait son ordi­­na­­teur au moment du vol. Mais Force ne voulait pas parler de l’argent. Il utilisa la requête de DPR pour élabo­­rer un plan.

DPR : Quand penses-tu pouvoir envoyer quelqu’un chez lui ? Et combien coûtent tes services ?

Force fit signer une renon­­cia­­tion à Green, pour pouvoir lancer la fausse séance de torture qui ferait office de coup monté contre DPR. Green fut bien­­tôt immergé dans la baignoire d’une suite Marriott par de faux voyous – un agent des services secrets et un inspec­­teur des postes de Balti­­more. Force enre­­gis­­trait la scène avec un cames­­cope. « C’est bon ? » demanda Green, sur le sol, trempé et respi­­rant avec diffi­­culté. Il sentait que la simu­­la­­tion était un peu trop réaliste. Ils l’avaient immergé quatre fois supplé­­men­­taires pour obte­­nir une vidéo convain­­cante. En atten­­dant des nouvelles de Nob, DPR réflé­­chit aux diffé­­rentes options. Un utili­­sa­­teur de Silk Road nommé Cimon, un conseiller de confiance qui avait guidé DPR avec l’op­­sec, la program­­ma­­tion et le leader­­ship, avait demandé à DPR à quel moment une trans­­gres­­sion contre Silk Road néces­­si­­tait une réponse mortelle. « Si c’était le Far West », avait dit DPR « quiconque vole­­rait un cheval serait pendu. » Quelques minutes plus tard, Inigo renché­­rit : « Je ne cautionne pas le meurtre, mais ce qu’il a fait méri­­te­­rait presque la mort. » Plus tard ce jour-là, DPR envoya un message à Nob.

DPR : Ok, donc pouvez-vous vous char­­ger de l’exé­­cu­­ter plutôt que de le tortu­­rer ?

DPR : Il a passé quelques temps en prison, et main­­te­­nant qu’il a été arrêté, je crains qu’il ne lâche des infos.

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Crédits : StoryCorps

DPR avait évidem­­ment raison, Green avait changé de camp, encou­­ragé par l’homme qu’il venait d’en­­ga­­ger pour l’as­­sas­­si­­ner. C’était une esca­­lade surpre­­nante. Le chef de Silk Road, qui était devenu éloquent sur « le respect » de la commu­­nauté Silk Road, essayait main­­te­­nant de fixer le prix d’un assas­­si­­nat.

DPR : J’ai jamais tué ou fait tuer quelqu’un, mais c’est la bonne déci­­sion.

DPR : Combien ça fera ?

DPR : À peu près ?

DPR : Moins de 100 000 dollars ?

DPR : As-tu déjà tué ou fait tuer quelqu’un ?

On dirait Scar­­face en accé­­léré, pensait Force. Mais il conti­­nua à jouer son rôle. En une semaine ou deux, Force conspira avec son équipe pour peau­­fi­­ner la fausse mort de Green. Force envoya à DPR des photos de la torture mise en scène, suivies par les photos de Green, face contre le sol, blême et barbouillé de soupe Camp­­bell’s – résul­­tat de l’as­­phyxie. Green se terra dans sa maison (il devait rester invi­­sible) dans une sorte de protec­­tion des témoins auto-assu­­rée, et Force retourna à Balti­­more. DPR envoya 40 000 dollars sur un compte Capi­­tal One comp­­tés comme une avance par le gouver­­ne­­ment. DPR ne retrou­­ve­­rait jamais les bitcoins volés, mais une fois reçue la preuve suppo­­sée de la mort, DPR envoya les 40 000 dollars restants.

NOB : Ça va ?

DPR : Ça fait chier d’avoir dû le tuer.

DPR : Mais ce qui est fait est fait.

