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Le chanteur de RnB a un projet fou. Au Sénégal de son enfance, il veut forger une ville et une cryptomonnaie à partir desquels développer tout le continent.

par Malaurie Chokoualé Datou | 18 juin 2020

Sur la lagune de Mbodiène, hameau séné­ga­lais situé entre Dakar et le delta du Saloum, une colo­nie de péli­cans déploie ses plumes blanches devant l’ho­ri­zon rougeoyant. Héris­sée de palé­tu­viers et de paillotes, la plage a des airs de station balnéaire vide. C’est du moins comme ça qu’A­kon la voit. Si Mbodiène est encore loin de ressem­bler à ce tableau idyl­lique, rien ne semble s’op­po­ser à sa trans­for­ma­tion. Mercredi 17 juin, le chan­teur de RnB améri­cain, qui a passé une partie de son enfance au Séné­gal, a publié un message sur Insta­gram pour révé­ler la signa­ture d’un gros contrat de construc­tion. Moyen­nant 5,32 milliards d’eu­­ros, l’en­tre­­prise d’in­­gé­­nie­­rie améri­­caine KE Inter­na­tio­nal donnera nais­sance à la ville de ses rêves.

D’ici 2023, des routes, des hôpi­­taux, des centres commer­­ciaux, une centrale élec­­trique ou encore une école vont être construits à Akon City. Puis des parcs, des stades et un campus univer­si­taire ouvri­ront leurs portes avant 2029, le temps que soit mise en circu­la­tion une nouvelle cryp­to­mon­naie bapti­­sée AKOIN. La « cité futu­riste » et durable est sur d’ex­cel­lents rails puisqu’A­kon a signé un accord avec les auto­ri­tés du pays d’Afrique de l’Ouest, mardi 7 janvier 2020.

Sur la photo scel­lant le bail, Alioune Badara Thiam, comme il s’ap­pelle au civil, présente des docu­ments indé­chif­frables, où l’encre est à peine sèche, à côté du ministre du Tourisme Alioune Sarr. Costume cintré, bouc dessiné et diamant à l’oreille, le natif de Saint Louis, dans le Missouri, annonce avoir enfin l’au­to­ri­sa­tion d’éri­ger « Akon Crypto City ». Dans l’an­née à venir, 60 villas vont sortir de terre sur 50 hectares et une ligne aérienne sera ouverte vers les États-Unis. Ce projet touris­tique doit ouvrir la voie à une ville durable. Les ambi­tions d’Akon sont sans limite.

Entre deux télé­phones

Avec leur dizaine d’étages, les studios de Power 106 dominent la ville cali­for­nienne de Burbank. Akon a parcouru des milliers de kilo­mètres avant de se retrou­ver confiné dans ce cube aux couleurs sombres, mais il semble détendu. Restée hors de la pièce inso­no­ri­sée où se dressent quelques micros, Heidi observe son frère. 

Dans un look céleste aux cinquante nuances de blanc, le chan­teur de RnB part dans un grand rire quand son inter­lo­cu­teur se montre incré­dule. « S’il y a bien une chose que je n’ai jamais enten­due de la part d’un artiste, c’est l’idée de construire sa propre ville », s’ex­clame Nick Cannon. « Raconte-moi un peu, elle s’ap­pel­le… Akon­land, c’est ça, Akon­ville ? » Le sourire d’Akon s’élar­git un peu plus : « C’est Akon City. »

Le projet Akon Crypto City

En une décen­nie de colla­bo­ra­tions musi­cales épiso­diques, l’ar­tiste améri­cain d’ori­gine séné­ga­laise a multi­plié les actions philan­thro­piques, si bien que sa géné­ro­sité est désor­mais presque aussi connue que sa voix nasillarde. Cette inter­view mati­nale accor­dée à la fin du mois de novembre  2019 au rappeur et présen­ta­teur Nick Cannon lui a ainsi permis d’af­fir­mer une fois de plus son enga­ge­ment pour le pays de ses ancêtres. 

Prenant le Wakanda en exemple, le royaume tech­no­lo­gique fictif de Black Panther, Akon a imaginé une ville afri­caine futu­riste, à un jet de pierre de Dakar, qui permet­trait de redon­ner « le pouvoir au peuple ». La bien-nommée Akon Crypto City n’a ni plus ni moins pour ambi­tion que de trans­for­mer en profon­deur le Séné­gal et ses voisins.

