par Lali Houghton | 28 avril 2015

Quelqu’un me réveille. Je sens une lumière, la torche d’un manu­­ten­­tion­­naire de fret. Je me redresse dans mon hamac, à bord d’un ferry descen­­dant l’Ama­­zone en direc­­tion de la triple fron­­tière où le Pérou rencontre le Brésil et la Colom­­bie. L’homme se penche sur moi et murmure qu’il a quelque chose à me dire. « Les Atau­­cusi sont les nouveaux barons de la drogue à la fron­­tière. Je l’ai vu de mes propres yeux. Des hommes armés défendent leurs opéra­­tions et ils ont construit de magni­­fiques demeures à l’abri des regards. » Les Atau­­cusi, égale­­ment connus sous le nom d’is­­raé­­lites – un groupe reli­­gieux fonda­­men­­ta­­liste dont les membres s’ha­­billent comme s’ils sortaient des Dix Comman­­de­­ments, le film épique biblique de 1956 – ont toujours fait l’objet de nombreuses rumeurs. Ils reven­­diquent un droit divin sur le bassin amazo­­nien, où ils établi­­ront un jour une société alter­­na­­tive auto­­nome repo­­sant sur les valeurs incas et sur l’An­­cien Testament, ainsi qu’une centrale élec­­trique agri­­cole au beau milieu de la jungle.


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Des fidèles atau­­cusi tour­­nés vers l’ho­­ri­­zon
Crédits : Lali Hough­­ton

Pour­­tant, la seule chose qui soit floris­­sante dans ce no man’s land oublié par l’État, c’est le commerce de la coca et de la cocaïne. Et à en croire les agences natio­­nales de lutte contre la drogue brési­­lienne et péru­­vienne, une nouvelle variété de feuille de coca est appa­­rue en dépit du climat humide et inhos­­pi­­ta­­lier du bassin amazo­­nien. Diffi­­cile d’af­­fir­­mer que ces infor­­ma­­tions ont un lien, mais en février 2012, Sergio Fontes, le chef de la police fédé­­rale de l’État brési­­lien d’Ama­­zo­­nas, a déclaré publique­­ment que la secte était le prin­­ci­­pal produc­­teur de coca dans la région tri-fron­­ta­­lière et que les feuilles servaient exclu­­si­­ve­­ment à la produc­­tion de cocaïne.

La prophé­­tie d’Ezequiel

Après trente-deux heures de voyage et une panne d’hé­­lice, il est quatre heures du matin quand j’ar­­rive enfin au petit port boueux d’Al­­to­­monte, la capi­­tale spiri­­tuelle de la jungle des Atau­­cusi. L’en­­droit est gardé par un bureau d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion fermé. On me laisse un espace pour étendre mon sac de couchage, ce pour quoi je leur suis recon­­nais­­sant. Pour l’ins­­tant, l’ap­­pré­­hen­­sion à l’en­­contre des étran­­gers est infon­­dée. Peu après, à six heures du matin, je suis réveillé par de la musique prove­­nant de l’église, et le calme ambiant est rompu par une mélo­­die au synthé qui annonce la nouvelle lune. Des hommes, des femmes et des enfants se hâtent en évitant la boue, faisant bien atten­­tion à ne pas salir leurs robes colo­­rées. Fait étrange, certains croyants restent pros­­trés dans la boue, subju­­gués par la prière, et attendent la fin de ce morceau ridi­­cu­­le­­ment long avant d’en­­trer dans l’église.

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L’or­­chestre de la secte
Crédits : Lali Hough­­ton

L’église est une struc­­ture massive, pour­­vue de hauts plafonds de tôle ondu­­lée et d’un sol de boue séchée. L’or­­chestre est composé de trois frères. Basse, synthé et guitare solo. Un prêtre dirige la chan­­son et, tout comme le reste des fidèles, il arbore une longue barbe fine et clair­­se­­mée : les herma­­nos croient que leurs barbes sont des antennes permet­­tant d’en­­trer en commu­­ni­­ca­­tion avec Dieu. Les femmes sont placées à la droite de l’église, vêtues de châles colo­­rés couvrant leur tête. Plus tard, on m’ex­­plique que les musi­­ciens sont unique­­ment auto­­ri­­sés à jouer de la musique approu­­vée par l’As­­so­­cia­­tion évan­­gé­­lique de la mission israé­­lite du Nouveau pacte univer­­sel (AEMINPU). J’aime à penser que la mélo­­die aux accents hawaïens qu’in­­ter­­prète le guita­­riste est sa façon de se rebel­­ler… Certains adeptes se mettent à danser comme s’ils étaient possé­­dés,  impro­­vi­­sant des mouve­­ments sacca­­dés et faisant de grands signes des mains.

