par lmarelle | 0 min | 14 février 2016

Rama­­tak

Alors qu’El­­gin Damasco termine son émis­­sion de radio, ses gardes du corps s’em­­pressent de le faire sortir du studio forti­­fié pour l’es­­cor­­ter jusqu’à sa voiture. Ils le conduisent ensuite à travers les rues couvertes de feuilles de Puerto Prin­­cesa, la capi­­tale de la province de Pala­­wan, à l’ouest des Philip­­pines, et le raccom­­pagnent chez lui. Là, il restera tapi jusqu’au lende­­main matin. Il a été alerté par la police que des hommes surveillent sa maison. « Je ne peux même pas me rendre libre­­ment au super­­­mar­­ché », me confie Damasco. Entre les murs en parpaing de son studio d’en­­re­­gis­­tre­­ment, cet homme au visage angé­­lique de 32 ans se sent en sécu­­rité. Sa voix reten­­tis­­sante est reliée au plus puis­­sant trans­­met­­teur de l’île de Pala­­wan. Il se charge « de défendre les faibles et de dénon­­cer la corrup­­tion », comme l’in­­dique sa station de radio. De 16 h à 17 h 30 tous les jours de la semaine, personne ne peut le faire taire. Aujourd’­­hui comme à l’hi­­ver dernier, il s’en prend à Edward Hage­­dorn, qui a été maire de Puerto Prin­­cesa pendant près de 20 ans. En 2002, il a battu son succes­­seur et s’est assuré neuf années supplé­­men­­taires à la tête de la ville, après quoi il a tenté de faire élire son épouse. Mais son adjoint – qui est égale­­ment le beau-frère de son épouse – a soudain décidé qu’il voulait deve­­nir maire à son tour, dans un de ces retour­­ne­­ments de situa­­tion carac­­té­­ris­­tiques de la sphère poli­­tique philip­­pine. À la surprise de tous, il a gagné l’élec­­tion de 2013.

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Puerto Prin­­cesa, la capi­­tale de Pala­­wan
Crédits : Bjorn Sinto­­bin

Les suppor­­ters d’Ha­­ge­­dorn essaient main­­te­­nant de battre le nouveau maire. Mais aucune bataille poli­­tique n’est complète aux Philip­­pines sans une guerre radio­­pho­­nique. Pour Damasco, la tenta­­tive de retour d’Ha­­ge­­dorn est un signe évident de corrup­­tion. « Nous avons besoin d’un chan­­ge­­ment », aime-t-il répé­­ter. « Il est impé­­ra­­tif que nous chan­­gions. » Assis à son bureau, son visage presque entiè­­re­­ment caché par un énorme micro­­phone, il ponc­­tue son long mono­­logue de statis­­tiques tirées d’un tas de dépo­­si­­tions et d’au­­dits placé devant lui. Il accuse la famille Hage­­dorn de détour­­ne­­ment, de vol de terres et de meurtres. Sa parole a pesé, lors d’un débat récent pendant lequel un prêtre est passé du côté du maire en poste. « Les chiens d’Ha­­ge­­dorn veulent que nous les croyons eux plutôt que le servi­­teur de l’église et de Dieu ! » Damasco a des raisons d’avoir peur. Les Philip­­pines sont parmi les pays les plus dange­­reux au monde pour les jour­­na­­listes. Selon la façon dont vous faites le compte, seuls la Syrie, l’Irak et la Soma­­lie sont plus mortels. Le Centre pour la liberté et la respon­­sa­­bi­­lité de la presse (CMFR) assure qu’au moins 168 jour­­na­­listes y ont été tués depuis 1986, date à laquelle la dicta­­ture de Marcos est tombée et a laissé la place à la démo­­cra­­tie. Près de la moitié des victimes étaient des anima­­teurs radio indé­­pen­­dants comme Damasco. Au moment où il a commencé à prendre la parole contre Hage­­dorn, les meurtres ont pris la forme d’un rituel. Un jour­­na­­liste radio quitte son studio, deux hommes en moto passent à sa hauteur, le passa­­ger tire, le jour­­na­­liste tombe, la moto s’en­­fuit. Et la personne qui a engagé le tueur s’en sort impu­­né­­ment. En 2011, un tireur a tué l’homme que Damasco remplaçait, « Doc » Gerry Ortega, qui avait utilisé son micro pour faire tomber la dynas­­tie régis­­sant l’île. Alors que la voix de Damasco plane sur Puerto Prin­­cesa, Ortega hante le studio, comme un souve­­nir du pouvoir et du danger inhé­­rents à son travail. À la fin de son émis­­sion, une heure et demie de commen­­taires presque inin­­ter­­rom­­pus, Damasco s’af­­fale sur le canapé du studio, trans­­pi­­rant dans son sweat-shirt malgré l’air condi­­tionné bloqué au maxi­­mum. Ses gardes du corps attendent à l’ex­­té­­rieur. « La prochaine fois que vous enten­­drez parler de moi, je serai peut-être mort », me dit Damasco avec une fierté morose. Puis il rit à gorge déployée.

