Entre traditions et folklore réservé aux touristes biberonnés aux westerns, le cow-boy des temps modernes se doit avant tout d’être polyvalent.

par Laura Boudoux | 0 min | 11 janvier 2019

Le dernier des cow-boys

Le soleil couchant éclaire les éten­­dues sablon­­neuses de Camargue, alors que le mistral soulève un peu de cette terre encore sauvage. Chapeau vissé sur la tête, bande­­rille sous le bras, Frédé­­ric Bon chevauche Iberico, élancé à toute vitesse en direc­­tion du trou­­peau. Cette scène, tour­­née en 2017 par la BBC, est sensée dépeindre le quoti­­dien du gardian, l’un des derniers de France. Ces versions provençales du cow-boy, à la fron­­tière entre l’aven­­tu­­rier et l’agri­­cul­­teur, sont les fiers gardiens des manades camar­­guaises, ces trou­­peaux de bêtes semi-sauvages.

Crédits : BBC Earth

Iberico se cabre dans une posture majes­­tueuse, l’eau jaillit du sol sous les coups violents de ses puis­­sants sabots, tandis que les taureaux courent, dans une panique géné­­rale qui n’at­­teint jamais Frédé­­ric. Fier sur sa monture blanche macu­­lée de boue, il dirige son bétail d’une main experte, serrant ferme­­ment ses cuisses, tirant d’un coup sec sur les rênes à une seule main, et ne quit­­tant jamais des yeux son objec­­tif : isoler l’ani­­mal élu.

Ces taureaux castrés, on les appelle ici des biòus (« bœuf » en provençal). Nerveux et rapides, ils sont condi­­tion­­nés à cour­­ser les rase­­teurs, lors des courses camar­­guaises pratiquées en arènes, au cours desquelles il n’y a pas de mise à mort. Le but du jeu ? Décro­­cher les attri­­buts fixés sur le haut de leur tête, sans se faire encor­­ner. En fonc­­tion du nombre d’élé­­ments attra­­pés, certains rase­­teurs peuvent gagner jusqu’à 500 000 euros en une saison.

C’est de son père, qui a eu ses premiers chevaux à 14 ans, que Frédé­­ric Bon a hérité de la tradi­­tion des cow-boys à la française. Ensemble, ils gèrent une manade compo­­sée de 40 chevaux en liberté et de près de 200 taureaux semi-sauvages. Des gardians de Camargue comme eux, il n’en reste plus qu’une quaran­­taine dans la région, entre Sainte-Marie-de-la-Mer et Aigues-Mortes. « Lorsque je suis sur mon cheval, je pense aux gens qui travaillent en ville et je me dis que nous avons beau­­coup de chance », estime Frédé­­ric Bon.

Crédits : Alba­­ru­­bes­­cens

Pour lui, les cow-boys camar­­guais, véri­­tables icônes régio­­nales, sont tout aussi uniques que les étalons qu’ils montent. « Ces chevaux, on ne les trouve qu’ici. Ils sont très adap­­tés à cette région, à son climat et à ce genre de vie », explique le gardian, pour qui l’ani­­mal « est le collègue le plus impor­­tant ».

Si l’on est loin des attaques de trains et des inter­­­mi­­nables traver­­sées du désert des westerns, être cow-boy des temps modernes est un métier éprou­­vant, qui se pratique sept jours sur sept. « Certains jours, il fait très froid et un vent fort souffle à plus de 100 km/h. Il faut alors commen­­cer très tôt le matin pour nour­­rir tout le monde, car les chevaux et les taureaux, eux, n’ont pas de week-ends, ni de vacances », raconte Frédé­­ric Bon. Un métier de passion et de tradi­­tions, qui ne s’étu­­die pas à l’école, mais sur le terrain. « L’ap­­pren­­tis­­sage, c’est celui de la vie de la manade, le travail de tous les jours », confirme Marie-Pierre Lavergne-Alba­­ric, adjointe au maire de St-Laurent d’Ai­­gouze et cava­­lière depuis son enfance.

