par Julia Scheeres | 27 janvier 2016

Jones­­town

Le voyage le long de la côte était agité et le bateau était encore trop éloi­­gné pour aper­­ce­­voir nette­­ment le rivage. Tandis que les autres passa­­gers étaient éten­­dus sur le pont dans leurs sacs de couchage, le jeune Tommy Bogue, âgé de 15 ans, se tenait ferme­­ment à la rampe, bien décidé à ne rien manquer de cette aven­­ture.

C’était son premier voyage en mer : pour la toute première fois, il quit­­tait les États-Unis. Pour la toute première fois, il verrait la jungle. Le Guyana : même le nom semblait exotique. Il ne l’avait jamais entendu jusqu’à ce que son église y établisse une mission. Tandis que le rivage se dessi­­nait au loin, vague et mysté­­rieux, il imagi­­nait les créa­­tures qui erraient dans cette jungle. Bon nombre des plus grands animaux du monde vivaient là-bas : le four­­mi­­lier géant, la loutre de mer géante, le tatou géant, l’ana­­conda vert et ses six mètres de long. Il avait lu et relu les infor­­ma­­tions sur le Guyana dans l’Ency­­clopæ­­dia Britan­­nica jusqu’à être capable de les réci­­ter dans les moindres détails à n’im­­porte qui voulant bien prêter atten­­tion à ce qu’un gamin maigri­­chon à la tignasse épaisse avait à dire. À présent, alors que le chalu­­tier fendait les vagues, il gardait ses connais­­sances pour lui. Il savait certaines choses à propos du monde étrange qui l’en­­tou­­rait, et cela le rassu­­rait. ulyces-jonestownmassacre-01 Tommy était un garçon tout à fait dans la moyenne (taille, carrure, notes…), mais il avait un réel penchant pour les ennuis. Ses parents ne parve­­naient pas à le contrô­­ler. Son église non plus. Il allait sans cesse fumer de l’herbe en douce ou vaga­­bon­­der dans les rues du quar­­tier de Fill­­more. Lais­­ser tomber l’Église était devenu un jeu. Bien que souvent puni pour cette raison, il ne pouvait pas s’en empê­­cher. Ils lui avaient seule­­ment annoncé la veille qu’il partait pour l’Amé­­rique du Sud. Il en était encore tout étourdi. Il était ravi de s’éloi­­gner de ces rassem­­ble­­ments reli­­gieux inter­­­mi­­nables et de leurs règles. Mais il était surtout très impa­­tient de revoir son père. Jim Bogue était parti pour le Guyana deux ans aupa­­ra­­vant, et même s’il appe­­lait à la maison en utili­­sant sa radio de mission, les conver­­sa­­tions étaient para­­si­­tées. Son père semblait fier de ce que tous les pion­­niers avaient accom­­pli au poste de mission, et Tommy avait hâte de voir ça de ses propres yeux. Alors que le chalu­­tier décri­­vait un grand arc en direc­­tion de la terre ferme, les autres fidèles rejoi­­gnirent Tommy près de la rampe. Le bateau se rappro­­chait de Waini River, soule­­vant dans son sillage les racines des mangroves alors que les perroquets offraient un splen­­dide spec­­tacle de couleurs dans la cano­­pée.


4Pour les voya­­geurs, c’était comme un voyage dans le temps alors qu’ils passaient entre des cabanes au toit de chaume situées sur les berges tandis des familles amérin­­diennes les obser­­vaient prudem­­ment depuis leur canoë. À Port-Kaituma, le pasteur Jim Jones sortit enfin de la timo­­ne­­rie, portant des lunettes de soleil noires aux contours d’or qui ne quit­­taient que très rare­­ment son visage. Il les accueillit au village comme s’il en était le proprié­­taire. Le village semblait n’être consti­­tué que de quelques stands de vente de produits et de vête­­ments. Tommy écou­­tait atten­­ti­­ve­­ment le révé­­rend Jones, qui n’était là que pour une courte visite. Le Guyana était un nouveau départ et il voulait que son père soit fier de lui. Un trac­­teur tirant une grande remorque arriva. Les nouveaux venus montèrent à bord avec leurs affaires. Alors qu’ils chan­­ce­­laient sur cette route abîmée en direc­­tion de la colo­­nie, ils s’ac­­cro­­chaient aux rebords, riant comme s’ils se trou­­vaient sur une char­­rette de foin. Le pasteur Jones éleva la voix pour couvrir le vrom­­bis­­se­­ment du moteur diesel et ainsi vanter les mérites de la mission. Il parla de l’ « arbre à glace » dont les fruits avaient le goût de sorbet à la fraise. Il évoqua l’abon­­dante récolte de maniocs, de bananes et de hari­­cots. Il mentionna égale­­ment son aura protec­­trice, qui entou­­rait la propriété. Il n’y avait pas de mala­­die là-bas, pas de mala­­ria, pas de typhoïde. Ni les chats sauvages ni les serpents n’osaient s’y aven­­tu­­rer. Tout allait pour le mieux à Jones­­town.

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Une vue aérienne de Jones­­town, au Guyana

Malgré ces belles paroles, Tommy finit par remarquer la misère : les cabanes le long de la route, les enfants aux plaies ouvertes et aux ventres gonflés, les cadavres des chiens qui pour­­ris­­saient à l’en­­droit où ils étaient tombés. Les fossés remplis d’une eau couverte d’écume. La puan­­teur. Les mous­­tiques. Rien à voir avec ce qu’ils avaient vu dans les films diffu­­sés à l’église, dans lesquels le Guyana ressem­­blait à un hôtel de luxe. Le trac­­teur s’en­­ga­­gea sur un chemin bordé par une épaisse rangé d’arbres. La cano­­pée s’éle­­vait à plus de 60 mètres au-dessus de leurs têtes. La lumière commençait à décli­­ner quand Tommy jeta dernier un coup d’œil en arrière pour aper­­ce­­voir la clarté du jour qui s’éloi­­gnait, avant de se diri­­ger vers l’en­­droit où l’at­­ten­­dait son père.

L’ul­­time sacri­­fice

L’in­­té­­rêt pour cet avant-poste isolé, situé à quelques 6 000 kilo­­mètres de la Cali­­for­­nie, n’était le même pour personne. Certains voulaient quit­­ter leur ghetto. D’autres souhai­­taient prendre part à une auda­­cieuse expé­­rience sociale. Ils étaient sur le point de décré­­di­­bi­­li­­ser les États-Unis d’Amé­­rique et de fonder une société idéale, épar­­gnée de tous les maux. Certaines personnes prévoyaient de réali­­ser des actions huma­­ni­­taires pendant quelques mois avant de rentrer. D’autres y voyaient une incroyable oppor­­tu­­nité pour leurs enfants de passer un semestre à l’étran­­ger. Au début, des membres de la congré­­ga­­tion du « Temple du peuple » faisaient réfé­­rence à la colo­­nie de la même manière que Jones, en l’ap­­pe­­lant la « Terre promise ». Quand Tommy arriva, il n’y avait qu’une ving­­taine d’ha­­bi­­tants à Jones­­town. Durant ces premiers jours, un véri­­table sens du devoir préva­­lait. Les plus âgés rangeaient le riz et lavaient les légumes pendant que les plus jeunes désher­­baient les champs et trans­­por­­taient des planches de bois depuis la scie­­rie.

