par Krista Langlois | 30 décembre 2015

Aelõñ Kein Ad

L’éten­­due d’eau dépasse l’ima­­gi­­na­­tion. Nous volons depuis des heures, et à ce moment précis, où nous ne pour­­rions pas nous trou­­ver plus éloi­­gnés de toute terre, un endroit où les courbes de l’océan Paci­­fique mouche­­tées de vagues s’étirent sur des milliers de kilo­­mètres dans chaque direc­­tion, une île appa­­raît. Ce n’est guère plus qu’une bande de sable et de palmiers, un serpent enroulé au milieu de la plaine bleue du Paci­­fique. 1 200 îles semblables sont disper­­sées aux envi­­rons, certaines habi­­tées, d’autres non, déployées en une constel­­la­­tion de 29 atolls, tels des étoiles dans cet univers océa­­nique. Pour chaque kilo­­mètre carré de terre de la Répu­­blique des Îles Marshall, il y a 10 732 kilo­­mètres carrés d’océan.

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D’après Mark Garri­­son

Il y a approxi­­ma­­ti­­ve­­ment 2000 ans, des navi­­ga­­teurs à bord de pirogues à balan­­cier décou­­vrirent ces minus­­cules éten­­dues de terre, et leurs descen­­dants s’y instal­­lèrent, ne tardant pas à deve­­nir les meilleurs navi­­ga­­teurs du Paci­­fique. Alors que d’autres peuples avaient recours aux étoiles pour trou­­ver leur chemin, les Marshal­­lais ajou­­tèrent à leurs connais­­sances astro­­lo­­giques un savoir complexe de la dyna­­mique des vagues et des courants océa­­niques. Les garçons se lais­­saient flot­­ter sur le dos pendant des heures, mémo­­ri­­sant les sché­­mas qui se répé­­taient dans l’eau au-dessous d’eux. Plus tard, loin de chez eux, ils étaient en mesure de déter­­mi­­ner leur posi­­tion à partir du seul dépla­­ce­­ment des vagues. Même sur la terre ferme, la vie des Marshal­­lais est ryth­­mée par l’océan. Étant donné que peu de plantes poussent sur le sol sablon­­neux, la majeure partie de la nour­­ri­­ture est récol­­tée en mer – la langue marshal­­laise contient une cinquan­­taine de mots et d’ex­­pres­­sions pour décrire les tech­­niques de pêche. Ce qui provient de la terre – le fruit à pain, le taro, les fruits de l’épi­­neux arbuste panda­­nus – est souvent mis à fermen­­ter ou conservé en vue de voyages en mer. Même la langue est issue de la mer : à la place de mots comme « droite » et « gauche » pour indiquer les direc­­tions sur terre, les insu­­laires utilisent les termes « côté océan » (la partie exté­­rieure de l’atoll) et « côté lagon » (la partie inté­­rieure abri­­tée). Des géné­­ra­­tions durant, les Marshal­­lais appe­­lèrent leurs terres Aelõñ Kein Ad – « ces îles qui nous appar­­tiennent ». Quelques navires passèrent à proxi­­mité, mais la culture des îles évolua dans un isole­­ment rela­­tif jusqu’en 1857, avec la première vague d’ar­­ri­­vants étran­­gers : des mission­­naires chré­­tiens, bardés de leurs vête­­ments, de leurs mala­­dies et de leur reli­­gion.

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Essai nucléaire sur l’atoll de Bikini
1er mars 1954

Lors de la Seconde Guerre mondiale, le Japon annexa les îles à des fins stra­­té­­giques. Les îles les plus excen­­trées furent bombar­­dées par les forces alliées pendant 75 jours. Le sang s’in­­fil­­tra dans le sable. À la fin de la guerre, quand les Îles Marshall furent placées sous contrôle améri­­cain, ce fut le début des tests nucléaires – l’équi­­valent de la puis­­sance de 1,6 bombe d’Hi­­ro­­shima par jour pendant douze années consé­­cu­­tives. Certaines îles furent irré­­mé­­dia­­ble­­ment conta­­mi­­nées, et des commu­­nau­­tés entières durent s’exi­­ler sur d’autres îles, moins propres à être habi­­tées. Les taux de cancer augmen­­tèrent, et les fausses couches et des mala­­dies de nais­­sances incon­­nues aupa­­ra­­vant devinrent courantes. Envers et contre tout, la culture Marshal­­laise s’adapta et survé­­cut. Mais aujourd’­­hui, elle fait face à l’unique bataille qu’il pour­­rait être impos­­sible de rempor­­ter. Les experts du climat prédisent, en raison de la montée du niveau des mers causé par l’émis­­sion de gaz à effet de serre, que les îles Marshall pour­­raient être inha­­bi­­tables à la fin de ce siècle. Alors que l’océan s’in­­si­­nue dans les maisons et déforme les routes, il devient source de peur plutôt que de vie. Certains Marshal­­lais ont déjà commencé à plani­­fier leur démé­­na­­ge­­ment. Contrai­­re­­ment à d’autres réfu­­giés clima­­tiques – les habi­­tants de la nation-archi­­pel de Kiri­­bati ont acheté des terres en prévi­­sion aux Fidji, par exemple, ou, à l’ins­­tar d’une famille de Tuvalu, cherchent à obte­­nir le statut de réfu­­gié clima­­tique auprès de la Nouvelle-Zélande –, les Marshal­­lais savent exac­­te­­ment où ils iront. Un accord qui est entré en vigueur lorsque les Îles Marshall ont obtenu leur indé­­pen­­dance en 1986 permet à tout citoyen de vivre et de travailler aux États-Unis sans limite de temps, sans visa ni green card.

