par Justin Nobel | 28 août 2015

L’avion à desti­­na­­tion de Cape Dorset, une commu­­nauté inuit établie sur une petite île du Nord cana­­dien, devait décol­­ler dans quelques minutes. Mais les doyens inuits étaient toujours à l’en­­re­­gis­­tre­­ment, char­­gés de valises élimées, de sacs de toile remplis à craquer et de sacs poubelle pleins de pattes de cari­­bou sanglantes conge­­lées. Une fois à bord, j’ai grignoté des Oreo accom­­pa­­gnés de Canada Dry, tandis que l’avion à turbo­­pro­­pul­­seurs nous emme­­nait en ronron­­nant vers l’ouest au-dessus de l’île de Baffin – une éten­­due brune dépour­­vue d’arbres, striée de cours d’eau bleus étin­­ce­­lants. Au décol­­lage d’Iqaluit, la capi­­tale du vaste terri­­toire inuit du Nuna­­vut, le ciel était clair, mais à l’ap­­proche du détroit d’Hud­­son, l’avion a été englouti dans un éblouis­­sant mur de nuages. Il avait été impos­­sible d’at­­ter­­rir à Dorset pendant sept jours en raison de cette barrière brumeuse. Notre pilote a repéré une percée et nous avons amorcé la descente, pour nous arrê­­ter en déra­­pant sur une piste d’at­­ter­­ris­­sage gravillon­­née.

L'île de Baffin, dans l'archipel arctique canadienCrédits
L’île de Baffin, dans l’ar­­chi­­pel arctique cana­­dien
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À l’ex­­té­­rieur s’éten­­dait l’en­­vi­­ron­­ne­­ment mysté­­rieux de l’Arc­­tique. De sombres collines encer­­claient la ville. Les montagnes ressem­­blaient à des amas de rochers jetés là par un dieu origi­­nel qui aurait ensuite suite gelé le cours du temps, pétri­­fiant le paysage de méandres et de gorges. La salle d’at­­tente grouillait d’une foule bruyante. On récla­­mait des denrées de première néces­­sité, comme le lait, le pain et l’al­­cool, épui­­sés faute de ravi­­taille­­ment durant la période de brouillard. La police montée cana­­dienne cana­­li­­sait la foule. Les poli­­ciers portaient des uniformes beiges moulants, un pisto­­let accro­­ché à une sangle autour de leur taille. Une bande­­role indiquait la raison de ma présence ici : Bien­­ve­­nue au Rassem­­ble­­ment des Anciens de Cape Dorset, 15–19 août

Funèbres coutumes

Il existe peu de docu­­ments rela­­tifs à la façon dont diffé­­rentes cultures procé­­daient pour mettre à mort leurs doyens – une pratique nommée séné­­cide. Il en existe cepen­­dant quelques uns. Dans le Japon rural, à l’âge de 70 ans, les pères et les mères étaient conduits par leurs fils en haut d’une montagne sacrée appe­­lée Obasute-yama, ou « Montagne où l’on aban­­donne les grands-mères ». Ces derniers les lais­­saient là, mourir de froid et de faim. Les Bactriens, qui habi­­taient au nord de l’Af­­gha­­nis­­tan actuel, jetaient les personnes âgées et les malades à des chiens dres­­sés, appe­­lés des croque-morts. Les rues étaient jonchées d’os humains.

Carte datant de 1776, représentant les baies d'Hudson et de BaffinCrédits
Carte datant de 1776, repré­­sen­­tant les baies d’Hud­­son et de Baffin
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En Afrique du Nord, les vieillards troglo­­dytes qui n’étaient plus capables de suivre leurs trou­­peaux se suici­­daient en se serrant une queue de bœuf autour du cou. Sur les rives Est de la mer Caspienne, les Derbica assas­­si­­naient les hommes qui attei­­gnaient 70 ans avant de les manger. Les femmes étaient simple­­ment étran­­glées puis enter­­rées. Chez les Massa­­gètes des envi­­rons de la mer d’Aral, les personnes âgées étaient sacri­­fiées par leur entou­­rage, puis cuites en même temps que le gibier. En ce qui concerne les Iazyges de Sarma­­tie, qui vivaient dans des régions au nord de la mer Noire, les enfants tuaient leurs parents à l’épée. Quant aux îles Diomède, dans les eaux battues par les tempêtes du détroit de Béring entre la Sibé­­rie et l’Alaska, les Iñupiat eutha­­na­­siaient rituel­­le­­ment leurs anciens en ayant recours au couteau, à l’arme à feu ou au nœud coulant. Ceux qui mani­­fes­­taient le désir de mourir expliquaient leur souhait à un parent, qui tentait alors de les en dissua­­der. S’ils ne chan­­geaient pas d’avis, l’exé­­cu­­tion avait lieu. Celui qui était sur le point de mourir retour­­nait ses vête­­ments, et des proches l’ame­­naient sur un siège en peau de cari­­bou jusqu’au lieu du sacri­­fice, situé à l’ex­­tré­­mité du village.