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« Pour comprendre la congré­­ga­­tion des israé­­lites du Nouveau pacte univer­­sel, il faut d’abord étudier son fonda­­teur, Ezequiel Atau­­cusi Gamo­­nal », m’ex­­plique l’an­­thro­­po­­logue péru­­vien Juan Ossio, qui suit le groupe depuis les années 1980. Ezequiel est né en 1918 dans une famille de paysans du sud du Pérou. Catho­­lique romain, il travaille comme cordon­­nier dans les années 1950 lorsqu’il intègre l’Église adven­­tiste du septième jour, bien que cette dernière l’ex­­pulse rapi­­de­­ment quand il affirme rece­­voir des révé­­la­­tions divines. Toujours selon la légende, Ezequiel serait monté  au troi­­sième ciel, au-dessus du soleil, de la lune et des étoiles, jusqu’à la demeure même de la Sainte Trinité : le Père, le Fils et le Saint Esprit. C’est là qu’il aurait réat­­tri­­bué les Dix Comman­­de­­ments et demandé à ce qu’ils soient répan­­dus aux quatre coins du monde. Selon Ossio, l’ar­­ri­­vée et l’im­­por­­tance d’Ezequiel se sont déve­­lop­­pées à une époque où le pays était en pleine guerre civile contre les rebelles maoïstes péru­­viens du Sentier Lumi­­neux. C’est dans ce contexte de violence et de crise écono­­mique que de nombreux Péru­­viens ont cher­­ché le salut. Certains ont trouvé une réponse dans la lutte armée, d’autres dans les textes bibliques. Deux chefs messia­­niques fana­­tiques sont alors appa­­rus : Abimael Guzmán, alias « Presi­­dente Gonzalo », le leader de la guérilla, et Ezequiel Atau­­cusi, un prophète qui préten­­dait être le nouvel Inca.

En 1995, Ezequiel Atau­­cusi a rassem­­blé 200 000 élec­­teurs lorsqu’il était candi­­dat à la prési­­dence du Pérou.

Pour les Atau­­cusi, les Incas étaient la reven­­di­­ca­­tion spiri­­tuelle des premiers israé­­lites. Ils para­­phrasent avec soin des passages de la Bible faisant réfé­­rence à la Cité du Soleil – qu’ils ont traduite par Cuzco, la capi­­tale inca. Dans son ensemble, leur croyance est un amal­­game syncré­­tique de plusieurs influences venues de l’adven­­tisme, du judaïsme, du messia­­nisme inca et du maoïsme. Au faîte de sa gloire, en 1995, Ezequiel Atau­­cusi a rassem­­blé 200 000 élec­­teurs lorsqu’il était candi­­dat à la prési­­dence du Pérou. Il est décédé alors que les israé­­lites célé­­braient la Pente­­côte en 2000, et a déçu bon nombres de ses fidèles lorsqu’il n’a pas ressus­­cité au bout de trois jours, comme il l’avait promis…

Les fron­­tières vivantes

En 1994, Ezequiel a commandé à ses adeptes de deve­­nir des fron­­te­­ras vivas, des « fron­­tières vivantes », et de se prépa­­rer à l’Apo­­ca­­lypse en réali­­sant sa vision d’une centrale élec­­trique agri­­cole au cœur de la forêt tropi­­cale. Ils sont des millions a avoir répondu à l’ap­­pel, et à avoir supporté les épreuves et l’iso­­le­­ment de la jungle. Ils se sont surtout instal­­lés dans la région oubliée de Maris­­cal Ramon Castilla au Pérou, non loin du Brésil et de la Colom­­bie. Les fidèles repré­­sentent désor­­mais plus de la moitié de la popu­­la­­tion de la région : envi­­ron 30 000 d’entre eux sont disper­­sés dans diffé­­rentes colo­­nies, chacune nommée d’après la Bible – par exemple la Jéru­­sa­­lem Céleste, ou le Nouveau Mont des Oliviers. « Nous étions foot­­bal­­leurs ou pros­­ti­­tuées, avant de rencon­­trer Dieu », raconte Javier Torres, le président de la commu­­nauté auprès duquel on me conduit. Contrai­­re­­ment aux premiers colons, Torres est arrivé après la mort du prophète, mais comme beau­­coup d’autres, il dit s’être converti après qu’E­­zequiel s’est mani­­festé dans ses rêves. Javier s’oc­­cupe des affaires agri­­coles : il super­­­vise la produc­­ti­­vité de maïs, de riz, de yucca et d’autres produits. Ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour lui parler de la coca. Selon l’Of­­fice des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), la région de Maris­­cal Ramon Castilla est la région produc­­trice de coca qui se déve­­loppe le plus rapi­­de­­ment au Pérou, sa produc­­tion ayant augmenté de 400 % au cours des cinq dernières années. Voilà un fait plus fasci­­nant encore : alors qu’on pensait que la coca ne pouvait pous­­ser que dans les forêts nuageuses, à plus de mille mètres au dessus du niveau de la mer, depuis cinq ans, une nouvelle variété de feuille de coca a été adap­­tée afin de pouvoir être culti­­vée dans les plaines maré­­ca­­geuses du bassin amazo­­nien.