D’ici à 2100, on peut prévoir que le chan­­ge­­ment clima­­tique va pous­­ser l’in­­té­­gra­­lité de la popu­­la­­tion des Îles Marshall vers les côtes améri­­caines. Plus de 25 000 Marshal­­lais – soit un tiers de la popu­­la­­tion – ont déjà quitté leurs îles, et beau­­coup d’entre eux l’ont fait durant ces quinze dernières années. Parmi eux, Sarah Joseph, qui vit à présent à Enid, dans l’Ok­­la­­homa. Comme Sarah, un nombre surpre­­nant de migrants Marshal­­lais atter­­rissent encla­­vés dans l’Amé­­rique profonde, loin de l’océan qui a modelé chaque facette de leur culture. Ce qui soulève la ques­­tion suivante : les tradi­­tions et la langue Marshal­­laises peuvent-elles survivre loin de la mer ? Ou, pour para­­phra­­ser le ministre Marshal­­lais des Affaires étran­­gères Tony deBrum, le chan­­ge­­ment clima­­tique va-t-il se muer en géno­­cide cultu­­rel ?

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Des pêcheurs marshal­­lais en 1900
Crédits : Natio­­nal Archives

Amedka

En 2006, je suis arrivé sur l’atoll reculé d’Ebon pour ensei­­gner l’an­­glais pendant un an. Sarah était la fille aînée de la famille chez qui j’étais héber­­gée, ainsi que l’une de mes élèves de quatrième. Elle était auda­­cieuse et intel­­li­­gente, arbo­­rait un large sourire et des cheveux sombres regrou­­pés en un chignon lâche qui couron­­nait sa tête. Il n’y a pas de télé­­phone ni d’élec­­tri­­cité sur Ebon, et une seule boutique vendait du riz, de la farine, de la limo­­nade Kool-Aid et du pâté de jambon en boîte. Mais de temps en temps, quand même la seule route qui parcourt l’île dans toute la longueur commençait à être trop encom­­brée à son goût, Sarah prenait un bateau et traver­­sait le lagon de 100 km² à desti­­na­­tion d’une petite île appe­­lée Demdol, où son grand-père vivait seul dans une hutte d’une seule pièce. Elle y restait des semaines, sur une bande de sable pas plus grande qu’un terrain de foot­­ball, à lire une bible marshal­­laise, à récu­­rer des vête­­ments sur une planche à laver, et à collec­­ter les œufs des poules qui pico­­raient sous les palmiers. Lorsque j’ai rencon­­tré Sarah pour la première fois, elle reve­­nait tout juste de Demdol. Nous étions à la fin du mois d’août, et les jour­­nées étaient incroya­­ble­­ment chaudes. Mais les soirées – alors que le soleil glis­­sait sous l’ho­­ri­­zon de l’atoll, que la brise bruis­­sait dans les palmiers et qu’un ensemble de feux de coques de noix de coco scin­­tillaient tout le long du ruban de terre – étaient en tout point ce que j’ima­­gi­­nais à propos de la vie sur les îles du Paci­­fique. Sarah s’ins­­tal­­lait occa­­sion­­nel­­le­­ment sur le hamac tendu derrière la maison de ses parents, grat­­tant un ukulélé déla­­bré en contem­­plant le lagon qui s’as­­som­­bris­­sait et qui reflé­­tait le ciel étoilé jusqu’au point où il n’était plus possible de faire la diffé­­rence entre l’un et l’autre. Comme si nous étions assis dans un bol d’étoiles. Alors que Rakki, la mère de Sarah, ravi­­vait le feu, Jola, son père, qui avait passé la jour­­née à ouvrir des noix de coco, à en faire sécher la chair au soleil et à les empaque­­ter dans des sacs de jute pour les vendre quelques dizaines de cents le kilo, mettait son canot à l’eau pour aller pêcher dans le lagon.

Les oppor­­tu­­ni­­tés sont rares sur Ebon, et l’école ne se pour­­suit que jusqu’à la fin du collège.

