par Joshuah Bearman | 19 février 2016

RETROUVEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Thor

La descente était à couper le souffle. Chris Tarbell, un agent spécial du bureau du FBI de New York, était assis côté hublot et avisait une anoma­­lie verte au milieu d’une mer de bleu, alors que l’avion s’im­­mer­­geait dans le décor inquié­­tant mais superbe de l’Is­­lande. À l’ap­­proche de l’aé­­ro­­port de Keflavík, il pouvait à présent voir appa­­raître la ville de Reykja­­vik. Et juste un peu plus loin, perché à l’ex­­tré­­mité d’un champ de lave recou­­vert de mousse : l’im­­po­­sant cube blanc mat où était situé le centre de données Thor. C’était pour cette raison que Tarbell, accom­­pa­­gné de deux avocats repré­­sen­­tants des États-Unis, était venu de si loin jusqu’ici. Thor héber­­geait un ordi­­na­­teur dont l’adresse IP était capi­­tale, que Tarbell et ses collègues du FBI avaient décou­­vert à New York : le serveur secret d’une vaste orga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle en ligne du nom de Silk Road, la « route de la soie ». Ils s’af­­fai­­raient sur le sujet depuis des mois, ainsi que d’autres agents fédé­­raux dans tout le pays, dans le cadre d’une cyber-chasse à l’homme de grande enver­­gure visant le Terrible Pirate Roberts : le mysté­­rieux proprié­­taire de Silk Road, une market­­place en ligne qui fonc­­tion­­nait sur le même prin­­cipe qu’A­­ma­­zon, mais pour les biens et services illé­­gaux. Des enquêtes sur Silk Road furent lancées par la sûreté natio­­nale, les services secrets et le bureau de la DEA à Balti­­more – où un agent du nom de Carl Force menait une tenta­­tive d’in­­fil­­tra­­tion de Silk Road depuis plus d’un an.

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L’aé­­ro­­port de Keflavík
Crédits : Manfred Morgner

Tarbell et son équipe – nom de code Cyber Squad 2 (ou CY2 pour faire plus court, ou encore « la deuze » pour les intimes) – étaient arri­­vés rela­­ti­­ve­­ment tardi­­ve­­ment sur l’af­­faire. Les autres agences avaient congé­­dié le FBI, en partie en raison des tensions qui perdu­­raient entre les services, mais aussi parce que les agents tradi­­tion­­nels du « Bureau » estiment que le travail de terrain consiste à faire face à des flingues, à endu­­rer la pous­­sière et la sueur, et n’ont aucune consi­­dé­­ra­­tion pour les intel­­los de la lutte contre la cyber­­cri­­mi­­na­­lité. Mais le déploie­­ment de cet énorme arse­­nal légal n’avait jusqu’ici pratique­­ment pas porté ses fruits, et ce furent Tarbell et le CY2 qui appor­­tèrent la première piste promet­­teuse au dossier. Les agents de la lutte contre la cyber­­cri­­mi­­na­­lité passent une bonne partie de leur temps assis à leur bureau, et il était exci­­tant pour eux de se rendre sur le terrain pour chan­­ger. Au-dessous d’eux, ils pouvaient consta­­ter l’in­­ten­­sité géolo­­gique de l’Is­­lande, inté­­gra­­le­­ment formée de roches saillantes érigées au-dessus de la surface en volcans.

Dans l’océan envi­­ron­­nant reposent les câbles déme­­su­­rés qui sont la raison même de la posi­­tion stra­­té­­gique qu’oc­­cupe le pays pour le trafic d’In­­ter­­net ; l’île est située presque à égale distance de l’Amé­­rique du Nord et de l’Eu­­rope, et sa géogra­­phie et son climat hostiles réduisent les coûts de refroi­­dis­­se­­ment en plus de four­­nir de l’éner­­gie géother­­mique gratuite. L’un des deux avocats avaient décrit à Tarbell les forces tecto­­niques qui animaient l’Is­­lande – les plaques nord-améri­­caine et eurasienne qui ouvraient lente­­ment une faille gran­­dis­­sante. Cela remet les choses en pers­­pec­­tive, s’était dit Tarbell. Une fois arri­­vés au sol à Reykja­­vik, Tarbell et les avocats prirent contact avec leurs homo­­logues locaux, et expliquèrent la raison de leur venue. Silk Road avait échappé à la loi pendant presque trois ans parce que le site fonc­­tion­­nait sur Tor – un brow­­ser en forme de camou­­flage crypté qui rendait presque invi­­sibles utili­­sa­­teurs, vendeurs, et serveurs du site. Jusqu’à ce que Tarbell fasse une décou­­verte impro­­bable. Son enquête avait débuté par les bonnes vieilles méthodes, un travail qui restait confiné au bureau, à tour­­ner autour du proto­­cole de publi­­ca­­tion des adresses IP de Tor et à arpen­­ter le site de Silk Road à la recherche d’un endroit ou d’une personne qui évoque­­rait une poten­­tielle faille de sécu­­rité du site. La brèche qu’il décou­­vrit par chance prove­­nait d’un thread sur Reddit : un utili­­sa­­teur avait posté une alerte à propos de l’adresse IP de Silk Road, qui avait une « fuite » – et était visible par d’autres ordi­­na­­teurs. Le Terrible Pirate Roberts (ou DPR, l’acro­­nyme anglais par lequel il était souvent appelé) avait été mis au courant du problème par un utili­­sa­­teur mais avait ignoré l’alerte. Le succès de Silk Road avait rendu DPR arro­­gant. Il avait baissé sa garde, répé­­tant plein d’as­­su­­rance à ses colla­­bo­­ra­­teurs que le site ne serait jamais décou­­vert.

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Le centre de données Thor
Crédits : Opera Busi­­ness

Tarbell assaillit Silk Road de données, espé­­rant ainsi mettre en évidence la faille. Il entra des iden­­ti­­fiants accom­­pa­­gnés du mauvais mot de passe (et vice-versa) et alimenta des champs vides avec des données – tout en utili­­sant en paral­­lèle un logi­­ciel gratuit pour analy­­ser le trafic du réseau et collec­­ter les adresses IP qui étaient en lien avec son ordi­­na­­teur. Après quoi il testa ces données. Le 5 juin 2013, après des heures passées à scru­­ter des adresses IP, Tarbell copia et colla l’une d’entre elles – 193.107.86.49 – dans un moteur de recherche, et soudain elle appa­­rut : la case CAPTCHA à rensei­­gner issue de Silk Road. Il la montra à son coéqui­­pier, l’agent Ilhwan Yum, ainsi qu’à l’in­­for­­ma­­ti­­cien Tom Kier­­nan, un civil qui avait formé la CY2 aux aspects plus tech­­niques. C’était bel et bien ce que l’équipe traquait : un défaut de confi­­gu­­ra­­tion quelque part dans le site qui permet­­tait de révé­­ler l’adresse IP réelle de Silk Road, que Tarbell s’at­­tela à remon­­ter, jusqu’à abou­­tir à cet édifice à la pointe de la tech­­no­­lo­­gie, ici, en Islande. Tarbell s’était déjà rendu sur l’île-nation une fois par le passé, et connais­­sait certaines personnes présentes à la réunion. Il y avait une procu­­reure islan­­daise – sédui­­sante avec sa jupe droite, ses lunettes de secré­­taire et ses cheveux rassem­­blés en un chignon, ce qui ne manqua pas de distraire légè­­re­­ment Tarbell – ainsi qu’un atta­­ché de l’am­­bas­­sade des États-Unis. Solli­­ci­­ter un autre gouver­­ne­­ment est une chose déli­­cate – un avocat améri­­cain avait rédigé le docu­­ment de la commis­­sion roga­­toire deman­­dant à l’Is­­lande de répondre aux demandes des agents du FBI liées à l’enquête –, mais les auto­­ri­­tés Islan­­daises se montraient conci­­liantes et la réunion fut termi­­née une heure plus tard. Peu de temps après, un déta­­che­­ment de la police islan­­daise péné­­tra dans le hall épuré du centre de données Thor. Quel genre de data­­cen­­ter peut donc compor­­ter un hall ? Le genre qui comprend égale­­ment une façade étin­­ce­­lante, un sol imma­­culé, et héberge le premier super­­or­­di­­na­­teur à zéro émis­­sion du monde. Les experts de la cyber­­cri­­mi­­na­­lité ont souvent affaire à des éche­­veaux de câbles prove­­nant de machines instal­­lées dans un sous-sol. Mais Thor est carré­­ment futu­­riste. En dépas­­sant l’en­­trée par carte magné­­tique du hall, on accède à un ancien hangar d’avion dans lequel se trouve un double conte­­neur, bleu brillant avec des conduits argen­­tés, rempli de serveurs.

À l’in­­té­­rieur, trois rangées de serveurs lames sont alignées du sol au plafond, cligno­­tant par inter­­­mit­­tence d’une lumière bleu­­tée. L’air y est frais et empli du vrom­­bis­­se­­ment d’une centaine de venti­­la­­teurs, chacun d’entre eux alimenté par les forces volca­­niques de la roche, juste en dessous. Les auto­­ri­­tés islan­­daises loca­­li­­sèrent la boîte en ques­­tion et décou­­vrirent qu’elle compre­­nait un disque à miroir, un double niveau de contenu. Ils repla­­cèrent le miroir, retour­­nèrent à Reykja­­vik et remirent le disque à Tarbell. Mine de rien, il tenait Silk Road au creux de ses mains. Même à première vue, le volume du site était éton­­nant : le 21 juillet 2013, à peu près à l’heure où Tarbell atter­­ris­­sait en Islande, le compte de DPR comp­­tait 3 237 trans­­ferts, tota­­li­­sant un montant de 19 459 dollars, ce qui, rapporté à l’an­­née, repré­­sen­­te­­rait pour DPR un revenu annuel de plus de sept millions de dollars. Le centre de données avait égale­­ment conservé les connexions au système des six mois précé­­dents ; on pouvait donc iden­­ti­­fier tout ordi­­na­­teur qui s’y était récem­­ment connecté. Du pain béni pour l’enquête. ulyces-silkroad2-03À son retour à New York, Tarbell commença à dérou­­ler les liens élec­­tro­­niques connec­­tant le serveur en Islande à des ordi­­na­­teurs situés un peu partout dans le monde. Ils suivirent le trafic enre­­gis­­tré corres­­pon­­dant au port 22 – la connexion cryp­­tée sur laquelle les admi­­nis­­tra­­teurs se connectent – et décou­­vrirent ainsi l’exis­­tence de plusieurs adresses IP non proté­­gées par Tor : une sauve­­garde près de Phila­­del­­phie, un serveur proxy en France, un VPN (réseau privé virtuel) en Rouma­­nie. Sur le mur de la salle infor­­ma­­tique du CY2, Tarbell installa une feuille de papier graphique de 2,4 mètres sur laquelle il repré­­senta le schéma visuel tradi­­tion­­nel lors d’une enquête, l’en­­che­­vê­­tre­­ment de lignes maté­­ria­­li­­sant les liens complexes entre les pistes et les preuves. Mais en lieu et place du parrain clas­­sique entouré de ses capos, le graphique était centré sur un serveur en Islande relié à un réseau d’or­­di­­na­­teurs tenta­­cu­­laire et crypté. Tarbell était du genre visuel ; il aimait voir concrè­­te­­ment les connexions. L’une d’entre elles était une adresse IP prove­­nant du dernier accès connu au VPN de Silk Road. À côté de l’IP, Tarbell avait tracé un point d’in­­ter­­ro­­ga­­tion. Une assi­­gna­­tion de justice avait permis de loca­­li­­ser physique­­ment l’adresse IP : Café Luna, Sacra­­mento Street, San Fran­­cisco.

Joshua Terrey

Lorsque les agents de la sûreté natio­­nale se présen­­tèrent à la porte de l’ap­­par­­te­­ment de Ross Ulbricht à San Fran­­cisco, ses nouveaux colo­­ca­­taires furent pour le moins surpris. Ils pensaient que ce Texan discret qui venait de louer leur dernière chambre pour 1 000 dollars s’ap­­pe­­lait Joshua Terrey. Les agents durent trou­­ver cela inté­­res­­sant, étant donné que Joshua Terrey ne faisait pas partie des neuf noms qu’ils avaient trou­­vés dans une pile de fausses pièces d’iden­­tité dans un bureau de douane à la fron­­tière cana­­dienne, toutes liées à cette adresse et affu­­blées de la photo de Ross Ulbricht. Ross avait emmé­­nagé dans cette maison après avoir quitté Austin, où il avait grandi, garçon intel­­li­gent à la fibre aven­­tu­­reuse, au sein d’une famille sans histoire.