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Edward Hage­­dorn
Crédits : papa­­boss.com

Pendant la plus grande partie de son histoire, Pala­­wan était consi­­dé­­rée par les habi­­tants des îles prin­­ci­­pales comme un enfer palu­­déen, un endroit où envoyer déte­­nus et lépreux. Les choses ont changé sur l’île au cours des deux dernières décen­­nies, tandis que sa beauté surréelle en a fait une desti­­na­­tion touris­­tique de choix. Condé Nast Trave­­ler et Travel + Leisure l’ont tous deux procla­­mée la plus belle île du monde. En 2010, six mati­­nées par semaine, vous pouviez allu­­mer la radio n’im­­porte où sur l’île et entendre la voix d’Or­­tega, ronde et souple, rappe­­lant à tous que tout n’était pas si rose à Pala­­wan. Son émis­­sion commençait toujours de la même façon : un chœur de cris d’ani­­maux, suivi par une voix enton­­nant en taga­­log : « Pala­­wan, le dernier éden natu­­rel des Philip­­pines, est désor­­mais le cœur de la contro­­verse et des troubles. Pala­­wan, la province la plus riche du pays, est aujourd’­­hui détruite par la corrup­­tion et les crimi­­nels. Voici… Rama­­tak ! » Rama­­tak, le nom de l’émis­­sion, est une onoma­­to­­pée simi­­laire à notre « pan-pan ». La tour qui se dresse au-dessus du studio d’Or­­tega, celle-la même qui porte­­rait par la suite la voix de Damasco, faisait alors explo­­ser des effets sonores dignes d’un western améri­­cain : claque­­ment de fouet, hennis­­se­­ment d’un cheval, sabots de l’ani­­mal. Ortega contre les bandits. Le signal FM voya­­geait au-dessus des forêts vierges et des plages de sable blanc, au-dessus des maré­­cages de mangroves et de karst calcaire. Arrivé près de la côte, le signal attei­­gnait des tours de relais neuves, qui le conver­­tis­­saient en vagues AM plus lentes, sautillant au-dessus des fermiers des rizières, des pêcheurs de la baie, et des camion­­nettes de touristes travaillant dans les complexes d’El Nido. Là se trou­­vait Doc Gerry, le plus célèbre présen­­ta­­teur de Pala­­wan, intro­­dui­­sant son émis­­sion par la musique de Hawaï, police d’État.