La plupart des nuits, nous dormions déjà à l’heure où Jola rentrait avec les protéines du lende­­main. Mais de temps à autre, quand un enfant du village attei­­gnait son premier anni­­ver­­saire, Sarah, Rakki et moi nous joignions à un groupe d’autres femmes et marchions sous la lueur de la Lune jusqu’à la hutte de la mère pour chan­­ter pour l’en­­fant. Aux Îles Marshall, un premier anni­­ver­­saire est une étape impor­­tante, et sa célé­­bra­­tion – qui est beau­­coup plus consé­quente qu’un mariage ou un enter­­re­­ment – fait écho à des temps où la morta­­lité infan­­tile était élevée. La céré­­mo­­nie débute à minuit, avec les chœurs des femmes qui chantent pour l’en­­fant, et se conclut plusieurs jours plus tard par le festin tradi­­tion­­nel lors duquel tout le village est rassem­­blé. Sur les îles les plus margi­­nales comme Ebon, la nour­­ri­­ture est souvent servie dans des paniers tres­­sés à partir de feuilles de palmiers, remplis de beignets frits, de boules de riz, de tortues de mer, de pois­­son, de porc, de taro, de fruits à pain, de fruits du panda­­nus, et bien d’autres mets encore. Au lieu d’ap­­por­­ter des cadeaux, ce sont les invi­­tés qui prennent quelque chose à la famille qui les reçoit – qui une paire de sandales, qui une poêle à frire – pour l’em­­por­­ter chez eux. Moins il reste de choses à la famille hôte, plus leur géné­­ro­­sité a été grande. Il s’agit là d’un témoi­­gnage de la force des liens tissés au sein de la commu­­nauté marshal­­laise, l’as­­su­­rance qu’on pren­­dra soin de vous, peu importe votre niveau de vie. Voici le monde dans lequel Sarah a vécu les quatorze premières années de sa vie. A poste­­riori, c’était une vie para­­di­­siaque. Mais les oppor­­tu­­ni­­tés sont rares sur Ebon, et l’école ne se pour­­suit que jusqu’à la fin du collège. Les élèves des îles exté­­rieures qui parti­­cipent à un examen natio­­nal et qui veulent entrer au lycée doivent par consé­quent quit­­ter la maison de leurs parents, pour être héber­­gés le plus souvent dans des dortoirs ou chez un membre de leur famille à Majuro, la capi­­tale des Îles Marshall. La plupart ne reviennent jamais.

De 2006 à 2011, 17 des 26 îles exté­­rieures ont assisté à une consi­­dé­­rable chute de leur popu­­la­­tion, tandis que la popu­­la­­tion de Majuro a augmenté, passant de 1 770 à 28 000 habi­­tants dans l’in­­ter­­valle. Et pour­­tant, malgré un accès aux études et à l’em­­ploi qu’on ne retrouve pas sur les îles plus en marge géogra­­phique­­ment, la vie à Majuro comprend égale­­ment son lot de défis. Les récifs ont été dépeu­­plés par la pêche à outrance ou endom­­ma­­gés par le déve­­lop­­pe­­ment – les habi­­tants de Majuro consomment en moyenne 71,5 kg de pois­­son par an, contre 147 kg dans les îles plus isolées. L’im­­por­­ta­­tion d’ali­­ments trans­­for­­més compense la diffé­­rence, mais ceux-ci sont coûteux et les emplois rému­­né­­rés ne sont pas assez nombreux pour que cela soit abor­­dable pour tout le monde. Chaque après-midi sans excep­­tion, un nombre incal­­cu­­lable de jeunes gens sont ados­­sés aux bâti­­ments ou allon­­gés sur les sols frais de ciment, fumant des ciga­­rettes en atten­­dant que le temps passe. Chaque année, ce sont des centaines de Marshal­­lais qui quittent les îles péri­­phé­­riques vers Majuro, et chaque année, des centaines d’autres quittent Majuro à desti­­na­­tion des États-Unis.

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Le petit frère de Sarah joue dans les eaux du lagon, où il vit toujours
Crédits : Krista Langlois

Sarah faisait partie des rares qui se serait satis­­faite de rester vivre à Ebon. Elle n’ap­­pré­­cie pas les villes et les foules. Ce qu’elle aime, c’est nager dans les lagons turquoise trans­­lu­­cides et chan­­ter le dimanche dans la petite église protes­­tante bleue et blanche située juste au bord de l’eau. Mais Rakki et Jola voulaient lui offrir davan­­tage. Sept des neuf enfants de Rakki vivaient aux États-Unis quand Sarah a terminé son année de quatrième. Un jour, la famille a eu vent du fait que l’une des sœurs achè­­te­­rait un billet sans retour, desti­­na­­tion « Amedka ». Nous étions au prin­­temps 2008. Sarah était assise au bord de l’étroite piste de l’aé­­ro­­drome d’Ebon, coin­­cée entre le lagon et l’océan. Elle atten­­dait que le point blanc d’un avion se maté­­ria­­lise dans le ciel bleu aveu­­glant. Elle essayait de se rete­­nir de pleu­­rer.