Bien souvent, les gardians sont issus de familles camar­­guaises proprié­­taires d’un élevage, ou connaissent des mana­­diers depuis toujours. Ils ont géné­­ra­­le­­ment monté leurs premiers chevaux à moins de 10 ans et ont l’ha­­bi­­tude de passer leurs temps entou­­rés de taureaux. Par ailleurs, lorsqu’ils recrutent de nouveaux gardians, les mana­­diers leur réclament géné­­ra­­le­­ment de possé­­der leur propre cheval, et tout le maté­­riel néces­­saire au tri des taureaux. « C’est un métier qui est ouvert à tous, à partir du moment où on a « la fe di biou » (la passion du taureau) chevillée au corps, où l’on est dispo­­nible et où l’on ne compte pas ses heures », assure Marie-Pierre Lavergne-Alba­­ric. D’après elle, « ce n’est pas un travail exclu­­si­­ve­­ment réservé aux personnes qui vivent en Camargue, mais il faut tout de même connaître le terri­­toire, les tradi­­tions… »

Malgré tout, rares sont donc les personnes étran­­gères à la Camargue qui sont parve­­nues à s’in­­té­­grer dans ce milieu fermé. Pour­­tant, il fut un temps où des scènes dignes d’Il était une fois dans l’Ouest se dérou­­laient dans ces contrées sauvages.

Western-Bouilla­­baisse

C’était le temps de l’ac­­teur Joë Hamman et du marquis Folco de Baron­­celli, passionné de westerns. « C’est un hasard que le cinéma soit arrivé là. Tout est parti de la volonté de Folco de Baron­­celli de venir vivre une vie d’aven­­tures en Camargue, où il s’est installé en 1897 », raconte Estelle Rouquette, docteure en histoire de l’art et direc­­trice adjointe du Parc natu­­rel régio­­nal de Camargue. « Folco de Baron­­celli était un noble plutôt ruiné, qui cher­­chait l’iso­­le­­ment. Il est venu se mettre hors du temps – comme il le disait : il cher­­chait “un refuge contre l’hi­­deuse moder­­nité” », pour­­suit-elle. Des mots qu’on croi­­rait emprun­­tés à la bande de hors-la-loi de Red Dead Redemp­­tion 2.

Folco de Baron­­celli en Camargue

En 1905, le marquis origi­­naire d’Avi­­gnon monte à la capi­­tale pour assis­­ter à un Wild West Show, le spec­­tacle du mythique Buffalo Bill, alors en tour­­née dans toute l’Eu­­rope. Il ne parvient pas à rencon­­trer son héros mais fait la connais­­sance de Joë Hamman, un jeune Français qui a rejoint la troupe du Wild West Show après avoir travaillé dans un ranch du Montana. Fils d’un riche marchant d’art, il avait eu l’oc­­ca­­sion l’an­­née précé­­dente, alors tout juste âgé de 20 ans, de voya­­ger aux États-Unis, et notam­­ment dans la réserve indienne de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud. Une visite qui l’a profon­­dé­­ment impres­­sionné.

« L’idée de Folco de Baron­­celli était de faire inté­­grer dans le show des gardians de Camargue. Il rencontre alors Joë Hamman au restau­­rant, va le voir et lui vante la Camargue, les chevaux, les vastes paysages, qui pour lui sont l’équi­­valent de ce qu’il a pu lire dans les romans d’aven­­tures », explique Estelle Rouquette. L’ac­­teur accepte de venir voir la terre promise, avec Jean Durand, un réali­­sa­­teur avec qui il a déjà tourné. Un voyage qui va chan­­ger le destin de toute une région, puisque l’équipe commence à tour­­ner des films dans le delta dès 1909. À l’époque, la Camargue est déser­­tée, et même fuie par les Français. Le climat y est très rude, l’eau douce inexis­­tante, contrai­­re­­ment aux mous­­tiques qui apportent le palu­­disme, et aux inon­­da­­tions, syno­­nymes d’épi­­dé­­mies de fièvres et de typhoïde. « L’es­­pé­­rance de vie y est de 25 ans jusqu’en 1860 », souligne l’his­­to­­rienne.

