En fonction de ce qu'on leur dit à propos de leur condition physique, les patients évoluent différemment. Alors, le cerveau est-il le siège de la santé ?

par Laura Boudoux | 12 février 2019

Le poids de la volonté

Élec­­trodes sur le torse, une centaine de cobayes défilent sur les tapis roulants réglés à vive allure par Alia Crum, profes­­seure de psycho­­lo­­gie à l’uni­­ver­­sité Stan­­ford. Ils pensent prendre part à une étude sur la rela­­tion entre ADN et alimen­­ta­­tion. En paral­­lèle, 107 autres parti­­ci­­pants ont pour seule mission de manger le repas qui leur a été servi. Une semaine plus tard, tous sont invi­­tés à réité­­rer l’ex­­pé­­rience, à un détail près.

Au préa­­lable de cette seconde convo­­ca­­tion, les 200 personnes ont reçu des infor­­ma­­tions, vraies ou fausses, sur leurs prédis­­po­­si­­tions géné­­tiques à l’obé­­sité, mais aussi leurs capa­­ci­­tés physiques. Certaines ont ainsi pu lire sur les résul­­tats de leur test ADN qu’elles présen­­taient un « risque élevé » de surpoids, quand d’autres ont décou­­vert que leur géné­­tique les proté­­geait d’un tel trouble.

Dr Alia Crum
Crédits : Univer­­sité Stan­­ford

Un plat est offert à chacun. Face à leur assiette, les volon­­taires moins expo­­sés à l’obé­­sité par leur gènes sécrètent deux fois et demi plus d’hor­­mones de satiété qu’à leur première visite. Autre­­ment dit, ils sont plus rapi­­de­­ment rassa­­siés par un menu en tous points iden­­tiques et four­­nissent qui plus est une meilleure perfor­­mance sur le tapis de course. Quant à ceux géné­­tique­­ment plus expo­­sés à l’obé­­sité, ils produisent un effort bien moindre lors de leur seconde visite. En clair, la décou­­verte des prédis­­po­­si­­tions géné­­tiques a eu des réper­­cus­­sions visibles sur l’en­­du­­rance : une capa­­cité pulmo­­naire réduite, des diffi­­cul­­tés à élimi­­ner le dioxyde de carbone et un test physique écourté ont été consta­­tés. Côté cantine, les résul­­tats sont sensi­­ble­­ment les mêmes que lors de la première visite.

Cette étude, dont les résul­­tats ont été publiés en décembre 2018, montre que les facteurs psycho­­lo­­giques et compor­­te­­men­­taux ont une influence incon­­tes­­table sur la physio­­lo­­gie-même des patients. « Le simple fait de rece­­voir des infor­­ma­­tions sur leurs prédis­­po­­si­­tions géné­­tiques a modi­­fié la physio­­lo­­gie cardio­­res­­pi­­ra­­toire des indi­­vi­­dus, l’ef­­fort perçu et leur endu­­rance, ainsi que la physio­­lo­­gie de la satiété », confirment les cher­­cheurs. Une infor­­ma­­tion dont les consé­quences seraient compa­­rables à « l’ef­­fet placebo, c’est-à-dire les liens qui existent entre les phéno­­mènes psychiques et la physio­­lo­­gique », explique le Dr Natha­­lie Rapo­­port-Hubsch­­man, méde­­cin psycho­­thé­­ra­­peute spécia­­li­­sée en psycho­­lo­­gie de la santé et méde­­cine compor­­te­­men­­tale.

« Les croyances ou les attentes sont suscep­­tibles de mettre en marche de façon surpre­­nante des méca­­nismes physio­­lo­­giques, qui peuvent aller dans le sens d’une meilleure santé, ou d’une moins bonne », analyse-t-elle, souli­­gnant ici la présence d’un « effet nocebo ». Le cerveau aurait donc un pouvoir guéris­­seur, mais aussi la capa­­cité de dété­­rio­­rer notre condi­­tion physique si les infor­­ma­­tions cogni­­tives qui nous parviennent sont néga­­tives.

Natha­­lie Rapo­­port-Hubsch­­man

D’après Natha­­lie Rapo­­port-Hubsch­­man, l’ef­­fet placebo est « le reflet des ressources innées de l’or­­ga­­nisme à rester en bonne santé » et peut donc être exploité dans le cadre de nombreuses patho­­lo­­gies. Si l’on consi­­dé­­rait aupa­­ra­­vant « qu’il était gênant, et qu’on essayait de le neutra­­li­­ser, afin de captu­­rer unique­­ment l’ef­­fet des médi­­ca­­ments, on s’in­­té­­resse aujourd’­­hui à son impact », souligne la psycho­­thé­­ra­­peute, égale­­ment formée à la médi­­ta­­tion de pleine conscience.

