par Legs McNeil | 0 min | 31 octobre 2017

Hunting­­ton Park. La Cali­­for­­nie du Sud est sous les eaux. Après six ans d’une séche­­resse inter­­­mi­­nable pour l’État doré de la côte Paci­­fique améri­­caine, un cortège de nuages menaçants s’étend sur le comté de Los Angeles. Depuis des jours, il pleut sans discon­­ti­­nuer. Sur les terres arides qui entourent les agglo­­mé­­ra­­tions, la pluie redonne espoir aux agri­­cul­­teurs. Mais dans les rues de la deuxième ville des États-Unis, on n’ac­­cueille pas l’eau comme une force puri­­fi­­ca­­trice. Déjà conges­­tionné en temps normal, le trafic est comme para­­lysé ce soir à Hunting­­ton Park, en banlieue sud de la ville. Derrière les pare-brises dégou­­li­­nants, on devine les visages cris­­pés des Ange­­le­­nos à qui il tarde de rentrer chez eux. Sur les trot­­toirs qui bordent Florence Avenue, on aperçoit de loin en loin une silhouette cour­­bée sous un para­­pluie, pres­­ser le pas et dispa­­raître comme une ombre au coin d’une rue. La nuit est tombée tôt ce soir, et la plupart des devan­­tures de maga­­sins sont barrées par des grilles ou des rideaux de fer.

Crédits : Nico­­las Prouillac

Sur la porte vitrée de l’église de la Santa Muerte, il est écrit « CLOSED » au feutre noir sur une affi­­chette blanche, avec un S en forme de serpent à sonnettes. Reste le numéro indiqué sur la pancarte qui surplombe la boutique, qui n’a d’église que le nom. Après quatre tona­­li­­tés, un homme répond en espa­­gnol – les habi­­tants de Hunting­­ton Park sont pour 97 % d’entre eux d’ori­­gine hispa­­nique. Notre échange est bref. « No hablo con perio­­dis­­tas », souffle-t-il avant de raccro­­cher. À quelques mètres de là, une botá­­nica est encore ouverte. Derrière le comp­­toir de l’échoppe où se pressent toutes sortes de bougies colo­­rées, d’amu­­lettes protec­­trices, de statuettes reli­­gieuses et de poudres magiques, le vendeur m’ac­­cueille d’un haus­­se­­ment de sour­­cils et d’un simple « hola ». Lui non plus n’a rien à me dire sur le sujet qui m’in­­té­­resse, et il prétend ne rien savoir du culte qui a son église deux portes plus loin. Insis­­ter ne chan­­gera rien. De retour devant l’église, j’ignore le serpent à sonnettes et presse mon visage contre la vitrine pour jeter un coup d’œil à l’in­­té­­rieur. Dans le noir, on devine quelques rangées de bancs, un synthé­­ti­­seur pour accom­­pa­­gner les messes et, sur le mur du fond, une collec­­tion de sque­­lettes en robes de bure noires, de crânes et de fleurs mauves, ainsi qu’une longue épée à la lame ondu­­lant comme une flamme. Et, au centre du tableau, éclairé par un unique projec­­teur qui fait resplen­­dir sa robe écar­­late, sa couronne de diamants, son bouquet de roses rouges et sa longue faux, je croise le regard vide de l’ange de la mort. La Santa Muerte.