Ross était beau, sédui­­sant, toujours brillant élève, et il avait fait ses études de physique et d’in­­gé­­nie­­rie grâce à des bourses. Mais il délaissa les travaux de labo­­ra­­toire pour pour­­suivre une idée qui alliait à la fois ses talents tech­­niques, son esprit d’en­­tre­­prise et sa philo­­so­­phie liber­­taire nouvelle : Silk Road. Il se diri­­gea donc vers l’Ouest, en direc­­tion de La Mecque des start-ups, d’où il orches­­tra secrè­­te­­ment sa puis­­sante opéra­­tion. Même si Ross n’avait que récem­­ment emmé­­nagé dans cette sous-loca­­tion du quar­­tier de West Portal, un endroit où familles et pous­­settes régnaient en maîtres, il avait trouvé la meilleure chambre. Ses colo­­ca­­taires pensaient que le dénommé Josh, qui avait répondu à leur annonce, était trader. Ils avaient néan­­moins trouvé curieux le fait qu’il n’eut pas de télé­­phone portable, qu’il payât en liquide, et qu’il fût constam­­ment sur son ordi­­na­­teur. Mais ni ses amis, ni sa famille n’au­­raient pu penser que Ross avait une double iden­­tité secrète : en ligne, il était le Terrible Pirate Roberts. Ils n’au­­raient pas pu suspec­­ter non plus que le jeune homme, à la tête d’un vaste marché noir sous-tendu par des convic­­tions poli­­tiques, était devenu le chef d’une véri­­table orga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle, un mani­­pu­­la­­teur impi­­toyable qui avait pris la déci­­sion de faire abattre l’un de ses employés pour le punir d’un vol (il s’agis­­sait égale­­ment d’un sacri­­fice néces­­saire à ses desseins poli­­tiques).

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Une rue de Glen Park
Crédits : Airbnb

Si Ross était nerveux d’avoir été décou­­vert quand la sûreté natio­­nale l’in­­ter­­ro­­gea, il n’en laissa rien paraître. Il ne leur dit pas qu’il avait fait l’ac­qui­­si­­tion de cette rocam­­bo­­lesque série de fausses iden­­ti­­tés car il néces­­si­­tait des couver­­tures pour louer des serveurs supplé­­men­­taires, afin de répondre aux besoins de Silk Road, à sa taille expo­­nen­­tielle et aux nombreux défis de sécu­­rité que cela posait. Les pièces d’iden­­ti­­tés étaient des contre­­façons de haute qualité, incluant les motifs holo­­gra­­phiques et autres. Mais elles étaient main­­te­­nant aux mains des agents de la sûreté natio­­nale qui se tenaient sur le pas de la porte. Ross se montra cour­­tois, mais il savait qu’il pouvait refu­­ser de répondre à leurs ques­­tions. Avant que les agents ne repartent, Ross suggéra chari­­ta­­ble­­ment que « théo­­rique­­ment », n’im­­porte qui aurait pu lui envoyer de la drogue ou des faux papiers par l’in­­ter­­mé­­diaire d’un site Inter­­net nommé Silk Road. Une remarque pour le moins étrange que les agents ne manquèrent pas de rele­­ver, mais ils n’étaient pas là pour lui parler de Silk Road, quoi que cela pût être. Ils repar­­tirent donc en empor­­tant les fausses pièces d’iden­­tité avec eux. Ross fut terri­­fié par la visite. Il démé­­na­­gea à nouveau peu de temps après pour une autre colo­­ca­­tion, située dans le quar­­tier de Glen Park, mais cette fois en utili­­sant son vrai nom. L’un de ses nouveaux colo­­ca­­taires, Alex, appré­­cia Ross immé­­dia­­te­­ment pour son charisme et son contact facile. Et, ainsi qu’A­­lex l’ob­­serva, la concen­­tra­­tion dont il faisait preuve était impres­­sion­­nante.

Il n’était pas du genre à perdre du temps à regar­­der des vidéos de chats sur son Samsung 700z. Il ne fumait et ne buvait pas beau­­coup, bien qu’il lui arri­­vât de jouer sur son djembé, un instru­­ment d’Afrique de l’Ouest qui consti­­tuait l’une de ses rares posses­­sions. Il n’in­­vi­­tait jamais d’amis et ne semblait avoir aucun objet person­­nel. Il ne rece­­vait pas non plus de cour­­rier. « Parfois », confia l’un des colo­­ca­­taires à Alex, « je me dis que Ross se cache de quelqu’un. » En dépit de ce senti­­ment, ils n’au­­raient jamais pu devi­­ner que Ross, le nouvel arri­­vant dans leur colo­­ca­­tion au loyer peu élevé qui aimait donner des acco­­lades et déam­­bu­­ler sans chemise, s’as­­seyait dans un des fauteuils récu­­pé­­rés dans une brocante, son Samsung sur les genoux, pour prési­­der à son empire crimi­­nel. ulyces-silkroad2-05 « L’argent est tout-puis­­sant », écri­­vait DPR aux fidèles de Silk Road, « et du pouvoir, il en faudra pour concré­­ti­­ser les chan­­ge­­ments auxquels j’as­­pire. » Il était à ce moment-là multi-million­­naire, mais ces ressources, ainsi qu’il le déclara à ceux qui le suivaient, étaient desti­­nés à la révo­­lu­­tion. La liberté, n’est-ce pas, avait besoin de finan­­ce­­ment. DPR avait fondé Silk Road en tant qu’ins­­tance de l’idéal liber­­taire : un marché sans entraves où tout le monde était libre, tant que cette liberté n’em­­pié­­tait pas sur celle de quelqu’un d’autre. Pour DPR et la commu­­nauté qui s’était déve­­lop­­pée autour de lui, Silk Road était plus que de la contre­­bande ; c’était un mouve­­ment. Au fur et à mesure de la crois­­sance rapide de Silk Road, les procla­­ma­­tions de DPR se faisaient plus épiques. Il écri­­vit : « Chaque tran­­sac­­tion est une victoire » dans la quête de l’af­­fai­­blis­­se­­ment de l’État « voleur et meur­­trier ».

Ce qui avait débuté comme l’af­­fir­­ma­­tion d’une foi dans le libre arbitre sonnait à présent comme un dogme révo­­lu­­tion­­naire. Cela consti­­tuait un plan d’ac­­ti­­vité pour le moins ambi­­tieux. DPR voulait étendre sa licence atti­­sée par la liberté et former un empire, avec ses propres services dédiés : tran­­sac­­tions en bitcoins, crédit coopé­­ra­­tif et système de commu­­ni­­ca­­tion crypté, affi­­liés à Silk Road. Dopé par la rapi­­dité de son succès, DPR parta­­gea l’en­­thou­­siasme enivrant du monde des start-ups légales. Alors qu’il avait songé aupa­­ra­­vant vendre Silk Road pour un milliard de dollars, il confia à un jour­­na­­liste lors d’une de ses rares sessions de chats cryp­­tés que Silk Road valait dans les 10 numé­­ros, peut-être même 11. Mais derrière cette façade, Ross était constam­­ment en période de crise. Il y avait des problèmes tech­­niques, des conflits de mana­­ge­­ment, une plate­­forme qui évoluait rapi­­de­­ment, et la vola­­ti­­lité du bitcoin. Il y avait des arnaques sur le site. Malgré le fait que Silk Road rappor­­tait davan­­tage d’argent, les coûts liés au main­­tien de sa struc­­ture augmen­­taient de paire. Ross, se sentant assiégé de toutes parts, conserva une trace de ses luttes dans un jour­­nal de bord.

03/04/2013 Les fausses annonces prennent de l’am­­pleur. Ai limité espace dédié à l’iden­­ti­­fiant, et verrouillé les comptes en cours.

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Un mail de menaces adressé à Ross
Crédits : Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions

Le chan­­tage était aussi un problème. Des hackers avaient décou­­vert comment lancer des attaques de type « refus de service » (DDoS) sur Silk Road, et DPR était contraint de payer la « protec­­tion » du site, à raison de 50 000 dollars par semaine. En mai 2013, des hackers provoquèrent l’ar­­rêt du service pendant une semaine, et de nombreux utili­­sa­­teurs se deman­­dèrent si ce n’était pas l’œuvre d’un concur­rent. Atlan­­tis, une nouvelle market­­place de biens illi­­cites tour­­nant sur Tor venait de se lancer, accom­­pa­­gné d’une bande-annonce ronde­­ment menée sur YouTube et d’une conver­­sa­­tion grou­­pée en ligne avec des jour­­na­­listes, au cours de laquelle un porte-parole du nom de Heisen­­berg lança dans une pique assas­­sine qu’At­­lan­­tis était à Silk Road ce que « Face­­book est à MySpace ».

02/05/2013 Les attaques conti­­nuent. Pas de reven­­di­­ca­­tion de la part de l’at­­taquant. Site ouvert, mais Tor crashe de temps à autre et doit être redé­­marré.

Le person­­nel de DPR augmen­­tait, bien qu’il fût diffi­­cile de trou­­ver des subor­­don­­nés fiables. Batman73 – un dealer du nom de Peter Nash basé en Austra­­lie – était cocaï­­no­­mane. Inigo tenait le club de lecture du site, et DPR lui en était recon­­nais­­sant, mais il était le genre de type à vivre en partie sur un bateau, à fumer de l’herbe en quan­­tité, et il était aussi orga­­nisé que ce que ce mode de vie lais­­sait suppo­­ser. DPR appré­­ciait Liber­­tas, cepen­­dant, et Smed était un gars fiable four­­nis­­sant un support tech­­nique réac­­tif.

03/05/2013 Aide Smed à repous­­ser les attaques. Site KO en majeure partie. J’en ai marre.

Le poids du mana­­ge­­ment commençait à le peser, et l’hu­­meur en dents de scie de DPR alimenta la théo­­rie selon laquelle ce pseu­­do­­nyme était en fait tenu par plusieurs personnes. DPR contri­­buait déli­­bé­­ré­­ment à ce que les choses aillent dans ce sens. Lors d’une inter­­­view donnée à Forbes, il déclara être en réalité le succes­­seur du fonda­­teur de Silk Road. Cela fonc­­tionna. Sur Silk Road, c’était devenu un jeu d’énigmes que de percer à jour les nombreuses facettes de DPR, et certains utili­­sa­­teurs étaient même persua­­dés de pouvoir détec­­ter quand les diffé­­rents DPR prenaient les rênes du site.

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Ross et sa sœur
Crédits : Famille Ulbricht

« Tu es un type très occupé. En fait, je pense même que tu vas finir par te tuer », disait un message amical envoyé à DPR par un vendeur de Silk Road du nom de Nob. « Prends des vacances. » DPR pensait que Nob était membre de terrain d’un cartel porto-ricain et que son vrai nom était Eladio Guzman, mais il était en réalité l’agent de la DEA Carl Force. Force avait passé plus d’un an à mettre sur pied son iden­­tité secrète sur Silk Road, dans le but de se rappro­­cher de DPR. Ils étaient deve­­nus des confi­­dents, et passaient des nuits entières à discu­­ter, à tel point que DPR faisait confiance à Nob lorsqu’il avait besoin de bras pour certaines tâches. C’est Nob que DPR avait engagé pour faire assas­­si­­ner son employé Curtis Green. Force persuada donc Green de simu­­ler sa propre mort. Il était surpris de voir le moral de DPR proche de s’ef­­fon­­drer, mais là aussi, il avait déjà eu affaire à ce genre de choses aupa­­ra­­vant, pendant ses débuts à la DEA en tant qu’agent infil­­tré. Il avait égale­­ment fait l’ex­­pé­­rience des tenta­­tions liées à une double iden­­tité. Sa vie secrète d’opé­­ra­­teur enclin à faire la fête et à la déme­­sure avait presque détruit sa véri­­table vie. Il avait donc tout arrêté et s’en était remis au Christ. Sa mission dans l’af­­faire Silk Road était sa première infil­­tra­­tion depuis lors, et pas des moindres. Grâce son affec­­ta­­tion virtuelle en tant que Nob, Force avait été à même de mener à bien le supposé « contrat » sur Green, impliquant DPR dans une conspi­­ra­­tion de meurtre tout en renforçant leurs liens du même coup. Nob et DPR étaient deve­­nus compa­­gnons d’armes.