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Doc Gerry

Son vrai nom était Gerardo Ortega, mais personne ne l’ap­­pe­­lait comme ça. À la radio, il était Doc Gerry, en réfé­­rence à ses études de vété­­ri­­naire. C’était un homme impo­­sant de 47 ans, ancien body­­buil­­deur et fervent défen­­seur de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, chré­­tien converti. Il avait la répu­­ta­­tion de ne pas mâcher ses mots pour ques­­tion­­ner haut et fort la corrup­­tion qui touchait Pala­­wan. Quand un abat­­tage d’arbres illé­­gal a obscurci l’eau qui alimen­­tait les fermes de croco­­diles qu’il diri­­geait dans les années 1990, Ortega a fait front avec tous les soldats assez fous pour s’al­­lier à lui.  Armés de fusils datant de la Seconde Guerre mondiale, ils faisaient face aux bûche­­rons équi­­pés d’armes d’as­­saut. Ortega a un jour confié à sa fille qu’il ne pouvait pas imagi­­ner plus belle façon de mourir que pour proté­­ger Pala­­wan et les Philip­­pines. Sous leur appa­­rence démo­­cra­­tique, les Philip­­pines, du plus petit baran­­gay à la prési­­dence, sont une klep­­to­­cra­­tie féodale. La grande majo­­rité des actions poli­­tiques sont le résul­­tat de décen­­nies de querelles internes entre les dynas­­ties qui règnent sur les îles. Ortega vient lui-même d’une famille poli­­tique mineure. Son père était le maire d’une petite muni­­ci­­pa­­lité proche de Puerto Prin­­cesa jusqu’à ce qu’il soit poignardé à mort en raison d’une dette contrac­­tée lors d’un combat de coqs. Ortega rêvait de construire à Pala­­wan le genre de démo­­cra­­tie qu’il avait pu voir lorsqu’il s’était rendu en Occi­dent, un endroit où, malgré tous leurs défauts, la plupart des hommes poli­­tiques exerçaient leurs respon­­sa­­bi­­li­­tés sans dépouiller les finances publiques pour le béné­­fice de leur famille. Buaya, qui signi­­fie « croco­­dile », est l’ar­­got local pour dési­­gner un poli­­cier ou un poli­­ti­­cien corrompu. La Chambre des repré­­sen­­tants, par exemple, est appe­­lée « la ferme des croco­­diles ». Lors de sa première émis­­sion à la radio, alors qu’il gérait encore sa ferme de croco­­diles, Ortega a déclaré avec peine qu’u­­ti­­li­­ser le terme de cette façon calom­­niait le pauvre buaya. Oui, les croco­­diles mangent parfois les humains, a-t-il dit, mais contrai­­re­­ment à ceux qui sont au pouvoir, ils n’ont pas besoin d’être nour­­ris tous les jours. Ils ne demandent à manger qu’une fois par mois. Les Philip­­pines comptent envi­­ron 600 stations de radio, géné­­ra­­le­­ment de petites stations qui tiennent avec beau­­coup d’es­­poir et peu de moyens. Pour rembour­­ser leurs frais, beau­­coup de ces stations louent des « blocs » de temps de retrans­­mis­­sion à des travailleurs indé­­pen­­dants. Dans les provinces des Philip­­pines, où la radio est reine, les block­­ti­­mers sont souvent la seule source d’ac­­tua­­lité et de débat poli­­tique que les gens peuvent entendre. Au mieux, le block­­ti­­ming est un mélange de théâtre poli­­tique, de commen­­taires socié­­taux et de jour­­na­­lisme jaune. Certains sont des déma­­gogues grande gueule ; d’autres sont des jour­­na­­listes sérieux produi­­sant des émis­­sions docu­­men­­taires ; d’autres encore sont des zélotes ou des acti­­vistes, combat­­tant la corrup­­tion et la dégra­­da­­tion envi­­ron­­ne­­men­­tale. On trouve aussi des valets à la solde des familles qui dirigent les Philip­­pines. Un bon block­­ti­­mer – un de ceux qui provoquent la contro­­verse, rassemblent un vrai public et sont spon­­so­­ri­­sés – peut gagner sa vie correc­­te­­ment.

Personne ne sait vrai­­ment comment la querelle Ortega-Reyes a débuté.

Mais les block­­ti­­mers sont-ils dignes de confiance ? C’est une ques­­tion à laquelle il est diffi­­cile de répondre. Le système poli­­tique est construit sur des accords doubles et la conspi­­ra­­tion nour­­rit la para­­noïa. Prenez par exemple ce rapport fédé­­ral qu’un block­­ti­­mer lit à l’an­­tenne. Il contient les preuves d’un détour­­ne­­ment de fonds de la part d’un poli­­ti­­cien. Mais est-il fiable, ou est-ce un coup monté par un de ses rivaux ? Et le block­­ti­­mer lui-même, qui fulmine contre la corrup­­tion : qui le paie ? Trop souvent, les poli­­ti­­ciens achètent leur voix de la même manière qu’il achè­­te­­rait les services d’un tueur à gages. Il peut s’agir d’un poli­­ti­­cien comme Jose Alva­­rez, l’homme le plus riche de Pala­­wan. Homme d’af­­faires iras­­cible dans les années 1970, Alva­­rez a lancé en 2008 une campagne pour briguer le siège de gouver­­neur et reprendre l’île à des familles qui vidaient les caisses de l’État – un point d’ac­­cord entre Ortega et Alva­­rez. Nouveau en poli­­tique, il a créé une alliance avec Edward Hage­­dorn, le maire par inter­­­mit­­tence de Puerto Prin­­cesa. Il a égale­­ment acheté un nouveau trans­­met­­teur et des stations de relais AM, créant ainsi le réseau de radio le plus puis­­sant jamais vu à Pala­­wan. Et en 2010, il a offert à Doc Gerry Ortega, un homme connu pour ses prin­­cipes et sa haine envers la corrup­­tion, un travail au noir.