Légende urbaine

East Los Angeles. Le 31 octobre, on peut voir son visage peint sur la chair des mortels partout au Mexique. Chaque année, à l’oc­­ca­­sion du Jour des morts (El Día de los Muer­­tos), tous les habi­­tants du pays ainsi que les commu­­nau­­tés mexi­­cano-améri­­caines du sud-ouest des États-Unis célèbrent le souve­­nir des dispa­­rus et se rappellent à leur propre morta­­lité. Alors, pendant plusieurs jours, les cala­­ve­­ras sont à l’hon­­neur. Les crânes humains sont peints et fleu­­ris, sur des chars lors de grandes proces­­sions, sur des statuettes et des gâteaux dans les maisons, et jusque sur le visage des jeunes filles qui se parent d’un maquillage macabre et revêtent de superbes robes colo­­rées. Si la fête coïn­­cide avec la Tous­­saint chré­­tienne, elle pren­­drait ses racines dans des cultes préhis­­pa­­niques dont les histo­­riens ont du mal à retrou­­ver l’ori­­gine. C’est de ce carre­­four cultu­­rel et spiri­­tuel qu’est né le culte de la Santa Muerte, ou Notre Dame de la Sainte Mort. Un culte jugé diabo­­lique par le Vati­­can qui se pratiquait de manière clan­­des­­tine jusqu’au début des années 2000. Aujourd’­­hui, il s’agit du mouve­­ment reli­­gieux à la progres­­sion la plus rapide du monde, qui comp­­te­­rait « entre 10 et 12 millions d’adeptes » selon Andrew Ches­­nut, profes­­seur à la Virgi­­nia Common­­wealth Univer­­sity et auteur d’un livre sur la Santa Muerte, Devo­­ted to Death. Et comme la liberté reli­­gieuse est inscrite dans le Premier amen­­de­­ment de la consti­­tu­­tion améri­­caine, le temple de Hunting­­ton Park n’est pas unique en son genre à Los Angeles.

Un autel de la Santa Muerte, devant un temple de L.A.
Crédits : Nico­­las Prouillac

Si le culte se fait encore discret – rien à voir avec l’im­­po­­sant immeuble bleu de la Scien­­to­­lo­­gie sur Sunset Boule­­vard –, la rumeur de sa proli­­fé­­ra­­tion à Los Angeles a eu tôt fait d’inquié­­ter les auto­­ri­­tés. Car la Santa Muerte serait, plus encore que les figures mous­­ta­­chues de Jesús Malverde et San Simón, la sainte patronne des narco­­tra­­fiquants mexi­­cains. Et rien n’est plus inquié­­tant pour un poli­­cier cali­­for­­nien que la pers­­pec­­tive de voir les crimi­­nels les plus redou­­tés d’Amé­­rique latine étendre leur influence au nord de Tijuana. Pour obte­­nir des infor­­ma­­tions de première main et faire le tri des rumeurs, j’ai décidé de me rendre au bureau du shérif d’East L.A., au cœur de la plus grande commu­­nauté mexi­­cano-améri­­caine du comté de Los Angeles. Les choses ne se sont pas passées exac­­te­­ment comme prévu.

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Mon chauf­­feur Uber s’ap­­pelle Este­­ban. Il a grandi à Long Beach, une ville au sud de Los Angeles, mais ses parents sont mexi­­cains. La Santa Muerte arrive bien­­tôt dans la discus­­sion. « This is some scary shit ! » résume-t-il. S’il ne connaît pas person­­nel­­le­­ment d’adeptes du culte, des histoires lui sont venues aux oreilles. Des histoires de sacri­­fices humains et de cartels mexi­­cains, ici à Los Angeles. Une maison des quar­­tiers nord de Long Beach où les flics auraient trouvé une statuette de la Santa Muerte, près du cadavre d’un trafiquant de drogue. Il recon­­naît que ce ne sont que des rumeurs, mais elles ont suffi à lui passer l’en­­vie de s’y inté­­res­­ser. Il me recom­­mande d’être prudent avant de me dépo­­ser devant ce qu’il croit être l’en­­trée du bureau du shérif.