À présent, Nob voulait tirer profit de l’ap­­pa­­rente lutte inté­­rieure de DPR. « Tu as besoin d’un plan de secours », écri­­vit-il. Force espé­­rait que la para­­noïa gran­­dis­­sante de l’in­­té­­ressé lui permet­­trait d’in­­fluer sur ce que DPR pren­­drait pour une échap­­pa­­toire – mais qui le mène­­rait en réalité droit dans les mains de la DEA. DPR se confia sur ses craintes liées aux « FO », les forces de l’ordre, sans se rendre compte qu’il parlait à la DEA. C’était là un manque de clair­­voyance au milieu d’un royaume de suspi­­cion envers les stups et les infor­­ma­­teurs. Mais DPR voulait croire en son ami Nob. Silk Road n’avait-il pas été conçu sur la base du système de confiance de DPR ? Et par ailleurs, il se sentait seul. « Je n’ai personne à qui dire ce que je pense », posta un jour DPR à desti­­na­­tion de la commu­­nauté Silk Road toute entière. « Les règles de sécu­­rité ne me le permettent pas, aussi je vous remer­­cie de m’écou­­ter. »

26/05/2013 Essayé de trans­­fé­­rer le forum vers une confi­­gu­­ra­­tion multi-couches, mais laissé échap­­per des IP, deux fois.

DPR était égale­­ment devenu laxiste quant à sa propre sécu­­rité non-virtuelle. Ce jour­­nal qu’il tenait était une très mauvaise idée, pour commen­­cer. Son arro­­gance gran­­dis­­sante était deve­­nue un point faible. Sa science auto­­di­­dacte de la program­­ma­­tion le rattra­­pait égale­­ment, lais­­sant des trous dans la cape d’in­­vi­­si­­bi­­lité que repré­­sen­­tait Tor. Et malgré cela, il disait à ses admi­­nis­­tra­­teurs réseau que rien ne pouvait remon­­ter jusqu’à eux. Lorsqu’un utili­­sa­­teur de forma­­tion tech­­nique lui envoya un message privé pour l’aver­­tir qu’il devrait s’enqué­­rir de la loca­­li­­sa­­tion physique précise de ses serveurs, DPR ne donna pas suite à ses allé­­ga­­tions. L’in­­for­­ma­­teur l’avait averti du fait que les serveurs pouvaient faci­­le­­ment être copiés. Pas d’inquié­­tude, se disait DPR. Les serveurs sont en sûreté.

Lab1a

Pendant ce temps-là, à New York, Kier­­nan était occupé à recréer tout le système Silk Road dans son labo. Une fois correc­­te­­ment confi­­guré, Tarbell et son équipe pour­­raient accé­­der au-dit système en tant que super users – c’est-à-dire voir Silk Road avec les yeux de DPR – et ainsi décou­­vrir son mode de fonc­­tion­­ne­­ment et de commu­­ni­­ca­­tion, ainsi que sa struc­­ture. Il était exci­­tant, bien sûr, de donner vie à la bête. Ils se deman­­daient ce qu’ils décou­­vri­­raient. Tarbell avait immé­­dia­­te­­ment pu appré­­cier l’es­­prit d’en­­tre­­prise de DPR, les lourds efforts qu’il avait consen­­tis pour gérer et déve­­lop­­per son site, ainsi que la manière qu’il avait de se conduire face à l’ad­­ver­­sité. Tarbell se disait que ce type avait bien gagné sa commis­­sion. ulyces-silkroad2-08C’était impres­­sion­­nant. Surtout parce que Tarbell se rendait bien compte que DPR n’était pas un infor­­ma­­ti­­cien profes­­sion­­nel. Le codage était obscurci par des couches succes­­sives qu’il fallait éplu­­cher une à une, clai­­re­­ment un boulot d’au­­to­­di­­dacte. On y trou­­vait aussi des tonnes de commen­­taires décri­­vant diffé­­rentes expé­­ri­­men­­ta­­tions tech­­niques, souvent effec­­tuées direc­­te­­ment sur le serveur en ligne. Kier­­nan et Yum décou­­vrirent les messages privés, le forum, le compte du tiers de confiance libellé en bitcoins (dont DPR dédui­­sait sa marge tous les same­­dis soirs), ainsi que le serveur prin­­ci­­pal enre­­gis­­trant – toujours en bitcoins – l’in­­té­­gra­­lité des tran­­sac­­tions des vendeurs. Ils passaient un temps fou au labo, rebap­­tisé pour l’oc­­ca­­sion la « War Room ».

Il y régnait tous les jours une ambiance de partiels étudiants. Tout le monde se mettait à bûcher sur Silk Road dès son arri­­vée le matin, déjeu­­nait sur place en s’ap­­pro­­vi­­sion­­nant chez le trai­­teur d’en bas et commençait à genti­­ment péter les plombs au milieu de l’après-midi, par exemple lorsque Tarbell décré­­tait une pause eau gazeuse et se mettait à danser dans le labo, sa bouteille à la main, en inter­­­pré­­tant le très siru­­peux « After­­noon Delight ». Avec le temps, les blagues deve­­naient de plus en plus bizarres, comme cette fois où Yum affi­­cha un panneau dans la War Room indiquant : Lab1a. Au complet ravis­­se­­ment du labo, personne dans ce royaume des nuls en infor­­ma­­tique que consti­­tue le FBI ne sembla remarquer qu’en anglais, ce terme évoquait égale­­ment une zone très privée de l’ana­­to­­mie fémi­­nine. Pendant que Yum et Kier­­nan travaillaient à leurs machines, Tarbell passa au tamis 1 400 pages de sauve­­gardes de chats signées DPR, afin de mieux le comprendre. DPR savait toujours s’adap­­ter à son inter­­­lo­­cu­­teur, parfois pres­­sant et très boulot-boulot, à d’autres moment versa­­tile et narcis­­sique. Au bout du compte, il finit par consi­­dé­­rer que le meurtre n’était qu’une manière comme une autre de gérer son busi­­ness. En compul­­sant la corres­­pon­­dance de DPR, Tarbell fut surpris de trou­­ver la preuve d’une autre commande de meurtre, cette fois-ci en réponse à des maîtres chan­­teurs. Le scéna­­rio était compliqué, mais Tarbell comprit quand même qu’un utili­­sa­­teur dénommé Friend­­lyC­­he­­mist faisait chan­­ter DPR. Un autre utili­­sa­­teur, Redandw­­hite, qui disait appar­­te­­nir aux Hells Angels, avait accepté de tuer le maître chan­­teur puis de remplir d’autres contrats. Contre un joli paquet d’argent, bien sûr.

LE TERRIBLE PIRATE ROBERTS 27/03/2013 23:38 À mes yeux, Friend­­lyC­­he­­mist repré­­sente un danger et je n’au­­rais rien contre son exécu­­tion… Voici les infos dont je dispose : Blake Krokoff Habite dans un appar­­te­­ment près de White Rock Beach Âge : 34 Province : Colom­­bie-Britan­­nique Une femme + 3 enfants

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Les multiples iden­­ti­­tés d’Ul­­bricht
Crédits : Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions

En bon busi­­ness­­man, DPR commença par propo­­ser aux Hells Angels de deve­­nir vendeurs sur Silk Road, suggé­­rant à Redand­w­­hite de « lire le wiki et les forums », après quoi les deux compères échan­­gèrent sur le coût d’un meurtre. D’après ce Hells Angel, les tueurs à gage prennent une commis­­sion supplé­­men­­taire si la cible est votre débi­­trice. Et si vous voulez que cela ressemble à un acci­dent, les prix grimpent encore. Un « contrat propre » est ainsi facturé 300 000 dollars (frais de voyage inclus). Devant ce montant, DPR marqua le coup. Après tout, il ne lui en avait coûté que 80 000 dollars pour se débar­­ras­­ser de Curtis Green. Les deux hommes tran­­si­­gèrent.

LE TERRIBLE PIRATE ROBERTS 31/03/2013 8:59 Sans vouloir faire le lourd, le prix me semble un peu élevé. Il n’y a pas long­­temps, un contrat du même genre ne m’a coûté que 80 000 dollars. Est-ce que les prix que tu mentionnes sont les meilleurs que tu puisses me faire ?

REDANDWHITE 31/03/2013 11:16 Désolé, mais à ce prix, on ne peut rien faire. Le mieux que je puisse t’of­­frir, c’est 150, ce qui est déjà parfai­­te­­ment dérai­­son­­nable.

Au nom de leur « future rela­­tion d’af­­faires », les Hells Angels acce­­ptèrent fina­­le­­ment le marché à 150 000 dollars, ce qui repré­­sen­­tait 1 655 bitcoins de l’époque. « Bonne chance et pas d’im­­pru­­dence », fut le dernier commen­­taire de DPR. Ils convinrent d’un débrie­­fing le jour suivant.

REDANDWHITE 01/04/2013 22:06 On s’est occupé de ton problè­­me… Sois sans d’inquié­­tude, il ne risque plus de faire chan­­ter qui que ce soit. Jamais.

LE TERRIBLE PIRATE ROBERTS 02/04/2013 00:55 Excellent travail.

Tarbell n’avait jamais vu un truc pareil. L’en­­re­­gis­­tre­­ment factuel – avec la date et l’heure – d’une conspi­­ra­­tion crimi­­nelle. Redandw­­hite apprit aussi à DPR que le maître-chan­­teur qu’ils avaient liquidé bossait en binôme avec un type connu sous le pseudo Tony76, à la répu­­ta­­tion d’es­­croc bien établie sur Silk Road. DPR n’hé­­sita pas à l’ajou­­ter à la facture. Et Tony76 avait des colo­­ca­­taires, impliqués eux aussi. Enfin, peut-être. Non, sûre­­ment. Très bien, répon­­dit DPR. Occupe-t-en aussi, et envoie-moi une preuve photo­­gra­­phique quand le boulot sera fait. En atten­­dant, DPR et Redandw­­hite passèrent quelques temps à tester la nouvelle appli­­ca­­tion de chat des Hells Angels et son exten­­sion de cryp­­tage (« stp, envoie-moi des captures d’écran des para­­mètres »), ainsi qu’à discu­­ter prix et plan­­ning prévi­­sion­­nel à propos des exécu­­tions à venir (« pas de prix de gros »).

LE TERRIBLE PIRATE ROBERTS 08/04/2013 18:50 Je vois ton problème, il te faut le port 9150, pas le 9151 … hmm … 500k$ en btc (3 000 @ 166$/btc) ont été envoyés à : 1MwvS1idEevZ5gd428TjL3hB2kHaBH9WTL

Une semaine plus tard :

REDANDWHITE 15/04/2013 10:11 Ton problème a été résolu.

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De nombreuses livrai­­sons inter­­­cep­­tées par les auto­­ri­­tés
Crédits : Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions

Tarbell lisait la corres­­pon­­dance de DPR en partant de la fin et c’était une expé­­rience étrange que de rembo­­bi­­ner ainsi sa vie, de voir un assas­­sin rede­­ve­­nir un idéa­­liste concerné par le bonheur des indi­­vi­­dus. Une sorte d’uto­­pie liber­­ta­­rienne, se dit Tarbell. Même si ça n’était pas vrai­­ment une surprise. Tous les systèmes sont vulné­­rables à la corrup­­tion. C’est d’ailleurs le cas d’In­­ter­­net, pensa Tarbell, qui avait démarré comme un magni­­fique champ d’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tion parfai­­te­­ment libre, jusqu’à ce que certaines personnes se mettent à abuser de cette liberté nouvelle. C’est pourquoi, se dit-il, il lui fallait un shérif. Sur le tableau blanc surplom­­bant Tarbell se trou­­vait une adresse IP asso­­ciée à un nom : Frosty. Ils avaient déni­­ché l’ID dans le serveur islan­­dais. Mais ils n’ap­­prirent ce qu’il signi­­fiait que lorsque Yum et Kier­­nan le compa­­rèrent à d’autres preuves qu’ils avaient rassem­­blées. Il s’avéra en fait que les serveurs de Silk Road tour­­naient avec un système de login permet­­tant à un ordi­­na­­teur en parti­­cu­­lier d’ac­­cé­­der à toutes les machines. Et les clés de cryp­­tage se termi­­naient toutes par fros­­ty@­­frosty. Cela signi­­fiait que tous ces serveurs parta­­geaient un ami en commun, une machine unique avec laquelle ils pouvaient tous commu­­niquer. Tarbell regarda son tableau, décoré d’une topo­­lo­­gie en réseau. L’un de ces nœuds devait forcé­­ment repré­­sen­­ter Frosty, et la personne derrière le clavier était le Terrible Pirate Roberts.

