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par Lali Houghton | 28 avril 2015

Quelqu’un me réveille. Je sens une lumière, la torche d’un manu­ten­tion­naire de fret. Je me redresse dans mon hamac, à bord d’un ferry descen­dant l’Ama­zone en direc­tion de la triple fron­tière où le Pérou rencontre le Brésil et la Colom­bie. L’homme se penche sur moi et murmure qu’il a quelque chose à me dire. « Les Atau­cusi sont les nouveaux barons de la drogue à la fron­tière. Je l’ai vu de mes propres yeux. Des hommes armés défendent leurs opéra­tions et ils ont construit de magni­fiques demeures à l’abri des regards. » Les Atau­cusi, égale­ment connus sous le nom d’is­raé­lites – un groupe reli­gieux fonda­men­ta­liste dont les membres s’ha­billent comme s’ils sortaient des Dix Comman­de­ments, le film épique biblique de 1956 – ont toujours fait l’objet de nombreuses rumeurs. Ils reven­diquent un droit divin sur le bassin amazo­nien, où ils établi­ront un jour une société alter­na­tive auto­nome repo­sant sur les valeurs incas et sur l’An­cien Testament, ainsi qu’une centrale élec­trique agri­cole au beau milieu de la jungle.

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Des fidèles atau­cusi tour­nés vers l’ho­ri­zon
Crédits : Lali Hough­ton

Pour­tant, la seule chose qui soit floris­sante dans ce no man’s land oublié par l’État, c’est le commerce de la coca et de la cocaïne. Et à en croire les agences natio­nales de lutte contre la drogue brési­lienne et péru­vienne, une nouvelle variété de feuille de coca est appa­rue en dépit du climat humide et inhos­pi­ta­lier du bassin amazo­nien. Diffi­cile d’af­fir­mer que ces infor­ma­tions ont un lien, mais en février 2012, Sergio Fontes, le chef de la police fédé­rale de l’État brési­lien d’Ama­zo­nas, a déclaré publique­ment que la secte était le prin­ci­pal produc­teur de coca dans la région tri-fron­ta­lière et que les feuilles servaient exclu­si­ve­ment à la produc­tion de cocaïne.

La prophé­tie d’Ezequiel

Après trente-deux heures de voyage et une panne d’hé­lice, il est quatre heures du matin quand j’ar­rive enfin au petit port boueux d’Al­to­monte, la capi­tale spiri­tuelle de la jungle des Atau­cusi. L’en­droit est gardé par un bureau d’ad­mi­nis­tra­tion fermé. On me laisse un espace pour étendre mon sac de couchage, ce pour quoi je leur suis recon­nais­sant. Pour l’ins­tant, l’ap­pré­hen­sion à l’en­contre des étran­gers est infon­dée. Peu après, à six heures du matin, je suis réveillé par de la musique prove­nant de l’église, et le calme ambiant est rompu par une mélo­die au synthé qui annonce la nouvelle lune. Des hommes, des femmes et des enfants se hâtent en évitant la boue, faisant bien atten­tion à ne pas salir leurs robes colo­rées. Fait étrange, certains croyants restent pros­trés dans la boue, subju­gués par la prière, et attendent la fin de ce morceau ridi­cu­le­ment long avant d’en­trer dans l’église.

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L’or­chestre de la secte
Crédits : Lali Hough­ton

L’église est une struc­ture massive, pour­vue de hauts plafonds de tôle ondu­lée et d’un sol de boue séchée. L’or­chestre est composé de trois frères. Basse, synthé et guitare solo. Un prêtre dirige la chan­son et, tout comme le reste des fidèles, il arbore une longue barbe fine et clair­se­mée : les herma­nos croient que leurs barbes sont des antennes permet­tant d’en­trer en commu­ni­ca­tion avec Dieu. Les femmes sont placées à la droite de l’église, vêtues de châles colo­rés couvrant leur tête. Plus tard, on m’ex­plique que les musi­ciens sont unique­ment auto­ri­sés à jouer de la musique approu­vée par l’As­so­cia­tion évan­gé­lique de la mission israé­lite du Nouveau pacte univer­sel (AEMINPU). J’aime à penser que la mélo­die aux accents hawaïens qu’in­ter­prète le guita­riste est sa façon de se rebel­ler… Certains adeptes se mettent à danser comme s’ils étaient possé­dés,  impro­vi­sant des mouve­ments sacca­dés et faisant de grands signes des mains.