Un homme de la tribu des UmingmaktormiutCrédits
Un homme de la tribu des Uming­­mak­­tor­­miut
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La personne en charge de tuer était nommée l’exé­­cu­­teur – géné­­ra­­le­­ment le fils aîné du condamné. Un article publié dans le South­­wes­­tern Jour­­nal of Anthro­­po­­logy en 1955 raconte comment un enfant de 12 ans a tué son père avec un grand couteau de chasse : « Il indiqua à son fils où il devait frap­­per, à l’en­­droit vulné­­rable juste au-dessus du cœur. Le garçon enfonça profon­­dé­­ment le couteau, mais le coup ne fut pas assez effi­­cace. Avec dignité et rési­­gna­­tion, le vieux père suggéra : “Essaie un peu plus haut, mon fils.” Le second coup attei­­gnit son but. » En ce qui concerne le Nord cana­­dien, on trouve l’his­­toire de Charles Fran­­cis Hall, un éditeur de jour­­naux de Cincin­­nati ayant aban­­donné femme et enfants un jour de 1860 pour explo­­rer le Grand Nord. Dans le sud de l’île de Baffin, proche de l’en­­droit où se trouve l’ac­­tuelle Iqaluit, il rendit visite dans son igloo à une vieille femme mourante nommée Nuker­­tou, pour se rendre compte une fois arrivé que la popu­­la­­tion l’avait emmu­­rée chez elle à l’aide de briques de neige. Jugeant que la lais­­ser mourir seule n’était pas chré­­tien, Hall se força un passage. Il écrit dans son jour­­nal de bord : « Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, ai-je pu lente­­ment comp­­ter entre chacune de ses inspi­­ra­­tions. À la fin, j’ai pu comp­­ter jusqu’à dix-neuf mais ses expi­­ra­­tions étaient courtes puis prolon­­gées – irré­­gu­­lières. Lente­­ment, Nuker­­tou a cessé de vivre. »

Envi­­ron soixante ans plus tard, au début des années 1920, Knud Rasmus­­sen, explo­­ra­­teur et anthro­­po­­logue, signala des rituels de cet ordre parmi les Inuits Netsi­­lik de l’île du Roi-Guillaume. « Car », notait-il, « ici, la culture veut que, pour les personnes âgées qui ne peuvent plus rien faire et que la mort n’em­­porte pas, l’on aide la mort à venir les trou­­ver. » Durant les longues marches d’hi­­ver pour rallier diffé­­rents terrains de chasse, les vieillards étaient aban­­don­­nés sur des morceaux de banquise pour y mourir. Dix ans après, l’aven­­tu­­rier français Gontran de Poncins vécut parmi les Netsi­­lik et témoi­­gna du cas d’un fils aban­­don­­nant sa mère dans le bliz­­zard, un des derniers actes de séni­­cide connus. Poncins fut le dernier des explo­­ra­­teurs anthro­­po­­logues. L’an­­thro­­po­­lo­­gie est par la suite deve­­nue une profes­­sion, avec ses lignes direc­­trices et ses diplômes. Certaines ques­­tions ont été jugées perti­­nentes, d’autres tour­­nées en ridi­­cule. Les anthro­­po­­logues modernes sont plus inté­­res­­sés par la façon dont le chris­­tia­­nisme, la télé­­vi­­sion ou le réchauf­­fe­­ment clima­­tique affectent les Inuits. Plutôt que de finir enfer­­més dans des igloos, les vieux Inuits sont aujourd’­­hui prin­­ci­­pa­­le­­ment logés dans des maisons de retraite, qui ont poussé sur tout le terri­­toire comme des cham­­pi­­gnons.

Photo d'inuits en kayak prise en 1929Crédits
Photo d’inuits en kayak prise en 1929
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Pratique­­ment plus personne ne songe à cette funèbre coutume, et quand la pratique est évoquée, c’est pour la consi­­dé­­rer comme un mensonge. « Au cours des trois derniers siècles, des explo­­ra­­teurs et aven­­tu­­riers blancs, des inspec­­teurs de police, des mission­­naires, des commerçants et tout parti­­cu­­liè­­re­­ment des anthro­­po­­logues, socio­­logues et autres univer­­si­­taires ont déversé plus d’une histoire malsaine à propos des Inuits », écrit l’an­­thro­­po­­logue cana­­dien John Steck­­ley dans son livre paru en 2007 White Lies About the Inuit (« Les Mensonges des blancs à propos des Inuits »). Mais lorsque j’ai contacté Steck­­ley au télé­­phone au Humber College de Toronto, j’ai été surpris d’ap­­prendre qu’il avait écrit l’in­­té­­gra­­lité de son ouvrage depuis la biblio­­thèque univer­­si­­taire. Cet homme n’avait jamais été en terre arctique.

Les fantômes de Cape Dorset

Mes grands-parents, qui ont parcouru le monde dans les années 1970 avec pour seuls bagages leurs sacs à dos, emprun­­tant les bus locaux et dormant dans des auberges, m’avaient envoyé des cartes postales depuis des villages recu­­lés d’Inde et de Chine – des messages qui ont très certai­­ne­­ment contri­­bué à faire germer ma propre soif de voyages. C’est à peu près à cette période que leurs enfants ont décidé de les placer dans une maison de retraite clas­­sieuse de la banlieue de New York, quit­­tant du même coup leur maison rustique du sud du New Jersey. Les ques­­tions du rapport avec la vieillesse, de notre inévi­­table déclin physique et de la tran­­si­­tion vers la mort auxquels nous aurons tous à faire face me semblaient plus impor­­tantes que jamais.