La Sante Muerte aime ce qui brille
Crédits : Nico­­las Prouillac

Je m’aven­­ture sur le parking où sont garées les voitures de police noir et blanc, dont la carros­­se­­rie étin­­celle à la faveur d’une éclair­­cie. Tandis que je cherche une porte par où entrer, une voix tonne dans mon dos. « Eh, vous ! Qu’est-ce que vous foutez là ? » Je fais volte-face et aperçois un poli­­cier au visage grimaçant, crâne rasé et lunettes de soleil, qui m’or­­donne d’ap­­pro­­cher les mains bien en vue. Mes expli­­ca­­tions ont peu de poids, je me retrouve bien­­tôt bras et jambes écar­­tés, penché sur le capot de la voiture pendant qu’il me fouille. « L’en­­trée est de l’autre côté », précise-t-il avant de m’in­­ter­­ro­­ger sur la raison de ma présence ici tout en éplu­­chant mon passe­­port. Il enre­­gistre mes réponses en silence, puis appelle des « renforts » par radio avant de me faire monter à l’ar­­rière de la voiture. Quelques minutes après, ils sont quatre poli­­ciers à passer en revue mes papiers et me poser de nouveau les mêmes ques­­tions. Je passe­­rai en tout une demi-heure à l’ar­­rière du véhi­­cule, avant qu’on ne me rende mes papiers et ma liberté. « En tant que Français, vous devez comprendre les précau­­tions que nous prenons pour lutter contre le terro­­risme », explique l’agent d’un ton grave. Cette entrée en matière ne va pas jouer en ma faveur. Avant de quit­­ter le parking, je leur demande tout de même si quelqu’un ici est suscep­­tible de me rensei­­gner au sujet de la Santa Muerte. Ma requête est accueillie par quatre moues circons­­pectes. « Je crois qu’ils ont un expert au commis­­sa­­riat d’In­­gle­­wood », finit par dire l’un d’eux. Une fois sorti du parking, je remonte l’al­­lée bordée par le lac de Belve­­dere Park jusqu’à Pomona Boule­­vard. Après quelques recherches sur Inter­­net, je découvre qu’il y a effec­­ti­­ve­­ment ce qui semble être un spécia­­liste de la Santa Muerte au dépar­­te­­ment de police d’In­­gle­­wood, le lieu­­te­­nant Oscar Mejia. Nous conve­­nons d’un rendez-vous plus tard ce jour-là. La pluie se remet à tomber.

Meurtres rituels

Ingle­­wood. Ingle­­wood a connu son lot de violences. Cette banlieue sud de Los Angeles, située à l’est de l’aé­­ro­­port LAX, était un point chaud de la crimi­­na­­lité améri­­caine dans les années 1990. Près de 10 000 crimes y étaient commis rien qu’en 1991, dont 37 homi­­cides et 65 viols, pour plus de 2 500 crimes violents. Aujourd’­­hui, la ville a retrouvé un peu de calme et passait sous la barre des 3 500 crimes pour l’an­­née 2015, d’après les chiffres du dépar­­te­­ment de police d’In­­gle­­wood. Malgré cela, 11 personnes y ont été tuées par balle depuis le début de l’été, d’après le Homi­­cide Report du Los Angeles Times. Les crimes violents sont le quoti­­dien du lieu­­te­­nant Oscar Mejia.

Le commis­­sa­­riat d’In­­gle­­wood et le lieu­­te­­nant Oscar Mejia
Crédits : Ingle­­wood Police Depart­­ment