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« Pour comprendre la congré­ga­tion des israé­lites du Nouveau pacte univer­sel, il faut d’abord étudier son fonda­teur, Ezequiel Atau­cusi Gamo­nal », m’ex­plique l’an­thro­po­logue péru­vien Juan Ossio, qui suit le groupe depuis les années 1980. Ezequiel est né en 1918 dans une famille de paysans du sud du Pérou. Catho­lique romain, il travaille comme cordon­nier dans les années 1950 lorsqu’il intègre l’Église adven­tiste du septième jour, bien que cette dernière l’ex­pulse rapi­de­ment quand il affirme rece­voir des révé­la­tions divines. Toujours selon la légende, Ezequiel serait monté  au troi­sième ciel, au-dessus du soleil, de la lune et des étoiles, jusqu’à la demeure même de la Sainte Trinité : le Père, le Fils et le Saint Esprit. C’est là qu’il aurait réat­tri­bué les Dix Comman­de­ments et demandé à ce qu’ils soient répan­dus aux quatre coins du monde. Selon Ossio, l’ar­ri­vée et l’im­por­tance d’Ezequiel se sont déve­lop­pées à une époque où le pays était en pleine guerre civile contre les rebelles maoïstes péru­viens du Sentier Lumi­neux. C’est dans ce contexte de violence et de crise écono­mique que de nombreux Péru­viens ont cher­ché le salut. Certains ont trouvé une réponse dans la lutte armée, d’autres dans les textes bibliques. Deux chefs messia­niques fana­tiques sont alors appa­rus : Abimael Guzmán, alias « Presi­dente Gonzalo », le leader de la guérilla, et Ezequiel Atau­cusi, un prophète qui préten­dait être le nouvel Inca.

En 1995, Ezequiel Atau­cusi a rassem­blé 200 000 élec­teurs lorsqu’il était candi­dat à la prési­dence du Pérou.

Pour les Atau­cusi, les Incas étaient la reven­di­ca­tion spiri­tuelle des premiers israé­lites. Ils para­phrasent avec soin des passages de la Bible faisant réfé­rence à la Cité du Soleil – qu’ils ont traduite par Cuzco, la capi­tale inca. Dans son ensemble, leur croyance est un amal­game syncré­tique de plusieurs influences venues de l’adven­tisme, du judaïsme, du messia­nisme inca et du maoïsme. Au faîte de sa gloire, en 1995, Ezequiel Atau­cusi a rassem­blé 200 000 élec­teurs lorsqu’il était candi­dat à la prési­dence du Pérou. Il est décédé alors que les israé­lites célé­braient la Pente­côte en 2000, et a déçu bon nombres de ses fidèles lorsqu’il n’a pas ressus­cité au bout de trois jours, comme il l’avait promis…

Les fron­tières vivantes

En 1994, Ezequiel a commandé à ses adeptes de deve­nir des fron­te­ras vivas, des « fron­tières vivantes », et de se prépa­rer à l’Apo­ca­lypse en réali­sant sa vision d’une centrale élec­trique agri­cole au cœur de la forêt tropi­cale. Ils sont des millions a avoir répondu à l’ap­pel, et à avoir supporté les épreuves et l’iso­le­ment de la jungle. Ils se sont surtout instal­lés dans la région oubliée de Maris­cal Ramon Castilla au Pérou, non loin du Brésil et de la Colom­bie. Les fidèles repré­sentent désor­mais plus de la moitié de la popu­la­tion de la région : envi­ron 30 000 d’entre eux sont disper­sés dans diffé­rentes colo­nies, chacune nommée d’après la Bible – par exemple la Jéru­sa­lem Céleste, ou le Nouveau Mont des Oliviers. « Nous étions foot­bal­leurs ou pros­ti­tuées, avant de rencon­trer Dieu », raconte Javier Torres, le président de la commu­nauté auprès duquel on me conduit. Contrai­re­ment aux premiers colons, Torres est arrivé après la mort du prophète, mais comme beau­coup d’autres, il dit s’être converti après qu’E­zequiel s’est mani­festé dans ses rêves. Javier s’oc­cupe des affaires agri­coles : il super­vise la produc­ti­vité de maïs, de riz, de yucca et d’autres produits. Ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour lui parler de la coca. Selon l’Of­fice des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), la région de Maris­cal Ramon Castilla est la région produc­trice de coca qui se déve­loppe le plus rapi­de­ment au Pérou, sa produc­tion ayant augmenté de 400 % au cours des cinq dernières années. Voilà un fait plus fasci­nant encore : alors qu’on pensait que la coca ne pouvait pous­ser que dans les forêts nuageuses, à plus de mille mètres au dessus du niveau de la mer, depuis cinq ans, une nouvelle variété de feuille de coca a été adap­tée afin de pouvoir être culti­vée dans les plaines maré­ca­geuses du bassin amazo­nien.