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Jim Jones en 1971

Tommy travaillait au côté de son père, jouant du marteau pour construire de petites cabanes. Ils avaient tous deux changé en deux ans. Tommy arbo­­rait une petite mous­­tache au-dessus de la lèvre supé­­rieure et son père semblait plus démo­­ra­­lisé que jamais. En Cali­­for­­nie, sur les conseils de Jim Jones, l’épouse de Jim Bogue s’en était allée avec un autre membre de l’église. Cela n’était pas inha­­bi­­tuel : Jones sépa­­rait couples et familles comme bon lui semblait. Il prêchait que la loyauté à la cause devait toujours surpas­­ser les simples alliances humaines. Lorsque Tommy sauta de la remorque du trac­­teur, Jim Bogue courut pour l’em­­bras­­ser, des larmes de joie roulant sur ses joues. C’était la première fois que Tommy voyait son père pleu­­rer, lui qui était d’or­­di­­naire si réservé et impas­­sible. Ils se repo­­saient ensemble à l’heure du dîner, quand les colons se rassem­­blaient pour manger en famille du poulet ou du pois­­son frit accom­­pa­­gné de hari­­cots locaux. Des canettes de Pepsi étaient ache­­mi­­nées en bateau depuis Geor­­ge­­town, et du beurre de caca­­huète ornait les cuisines en guise de frian­­dise. Puis ils jouaient à des jeux de société ou regar­­daient des films dans le grand pavillon ouvert, au centre du village. Certains soirs, les jeunes pouvaient aller en boîte de nuit et danser au rythme des chan­­sons de Diana Ross, dont la voix réson­­nait dans la jungle.

Nous étions en juillet 1976. Les États-Unis célé­­braient leur bicen­­te­­naire et Jones­­town donnait nais­­sance à une nouvelle société. Et puis, tout chan­­gea. Le maga­­zine New West était sur le point de publier un portrait de Jim Jones, désor­­mais célèbre homme d’in­­fluence, le faisant passer pour un impos­­teur qui préten­­dait guérir par la foi, escroquait ses fidèles, et qui avait eu un enfant avec l’une de ses disciples. Tout était vrai. Jusqu’a­­lors, Jones n’était venu voir la colo­­nie qu’oc­­ca­­sion­­nel­­le­­ment. Mais désor­­mais, il y était installé défi­­ni­­ti­­ve­­ment, occu­­pant un cottage retiré en péri­­phé­­rie de Jones­­town avec deux concu­­bines, alors que sa femme vivait à proxi­­mité. Il appela bien­­tôt auprès de lui ses fidèles de San Fran­­cisco, avant que le scan­­dale ne paraisse. À l’au­­tomne 1977, envi­­ron 700 personnes rejoi­­gnirent Jones­­town, soit cinq fois plus que ce que le camp pouvait accueillir. Mais Jones ne se souciait guère du bien-être de ses fidèles au Guyana. Il avait des projets bien plus sombres pour eux. Pendant des années, il avait déve­­loppé une théo­­rie qu’il appe­­lait le « suicide révo­­lu­­tion­­naire ». Il se deman­­dait si ses disciples lui étaient assez fidèles pour mourir pour le socia­­lisme. En 1973, il avait parlé avec certains de ses confi­­dents de la possi­­bi­­lité de les faire monter dans un bus et de les faire se jeter du pont du Golden Gate, ou encore de les faire grim­­per dans un avion et d’abattre le pilote. Mais par la suite, il écha­­fauda un plan plus gran­­diose encore : Jones­­town. Dans une jungle recu­­lée d’Amé­­rique du Sud, il pour­­rait isoler ses fidèles et les mani­­pu­­ler à sa guise.

Jones les sermon­­nait chaque soir – ils devaient se prépa­­rer à l’ul­­time sacri­­fice.

Au moment où ils regret­­tèrent d’être venus s’ins­­tal­­ler à Jones­­town, à deux jours de bateau de la civi­­li­­sa­­tion, il était déjà trop tard. Ils étaient piégés là-bas. Il confisqua leur argent et leurs passe­­ports avant de mettre fin à toute rela­­tion diplo­­ma­­tique. « Si vous voulez rentrez, vous pouvez nager », voilà ce que Jones répon­­dait aux rési­­dents mécon­­tents. « Nous ne paie­­rons pas votre putain de trajet retour. » En septembre, il évoqua la notion de « suicide révo­­lu­­tion­­naire » devant la commu­­nauté. Il orga­­nisa un vote à main levée afin de voir combien de personnes soutien­­draient cette idée. Trois de ses fidèles levèrent la main. La grande majo­­rité des rési­­dents de Jones­­town étaient choqués par ses mots et protes­­tèrent violem­­ment. Ils étaient venu au Guyana pour s’of­­frir une vie meilleure, pour eux et leurs enfants, certai­­ne­­ment pas pour mourir. Mais Jones ne lais­­se­­rait pas tomber. Il les sermon­­nait chaque soir – ils devaient se prépa­­rer à l’ul­­time sacri­­fice.

Enchaî­­nés

Tommy était effrayé. Il commença à mettre au point des plans d’éva­­sion avec son meilleur ami, Brian Davis, lui aussi âgé de 16 ans. Au contact des Amérin­­diens, Tommy avait appris à survivre dans la jungle. Il avait appris à fabriquer des pièges, à trou­­ver de l’eau, à faire la diffé­­rence entre une plante toxique et une plante comes­­tible. Il avait appris à déve­­lop­­per un « œil de la jungle » pour garder ses repères en se concen­­trant sur les trous dans le feuillage, ainsi qu’à distan­­cer ses pour­­sui­­vants en marchant dans les ruis­­seaux, ou en cercle. Il fit part de tout cela à Brian. Ils complo­­taient en silence dans l’obs­­cu­­rité, à l’abri des regards. Ils avaient plani­­fié leur voyage pour le Vene­­zuela, avant de reprendre ensuite la route pour la Cali­­for­­nie. Le 1er novembre 1977, préten­­dant aller cher­­cher du petit bois pour le feu, ils passèrent la ligne qui sépa­­rait les champs de la jungle et se mirent à courir, tenant ferme­­ment leur sac de jute rempli de nour­­ri­­ture, de vête­­ments et d’al­­lu­­mettes.