À mesure que le dossier s’ac­­cé­­lé­­rait, Tarbell et son équipe se mirent à faire des heures supplé­­men­­taires et à bosser le week-end, veste tombée et manches rele­­vées. Cela dura tout l’été. En réalité, Tarbell adorait cette sensa­­tion du vendredi à 17 h, lorsque l’air condi­­tionné se tait, que l’arène se vide et qu’on peut enfin commen­­cer à réflé­­chir, après avoir passé sa jour­­née à brailler. Même en été, la régle­­men­­ta­­tion des immeubles fédé­­raux empê­­chait de faire fonc­­tion­­ner la clima­­ti­­sa­­tion le week-end, et ce jusqu’au lundi à 08 h 15. Dès le samedi midi, lorsque l’en­­droit deve­­nait vrai­­ment bouillant, Tarbell travaillait à son bureau en sous-vête­­ments. La seule pièce où l’air condi­­tionné fonc­­tion­­nait en perma­­nence était le labo, avec tous ses équi­­pe­­ments élec­­tro­­niques. Un jour, Tarbell et Yum firent une tenta­­tive déses­­pé­­rée pour conduire l’air frais du labo à leurs bureaux, en se servant de venti­­la­­teurs dispo­­sés tout le long du chemin. La tenta­­tive réus­­sit à peu près et ils se retrou­­vèrent là, au milieu des bureaux du FBI, Tarbell trans­­pi­­rant en caleçon, avec un match de foot améri­­cain en fond sonore et une série de venti­­la­­teurs montrant le chemin vers la salle clima­­ti­­sée, où le faux serveur Silk Road ronron­­nait douce­­ment en conti­­nuant à proté­­ger son prin­­ci­­pal secret. ulyces-silkroad2-11

Rester posi­­tif

Ross et Alex étaient deve­­nus amis dans la nouvelle coloc. Certaines nuits, ils regar­­daient Les Rois du Texas ensemble, ce qui rappe­­lait son enfance à Ross, car c’était une satire dépei­­gnant une famille texane de banlieue comme la sienne. Alex finit par rencon­­trer la famille en ques­­tion un week-end où ils vinrent tous rendre visite à Ross. Ses parents semblaient être des gens sympas qui avaient correc­­te­­ment élevé leur fils. Prenant ses marques dans sa chambre, Ross avait acheté quelques trucs pour rendre sa vie plus confor­­table : une lampe, un canapé en cuir blanc acheté dans un débar­­ras, ainsi qu’un pupitre pour son Samsung. Online, pour­­tant, les choses n’al­­laient pas aussi bien. À travers le pays, Force, l’agent de la DEA, espé­­rait capi­­ta­­li­­ser sur les diffi­­cul­­tés que rencon­­trait DPR. Il lui parla de « Kevin », une source possible de contre-infor­­ma­­tion dans l’enquête Silk Road, qui prenait de l’am­­pleur. Nob lui expliqua que comme tout membre de cartel bien inséré dans sa partie, il avait « un type à l’in­­té­­rieur », un employé du dépar­­te­­ment de la Justice améri­­cain corrompu à qui il grais­­sait la patte. Kevin, bien sûr, n’était autre que Force, et il rece­­lait un tas d’in­­for­­ma­­tions précieuses pour DPR. Force dit à ses supé­­rieurs que ce petit jeu d’in­­for­­ma­­teur donne­­rait à Nob l’air omni­s­cient, et qu’il serait par la même plus digne de confiance. En rappor­­tant les propos de Kevin, Nob trans­­mit à Nob des infor­­ma­­tions et prédi­­sait certaines arres­­ta­­tions d’uti­­li­­sa­­teurs et de vendeurs de Silk Road. Les choses commençaient à sérieu­­se­­ment se gâter, dit Nob. Il insista auprès de DPR sur la néces­­sité pour lui d’avoir un plan d’éva­­sion bien huilé, et lui suggéra plusieurs itiné­­raires.

DPR : Tu peux m’ex­­pliquer pourquoi tu as choisi cette issue ?

NOB : L’Al­­gé­­rie refuse l’ex­­tra­­di­­tion aux USA.

NOB : Et puis tu ne veux pas avoir à prendre un avion hors de ton pays.

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Le docu­­ment retrouvé chez Ross
Crédits : Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions

Ross avait pris quelques dispo­­si­­tions préa­­lables. Il s’était envolé pour la Domi­­nique, un petit para­­dis fiscal dans les Caraïbes, où il déposa une demande pour « citoyen­­neté écono­­mique ». Il essaya égale­­ment de prépa­­rer sa succes­­sion au cas où il devrait prendre la poudre d’es­­cam­­pette. DPR avait créé un forum spécial baptisé Staff Chat pour l’élite de ses admins, incluant Batman73, Inigo et un nouveau appelé Cirrus. DPR leur confia que la pres­­sion montait autour de lui et qu’il avait besoin de respi­­rer pendant un temps. Même au beau milieu du chaos entou­­rant chaque jour davan­­tage Silk Road, DPR commença à prendre des jours de repos, lais­­sant le soin des opéra­­tions quoti­­diennes à ses lieu­­te­­nants. Ross passa un week-end avec son ancienne conquête Julia, une jeune photo­­graphe sensuelle, à l’es­­prit libre, qu’il avait rencon­­tré au cercle de percus­­sions de l’uni­­ver­­sité. Elle était venu d’Aus­­tin, et cela leur rappela le bon vieux temps, bien qu’a­­vec des diffé­­rences. Ross vivait toujours fruga­­le­­ment dans la maison de Glen Park, et portait à toute heure le même sweat rouge délavé – sans oublier son régime paléo –, mais il avait l’air plus heureux. Ils couchèrent beau­­coup ensemble, allèrent danser, et écumèrent la ville, atter­­ris­­sant un jour sur les falaises qui surplombent l’océan Paci­­fique.

Au loin, le pont du Golden Gate s’éle­­vait au-dessus de la brume, filant vers le soleil. Julia lança à Ross un regard mutin et décida que c’était le moment idéal pour faire du topless. Elle laissa déva­­ler sa robe jaune légère le long de ses hanches, et Ross prit des photos. Peu lui impor­­tait qu’un couple de randon­­neurs les surprit dans leur shoo­­ting soft-core. Ross cessa de prendre des photos et ils s’en­­fuirent en courant tous les deux, riant aux éclats, en direc­­tion de la ville. Ross commença à passer plus de temps avec les autres loca­­taires. Un jour, il se rendit dans un parc tout proche avec la fille qui vivait de l’autre côté du couloir, et ils passèrent le temps allon­­gés dans l’herbe, avec ses deux Chihua­­huas aux longs poils. Au milieu des feuillages, Ross remarqua un sac plas­­tique bleu coincé dans l’arbre. Farou­­che­­ment contre les pollueurs de tous poils, Ross grimpa le long du tronc pour le reti­­rer. De retour à la maison, il décou­­vrit qu’il avait frayé avec un sumac véné­­neux et il eut besoin de beau­­coup de cala­­mine pour stop­­per l’érup­­tion cuta­­née galo­­pante. Il s’en recou­­vrit pendant des jours, toujours torse nu, mais à présent sa peau d’un rouge vif, ayant l’air du gyro­­phare d’une ambu­­lance dans son canapé de cuir blanc.

~

Pendant ce temps, les rouages grinçants de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion fédé­­rale conti­­nuaient de tour­­ner, aussi lents qu’im­­pla­­cables. Comme Ross l’avait écrit dans son jour­­nal en 2011, lorsque Silk Road attira  l’at­­ten­­tion du Sénat améri­­cain, il sut qu’il avait réveillé « l’or­­ga­­ni­­sa­­tion la plus puis­­sante de la planète ». Deux ans plus tard, Chris Tarbell se prélas­­sait chez lui sur son lit, avec sa femme Sabrina, qui prépa­­rait la cuisine dans la pièce d’à côté et ses enfants qui mettaient la maison sans dessus-dessous, au point qu’il dût monter le volume de son télé­­phone pour entendre le nom qu’on lui donnait : « Ross Ulbricht. » ulyces-silkroad2-13Tarbell était alors en confé­­rence télé­­pho­­nique avec le procu­­reur géné­­ral chargé du dossier et un agent de la sûreté natio­­nale du nom de Jared Der-Yeghiayan. Der-Yeghiayan était basé aux douanes à l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal O’Hare de Chicago, et il avait mis la main sur un certain nombre de paquets conte­­nant de petites quan­­ti­­tés de drogue dans des colis postaux char­­gés sur des vols long cour­­rier, tous soigneu­­se­­ment enve­­lop­­pés, avec à chaque fois une adresse de retour mention­­nant StudyA­­broad.com. Laquelle, décou­­vrit bien­­tôt Der-Yeghiayan, appar­­te­­nait à un vendeur sur un truc appelé Silk Road. Der-Yeghiayan se fami­­lia­­risa donc avec le site et finit par maîtri­­ser suffi­­sam­­ment Silk Road pour démasquer une admi­­nis­­tra­­trice auxi­­liaire répon­­dant au pseudo de Cirrus, qu’il réus­­sit à persua­­der de le lais­­ser prendre le contrôle de son compte. Tandis que Cirrus était en train de gravir les éche­­lons de la hiérar­­chie interne du site et qu’elle en deve­­nait un membre de plus en plus respecté, Tarbell invita Der-Yeghiayan à New York pour se joindre à CY2. Un autre agent du fisc améri­­cain, Gary Alford, avait rejoint la conver­­sa­­tion ce jour-là.

Un peu plus tôt, il avait eu accès à la War Room de Tarbell – Alford et le procu­­reur géné­­ral travaillaient sur un autre dossier ratta­­ché au bitcoin – et il avait pu jeter un rapide coup d’œil au tableau. Tiens, c’est marrant, se dit Alford. Avec une autre agence, il avait déjà un peu travaillé sur Silk Road. « J’avais une piste à San Fran­­cisco », annonça-t-il à l’équipe. « Je regar­­de­­rai ça. » C’est ce qu’il fit, après quoi il expliqua à tout le monde ce qu’il avait trouvé. Quelques mois aupa­­ra­­vant, Alford s’était dit que quel que soit le type à l’ori­­gine de Silk Road, il avait forcé­­ment dû essayer d’at­­ti­­rer l’at­­ten­­tion sur son produit dans des sites clas­­siques affi­­chant le même genre d’au­­dience que celle qu’il visait. Il avait donc entre­­pris sur Tor une recherche d’URL autour de la date de mise en service de Silk Road, et il déni­­cha une mention de ce dernier sur le forum Shroo­­mery.org, datée du 27 janvier 2011, c’est-à-dire quelques jours à peine après le lance­­ment de la market­­place en ligne. Un utili­­sa­­teur répon­­dant au pseudo d’Al­­toid évoquait « un nouveau service génial qui prétend vous lais­­ser ache­­ter et vendre n’im­­porte quoi en tout anony­­mat ». En soumet­­tant le nom d’uti­­li­­sa­­teur Altoid à une recherche Google, une ques­­tion rela­­tive à la program­­ma­­tion de base de données appa­­rut, postée sur Stack Over­­flow le 16 mars 2013 et deman­­dant : « Comment fait-on pour se connec­­ter à un service caché sur Tor qui utilise du curl en php ? » L’email utilisé était rossul­­bricht@g­­mail.com. Une minute plus tard, cet utili­­sa­­teur avait changé son alias pour Frosty.

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Les preuves accu­­mu­­lées sur Silk Road
Crédits : Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions

Le fisc n’ayant aucune idée de ce dont il était ques­­tion, les choses s’étaient arrê­­tées là. L’info resta clas­­sée sage­­ment, jusqu’à ce qu’un coup de chance inouï mît Alford sur le chemin du labo de Tarbell, au mur duquel figu­­rait une carte dont toutes les routes menaient à Frosty. Der-Yeghiayan entra le nom Ross Ulbricht dans une base de donnée fédé­­rale et trouva un rapport de la sûreté natio­­nale mention­­nant les fausses iden­­ti­­tés de Ross. Une recherche rapide sur sa dernière adresse connue montra qu’il avait vécu à un demi-bloc du Café Luna, le nœud iden­­ti­­fié à San Fran­­cisco sur son graphique (et d’où un admi­­nis­­tra­­teur s’était bran­­ché au VPN de Silk Road). Tarbell était exta­­tique. On tenait enfin la pièce manquante du puzzle, c’était la fin d’une longue traque numé­­rique. Tarbell se dit qu’il était quand même marrant que toutes les preuves se fussent  trou­­vées là, en plein air, consul­­tables dès le départ.