Hori­­zon 2100

Comme la plupart des Marshal­­lais aux États-Unis, Sarah ne fait pas partie d’une immi­­gra­­tion clima­­tique. Elle a quitté son pays à cause du manque d’op­­por­­tu­­ni­­tés, et parce que sa famille a estimé que c’était ce qu’il y avait de mieux pour elle. À l’époque, en 2008, le chan­­ge­­ment clima­­tique était encore une expres­­sion que peu de personnes avaient enten­­due aux Îles Marshall. En revanche, le moment de son départ n’au­­rait pas pu être mieux fixé. Ce même mois de décembre, les plus grandes marées de l’an­­née ont coïn­­cidé avec une violente tempête, et des vagues de trois mètres de haut ont submergé les îles Marshall. Les cultures vivrières comme le taro ou l’arbre à pain ont été détruites, les routes et les digues ont été empor­­tées, et il y avait de l’eau de mer jusqu’au genou dans les maisons. Les cime­­tières ont été inon­­dés et les tombes détruites.

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Inon­­da­­tions aux Îles Marshall
Crédits : Alson J. Kelen

Tout comme d’autres nations insu­­laires compo­­sées d’atolls peu élevés par rapport au niveau de la mer, telles que les Maldives ou Kiri­­bati, les îles Marshall ont toujours été vulné­­rables aux inon­­da­­tions et aux cyclones. L’ar­­chéo­­logue Marshall Weis­­ler décrit les atolls coral­­liens comme « les envi­­ron­­ne­­ments les plus précaires qui soient pour le peuple­­ment humain », sans excep­­tion. Une inon­­da­­tion, en 1979, est deve­­nue légen­­daire dans les îles Marshall, à tel point que les anciens ont raconté et raconté encore les récits décri­­vant l’océan entrant dans les maisons pendant qu’ils dormaient, les vagues qui battaient les murs. L’inon­­da­­tion de 2008 a été intense elle aussi, mais beau­­coup ont écarté le fait qu’elle était de même ampleur, un type de désastre natu­­rel qui ne fait irrup­­tion dans la région qu’une fois tous les 20 ou 30 ans. Si l’on fait abstrac­­tion du fait que cela s’est repro­­duit l’an­­née suivante, en 2009. Et encore par la suite. Ces « cas d’inon­­da­­tion », ainsi qu’ils sont main­­te­­nant décrits avec euphé­­misme, ne sont plus des événe­­ments auxquels on assiste une fois dans sa vie. Au cours des dernières années, ils ont englouti les quar­­tiers vulné­­rables au moins deux fois par an, parfois davan­­tage, la plupart du temps durant les périodes de grandes marées annuelles. Le niveau de la mer dans l’ouest du Paci­­fique a augmenté de cinq centi­­mètres par décen­­nie depuis les années 1950, selon les esti­­ma­­tions, pendant que la pluvio­­mé­­trie à Majuro a dimi­­nué d’en­­vi­­ron un centi­­mètre par décen­­nie. Les séche­­resses sont deve­­nues plus fréquentes égale­­ment. Le manque d’eau de pluie – dont les gens dépendent pour les réserves d’eau potable et pour l’ir­­ri­­ga­­tion des cultures – est presque aussi alar­­mant que la montée des eaux. Mark Stage, direc­­teur géné­­ral de la Société de conser­­va­­tion des Îles Marshall à l’uni­­ver­­sité des Îles Marshall, explique que prises isolé­­ment, les Marshal­­lais pour­­raient suppor­­ter chacune de ces épreuves. Mais s’il s’agit du cumul, il y aura un seuil, un point de non-retour à partir duquel les gens déci­­de­­ront que le risque de dégra­­da­­tion de leur propriété, la santé et la sécu­­rité de leurs enfants ainsi que le stress de vivre dans la crainte constante, l’em­­por­­te­­ront sur la volonté de rester sur cette terre qu’ils se sont trans­­mis depuis des géné­­ra­­tions sans mettre en péril leur famille ou leur culture.