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Des israé­­lites défo­­restent pour culti­­ver la coca
Crédits : Lali Hough­­ton

José Anto­­nio Garcia, direc­­teur de la Commis­­sion natio­­nale du Pérou pour le déve­­lop­­pe­­ment et la vie sans drogues, m’a confié que l’ori­­gine de cette nouvelle variante restait encore un mystère. « Nous effec­­tuons toujours des analyses de labo­­ra­­toire afin de déter­­mi­­ner si la feuille a été géné­­tique­­ment modi­­fiée ou si elle a été amélio­­rée par un croi­­se­­ment. » Les auto­­ri­­tés brési­­liennes craignent qu’elle ne soit déjà en train de fran­­chir la fron­­tière, comme l’in­­diquent trois rapports distincts sur Inter­­net. Qui peut assu­­rer que d’autres forêts subtro­­pi­­cales de par le monde ne suivront pas le même exemple ? Il est indé­­niable que la coca et son puis­­sant dérivé – la cocaïne – sont de loin beau­­coup plus rentables que n’im­­porte quelle culture alimen­­taire. « Si la coca était légale, ce serait la culture commer­­ciale la plus rentable au monde », affirme Flavio Mirella, président de l’ONUDC pour le Pérou et l’Équa­­teur. La coca est récol­­tée trois à quatre fois par an, tandis que le café par exemple n’est récolté qu’une seule fois par an. Avoir les dyna­­miques d’un marché inter­­­na­­tio­­nal à votre porte est un facteur déter­­mi­­nant. L’ap­­pé­­tit insa­­tiable du Brésil pour les drogues est un marché vital, étant actuel­­le­­ment le premier consom­­ma­­teur de crack au monde et le second consom­­ma­­teur de cocaïne après les États-Unis. Si l’on ajoute cela le savoir et l’in­­ves­­tis­­se­­ment de la Colom­­bie en matière de drogue, on obtient une recette toute prête.

Ce qui était jadis une forêt tropi­­cale luxu­­riante est désor­­mais une éten­­due boueuse.

Le dernier facteur est le prix élevé du pétrole et le coût du trans­­port fluvial. Dans une région de la taille de la moitié de la Belgique, on commence à se deman­­der si l’agri­­cul­­ture locale est un commerce rentable. Avec envi­­ron 7 000 habi­­tants, Alto­­monte est une colo­­nie austère, dépour­­vue d’eau potable, de système d’égout, de lumière ou de trot­­toirs. La commu­­ni­­ca­­tion est diffi­­cile car leur seul lien avec le reste du monde est une cabine télé­­pho­­nique. Chaque appel entrant est annoncé à travers un haut-parleur. Les quelques bode­­gas présentes proposent une sélec­­tion restreinte de produits comme des conserves, des bois­­sons sans alcool et des médi­­ca­­ments de base. L’en­­droit qui n’a jamais subi les influences du gouver­­ne­­ment. Ce qui était jadis une forêt tropi­­cale luxu­­riante est désor­­mais une éten­­due boueuse dont le sol a presque été rendu stérile par la culture exces­­sive et par une terre peu propice à l’agri­­cul­­ture. Mais en dépit de ces défauts, ses habi­­tants sont paisibles et joviaux.