« Le message à rete­­nir ici, c’est que l’état d’es­­prit dans lequel vous placez les gens après leur avoir commu­­niqué leurs prédis­­po­­si­­tions géné­­tiques n’est pas sans impor­­tance. Savoir qu’on est géné­­tique­­ment à risque, ou protégé, peut modi­­fier ce que nous ressen­­tons, ce que nous faisons, et cela peut même trans­­for­­mer la réponse de notre corps », confirme Alia Crum. La psycho­­logue préco­­nise dès lors la plus grande prudence sur la divul­­ga­­tion de certaines infor­­ma­­tions géné­­tiques, qui peuvent avoir des réper­­cus­­sions posi­­tives, mais aussi néfastes sur les patients.

À la manière d’un médi­­ca­­ment à l’ef­­fet placebo, elles pour­­raient donc avoir « des effets béné­­fiques en terme de moti­­va­­tion, de chan­­ge­­ment de compor­­te­­ment, ou de réponses corpo­­relles » à condi­­tion d’être maniées avec précau­­tion, prévient Alia Crum. Elle enjoint ainsi les « conseillers en géné­­tique et les entre­­prises privées de tests géné­­tiques person­­na­­li­­sés à réali­­ser que la simple prise de connais­­sance des résul­­tats de ces tests peut augmen­­ter les risques géné­­tiques d’une personne ». Son étude a ainsi prouvé que les risques réels encou­­rus pouvaient être physio­­lo­­gique­­ment modi­­fiés par la décou­­verte de prédis­­po­­si­­tions géné­­tiques, même inexactes.

La théra­­pie par l’es­­prit

Si la démo­­cra­­ti­­sa­­tion de ces tests géné­­tiques pour décou­­vrir ses origines ou ses risques médi­­caux est assez récente – une pratique pros­­crite en France –, les trai­­te­­ments compor­­te­­men­­taux sont anciens. « Le bon sens popu­­laire sait depuis très long­­temps que le physique et le psychique sont liés », souligne Natha­­lie Rapo­­port-Hubsch­­man.

« Les méde­­cins dans l’An­­tiquité ne sépa­­raient pas l’es­­prit du corps, tout était lié et ça a été le cas jusqu’au Moyen-Âge, et même jusqu’à Descartes », raconte-t-elle. « C’est lui qui a créé ce dualisme sépa­­rant le psychisme du corps. La méde­­cine est alors deve­­nue scien­­ti­­fique, et elle a certes progressé, mais elle a laissé de côté tout ce qui touchait à ce lien », explique la psycho­­thé­­ra­­peute. Un lien entre le corps et l’es­­prit qui a long­­temps été négligé, avant de retrou­­ver ses lettres de noblesse il y a une tren­­taine d’an­­nées.

« En méde­­cine, on est encore forma­­tés de manière très carté­­sienne, et pendant long­­temps, on a cru que tout ce qui touchait au stress et aux émotions était quelque chose d’abs­­trait, de non-quan­­ti­­fiable. On sait main­­te­­nant que c’est faux », assure-t-elle. Grâce au déve­­lop­­pe­­ment des outils psycho­­mé­­triques, qui permettent de quan­­ti­­fier sur le plan physio­­lo­­gique le reten­­tis­­se­­ment du stress et des émotions, le para-scien­­ti­­fique devient ainsi de plus en plus légi­­time et respecté.

Sous ce terme se trouvent en fait trois outils prin­­ci­­paux : l’ef­­fet placebo, le neuro­­feed­­back et la médi­­ta­­tion de pleine conscience, ou programmes Mind­­ful­­ness Based Stress Reduc­­tion (MBSR). L’ef­­fi­­ca­­cité du premier est démon­­trée par des cas de patients sachant que leurs médi­­ca­­ments ne conte­­naient aucune substance active. Ces méca­­nismes physio­­lo­­giques seraient déclen­­chés par plusieurs facteurs : « Ce sont à la fois les attentes, qui sont très impor­­tantes, mais aussi la rela­­tion avec la personne qui vous présente ce placebo », analyse Natha­­lie Rapo­­port-Hubsch­­man. « Dans le cadre de mala­­dies chro­­niques comme le diabète, lorsque le méde­­cin est bien­­veillant, l’équi­­libre glycé­­mique est plus stable, et il s’amé­­liore avec une rela­­tion méde­­cin-malade de très bonne qualité », précise-t-elle.

