par Julien Peltier | 1 juin 2016

La chevau­­chée de la valky­­rie

Il n’a rien vu venir, le jeune guer­­rier, et ne verra plus jamais rien. Sa tête vient de rouler aux pieds de sa monture, tran­­chée net d’un coup précis de nagi­­nata, la redou­­table halle­­barde japo­­naise. La lame conti­­nue de vire­­vol­­ter entre les mains expertes d’un combat­­tant au corps singu­­liè­­re­­ment mince. Gare à celui qui tentera de croi­­ser le fer. Ces mouve­­ments aussi gracieux que mortels, ces traits fins sous la visière du heau­­me… Se pour­­rait-il en réalité que le cham­­pion appar­­tienne au « sexe faible » ? Ne murmure-t-on pas d’ailleurs, à la lueur des feux de camp, que parmi les derniers compa­­gnons d’armes de Yoshi­­naka se trouve une femme à la force colos­­sale ? Dame Tomoe, l’ama­­zone, aurait la bravoure de cent hommes et la force de mille ! N’écou­­tant que son courage, le second cava­­lier enroule la bride autour de son poignet, serre les flancs de son cheval entre les étriers, avant de s’élan­­cer au grand galop à la pour­­suite de la mysté­­rieuse diablesse surgie de nulle part et aussi­­tôt dispa­­rue dans un nuage de pous­­sière. Ce sera un grand honneur de vaincre un tel adver­­saire. À n’en pas douter, le seigneur Yoshit­­sune saura se montrer géné­­reux. Sus à l’en­­nemi !

Tomoe Gozen lors de la bataille d'AwazuCrédits : wikipédia
Tomoe Gozen lors de la bataille d’Awazu
Crédits : Wiki­­pé­­dia

En plein cœur des Alpes japo­­naises, enchâs­­sée dans le splen­­dide écrin des plus hauts sommets de l’ar­­chi­­pel, se trouve la bour­­gade de Kiso. À l’en­­trée du temple du village veillent deux impé­­rieuses statues de bronze, repré­­sen­­tant les plus célèbres enfants du pays : Kiso no Yoshi­­naka et Tomoe Gozen, la seule femme samou­­raï de l’his­­toire du Japon, du moins la seule passée à la posté­­rité. Car contre toute attente, asso­­cier la fémi­­nité à l’uni­­vers martial des guer­­riers nippons n’est pas une héré­­sie, loin s’en faut. Selon la mytho­­lo­­gie japo­­naise, c’est de son aïeule Amate­­rasu, déesse du Soleil et divi­­nité capi­­tale du panthéon nippon, que la maison impé­­riale tient son sabre sacré, qui consti­­tue l’un des trois trésors les plus précieux. Les annales dynas­­tiques évoquent égale­­ment la belliqueuse impé­­ra­­trice Jingu, qui aurait conduit ses armées en Corée au IIIe siècle de notre ère, alors même qu’elle portait le futur empe­­reur Ôjin, appelé à titre post­­hume à s’éle­­ver au rang de kami – divi­­nité shintô, cette sorte d’ani­­misme propre­­ment japo­­nais – sous le nom de Hachi­­man, dieu de la Guerre et protec­­teur du clan Mina­­moto. Et qu’im­­porte s’il s’agit sans doute d’un mythe rela­­tant une inva­­sion de l’ar­­chi­­pel, le symbole demeure limpide. Mais avec la montée en puis­­sance des samou­­raïs au cours du haut Moyen Âge, les valeurs viriles s’af­­firment et s’as­­so­­cient au pouvoir. Les chro­­niqueurs tendent à relé­­guer hommes et femmes dans des rôles sociaux plus cloi­­son­­nés.

Dans le village de Kiso, deux statues de bronze représentent Kiso no Yoshinaka et Tomoe GozenCrédits : wikipédia
Dans le village de Kiso, deux statues de bronze repré­­sentent Kiso no Yoshi­­naka et Tomoe Gozen
Crédits : Wiki­­pé­­dia

Et soudain, au détour d’une page du Dit des Heike, voici qu’ap­­pa­­raît Tomoe Gozen, les armes à la main. Qui est cette héroïne qui fait irrup­­tion sur la scène pour­­tant très mascu­­line de la guerre des Genpei ? Le conflit oppo­­sant les clans Taira et Mina­­moto est un événe­­ment fonda­­teur qui survient à la fin du XIIe siècle. Après une accal­­mie en 1182, la trêve est rompue au prin­­temps de l’an­­née suivante, lorsque les Taira dépêchent des troupes au nord afin d’y mater la rébel­­lion menée par Kiso no Yoshi­­naka, un capi­­taine rallié aux Mina­­moto. Mal en prend aux assaillants, qui sont massa­­crés au fond des ravins bordant le col de Kuri­­kara, où l’ha­­bile Yoshi­­naka leur a tendu une embus­­cade. À la suite de cette victoire reten­­tis­­sante, le vainqueur marche sur Kyôto, dont il s’em­­pare sans coup férir. Si le vent a tourné en faveur des Mina­­moto, la victoire de Yoshi­­naka n’ar­­range pas les affaires de Yori­­tomo, qui entend bien conser­­ver la haute main sur son clan. Prétex­­tant le mauvais compor­­te­­ment des hommes de Yoshi­­naka qui occupent la capi­­tale, le sire de Kama­­kura mande donc son jeune frère Yoshit­­sune, qui accom­­plit son premier exploit mili­­taire en chas­­sant l’im­­por­­tun de Kyôto.