Le mystère de Jonas

Une fois encore, je suis escorté par le Frère Torres, qui convoque une réunion avec les plus hauts ordres reli­­gieux de l’AEMINPU. En haut d’une volée d’es­­ca­­liers, à l’étage d’une cabane sur pilo­­tis bancale, se trouve une table d’où m’ob­­servent calme­­ment sept hommes vêtus de robes noires et portant de longues barbes. On peut voir au mur des photos enca­­drées d’Ezequiel et de son fils Jonas. Les membres assis autour de la table se demandent s’ils doivent m’ac­­cor­­der le droit de photo­­gra­­phier la commu­­nauté. Ils contactent l’église prin­­ci­­pale, à Ciene­­guilla, un quar­­tier en dehors de Lima. Cinq heures plus tard et à force de persua­­sion, on me donne la permis­­sion de capter leurs rites reli­­gieux ainsi que la vie quoti­­dienne des israé­­lites. La seule condi­­tion est que je me présente à tout le village lors de la messe. Nous marchons longue­­ment sur des sentiers humides avec Frère Torres, pour me donner un aperçu de l’ac­­ti­­vité agri­­cole dans les endroits les plus recu­­lés de la commu­­nauté. Les longues pistes boueuses mettent en évidence la fragi­­lité de la forêt amazo­­nienne et sa colo­­ni­­sa­­tion en marche. Selon José Alva­­rez, du minis­­tère de l’En­­vi­­ron­­ne­­ment péru­­vien, qui étudie l’État de Loreto depuis trente ans, la tech­­nique d’agri­­cul­­ture sur brûlis que ces commu­­nau­­tés utilisent n’est pas adap­­tée au sol. Cela explique les dommages irré­­ver­­sibles qu’elle cause à la forêt amazo­­nienne.

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Le retour des champs
Crédits : Lali Hough­­ton

Au retour, l’heure magique a sur le village un effet unifi­­ca­­teur. Les enfants jouent au foot­­ball, les adoles­­cents écoutent de la musique alter­­na­­tive sur leurs télé­­phones portables comme ils le feraient dans n’im­­porte quelle autre ville du Pérou, et les agri­­cul­­teurs et leurs femmes montent à cheval pour se distraire d’une dure jour­­née de travail. Frère Torres, qui super­­­vise l’ac­­ti­­vité d’un champ de maïs, m’ex­­plique le projet initial exposé par le prophète Ezequiel : « Le travail que nous sommes en train d’ac­­com­­plir ne concré­­tise pas ce qu’il avait prévu : son projet était diffé­rent et plus ambi­­tieux. Il voyait les choses en grand, il voulait que des groupes de la commu­­nauté deviennent des commerces produc­­tifs, auto­­nomes, et qu’ils pros­­pèrent grâce à leur propre produc­­tion. Il ne rêvait pas d’un ou deux hectares par groupe, mais de centaines d’hec­­tares, avec l’am­­bi­­tion que les herma­­nos progressent en tant que peuple. » La nostal­­gie collec­­tive et la loyauté indu­­bi­­table qu’ils portent à leur fonda­­teur conduisent les Atau­­cusi à main­­te­­nir leurs efforts et à persé­­vé­­rer, bien que rien ne dit qu’ils parvien­­dront un jour à réali­­ser la prophé­­tie d’Ezequiel. Après sa mort, Jonas – le fils d’Ezequiel âgé de 33 ans –, a été choisi pour marcher dans les traces de son père en tant que chef et pour remplir sa mission. Jonas n’a cepen­­dant fait que peu d’ap­­pa­­ri­­tions publiques, bien qu’il soit en quelque sorte main­­tenu en vie grâce à une poignée de vidéos postées sur YouTube. Si l’on en croit Ossio, il n’a ni le charisme ni le talent de son père. On m’a refusé une inter­­­view avec lui lorsque je visi­­tais l’église prin­­ci­­pale de Ciene­­guilla. L’an­­thro­­po­­logue n’a pas réussi à le loca­­li­­ser en vingt ans de recherches. À la sortie de l’église, je m’adresse à deux fidèles. L’un d’eux ne l’a jamais vu, et l’autre me raconte qu’il l’a rencon­­tré deux fois seule­­ment au cours des quinze dernières années. Ces deux moments sont pour lui sacrés, comme s’il avait été béni par un sage. Alors que la plupart des Atau­­cusi d’Al­­to­­monte n’ont jamais croisé le chemin de Jonas, ils conti­­nuent de croire qu’ils le rencon­­tre­­ront un jour. Selon le jour­­nal La Repu­­blica, Jonas et trois fidèles ont été arrê­­tés en 2002 au cours d’un contrôle de routine sur l’au­­to­­route, près de la ville côtière d’Ica. Ils avaient en leur posses­­sion deux revol­­vers, un pisto­­let auto­­ma­­tique et deux fusils d’as­­saut. La congré­­ga­­tion des israé­­lites soutient que les hommes qui ont été arrê­­tés déte­­naient des licences et que les armes servaient à la protec­­tion et à la sécu­­rité de Jonas.