En fin de compte, Google appa­­rais­­sait vrai­­ment comme un outil déter­­mi­­nant dans la lutte que menaient les forces de l’ordre de ce pays. Il était main­­te­­nant évident qu’au tout début, Ross n’avait eu aucune idée du genre de succès que connaî­­trait Silk Road et qu’il s’était montré impru­dent. Or, dans cette ère nouvelle de l’in­­for­­ma­­tion impres­­crip­­tible, il suffit de se montrer impru­dent une fois. Un rapide tour des réseaux sociaux révéla un portrait de Ross ressem­­blant incroya­­ble­­ment à celui du Terrible Pirate Roberts. Son profil LinkedIn était rempli de rhéto­­rique liber­­ta­­rienne. Sur YouTube, il avait du Mises Insti­­tute dans ses vidéo préfé­­rées, soit le Graal poli­­tique de DPR. Sur Google+ (où son profil le décri­­vait comme « intré­­pide et funky, pas trop fatty ») il deman­­dait : « Connais­­sez-vous quelqu’un qui bosse pour UPS, FedEx ou DHL ? » Au labo, Kier­­nan trouva un code sur le serveur Silk Road qui ressem­­blait trait pour trait à celui posté par Ross sur Stack Over­­flow. « On tient notre type ! » annonça Tarbell à son super­­­vi­­seur le jour suivant. Ils expé­­dièrent une demande à l’équipe de surveillance, afin qu’elle envoie deux agents à San Fran­­cisco garder un œil sur Ross. Ils l’es­­pion­­nèrent donc, dans cette maison qu’il parta­­geait avec Alex, travaillant tard sur des trans­­mis­­sions cryp­­tées sans fil.

Parfois, il sortait avec son ordi­­na­­teur portable – ce qui est le cas d’à peu près tout le monde à San Fran­­cisco – et s’ins­­tal­­lait à une table de café pour pouvoir travailler en buvant tranquille­­ment un café. Planquer un mouchard dans le cour­­rier élec­­tro­­nique de Ross allait néces­­si­­ter l’au­­to­­ri­­sa­­tion d’un juge et ils esti­­maient que, dans l’état actuel de leur enquête, elle leur serait proba­­ble­­ment refu­­sée. Ils déci­­dèrent donc d’uti­­li­­ser la surveillance physique et de voir s’ils n’ar­­ri­­ve­­raient pas à relier l’uti­­li­­sa­­tion que faisait Ross d’In­­ter­­net et la présence de DPR sur Silk Road. Les heures de connexion concor­­daient ; DPR et Ross ne faisaient qu’un. Chaque fois que Ross allu­­mait son ordi­­na­­teur, DPR arri­­vait sur Silk Road. Et lorsqu’il étei­­gnait sa machine, DPR se décon­­nec­­tait. La même obser­­va­­tion se répéta plusieurs semaines de suite. Que ce fut à la maison ou dans des cafés, qu’im­­porte l’heure de la jour­­née, Ross et DPR demeu­­raient toujours parfai­­te­­ment synchrones. Lorsque DPR annonçait qu’il prenait une après-midi de repos, les agents pouvaient voir Ross partir au parc avec sa coloc et ses Chihua­­huas, puis flem­­mar­­der sur l’herbe ou s’em­­poi­­son­­ner au sumac en grim­­pant aux arbres pour reti­­rer un sac en plas­­tique bleu des branches.

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DPR cœur
Crédits : Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions

Tarbell mit un plan sur pieds. L’opé­­ra­­tion serait compliquée, il faudrait s’em­­pa­­rer des bitcoins du site avant que quiconque ne puisse réagir, prendre le contrôle de Silk Road et envoyer des agents à l’étran­­ger pour saisir le serveur islan­­dais ainsi qu’une autre machine, située en France. Tarbell crai­­gnait qu’ils n’alertent Ross acci­­den­­tel­­le­­ment. Il se deman­­dait même pourquoi Ross n’avait pas déjà décampé. Der-Yeghiayan, sous le pseudo de Cirrus, faisait désor­­mais partie du cercle des intimes de DPR et savait donc parfai­­te­­ment que ce dernier avait la pres­­sion. Tarbell pensait que Ross était suffi­­sam­­ment malin pour essayer de s’échap­­per tant qu’il en avait encore l’oc­­ca­­sion. Et de fait, Force, sous l’iden­­tité de Nob, encou­­ra­­geait acti­­ve­­ment DPR à la fuite. Force avait été plus ou moins mis à l’écart, mais son dernier coup avait été de convaincre le magnat numé­­rique de le rencon­­trer dans un aéro­­port sous le prétexte de faci­­li­­ter sa fuite –  et de le mettre en état d’ar­­res­­ta­­tion. Pour déclen­­cher l’ins­­tinct d’éva­­sion de DPR, Force n’avait pas manqué de lui expliquer que si jamais il se faisait prendre, la prison ne serait pas un endroit sûr pour lui.

NOB : Tu es comme mon frère. Mais il faut que je te dise que j’ai déjà fait assas­­si­­ner plusieurs types derrière les barreaux. C’est facile et pas cher.

Mais Ross n’avait aucune inten­­tion de démé­­na­­ger. Son orgueil n’avait fait que croître, conforté par sa confiance en Tor et son propre intel­­lect. Il se croyait invin­­cible. Alors même que des sonnettes d’alarme se mettaient à reten­­tir tout autour de lui et que les agents fédé­­raux poin­­taient le bout de leur nez à l’ho­­ri­­zon, Ross confia à un employé poten­­tiel qu’il ne serait jamais pris. « Si on est réaliste », disait-il alors, « la seule façon pour eux de prou­­ver quoi que ce soit serait de vous voir vous connec­­ter et travailler en direct. » Le soir du 28 septembre, l’équipe de surveillance du FBI regarda DPR se décon­­nec­­ter et Ross s’ar­­rê­­ter de travailler, éteindre son ordi­­na­­teur, quit­­ter la maison avec ses colo­­ca­­taires et se diri­­ger vers la plage.

~

On aurait dit une pub pour la vie à San Fran­­cisco, un groupe de gamins assis autour d’un feu sur Ocean Beach, sous un crois­­sant de Lune, écou­­tant leur ami Ross jouer du djembé. C’était le premier week-end de l’été indien, une époque merveilleuse à San Fran­­cisco, quand tout le monde est dehors et qu’on peut s’as­­seoir dans le sable avec vue sur le parc du Golden Gate, en écou­­tant les vagues sombres se briser sur la rive. Alex ouvrit une bouteille de cham­­pagne, et Ross but de la bière mexi­­caine, accom­­pa­­gnant aux percus­­sions un type qui jouait « Wonder­­wall » à la guitare un peu plus loin.

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Ocean Beach
Crédits

Vers minuit, la soirée fut inter­­­rom­­pue par trois poli­­ciers qui leur deman­­dèrent d’éteindre leur feu. Pas de feu de camp après 23 heures, leur dirent-ils. Le groupe pour­­sui­­vit la fête dans leur maison de Glen Park, buvant sur le balcon. Les occu­­pants de la maison voisine étaient eux aussi sur leur balcon, à boire de la sangria, dont ils offrirent un verre à Ross. Il prit Clemen­­tine dans ses bras, l’un des Chihua­­huas de sa colo­­ca­­taire, et l’en­­roula dans son écharpe comme un nouveau-né dans un linge, la cajo­­lant tout en buvant. Ross était complè­­te­­ment bourré – c’est l’unique fois où Alex le vit ivre – et souriait à pleines dents. « Rentrons à l’in­­té­­rieur pour faire un bœuf », proposa Alex. Ce qu’ils firent, Alex s’as­­seyant au piano, accom­­pa­­gné de Ross au djembé, et d’autres amis qui donnaient de la voix. La musique se trouva bien­­tôt dans une impasse mélo­­dique répé­­tée jusqu’à l’hyp­­nose, comme c’est souvent le cas des bœufs tardifs, jusqu’à ce que tout le monde finisse par rega­­gner sa chambre ou son son chez-soi. « Rah », dit Ross, la main sur son djembé. « Je tiens pas la mesure. »

En ligne, sa gérance de Silk Road lais­­sait aussi à dési­­rer. Il prit note de ses soucis dans son jour­­nal. Les forces de l’ordre tentaient d’in­­fil­­trer les forums. Certains gros vendeurs se faisaient arrê­­ter. Il souf­­frait d’une véri­­table hémor­­ra­­gie finan­­cière, à commen­­cer par une saisie du gouver­­ne­­ment de deux millions de dollars en mai sur Mt. Gox, la plus grande plate­­forme d’échange de bitcoins du monde, où certains des comptes-clés de Silk Road étaient tenus. Sans lien avec tout cela, Redandw­­hite avait convaincu Ross de lui donner 500 000 dollars avant de dispa­­raître. Même son ami Nob lui adres­­sait des menaces dégui­­sées à propos du fait qu’il serait facile de l’as­­sas­­si­­ner une fois en taule. Au milieu du chaos, DPR confia à Liber­­tas, l’un de ses admins les plus fiables, qu’il aurait aimé qu’il prenne les rênes de Silk Road en cas d’ur­­gence, mais il ne lui donna jamais l’ac­­cès au serveur. Alors qu’il tentait de garder prise, DPR confia ses inquié­­tudes à Cirrus, qui briefa à la fin du mois de septembre une vaste équipe du FBI de San Fran­­cisco, ainsi que Tarbell et Kier­­nan, sur l’ar­­res­­ta­­tion immi­­nente de Ross Ulbricht.

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Ross à la plage
Crédits : Famille Ulbricht

Si Ross avait conscience que l’étau se resser­­rait, il n’en montrait rien. Dans les jours qui suivirent la fête d’Ocean Beach, il travailla derrière son pupitre et appela Julia à Austin, lui disant qu’il lui rendrait visite en novembre. Elle lui envoya des photos coquines, sur lesquelles elle dansait nue, comme avant-goût de ce qui l’at­­ten­­dait. Ce soir-là, un lundi, Ross écri­­vit dans son jour­­nal : « J’ai pris conscience qu’il fallait que je mange équi­­li­­bré, que je dorme bien, et que je médite afin de pouvoir rester posi­­tif et produc­­tif. »

/Master­­mind

La salle à manger de l’hô­­tel Marriott de l’aé­­ro­­port de San Fran­­cisco était pratique­­ment vide à 18 h ce mardi 1er octobre 2013, quand Tarbell retrouva Kier­­nan et Der-Yeghiayan pour un petit-déjeu­­ner médiocre de plus. Tarbell n’avait pas beau­­coup dormi depuis son arri­­vée à San Fran­­cisco deux jours plus tôt. Toute l’équipe new-yorkaise était à cran, postée là dans l’at­­tente du moment oppor­­tun. Il y avait, comme d’ha­­bi­­tude, un problème avec la bureau­­cra­­tie. Silk Road était l’af­­faire de Tarbell, mais le CY2 et lui-même étaient de simples invi­­tés au service du FBI de San Fran­­cisco, et c’était leur agent spécial chargé de l’enquête qui avait, comme disent les flics, « monté l’opé­­ra­­tion ». Adop­­tant une approche des plus clas­­siques, l’agence locale voulait exécu­­ter une descente théâ­­trale sur la maison de Ross. Tarbell n’ai­­mait pas l’idée. Il crai­­gnait de réité­­rer l’er­­reur de sa première affaire en matière de cyber­­cri­­mi­­na­­lité, quand ils avaient arrêté à Chicago un hack­­ti­­viste répon­­dant au nom de Jeremy Hammond. À l’époque, une unité du SWAT avait envahi l’ap­­par­­te­­ment à grand renfort de grenades assour­­dis­­santes, ce qui avait immé­­dia­­te­­ment alerté Hammond, qui se trou­­vait dans la pièce du fond et avait eu le temps de rabattre l’écran de son ordi­­na­­teur portable, encryp­­tant ainsi à jamais son contenu. Cette opéra­­tion n’exi­­geait pas l’in­­ter­­ven­­tion du SWAT, selon Tarbell. Elle exigeait de la finesse. Pour condam­­ner un cyber­­cri­­mi­­nel, les preuves directes sont indis­­pen­­sables, d’où l’im­­por­­tance de l’or­­di­­na­­teur de Ross. Tarbell voulait saisir Ross en pleine action, « les doigts sur le clavier » comme ils aiment dire dans le métier. Tarbell avait lu dans les discus­­sions de DPR combien son système était sécu­­risé, comment un clic pouvait suffire à tout effa­­cer. Ils n’avaient pas droit à l’er­­reur. L’ef­­fet de surprise devait être total.

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Les disques durs de SK
Crédits : Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions

Pour­­tant, l’as­­saut avait été la stra­­té­­gie rete­­nue. « Merci pour ta contri­­bu­­tion », avait répondu le respon­­sable local du FBI à Tarbell. « Alors, voilà ce qu’on va faire… » Trois unités du SWAT, une pour chaque étage de la maison. Ils frap­­pe­­raient à l’aube, afin de « péné­­trer sans résis­­tance ». Ils ne pouvaient pas en faire la promesse, mais ils tente­­raient d’ar­­rê­­ter Ross pendant qu’il était en ligne. « Ces unités sont les plus rapides qu’on ait », avait expliqué le respon­­sable. « Peu importe », avait répondu Tarbell. « Personne n’est assez rapide. » Le moment de l’in­­ter­­ven­­tion avait déjà été arrêté mais Tarbell insis­­tait pour obte­­nir un délai afin d’at­­tra­­per Ross dans l’un de ses cafés. Ils l’avaient vu travailler en dehors de chez lui une fois aupa­­ra­­vant mais n’avaient alors aucun agent « en posi­­tion ». Tarbell avait eu le droit à un délai, mais ça s’ar­­rê­­tait là. « Tu as épuisé tes chances », lui dit le chef de l’agence de San Fran­­cisco. « Finies les faveurs. » L’as­­saut du SWAT devait avoir lieu à 5 h du matin le jeudi suivant. L’en­­semble des équipes tactiques – des dizaines d’agents – s’étaient rassem­­blées dans un local de la section cyber­­cri­­mi­­na­­lité du FBI, à une heure au sud de San José, pour un dernier brie­­fing.