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La décou­­verte des îles Marshall
Crédits : Krista Langlois

Stege construit des modèles afin de déter­­mi­­ner où exac­­te­­ment se situe ce seuil. Quel degré de risque d’inon­­da­­tion est trop grand ? À partir de quelle fréquence annuelle les inon­­da­­tions sont-elles trop nombreuses ? Bien qu’il n’ait pas encore trouvé de réponse, il est convaincu qu’un jour, les îles Marshall ne seront plus habi­­tables. Il n’y aura pas d’exode massif, de moment crucial, mais sur un inter­­­valle de plusieurs années ou même de plusieurs décen­­nies, chaque personne aura atteint son seuil de tolé­­rance person­­nel et partira. Aucune des personnes à qui j’ai parlé ne connaît quelqu’un qui aurait quitté le pays à cause du chan­­ge­­ment clima­­tique. Mais les premiers « écoré­­fu­­giés » du pays ne sont sans doute pas loin. Lorsque le gouver­­ne­­ment améri­­cain a bombardé les îles marshal­­laises de Bikini dans les années 1940 et 1950 – dans le cadre d’es­­sais nucléaires – les gens qui y vivaient ont perçu de l’argent d’un fonds affecté à leur relo­­ge­­ment. La plupart ont été contraints de s’ins­­tal­­ler sur l’île stérile de Kili, l’un des rares endroits des Îles Marshall dépour­­vus de lagon, un élément consti­­tu­­tif de ces îles qui forme une barrière natu­­relle contre l’as­­saut des vagues. À cause de cette carence, l’île est parti­­cu­­liè­­re­­ment expo­­sée aux inon­­da­­tions, et les habi­­tants de Bikini ont lancé une péti­­tion à desti­­na­­tion du Congrès améri­­cain afin d’avoir le droit d’uti­­li­­ser le fonds d’af­­fec­­ta­­tion pour ache­­ter des terres aux États-Unis. Le fonds consti­­tué pour les aider à survivre aux tests nucléaires pour­­rait donc cette fois les aider à surmon­­ter le chan­­ge­­ment clima­­tique.

Cepen­­dant, le gouver­­ne­­ment refuse d’en­­vi­­sa­­ger une solu­­tion simi­­laire pour l’in­­té­­gra­­lité du pays. Ce serait équi­­valent à admettre la défaite, et les Marshal­­lais n’y sont pas prêts. Du moins, pas encore. Sans relâche, le ministre deBrum parcourt la planète, affirme aux diri­­geants et aux poli­­ti­­ciens que le chan­­ge­­ment clima­­tique peut être contré, que la réduc­­tion des émis­­sions de gaz à effet de serre peut sauver les Îles Marshall, les empê­­cher de deve­­nir un pays de ruines aban­­don­­nées, lente­­ment dévo­­rées par le sel et les crabes de coco­­tier. Au lieu de deman­­der l’asile, les Marshal­­lais se réap­­pro­­prient leur héri­­tage, se raccor­­dant à l’es­­sence même de ce qui fait d’eux des insu­­laires. Les tatouages tradi­­tion­­nels imitant les motifs d’écailles de pois­­son et les vagues de l’océan rede­­viennent popu­­laires, après être tombés en désué­­tude des décen­­nies durant. Un programme appelé Jaki-ed fait revivre l’art de tisser l’or­­ne­­ment des mate­­las et des nattes à partir de feuilles de panda­­nus.

« Nous sommes très fiers de comp­­ter parmi les tout premiers aux Îles Marshall à envi­­sa­­ger de partir. »

Stege met au point une Arche de Noé virtuelle, un recen­­se­­ment des espèces de plantes et de pois­­sons qui pour­­raient tomber dans l’ou­­bli. Et plus de 300 adoles­­cents et jeunes adultes sont sortis diplô­­més d’un cursus inti­­tulé Waan Aelõñ in Majel, « les canoës des Îles Marshall », lors duquel ils ont appris à construire et à navi­­guer sur des canoës à balan­­cier creu­­sés dans des troncs. Le direc­­teur à la tête de cette forma­­tion, Alson Kelen, a navi­­gué sur plus de 3 800 km, depuis Hawaï jusqu’aux Îles Marshall, en ayant unique­­ment recours aux tech­­niques de navi­­ga­­tion tradi­­tion­­nelles. Une tempête l’a pour­­suivi pendant l’in­­té­­gra­­lité de son périple de trois semaines. Mais alors que la conser­­va­­tion de la culture et les appels à l’ac­­tion écolo­­gique sont vitaux pour le main­­tien de l’iden­­tité des Îles Marshall, le dernier rapport du Groupe d’ex­­perts inter­­­gou­­ver­­ne­­men­­tal sur l’évo­­lu­­tion du climat (GIEC) ne laisse que peu d’es­­poir sur l’ef­­fi­­ca­­cité de ces mesures, qui ne consti­­tue­­ront sans doute guère plus que des solu­­tions tempo­­raires. Mary-Elena Carr, biolo­­giste océa­­no­­graphe de l’uni­­ver­­sité de Colum­­bia, ajoute que, même si les émis­­sions de gaz carbo­­nique devaient cesser demain, la longé­­vité impor­­tante du dioxyde de carbone dans l’at­­mo­­sphère indui­­rait tout de même une nette tendance au réchauf­­fe­­ment pour les mille prochaines années. Le GIEC estime que le niveau de la mer global va monter de 26 à 98 cm à l’ho­­ri­­zon 2100, et selon Carr, même ces chiffres sont en-dessous de la réalité. « Je pense qu’il est très impro­­bable que le niveau global de la mer augmente de moins d’un mètre d’ici 2100 », affirme-t-elle. Quel que soit le schéma, la majeure partie des Îles Marshall sera submer­­gée. Depuis son bureau en centre-ville de Majuro, décoré d’une photo­­gra­­phie murale d’une bombe atomique explo­­sant sur Bikini, Wilson Note, le maire dyna­­mique de Bikini, déclare qu’il sait que tout le monde ne se range pas derrière la déci­­sion de ses admi­­nis­­trés, qui se préparent à l’exode. Mais les gens de Bikini ont déjà été privés de leur habi­­tat par le passé. S’ins­­tal­­ler aux États-Unis ne repré­­sente pas un effort trop impor­­tant pour eux. « Kili est dange­­reuse à présent », ajoute Note. « De hautes vagues s’abattent et déferlent sur l’île. Nous sommes très fiers de comp­­ter parmi les tout premiers aux Îles Marshall à envi­­sa­­ger de partir. Nous sommes des précur­­seurs. » À la ques­­tion de sa desti­­na­­tion probable, il hausse les épaules. « Peut-être Hawaï. Peut-être l’Ok­­la­­homa. »