L’aven­ture Akon Crypto City a débuté en juin 2018. À l’oc­ca­sion du Festi­val inter­na­tio­nal de la créa­ti­vité à Cannes, Akon a révélé un projet d’en­ver­gure : la créa­tion d’une cryp­to­mon­naie, l’akoin, qu’il pense pouvoir deve­nir « la sauveuse de l’Afrique à bien des égards », en ce sens qu’elle pour­rait rendre auto­nome la jeunesse afri­caine et soute­nir l’en­tre­pre­neu­riat.

Cette monnaie virtuelle, dont la sortie est prévue pour les premiers mois de 2020, a été conçue sur le modèle de ses grandes sœurs bien établies, le bitcoin ou l’ethe­reum pour ne citer qu’elles, avec toute­fois quelques légers ajus­te­ments. « La plate­forme est conçue pour être mondiale, mais je cible l’Afrique en parti­cu­lier, car c’est là que les besoins sont les plus criants », explique Akon. « Je pense que cela redon­nera la main à l’Afrique non seule­ment sur ses ressources, mais aussi sur ses idées. »

Grâce à cette cryp­to­mon­naie, les utili­sa­teurs·­rices pour­ront ache­ter, conser­ver ou dépen­ser des akoins entre parti­cu­liers (peer-to-peer) sans passer par un orga­nisme central, comme le fait le franc CFA par exemple. Cela permet­trait tout d’abord aux citoyen·­ne·s d’être plus indé­pen­dant·e·s des systèmes moné­taires afri­cains très fluc­tuants. Au Séné­gal, au mois d’août 2019, l’in­fla­tion a bondi de 1,9 % par rapport au mois de juillet, indiquait l’Agence natio­nale de la statis­tique et de la démo­gra­phie (ANSD). 

Et c’est avec une appli­ca­tion pour télé­phone, outil de tran­sac­tion répandu sur le conti­nent afri­cain, que les utili­sa­teurs·­rices pour­ront s’échan­ger des akoins. La péné­tra­tion du « mobile banking » sur le conti­nent est plus prégnante que jamais, alors que seule­ment 10 % des personnes vivant en Afrique subsa­ha­rienne disposent d’un compte en banque.

Crédits : M-PESA

Il faut dire que la popu­la­tion a davan­tage tendance à faire confiance aux opéra­teurs mobiles qu’aux monnaies pour leurs opéra­tions bancaires, le télé­phone prenant depuis une décen­nie le relais des banques pour trans­fé­rer de l’argent via un simple SMS. « La magie de la banque mobile réside dans sa simpli­cité et son faible coût », confirme Jay Rosen­gard, maître de confé­rence adjoint en poli­tique publique à la Harvard Kennedy School. « Vous pouvez ensuite envoyer et rece­voir de l’argent par SMS, sans smart­phone ni appli­ca­tion spéciale. »

Avec l’akoin, en effec­tuant des tran­sac­tions sans inter­mé­diaires, les Séné­ga­lais·es pour­raient profi­ter de frais de tran­sac­tion négli­geables. Selon Tricia Marti­nez, la PDG et fonda­trice de l’ap­pli­ca­tion de services finan­ciers WALA, parte­naire du lance­ment de la cryp­to­mon­naie dala en 2018, une part sans cesse plus impor­tante de consom­ma­teurs·­rices en Afrique est non banca­ri­sée par choix. Iels n’ont pas recours aux banques, lassé·e·s « des inef­fi­ca­ci­tés du secteur finan­cier » et afin d’évi­ter les frais de tran­sac­tion. Et c’est en reti­rant les frais factu­rés par les insti­tu­tions finan­cières qu’A­kon compte « commen­cer à chan­ger ce compor­te­ment ». 

Cette monnaie virtuelle permet­trait égale­ment de gagner en trans­pa­rence, car l’au­teur de « Locked Up » veut contri­buer à lutter contre les malver­sa­tions. « Un de nos plus gros problèmes et des plus gros problèmes sur le conti­nent a toujours été la corrup­tion », explique l’ar­tiste. « La corrup­tion est la raison pour laquelle le conti­nent n’a jamais été construit pour deve­nir une super­puis­sance. » La tech­no­lo­gie de la block­chain permet­trait de propo­ser un système plus trans­pa­rent et d’ame­ner ainsi plus de « sécu­rité dans le système moné­taire ».