~

Tarbell n’était pas de la partie à San José. Der-Yeghiayan et lui avaient fait un arrêt par la cour de justice fédé­­rale de San Fran­­cisco pour appor­­ter des modi­­fi­­ca­­tions au mandat de perqui­­si­­tion pour la maison de Ross. Kier­­nan et un autre agent étaient égale­­ment restés à San Fran­­cisco, à proxi­­mité de la maison de Ross à Glen Park. Ils se tenaient en posi­­tion et espé­­raient, priant pour que Ross passât la porte de chez lui avec sa sacoche d’or­­di­­na­­teur sur l’épaule. Tarbell avait décidé de retrou­­ver son équipe au Bello Coffe & Tea, un endroit que Ross fréquen­­tait, tout proche de la biblio­­thèque de Glen Park. Il était une heure de l’après-midi. Assis sur le banc à l’ex­­té­­rieur du café, Der-Yeghiayan se connecta à Silk Road sous le pseudo de Cirrus et vit que DPR était aussi en ligne. La surveillance sur le terrain plaçait encore Ross chez lui. Tarbell redou­­tait qu’au milieu de la verdure de ce coin de San Fran­­cisco, ses collègues et lui-même, tous réunis autour d’un seul ordi­­na­­teur portable, ne fussent trahis par leur allure de flic évidente. Le groupe se dispersa et essaya de faire mine de rien. Der-Yeghiayan alla dans un marché voisin avant de remarquer que son ordi­­na­­teur était presque à plat. Il retourna ensuite à Bello, mais le café était désor­­mais plein et aucune prise n’était dispo­­nible. Tarbell reprit sa place sur le banc, ce qui lui donna l’oc­­ca­­sion de s’inquié­­ter encore un peu plus. ulyces-silkroad2-19En plein milieu de l’At­­lan­­tique, Yum était aux côtés des auto­­ri­­tés islan­­daises et se tenait prêt à péné­­trer dans le centre de données Thor pour « élever ses privi­­lèges » sur les serveurs de Silk Road et ses comptes bitcoins. L’équipe postée en France pren­­drait ensuite le contrôle du serveur de redi­­rec­­tion. Tarbell prêtait à peine atten­­tion à la douceur de l’après-midi, préfé­­rant se concen­­trer sur son Black­­berry et surveiller le défi­­le­­ment continu de messages qui soudaient entre eux les diffé­­rents pans de cette opéra­­tion déli­­cate. À 14 h 45, Der-Yeghiayan vit DPR se décon­­nec­­ter.

Quelques minutes plus tard, les indics contac­­taient Tarbell : sous leurs yeux, Ross sortait de chez lui. Il portait un jean et son sweat-shirt rouge, il se diri­­geait vers l’est. Et il avait pris son ordi­­na­­teur. « Il est en route », lui dirent-ils. Putain de merde, pensa Tarbell. Il arrive. Le CY2 se dispersa à nouveau, cette fois dans une panique enivrée, zigza­­guant à la recherche d’une cachette comme lors d’une partie de cache-cache. Tarbell quitta Der-Yeghiayan, qui tenait encore son ordi­­na­­teur, et descen­­dit la rue en direc­­tion de la maison de Ross. Il sentait les effets de l’adré­­na­­line. Il ne se rendit pas compte que Ross avait atteint leur posi­­tion. Il reli­­sait la descrip­­tion de Ross faite par l’équipe de surveillance quand, en rele­­vant la tête, il l’aperçut se diri­­ger droit vers lui. La scène se déroula comme au ralenti : il se retrou­­vait nez à nez avec l’homme qu’il avait traqué pendant des mois, le voyait émer­­ger de l’obs­­cu­­rité numé­­rique et prendre la forme d’une personne bien réelle remon­­tant Diamond Street. Tarbell redou­­tait d’être démasqué. Il essaya autant que possible de jouer les M. Inco­­gnito, mais bon sang ce qu’il avait l’air d’un flic… Ross croisa Tarbell sans lui prêter atten­­tion et conti­­nua vers le café.

~

Depuis l’autre côté de la rue, Der-Yeghiayan vit Ross filer à l’in­­té­­rieur du café Bello. La situa­­tion semblait promet­­teuse ; ils avaient espéré qu’il s’ins­­talle quelque part et qu’il se connecte à Silk Road, leur permet­­tant de l’ar­­rê­­ter la main dans le sac. Mais Ross ressor­­tit presque aussi­­tôt. À cause du manque de prises dispo­­nibles, pensa Der-Yeghiayan en regar­­dant lui-même son ordi­­na­­teur qui n’avait alors plus que 22 % de batte­­rie. Un chiffre effrayant, puisqu’il devait lui aussi être en ligne pour confir­­mer la présence de DPR. Ross entra dans la biblio­­thèque voisine.

1 oct. 2013, 14:53 De : Chris Tarbell Objet : Re : Ross Ulbricht

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La biblio­­thèque de Glen Park
Crédits : Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions

Tarbell alerta l’équipe par e-mail. Ce message fut envoyé en copie à tout le groupe d’in­­ter­­ven­­tion qui, en plein brie­­fing pour prépa­­rer leur raid, appre­­nait donc que l’es­­couade de visi­­teurs s’était aven­­tu­­rée en dehors des clous et était en train de coin­­cer leur homme dans la biblio­­thèque de Glen Park. « On le tient », dit Tarbell à son respon­­sable quand celui-ci appela de New York. « Je te rappelle dans dix minutes. » Depuis l’or­­di­­na­­teur agoni­­sant de Der-Yeghiayan, ils virent Ross se connec­­ter en tant que DPR, navi­­guer dans l’es­­pace de vente, puis sur le forum, puis sur le chat d’ad­­mins privi­­lé­­giés où Cirrus se tenait prêt à lui dire bonjour. Tarbell était certain que dans le sud, le chef avait mobi­­lisé ses troupes. Cinquante agents fédé­­raux en cuirasse remon­­taient l’au­­to­­route 101 à tout allure. La cava­­le­­rie était en route mais Tarbell voulait attra­­per Ross avant que ne reten­­tissent les sirènes. Kier­­nan et un deuxième agent étaient déjà à l’in­­té­­rieur de la biblio­­thèque quand Ross s’y engouf­­fra. Il passa juste à côté d’eux, ne se doutant de rien, et conti­­nua le long des pério­­diques, puis du guichet d’ac­­cueil, puis par-delà les romans à l’eau de rose, avant de s’as­­seoir à une table ronde non loin du rayon science-fiction, au deuxième étage. Le deuxième agent monta pour évaluer les contraintes tactiques de l’es­­pace, qui s’an­­nonçaient nombreuses : Ross était assis dans un angle, face à une fenêtre et le dos tourné vers le mur. La stra­­té­­gie d’ap­­proche n’était pas évidente. Kier­­nan était chargé de récu­­pé­­rer l’or­­di­­na­­teur de Ross et la tâche n’était pas simple. « Récu­­père l’ordi. Tu es là pour ça. Récu­­père l’ordi. Et garde-le en vie. »

~

Tarbell et Der-Yeghiayan rejoi­­gnirent le théâtre des opéra­­tions, se postant dans les esca­­liers au niveau d’un palier. Der-Yeghiayan commençait à paniquer face au déclin rapide de sa batte­­rie, mais il gardait le contact avec DPR pour s’as­­su­­rer qu’il restait connecté à la console d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. Tarbell jeta un œil au-dessus de la dernière marche mais ne vit pas grand chose. Quelque part entre les étagères se trou­­vait le deuxième agent, mais Tarbell ne connais­­sait pas exac­­te­­ment son empla­­ce­­ment. Ils commu­­niquaient tous par voie élec­­tro­­nique, essayant de se coor­­don­­ner, car pris de court par les événe­­ments. Les minutes défi­­laient. Der-Yeghiayan et DPR chat­­taient toujours. Sa batte­­rie se vidait davan­­tage. Tarbell reçut des nouvelles des agents de surveillance en civil : ils se trou­­vaient aussi dans la biblio­­thèque. Tarbell ne savait pas où exac­­te­­ment, puisqu’il ne savait pas de quoi ils avaient l’air. (C’est dire le niveau de discré­­tion des agents en civil.)

À quelques kilo­­mètres de là, l’énorme esca­­dron du SWAT appro­­chait de San Fran­­cisco. Tous les respon­­sables locaux étaient à l’in­­té­­rieur de cette armada, donc, tech­­nique­­ment parlant, la charge de l’opé­­ra­­tion reve­­nait à Tarbell. Il respira un grand coup et envoya le message suivant : « Lais­­sez-le s’en­­fuir si il faut, mais gardez l’ordi ouvert. » Le moment était arrivé. Tarbell n’était pas au courant mais sur place, les agents en civil avaient conçu une nouvelle stra­­té­­gie d’ar­­res­­ta­­tion. Il n’avait aucune idée de ce qui allait se passer quand il prit son inspi­­ra­­tion et dit à tout le monde d’y aller. Ce qui se déroula ensuite était un chef-d’œuvre d’im­­pro­­vi­­sa­­tion. À 15 h 14, DPR était tout à son clavier, en commu­­ni­­ca­­tion avec Cirrus. C’est alors qu’une femme et un homme d’âge mûr se diri­­gèrent vers Ross, sans se pres­­ser, d’un pas traî­­nant un peu clochard qui n’a rien d’in­­ha­­bi­­tuel pour une biblio­­thèque de San Fran­­cisco. « Va te faire foutre ! » hurla la femme alors qu’ils se trou­­vaient juste derrière la chaise de Ross. Jouant les couples déran­­gés, l’homme agrippa la femme par le col en la menaçant du poing.

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L’or­­di­­na­­teur saisi par le FBI
Crédits : Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions

Ross se retourna l’es­­pace d’un instant, assez pour qu’une main traverse la table et se saisisse de son Samsung. La jeune femme menue d’ori­­gine asia­­tique et à l’air inno­cent assise en face de Ross depuis le début était, à la surprise géné­­rale, un agent du FBI. Ross plon­­gea pour rattra­­per sa machine mais la manqua d’un cheveu, alors que, tel un quater­­back, la jeune femme s’était déjà retour­­née pour faire une passe éclair à Kier­­nan qui, suivant les instruc­­tions, était sorti de nulle part pour s’em­­pa­­rer de l’or­­di­­na­­teur. Le tout se déroula en moins de dix secondes. Obser­­vant la scène de loin, Tarbell était étonné de l’élé­­gance choré­­gra­­phique de la chose. On aurait dit le pendant poli­­cier d’un quar­­tette de jazz de haute volée. Ross se faisait passer les menottes quand Kier­­nan, ne perdant pas une seconde, s’as­­sit devant le PC de celui-ci. Il était ouvert. Kier­­nan y voyait tout. L’iden­­tité de la machine était Frosty. Ross était connecté sur Silk Road en tant qu’ad­­mi­­nis­­tra­­teur sous un compte baptisé /Master­­mind. Kier­­nan pouvait aussi voir que Ross télé­­char­­geait des séries via torrent. Ironie du sort : il était en train de télé­­char­­ger un extrait du Colbert Report du soir précé­dent, avec une inter­­­view de Vince Gilli­­gan, créa­­teur de la série Brea­­king Bad. L’ul­­time épisode de la série venait d’être diffusé et Gilli­­gan discu­­tait du thème central de la série : la capa­­cité des gens ordi­­naires à commettre des atro­­ci­­tés. En à peine deux ans, Walter White, ce prof de science au bon fond, s’était trans­­formé en menteur, en meur­­trier et en magnat de la drogue. Si Ross n’avait pas été arrêté, il aurait vu Gilli­­gan expliquer que, oui, évidem­­ment, Walter était condamné dès le début. Et que tout le monde le savait, sauf lui.