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Des israé­lites défo­restent pour culti­ver la coca
Crédits : Lali Hough­ton

José Anto­nio Garcia, direc­teur de la Commis­sion natio­nale du Pérou pour le déve­lop­pe­ment et la vie sans drogues, m’a confié que l’ori­gine de cette nouvelle variante restait encore un mystère. « Nous effec­tuons toujours des analyses de labo­ra­toire afin de déter­mi­ner si la feuille a été géné­tique­ment modi­fiée ou si elle a été amélio­rée par un croi­se­ment. » Les auto­ri­tés brési­liennes craignent qu’elle ne soit déjà en train de fran­chir la fron­tière, comme l’in­diquent trois rapports distincts sur Inter­net. Qui peut assu­rer que d’autres forêts subtro­pi­cales de par le monde ne suivront pas le même exemple ? Il est indé­niable que la coca et son puis­sant dérivé – la cocaïne – sont de loin beau­coup plus rentables que n’im­porte quelle culture alimen­taire. « Si la coca était légale, ce serait la culture commer­ciale la plus rentable au monde », affirme Flavio Mirella, président de l’ONUDC pour le Pérou et l’Équa­teur. La coca est récol­tée trois à quatre fois par an, tandis que le café par exemple n’est récolté qu’une seule fois par an. Avoir les dyna­miques d’un marché inter­na­tio­nal à votre porte est un facteur déter­mi­nant. L’ap­pé­tit insa­tiable du Brésil pour les drogues est un marché vital, étant actuel­le­ment le premier consom­ma­teur de crack au monde et le second consom­ma­teur de cocaïne après les États-Unis. Si l’on ajoute cela le savoir et l’in­ves­tis­se­ment de la Colom­bie en matière de drogue, on obtient une recette toute prête.

Ce qui était jadis une forêt tropi­cale luxu­riante est désor­mais une éten­due boueuse.

Le dernier facteur est le prix élevé du pétrole et le coût du trans­port fluvial. Dans une région de la taille de la moitié de la Belgique, on commence à se deman­der si l’agri­cul­ture locale est un commerce rentable. Avec envi­ron 7 000 habi­tants, Alto­monte est une colo­nie austère, dépour­vue d’eau potable, de système d’égout, de lumière ou de trot­toirs. La commu­ni­ca­tion est diffi­cile car leur seul lien avec le reste du monde est une cabine télé­pho­nique. Chaque appel entrant est annoncé à travers un haut-parleur. Les quelques bode­gas présentes proposent une sélec­tion restreinte de produits comme des conserves, des bois­sons sans alcool et des médi­ca­ments de base. L’en­droit qui n’a jamais subi les influences du gouver­ne­ment. Ce qui était jadis une forêt tropi­cale luxu­riante est désor­mais une éten­due boueuse dont le sol a presque été rendu stérile par la culture exces­sive et par une terre peu propice à l’agri­cul­ture. Mais en dépit de ces défauts, ses habi­tants sont paisibles et joviaux.