Nous parlons dans la pénombre du parking couvert du commis­­sa­­riat, un bâti­­ment pati­­bu­­laire de béton nu, que la pluie battante et le ciel anthra­­cite rendent encore plus inhos­­pi­­ta­­lier. Le lieu­­te­­nant Mejia est un homme épais d’ori­­gine hispa­­nique, la mous­­tache soigneu­­se­­ment taillée, des cheveux poivre et sel coupés courts et l’uni­­forme impec­­ca­­ble­­ment repassé. Il se tient droit et répond avec solen­­nité malgré la fatigue qui se lit dans ses yeux. Les nuits peuvent être longues à Ingle­­wood. Il a souvent croisé le visage de la Mort dans l’exer­­cice de ses fonc­­tions. « Aupa­­ra­­vant, je travaillais aux stups », raconte-t-il. « J’ai souvent vu ce genre de choses, car beau­­coup de narco­­tra­­fiquants prient la Santa Muerte pour être proté­­gés de la police. » Il arrive ainsi que les agents retrouvent de petits autels dans les coffres des voitures des trafiquants de drogue, ou des bougies allu­­mées sur la plage arrière. D’autres fois, les crimi­­nels procèdent à des limpias, des céré­­mo­­nies de puri­­fi­­ca­­tion spiri­­tuelle durant lesquelles le prêtre chasse les mauvaises éner­­gies de l’es­­prit du croyant grâce à la fumée d’herbes médi­­ci­­nales ou de cigares. « Ils font souvent des offrandes à la Santa Muerte juste avant de commettre un acte crimi­­nel », précise le lieu­­te­­nant Mejia. Natu­­rel­­le­­ment, tous les adeptes de la Santa Muerte ne sont pas des crimi­­nels, mais tous ceux qui la vénèrent lui demandent des faveurs. « Ses adeptes sont souvent des gens pauvres ou vulné­­rables, qui traversent une mauvaise passe, et la plupart sont issus de commu­­nau­­tés hispa­­niques », explique le lieu­­te­­nant. D’après lui, les victimes de la traite des êtres humains s’en remettent souvent à l’ange de la mort pour leur assu­­rer d’ar­­ri­­ver saines et sauves en Cali­­for­­nie. Une réalité que connaissent tous les États du sud du pays qui ont une fron­­tière avec le Mexique. Ce n’est  d’ailleurs pas à Los Angeles qu’Os­­car Mejia a appris ce qu’il sait de la Santa Muerte, mais au Texas.