~

Tarbell était face à Ross pour la première fois. Il le fouilla, puis le fit entrer dans la camion­­nette de surveillance, où il lui lut ses droits. Ross ne lais­­sait rien paraître hormis un léger trem­­ble­­ment de la lèvre et demanda à voir les chefs d’ac­­cu­­sa­­tion. Tarbell lui présenta le mandat au nom de Ross Ulbricht, alias le Terrible Pirate Roberts, alias DPR. Le reste de la force d’in­­ter­­ven­­tion commençait à arri­­ver, mélange de Subur­­ban noirs et de véhi­­cules du SWAT tous gyro­­phares allu­­més. En un instant, l’en­­droit grouillait d’uni­­formes. Le coup de filet impro­­visé de Tarbell était certes un succès total, mais un flic reste un flic et la divi­­sion locale du FBI fulmi­­nait contre son entorse au proto­­cole. Son équipe et lui, qui passaient pour des geeks chez eux à New York, tiraient une étrange satis­­fac­­tion de se voir trai­­ter de « putain de cowboys » par une foule de types cuiras­­sés et bardés d’armes. Tarbell le prit comme un compli­­ment. Puis il trans­­féra Ross dans une voiture du FBI en partance pour la prison locale. Tarbell appela Yum en Islande pour mettre en route l’autre phase de l’opé­­ra­­tion. Yum coupa les commu­­ni­­ca­­tions entre la machine du centre de données Thor et toutes les autres ailleurs dans le monde, puis opéra un simple « trans­­fert de posses­­sion » des bitcoins en redi­­ri­­geant les clés numé­­riques – c’est ainsi que s’ad­­mi­­nistre cette monnaie – de Silk Road vers un compte du FBI. Et voilà : Toutes votre/vos pièce sont nous appar­­tiennent. En France, un piège numé­­rique fut mis au jour : la redi­­rec­­tion du site-même de Silk Road néces­­si­­tait un périlleux trai­­te­­ment des données qui risquait de fermer l’unité ; si le serveur redé­­mar­­rait, il était programmé pour effa­­cer sa clé de chif­­fre­­ment, ce qui reve­­nait pour lui à s’auto-détruire. Mais une fois décou­­vert, le piège put être esquivé et la machine vécut. Dès lors, la page d’ac­­cueil de Silk Road affi­­cha : THIS HIDDEN SITE HAS BEEN SEIZED BY THE FEDERAL BUREAU OF INVESTIGATION (« Ce site caché a été saisi par le FBI »). Quelques minutes plus tard, Reddit explosa. « C’est une blague ? » demanda un utili­­sa­­teur au milieu d’une série de WTF. ulyces-silkroad2-22 L’ar­­res­­ta­­tion repré­­sen­­tait une telle perfor­­mance que le dépar­­te­­ment de la Justice voulait en faire la promo­­tion. Ils avaient prévu une confé­­rence de presse à Washing­­ton, avec le ministre de la Justice Eric Holder en personne, afin de clai­­re­­ment signa­­ler que le gouver­­ne­­ment était capable de s’at­­taquer à la cyber­­cri­­mi­­na­­lité. Mais Ross fut par coïn­­ci­­dence arrêté lors du premier jour de la spec­­ta­­cu­­laire suspen­­sion des acti­­vi­­tés gouver­­ne­­men­­tales, quand l’un de de ses héros, Rand Paul, avait, avec l’aide d’autres séna­­teurs, retenu le budget fédé­­ral en otage pour protes­­ter contre l’aug­­men­­ta­­tion du défi­­cit, forçant ainsi Washing­­ton à bais­­ser le rideau. Alors pas de Holder, pas de confé­­rence de presse, et même pas de gouver­­ne­­ment pour célé­­brer la victoire sur l’ad­­ver­­saire liber­­ta­­rien sans foi ni loi. L’unique commu­­ni­­ca­­tion consista en la publi­­ca­­tion de la plainte origi­­nale de 39 pages signée par Tarbell, qui conso­­li­­dait sa nouvelle image de Van Helsing du numé­­rique qui avait triom­­phé de DPR. Dans la voiture, Tarbell et Ross étaient main­­te­­nant seuls sur la banquette arrière. Tarbell avait lu telle­­ment de choses à son sujet que c’était comme de retrou­­ver un vieil ami. Tarbell parlait de la vie de Ross d’une telle manière qu’il était évident qu’il en savait beau­­coup à son sujet. Ross était bavard mais évasif. Il semblait détendu, comme s’il était soulagé. Non pas de se faire attra­­per mais simple­­ment d’être en compa­­gnie de quelqu’un qui connais­­sait son secret. Face à Tarbell, il pouvait à la fois être Ross et DPR. Il ne confessa rien à Tarbell mais, à la suite d’une pause natu­­relle dans la conver­­sa­­tion, il dit : « Je suppose que 20 millions de dollars ne peuvent pas me sortir de là, si ? » Pour Ross, cet échange était peut-être le moment le plus authen­­tique des deux dernières années de sa vie. « Non », répon­­dit Tarbell. Il ne résis­­tait pas à l’en­­vie de le provoquer un peu. « Et puis, qu’est-ce qu’on ferait de ce gars ? » Il dési­­gnait le chauf­­feur, un autre agent du FBI. « On devrait aussi s’oc­­cu­­per de lui, non ? Combien tu as ? » Ross regar­­dait droit devant lui alors que la voiture slalo­­mait sur la route de la prison.

~

Dans une camion­­nette qui faisait aussi office de labo­­ra­­toire mobile, Kier­­nan étudiait l’or­­di­­na­­teur de Ross à la recherche de preuves. Il trouva rapi­­de­­ment une montagne de preuves : la liste de tous les serveurs de Silk Road et les noms qu’a­­vait utili­­sés Ross pour les acqué­­rir, 144 000 bitcoins (large­­ment assez pour couvrir sa tenta­­tive de corrup­­tion à 20 millions), une feuille de calcul détaillant la comp­­ta­­bi­­lité de Silk Road (dont une entrée « Maté­­riel » pour l’achat de ce même ordi­­na­­teur), et les jour­­naux tenus par Ross, qui détaillaient ses espoirs, ses peurs et ses manies tout au long de cette vaste entre­­prise crimi­­nelle.

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Le passe­­port origi­­nal retrouvé chez Ross
Crédits : Home­­land Secu­­rity Inves­­ti­­ga­­tions

Kier­­nan a aussi trouvé un fichier baptisé emer­­gency.txt conte­­nant un plan d’éva­­sion qu’il n’avait pas pu mettre à exécu­­tion :

Détruire disque dur ordi­­na­­teur et le cacher/jeter Cacher clé USB Aller à l’ar­­rière du train Trou­­ver loge­­ment sur craig­s­list payable en liquide Créer nouvelle iden­­tité (nom, histoire perso)

Chez Ross, les agents trou­­vèrent une clé USB conte­­nant quelques codes de program­­ma­­tion de Silk Road mais, à part cela, pas grand chose. Quand Alex et ses autres colo­­ca­­taires rentrèrent, ils trou­­vèrent le mandat de perqui­­si­­tion sur la table basse. Alex rendit visite à Ross en prison. Il s’at­­ten­­dait à ce qu’il fût secoué mais il était inchangé. Il devait être trans­­féré peu de temps après à New York pour répondre à sept chefs d’in­­cul­­pa­­tion. Alex avait du mal à croire que le nouveau coloc, son pote, put être la personne décrite dans le mandat. Il lui parais­­sait impro­­bable que Ross pût être coupable ne serait-ce que d’avoir fait trébu­­cher quelqu’un, et encore moins d’avoir comman­­dité un assas­­si­­nat. Il n’y avait pas plus relax comme mec.

L’ombre indé­­chif­­frable

Ross était assi­­gné à compa­­raître devant la cour fédé­­rale de New York quelques mois plus tard, et il était appa­­rem­­ment toujours aussi relax. Il plaida non coupable. Tout comme Alex, les amis et la famille de Ross n’ar­­ri­­vaient pas à croire les accu­­sa­­tions. D’abord sous le choc, ils se sentirent ensuite révol­­tés. Un refrain fami­­lier commençait à se faire entendre : Ross était vrai­­ment un type sympa. Il devait y avoir une erreur. Même son de cloche de la part de l’avo­­cat de Ross, Joshua Dratel, une star du barreau chevron­­née qui choi­­sit les affaires coriaces. Sa demande de mise en liberté sous caution était une compi­­la­­tion émou­­vante de louanges : « un garçon exem­­plaire », « connu de tous comme quelqu’un qui remplit ses devoirs », « ne crai­­gnait pas de donner de sa personne pour rendre le monde meilleur ». Mais le juge, arguant du risque d’une fuite, s’op­­posa à toute liberté provi­­soire.

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Ross et ses parents
Crédits : Famille Ulbricht

Sur Inter­­net, l’af­­faire était sujette à toutes les contro­­verses. Les commu­­nau­­tés liber­­ta­­riennes et cypher­­punks avaient bien entendu le senti­­ment que leur cham­­pion était persé­­cuté. Ils pensaient que les charges avaient été gonflées, en repré­­sailles de l’af­­front que Ross avait eu l’au­­dace de faire à l’État. De nombreuses discus­­sions sur Reddit débor­­daient de paroles outrées et d’ana­­lyses méti­­cu­­leuses de ce que la commu­­nauté quali­­fiait d’exa­­gé­­ra­­tion, d’af­­faire basée sur des preuves douteuses, de coup monté par le gouver­­ne­­ment. Un site de soutien appa­­rut : Free­­ross.org. La défense prépa­­rée par Ross et son avocat se résu­­mait à peu de choses près à : « Moi ? j’ai rien fait. » Ils déci­­dèrent de jouer sur les fossés d’in­­cer­­ti­­tudes créés par le flou entou­­rant les iden­­ti­­tés sur Inter­­net. Le Terrible Pirate Roberts n’était rien d’autre que des pixels, expliquaient-ils. Tout le monde savait qu’il y avait plusieurs DPR, faisant appel aux mythes qui entou­­raient Silk Road et à l’as­­pect symbo­­lique des alias. L’idée était effi­­cace.

Dans les mois précé­­dant le procès, la défense accou­­cha d’une nuée de spécu­­la­­tions sur la ques­­tion-même de l’iden­­tité, insi­­nuant que Silk Road était un mystère inex­­tri­­cable. Après tout, qui n’aime pas un bon polar ? L’af­­faire avait pris la forme d’une énigme parti­­ci­­pa­­tive dont les chiffres et les codes renfer­­maient autant d’in­­ter­­ro­­ga­­tions poten­­tielles. Puis le procès débuta. Et les théo­­ries conspi­­ra­­tion­­nistes ne purent pas riva­­li­­ser avec l’ava­­lanche de preuves acca­­blantes. La famille de Ross, les spec­­ta­­teurs venus en soutien et la presse remplis­­saient la salle d’au­­dience de la cour de justice de Manhat­­tan pour ce qui était le plus grand procès en matière de cyber­­cri­­mi­­na­­lité depuis des années. Mais, avec leurs centaines de pièces à convic­­tion, les procu­­reurs du parquet améri­­cain présen­­tèrent un réqui­­si­­toire détaillé et effi­­cace. Ils montrèrent les jour­­naux tenus par Ross. Der-Yeghiayan expliqua comment ils avaient attrapé Ross alors qu’il était connecté en tant /Master­­mind. Ils lurent à voix haute des passages des discus­­sions de DPR, enre­­gis­­trées sur l’or­­di­­na­­teur de Ross, ce qui donna lieu à un spec­­tacle étrange, où les avocats du gouver­­ne­­ment en costume gris réci­­taient à la cour certains extraits choi­­sis tels que : « Poulpe m’a envoyé le lien de dépan­­nage, fais-moi signe quand tu m’au­­ras auto­­risé l’ac­­cès. » À l’ex­­té­­rieur, un regrou­­pe­­ment de mani­­fes­­tants bran­­dis­­sait des pancartes sur lesquelles on pouvait notam­­ment lire « LIBÉREZ ROSS ».

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Lyn Ulbricht et son fils
Crédits : Famille Ulbricht

Ross, qui a décliné ma demande d’en­­tre­­tien, ne fut accusé d’au­­cun meurtre. L’af­­faire concer­­nant Green, qui avait son origine à Balti­­more, rele­­vait d’une incul­­pa­­tion diffé­­rente. (La procé­­dure est toujours en cours.) Le parquet new-yorkais aban­­donna les cinq autres meurtres après que l’enquête révéla que toute l’his­­toire n’était proba­­ble­­ment que l’œuvre d’un usur­­pa­­teur d’iden­­tité décidé à faire chan­­ter Ross et a lui extorquer beau­­coup d’argent. Pour toutes les affaires, expliqua le minis­­tère public, Ross pensait comman­­di­­ter des exécu­­tions, qui ensuite étaient même confir­­mées par de fausses preuves photo­­gra­­phiques. Pour augmen­­ter l’ef­­fet drama­­tique, les procu­­reurs lurent à voix haute des extraits de ses conver­­sa­­tions, où l’on aurait cru entendre un parrain impi­­toyable de la mafia. Le procès fut rapide, 13 jours d’au­­dience, plus court que prévu. Les obser­­va­­teurs s’éton­­nèrent de la quan­­tité et de la préci­­sion des preuves ; une rareté.