Le mystère de Jonas

Une fois encore, je suis escorté par le Frère Torres, qui convoque une réunion avec les plus hauts ordres reli­gieux de l’AEMINPU. En haut d’une volée d’es­ca­liers, à l’étage d’une cabane sur pilo­tis bancale, se trouve une table d’où m’ob­servent calme­ment sept hommes vêtus de robes noires et portant de longues barbes. On peut voir au mur des photos enca­drées d’Ezequiel et de son fils Jonas. Les membres assis autour de la table se demandent s’ils doivent m’ac­cor­der le droit de photo­gra­phier la commu­nauté. Ils contactent l’église prin­ci­pale, à Ciene­guilla, un quar­tier en dehors de Lima. Cinq heures plus tard et à force de persua­sion, on me donne la permis­sion de capter leurs rites reli­gieux ainsi que la vie quoti­dienne des israé­lites. La seule condi­tion est que je me présente à tout le village lors de la messe. Nous marchons longue­ment sur des sentiers humides avec Frère Torres, pour me donner un aperçu de l’ac­ti­vité agri­cole dans les endroits les plus recu­lés de la commu­nauté. Les longues pistes boueuses mettent en évidence la fragi­lité de la forêt amazo­nienne et sa colo­ni­sa­tion en marche. Selon José Alva­rez, du minis­tère de l’En­vi­ron­ne­ment péru­vien, qui étudie l’État de Loreto depuis trente ans, la tech­nique d’agri­cul­ture sur brûlis que ces commu­nau­tés utilisent n’est pas adap­tée au sol. Cela explique les dommages irré­ver­sibles qu’elle cause à la forêt amazo­nienne.

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Le retour des champs
Crédits : Lali Hough­ton

Au retour, l’heure magique a sur le village un effet unifi­ca­teur. Les enfants jouent au foot­ball, les adoles­cents écoutent de la musique alter­na­tive sur leurs télé­phones portables comme ils le feraient dans n’im­porte quelle autre ville du Pérou, et les agri­cul­teurs et leurs femmes montent à cheval pour se distraire d’une dure jour­née de travail. Frère Torres, qui super­vise l’ac­ti­vité d’un champ de maïs, m’ex­plique le projet initial exposé par le prophète Ezequiel : « Le travail que nous sommes en train d’ac­com­plir ne concré­tise pas ce qu’il avait prévu : son projet était diffé­rent et plus ambi­tieux. Il voyait les choses en grand, il voulait que des groupes de la commu­nauté deviennent des commerces produc­tifs, auto­nomes, et qu’ils pros­pèrent grâce à leur propre produc­tion. Il ne rêvait pas d’un ou deux hectares par groupe, mais de centaines d’hec­tares, avec l’am­bi­tion que les herma­nos progressent en tant que peuple. » La nostal­gie collec­tive et la loyauté indu­bi­table qu’ils portent à leur fonda­teur conduisent les Atau­cusi à main­te­nir leurs efforts et à persé­vé­rer, bien que rien ne dit qu’ils parvien­dront un jour à réali­ser la prophé­tie d’Ezequiel. Après sa mort, Jonas – le fils d’Ezequiel âgé de 33 ans –, a été choisi pour marcher dans les traces de son père en tant que chef et pour remplir sa mission. Jonas n’a cepen­dant fait que peu d’ap­pa­ri­tions publiques, bien qu’il soit en quelque sorte main­tenu en vie grâce à une poignée de vidéos postées sur YouTube. Si l’on en croit Ossio, il n’a ni le charisme ni le talent de son père. On m’a refusé une inter­view avec lui lorsque je visi­tais l’église prin­ci­pale de Ciene­guilla. L’an­thro­po­logue n’a pas réussi à le loca­li­ser en vingt ans de recherches. À la sortie de l’église, je m’adresse à deux fidèles. L’un d’eux ne l’a jamais vu, et l’autre me raconte qu’il l’a rencon­tré deux fois seule­ment au cours des quinze dernières années. Ces deux moments sont pour lui sacrés, comme s’il avait été béni par un sage. Alors que la plupart des Atau­cusi d’Al­to­monte n’ont jamais croisé le chemin de Jonas, ils conti­nuent de croire qu’ils le rencon­tre­ront un jour. Selon le jour­nal La Repu­blica, Jonas et trois fidèles ont été arrê­tés en 2002 au cours d’un contrôle de routine sur l’au­to­route, près de la ville côtière d’Ica. Ils avaient en leur posses­sion deux revol­vers, un pisto­let auto­ma­tique et deux fusils d’as­saut. La congré­ga­tion des israé­lites soutient que les hommes qui ont été arrê­tés déte­naient des licences et que les armes servaient à la protec­tion et à la sécu­rité de Jonas.