Mais le marquis, le casca­­deur et le réali­­sa­­teur voient du poten­­tiel et tournent une quin­­zaine de films, qui durent de 5 à 10 minutes. « La troupe s’ins­­tal­­lait pendant trois mois, en hiver pour éviter les mous­­tiques. Les “Pouittes”, des comiques venant de Paris, avaient été formés par Joë Hamman aux cascades à cheval, à renver­­ser un taureau, traver­­ser une rivière avec les bêtes : bref, tous les ressorts dont le cinéma était fan à cette époque-là », relate Estelle Rouquette.

Joë Hamman en Indien

Mais la joyeuse troupe doit bien­­tôt aban­­don­­ner les plaines camar­­guaises pour rejoindre les tran­­chées boueuses du front. Après la Première Guerre mondiale, rien n’est plus pareil et la Camargue n’a plus la tête à jouer au Far West. « Les tour­­nages ont repris, mais à partir de 1920, les sujets étaient les gardians et la vie tradi­­tion­­nelle dans la région. On ne maquillait plus la Camargue, ni les acteurs en cow-boys et en indiens », explique Estelle Rouquette. La conquête de l’Ouest n’est plus d’ac­­tua­­lité, d’au­­tant que « pendant la guerre, une grande partie des Pouittes a été déci­­mée au combat », ajoute l’his­­to­­rienne.

Mais ce qui a raison du western à la française, c’est aussi le rejet de la culture améri­­caine qui émerge dans le pays. « On ne voulait plus montrer l’Amé­­rique, mais la France. Il se crée alors une valo­­ri­­sa­­tion des iden­­ti­­tés locales, qui passe par le cinéma », analyse Estelle Rouquette. Le marquis Folco de Baron­­celli devient alors « l’ar­­ti­­san de la folk­­lo­­ri­­sa­­tion de la Camargue, qui s’ap­­puie sur le gardian, sa monture et ses taureaux », selon Estelle Rouquette. Le mythe du cow-boy à la française est né.

« Notre Camargue rappelle certains coins de l’Ouest loin­­tain… Sans la pénu­­rie de cactus, on pren­­drait cette région pour une contrée d’Amé­­rique… », flatte ainsi Joë Hamman en 1925 dans la revue Ciné­­ma­­ga­­zine. « Les gardians, montés sur leurs petits chevaux camar­­guais, ne sont-ils pas, en quelque sorte, les frères des rudes cow-boys du Far West ? Leur exis­­tence n’est-elle pas iden­­tique ? Comme eux, ne doivent-ils pas se montrer cava­­liers intré­­pides ? » s’in­­ter­­roge l’ac­­teur.

Une pointe de chau­­vi­­nisme qui permet de « faire décou­­vrir le gardian, qui n’était ni plus ni moins qu’un berger à cheval, sans les lettres de noblesse qui lui seront ensuite données grâce au cinéma », fait remarquer Estelle Rouquette.

En Camargue, Folco de Baron­­celli est alors perçu par certains comme « un origi­­nal, entouré d’ar­­tistes un peu margi­­naux ». Il parvient, surtout aux Saintes-Marie-de-la-Mer où il est installé, à s’at­­ti­­rer « une certaine affec­­tion de la popu­­la­­tion », d’après l’his­­to­­rienne. Les habi­­tants se cotisent même pour recons­­truire les cabanes du marquis, détruites pendant la Première Guerre mondiale. Une inté­­gra­­tion qui traduit bien la manière dont a été reçu la folk­­lo­­ri­­sa­­tion orches­­trée par le marquis.

La cher­­cheuse raconte qu’a­­près 1945, les gardians ne portent pas le costume que Folco de Baron­­celli a imaginé pour eux. Ce sont les proprié­­taires terriens un peu aisés, qui venaient du Langue­­doc, qui ont d’abord adhéré au mouve­­ment Baron­­cel­­lien. À partir des années 1960–70, lorsqu’ils ont vu qu’il mettait en valeur leur région, les gardians se le sont appro­­priés.