Offrandes à la Sante Muerte
Crédits : Nico­­las Prouillac

Son mentor se nomme Robert Almonte. Commis­­saire adjoint de la police d’El Paso aujourd’­­hui à la retraite, Almonte orga­­nise désor­­mais des confé­­rences et des stages d’en­­traî­­ne­­ment pour tous les services de police améri­­cains, de la DEA au FBI. « Il est crucial pour les auto­­ri­­tés de comprendre ce contre quoi elles luttent », explique le lieu­­te­­nant Mejia, qui orga­­nise lui aussi des confé­­rences à Los Angeles pour fami­­lia­­ri­­ser les enquê­­teurs avec les saints patrons des narco­­tra­­fiquants mexi­­cains et des gangs lati­­nos. Mais nul n’a exploré plus en profon­­deur le versant extrême de la Santa Muerte que le Dr Robert J. Bunker, auteur de nombreuses études sur les cartels mexi­­cains et mind­­hun­­ter du FBI au sein de son Unité de science compor­­te­­men­­tale. Le Dr Bunker situe la montée de la popu­­la­­rité de la Santa Muerte au sein des réseaux crimi­­nels mexi­­cains aux envi­­rons de 2007, lorsque le président Felipe Caldé­­ron a déclaré la guerre aux cartels et aux gangs du pays. En mili­­ta­­ri­­sant la lutte contre la drogue, son gouver­­ne­­ment a engen­­dré un véri­­table désastre huma­­ni­­taire : plus de 60 000 personnes ont trouvé la mort dans le conflit entre décembre 2006 et la fin de l’an­­née 2012, et l’ac­­ti­­vité des cartels n’a pas été mise à mal. Contrai­­re­­ment aux prières adres­­sées à des saints de moindre impor­­tance comme Jesús Malverde, les crimi­­nels adeptes de la Santa Muerte procé­­de­­raient régu­­liè­­re­­ment à des meurtres rituels au Mexique. Dans le contexte d’un quoti­­dien rythmé par les morts et les affron­­te­­ments violents, « les sacri­­fices et les offrandes faits à la Santa Muerte sont deve­­nus primi­­tifs et barbares », écrit-il.  « Plutôt que de la nour­­ri­­ture, de la bière ou du tabac, il arrive que les têtes coupées des victimes (et vrai­­sem­­bla­­ble­­ment leur âme) soient offertes pour invoquer une inter­­­ven­­tion divine. » Dans son étude, le Dr Bunker donne de multiples exemples d’ac­­tua­­li­­tés sordides qui démontrent les liens qu’en­­tre­­tiennent les narco­­tra­­fiquants mexi­­cains avec le culte. On apprend notam­­ment qu’en 2012, un grand prêtre de la Santa Muerte du nom de Romo Guillén a été condamné à 66 ans de prison pour enlè­­ve­­ment. Il était lié à des membres du cartel de Los Zetas et avait appelé à une guerre sainte contre l’Église catho­­lique en 2009, au nom de la Santí­­sima Muerte. En 2011, à Ciudad Júarez, la police mexi­­caine a décou­­vert un sque­­lette revêtu d’une robe de mariée accom­­pa­­gné d’un autel de la Santa Muerte, dans une planque où étaient déte­­nues des victimes de kidnap­­pings. Parmi les offrandes, il y avait des paquets de ciga­­rettes, de la tequila, et deux crânes humains. Le lieu­­te­­nant Mejia insiste, cepen­­dant : « Il n’est pas illé­­gal de prier la Santa Muerte, d’avoir un autel chez soi ou de parti­­ci­­per aux messes orga­­ni­­sées dans les temples. » Il y en aurait deux à Los Angeles. Celui d’Hun­­ting­­ton Park, dont le proprié­­taire refuse de parler aux jour­­na­­listes, ainsi qu’un autre sur Melrose Avenue, à Holly­­wood. « Le prêtre se fait appe­­ler Father Sisy­­phus », dit-il. À l’évo­­ca­­tion de son nom, Oscar Mejia a un curieux sourire et regarde dans le vague. « C’est un homme très étrange », finit-il par dire. Mais qui a la répu­­ta­­tion d’être bavard.

Father Sisy­­phus

East Holly­­wood. Au sud de Santa Monica Boule­­vard, les célèbres lettres blanches qui surplombent Los Angeles restent hors de vue. Les proprié­­tés qui s’alignent le long de cette avenue au sud-est d’Hol­­ly­­wood n’ont que leur dénue­­ment à offrir aux yeux. Derrière les grillages qui déli­­mitent les terrains, l’as­­phalte se bombe et se déchire, éven­­tré par de grands palmiers rachi­­tiques, et les maisons brinque­­ba­­lantes qui se dressent au bout des allées tordues ressemblent aux resca­­pées de l’ou­­ra­­gan Katrina, avec leurs planches à la pein­­ture écaillée et leurs toits de travers. De loin en loin surgissent des boutiques, aména­­gées dans des baraques de plain-pied construites à la volée. C’est là, au 4902 Melrose Avenue, à côté d’un dispen­­saire de canna­­bis médi­­cal, que se trouve la devan­­ture fleu­­rie du Templo Santa Muerte. Sur la vitrine colo­­rée de l’éta­­blis­­se­­ment, il est écrit  « OPEN » en lettres néon rouges.