Cape Dorset, village inuit situé dans territoire de Nunavut, au CanadaCrédis
Cape Dorset, village inuit situé dans terri­­toire de Nuna­­vut, au Canada
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Et les Inuits, au carre­­four de leurs tradi­­tions passées et du présent dans lequel on meurt dans son sommeil, promet­­taient des réponses à ces ques­­tions. À peu près à la même époque, une oppor­­tu­­nité de suivre de près ces réponses s’est présen­­tée d’elle-même : des Inuits âgés, origi­­naires de toute l’île de Baffin et de Nuna­­vik, une région inuit du nord du Québec, se retrou­­vaient à Cape Dorset pour le Rassem­­ble­­ment des Anciens. Au cours de l’été 2011, alors que mes grands-parents étaient inves­­tis­­saient leur nouvelle demeure, je suis retourné en Arctique. Pour commu­­niquer avec les personnes âgées, dont la plupart ne parlent que l’inuk­­ti­­tut, j’avais besoin d’un inter­­­prète. Lors de ma première nuit à Dorset, le maire m’a présenté à l’homme qu’il me fallait : Black. Nous avons discuté devant l’école Sam Pudlat, qui accueille­­rait le rassem­­ble­­ment. Les enfants jouaient sur les balançoires alors que le jour décli­­nait lente­­ment. Black portait un sweat, un panta­­lon de survê­­te­­ment et des bottes sans lacets unifor­­mé­­ment noirs. Ses cheveux sombres viraient au blanc et son menton était paré d’un bouc clair­­semé. Il parlait dans un anglais parfait et doté d’un humour rare­­ment rencon­­tré chez les Inuits, féru de jurons tels que « Nom d’un eskimo ! ». Sur son bras gauche, un tatouage approxi­­ma­­tif repré­­sen­­tant une rose trans­­per­­cée d’un poignard suggé­­rait qu’il avait séjourné en prison. Je l’ai tout de suite appré­­cié. ulyces-inuits-07 Le vrai nom de Black était Pootoo­­goo, ce qui signi­­fie « gros orteil », un prénom inuit très répandu. Sur les 14 enfants que comp­­tait sa classe à l’école élémen­­taire, cinq s’ap­­pe­­laient Pootoo­­goo. Un élève s’était mis à l’ap­­pe­­ler Black, et le surnom est resté. Black travaillait à présent en tant qu’in­­ter­­prète pour assis­­ter les jour­­na­­listes ou les scien­­ti­­fiques sur place. Il offi­­ciait égale­­ment comme agent de proba­­tion pour la police, et coor­­don­­nait les mises en liberté des Inuits qui avaient été jetés en cellule de dégri­­se­­ment. Sans liai­­son aérienne pendant toute une semaine, les réserves d’al­­cool étaient à sec et la cellule de dégri­­se­­ment était vide elle aussi. « C’est l’idéal pour moi », m’a dit Black en allu­­mant une ciga­­rette. « Je ne travaille pas en ce moment. » Je lui ai expliqué que j’étais à la recherche de personnes âgées connais­­sant des histoires de séni­­cide. Black m’a répondu qu’il avait quelqu’un en tête, et m’a demandé une avance. Je lui ai donné 60 dollars. Il les a rapi­­de­­ment trans­­mis à sa femme, une dame timide qui s’est alors diri­­gée vers l’épi­­ce­­rie. J’ai émis l’idée d’al­­ler marcher le soir même vers les collines sombres à l’ex­­té­­rieur de la ville, mais Black m’a mis en garde – un ours polaire rôdait là-bas. Il m’a raconté une histoire que j’al­­lais entendre plusieurs fois par la suite : récem­­ment, un chas­­seur qui campait en dehors de la ville s’était fait attra­­per par la tête et tirer hors de sa tente. Il était parvenu à s’échap­­per mais n’y voyait soudai­­ne­­ment plus rien : il avait été scalpé et la chair de son crâne pendait devant ses yeux ! J’ai donc soigneu­­se­­ment évité la prome­­nade et à la place, je me suis joint à un Inuit nus pieds sur le seuil de sa maison pour boire une rasade de Smir­­noff et quelques canettes argen­­tées et toutes minces de bière Molson’s – assez corsée. « Plus fort, moins de poids », m’a expliqué l’une des buveuses, éméchée, pour me signi­­fier en clair que ces canettes légères étaient moins chères à expé­­dier dans ces régions nordiques. D’autres Inuits nous ont rejoint, et tout le monde semblait ivre mort.

À peine une année aupa­­ra­­vant, un adoles­cent du nom de Peter King­­wat­­siak avait poignardé son oncle à la tête durant son sommeil, puis tiré sur son demi-frère qui somno­­lait. Peu de temps après cela, un jeune homme de 19 ans, Elee, avait tiré sur un chien, puis sur un corbeau, puis sur son frère Jame­­sie, vrai­­sem­­bla­­ble­­ment suite à une dispute à propos d’un iPod. Trois jours après cet inci­dent, deux garçons de 15 ans arpen­­taient les rues de la ville avec des fusils, faisant feu au hasard, une virée qui s’est termi­­née par une rencontre avec la police, au cours de laquelle un des garçons a été touché au torse. La ville était toujours sur des char­­bons ardents après les événe­­ments et, l’al­­cool aidant, il régnait une atmo­­sphère explo­­sive. Bien évidem­­ment, plus tard cette nuit-là, tout a fini par sauter. Personne n’est mort, mais des bagarres ont éclaté ici et là – le fils de Black était impliqué dans l’une d’entre elles. La cellule de dégri­­se­­ment était pleine, ce qui signi­­fiait que mon traduc­­teur devait retour­­ner se consa­­crer à son autre travail.