Sur ses traces

Yoshi­­naka sait désor­­mais que ses jours sont comp­­tés. Ironie du sort, Yoshit­­sune dirige la traque, celui-là même qui, cinq ans plus tard, de chas­­seur devien­­dra proie. La poignée de compa­­gnons d’armes restés loyaux au vaincu est rattra­­pée à Awazu en février 1184. Selon le Heike Mono­­ga­­tari, au nombre des fugi­­tifs figure une femme, dont tout laisse à penser qu’elle entre­­tient une liai­­son avec Yoshi­­naka. Concu­­bine, maîtresse ou seconde femme, puisque l’on sait que le sire de Kiso avait laissé une épouse légi­­time en son fief, l’his­­toire ne le dit pas. En dépit d’une beauté peut-être souli­­gnée de manière apocryphe, l’in­­té­­res­­sée ne saurait en revanche être tenue pour une simple servante ou une dame de compa­­gnie.

« Le mystère reste entier, d’au­­tant que les diffé­­rentes versions de son histoire se sont addi­­tion­­nées durant plus de neuf siècles. »

Elle est au contraire une combat­­tante de plein droit, si l’on en juge par la descrip­­tion qu’en donnent les auteurs de la fameuse chro­­nique : « Tomoe, par la blan­­cheur de son teint, par sa longue cheve­­lure, par ses traits régu­­liers, était en vérité la plus belle. D’une force et d’une adresse rares à l’arc, que ce fût à cheval, que ce fût à pied, le sabre à la main, c’était une guer­­rière capable d’af­­fron­­ter démons ou dieux et qui seule valait mille hommes. Experte à monter les chevaux les plus fougueux, à déva­­ler la pente la plus raide, dès que l’on parlait bataille, vêtue d’une lourde armure aux plaques serrées, le grand sabre et l’arc puis­­sant à la main, elle appa­­rais­­sait à l’en­­nemi comme un capi­­taine de premier rang. Elle avait accom­­pli de si brillants exploits que nul ne l’éga­­lait. Et c’est ainsi que cette fois encore, quand tant de gens avaient battu en retraite ou s’étaient enfuis, Tomoe était des sept cava­­liers qui n’avaient pas été frap­­pés. » Malgré ce portrait à faire frémir le plus valeu­­reux guer­­rier, Yoshi­­naka enjoint à Tomoe de quit­­ter les lieux sans délai, de peur d’avoir à subir la honte de périr aux côtés d’une femme ! La malheu­­reuse est bien payée pour sa peine. Elle proteste un instant, puis s’exé­­cute en croi­­sant les doigts pour qu’un adver­­saire digne d’elle entre en lice, de manière à prou­­ver une ultime fois sa valeur aux yeux de son seigneur et sans doute amant. La prière est aussi­­tôt exau­­cée, lorsqu’une bande de samou­­raïs Mina­­moto lancés aux trousses des fuyards fait son appa­­ri­­tion. Tomoe charge dans la mêlée, déca­­pite un assaillant, se dévêt de son armure avant de dispa­­raître dans la nature sur la route des provinces orien­­tales.

À comp­­ter de cet instant, les sources divergent. Comment pour­­rait-il en être autre­­ment lorsqu’on sait que ces récits furent compi­­lés sur la base de tradi­­tions orales rappor­­tées par des bonzes aveugles, joueurs de luth talen­­tueux qui gagnaient leur pitance en se faisant conteurs itiné­­rants ? Ces biwa hôshi, qui étaient au Japon médié­­val ce que trou­­ba­­dours et ménes­­trels étaient à l’Eu­­rope féodale, ont souvent donné libre cours à leur imagi­­na­­tion. tomoe_gozen3bis On tient cepen­­dant pour certain que Yoshi­­naka est tué à Awazu en ce funeste jour d’hi­­ver. Si le lecteur du Dit des Heike n’en­­ten­­dra plus jamais parler de Tomoe, d’autres œuvres ne s’en tiennent pas à la version lacu­­naire du célèbre conte épique, à commen­­cer par le Genpei Seisuiki. Cet ouvrage volu­­mi­­neux, qui narre lui aussi le conflit éponyme déci­­dé­­ment inspi­­rant, se fait fort d’éta­­blir la généa­­lo­­gie de Tomoe, et la présente de la sorte, par la voix d’un pour­­sui­­vant : « Je n’ai jamais vu personne se battre aussi féro­­ce­­ment, bien que j’aie moimême livré bataille depuis l’âge de seize ans. […] Elle est un merveilleux archer et un cava­­lier émérite, à la fois maîtresse et sœur de lait [de Yoshi­­naka]. Il la traite avec la plus grande consi­­dé­­ra­­tion. À la guerre, elle commande pour son compte à des troupes nombreuses. Son nom est sans tache, elle est un formi­­dable guer­­rier. […] Ce n’est pas une femme, mais un démon à l’œuvre. Qu’un tel être m’at­­teigne, ne serait-ce que d’une seule flèche, signi­­fie­­rait pour moi la honte éter­­nelle. » Et le preux samou­­raï, coura­­geux mais point témé­­raire, de tour­­ner casaque.

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L’HÉRITAGE CONTEMPORAIN DE TOMOE GOZEN

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Extrait du livre Samou­­raïs, 10 destins incroyables, paru en 2016 aux éditions Prisma. Couver­­ture : estampe de Tomoe Gozen lors de la bataille d’Awazu. Crédits : Wiki­­pé­­dia.


 

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