Et Akon n’en est pas à son coup d’es­sai sur le conti­nent afri­cain. Il y a quelques années, le produc­teur a décidé de prendre à bras-le-corps les problèmes de distri­bu­tion d’élec­tri­cité du conti­nent, frein évident à l’uti­li­sa­tion d’In­ter­net et des cryp­to­mon­naies.

Crédits : U.S. Embassy Nairobi

Super Akon

Après avoir cofondé la Konfi­dence Foun­da­tion en 2007, un orga­nisme de bien­fai­sance destiné à soute­nir la santé et l’édu­ca­tion d’en­fants défa­vo­ri­sés aux États-Unis et sur le conti­nent afri­cain, son projet Akon Light­ning Africa a vu le jour avec pour objec­tif ambi­tieux de four­nir en élec­tri­cité, à un prix abor­dable, les 600 millions d’Afri­cain·e·s qui en sont privé·e·s.

« Cette initia­tive afri­caine née en 2014 avait pour objec­tif de démo­cra­ti­ser l’ac­cès à l’éner­gie », explique Samba Bathily, PDG de Solek­tra Inter­na­tio­nal, la société qu’il a créée avec Akon et l’en­tre­pre­neur malien Thione Niang, à l’ori­gine de cette initia­tive. « Elle devait permettre aux popu­la­tions de croire au bien-fondé des éner­gies renou­ve­lables, et aujourd’­hui, notre pari est réussi. » C’est ainsi qu’en commer­cia­li­sant notam­ment des panneaux solaires domes­tiques et des lampa­daires, Akon Light­ning Africa a entre­pris d’élec­tri­fier l’Afrique de l’Ouest dont il est origi­naire.

Crédits : Akon Light­ning Africa

Né en 1973 à Saint-Louis, dans l’État améri­cain du Missouri, Alioune Badara Thiam, de son vrai nom, a grandi à Dakar, où il a baigné dans la musique grâce à un père percus­sion­niste. Comme quatre Séné­ga­lais sur dix aujourd’­hui, la petite famille vivait sans accès à l’élec­tri­cité. À 7 ans, Akon a traversé une nouvelle fois l’At­lan­tique, pour s’ins­tal­ler défi­ni­ti­ve­ment aux États-Unis.

La musique, en parti­cu­lier le hip-hop, a été comme une bouée de sauve­tage pour le jeune Alioune, qui s’était embarqué sur des chemins sinueux. « J’étais têtu et j’étais juste méchant, mais le rap m’a donné une oppor­tu­nité, parce que fina­le­ment sans la musique, je me serais proba­ble­ment retrouvé dans le couloir de la mort », explique l’ar­tiste qui se souvient de ses diffi­cul­tés à trou­ver un travail avec un casier judi­ciaire garni.

Mais Akon n’a jamais oublié sa terre natale, même après avoir atteint les sommets du show busi­ness. La musique ayant été pour lui un outil d’éman­ci­pa­tion, il s’est décidé à utili­ser sa noto­riété pour aider à l’au­to­no­mi­sa­tion de l’Afrique. À ce jour, Akon Light­ning Africa a fourni « des solu­tions d’éner­gie solaire à échelle réduite dans 18 pays d’Afrique ».

Sans lever le pied sur ses actions huma­ni­taires, Akon est sur le point de lancer une version bêta de l’akoin et ses projets conjoints lui permettent de se montrer plus ambi­tieux encore. Pour lui, l’akoin n’est que la première étape vers la construc­tion d’une ville futu­riste, sorte de « vrai Wakanda » qui verrait le jour au Séné­gal. 