Okla­­homa

La mer entoure égale­­ment l’Ok­­la­­homa, mais en lieu et place d’une plaine bleue mouche­­tée de vagues, c’est une mer de cultures, un patch­­work de champs ponc­­tué de silos à grain et de derricks. Un emploi sur cinq en Okla­­homa est lié – direc­­te­­ment ou indi­­rec­­te­­ment – à l’in­­dus­­trie des hydro­­car­­bures, et l’an­­née passée, envi­­ron 55 % des adultes d’Enid, dans l’Ok­­la­­homa, accep­­taient l’exis­­tence du réchauf­­fe­­ment clima­­tique. La moyenne natio­­nale s’élève à 63 %.

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Le pasteur Emerold Lokijak prêche à la Première assem­­blée marshal­­laise de Dieu
Crédits : Krista Langlois

L’Ok­­la­­homa est égale­­ment le cinquième État le plus prisé des immi­­grants Marshal­­lais (après l’Ar­­kan­­sas, Hawaï, Washing­­ton et la Cali­­for­­nie), et c’est là que Sarah est allée s’ins­­tal­­ler après avoir vécu pendant six ans dans l’Ar­­kan­­sas chez sa tante et avoir terminé son lycée. Bien qu’E­­nid paraisse à première vue une desti­­na­­tion impro­­bable pour des habi­­tants du Paci­­fique, c’est en un sens un envi­­ron­­ne­­ment fami­­lier. Les premiers Marshal­­lais sont arri­­vés avec les mission­­naires il y a envi­­ron 40 ans, et ont décrit à leurs proches restés au pays les emplois qui étaient dispo­­nibles dans l’in­­dus­­trie de la viande, ou les écoles publiques dans lesquelles les enfants pour­­raient étudier. Le regrou­­pe­­ment fami­­lial a fini par s’opé­­rer. Je suis allée à Enid pour recons­­ti­­tuer le voyage de Sarah, et après m’être instal­­lée dans un hôtel glauque entre l’église coréenne et le club de gent­­le­­men des Wild Childs, j’ai visité le lycée d’Enid, où Ashlyn Joash, la cousine de Sarah, offi­­cie en tant qu’agent de liai­­son entre l’école et la commu­­nauté marshal­­laise. Ashlyn traduit les remarques des profes­­seurs aux parents marshal­­lais qui ne parlent pas anglais, et explique aux profes­­seurs pourquoi leurs élèves ont du mal avec la ponc­­tua­­lité et le système de nota­­tion. Elle espère, ce sont ses mots, aider les habi­­tants d’Enid à comprendre qui sont ces insu­­laires des Îles Marshall qui vivent à présent au sein de leur popu­­la­­tion, et d’où ils viennent. (Un bon exemple : quand j’ai appris à Jim Beier­­sch­­mitt, le provi­­seur du lycée d’Enid, qui est en charge de 150 Marshal­­lais et d’un total de 1 810 élèves, que j’étais récem­­ment allée à Majuro, il m’a demandé : « Euh, c’est où, ça ? ») Il y a cinq ans, la popu­­la­­tion marshal­­laise à Enid était de 1 000 personnes. Aujourd’­­hui, ils sont sans doute 2 000, et cela va sans doute doubler d’ici dix ans. Cepen­­dant, malgré le fait que les Marshal­­lais soient des travailleurs en règle qui se chargent volon­­tiers des métiers peu attrac­­tifs et peu payés, ils n’ont pas vrai­­ment été accueillis chaleu­­reu­­se­­ment à Enid. « C’est un État de rednecks, et nous avons mauvaise répu­­ta­­tion ici », me dira plus tard Ashlyn. « On essuie beau­­coup de : “Retour­­nez d’où vous venez, rentrez aux Îles Marshall !” » (Ashlyn est née et a grandi en Okla­­homa.)