Le chariot

Depuis qu’E­­zequiel s’est lancé en poli­­tique en 1990, le mouve­­ment a dû faire face à toutes sortes de scan­­dales, dont des allé­­ga­­tions de trafic de drogue. La poli­­tique était pour Ezequiel un moyen de parve­­nir à ses fins et de concré­­ti­­ser ses projets. À son apogée en 1995, le Front popu­­laire agri­­cole du Pérou (FREPAP) a remporté 200 000 votes aux élec­­tions natio­­nales et trois séna­­teurs au Congrès. Le parti du FREPAP conti­­nue aujourd’­­hui son acti­­vité en silence et il lui a été ordonné de ne pas se mêler de la poli­­tique natio­­nale. Certains de ses membres restent cepen­­dant impliqués dans la poli­­tique locale, comme Marino Chavez, l’an­­cien maire de la plus grande ville de la région, Cabal­­lo­­coo­­cha.

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Prière face à l’Ama­­zone
Crédits : Lali Hough­­ton

J’ai recher­­ché Marino Chavez en survo­­lant Cabal­­lo­­co­­cha à bord d’un Cessna mili­­taire. Selon la police anti-drogue du Pérou (DIRANDRO), la ville est au cœur des opéra­­tions de trafic de drogues de la région. D’en haut, on peut voir l’éten­­due de la forêt qui a été déboi­­sée, les champs brûlés et des sacs de coca, pratique­­ment partout. « Les gens savent que c’est répré­­hen­­sible, mais ils se lancent dans la produc­­tion de coca par néces­­sité, m’ex­­plique Marino Chavez. C’est un sujet qui divise les Péru­­viens. Il y a d’un côté ceux qui  détruisent les plan­­ta­­tions de coca, et de l’autre ceux que la pauvreté contraint à conti­­nuer de la culti­­ver. » Chavez a pointé de nouveau les défaillances du gouver­­ne­­ment, ainsi que son manque d’in­­ves­­tis­­se­­ment. Tout cela a sans aucun doute contri­­bué à faire de la région un terrain fertile pour l’illé­­ga­­lité. En octobre 2014, le Pérou a renforcé ses efforts pour éradiquer la drogue à Maris­­cal Ramon Castilla en détrui­­sant 3 000 hectares de plan­­ta­­tions, mais toutes ses tenta­­tives pour atti­­rer des cultures alter­­na­­tives viables ont échoué. De l’autre côté de la fron­­tière se trouve la ville de Taba­­tinga au Brésil, un haut lieu de la contre­­bande et du trafic de drogue. Assis à son bureau et entouré d’images satel­­lites, je rencontre le chef de la police, Maura Sposito, spécia­­liste qui enquête à la fron­­tière depuis plus de trente ans. Il est accom­­pa­­gné de deux agents secrets péru­­viens.

La destruc­­tion des plan­­ta­­tions ne suffira pas à mettre fin aux béné­­fices que la région tri-fron­­ta­­lière tire du trafic de drogue.

« Les images satel­­lites montrent les plan­­ta­­tions de coca sur les terres atau­­cusi, ainsi que des photos des arres­­ta­­tions de certains d’entre eux, inter­­­pel­­lés alors qu’ils trans­­por­­taient de la cocaïne. Ils ne cultivent pas tous de la coca – seule­­ment certains d’entre eux. » L’agent péru­­vien dont le nom reste secret m’in­­forme que de récentes descentes de police montrent égale­­ment que plusieurs labo­­ra­­toires de cocaïne ont été trou­­vés dans la région isolée et anar­­chique de Yavari, où vivent d’autres commu­­nau­­tés atau­­cusi, près de la sinueuse rivière Rio Yavari, qui sépare le Pérou et le Brésil. C’est là une infor­­ma­­tion que je n’ai pas pu véri­­fier. « Ce que je crois, commence Sposito, c‘est que leurs chefs sont impliqués, car un trafic de drogue ne peut se déve­­lop­­per sans un système d’or­­ga­­ni­­sa­­tion de ce genre – comme ceux qui exis­­taient à l’époque de la fièvre du caou­t­chouc. »