La devan­­ture du Templo Santa Muerte
Crédits : Nico­­las Prouillac

Une grille exten­­sible en acier barre l’en­­trée de ce que je devine être la chapelle, mais une porte s’ouvre sur la boutique atte­­nante. Derrière le petit comp­­toir, des statuettes colo­­rées à l’ef­­fi­­gie de l’ange de la mort s’alignent sur les étagères, ainsi que des amulettes et talis­­mans en tout genre, semblables à ceux propo­­sés dans la botá­­nica de Florence Avenue. Depuis l’ar­­rière-salle, une femme âgée me fixe en silence avec un regard répro­­ba­­teur. Toute vêtue de noir, elle est assise à une table où elle compose des bouquets de roses aux teintes sombres. Un homme surgit derrière elle et m’ac­­cueille dans un anglais teinté d’un accent mexi­­cain. « Je suis Father Sisy­­phus, un plai­­sir de vous rencon­­trer », dit-il. Petit et corpu­lent, il porte autour du cou un cruci­­fix pendu à un collier de perles de verre bleues, ainsi qu’une chaîne termi­­née par un penden­­tif de la Santa Muerte. À ses doigts, des bagues à tête de mort côtoient une cheva­­lière en or marquée d’une croix. Et sur sa tête, une simple toque noire  indique sa fonc­­tion. Il m’en­­traîne à sa suite dans la chapelle, pour discu­­ter au calme. La chapelle est en réalité une pièce carre­­lée de gris, éclai­­rée comme un Pôle emploi. Quatre rangées de bancs peuvent accueillir une quin­­zaine de fidèles, et l’au­­tel est protégé par une haute grille dorée déco­­rée de croix latines et surmon­­tée par un pentacle. Dans le mur de droite s’ouvre un minus­­cule couloir au bout duquel une Santa Muerte en robe blanche, des gemmes rouges plan­­tées au fond des orbites, toise ses adeptes derrière une vitrine. La chapelle compte en tout une dizaine de sque­­lettes vêtus de robes et de parures ruti­­lantes, dont cinq de grande taille, posés sur des socles de crânes colo­­rés. À leurs pieds s’en­­tassent les offrandes des fidèles, parmi lesquelles des fioles de tequila et de mescal (« La Santa Muerte adore l’al­­cool », précise Sisy­­phus), de l’argent, du tabac, des fleurs, des statuettes en forme de faucheuses, ainsi que de très nombreuses frian­­dises (« La Santa Muerte adore le sucre », explique-t-il). Après ce tour du proprié­­taire, Father Sisy­­phus et moi nous asseyons parmi les rangées de bancs. Durant l’heure pendant laquelle nous avons discuté, cinq personnes sont entrées pour venir dépo­­ser des offrandes aux pieds de la Santa Muerte et se recueillir. Elle n’est pas près de tomber à court de sucre et d’al­­cool.

Aux pieds de la Sante Muerte
Crédits : Nico­­las Prouillac

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Quand Lucino Garcia avait 16 ans, il eut soudai­­ne­­ment le désir de deve­­nir acteur. La vie n’avait pas déroulé le tapis rouge à ce jeune homme insi­­gni­­fiant d’une petite ville de l’État de Naya­­rit, sur la côte ouest du Mexique, mais elle l’avait doté de l’in­­flexible volonté d’écou­­ter son cœur. C’est cet appel inté­­rieur qui le fit monter dans un car à desti­­na­­tion de Mexico, quelques pesos en poche et ses affaires dans un sac. À son arri­­vée dans la capi­­tale, Lucino cher­­chait tant bien que mal à prendre ses repaires quand un vieil homme l’in­­ter­­pella au coin d’une rue. « Eh toi ! Viens me voir. » Lucino resta inter­­­dit un moment avant de le faire répé­­ter. « Oui, toi. Tu ne connais personne ici, n’est-ce pas ? » Il y avait chez lui quelque chose d’in­­des­­crip­­tible qui le mettait en confiance. L’homme l’in­­vita à le suivre, Lucino accepta. Il s’ap­­pe­­lait Juan et il était chaman. Il ensei­­gna au jeune homme l’art de confec­­tion­­ner des amulettes et des talis­­mans. Lucino vécut chez lui pendant envi­­ron un mois, jusqu’à ce qu’un jour, Juan ne le réveille avant l’aube. « Viens, il est temps d’al­­ler voir mon frère », dit-il. Les deux hommes prirent alors un bus en direc­­tion des montagnes qui se dressent à l’est de Mexico. Le frère de Juan était un grand homme maigre qui se faisait appe­­ler Tata et vivait dans la montagne en ermite. « Il était temps, je t’at­­ten­­dais », dit-il à Lucino la première fois qu’il le vit. Lucino ne fut pas surpris, car une voix inté­­rieure lui avait intimé d’al­­ler à la rencontre de son destin. Le trio s’en­­fonça plus profon­­dé­­ment dans la montagne, marchant tout l’après-midi jusqu’à la nuit tombée. Lorsqu’ils s’as­­sirent enfin, Tata prépara de la nour­­ri­­ture et du thé pour les ragaillar­­dir. Quelques temps plus tard, tandis que les trois hommes se délas­­saient autour du feu, Lucino vit se dessi­­ner une silhouette dans les ténèbres. Elle ressem­­blait à une femme en robe de mariée, mais sous le voile qui recou­­vrait sa tête, il n’y avait aucun visage. En plon­­geant son regard dans l’abîme, Lucino finit par voir émer­­ger une figure osseuse dont la mâchoire déchar­­née semblait lui sourire. Aucune peur n’ha­­bi­­tait le garçon malgré cette vision d’épou­­vante. Puis une voix d’outre-tombe siffla entre les dents jointes de la mariée sque­­let­­tique. « Va », lui dit-elle. « Va et fais savoir au monde qui je suis vrai­­ment. Partout où tu iras, j’irai avec toi. Ta voix sera ma voix, et ta maison sera mon temple. » Alors, la vision s’éva­­nouit.