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Enid et la campagne alen­­tour, dans l’Ok­­la­­homa

En 2009, l’Ok­­la­­homa a passé une loi selon laquelle l’an­­glais serait la seule langue auto­­ri­­sée pour passer le permis de conduire. Les avan­­tages sociaux de l’État fédé­­ral comme l’as­­su­­rance mala­­die ne sont pas dispo­­nibles pour les immi­­grés marshal­­lais qui ne sont pas citoyens. Terry Mote, le cadre de santé pour la commu­­nauté Micro­­né­­sienne dans la circons­­crip­­tion de Garfield, m’a révélé que sa mère, âgée, avait contracté une pneu­­mo­­nie et qu’elle avait dû être hospi­­ta­­li­­sée peu de temps après qu’il l’ait amenée en Okla­­homa. Sans Medi­­care, l’as­­su­­rance mala­­die améri­­caine, sa note s’est chif­­frée à 10 000 dollars. Il a pris deux emplois pour pouvoir rembour­­ser. Mais il y a malgré tout des signes annon­­cia­­teurs d’amé­­lio­­ra­­tion. Une ensei­­gnante, Rita Hart­­wick, a voyagé aux Îles Marshall pour apprendre les bases du tres­­sage et de la cuisine, et elle utilise à présent ces savoirs pendant ses cours d’éco­­no­­mie. Jenni­­fer Patter­­son, profes­­seur d’an­­glais-langue étran­­gère, a pris conscience de la présence d’étu­­diants marshal­­lais – bien que revê­­tus des mêmes jeans slim et utili­­sant les mêmes smart­­phones présents dans tous les lycées améri­­cains – qui grat­­taient leurs ukulé­­lés entre deux cours et qui contac­­taient leurs familles à Majuro via Skype pour prendre part aux chants du premier anni­­ver­­saire des bébés. Elle a donc orga­­nisé une chorale marshal­­laise pour « mettre en évidence toutes les choses posi­­tives qu’ils font ». La chorale a déjà eu l’oc­­ca­­sion de chan­­ter pour le président des Îles Marshall lors de sa visite, et a été invi­­tée à chan­­ter au bureau du gouver­­neur de l’Ok­­la­­homa pour Noël. Le matin de ma visite, ils me chantent leur hymne natio­­nal en marshal­­lais : « Mon île est située sur l’océan / comme un collier de fleurs sur la mer… » Leurs voix s’élèvent et prennent de l’am­­pleur. Si je ferme les yeux, la salle éclai­­rée au néon se confond avec ma salle de classe à Ebon, humide, avec les embruns de l’océan qui s’in­­si­­nuent par les fenêtres restées ouvertes. « Je ne quit­­te­­rai jamais mon chaleu­­reux foyer / Dieu de nos pères, protège et bénis pour toujours les Îles Marshall ! » Certains lycéens de la chorale me confie­­ront par la suite qu’ils viennent de Bikini et que leurs parents, qui avaient déjà été expro­­priés suite aux essais nucléaires, avaient compté parmi les premiers immi­­grants à Enid. En raison de l’im­­pos­­si­­bi­­lité pour la plupart d’entre eux d’éco­­no­­mi­­ser suffi­­sam­­ment pour se permettre le billet de 2 000 dollars pour Majuro, leurs enfants n’ont jamais pu voir l’océan. Lorsque j’évoque mon séjour aux Îles Marshall, certains me demandent, émer­­veillés : « Vous avez pu nager dans l’océan ? C’était comment ? »

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Ce dimanche, je revois certains de ces adoles­­cents à la Première assem­­blée marshal­­laise de Dieu, chan­­tant des cantiques marshal­­lais et dansant au-dessous de tapis­­se­­ries tres­­sées en feuilles de palmier aux allures de tortues de mer et de vagues tour­­billon­­nantes. Après l’of­­fice, une fête est orga­­ni­­sée, mais les seuls fruits de mer qu’on sert aux invi­­tés d’hon­­neur, c’est un genre de pois­­son frit apporté par glacière depuis Okla­­homa City. Deux jeunes femmes, les deux petites-filles du pasteur, empochent 40 dollars du panier de la quête et je les conduis à un buffet asia­­tique à volonté. Là, les deux femmes marshal­­laises, déto­­nant au milieu d’une assem­­blée compo­­sées de fermiers du Midwest et de mines pati­­bu­­laires avec leur muumuu, la robe tradi­­tion­­nelle aux couleurs tropi­­cales, emplissent des réci­­pients de moules vapeur. Nous rions jaune : voilà en quoi consiste la pêche en Okla­­homa.