Un camp de chasseurs inuitsCrédits
Un camp de chas­­seurs inuits
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Le jour de l’ou­­ver­­ture du Rassem­­ble­­ment des Anciens, je me suis appro­­ché d’un groupe de vieilles dames d’Iqa­­luit qui regar­­daient un Inuit bedon­­nant du nom de Nowd­­lak Oshui­­tuk jouer de la guitare. Oshui­­tuk inter­­­pré­­tait des chan­­sons folk­­lo­­riques intro­­duites par les chas­­seurs de baleines écos­­sais. « C’est un musi­­cien auto-didacte de Cape Dorset », m’a chuchoté Napat­­chie, qui accom­­pa­­gnait les dames d’Iqa­­luit. « Son nom signi­­fie “homme sans pénis”. » La mère de Napat­­chie, une digne femme de 82 ans nommée Enoa­­pik qui portait des bottes en cuir de phoque et une robe à fleurs, s’est levée et m’a fait signe de venir danser avec elle. Je danse très mal, mais avec les yeux d’une bonne partie de la foule braqués sur moi, je me voyais mal refu­­ser la requête de l’une des person­­na­­li­­tés impor­­tantes de l’évé­­ne­­ment. Nous avons dansé une sorte de swing. Puis ce fut le moment du concours des Plus petits vête­­ments du monde. Cinq vieilles femmes ont défilé dans la salle de sport dans des costumes ridi­­cules. L’une portait des collants Spider­­man, un haut Spider­­man trop petit et une casquette d’en­­fant, Spider­­man égale­­ment. Une autre portait un panta­­court en jean et un haut en dentelles, pas si court que cela. Mais c’était ses lunettes de soleil qui valaient le détour : petites, vintage et paille­­tées. La gagnante incon­­tes­­tée, à mon humble avis, bien que personne n’ait jamais été offi­­ciel­­le­­ment dési­­gné comme tel, était une femme obèse portant un panta­­lon de survê­­te­­ment et un bustier. Alors que les parti­­ci­­pantes prenaient la pose pour les photos, l’un de ses seins s’en est échappé. Devant l’hys­­té­­rie de la foule, les femmes se sont reti­­rées au vestiaire et une grande boîte de biscuits a circulé de main en main.

Trois jeunes grim­­paient sur un conte­­neur et fumaient des ciga­­rettes. Ils avaient l’air de s’en­­nuyer.

« Le mal est parmi nous, des fléaux contre lesquels le système de santé est impuis­­sant », a proclamé un pasteur du nom de Udjua­­luk Etid­­loie le lende­­main, lors d’une célé­­bra­­tion à la Valley – une rangée de maisons ressem­­blant à des cara­­vanes, bordée d’une carrière de graviers, d’un tas de ferraille (où l’ours polaire avait été vu pour la dernière fois) et d’un cime­­tière. Son diocèse faisait partie d’un mouve­­ment reli­­gieux auto­ch­­tone qui prenait de l’am­­pleur dans le monde arctique : les pasteurs inuits, lassés du chris­­tia­­nisme édul­­coré de l’an­­gli­­ca­­nisme ou du catho­­li­­cisme, prêchaient dans un style qui leur était propre. Durant les offices reli­­gieux, ils se roulaient parfois par terre ou procla­­maient leurs sermons en langue locale. Certains univer­­si­­taires ont vu dans ces nouvelles églises la résur­­gence d’une forme de chama­­nisme. C’est en 1999 qu’a commencé à émer­­ger le mouve­­ment, dans la commu­­nauté de Pond Inlet sur l’île de Baffin. Rava­­gée par les suicides, l’al­­coo­­lisme et la violence conju­­gale, les respon­­sables de la commu­­nauté ont décidé de brûler maga­­zines porno­­gra­­phiques et des albums de heavy-metal. Mais les fléaux ont perduré. Par une froide mati­­née de février, un mysté­­rieux bruit d’ex­­plo­­sion a inter­­­rompu la messe. « Il y avait un grand feu rugis­­sant et des souffles de vent », m’a raconté un mission­­naire irlan­­dais à Dorset. Les personnes présentes ont été persua­­dées d’as­­sis­­ter au retour du Messie, ou au moins ce qui le précé­­dait. L’évé­­ne­­ment a ensuite été appelé « Le Renou­­veau ». Après la fin du sermon du Pasteur Etid­­loie, un ancien a découpé un morceau de laine rouge et tendu les ciseaux d’un air triom­­phal au-dessus de sa tête. La célé­­bra­­tion était termi­­née. Le groupe animé est retourné sur la colline vers le gymnase Sam Pudlat, où le pasteur a enfilé la bandou­­lière d’un saxo­­phone et partagé la scène avec un groupe inuit de rock chré­­tien appelé Kingait Band. Le rassem­­ble­­ment des anciens commençait à ressem­­bler à une réunion de famille pesante, et je commençais à m’en lasser. Un soir, alors que les anciens posaient pour des photos en arbo­­rant la tradi­­tion­­nelle veste blanche ornée de perles, compre­­nant l’im­­mense capuche pour porter les bébés – l’amauti – je me suis faufilé par la porte arrière du gymnase. Trois jeunes grim­­paient sur un conte­­neur et fumaient des ciga­­rettes. Ils avaient l’air de s’en­­nuyer. Je me suis présenté.