L’as­­sas­­si­­nat

Pour comprendre pourquoi Ortega a accepté cette offre, vous devez comprendre qu’il avait traversé presque dix ans d’une querelle amère l’op­­po­­sant au charis­­ma­­tique gouver­­neur de Pala­­wan, Joel T. Reyes. Reyes est issu de la dynas­­tie qui régnait sur Coron, un port de pêche touris­­tique situé au nord de Pala­­wan. Des rumeurs ont tourné autour de son nom pendant des années. On racon­­tait qu’un de ses proches amis avait reçu une balle dans la tête au cours d’une partie de chasse lorsqu’ils avaient vingt ans. Reyes répon­­dait inlas­­sa­­ble­­ment qu’il s’agis­­sait d’un acci­dent. On l’ac­­cu­­sait aussi de consom­­mer régu­­liè­­re­­ment de la cocaïne. Tard le soir, dans le bar de Puerto Prin­­cesa qu’il avait l’ha­­bi­­tude de fréquen­­ter, son charme s’éva­­nouis­­sait parfois et le masque révé­­lait un visage « de tueur », m’a raconté un jour­­na­­liste radio. Personne ne sait vrai­­ment comment la querelle Ortega-Reyes a débuté. En 2000, Reyes, qui était alors vice-gouver­­neur de l’île, a vu la fortune lui sourire quand le gouver­­neur en place est mort dans un mysté­­rieux crash d’avion. La même année, Ortega s’est essayé à la poli­­tique, gagnant un siège au parle­­ment provin­­cial. Ce qu’il y a vu l’a dégoûté : pas seule­­ment la petite corrup­­tion dans les comptes de dépenses, mais aussi la conspi­­ra­­tion, orches­­trée par Reyes, pour détour­­ner les rede­­vances gouver­­ne­­men­­tales d’un vaste site d’ex­­trac­­tion de gaz natu­­rel. Ortega s’est présenté contre Reyes au siège de gouver­­neur et a connu un échec reten­­tis­­sant. Il a imputé sa défaite à la capa­­cité de Reyes d’ache­­ter des votes.

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Les îles de Coron
Crédits : Jdcgum­­pal