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La jungle guya­­nienne entou­­rant Jones­­town

Ils firent un bon bout de chemin avant que la nuit ne tombe. Mais l’ « œil de la jungle » n’est d’au­­cune utilité la nuit. Lorsqu’ils levaient les mains devant leur visage, ils pouvaient sentir la chaleur émanant de leurs paumes, mais ils ne voyaient rien. Ils trébu­­chaient constam­­ment sur des plantes grim­­pantes, apeu­­rés par les bruits étranges qu’ils enten­­daient. Toutes les créa­­tures à crocs et à griffes chas­­saient la nuit : le jaguar et le puma, l’ana­­conda et le boa émeraude. Alors, ils firent marche arrière en courant pour rejoindre la route entre Port Kaituma et le village voisin. Tandis qu’ils attei­­gnaient une montée escar­­pée, ils se retrou­­vèrent encer­­clés par les gardes de Jones­­town. Au pavillon, la foule atten­­dait, mécon­­tente d’avoir été tirée du lit. Jones était aux premières loges, assis sur une plate­­forme, affi­­chant un rictus mépri­­sant tandis que les gardes pous­­saient les deux adoles­­cents vers lui. Dans un sourd grogne­­ment, Jones demanda aux garçons quelle distance ils pensaient avoir parcouru, avant d’al­­lu­­mer un enre­­gis­­treur à bande magné­­tique qui était posé sur la table, juste derrière lui. La bande, Q933, était l’une des 971 bandes audio que les agents du FBI retrou­­vèrent à Jones­­town après le massacre. L’en­­re­­gis­­tre­­ment commence au milieu d’une phrase, au moment où le garde répri­­mande Tommy : « …je voudrais juste dire que cet idiot – tu es allé dans la forêt, mais tu n’es pas allé plus loin qu’où vont les gens… Tu croyais qu’il n’y aurait pas d’ani­­maux là-bas ? Si tu t’aven­­tures dans la jungle véné­­zué­­lienne, tu vas retrou­­ver confronté à tous les emmer­­de­­ments possibles. Ces animaux t’au­­raient tué, tu as de la chance que nous t’ayons trouvé. Tu sais ce qui vit ici, petit, tu le sais. Ne me dis pas que tu l’ignores. Jones : Qu’est ce qui vit, là-bas ? Le puma ? Le léopard ? L’oce­­lot ? Envi­­ron 50 espèces de reptiles veni­­meux ? Es-tu au courant de ça ? Depuis quand es-tu ici ? Tommy : Quatorze mois, mon Père. »

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L’ar­­ticle du maga­­zine New West

Jones inter­­­ro­­gea les garçons et demanda ensuite si quelqu’un d’autre avait des ques­­tions pour ces « trous du cul ». L’am­­pleur du bruit produit par la foule furieuse est effrayante, même dans un enre­­gis­­tre­­ment de piètre qualité. Elle le fut donc sans doute bien davan­­tage pour les deux garçons, cette nuit-là. L’en­­re­­gis­­tre­­ment montre l’inquié­­tante capa­­cité de Jones à passer de la gentille répri­­mande au rugis­­se­­ment enragé en l’es­­pace d’une seconde. Il hurle à la foule dans un accès de colère. « Putain de fasciste sectaire blanc ! » lance une femme. « Tu es le mal ! » réplique Jones avant de cracher plusieurs fois. Edith, la mère de Tommy, s’avance en courant et gifle son fils à plusieurs reprises, jusqu’à ce Jones lui ordonne d’ar­­rê­­ter. La conver­­sa­­tion prend une tour­­nure surréa­­liste quand Edith suggère de les déca­­pi­­ter elle-même, puis de se suici­­der, pour « épar­­gner des problèmes à l’Église ». Un long débat s’en­­sui­­vit pour déter­­mi­­ner si les garçons devaient mourir ou non. Jones arrêta l’en­­re­­gis­­tre­­ment juste avant d’an­­non­­cer sa sentence, mais une feuille de papier récu­­pé­­rée par le FBI révéla ce qu’il en était. Le commu­­niqué dacty­­lo­­gra­­phié, signé par Jim et Edith Bogue, ainsi que par Joyce Touchette, le tuteur de Brian à Jones­­town, auto­­ri­­sait les garçons à être « physique­­ment retenu par des chaînes » pour les empê­­cher de s’en­­fuir une nouvelle fois. Le jour suivant, les deux garçons portaient un anneau en métal à la cheville et ils étaient reliés l’un à l’autre par une chaîne de moins d’un mètre. On les obli­­geait à courir n’im­­porte où ils allaient, traî­­nant la chaîne entre eux. Ils devaient dormir ensemble, se laver ensemble, aller aux toilettes ensem­­ble…

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Brian Davis

Un garde les laissa au pied d’un tronc d’arbre mort et leur ordonna de couper du bois pour le feu. Ils coupèrent de l’aube jusqu’au crépus­­cule. Durant leur deuxième semaine, Brian, épuisé et couvert de bles­­sures, glissa son pouce sur le fendeur de bûches alors que Tommy bran­­dis­­sait la masse. « Frappe », murmura-t-il. Tommy refusa. « Mec, frappe, qu’on puisse faire une pause », insista Brian. Ils se dispu­­tèrent briè­­ve­­ment jusqu’à ce que Tommy cédât. Le garde les emmena à la clinique, où une infir­­mière banda le pouce de Tommy et les renvoya aussi­­tôt au travail. Un an plus tard, l’un des garçons fera une dernière tenta­­tive pour s’échap­­per de Jones­­town et y parvien­­dra. L’autre mourra.

Le poison

Quand sa mère mourut à Jones­­town en décembre 1977, Jim Jones perdit défi­­ni­­ti­­ve­­ment la raison. Fumeuse de longue date, Lynetta était déjà en phase termi­­nale d’un emphy­­sème lorsqu’elle avait rejoint le Guyana. En décembre, elle fut victime d’un AVC qui la laissa en partie para­­ly­­sée, et auquel elle finit par succom­­ber deux jours plus tard. Quelques heures après sa mort, c’est un Jones empli d’émo­­tions qui réunit ses fidèles au pavillon pour les aviser de son décès. Il décri­­vit les derniers instants de sa mère, lorsqu’elle tentait de respi­­rer avec la « langue pendante et la salive dégou­­li­­nant sur son visage. Elle ne pouvait plus bouger les yeux. » Il invita les gens qui connais­­saient bien Lynetta à la regar­­der pour la dernière fois. « Bien qu’elle ait eu l’air terri­­fiante dans son dernier soupir, dans la mort, elle avait l’air très bien, vrai­­ment très bien », leur dit-il. Une fois encore, il rappela le spectre du suicide de masse. « Qui parmi vous plani­­fie sa mort ? » demanda-t-il. « Certains d’entre vous ne lèvent pas leur main et disent qu’ils ne plani­­fient pas leur mort. Vous allez mourir. Ne pensez-vous pas que vous devriez plani­­fier un événe­­ment d’une telle impor­­tance ? » Il appela une femme texane âgée de 75 ans du nom de Vera Talley. « Sœur Talley, avez-vous déjà plani­­fié votre mort ? » Sur la bande d’en­­re­­gis­­tre­­ment de la conver­­sa­­tion, elle paraît hési­­ter.