Des jeunes inuits assis sur un traîneau, à Cape DorsetCrédits
Des jeunes inuits assis sur un traî­­neau, à Cape Dorset
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Numa, 13 ans, était bavarde et portait une casquette à l’en­­vers aux couleurs de l’équipe de base-ball new-yorkaise, ainsi qu’un appa­­reil dentaire. Willie, 14 ans, portait des jeans noirs et avait de l’acné sur le front. Le chef du trio était Tiggy, qui avait seule­­ment dix ans et ressem­­blait à un chiot égaré, avec ses lacets défaits, ses jeans rapié­­cés et son sweat à capuche vert trop grand pour lui. Il avait un lance-pierres fait d’un morceau de caou­t­chouc et ramas­­sait sans arrêt des cailloux pour les lancer ensuite vers la toun­­dra. J’ai alors suggéré de marcher vers les collines sombres à l’ex­­té­­rieur de la ville. Ils ont accepté. Il y avait une cascade qu’ils voulaient me montrer. Je leur ai demandé si nous devions nous préoc­­cu­­per de l’ours polaire. Ils m’ont dit que non. Le soleil s’est couché et les enfants m’ont assailli de ques­­tions. « Tu veux aller en soirée ? » a demandé Willie. « Tu aimes Katy Perry ? » a demandé Numa. « Est-ce que ton père est encore vivant ? » a demandé Willie. « Tu devrais venir vivre ici », a conclu Numa. ulyces-inuits-06bis Pendant ce temps, Tiggy ramas­­sait des cailloux et les plaçait sur le lance-pierre. Il semblait mal nourri. « Devine quoi », a commencé Willie en poin­­tant Tiggy du doigt. « Sa mère fume de l’herbe avec lui. » « Il est plutôt pauvre », a ajouté Numa. « Regar­­dez ! » a crié Tiggy, montrant le ciel du doigt. Une fine ligne, à peine visible, volait contre le bleu du ciel, tissant un fil dans la stra­­to­­sphère. C’était un vol d’oies des neiges. « Koola kook ! » a crié Willie pour appe­­ler les oiseaux, ses mains en cornet devant sa bouche. « Koola kook ! Koola Kook ! Koola Kook ! » Nous avons contourné un lac sur une route de boue orange. Plus nous nous éloi­­gnions de la ville, plus les enfants vidaient leur sac. « Ces derniers jours, beau­­coup de gens étaient soûls », a dit Willie. « Je vis avec ma grand-mère parce que ma mère ne m’aime pas », a dit Numa. « Il y a des gens qui font du mal à leurs enfants. Ils s’énervent et puis… je ne sais pas. » « Tu connais beau­­coup de gens qui se sont suici­­dés ? » m’a demandé Willie. « J’en connais », ai-je répondu. « Mais pas beau­­coup. » « Je connais­­sais un autre Willie », m’a-t-il dit. « Il s’est suicidé. » Willie a dési­­gné l’une des collines noires, qui étaient plus proches main­­te­­nant. « Tu vois cette montagne ? » m’a-t-il demandé. « Une fille a vu le diable là-bas, il avait une queue. » « Il y a des fantômes ici », a ajouté Numa. « Ils sont sombres, petits et noirs, un peu comme de la fumée. »

Vue aérienne de l'ïle de BaffinCrédits
Vue aérienne de l’ïle de Baffin
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La cascade en ques­­tion était un bouillon d’écume plaqué contre les pierres glis­­santes, on aurait dit la langue d’un géant se dérou­­lant à l’in­­fini. Tiggy a gravi en courant les parois lisses comme s’il s’était agi d’une échelle. J’étais persuadé qu’il allait tomber, mais il a atteint le sommet. Il n’a pas levé victo­­rieu­­se­­ment les bras comme les enfants le font parfois, et il a disparu. Derrière nous, le soleil était d’un rouge écla­­tant au-dessus de la ville. Dans la direc­­tion oppo­­sée, la mer était d’un bleu sombre, une ligne grise marquait la sépa­­ra­­tion d’avec le ciel. Et enfin la lune, une boule blanche aux trois-quarts pleine, crois­­sante. Il était diffi­­cile de croire que je vivais dans le même univers que les anciens. Le rassem­­ble­­ment les avait fait retom­­ber en enfance. Pendant ce temps-là, les enfants, eux, semblaient aban­­don­­nés. Soudain, Tiggy est réap­­paru. Son sweat vert était strié de traces humides. Ce n’était que de l’eau, mais on aurait dit qu’il avait pris part à un rituel étrange, comme s’il était vrai­­ment devenu un « tiggy », un petit tigre.

Les adieux

Un après-midi, je suis tombé sur Black devant le maga­­sin North­­mart. Il semblait lessivé. « Je t’ai cher­­ché partout », m’a-t-il dit. « Tu t’es fait tirer dessus ? » Je ne sais pas trop pourquoi, mais j’ai examiné mon torse. Non, tout allait bien. « Ouf ! » a soupiré Black. « Une femme qui habite à côté de chez toi a été arrê­­tée la nuit dernière pour avoir essayé de tirer sur ses enfants ; elle tirait des coups de feu en l’air. » Il avait d’autres nouvelles à m’an­­non­­cer, toutes aussi peu réjouis­­santes les unes que les autres. Avec l’ivresse ambiante toujours présente, Black était trop occupé pour m’ob­­te­­nir des rendez-vous.

« J’ai même entendu parler de véri­­table canni­­ba­­lisme, mais c’était bien avant ma nais­­sance. » — Atsiaq Alasuaq