Peu de temps après, un de ses amis présen­­ta­­teurs a été tué. Ortega a laissé tomber la vie publique et a convaincu son épouse, Patria, de s’ins­­crire à l’école d’in­­fir­­miers avec lui. Ils démé­­na­­ge­­raient aux États-Unis, « ou dans un autre pays du premier monde », et lais­­se­­raient Pala­­wan derrière eux. C’est lors de sa retraite de la vie publique, selon sa fille Michaella, qu’Or­­tega a compris qu’œu­­vrer depuis l’étran­­ger n’al­­lait pas suffire. S’il voulait réfor­­mer le gouver­­ne­­ment de l’île, il devrait s’al­­lier avec une des riches familles. Il a terminé son école d’in­­fir­­miers mais n’a jamais passé les examens. Lorsque sa femme lui a demandé ce qu’il avait en tête, il lui a répondu qu’il ne pour­­rait jamais être heureux ailleurs. « Alors, que pouvais-je faire ? » dit-elle. Elle l’a donc regardé mettre en place des initia­­tives afin d’étendre la richesse issue du tourisme à toute l’île. Mais alors que les élec­­tions de 2010 appro­­chaient, Ortega s’est mis en tête d’at­­teindre un but encore plus diffi­­cile : mettre fin au système dynas­­tique de Pala­­wan. Contrai­­re­­ment au fêtard invé­­téré qu’é­­tait Reyes, Jose Alva­­rez était quelqu’un de parti­­cu­­liè­­re­­ment recom­­man­­dable : il s’était sorti de la pauvreté seul pour diri­­ger un empire de conces­­sions auto­­mo­­biles qui s’éten­­dait dans toute l’Asie du Sud-Est. Même ses rivaux poli­­tiques admi­­raient celui qui, racon­­tait-on, conti­­nuait à faire ses valises lui-même, repas­­sait ses chemises et se réveillait avant le lever du jours pour cirer ses chaus­­sures. Comme de nombreux million­­naires deve­­nus poli­­ti­­ciens, Alva­­rez a promis de diri­­ger Pala­­wan avec la rigueur d’un homme d’af­­faires. Parce qu’il était riche, il a aussi promis qu’il ne serait pas tenter de voler la commu­­nauté. Il comp­­tait bâtir un modèle de démo­­cra­­tie, dévouant ses dernières années d’ac­­ti­­vité au bien de Pala­­wan pour se faire pardon­­ner d’avoir un jour déboisé ses forêts. Alva­­rez devait agir rapi­­de­­ment. Le mandat de Reyes touchait à sa fin en 2010. Mais les membres des coali­­tions poli­­tiques philip­­pines contournent régu­­liè­­re­­ment les dates butoirs en troquant des sièges. Et Reyes avait prévu de candi­­da­­ter à l’un des sièges au Congrès de l’île, tandis que son déten­­teur, Abra­­ham Mitra, se présen­­te­­rait au poste de gouver­­neur. (Pour complé­­ter ce récit digne d’un feuille­­ton télé­­visé, Mitra était le fils du parrain d’Or­­tega.) Ortega a vu dans la campagne d’Al­­va­­rez pour deve­­nir gouver­­neur sa meilleure chance de mettre fin à l’em­­prise de la faction de Reyes.

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Jose « Pepito » Alva­­rez
Crédits : Manila Bulle­­tin