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Edith Bogue en conver­­sa­­tion avec Jim Jones

« Non », finit-elle par dire. « Et pourquoi non, très chère ? » demande Jones.« Je ne sais pas, je n’y ai tout simple­­ment jamais pensé. » « Ne croyez-vous pas qu’il est temps d’y penser ? » La vieille femme était confuse, elle pensait que Jones parlait de l’as­­su­­rance vie. « Mon mari a cessé de la payer et je n’avais pas assez d’argent pour le faire, j’ai simple­­ment laissé tomber, et je n’y ai plus jamais repensé. » « Je ne parle pas de l’as­­su­­rance », pour­­sui­­vit Jones. « Je parle de plani­­fier votre mort pour la victoire du peuple. Pour le socia­­lisme, pour le commu­­nisme, pour la libé­­ra­­tion des Noirs, pour la libé­­ra­­tion des oppres­­sés… N’avez-vous jamais songé à prendre une bombe et à vous intro­­duire dans une réunion du Ku Klux Klan pour tuer tous ses membres ? » Le micro­­phone crachota forte­­ment, inter­­­rom­­pant Jones – ce qui eut pour effet de l’aga­­cer. Il ordonna aux gens assis au fond du pavillon d’ar­­rê­­ter de jouer avec leurs bébés et de se montrer atten­­tifs. Maya Ijames, une jeune fille métisse de huit ans aux cheveux de soie noirs, leva la main. Elle aussi était confuse. « Que signi­­fie plani­­fier sa mort ? » demanda-t-elle douce­­ment. Sur l’en­­re­­gis­­tre­­ment, sa voix est incroya­­ble­­ment claire et inno­­cente. Dans sa réponse à Maya, Jones entra dans une diatribe dont l’es­­sence rési­­dait en une phrase : « Je pense qu’une personne saine doit songer à sa mort, ou bien c’est qu’il est suscep­­tible de trahir. » Cette remarque révéla la plus grande crainte de Jones : la peur de voir ses fidèles le trahir. Il préfé­­re­­rait qu’ils meurent les premiers. « Une personne ayant des prin­­cipes est prête à mourir au moindre claque­­ment de doigts », dit-il à la foule, « et c’est ce que je veux construire en vous, ce même type de carac­­tère. » Il décri­­vit plusieurs méthodes de suicide. « Il paraît que la noyade est un des moyens les plus sûrs au monde pour mourir. C’est juste un engour­­dis­­se­­ment, comme si l’on s’en­­dor­­mait. »

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« Nous, les parents biolo­­giques de Tommy Bogue (16 ans) avons décidé ce jour qu’il serait physique­­ment contraint par une chaîne pour l’em­­pê­­cher de s’en­­fuir comme il l’a fait aujourd’­­hui. »

La foule avait l’air grave, et leur manque d’en­­thou­­siasme l’in­­sup­­por­­tait. « Certains d’entre vous deviennent beau­­coup trop nerveux quand je parle de la mort ! » lança-t-il. Il tira la langue et fit semblant de s’es­­souf­­fler, exac­­te­­ment comme il avait vu sa mère le faire dans son dernier soupir. La foule se mit à rire tant bien que mal. Une vielle dame refusa de rire à ses singe­­ries, et il s’adressa à elle : « Vous allez mourir un jour, chérie ! » hurla-t-il. « Vous allez mourir, vieille salope ! » Il se mit à dres­­ser des listes des rési­­dents qui n’avaient pas levé la main lorsqu’il avait appelé au vote pour un suicide révo­­lu­­tion­­naire, et des parents qui étaient « trop atta­­chés » à leurs enfants. Il ordonna à l’équipe médi­­cale de Jones­­town de recher­­cher des moyens créa­­tifs de tuer tout le monde. En effet, il n’y avait pas assez de muni­­tions pour fusiller les quelques mille personnes qui peuplaient désor­­mais Jones­­town.

La commande, qui coûtait envi­­ron 10 euros, conte­­nait assez de poison pour tuer 1 800 personnes.

Le mercredi, le méde­­cin du camp, Larry Schacht, un soli­­taire aux tendances dépres­­sives comme Jim Jones, prit congé et cessa de soigner les rési­­dents de Jones­­town pour recher­­cher un moyen de mettre fin à leur jour. Il cultiva des toxines botu­­liques et d’autres poisons mortels dans des pots de nour­­ri­­ture pour bébé vides, mais il décida fina­­le­­ment que le suicide par les bacté­­ries pren­­drait trop de temps. Une autre feuille de papier, collec­­tée par les agents du FBI, révèle sa solu­­tion au problème. Schacht y avait écrit : « Le cyanure est un des poisons qui agissent le plus rapi­­de­­ment.  J’avais quelques doutes sur son effi­­ca­­cité, mais grâce à des recherches plus pous­­sées, j’ai eu confir­­ma­­tion, au moins en théo­­rie… Le cyanure peut prendre jusqu’à trois heures pour tuer, mais il agit géné­­ra­­le­­ment en quelques minutes. » Il commanda un peu plus de 450 grammes de cyanure de sodium à J.T. Baker, une société de produits chimiques basée à Hayward, en Cali­­for­­nie. La commande, qui coûtait envi­­ron 10 euros, conte­­nait assez de poison pour tuer 1 800 personnes.

Une porte de sortie

À Jones­­town, la dureté des condi­­tions de vie faisait craquer les gens. Ils n’avaient que faire du socia­­lisme si cela signi­­fiait souf­­frir de faim chro­­nique, d’épui­­se­­ment et de peur. Ils devaient souvent faire longue­­ment la queue après avoir travaillé toute la jour­­née dans les champs, pour ne se voir remettre que quelques tranches de pastèque. La nuit, Jones proje­­tait des docu­­men­­taires sur les camps d’ex­­ter­­mi­­na­­tion nazis ou lisait des passages d’un précis de torture rédigé par un socia­­liste chilien, espé­­rant les corrompre avec son nihi­­lisme sans bornes. Malgré tout, les rési­­dents s’ac­­cro­­chaient à l’es­­poir de pouvoir un jour quit­­ter Jones­­town vivants. L’ins­­tinct humain pousse à la survie ; se rési­­gner à la mort n’est pas natu­­rel. Jim Bogue élabora un plan. Il avait amené sa famille dans le Temple du peuple, désor­­mais, il devait les en tirer.