Lucino Garcia, alias Father Sisy­­phus
Crédits : Nico­­las Prouillac

Lucino crut d’abord qu’il avait fait un rêve éveillé. Le garçon de Naya­­rit était fami­­lier des coras, ces chamans du peuple náayeri qui prennent le peyote pour entrer en commu­­ni­­ca­­tion avec le monde des esprits. Tata avait-il ajouté au thé les extraits d’une plante magique ? Il ne pouvait le dire, mais il n’était pas seul à l’avoir vue. Les deux frères s’étaient agenouillés en signe d’ado­­ra­­tion aux pieds de la mariée. Ils lui expliquèrent que la Santa Muerte lui était appa­­rue, et que l’ange de la mort l’avait choisi pour trans­­mettre sa parole. Cette nuit-là, Lucino prit le nom de Sisyphe – car il savait qu’il devrait répé­­ter ses ensei­­gne­­ments inlas­­sa­­ble­­ment pour le restant de ses jours. Il quitta Mexico pour s’ins­­tal­­ler à Tijuana. Là, dans la commune de Rosa­­rito, il fut ordonné prêtre par l’Église archan­­gé­­lique des émis­­saires d’Az­­raël – le nom biblique de l’ange de la mort. C’est par le biais de leur réseau mexi­­cano-améri­­cain qu’il entra aux États-Unis, où il ouvrit le Templo Santa Muerte dans la cité des anges. Cette histoire, Father Sisy­­phus la raconte sans fausse note et d’une voix péné­­trée. Sans doute est-elle roman­­cée, mais puisque nous sommes assis dans sa chapelle aujourd’­­hui, il faut bien qu’elle contienne quelques véri­­tés.

Aux origines

« Il est vrai que de nombreuses personnes demandent à la Santa Muerte de les proté­­ger de la police, de leurs rivaux, ce genre de choses », recon­­naît Father Sisy­­phus. « Toutes sortes de gens prient la Santa Muerte, et ce que l’on vous a dit est vrai. » Lui aussi a entendu parler de sacri­­fices d’ani­­maux et d’en­­fants, mais il assure que ces atro­­ci­­tés n’ar­­rivent qu’à la marge, dans les cercles crimi­­nels mexi­­cains. « Si des barons de la drogue fréquen­­taient le temple, ce serait une cathé­­drale, pas une bâtisse modeste comme celle-ci », dit-il.