Le chariot

Depuis qu’E­zequiel s’est lancé en poli­tique en 1990, le mouve­ment a dû faire face à toutes sortes de scan­dales, dont des allé­ga­tions de trafic de drogue. La poli­tique était pour Ezequiel un moyen de parve­nir à ses fins et de concré­ti­ser ses projets. À son apogée en 1995, le Front popu­laire agri­cole du Pérou (FREPAP) a remporté 200 000 votes aux élec­tions natio­nales et trois séna­teurs au Congrès. Le parti du FREPAP conti­nue aujourd’­hui son acti­vité en silence et il lui a été ordonné de ne pas se mêler de la poli­tique natio­nale. Certains de ses membres restent cepen­dant impliqués dans la poli­tique locale, comme Marino Chavez, l’an­cien maire de la plus grande ville de la région, Cabal­lo­coo­cha.

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Prière face à l’Ama­zone
Crédits : Lali Hough­ton

J’ai recher­ché Marino Chavez en survo­lant Cabal­lo­co­cha à bord d’un Cessna mili­taire. Selon la police anti-drogue du Pérou (DIRANDRO), la ville est au cœur des opéra­tions de trafic de drogues de la région. D’en haut, on peut voir l’éten­due de la forêt qui a été déboi­sée, les champs brûlés et des sacs de coca, pratique­ment partout. « Les gens savent que c’est répré­hen­sible, mais ils se lancent dans la produc­tion de coca par néces­sité, m’ex­plique Marino Chavez. C’est un sujet qui divise les Péru­viens. Il y a d’un côté ceux qui  détruisent les plan­ta­tions de coca, et de l’autre ceux que la pauvreté contraint à conti­nuer de la culti­ver. » Chavez a pointé de nouveau les défaillances du gouver­ne­ment, ainsi que son manque d’in­ves­tis­se­ment. Tout cela a sans aucun doute contri­bué à faire de la région un terrain fertile pour l’illé­ga­lité. En octobre 2014, le Pérou a renforcé ses efforts pour éradiquer la drogue à Maris­cal Ramon Castilla en détrui­sant 3 000 hectares de plan­ta­tions, mais toutes ses tenta­tives pour atti­rer des cultures alter­na­tives viables ont échoué. De l’autre côté de la fron­tière se trouve la ville de Taba­tinga au Brésil, un haut lieu de la contre­bande et du trafic de drogue. Assis à son bureau et entouré d’images satel­lites, je rencontre le chef de la police, Maura Sposito, spécia­liste qui enquête à la fron­tière depuis plus de trente ans. Il est accom­pa­gné de deux agents secrets péru­viens.

La destruc­tion des plan­ta­tions ne suffira pas à mettre fin aux béné­fices que la région tri-fron­ta­lière tire du trafic de drogue.

« Les images satel­lites montrent les plan­ta­tions de coca sur les terres atau­cusi, ainsi que des photos des arres­ta­tions de certains d’entre eux, inter­pel­lés alors qu’ils trans­por­taient de la cocaïne. Ils ne cultivent pas tous de la coca – seule­ment certains d’entre eux. » L’agent péru­vien dont le nom reste secret m’in­forme que de récentes descentes de police montrent égale­ment que plusieurs labo­ra­toires de cocaïne ont été trou­vés dans la région isolée et anar­chique de Yavari, où vivent d’autres commu­nau­tés atau­cusi, près de la sinueuse rivière Rio Yavari, qui sépare le Pérou et le Brésil. C’est là une infor­ma­tion que je n’ai pas pu véri­fier. « Ce que je crois, commence Sposito, c‘est que leurs chefs sont impliqués, car un trafic de drogue ne peut se déve­lop­per sans un système d’or­ga­ni­sa­tion de ce genre – comme ceux qui exis­taient à l’époque de la fièvre du caou­tchouc. »