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Vera Talley

Puisque Jones harce­­lait constam­­ment les rési­­dents afin qu’ils trouvent des moyens de gagner de l’argent, Bogue proposa de cher­­cher de l’or. Cela lui permet­­trait de se repé­­rer dans la jungle et de savoir quelle voie emprun­­ter pour s’échap­­per. Il ne connais­­sait rien à l’or, si ce n’est que ce foutu sol semblait bon à exploi­­ter. Les diri­­geants lui accor­­dèrent cepen­­dant le droit d’y aller, allant même jusqu’à comman­­der des plans. Il se mit en route dans la jungle, au côté d’un autre résident de Jones­­town du nom d’Al Simon. Bogue trouva en Simon un alter ego : l’homme ne faisait pas parti non plus du premier cercle de Jones et tous deux étaient sépa­­rés de leur femme. L’ins­­tinct de Bogue lui disait que Simon était une personne de confiance. Il était possible de se faire une idée de ce que pensaient vrai­­ment les autres rési­­dents en analy­­sant leur langage corpo­­rel pendant les sermons de Jones : une grimace, un soupir, un temps d’hé­­si­­ta­­tion au moment d’un vote sur la mort. Mais cela prit des mois à Bogue pour évoquer le sujet de l’éva­­sion avec Simon. D’abord, ils parlèrent de la faillite de la ferme et, fina­­le­­ment, ils discu­­tèrent de celle de Jim Jones. Simon lui aussi avait peur. Pendant les rassem­­ble­­ments, il s’as­­seyait avec son tout jeune fils, Summer, qui dormait affalé sur ses genoux, pendant que Crys­­tal, 4 ans, et Alvin Jr, 6 ans, somno­­laient sur le banc à côté de lui. Il était soulagé qu’ils soient trop petits pour comprendre la majeure partie des propos tenus au cours de ces lugubres discus­­sions. Il avait clai­­re­­ment montré qu’il était contre cette idée de suicide révo­­lu­­tion­­naire. « Je crois que tous les enfants ici devraient avoir le droit de conti­­nuer à vivre », écri­­vit-il au leader du Temple.

Cepen­­dant, plus les mois passaient, plus il lui parais­­sait clair que Jones se fichait de tout, y compris des enfants. À l’aide de machettes, les deux hommes commen­­cèrent à se frayer un chemin derrière la scie­­rie. Ils prévoyaient de tracer un sentier sur plusieurs kilo­­mètres jusqu’à l’étroite voie ferrée qui s’éten­­dait entre Port-Kaituma et la ville voisine. Bogue écri­­vait régu­­liè­­re­­ment des nouvelles à Jones, disant qu’il avait trouvé un ruis­­seau promet­­teur qui dispo­­sait d’ « une bonne forma­­tion rocheuse, d’une bonne source d’eau » et ajou­­tant toujours qu’il aurait besoin de plus de temps pour comprendre le phéno­­mène. Les progrès des deux hommes étaient terri­­ble­­ment lents. La forêt tropi­­cale, compo­­sée de lianes et de jeunes arbres était dense, et dans certaines parcelles, ils avaient dû couper pendant des heures, jusqu’à ce que leurs muscles téta­­nisent, déga­­geant ainsi seule­­ment quelques centi­­mètres. Des ampoules causées par ses bottes gorgées d’eau couvraient les pieds de Bogue, mais sa réso­­lu­­tion à sauver sa famille était un puis­­sant anes­­thé­­siant.

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Jim Bogue à Jones­­town

D’une manière ou d’une autre, leur plan fonc­­tion­­ne­­rait, ils devaient y croire. Le contraire n’était pas envi­­sa­­geable. Survint ensuite un nouveau rebon­­dis­­se­­ment : Leo Ryan, membre du Congrès de San Mateo en Cali­­for­­nie, annonça qu’il plani­­fiait de venir visi­­ter Jones­­town. Il disait vouloir enquê­­ter sur les accu­­sa­­tions suspec­­tant les rési­­dents d’être rete­­nus contre leur gré. Lorsque Jones apprit la nouvelle, il était hors de lui. Il rassem­­bla les rési­­dents dans le pavillon. « Jones : Je peux vous assu­­rer que s’il reste assez long­­temps pour le thé, il va le regret­­ter… ce salo­­pard. Vous avez quelque chose à lui dire, vous voulez lui deman­­der quelque chose? La foule : Non ! Jones : Quelqu’un ici souhaite le voir? La foule : Non ! Jones : Je ne sais pas vous, mais je voulais juste être sûr que vous aviez bien compris d’où je viens. Je me fiche de voir Noël ou Thanks­­gi­­ving. Vous aussi. Nous avons débattu sur la mort jusqu’à, merde, il est plus facile de mourir que d’en parler… Ce que vous pensez m’inquiète, car vous dési­­rez, vous essayez de vous accro­­cher à la vie, mais j’ai essayé de donner la mienne depuis long­­temps, et si ce connard veut me la prendre, il peut l’avoir, mais il va passer un sale quart d’heure avec moi. » Au début, il refusa de lais­­ser Ryan rejoindre Jones­­town. Mais ses avocats le prièrent de recon­­si­­dé­­rer la ques­­tion. Empê­­cher un membre du Congrès de venir ne ferait que confir­­mer les rumeurs qui disaient que Jones cachait quelque chose, et quand Ryan retour­­ne­­rait à Washing­­ton, il orga­­ni­­se­­rait sûre­­ment des audiences sur ce sujet.

C’est ainsi que le 17 novembre, le repré­­sen­­tant du Congrès, entouré de jour­­na­­listes, de proches et de repré­­sen­­tants offi­­ciels du gouver­­ne­­ment, fut escorté jusqu’à Jones­­town. Au départ, l’ac­­cueil se déroula à merveille. Les rési­­dents obéis­­saient aux ordres, ils ne se plai­­gnaient pas et répon­­daient toujours de la même façon aux ques­­tions indis­­crètes. Avant l’ar­­ri­­vée du groupe, ils avaient eu droit à un chaleu­­reux dîner avec un cochon de lait, des biscuits, une soupe de légumes, ainsi qu’à leur premier café depuis des mois. Avoir le ventre rempli de bonne nour­­ri­­ture leur remon­­tait le moral. Les invi­­tés furent conduits à un spec­­tacle. Le groupe de Jones­­town se produi­­sait, les rési­­dents dansaient, Il s’agis­­sait d’une mise en scène complexe faite de chants et de danses. Ryan profita d’une pause pour s’adres­­ser à la commu­­nauté : « Ceci est une enquête menée par le Congrès. Je pense que chacun d’entre vous sait que je suis ici pour en savoir plus sur les ques­­tions qui ont été soule­­vées à propos de vos condi­­tions sur place. Mais d’après les quelques conver­­sa­­tions que j’ai pu avoir avec certains d’entre vous ici ce soir, je peux vous dire dès à présent que, peu importe ce qu’il se dit, il y a des gens qui ont la certi­­tude que c’est la plus belle chose qui leur soit jamais arri­­vée dans la vie. »

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Une garde­­rie de Jones­­town

Les applau­­dis­­se­­ments des rési­­dents, qui durèrent une minute complète, réson­­nèrent sur le toit de métal. Le came­­ra­­man de la NBC filma l’en­­semble de la foule en délire, avant de braquer à nouveau l’objec­­tif sur le député, qui atten­­dait que le bruit cessât avec un sourire gêné. Il essaya de parler à plusieurs reprises, mais à chaque fois, ses mots étaient noyés sous les applau­­dis­­se­­ments, les sifflets, les cris et les tambours. Aux alen­­tours de onze heures cette nuit-là, les rési­­dents commen­­cèrent à se fondre dans l’obs­­cu­­rité pour rega­­gner leur cottage. La masca­­rade semblait avoir fonc­­tionné. Jusqu’au lende­­main matin. Au cours d’une inter­­­view, Don Harris, corres­­pon­­dant pour la NBC, inter­­­ro­­gea Jones sur les accu­­sa­­tions de maltrai­­tance et d’em­­pri­­son­­ne­­ment qui pesaient contre lui. Jones nia tout en bloc. Harris lui montra un petit mot qu’un résident lui avait glissé la veille. Il y était écrit : « Aidez-nous à nous sortir d’ici. » Ensuite, Edith Parks, vieille dame aux cheveux blancs et aux grosses lunettes, s’adressa à un repré­­sen­­tant de l’État et lui dit : « Nous voulons partir. » Le château de cartes était sur le point de s’ef­­fon­­drer. Tommy vit Edith Parks parler au conseiller de Ryan, Jackie Speier, et paniqua. Ils avaient reçu l’ordre de se tenir à l’écart des visi­­teurs. Il se préci­­pita pour aller trou­­ver son père. Celui-ci lui intima d’al­­ler cher­­cher ses deux grandes sœurs et de le retrou­­ver à la scie­­rie.