Mais quelques jours plus tard, il m’a appelé pour me dire que l’homme qu’il avait en tête était dispo­­nible : un septua­­gé­­naire à carrure impo­­sante aux cheveux argen­­tés soigneu­­se­­ment peignés et qui s’ap­­pe­­lait Atsiaq Alasuaq. Nous nous sommes rencon­­trés chez Black, dans sa petite maison jaune de la Valley. Atsiaq s’est assis dans une chaise à roulettes près d’une fenêtre qui donnait sur un cime­­tière avec des croix en bois blanches de travers. Derrière, on pouvait voir une crête pentue, un ancien chemin d’ours polaire, d’après Black. Atsiaq a grandi dans un campe­­ment de chas­­seurs, où il vivait dans une sorte de rési­­dence de copro­­prié­­tés d’igloos. Trois igloos, chacun appar­­te­­nant à une famille diffé­­rente, étaient reliés entre eux par des passages. Afin de mini­­mi­­ser les pertes de chaleur, une seule porte donnait sur l’ex­­té­­rieur. Un système de heur­­toirs permet­­tait aux diffé­­rentes familles de commu­­niquer entre igloos. Il y avait un signal pour l’heure des repas, un autre pour sortir chas­­ser, un autre encore simple­­ment pour traver­­ser un igloo. Le campe­­ment d’At­­siaq était proche d’un endroit où les morses aimaient faire étape. Je lui ai demandé s’il lui était arrivé d’en chas­­ser. « Bien sûr que j’ai chassé le morse », a-t-il dit. « Quand j’étais enfant, c’était moi qui lançais le harpon, parce que j’étais le plus costaud. » Ils tuaient des bêtes de 900 kilos qui se repo­­saient sur la banquise. Malgré cela, les périodes de famine étaient fréquentes. « Les familles les plus affa­­mées devaient aller jusqu’à manger leurs chiens », a dit Atsiaq. « J’ai même entendu parler de véri­­table canni­­ba­­lisme, mais c’était bien avant ma nais­­sance. » Il a alors fait pivo­­ter sa chaise face à la fenêtre et a commencé à me montrer quelque chose. Je pensais qu’il s’agis­­sait des tombes, mais il dési­­gnait les plantes arctiques, qui arri­­vaient à hauteur de cheville. Lorsqu’il était plus jeune, on mélan­­geait les racines de ces plantes à de la graisse de phoque pour étan­­cher la faim. « De nos jours », a soupiré Atsiaq, « plus personne ne mange de racines. » ulyces-inuits-11 Il a confirmé que les pratiques d’aban­­don de personnes âgées sur la banquise avaient existé à une époque, mais qu’elles avaient cessé envi­­ron une dizaine d’an­­nées avant sa nais­­sance. Quand il était plus jeune, quand quelqu’un mourait, on entou­­rait son corps de rochers – « afin qu’a­­près la décom­­po­­si­­tion, les os ne soient pas empor­­tés par le vent. » L’objet ou l’ou­­til préféré de la personne était placé en dehors du cercle. Si quelqu’un se trou­­vait isolé et devait mourir seul, il devait placer l’ou­­til en dehors du cercle lui-même, puis ramper à l’in­­té­­rieur du cercle pour y mourir. J’ai demandé à Atsiaq quel serait son outil. « Mon couteau », m’a-t-il répondu sans hési­­ter. « Il est en ivoire avec une poignée en bois, et a surtout servi à chas­­ser le morse. » Atsiaq s’est retiré et j’ai entendu de l’agi­­ta­­tion à l’ex­­té­­rieur. Les enfants criaient et j’ai vu des gens courir. L’ours polaire ! Black et moi nous sommes préci­­pi­­tés dans la rue. Une foule s’était massée autour de la maison de l’un des voisins. Un garçon a montré du doigt une tache noire de la taille d’une bille sur le mur. « Nom d’un eskimo ! » s’est exclamé Black. « Nous n’en voyons jamais des comme ça dans le nord. » C’était une mouche.

Un inuit dans son kayakCrédits
Un inuit dans son kayak
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Le rassem­­ble­­ment des anciens s’est achevé dans l’ef­­fer­­ves­­cence, avec une myriade d’évé­­ne­­ments. Il y a eu un match de foot­­ball avec un ballon fait en peau de phoque, suivi d’un repas de cari­­bou cru, de baleine boréale et de bébé phoque. J’ai repéré une femme en train d’at­­tra­­per discrè­­te­­ment quelque chose à travers l’en­­taille sanglante du cou du phoque. Lorsque je lui ai demandé plus tard ce que c’était, elle m’a répondu, rayon­­nante : « Le cerveau. » Lors de la dernière nuit, nous nous sommes à nouveau rassem­­blés au gymnase de l’école Sam Pudlat. Il y a eu une annonce : la prochaine ville à accueillir le rassem­­ble­­ment des anciens serait Aupa­­luk, une commu­­nauté du Nuna­­vik comp­­tant 174 âmes, sur la baie d’Un­­gava où les Émirats Arabes Unis ont récem­­ment plani­­fié la construc­­tion d’une mine de fer qui emploie­­rait 10 000 personnes. Des person­­na­­li­­tés impor­­tantes parmi les anciens ont prononcé un discours de clôture. Enoa­­pik, qui portait, fidèle à elle-même, ses bottes en peau de phoque et une robe à fleurs, était l’une d’entre eux. « Vous vous devez d’ai­­der les anciens, de parta­­ger avec eux un peu de votre nour­­ri­­ture », a-t-elle dit. « Un jour, vous serez vieux à votre tour. »

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Mon vol retour pour Iqaluit a été reporté de deux jours à cause du brouillard, d’un jour de plus à cause d’un avion qui s’était écrasé dans le centre de l’Arc­­tique, et enfin de cinq jours supplé­­men­­taires à cause du brouillard. Le soir où j’ai fina­­le­­ment réussi à décol­­ler de Cape Dorset, l’avion a entamé une ascen­­sion rapide dans un ciel lavande. Plus bas, la petite ville n’était plus qu’un point lumi­­neux au milieu d’une bande noire. Puis tout est devenu noir. Une hôtesse a apporté des bois­­sons, j’ai pris un Canada Dry. Juste avant de quit­­ter défi­­ni­­ti­­ve­­ment le Nuna­­vut, je suis passé par une maison de retraite à Iqaluit, la plus grande du terri­­toire. La gérante, Elisa­­pee Gordon, m’a accueilli avec ses sabots en caou­t­chouc à pois, un télé­­phone portable accro­­ché à son jean moulant. Elle m’a montré les toilettes, la buan­­de­­rie, les chambres qui ressem­­blaient plutôt à des appar­­te­­ments, où les personnes âgées pouvaient jouir d’un certain degré d’au­­to­­no­­mie. Puis elle m’a montré des chambres qui ressem­­blaient plus à celles des hôpi­­taux, où les pension­­naires pouvaient béné­­fi­­cier d’un accès aux soins à toute heure de la jour­­née ou de la nuit. Certaines choses ne boule­­ver­­saient pas les tradi­­tions : mijo­­tant dans de gigan­­tesques marmites en acier, il y avait du ragoût d’ours polaire pour le déjeu­­ner.