« Il a dit à Alva­­rez : “Je ne peux pas être votre porte-parole de campagne et vous soute­­nir à la radio. Je dois être irré­­pro­­chable” », raconte Joey Mira­­sol, un présen­­ta­­teur local qu’Or­­tega a recruté pour la campagne d’Al­­va­­rez. L’ar­­ran­­ge­­ment entre poli­­ti­­ciens et présen­­ta­­teurs est souvent élaboré de manière à pouvoir être tota­­le­­ment démenti. Pour Mira­­sol, son accord et celui d’Or­­tega avec Alva­­rez ne faisaient pas figure d’ex­­cep­­tion. « Il aurait donné de l’argent à l’une de ses fonda­­tions en guise de déduc­­tion fiscale », ajoute Mira­­sol. « La fonda­­tion nous embau­­che­­rait ensuite comme consul­­tants, et nous paie­­rions notre temps à la radio sur la station d’Al­­va­­rez avec l’argent. Ça passait d’une poche à l’autre. » Selon Mira­­sol, Ortega et lui étaient payés 40 000 pesos chacun par mois (envi­­ron 750 euros) par la fonda­­tion. Dans son émis­­sion de trois heures, qui avait tout d’un vaude­­ville, Ortega remuait inlas­­sa­­ble­­ment la boue. Il alter­­nait humour et coups de poing, impro­­vi­­sant et débat­­tant avec tout un tas de person­­nages joués par son co-présen­­ta­­teur invité, Boy Bonoan. Il s’en prenait aux vendeurs corrom­­pus, aux inté­­rêts miniers, et à quiconque dépouillait la richesse natu­­relle de Pala­­wan. Mais ses prin­­ci­­paux centres d’in­­té­­rêts étaient Reyes et Mitra. Jour après jour, il rabâ­­chait sur l’argent qui avait disparu alors que les routes et les écoles de l’île tombaient en ruine et que les deux tiers des habi­­tants vivaient sans élec­­tri­­cité. Et il faisait l’éloge d’Al­­va­­rez, le présen­­tant comme le seul homme capable d’em­­pê­­cher l’île de courir à sa perte. Après que les pots-de-vin ont été payés et les bulle­­tins comp­­tés, Mitra a devancé de peu Alva­­rez au siège de gouver­­neur, mais Reyes a perdu sa course au Congrès. L’al­­liance Alva­­rez-Hage­­dorn était en hausse. Les habi­­tants de l’île en ont large­­ment crédité – ou blâmé – Ortega. En mai, Reyes est retourné à Coron, sa ville natale. S’il avait écouté la radio, il aurait pu entendre Ortega sur le puis­­sant trans­­met­­teur d’Al­­va­­rez, impla­­cable et vertueux, deman­­der à ce que Reyes soit empri­­sonné. « Ce n’est pas l’argent de ta mère », disait Ortega lors de son émis­­sion du 17 janvier 2011. « Ce n’est pas ton argent. C’est notre argent. Alors n’uti­­lise pas notre argent pour parier lors de combats de coqs, ou pour ravir les femmes avec lesquelles tu as une aven­­ture. » Après quoi il se tourne vers Boy Bonoan : « Cet homme a-t-il des femmes ? » Oui, répond Bonoan, il a des femmes. « Est-ce que cet homme a des coqs ? » Oh que oui. « Alors, pourquoi ne va-t-il pas en prison ? » Et Bonoan de répondre : « C’est ce que tout le monde se demande, Doc. Il fait belle figure alors qu’il est en train de voler. » La campagne d’Or­­tega à la radio a terri­­fié sa famille. Tout le monde lui a demandé d’ar­­rê­­ter. Il s’en prenait à trop de personnes dange­­reuses : non seule­­ment à Reyes, mais aussi aux bûche­­rons et aux mineurs. Personne ne pensait qu’Or­­tega était à l’abri. Un mois après l’élec­­tion, deux jour­­na­­listes ont été tués la même semaine, à diffé­­rents endroits du pays. L’an­­née précé­­dente, une milice privée avait enlevé et tué un groupe d’in­­di­­vi­­dus compre­­nant 32 jour­­na­­listes sur l’île Minda­­nao. Patria Ortega a commencé à lais­­ser traî­­ner des articles sur les jour­­na­­listes assas­­si­­nés à l’in­­té­­rieur de la maison. « Je lui ai dit : “Gerry, il est temps que tu arrêtes”, mais il n’écou­­tait pas », se souvient-elle. « Il m’a dit : “Quand ce sera mon tour, ce sera mon tour.” » Elle l’a supplié d’em­­bau­­cher des gardes du corps, aussi a-t-il fait venir son cousin – un irres­­pon­­sable, dit-elle, plus un « pote qu’un garde du corps ». ulyces-palawanmurders-06Le matin du 24 janvier, Ortega s’est rendu dans un maga­­sin de rabais près de la clinique vété­­ri­­naire de son épouse, pour ache­­ter une robe à l’une de ses filles. Il n’a pas vu le jeune homme tapi dans l’ombre, occu­­pant une place vide de l’autre côté de la rue, un t-shirt enroulé autour de son visage. Il ne s’est pas retourné quand l’homme s’est frayé un chemin à travers les pousse-pousse moto­­ri­­sés aux couleurs vives qui enva­­his­­saient la rue, a levé son arme et l’a abattu d’une balle derrière la tête. Ortega s’est effon­­dré sur le sol en béton et le tueur à gages s’est enfui, esqui­­vant les voitures alors qu’il enta­­mait un sprint sur l’au­­to­­route nord de Pala­­wan.

Les chiens d’Ha­­ge­­dorn

Quand Ortega a été assas­­siné, Elgin Damasco vivait sur l’île Minda­­nao, où il travaillait en tant que mana­­ger pour une station locale affi­­liée au réseau Radio Minda­­nao, appar­­te­­nant à la famille Alva­­rez. Damasco était un fidèle à l’en­­tre­­prise. Il avait débuté en tant que repor­­ter béné­­vole alors qu’il était encore au lycée et avait gravi les éche­­lons jusqu’à deve­­nir direc­­teur des nouvelles, puis DJ, et enfin présen­­ta­­teur de ses propres émis­­sions. Après la mort d’Or­­tega, Alva­­rez a offert une promo­­tion à Damasco : la direc­­tion de la station de Puerto Prin­­cesa, où travaillait Ortega. Damasco est arrivé alors que l’île était encore sous le choc du meurtre. L’af­­faire aurait dû se termi­­ner, comme tant d’autres, par la fuite du tueur à gages, mais celui-ci est tombé sur deux poli­­ciers. Dans le cadre d’un inter­­­ro­­ga­­toire, il a donné le chef du gang de tueurs, qui a avoué à son tour avoir été engagé par Reyes. Alva­­rez et Hage­­dorn ont tout fait pour que l’af­­faire ne soit pas étouf­­fée. Hage­­dorn est allé jusque sur l’île Luçon avec la police natio­­nale pour escor­­ter person­­nel­­le­­ment le chef du gang de tueurs jusqu’à Pala­­wan. Alva­­rez a pris en charge les frais de subsis­­tance de la famille Ortega. Et les deux hommes ont aidé à finan­­cer les avocats privés qui ont fini par convaincre une cour de justice régio­­nale de déli­­vrer un mandat d’ar­­rêt contre Reyes.