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Al Simmon et son fils Summer

Al Simon était déjà là-bas avec ses filles et son père, Jose Simon. Il n’y avait pas une minute à perdre. Pour Bogue, il fallait partir main­­te­­nant. Mais Simon n’était pas parvenu à trou­­ver Alvin Jr, son jeune fils. Il voulait repar­­tir sur l’aire centrale : « Je fonce le cher­­cher et je reviens aussi­­tôt », dit-il. Bogue promit à son ami qu’ils l’at­­ten­­draient ; les deux hommes s’étaient frayés ensemble un chemin vers la liberté, et c’est ensemble qu’ils s’en sorti­­raient. Mais Al Simon ne revint pas. Fina­­le­­ment, le petit groupe décida d’al­­ler le cher­­cher au pavillon. Ils y trou­­vèrent un groupe de trans­­fuges qui ne cessait de s’ac­­croître et déci­­dèrent de se joindre à eux. Le repré­­sen­­tant Ryan dit aux Bogue que le camion était bien trop plein et qu’ils devraient attendre un second char­­ge­­ment. « Il n’y aura pas d’autre char­­ge­­ment », rétorqua Edith Bogue. Jim Jones s’avança vers Jim Bogue et l’en­­serra. « Tu n’es pas obligé de partir, tu sais », dit Jones. Bogue se contenta de regar­­der par terre en secouant la tête. « Si tu pars, tu seras de nouveau le bien­­venu ici quand tu le souhaites », dit Jones. « Même certains de ceux qui ont menti pour nous causer du tort sont reve­­nus. » Bogue se contenta de le lais­­ser parler. Il n’avait plus rien à lui dire.

Le jour J

Empli de gros nuages noirs, le ciel s’était montré menaçant toute la mati­­née et désor­­mais, un vent puis­­sant souf­­flait sur le pavillon : les papiers s’en­­vo­­laient et les jardi­­nières en bois accro­­chées aux poutres se balançaient dange­­reu­­se­­ment. C’était comme si toute la tension qui s’était accu­­mu­­lée à Jones­­town s’était concen­­trée dans le ciel et méta­­mor­­pho­­sée en force physique, en cette dernière et atroce jour­­née. Les nuages déver­­sèrent leur pluie qui s’abat­­tit sur le toit de métal du pavillon, étouf­­fant le bruit des discus­­sions et des mouve­­ments. Un véri­­table fossé s’était consti­­tué aux abords de l’édi­­fice. Jones s’as­­sit, abattu, tandis que ses conseillers se pres­­saient autour de lui. Il n’écouta rien de leurs raison­­ne­­ments qui disaient que trop peu de gens étaient partis pour justi­­fier une quel­­conque action dras­­tique. Il bouillait de rage, disant à son avocat que ceux qui partaient étaient des traîtres. Il plissa les yeux. Le regard empli de rage derrière ses lunettes noires, il passa plusieurs fois sa langue sur ses lèvres sèches. Il était résolu à mettre en pratique son horrible plan. Tommy aperçut son ami Brian Davis parmi la foule.

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Une brigade de l’eau dans la commu­­nauté

« Pourquoi tu ne viens pas ? » lui demanda Tommy. « Je ne peux pas », dit Brian. Il semblait étran­­ge­­ment abattu. Son père, un pur croyant, se tenait derrière lui. Alors que les trans­­fuges portaient leurs bagages sur le chemin, leurs cama­­rades de chambre, parents, collègues, amis et oppo­­sants les obser­­vaient, agglu­­ti­­nés sur le palier, leur jetant des regards en se rongeant les ongles. Le temps des adieux semblait être venu. Alors qu’Al Simon faisait avan­­cer ses enfants en direc­­tion du camion de char­­ge­­ment avec son père, son ex-femme appa­­rut. Elle tira Alvin Jr des bras de son grand-père et hurla à son mari : « Ramène ces enfants ici tout de suite ! Ne me prends pas mes enfants ! » Jose Simon lui arra­­cha à son tour son petit-fils des mains et le serra contre sa poitrine tel un bébé avant de se remettre en route vers le camion. La caméra filmait en gros plan le visage de ce grand-père extrê­­me­­ment déter­­miné, qui tenait dans ses bras son petit-fils, les yeux écarquillés par la peur. Ils accé­­lé­­rèrent le pas et revinrent à la hauteur de Simon, qui portait Summer tandis que Crys­­tal trot­­ti­­nait à ses côtés. Les deux hommes marchaient côte-à-côte, jetant des regards nerveux derrière eux. Ils y étaient presque.