À la fin, l’avo­­cat de Ross, Dratel, plaida l’er­­reur d’iden­­tité. (Comme c’est souvent le cas dans les affaires crimi­­nelles, Ross ne témoi­­gna pas en personne.) Ou plutôt l’er­­reur partielle d’iden­­tité. Dratel créa un agita­­tion certaine en admet­­tant dans son discours inau­­gu­­ral que Ross avait bel et bien lancé Silk Road, mais qu’il l’avait ensuite rapi­­de­­ment revendu à un mysté­­rieux ache­­teur anonyme. L’avo­­cat plaida aussi que ce person­­nage rusé avait plus tard leurré Ross pour qu’il réin­­tègre Silk Road et porte le chapeau alors que le piège du FBI se refer­­mait. Pour justi­­fier les sommes colos­­sales de bitcoins, Dratel expliqua que Ross était simple­­ment doué pour le trading des devises. Puis Yum prit la parole à la barre pour démon­­trer avec préci­­sion comment toutes les commis­­sions en bitcoins perçues par Ross prove­­naient de Silk Road, à l’époque où le Terrible Pirate Roberts était à la barre. La famille de Ross fut surprise d’en­­tendre l’aveu selon lequel il était le créa­­teur de Silk Road. Les jour­­na­­listes purent le déce­­ler sur le visage de sa mère. Lyn Ulbricht était une figure sympa­­thique, une mère aimante à la tête d’un mouve­­ment de soutien pour défendre son fils. Intel­­li­­gente, elle savait parler et se faire entendre, et avait donc endossé le rôle de porte-parole de la cause. Du début à la fin du procès, elle main­­te­­nait que le jury allait acquit­­ter Ross. C’était plus que l’amour d’une mère pour son fils. Lyn, comme beau­­coup d’autres soutiens, croyait Ross, tout simple­­ment. Ce qui était compré­­hen­­sible, dans une certaine mesure, étant donné l’iden­­tité chan­­geante de son fils. Le parquet disait que son adorable fils était devenu quelqu’un d’autre. Lyn disait que ce quelqu’un d’autre, si elle ou il exis­­tait vrai­­ment, avait projeté son iden­­tité sur son fils. Ross ne disait rien et, en jouant le pantin consen­­tant, lais­­sait chacun proje­­ter sur lui l’une ou l’autre iden­­tité : pour Alex, Ross était le nouveau coloc sympa ; pour Julia, un amant passionné et une source d’ins­­pi­­ra­­tion ; pour sa famille, l’éter­­nel capi­­taine des scouts ; pour Force, un ami inat­­tendu au cœur de la nuit ; pour Tarbell, un gamin intel­­li­gent battu par sa propre arro­­gance. Pour le bureau du procu­­reur du district sud de New-York, Ross n’était que le Terrible Pirate Roberts, un crimi­­nel et un conspi­­ra­­teur.

~

Selon le plus scéna­­rio le plus plau­­sible, Ross était tout cela. Le garçon ouvert en quête d’idéal qui décroche conscien­­cieu­­se­­ment un détri­­tus collé à un arbre, c’est lui. Tout comme le vision­­naire enfié­­vré qui crée un empire virtuel peu importe le coût à payer. Ces véri­­tés ne sont pas mutuel­­le­­ment exclu­­sives. Ross et DPR peuvent coexis­­ter (et ont coexisté).

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Ross à l’uni­­ver­­sité
Crédits : Famille Ulbricht

Au beau milieu des descrip­­tions détaillées des meurtres, il est possible de perdre de vue le jeune idéa­­liste qui, un code après l’autre, a inscrit son nom dans l’His­­toire. Il voyait juste concer­­nant la guerre contre les drogues : c’est un échec. Et Silk Road était une réponse parfai­­te­­ment natu­­relle. Il y avait quelque chose de véri­­ta­­ble­­ment sédui­­sant dans sa vision origi­­nelle d’une société utili­­ta­­riste unie par ses échanges écono­­miques. Il est possible encore aujourd’­­hui de trou­­ver sympa­­thique cette version de Ross, celle qui croyait au libre choix et au bonheur. « Notre règle de base est de trai­­ter les autres comme on souhaite être traité », écri­­vait Ross sur Silk Road en tant que DPR. Mais il n’a pas fallu long­­temps pour que son programme utopique entraîne un programme de violence. C’est une histoire vieille comme le monde, celle de la gran­­deur et de la déca­­dence de la révo­­lu­­tion. Après avoir détruit les murs du pouvoir établi, le nouveau régime s’aperçoit rapi­­de­­ment que les ruines feraient de superbes potences. Tarbell avait vu juste en esti­­mant que tous les systèmes se valaient.

Au commen­­ce­­ment de Silk Road, l’œuvre de Ross n’était qu’un système. Puis est arrivé le moment où elle est deve­­nue son système : et c’est alors que le système était condamné. Silk Road est la para­­bole poli­­tique parfaite pour illus­­trer la vague montante de liber­­ta­­ria­­nisme à Washing­­ton et la suffi­­sance de la Sili­­con Valley d’aujourd’­­hui, où les révo­­lu­­tion­­naires auto­­pro­­cla­­més de tous bords estiment que leur pouvoir leur donne le droit de trans­­gres­­ser les fron­­tières humaines tradi­­tion­­nelles, y compris leur propre morta­­lité. D’une certaine manière, Silk Road est le reflet sombre de The Social Network, le récit d’un succès tech­­no­­lo­­gique insensé et de sa conclu­­sion forcé­­ment extrême. Force observa le procès depuis Balti­­more. Même s’il avait perdu la plus grosse affaire de sa carrière, il recon­­nais­­sait que le FBI avait « gagné à la loyale » et il avait déjà quitté la DEA quand que le procès commença. Il avait aussi beau­­coup de sympa­­thie pour le type avec lequel il avait passé tant d’heures à chat­­ter en pleine nuit. Ayant lui-même échappé aux tenta­­tions offertes par les opéra­­tions secrètes, Force pensait que tout le monde était un pécheur. Et il s’iden­­ti­­fiait à Ross. « Nous sommes pareils », m’a-t-il confié. « La situa­­tion aurait très bien pu être inverse. » Personne n’est ni pure­­ment bon, ni pure­­ment mauvais. On occupe tous un espace accolé à l’un ou l’autre côté de la fron­­tière. Et il arrive que, sans s’en rendre compte, on passe de l’autre côté. Les paroles de Force étaient d’une justesse dont personne ne s’était douté.

Coup de théâtre invrai­­sem­­blable, Force, ainsi qu’un agent des services secrets membre de son équipe, fut inculpé et arrêté en mars de l’an­­née dernière pour avoir dirigé un ensemble complexe d’es­­croque­­ries et de vols sur Silk Road. Selon le chef d’in­­cul­­pa­­tion de 95 pages, ils auraient volé des bitcoins sur Silk Road et lors d’autres tran­­sac­­tions (c’est la version numé­­rique des flics qui gardent la valise de billets après avoir déman­­telé un trafic d’hé­­roïne sur les docks), auraient empo­­ché 50 000 dollars de DPR contre des rensei­­gne­­ments donnés par « Kevin » et auraient blan­­chi au moins un demi-million de dollars (une partie ayant atterri au Panama). Force aurait aussi présenté une fausse cita­­tion à compa­­raître à un site d’échange de devises quand ils mirent en doute ses tran­­sac­­tions et gelé son compte. C’est en réalité au moment où toute cette affaire fut portée à l’at­­ten­­tion du dépar­­te­­ment de la Justice que Force quitta la DEA. « Rétros­­pec­­ti­­ve­­ment », m’a expliqué Tarbell en appre­­nant la nouvelle, « c’est comme si on décou­­vrait à la fin de Brea­­king Bad que Hank a les mains sales depuis le début. » ulyces-silkroad2-27 Rétros­­pec­­ti­­ve­­ment, une grande partie de l’his­­toire de Force prend un nouveau sens. Avec une certaine ironie, il avait prévenu DPR des dangers d’une double iden­­tité mais, si les accu­­sa­­tions sont vraies, il semble alors qu’il y ait lui-même succombé. En plus d’opé­­rer sur Inter­­net sous le nom de Nob, Force se serait aussi créé plusieurs autres iden­­ti­­tés pour faire chan­­ter DPR et lui extorquer au moins 100 000 dollars en échange de rensei­­gne­­ments sur l’enquête. Tout comme Ross, Force devait croire en la confi­­den­­tia­­lité de Tor. Lors du coup monté avec Curtis Green, Force lui aurait dit qu’il pensait que les serveurs de Silk Road ne seraient jamais décou­­verts. Mais ils le furent et, après avoir prouvé les méfaits de Ross, ils révé­­lèrent aussi que Force et l’agent des services secrets étaient les auteurs du vol de bitcoins d’un montant de 350 000 dollars sur Silk Road, le vol-même qui poussa Ross à faire assas­­si­­ner Curtis Green. Rien de tout cela ne fit surface au cours du procès de Ross, car l’af­­faire concer­­nant Force entrait en conflit avec l’enquête du FBI et rele­­vait d’une autre incul­­pa­­tion. Mais si telle est la vérité, alors la chute de Force reflète l’iti­­né­­raire de DPR. C’est pendant le coup monté avec Green que Force a fait un premier pas en direc­­tion de la corrup­­tion et que DPR est devenu un véri­­table crimi­­nel en comman­­di­­tant un meurtre. Leurs revi­­re­­ments moraux simul­­ta­­nés, et si étroi­­te­­ment mêlés, rendent visible un thème à peine abordé lors du procès de Ross : combien il est facile d’ou­­blier l’iné­­vi­­ta­­bi­­lité et les consé­quences du monde réel quand on passe sa vie en ligne.

Le jury dans l’af­­faire États-Unis vs Ulbricht déli­­béra en à peine quatre heures. Déjeu­­ner compris. Ils revinrent devant l’au­­di­­toire de la salle d’au­­dience et annon­­cèrent leur verdict : coupable des sept chefs d’in­­cul­­pa­­tion. La famille de Ross avait l’air dévasté. Un sympa­­thi­­sant se leva pour crier : « Ross est un héros ! » Il fut conduit en dehors de la salle. À l’ex­­té­­rieur, Dratel était assailli par les repor­­ters. Il promet­­tait un appel. Le trou­­peau des jour­­na­­listes jouait des coudes et lançait des ques­­tions. Certains d’entres eux étaient des blogueurs qui soute­­naient Silk Road. À mesure que la nouvelle se répan­­dait sur Inter­­net, les deux camps conti­­nuaient à s’af­­fron­­ter et à débattre de l’iden­­tité de Ross et du Terrible Pirate Roberts, repre­­nant l’ar­­gu­­men­­taire employé par Dratel dans son réqui­­si­­toire final : la confu­­sion est maître sur Inter­­net et rien n’y est comme il paraît. Ross retourna en prison où, comme sa mère aime à l’ex­­pliquer, il avait commencé à donner des cours de yoga aux autres déte­­nus et où il lisait beau­­coup. Alex lui envoya une version impri­­mée par ses soins de la nouvelle d’Ed­­gar Allan Poe « L’Homme des foules ». Il s’était dit que l’his­­toire était de circons­­tance puisqu’elle raconte le parcours d’un homme qui, se prenant pour un détec­­tive, suit dans les rues un homme qu’il quali­­fie de « génie du crime profond ». Mais la pour­­suite est confuse. Et on entre­­voit que l’homme traqué est en réalité le pour­­sui­­vant lui-même. Pour­­tant, cet autre soi demeure insai­­sis­­sable, tel « un livre qui ne se lais­­se­­rait pas lire ». Alors que la nuit tombe, l’homme finit par aban­­don­­ner la pour­­suite et regarde dispa­­raître dans la foule l’ombre indé­­chif­­frable.

FIN


Les jour­­na­­listes Joshua Davis et Steven Leekart ont contri­­bué à l’enquête. Cet article inclue des recherches de Nick Bilton, dont le livre sur l’af­­faire Silk Road paraî­­tra cette année. Traduit de l’an­­glais par Matthieu Volait, Gwenn Rigal, Alexis Grat­­penche et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « The Untold Story of Silk Road, Part 2: The Fall », paru dans Wired. Couver­­ture : Ross Ulbricht. Créa­­tion graphique par Ulyces. Inter­­net et la drogue peuvent aussi faire bon ménage. ↓ hoirein

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