Après les élec­­tions, Damasco en a eu marre de suivre les ordres d’Al­­va­­rez.

Avant le dépôt du mandat, Reyes et son frère ont pris l’avion pour Manille où ils ont disparu en 2012, ce qui n’a pas aidé leur faction à conser­­ver le pouvoir. C’était au tour de Damasco de pour­­suivre le chemin tracé par Ortega. Et bien évidem­­ment, la musique de Hawaï, police d’État ouvre aussi l’émis­­sion de Damasco. Mais les deux hommes ont une approche diffé­­rente. Alors qu’Or­­tega repré­­sen­­tait un mélange entre un commis­­saire-priseur et un prédi­­ca­­teur, Damasco donne plus l’im­­pres­­sion d’être un commen­­ta­­teur spor­­tif, lisant les rapports de police comme s’il s’agis­­sait du résumé détaillé d’un match de foot. Quand Ortega, disposé à faire des compro­­mis, essayait d’ob­­te­­nir des faits véri­­diques, Damasco a la répu­­ta­­tion de jouer vite et de perdre souvent contre la vérité. Il n’a pas le sens de l’hu­­mour d’Or­­tega. Son ton va droit au but, il est souvent brutal, et il s’adresse parti­­cu­­liè­­re­­ment à ceux qui sont déjà conver­­tis. Pour­­tant, c’est Damasco qui a parti­­cipé à la victoire d’Al­­va­­rez lors de sa deuxième campagne. Lors de la période précé­­dant les élec­­tions gouver­­ne­­men­­tales de 2013, alors qu’Al­­va­­rez faisait sa tour­­née pour balayer les dernières factions de Reyes encore au pouvoir, Damasco chan­­tait les louanges d’Al­­va­­rez et de son allié Hage­­dorn. Il vantait tout ce qu’ils avaient déjà accom­­pli pour élimi­­ner la corrup­­tion de l’île, tout ce qu’ils avaient fait pour la famille Ortega, et l’im­­por­­tance pour Pala­­wan de termi­­ner le travail commencé par Doc Gerry. Dans le vide créé par le départ préci­­pité de Reyes, des rumeurs se sont répan­­dues. Il était impos­­sible de ne pas se rendre compte que la mort d’Or­­tega avait profité à un homme en parti­­cu­­lier : Jose Alva­­rez, qui avait perdu un présen­­ta­­teur mais gagné un martyre. Au sein de la culture poli­­tique insu­­laire, obsé­­dée par les théo­­ries conspi­­ra­­tion­­nistes, beau­­coup n’ont pas hésité à passer à l’étape suivante : Alva­­rez, ou bien Hage­­dorn, avait comman­­dité la mort d’Or­­tega, utili­­sant le présen­­ta­­teur comme « agneau sacri­­fi­­ciel » pour détruire la dynas­­tie Reyes et prendre le contrôle de l’île. (Qu’au­­cune preuve n’in­­diquait qu’Al­­va­­rez ou Hage­­dorn était impliqué dans la mort d’Or­­tega n’a pas arrêté les spécu­­la­­teurs.) Lors des élec­­tions, Alva­­rez a battu Mitra, avec 70 % des voix. Ceux qui savaient comment Alva­­rez diri­­geait ses entre­­prises n’ont pas été éton­­nés de consta­­ter qu’il est devenu un gouver­­neur auto­­ri­­taire. Alors qu’il s’était présenté comme défen­­seur de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment lors de sa campagne, il a approuvé la construc­­tion d’une centrale de char­­bon dans la ville natale d’Or­­tega. Lorsque les étudiants d’une univer­­sité toute proche ont protesté, il leur a retiré leur bourse. Les insti­­tu­­tions poli­­tiques de l’île se sont remplis de membres de sa famille. Sa fille est la maire de San Vicente, son frère se présente au poste de maire d’El Nido, et son neveu est membre du Congrès. Pour couron­­ner le tout, en dépit de ses décla­­ra­­tions publiques, il a arrêté de payer les avocats qui gardaient l’af­­faire Ortega ouverte.