Les ours polaires sont chassés par les inuitsCrédits
Les ours polaires sont chas­­sés par les inuits
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Le poignard et le canapé

Quelques jours plus tard, je suis revenu accom­­pa­­gné d’un traduc­­teur et je me suis entre­­tenu avec l’une des pension­­naires, une femme de 83 ans dans un fauteuil roulant nommée Udlo­­riaq Ineak. Elle n’était plus qu’une petite chose éden­­tée, recroque­­vil­lée dans de grandes pantoufles à four­­rure magenta et un panta­­lon de survê­­te­­ment turquoise. Ses yeux étaient d’un bleu océan et ses bras ponc­­tués d’hé­­ma­­tomes, gonflés à cause du diabète. Des pots de confi­­ture déco­­raient sa table de nuit, et des puzzles ache­­vés étaient accro­­chés aux murs : un perroquet, des chiens de tous pays, et Chris­­tie Brink­­ley, tranquille­­ment assise au milieu d’un champ de fleurs.

Une femme inuit pêche avec une petite filleCrédits
Une femme inuit pêche avec une petite fille
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Udoriaq était née dans la commu­­nauté de Kimmi­­rut, sur l’île de Baffin, mais à quatre ans, elle avait démé­­nagé pour un campe­­ment de chas­­seurs à l’écart de la ville, vivant davan­­tage selon le mode de vie tradi­­tion­­nel des Inuits. Elle s’était mariée à 14 ans, pas par amour ou parce que sa famille voulait une dot, mais pour la nour­­ri­­ture. « Avant, j’avais faim », m’a-t-elle dit. « Après m’être mariée, je n’ai plus jamais eu faim. » Son mari partait chas­­ser sur un traî­­neau avec ses chiens. Un jour qu’il était absent, un ours polaire s’est appro­­ché de la tente. À l’époque, elle avait deux petites filles, et bien qu’elle avait une arme, elle n’a pas essayé d’abattre l’ours, elle s’est conten­­tée de le regar­­der. « Je n’avais pas peur », m’a dit Udlo­­riaq. Elle avait déjà traversé trop d’épreuves. Lors de la famine et de l’épi­­dé­­mie qui ont frappé au début des années 1950, Udlo­­riaq avait été l’une des rares personnes à être restées en bonne santé. Elle avait alors été l’in­­fir­­mière de toute la commu­­nauté, aidant les mourants à mourir avec dignité, portant secours à ceux qu’elle pouvait aider à recou­­vrer la santé. « Avez-vous peur de mourir ? » ai-je demandé à Udlo­­riaq. « Je ne crains pas du tout la mort », a-t-elle répondu. « J’ai côtoyé la mort à de nombreuses reprises, plus d’une fois, du temps de la famine lorsque les gens mouraient de froid. Je crois qu’une âme va au para­­dis quand elle meurt, et ceux qui ne sont pas croyants vont à un autre endroit. »

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Contrai­­re­­ment à des explo­­ra­­teurs comme Hall, qui écri­­vaient sur le Nord tout en étant étran­­gers à ce monde, Knud Rasmus­­sen naquit à Ilulis­­sat, au Groen­­land. Il gran­­dit parmi les Inuits, parlait un inuk­­ti­­tut parfait et condui­­sait son propre atte­­lage de chiens dès l’âge de huit ans. En 1921, il embarqua pour un voyage de plus de 30 000 kilo­­mètres à travers l’Arc­­tique, de l’île de Baffin à la Sibé­­rie, obser­­vant les Inuits juste avant que le contact avec les marchands de four­­rure et les mission­­naires n’ap­­portent un chan­­ge­­ment irré­­mé­­diable.

Masque de cérémonie inuitCrédits
Masque de céré­­mo­­nie inuit
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Il observa la pratique du séni­­cide chez les Inuits Netsi­­lik de l’île du Roi-Guillaume et fut l’un des seuls explo­­ra­­teurs à réus­­sir à commu­­niquer avec les chamans – des hommes secrets et luna­­tiques qui ne parlaient que l’inuk­­ti­­tut. Pendant une tempête de neige dans une portion maré­­ca­­geuse au centre des terres arctiques appe­­lée Barren Grounds, Rasmus­­sen trouva refuge dans l’igloo d’un chaman du nom d’Aua. Après un repas composé de morse cru, la discus­­sion s’orienta vers le monde des enfers. Ana lui expliqua que ceux qui meurent lente­­ment, comme dans le cas d’une mala­­die dégé­­né­­ra­­tive, vont vers un purga­­toire appelé la Petite Terre, situé au fond de l’océan. Ceux qui meurent rapi­­de­­ment, d’une mort violente, vont vers la Terre du Jour, située dans le ciel. C’est une « terre d’âmes bien­­heu­­reuses et joyeuses », comme le consigne  Rasmus­­sen dans son jour­­nal, « avec des cari­­bous en nombre, et où les gens vivent unique­­ment pour s’amu­­ser. Ils jouent au ballon la plupart du temps… avec un crâne de morse, en riant et en chan­­tant. » Il est possible de passer de la Petite Terre à la Terre du Jour, mais il faut d’abord confes­­ser ses pêchés à une déesse de la mer, Taka­­na­­luk Arna­­luk, qui fut jetée par-dessus bord par son père pour allé­­ger le bateau lors d’une tempête. Taka­­na­­luk s’agrippa à la coque, mais son père lui coupa les doigts.