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Au buffet à volonté
Crédits : Krista Langlois

Sarah a quitté l’Ar­­kan­­sas pour Enid en 2013, lorsqu’elle a obtenu une bourse pour une univer­­sité privée. Elle vivait avec la famille de sa cousine Ashlyn dans un appar­­te­­ment terne et trop petit dans la partie ouest de la ville. Elle voulait étudier le droit pénal. Mais au bout du premier semestre, elle avait alors 20 ans, Sarah est tombée enceinte. Porter cet enfant lui a fait revivre ce mal du pays écra­­sant qu’elle avait traversé lors des premières années loin d’Ebon. L’océan lui a alors manqué plus que jamais, l’odeur d’huile de coco que les femmes lui frot­­taient sur les cheveux, le vent dans les palmiers, les feux des repas qui brûlaient la nuit. Elle dési­­rait plus que tout ce pois­­son que Jola rame­­nait à la maison au bout d’une ligne, ou la papaye mari­­née que Rakki confec­­tion­­nait. Certaines semaines, la seule chose que l’es­­to­­mac de Sarah pouvait suppor­­ter dans tout l’Ok­­la­­homa était le milk-shake au choco­­lat de McDo­­nald’s. Un jour, elle en a bu douze.

Le 2 octobre 2014, Sarah a donné nais­­sance à une fille, Marla Armo­­nie Moana Lanwi. Comme la plupart des femmes marshal­­laises, elle n’a pas crié une fois au cours de l’ac­­cou­­che­­ment. Sarah et son ami, Nimo, qui a grandi à Majuro, étaient déter­­mi­­nés à faire célé­­brer le premier anni­­ver­­saire de Marla aux Îles Marshall. Nimo a fait des heures supplé­­men­­taires dans une usine de viande à Enid pendant un an pour pouvoir avoir de quoi payer un trajet aller-retour pour deux. En mars, alors que Marla avait six mois, Sarah l’a emme­­née à bord d’un avion à desti­­na­­tion de l’océan Paci­­fique. Lorsqu’elles étaient aussi loin qu’il était possible de l’être de toute terre, Sarah a appro­­ché sa fille du hublot de l’avion afin qu’elle puisse assis­­ter à l’ap­­pa­­ri­­tion impro­­bable d’un ruban de sable et de palmiers serpen­­tant sur l’océan : Aelõñ Kein Ad. Ces îles qui leur appar­­tiennent. « Dites-leur », écrit Kathy Jetnil-Kiji­­ner, une poète marshal­­laise. « Dites-leur que nous ne sommes rien sans nos îles. »

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Marla dans les bras de sa mère
Crédits : Krista Langlois

Sarah n’est pas poète. Elle n’est pas mili­­tante pour le climat. C’est une femme marshal­­laise comme les autres qui fait de son mieux pour aider sa fille à comprendre qu’elle descend du peuple des plus grands navi­­ga­­teurs que le monde ait jamais connu. Mais plus tard dans la même année, après six mois passés aux Îles Marshall, Marla – comme tant d’autres Marshal­­lais – finira par partir. Alors que revien­­dra la prochaine période des grandes marées, dont les vagues s’abat­­tront sur les digues chétives et péné­­tre­­ront dans les maisons, elle sera de retour en Okla­­homa. Contrai­­re­­ment à beau­­coup de Marshal­­lais-Améri­­cains de sa géné­­ra­­tion, Marla pourra cepen­­dant dire plus tard qu’un jour, elle a vu l’océan. Qu’elle s’est assise sur les genoux de sa mère au bord du lagon et a senti l’eau des tropiques lui chatouiller les jambes. Qu’elle a fait ses premiers pas dans la maison vert lézard de ses grands-parents mater­­nels, qui s’élève au-dessus de la mer sur une parcelle de terre parse­­mée de bidons d’es­­sence et de vieux pneus. Qu’elle a regardé dans les yeux une tortue de mer que les hommes avaient embro­­chée pour la célé­­bra­­tion de son premier anni­­ver­­saire. Et que, la nuit précé­­dant ce premier anni­­ver­­saire, juste avant minuit, elle a observé tranquille­­ment, de ses grands yeux marron écarquillés, un chœur de femmes et d’en­­fants faire irrup­­tion dans la maison en jouant du ukulélé et en chan­­tant, lui souhai­­tant la bien­­ve­­nue dans ce monde. La bien­­ve­­nue chez elle.


Traduit de l’an­­glais par Matthieu Volait d’après l’ar­­ticle « Land­­lo­­cked Islan­­ders », paru dans Hakai Maga­­zine. Couver­­ture : Sarah et son frère, par Krista Langlois.

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