Le fantasme holly­­woo­­dien

C’est donc en grande partie d’une légende inven­­tée pour le cinéma que sont nés ces cow-boys camar­­guais. Coin­­cés dans un mythe qui les a depuis dépas­­sés, les gardians d’aujourd’­­hui sont obli­­gés de s’ou­­vrir à d’autres acti­­vi­­tés et de jouer sur l’ima­­gi­­naire collec­­tif. « Ce n’est pas un métier qui nous permet de gagner beau­­coup d’argent, mais mon objec­­tif est là, en Camargue », confie Frédé­­ric Bon. C’est ainsi que les manades se trans­­forment peu à peu en hôtels de luxe, ou en salles de spec­­tacles à ciel ouvert pour touristes passion­­nés de westerns.

Un jeune gardian camar­­guais

Cette après-midi-là, Marie Pagès, mana­­dière de 25 ans, reçoit petits et grands pour un tour orga­­nisé de sa propriété, une manade abri­­tant 150 taureaux. Depuis leur calèche ouverte, une dizaine de touristes sont ébahis d’être les témoins privi­­lé­­giés de la capture d’un taureau. Plus tard, il retien­­dront des frémis­­se­­ments angois­­sés lorsque la gardianne marquera l’une de ses bêtes au fer rouge. De shows équestres en récep­­tions de mariage : les manades jouent le jeu à la sauce western. « Le métier de gardian a changé. Nous devons gérer beau­­coup de pape­­rasse, être souvent au bureau, donc lorsque je suis sur mon cheval, je me débar­­rasse de tout, je ne pense plus qu’à mes bêtes et à la Camargue », avoue Frédé­­ric Bon.

Une croix que les Camar­­guais se doivent aujourd’­­hui de porter, dans cette région qui ne compte que 10 habi­­tants au kilo­­mètre carré. D’au­­tant que les fêtes votives sont soumises à de plus en plus de restric­­tions par les préfets, suite à quelques débor­­de­­ments. « S’il y a moins de fêtes votives, il y a moins de taureaux, et les mana­­diers ne seront plus autant payés. Ils devront vendre leurs bêtes, leurs champs… », explique Thomas Pagnon, de l’Union des Jeunes de Provence et du Langue­­doc, une asso­­cia­­tion créée pour préser­­ver ces tradi­­tions régio­­nales.

« Il y a des gens qui viennent ici voir les chevaux sauvages, les Camar­­guais, les gardians, les Arlé­­siennes, alors qu’au quoti­­dien, on ne voit pas tout ça… et puis les chevaux, ils ne sont pas sauvages ! La Camargue souffre de tous ces clichés », analyse Estelle Rouquette.

Crédits : Mas de Peint

Tiraillés entre la volonté de se défaire des stéréo­­types et celle de faire perdu­­rer les tradi­­tions à travers le tourisme, les gardians « ont du mal à se défaire » de ces mises en scène hyper­­­bo­­liques. « Je vois que les premiers à se plaindre du tourisme de masse, ce sont ceux qui jouent le jeu de la folk­­lo­­ri­­sa­­tion. Ceux qui ne voulaient pas ouvrir leur domaine au tourisme dans les années 1970 ont presque tous aménagé des gîtes », raconte l’his­­to­­rienne.

Une bonne chose d’après Thomas Pagnon, qui déplore que les touristes « diffé­­ren­­cient mal la corrida de la course camar­­guaise, alors qu’en Camargue, le taureau est roi. Le tourisme permet de leur inculquer de quelle manière ils sont élevés tout au long de l’an­­née », assure-t-il.

De son côté, Estelle Rouquette recon­­naît tout de même entre­­voir « une évolu­­tion plutôt posi­­tive, dans un tourisme qui se sert encore de cette image fantas­­mée, mais qui se dévoile tout de même à travers une histoire plus véri­­dique, tout aussi inté­­res­­sante que la mise en scène baron­­cel­­lienne ». Deve­­nir gardian, ou l’art de savoir domp­­ter les chevaux aussi bien que les touristes.


Couver­­ture : Un gardian au coucher du soleil. (Mas de Peint)


 

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