Une séance de neuro­­feed­­back
Crédits : Neuro­­feed­­back Services of New York

Pour enre­­gis­­trer un effet physio­­lo­­gique, « il faut donc qu’il y ait de l’em­­pa­­thie et des quali­­tés de commu­­ni­­ca­­tion entre le soignant et le patient. Si le théra­­peute est désa­­gréable, l’ef­­fet sera nul ou dimi­­nué », explique-t-elle. Une étude publiée en 2017 démontre même que l’ef­­fet nocebo entraîne une dimi­­nu­­tion de l’ef­­fi­­ca­­cité des trai­­te­­ments pratiqués sur le patient en cas de « commu­­ni­­ca­­tion et inter­­ac­­tion néga­­tives entre le patient et le clini­­cien ». 

La médi­­ta­­tion en pleine conscience peut elle aussi déclen­­cher des méca­­nismes physiques, syno­­nymes d’une dimi­­nu­­tion des symp­­tômes et d’une amélio­­ra­­tion de certaines condi­­tions. Une meilleure gestion du stress et des émotions est à l’œuvre. « C’est une pratique d’en­­traî­­ne­­ment mental qui repose sur des tradi­­tions ances­­trales, notam­­ment issues du boud­d­hisme, mais que l’on utilise aujourd’­­hui avec des approches laïques », explique Natha­­lie Rapo­­port-Hubsch­­man, elle-même adepte de la médi­­ta­­tion, qui permet selon elle de « rester dans l’ins­­tant présent, de contrer le biais de néga­­ti­­vité et de faire en sorte que le cerveau augmente ses facul­­tés d’at­­ten­­tion, de concen­­tra­­tion ».

Le cerveau appren­­drait ainsi à maîtri­­ser les influx de stress ou d’émo­­tions néga­­tives, qui parti­­cipent au déve­­lop­­pe­­ment de nombreuses mala­­dies, notam­­ment cardio­­vas­­cu­­laires, mais aussi aux douleurs, ou encore aux acou­­phènes. Pratiquée en préven­­tion, « la médi­­ta­­tion [pour­­rait] même retar­­der ou préve­­nir l’ap­­pa­­ri­­tion de certaines patho­­lo­­gies », à condi­­tion d’être pratiquée avec assi­­duité. « Cela demande un vrai travail sur soi et une grande moti­­va­­tion, car c’est quelque chose qui se construit sur la durée. C’est comme faire un exer­­cice physique : si vous avez un vélo d’ap­­par­­te­­ment chez vous, mais que vous ne montez jamais dessus, ça ne vous aidera pas à vous muscler », méta­­pho­­rise-t-elle.

Les consé­quences d’une connais­­sance de ses prédis­­po­­si­­tions géné­­tiques peuvent être désas­­treuses.

Quant au neuro­­feed­­back, qui peut notam­­ment présen­­ter un inté­­rêt chez les personnes épilep­­tiques ou hyper­­ac­­tives, il est encore « très peu utilisé en France ». Cette tech­­nique « assez margi­­nale » consiste à faire voir ou entendre l’ac­­ti­­vité de son cerveau à un patient, à l’aide de l’élec­­troen­­cé­­pha­­lo­­gra­­phie. Cette muscu­­la­­tion mentale permet­­trait de reprendre le contrôle de son cerveau, en appre­­nant à émettre des ondes céré­­brales sur commande.

Délaissé dans les années 1970–80 suite à des utili­­sa­­tions peu éthiques et abusives, le neuro­­feed­­back a fait son retour il y a envi­­ron dix ans aux États-Unis, et cette auto­­ré­­gu­­la­­tion se sert désor­­mais de la réalité virtuelle pour se déve­­lop­­per. L’ar­­mée améri­­caine utilise ainsi cette tech­­nique pour soigner certains soldats atteints de stress post-trau­­ma­­tique. Une étude publiée en 2017 montrait égale­­ment que cette approche était « promet­­teuse pour le trai­­te­­ment de certains symp­­tômes suite à un trau­­ma­­tisme céré­­bral ».

Débat déon­­to­­lo­­gique

Confron­­tés aux études qui pointent l’ef­­fi­­ca­­cité de ces tech­­niques non-médi­­ca­­men­­teuses, les méde­­cins de demain sont de plus en plus nombreux à se former à des méthodes qui mettent le cerveau au cœur du trai­­te­­ment. En France, plusieurs univer­­si­­tés proposent ainsi aux étudiants en méde­­cine de s’y former, tout en préci­­sant qu’il ne s’agit pas de remèdes miracles. Diplôme en « médi­­ta­­tion et neuros­­cience » à Stras­­bourg, ou en « médi­­ta­­tion, gestion du stress et rela­­tion de soin » à la Sorbonne : les cursus univer­­si­­taires s’ouvrent à ces nouvelles pratiques.