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Maya IJames

Les avocats de Jones s’in­­ter­­po­­sèrent ; Simon ne pouvait tout simple­­ment pas emme­­ner les enfants. Le repré­­sen­­tant Ryan proposa de rester à la colo­­nie pour négo­­cier la ques­­tion de la garde, mais alors qu’il parlait avec les avocats, un ex-marine à la forte carrure du nom de Don Sly surgit de la foule et enfonça un poignard dans la poitrine du député. Les avocats le neutra­­li­­sèrent et prièrent Ryan de s’en aller, pour sa propre sécu­­rité. Le poli­­ti­­cien était litté­­ra­­le­­ment sous le choc. En tant que repré­­sen­­tant du gouver­­ne­­ment des États-Unis, il avait pensé que son statut lui garan­­ti­­rait respect et protec­­tion à Jones­­town. Les trans­­fuges s’en­­tas­­sèrent dans un énorme camion de char­­ge­­ment. Ryan, la chemise déchi­­rée dans la bagarre, monta à l’avant, dans la cabine. Le trajet jusqu’à la piste d’at­­ter­­ris­­sage dura une éter­­nité. Face à la porte d’ac­­cès, à mi-chemin, le camion s’ar­­rêta afin que la chaîne puisse filmer quelques ultimes images de la jungle. Les fugi­­tifs protes­­taient. « Attrape tes sœurs et cours dans la jungle si quelque chose se passe mal », dit Jim à son fils. Une fois sur la piste, l’inquié­­tude gran­­dit : les avions qui étaient censés les attendre n’étaient pas là. Quinze minutes plus tard, un Cessna à cinq places appa­­rut, suivi, quelques instants après, par un Twin Otter de 20 places de la Guyana Airways. Bob Brown, le came­­ra­­man, filma leur atter­­ris­­sage. En arrière-plan de l’image, on peut voir un groupe d’hommes se réunir et avan­­cer vers le semi-remorque qui était stationné à côté du petit avion. Speier commença à attri­­buer les places. Il y avait 30 personnes pour seule­­ment 26 sièges. Les trans­­fuges embarquèrent les premiers. Elle finit par dire aux repor­­ters que certains d’entre eux devraient attendre le vol du lende­­main. Ils protes­­tèrent, tous plus impa­­tients les uns que les autres de publier avant tout le monde leur histoire sur Jones­­town. Un enfant amérin­­dien courut en direc­­tion de l’avion et alors que Speier tentait de l’en dissua­­der, les passa­­gers virent le semi-remorque foncer sur eux à travers l’aé­­ro­­drome. C’était Stan­­ley Gieg, un beau jeune homme de 19 ans origi­­naire de Walnut Creek, dans la banlieue de San Fran­­cisco, qui condui­­sait. Gieg s’ar­­rêta à une dizaine de mètres de l’Ot­­ter, le long de la passe­­relle. Cinq hommes, qui s’étaient accroupi dans la remorque, se tenaient debout, armes à la main. Ils sautèrent au sol et se mirent à tirer en avançant vers l’avion. Ils tirèrent sur la roue de nez, puis braquèrent leur arme sur les passa­­gers. Tommy était assis juste devant la passe­­relle. « À terre ! » hurla quelqu’un, et aussi­­tôt tout le monde – y compris le pilote et le co-pilote – se jeta au sol. La femme qui était assise devant Tommy ne fut pas assez rapide. Une balle l’at­­tei­­gnit à l’ar­­rière du crâne et des morceaux de sa cervelle s’épar­­pillèrent sur le siège d’à côté. Tommy bondit pour fermer la porte, s’ex­­po­­sant ainsi direc­­te­­ment aux tirs. Il savait qu’ils allaient tous mourir s’il ne le faisait pas. Il tira sur les câbles, mais les câbles de la passe­­relle étaient trop lourds. Sa sœur Teena le rejoi­­gnit et ensemble ils parvinrent à la refer­­mer. Tommy reçut une balle dans le mollet et Teena prit une balle de 22 mm dans le sien.

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Le séna­­teur améri­­cain Leo Ryan

Les assaillants se diri­­gèrent vers l’autre côté de l’avion, tirant à tout va. Ryan courait dans tous les sens à l’avant de l’avion avant de s’écrou­­ler sur le sol en se tenant le cou. « J’ai été touché ! » s’écria-t-il. Brown conti­­nua de filmer l’at­­taque jusqu’à ce qu’une des rafales ne l’at­­teigne. Sur l’ul­­time séquence, il pousse un fort grogne­­ment avant que l’image ne se brouille complè­­te­­ment. À l’in­­té­­rieur de l’Ot­­ter, les passa­­gers regar­­dèrent par les fenêtres, les tireurs traquaient les bles­­sés et les exécu­­taient à bout portant. Parks, Brown et Harris étaient tous morts. C’était égale­­ment le cas pour Greg Robin­­son, photo­­graphe pour le San Fran­­cisco Exami­­ner, et Leo Ryan, premier député améri­­cain à avoir été assas­­siné. Une fois les assaillants partis, Tommy abaissa la passe­­relle. Les survi­­vants sortirent et commen­­cèrent à se regrou­­per lorsque quelqu’un hurla : « Ils reviennent ! » Tommy saisit sa sœur Teena et se préci­­pita dans la jungle.

~

À Jones­­town, Jones rassem­­bla ses fidèles une dernière fois au pavillon. Il leur annonça que le député était mort et que l’ar­­mée guya­­nienne arri­­ve­­rait inces­­sam­­ment sous peu pour les tortu­­rer et les tuer. « Il serait préfé­­rable qu’au­­cun de nos enfants ne soit ici lorsque ce sera terminé », dit-il. Le FBI récu­­pé­­rera l’ul­­time discours de Jones sur l’en­­re­­gis­­treur situé à côté de sa chaise. La « Death Tape », comme elle fut nommée plus tard, durait 44 minutes et compor­­tait plus de 30 coupures où Jones arrê­­tait et redé­­mar­­rait l’en­­re­­gis­­tre­­ment. Après l’une des premières coupures, Jones aver­­tis­­sait une certaine « Ruby » qu’elle regret­­te­­rait ce qu’elle avait dit si elle ne mourait pas la première. Un survi­­vant affir­­mera ensuite que le prin­­ci­­pal du lycée, M. Dick Tropp, s’op­­po­­sait égale­­ment au plan de Jones, qu’il quali­­fiait de « dément ». Nous ne saurons jamais combien d’autres personnes il aura réduit au silence. Sur l’en­­re­­gis­­tre­­ment, la voie de Jones est parfois inau­­dible. Il est proba­­ble­­ment sous l’ef­­fet d’une drogue. Il zézaye certains mots commençant par « s ». « Suicide » devient « zuicide »,  simple devient « zimple ». Son rapport d’au­­top­­sie révé­­lera que ses tissus conte­­naient une dose impor­­tante de séda­­tif penthio­­bar­­bi­­tal entre autres « produits toxiques », preuve d’une utili­­sa­­tion abusive de longue date de barbi­­tu­­riques.

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Jim Jones prêche devant ses fidèles