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Il fallait que je finisse par confron­­ter les chefs atau­­cusi aux preuves, afin de recueillir leur témoi­­gnage et l’in­­clure dans mon repor­­tage. Une pers­­pec­­tive enthou­­sias­­mante. Comment un ordre reli­­gieux apoca­­lyp­­tique pour­­rait-il répondre aux allé­­ga­­tions de trafics de drogue et de coca ? Se pour­­rait-il que l’église soit au courant mais ferme les yeux sur la ques­­tion ? Se tenant là, vêtu de sa robe, ses papiers israé­­lites à la main, Dante Jimé­­nez, le secré­­taire à la défense israé­­lite d’Al­­to­­monte, a accepté de répondre à mes ques­­tions. « Cela fait six ans que nous devons faire face à ce problème gran­­dis­­sant. Qui sont les coupables ? Ce sont les villages alen­­tours. On m’a même offert 100 000 dollars contre mon terrain, mais j’ai refusé. La même offre est faite à de nombreux herma­­nos, mais cela ne corres­­pond pas à notre doctrine. Notre ordre nous demande de nous abste­­nir, pour­­tant certains sont faibles. » « S’il y a des culti­­va­­teurs de coca ou des trafiquants de drogue parmi nous, ceux-ci ne sont pas des herma­­nos, conti­­nue-t-il. Ils s’ha­­billent peut-être comme nous mais ils n’ont aucune légi­­ti­­mité. Ce n’est qu’une appa­­rence. »

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Les mains pleines de coca
Crédits : Ugo Panella

Que réserve alors cet insa­­tiable marché de la drogue pour ce peuple ? L’ab­­sence persis­­tante de leur chef, Jonas, déci­­dera-t-elle fina­­le­­ment de leur sort ? De nombreux Atau­­cusi évoquent un chariot qui les emmè­­nera un jour en Israël – une sorte de solu­­tion méta­­phy­­sique à leur malheur. D’ici là, peut-être que le marché s’im­­po­­sera, et peut-être que la coca les empor­­tera dans son essor perpé­­tuel. Il semble que tant que le gouver­­ne­­ment n’of­­frira pas de solu­­tion véri­­table aux habi­­tants de la fron­­tière de l’Ama­­zo­­nie péru­­vienne, la destruc­­tion des plan­­ta­­tions ne suffira pas à mettre fin aux béné­­fices que la région tri-fron­­ta­­lière, la terre promise des « fron­­tières vivantes » d’Ezequiel Atau­­cusi, tire du trafic de drogue. À mon départ, j’ai été auto­­risé à filmer à Alto­­monte ce qu’on appelle « L’Ho­­lo­­causte », un rituel consis­­tant à sacri­­fier un animal à Dieu. L’ordre des animaux sacri­­fi­­ciels est le suivant : les pigeons, les chèvres et le bétail – dont les taureaux sont consi­­dé­­rés comme les animaux les plus précieux. L’ani­­mal est choisi une semaine à l’avance. Il doit être en parfaite santé et tota­­le­­ment blanc ou noir. Il est ensuite préparé, puis abattu et immolé devant l’as­­sem­­blée des priants. La proces­­sion se déplace ensuite dans l’église et commence à chan­­ter fière­­ment l’hymne de Fron­­te­­ras Vivas : « Gloire à Israël, digne de louange / pour votre grande œuvre, de servir le monde. / Il a fondé le grand projet des fron­­tières vivantes / Père Ezequiel, le peuple vous appelle / vous êtes le grand homme que le monde atten­­dait. / À travers l’agri­­cul­­ture / vous éradique­­rez la faim. / Ce projet unira ensemble toutes les nations, ensemble nous travaille­­rons la terre / Chili, Équa­­teur, Colom­­bie, Brésil, Boli­­vie, et tous les autres pays. »

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Certains atau­­cusi croient qu’un navire fait d’acajou brési­­lien les conduira en Israël
Crédits : Lali Hough­­ton

Traduit de l’an­­glais par Marine Bonni­­chon. Une version plus courte du repor­­tage a paru dans VICE News sous le titre « Sacred Cocaine: Inside the Peru­­vian Sect Accu­­sed of Growing Coca in the Amazon ». Couver­­ture : Des fidèles atau­­cusi, par Lali Hough­­ton.

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