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Il fallait que je finisse par confron­ter les chefs atau­cusi aux preuves, afin de recueillir leur témoi­gnage et l’in­clure dans mon repor­tage. Une pers­pec­tive enthou­sias­mante. Comment un ordre reli­gieux apoca­lyp­tique pour­rait-il répondre aux allé­ga­tions de trafics de drogue et de coca ? Se pour­rait-il que l’église soit au courant mais ferme les yeux sur la ques­tion ? Se tenant là, vêtu de sa robe, ses papiers israé­lites à la main, Dante Jimé­nez, le secré­taire à la défense israé­lite d’Al­to­monte, a accepté de répondre à mes ques­tions. « Cela fait six ans que nous devons faire face à ce problème gran­dis­sant. Qui sont les coupables ? Ce sont les villages alen­tours. On m’a même offert 100 000 dollars contre mon terrain, mais j’ai refusé. La même offre est faite à de nombreux herma­nos, mais cela ne corres­pond pas à notre doctrine. Notre ordre nous demande de nous abste­nir, pour­tant certains sont faibles. » « S’il y a des culti­va­teurs de coca ou des trafiquants de drogue parmi nous, ceux-ci ne sont pas des herma­nos, conti­nue-t-il. Ils s’ha­billent peut-être comme nous mais ils n’ont aucune légi­ti­mité. Ce n’est qu’une appa­rence. »

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Les mains pleines de coca
Crédits : Ugo Panella

Que réserve alors cet insa­tiable marché de la drogue pour ce peuple ? L’ab­sence persis­tante de leur chef, Jonas, déci­dera-t-elle fina­le­ment de leur sort ? De nombreux Atau­cusi évoquent un chariot qui les emmè­nera un jour en Israël – une sorte de solu­tion méta­phy­sique à leur malheur. D’ici là, peut-être que le marché s’im­po­sera, et peut-être que la coca les empor­tera dans son essor perpé­tuel. Il semble que tant que le gouver­ne­ment n’of­frira pas de solu­tion véri­table aux habi­tants de la fron­tière de l’Ama­zo­nie péru­vienne, la destruc­tion des plan­ta­tions ne suffira pas à mettre fin aux béné­fices que la région tri-fron­ta­lière, la terre promise des « fron­tières vivantes » d’Ezequiel Atau­cusi, tire du trafic de drogue. À mon départ, j’ai été auto­risé à filmer à Alto­monte ce qu’on appelle « L’Ho­lo­causte », un rituel consis­tant à sacri­fier un animal à Dieu. L’ordre des animaux sacri­fi­ciels est le suivant : les pigeons, les chèvres et le bétail – dont les taureaux sont consi­dé­rés comme les animaux les plus précieux. L’ani­mal est choisi une semaine à l’avance. Il doit être en parfaite santé et tota­le­ment blanc ou noir. Il est ensuite préparé, puis abattu et immolé devant l’as­sem­blée des priants. La proces­sion se déplace ensuite dans l’église et commence à chan­ter fière­ment l’hymne de Fron­te­ras Vivas : « Gloire à Israël, digne de louange / pour votre grande œuvre, de servir le monde. / Il a fondé le grand projet des fron­tières vivantes / Père Ezequiel, le peuple vous appelle / vous êtes le grand homme que le monde atten­dait. / À travers l’agri­cul­ture / vous éradique­rez la faim. / Ce projet unira ensemble toutes les nations, ensemble nous travaille­rons la terre / Chili, Équa­teur, Colom­bie, Brésil, Boli­vie, et tous les autres pays. »

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Certains atau­cusi croient qu’un navire fait d’acajou brési­lien les conduira en Israël
Crédits : Lali Hough­ton

Traduit de l’an­glais par Marine Bonni­chon. Une version plus courte du repor­tage a paru dans VICE News sous le titre « Sacred Cocaine: Inside the Peru­vian Sect Accu­sed of Growing Coca in the Amazon ». Couver­ture : Des fidèles atau­cusi, par Lali Hough­ton.

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