DPR avait momen­­ta­­né­­ment lutté avec sa conscience. Il avait parlé à Inigo de la façon dont il souhai­­tait tout simple­­ment le meilleur pour les gens, et les aimer dans l’es­­prit liber­­taire – même Green, pris en flagrant délit –, mais il avait fina­­le­­ment conclu que son employé déser­­teur était devenu trop indigne de confiance. Les prin­­cipes tech­­no­­lo­­giques et paci­­fiques de DPR s’étaient donc trans­­for­­més en folie meur­­trière. Comme tant de révo­­lu­­tion­­naires avant lui, l’idéa­­liste était devenu un idéo­­logue, prêt à tuer pour sa précieuse vision. À un moment donné, DPR avait corrigé Inigo, car cette action n’était pas une vengeance ; il s’agis­­sait de justice, une justice nouvelle et conforme à la loi de Silk Road. De retour à Balti­­more, assis dans sa chambre avec Pablo, Force pensa à l’équipe de DPR. Il se demanda : Qu’est-ce qui a changé ? DPR se posait la même ques­­tion. Les choix moraux se brouillent lorsque votre iden­­tité change. C’était l’iro­­nie tapie derrière l’idée même du surnom du Terrible Pirate Roberts – le danger inhé­rent que le porteur ne devienne le masque. À la dérive, DPR sentait qu’il était en train de chan­­ger.

NOB : Qu’as-tu appris ?

DPR : Eh bien, j’ap­­prends qui je suis. Je ne pense pas que ce sera la chose la plus diffi­­cile à faire.

NOB : Qu’est-ce qui pour­­rait être plus diffi­­cile ?

DPR : Je ne sais pas.

DPR : Je vais peut-être être confronté à une déci­­sion qui aura une inci­­dence sur la vie de personnes inno­­centes.

ulyces-silkroad1-24Comme s’il cher­­chait une bous­­sole morale parmi les meur­­triers, DPR demanda à Nob de lui faire savoir s’il abusait de son auto­­rité. « Voilà à quoi servent les amis ! » répon­­dit Nob. DPR confia à Inigo qu’une de ses peurs les plus profondes était « d’avoir un succès fou » et « d’être perverti par ce pouvoir ». Nob mit égale­­ment en garde son cama­­rade virtuel contre ce pouvoir et la manière dont il pour­­rait le consu­­mer. Force avait accro­­ché dans son bureau une photo de Jésus Malverde, le narco-saint mexi­­cain, dont il s’était inspiré pour Nob, et il se sentait attiré par le malfrat. Il rappela à DPR de « ne pas se perdre ». Comment pouvait-il ne pas se perdre ? À présent qu’il était à la tête du plus grand marché de la drogue en ligne, d’une valeur de plusieurs millions de dollars, Ross n’était plus l’âme tendre tour­­men­­tée de mentir à une jeune femme. Son jour­­nal était passé d’une histoire de doutes et d’es­­poirs au cata­­logue de construc­­tion impla­­cable d’un bâtis­­seur d’em­­pire. Le triomphe de Silk Road confir­­mait la croyance de son créa­­teur en son propre mythe. « Ce que nous faisons », écri­­vit DPR à ses disciples, « aura une inci­­dence sur les géné­­ra­­tions à venir. » En juin 2013, le site attei­­gnit près d’un million de comptes enre­­gis­­trés. Et les flics n’étaient nulle part en vue. Jusqu’à cet après-midi dans les bureaux du FBI, quelques temps plus tard, lorsque Tarbell et Kier­­nan virent enfin quelque chose d’in­­té­­res­­sant sur l’un de leurs écrans. Ils avaient cher­­ché pendant des semaines et des semaines, usé les mêmes cous­­sins, exécuté Tor sur un écran, étudié des listes de numé­­ros sur un autre… lorsqu’un de ces numé­­ros retint leur atten­­tion : 62.75.246.20. Ils se regar­­dèrent avec incré­­du­­lité puis regar­­dèrent le termi­­nal, qui affi­­chait l’adresse IP réelle du serveur Silk Road.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE


Les jour­­na­­listes Joshua Davis et Steven Leekart ont contri­­bué à l’enquête. Cet article inclue des recherches de Nick Bilton, dont le livre sur l’af­­faire Silk Road paraî­­tra cette année. Traduit de l’an­­glais par Alexia Chof­­fat d’après l’ar­­ticle « The Untold Story of Silk Road, Part 1 », paru dans Wired. Couver­­ture : Ross Ulbricht. Créa­­tion graphique par Ulyces.

LA DEUXIÈME PARTIE DE L’HISTOIRE DÉFINITIVE DE SILK ROAD ↓ « Comment a chuté Silk Road, l’Étoile noire d’In­­ter­­net »

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