L'explorateur Knud Rasmussen et l'ethnographe Kaj Birket-SmithCrédits
L’ex­­plo­­ra­­teur Knud Rasmus­­sen et l’eth­­no­­graphe Kaj Birket-Smith
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« Je me pose aussi la ques­­tion », m’a demandé Frédé­­ric Laugrand, anthro­­po­­logue à l’univer­­sité Laval et co-auteur du livre Shama­­nism and Chris­­tia­­nity in the Cana­­dian Arctic in the Twen­­tieth Century. Tran­­si­­tions and Trans­­for­­ma­­tions (« Le chama­­nisme et le chris­­tia­­nisme inuits : tran­­si­­tions et trans­­for­­ma­­tions au XXe siècle »), paru en 2010. Je lui avais demandé au télé­­phone pourquoi les Inuits qui mouraient rapi­­de­­ment étaient récom­­pen­­sés. Il pensait que cela avait un lien avec le désir du corps de libé­­rer l’âme. Une mort lente retient une âme et l’em­­pêche de prendre son chemin vers l’au-delà, tandis qu’une mort violente laisse l’âme quit­­ter le corps rapi­­de­­ment et aller direc­­te­­ment au para­­dis. Laugrand pensait que tuer les personnes âgées prenait son sens avec ce contexte et était convaincu que, jadis, les anciens étaient réel­­le­­ment lais­­sés à l’aban­­don sur la banquise. En vérité, il pense que c’était même une pratique répan­­due pour ceux qui vivaient assez vieux. « Il n’y avait pas de scan­­dale autour de la mort ; ça, c’est une idée occi­­den­­tale », a dit Laugrand. « Pour un vieil Inuit, il vient un moment où il – ou elle – trouve que sa vie arrive à son terme, et qu’il est préfé­­rable de tomber du traî­­neau et de mourir de froid. »

Vue satellite de lîle de BaffiCrédits
Vue satel­­lite de l’île de Baffin
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Chaque mois, ou tous les deux mois, j’achète un pain complet et un muffin aux fruits rouges et je prends le train à la station new-yorkaise de Grand Central, à desti­­na­­tion de Harri­­son. Je marche 500 mètres à travers des banlieues ombra­­gées vers une majes­­tueuse rési­­dence néo-géor­­gienne appe­­lée The Osborn. Je donne le muffin à l’in­­fir­­mière et le pain à ma grand-mère, et la joie lui met les larmes aux yeux. Puis je me dirige vers le canapé où mon grand-père semble dormir du sommeil éter­­nel, allongé sur le dos. Il n’est pas vrai­­ment mourant, il est plutôt en phase de désin­­té­­gra­­tion, comme une météo­­rite lancée à travers l’es­­pace, qui s’érode et perd des morceaux –son audi­­tion, son dos, sa vue. Mais le météore n’est pas détruit tant que son noyau ne l’est pas, et il conti­­nue donc sa course. Il est né Joseph R. Knobel à Łódź, en Pologne, en 1917. Son père est parti en Amérique pour trou­­ver du travail et a envoyé aux siens quatre tickets quelques années plus tard. Seuls Joe et sa mère sont venus le rejoindre. Son frère aîné et son frère jumeau étaient tous deux morts de malnu­­tri­­tion. Une fois en Amérique, la famille s’est instal­­lée à Patter­­son, dans le New Jersey, où le père de Joe diri­­geait une petite usine de soie­­ries. La Grande Dépres­­sion l’a ruiné. Joe a fini le lycée, est parti en auto-stop jusqu’à la Nouvelle-Orléans, pour trou­­ver du travail comme steward en cabine dans un bateau à vapeur. Mais il n’y avait pas de travail pour lui. Il a dérivé jusqu’à l’univer­­sité d’État de Loui­­siane à Bâton-Rouge, a campé dans un vieux stade, est tombé amou­­reux de Fran­­cis Selig­­man en faisant de l’auto-stop, a été diplômé en chimie, a travaillé dans une raffi­­ne­­rie de sucre instal­­lée au milieu du bayou, a épousé Fran. Ils ont élevé six enfants, parcouru le monde avec leur sac à dos vert, ont envoyé des cartes postales à leurs 18 petits-enfants, des centaines de cartes postales, des milliers de kilo­­mètres, des millions d’ins­­pi­­ra­­tions, d’ex­­pi­­ra­­tions, de batte­­ments de cœur, des secondes, du temps, des vies sous des ciels azur, des ciels étran­­gers, des vies qui se consument, grillent à petit feu, s’éva­­porent, des ciels plus fami­­liers. Sans réponse à l’éter­­nelle ques­­tion que posent nos vies. « Joey », a appelé ma grand-mère depuis la cuisine. « Ton petit-fils Justin t’a apporté du pain. » Nous nous tenons la main sur le canapé. Je voudrais le porter au sommet d’une montagne sacrée, l’aban­­don­­ner sur un morceau de banquise, lui enfon­­cer un poignard dans le cœur, mais je n’en ai pas le cran. Ces temps sont révo­­lus. Il n’y aura pas de cercle de rochers, et tout le monde a oublié son outil préféré. De nos jours, un peu partout dans le monde, nous mourons dans des cana­­pés. ulyces-inuits-18


Traduit de l’an­­glais par Matthieu Volait, d’après l’ar­­ticle « Growing Old with the Inuit », paru dans Nowhe­­re­­mag. Couver­­ture : Une route du Grand Nord cana­­dien.  Créa­­tion graphique par Ulyces.

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