Des complé­­ments de forma­­tion néces­­saires à une amélio­­ra­­tion visible de la santé publique, d’après le Dr Natha­­lie Rapo­­port-Hubsch­­man. « Plus on formera les profes­­sion­­nels de la santé à ces approches, plus on ira vers une santé posi­­tive au niveau de la popu­­la­­tion géné­­rale », promet-elle, espé­­rant voir plus de préven­­tion. « La méde­­cine moderne est formi­­dable pour trai­­ter les problèmes médi­­caux aigus, mais elle n’est pas très bonne pour les préve­­nir. Si on inté­­grait davan­­tage ces tech­­niques dans le cadre des études en méde­­cine, je suis persua­­dée qu’on amélio­­re­­rait la prise en charge des mala­­dies et qu’on les prévien­­drait plus faci­­le­­ment. »

Avec le déve­­lop­­pe­­ment de ces théra­­pies cogni­­tives compor­­te­­men­­tales s’or­­ga­­nise un débat éthique autour de leur utili­­sa­­tion, notam­­ment ceux des effets placebo et nocebo. « Se deman­­der si l’on peut utili­­ser l’ef­­fet placebo dans le cadre de la méde­­cine est extrê­­me­­ment récent. Il faut désor­­mais penser à une manière déon­­to­­lo­­gique de le faire : est-ce qu’on conti­­nue à racon­­ter des mensonges aux patients, ou est-ce qu’on leur dit la vérité ? » inter­­­roge le Dr Rapo­­port-Hubsch­­man.

Pour les patients « à risque », les consé­quences d’une connais­­sance de leurs prédis­­po­­si­­tions peuvent être désas­­treuses. L’étude orga­­ni­­sée par Alia Crum aurait ainsi pu entraî­­ner des réper­­cus­­sions beau­­coup plus graves qu’une baisse des capa­­ci­­tés respi­­ra­­toires et une démo­­ti­­va­­tion face au tapis de course. La cher­­cheuse a d’ailleurs choisi de se concen­­trer sur les gènes liés à l’obé­­sité parce qu’elle savait « que cette infor­­ma­­tion serait éloquente, mais moins char­­gée émotion­­nel­­le­­ment que celle concer­­nant les gènes liés aux mala­­dies telles que le cancer ». Les parti­­ci­­pants ont par ailleurs eu connais­­sance de ces risques géné­­tiques seule­­ment « pendant une heure, sous super­­­vi­­sion, avant d’être complè­­te­­ment débrie­­fés ».

En France, seuls les tests de géné­­tique consti­­tu­­tion­­nelle – qui reposent sur l’étude du patri­­moine géné­­tique d’une personne – sont auto­­ri­­sés, géné­­ra­­le­­ment pour dépis­­ter des cancers ou la mala­­die d’Alz­­hei­­mer. Ils sont « toujours effec­­tués dans un cadre médi­­cal, avec une consul­­ta­­tion en géné­­tique permet­­tant d’éclai­­rer le patient sur l’in­­té­­rêt du test et sur les consé­quences éven­­tuelles de son résul­­tat (risque pour la descen­­dance, pronos­­tic vital menacé, suivi théra­­peu­­tique à mettre en place, inter­­­rup­­tion médi­­cale de gros­­sesse) », rappelle l’Ins­­ti­­tut natio­­nal de la santé et de la recherche médi­­cale (Inserm).

L’objec­­tif d’Alia Crum est désor­­mais de trou­­ver un moyen d’uti­­li­­ser l’ef­­fet placebo liée à ces infor­­ma­­tions géné­­tiques, tout en neutra­­li­­sant leurs poten­­tiels effets nocebo. Alors que des millions de personnes ont accès aux esti­­ma­­tions de leurs risques géné­­tiques person­­nels pour des mala­­dies telles que la mala­­die d’Alz­­hei­­mer, le cancer ou l’obé­­sité, la cher­­cheuse veut trou­­ver « comment déli­­vrer cette infor­­ma­­tion géné­­tique de manière à provoquer des effets béné­­fiques, et anni­­hi­­ler les effets néga­­tifs ». Elle estime que « c’est là-dessus que nous avons un gros travail à faire ».


Couver­­ture : Robin Benad.


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