Une des nombreuses effi­­gies de la Santa Muerte
Crédits : Nico­­las Prouillac

Il comprend néan­­moins que l’ap­­pa­­rence de la Santa Muerte puisse effrayer les profanes. « On a toujours peur de ce qu’on ne connaît pas. Mais la Santa Muerte est une créa­­tion de Dieu, et  aucune créa­­tion de Dieu n’est mauvaise. La Mort est un passage entre la vie et la vie éter­­nelle », philo­­sophe-t-il. Sisy­­phus n’a jamais revu de ses yeux la Santa Muerte. Désor­­mais, elle ne s’adresse à lui qu’en rêve. Pour qu’il recom­­mande à ses fidèles de lui appor­­ter la meilleure tequila possible. Nous nous quit­­tons sur ces mots et je m’at­­tarde un instant de plus dans la chapelle pour prendre des photos. Une femme sort en silence du petit couloir où les adeptes s’isolent pour prier. « Vous êtes français ? » dit-elle en français, atti­­rant mon atten­­tion. C’est une dame élégante d’une quaran­­taine d’an­­nées, vêtue d’un tailleur sombre, les cheveux rassem­­blés soigneu­­se­­ment en queue de cheval et perchée sur des escar­­pins noirs. « Je suis d’ori­­gine mexi­­caine, mais mon mari est français », explique-t-elle devant mon air étonné. Maria* est l’épouse d’un entre­­pre­­neur athée qui a quitté la France pour le Mexique, puis les États-Unis, il y a long­­temps de cela, raconte-t-elle pendant qu’elle sème des frian­­dises sur les diffé­­rents autels de la chapelle. Pour sa part, elle a toujours vénéré la Santa Muerte, tout comme son père avant elle. Cette confes­­sion impromp­­tue cham­­boule l’idée d’un culte rela­­ti­­ve­­ment récent. « La Santa Muerte remonte bien avant la colo­­ni­­sa­­tion espa­­gnole », dit-elle. « Les Aztèques la véné­­raient déjà. » Maria non plus n’a jamais eu peur de l’ange de la mort, même petite. « C’est cultu­­rel », ajoute-t-elle simple­­ment avant de s’en aller. En vérité, les origines de la Santa Muerte sont multiples, et sa forme actuelle procède d’un syncré­­tisme inter­­­na­­tio­­nal, d’après la cher­­cheuse améri­­caine Jessica Kindrick, de l’uni­­ver­­sité d’État de Floride. Son appa­­rence de sinistre faucheuse évoque par exemple une repré­­sen­­ta­­tion de la mort issue du catho­­li­­cisme médié­­val, quand les rituels qui l’en­­tourent auraient leurs racines dans les tradi­­tions afri­­caines impor­­tées en Amérique latine par les esclaves afri­­cains des colons – vaudou, sante­­ria, palo ou obeah. Quant aux Aztèques, ils véné­­raient un dieu nommé Mict­­lan­­te­­cuhtli et son épouse Micte­­cací­­huatl, roi et reine de Mictlán, l’in­­fra­­monde. Ces dieux de la mort veillaient ensemble sur les os des défunts. « Petit, tout le monde a peur des os », me disait Lucino Garcia dans son habit de Father Sisy­­phus.  « J’en­­tends encore mes parents me dire : “Ne fais pas ci, ne fais pas ça, tu pour­­rais mourir.” Les crânes sont auto­­ma­­tique­­ment perçus comme malé­­fiques. Heureu­­se­­ment, de nos jours, les gens ont moins peur. » C’est Noël toute l’an­­née pour la Santa Muerte.

L’ange de la mort sous verre
Crédits : Nico­­las Prouillac

*Ce prénom a été modi­­fié pour préser­­ver l’ano­­ny­­mat de l’in­­ter­­ve­­nante.


Couver­­ture : Le Templo Santa Muerte. (Nico­­las Prouillac)
 
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