On entend une seule personne s’op­­po­­ser à Jim Jones sur l’en­­re­­gis­­tre­­ment : il s’agit de Chris­­tine Miller, une femme âgée de 60 ans et native de Browns­­ville, au Texas. Miller : Pour moi, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’es­­poir. C’est en cela que je crois. Jones : Eh bien… Tout le monde meurt un jour. Voilà de quoi anéan­­tir l’es­­poir, car tout le monde meurt un jour. Miller : Je ne dis pas que j’ai peur de mourir. Jones : Je ne pense pas que ce soit le cas. Miller : Quand je regarde tous ces enfants, je me dis qu’ils ont le droit de vivre, vous ne croyez pas ? Jones : Je suis d’ac­­cord. Mais ne méritent-ils pas bien mieux que cela ? Ils méritent la paix. Miller : Lorsque nous nous détrui­­sons nous-mêmes, nous avons perdu. Nous lais­­sons nos enne­­mis nous vaincre. Jones : Nous gagne­­rons. Nous gagne­­rons quand nous tombe­­rons. Miller : Je crois qu’en tant qu’in­­di­­vi­­dus, nous avons tous le droit de déci­­der de notre propre sort. J’ai le droit de déci­­der du mien, et tous les autres ont le droit de déci­­der du leur. Elle fut abat­­tue. Un vieil homme prit le micro­­phone et cria : « Mon Père, nous sommes tous prêts à partir. Si vous nous deman­­dez de sacri­­fier nos vies main­­te­­nant, nous sommes prêts. Je suis sûr que tous mes frères et sœurs sont avec moi. » Il reçut un tonnerre d’ap­­plau­­dis­­se­­ments. Les choses avaient tourné en faveur de Jones. Ils les avaient prépa­­rés au moment fati­­dique des années durant. Jones : Donnez-nous le médi­­ca­­ment, s’il vous plaît. C’est simple, vrai­­ment très simple. Cela n’en­­traîne aucune convul­­sion. C’est très facile. Conten­­tez-vous de le prendre, s’il vous plaît. Avant qu’il ne soit trop tard. La FDG (Force de défense guya­­nienne) sera là d’un instant à l’autre, je vous dis. Dépê­­chez-vous, dépê­­chez-vous. N’ayez pas peur de mourir. Si ces gens débarquent ici, ils tortu­­re­­ront nos enfants, nos proches et nos anciens. Nous ne pouvons pas vivre ça. Les parents essaient de conso­­ler leurs enfants. Les amants s’em­­brassent. Les personnes âgées, confuses, se demandent ce qu’il se passe. Les gardes de Jones­­town encerclent le pavillon, leurs armes braquées sur les rési­­dents recroque­­vil­lés : ils ont le choix entre boire la « potion » ou être abat­­tus. Jones est impa­­tient. Jones : Avez-vous le médi­­ca­­ment ici ?! Bougez-vous !

Il descen­­dit de son trône et pressa les fidèles qui hési­­taient devant la cuve de poison.

Depuis la tente de l’école, ses assis­­tants portèrent un grand bidon en acier conte­­nant un liquide violet foncé. Le Dr Schacht avait élaboré son cock­­tail létal avec soin. Il conte­­nait du cyanure de potas­­sium, du Valium, du chlo­­ral hydrate (norma­­le­­ment utilisé pour endor­­mir les bébés avant une opéra­­tion), du chlo­­rure de potas­­sium (utilisé pour arrê­­ter le cœur lors d’injec­­tions mortelles) et du Flavor-Aid, une imita­­tion bon marché du Kool-Aid. ⁠Les infir­­mières remplirent des gobe­­lets en plas­­tique et des seringues avec le poison, et les rési­­dents reçurent l’ordre de former une ligne, femmes et enfants devant. Il est impos­­sible de dire combien de temps il s’écoule entre les coupures de la Death Tape. La cassette est recy­­clée : à chaque fois que le micro­­phone demeure silen­­cieux, un extrait sonore lugubre du tube « I’m Sorry » des Delfo­­nics reten­­tit. La musique sera ensuite inter­­­pré­­tée à tort par certains, dont des analystes du FBI, comme étant une musique d’orgue, comme si une marche funèbre avait eu lieu lorsque les fidèles faisaient la queue pour mourir. Alors que Jones parlait, essayant d’apai­­ser la congré­­ga­­tion, les enfants criaient. Des cris stri­­dents, terri­­fiants. « Ne leur dites pas qu’ils vont mourir ! » dit Jones aux parents. Il les rassura en disant qu’il s’agis­­sait simple­­ment d’ « une petite sieste, juste une petite sieste ».

Des parents empoi­­son­­nés portèrent en pleu­­rant leurs enfants empoi­­son­­nés dans le champ situé près du pavillon, les berçant du mieux qu’ils pouvaient alors qu’ils commençaient à se tordre de douleur, de l’écume se formant aux commis­­sures de leurs lèvres. Ils regar­­dèrent leurs enfants mourir et se mirent à convul­­ser à leur tour. Jones enre­­gis­­tra son dernier mensonge pour la posté­­rité : « Nous ne nous suici­­dons pas, nous commet­­tons un acte de suicide révo­­lu­­tion­­naire en protes­­ta­­tion contre les condi­­tions de ce monde inhu­­main. » Il descen­­dit de son trône et pressa les fidèles qui hési­­taient devant la cuve de poison.

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Le suicide collec­­tif des fidèles de Jim Jones

Après avoir observé ses gens mourir dans l’ago­­nie, Jones opta pour une mort plus rapide. Il aurait été inté­­res­­sant de connaître sa dernière pensée lorsqu’il plaça le canon de son revol­­ver (un .38 Smith & Wesson) contre sa tempe droite et pressa la détente. Il avait réalisé son plus grand rêve : bien­­tôt, son nom serait connu dans le monde entier. Il serait asso­­cié au démon.

EPILOGUE

Tandis que Tommy et Teena s’en­­fonçaient dans la jungle, la bles­­sure qui lui brûlait le mollet saignait abon­­dam­­ment. C’est l’adré­­na­­line qui le faisait avan­­cer. Il utili­­sait les tech­­niques de survie que les Amérin­­diens lui avaient ensei­­gnées, faisant avan­­cer sa sœur en cercles et marchant dans les ruis­­seaux pour main­­te­­nir leurs pour­­sui­­vants à distance. À force de perdre du sang, il commença à déli­­rer. Il crut voir un homme adossé contre un arbre, en train de fumer une ciga­­rette. Il finit par se convaincre que les cris des oiseaux étaient en réalité pous­­sés par les brutes de Jones­­town, qui se signa­­laient mutuel­­le­­ment leurs posi­­tions, prêts à les tuer. Les autres survi­­vants de la piste d’at­­ter­­ris­­sage avaient trouvé refuge dans la rhume­­rie de Port-Kaituma. Jim Bogue dit aux repor­­ters qu’il n’était pas inquiet pour son fils. « Il connaît la forêt », affirma-t-il fière­­ment. Mais Tommy n’avait pas en sa posses­­sion l’ou­­til primor­­dial pour survivre dans la jungle : un couteau. Sans ça, ils ne pouvaient pas se nour­­rir. Ils avalèrent d’un trait l’eau boueuse de la rivière. Au matin du troi­­sième jour, sa jambe sentait la viande pour­­rie et des vers infes­­taient la bles­­sure. Il pouvait à peine marcher. Il avait aperçu de la lumière au loin. Il clau­­diqua dans cette direc­­tion, pensant qu’il avait trouvé le moyen de sortir de la jungle, mais il ne s’agis­­sait là que d’un simple trou dans la cano­­pée. Lui et Teena se lais­­sèrent tomber au sol, abat­­tus, lorsqu’ils enten­­dirent les écla­­bous­­sures des rames d’un bateau. « Tommy Bogue ! » appela un Guya­­nien à la voix chan­­tante. C’était un des Amérin­­diens qui lui avaient appris comment survivre dans la forêt. Quand les secours le condui­­sirent à l’in­­té­­rieur de la rhume­­rie sur un bran­­card, pour la deuxième fois de sa vie, Tommy Bogue vit son père pleu­­rer.

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Thom Bogue aujourd’­­hui

Traduit de l’an­­glais par Michaël Arlan­­dis d’après l’ar­­ticle « Escape from Jones­­town », paru dans  Longreads. Couver­­ture : Une vue aérienne de Jones­­town.

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