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Le grand lagon d’El Nido
Crédits

Le joug d’Al­­va­­rez s’est égale­­ment fait ressen­­tir dans l’an­­cienne station de radio d’Or­­tega. Il a envoyé des textos indiquant aux présen­­ta­­teurs à qui il fallait s’en prendre, et il a empê­­ché les entre­­tiens accor­­dés à certains porte-paroles des campagnes adverses. Après les élec­­tions, Damasco en a eu marre de suivre les ordres d’Al­­va­­rez. Il a présenté des excuses et a démis­­sionné sans bruit, avant de se rendre dans une station située de l’autre côté de la ville où il a acheté son propre temps d’an­­tenne. Il serait block­­ti­­mer, comme Ortega.

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Pendant long­­temps, une photo de Gerry Ortega, main sur le cœur, a été expo­­sée sur un panneau d’af­­fi­­chage délavé, face à la route qui sort de Puerto Prin­­cesa. En taga­­log, des lettres majus­­cules impo­­santes récla­­maient : JUSTICE POUR DOC GERRY. « Je me demande parfois si son travail en valait vrai­­ment la peine », me confie Patria Ortega. « Pour lui proba­­ble­­ment, en tant que personne. Il est au para­­dis, et les gens se souviennent de lui comme d’un héros. Mais il n’a pas été la seule victime, sa famille aussi a été touchée. » Puis en septembre 2015, Patria a appris une nouvelle qu’elle n’au­­rait jamais osé espé­­rer. La police thaï­­lan­­daise a arrêté Joel Reyes et son frère sur l’île de Phuket. Ils ont été extra­­­dés et sont dans l’at­­tente de leur juge­­ment dans une prison de Puerto Prin­­cesa. Même s’il n’y a pas de précé­dent (aucun homme poli­­tique n’a jamais été reconnu coupable d’avoir ordonné le meurtre d’un jour­­na­­liste), il n’est pas évident de voir quelle diffé­­rence cela ferait si jamais ils étaient jugés coupables. Depuis leur cellule, les frères Reyes ont soumis une appli­­ca­­tion pour se présen­­ter au postes de maire et maire adjoint de Coron. Les Philip­­pins aiment dire qu’en poli­­tique, il n’y a pas d’amis perma­­nents, seule­­ment des inté­­rêts perma­­nents, et que l’al­­liance entre Alva­­rez et Hage­­dorn n’a pas duré. Fin 2014, quand Hage­­dorn a lancé un rappel de campagne pour rempla­­cer le maire de Puerto Prin­­cesa, Alva­­rez s’est placé du côté du maire en place. Pour beau­­coup, il s’agis­­sait d’une tenta­­tive d’Al­­va­­rez visant à tenir Hage­­dorn éloi­­gné du pouvoir pour conso­­li­­der le sien.

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Elgin Damasco dans son studio d’en­­re­­gis­­tre­­ment
Crédits : Jes Aznar

Damasco s’est lancé dans une campagne alors que les tensions se ravi­­vaient l’hi­­ver dernier, attaquant Hage­­dorn et sa famille. Il aime dire que c’est le genre de choses qu’Or­­tega aurait fait. Mais Damasco n’est pas indé­­pen­­dant. Bien qu’il ne travaille plus pour la station d’Al­­va­­rez, il utilise encore le trans­­met­­teur, et c’est Alva­­rez qui lui a assi­­gné des gardes du corps issus de la police provin­­ciale. Damasco ne pouvait pas risquer de s’alié­­ner Alva­­rez. C’est pourquoi tous les jours il part en croi­­sade contre « les chiens d’Ha­­ge­­dorn », en se battant pour le chan­­ge­­ment que mérite Pala­­wan.


Traduit de l’an­­glais par Ludi­­vine Halé et Nico­­las Prouillac, d’après l’ar­­ticle « Dead Air », paru dans Cali­­for­­nia Sunday Maga­­zine. Couver­­ture : Vue aérienne d’El Nido, dans la province philip­­pine de Pala­­wan.
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