Crédits : Marvel Studios

Le vrai Wakanda

Nick Cannon fait mine de ne pas en reve­nir, les mains sur la tête, comme pris de vertige. « Mais là on ne parle pas de jouer aux Sims, on parle d’un lieu qui exis­tera vrai­ment, que les gens pour­ront visi­ter », s’écrie Cannon en agitant les mains vers Akon qui, une fois les rires estom­pés, explique ses plans d’une voix suave. La construc­tion d’Akon Crypto City a débuté au mois de mars 2019 et devrait s’ache­ver dans dix ans. En l’état, le projet est encore bien mysté­rieux et Akon recon­naît ne pas encore avoir tous les détails tech­niques sur la block­chain de ce projet de crypto-ville. « Je viens avec des concepts, et je laisse les geeks les comprendre ! » sourit le chan­teur.

Si sa sortie de terre relève d’un futur encore incer­tain, cette ville servira de terrain d’ex­pé­ri­men­ta­tion pour ses futurs projets de déve­lop­pe­ment et, comme le Wakanda, elle sera réso­lu­ment « futu­riste ». Pour construire cet ambi­tieux projet, Akon affirme avoir 800 hectares en sa posses­sion, gracieu­se­ment « offerts » par le président du Séné­gal, Macky Sall. « 100 % crypto avec l’akoin au centre de la vie tran­sac­tion­nelle », la ville aura la parti­cu­la­rité d’uti­li­ser les éner­gies renou­ve­lables et de se situer à deux pas du nouvel aéro­port inter­na­tio­nal. 

S’il compte implan­ter sa ville du futur au Séné­gal, la vision d’Akon est panafri­caine et sa monnaie permet­trait de connec­ter de manière trans­pa­rente tous les pays du conti­nent entre eux et avec le reste du monde. Le produc­teur espère que sa cryp­to­mon­naie devien­dra la devise commune à Akon City, mais pas seule­ment. « Vous pour­rez aller en Afrique pour des vacances et lorsque vous chan­ge­rez vos dollars améri­cains en liquide, vous pour­rez égale­ment les chan­ger en akoins », explique-t-il en souriant. « C’est l’objec­tif. »

D’ici la fin des travaux, l’akoin aura eu le temps de faire ses preuves. D’après un rapport de la Confé­rence des Nations Unies sur le commerce et le déve­lop­pe­ment (CNUCED), l’Afrique est peut-être la zone du monde qui affiche la plus faible péné­tra­tion de l’In­ter­net haut débit, mais elle dispose aussi du taux de crois­sance le plus élevé en la matière. L’éco­no­mie numé­rique évolue rapi­de­ment et grâce à cette prédis­po­si­tion à l’uti­li­sa­tion de monnaies déma­té­ria­li­sées, les crypto-monnaies pour­raient être faci­le­ment accep­tées non seule­ment dans le monde des affaires, mais égale­ment dans la vie quoti­dienne.

En dépit de la multi­pli­ca­tion des projets de cryp­to­mon­naies, la block­chain reste toute­fois encore un terrain rela­ti­ve­ment peu exploré en Afrique, notam­ment à cause d’es­croque­ries profi­tant du manque d’in­for­ma­tion des consom­ma­teurs·­rices. C’est d’ailleurs ces mani­gances qui ont causé la perte de la jeune cryp­to­mon­naie dala, en juillet 2019. Les banques ont pris peur et « ont choisi de monter leurs consom­ma­teurs contre la block­chain en raison de ces escroque­ries afin de les proté­ger », déplore Tricia Marti­nez.

De fait, les cryp­to­mon­naies n’ont pas encore été régle­men­tées par les diffé­rents gouver­ne­ments afri­cains, ce qui pour­rait favo­ri­ser leur crois­sance dans un premier temps. Toute­fois, « les carac­té­ris­tiques des cryp­to­mon­naies rendent quasi-impos­sible tout contrôle direct des États sur elles », expliquent les avocats Fortuné Ahou­louma et Fabien Lawson, ce qui n’est pas sans risque. « Toute chute soudaine de leur valeur risque de lais­ser les inves­tis­seurs sans alter­na­tive », aver­tissent les Nations Unies, poin­tant en guise d’exemple les régu­lières et spec­ta­cu­laires chutes de valeur du bitcoin. Mais qu’im­porte les risques, pour Marti­nez, la cryp­to­mon­naie initiera une révo­lu­tion finan­cière en Afrique, plaçant « le pouvoir entre les mains des consom­ma­teurs ».

Enfin, l’ac­cès à une telle tech­no­lo­gie reste sans doute l’un des plus grands défis. Étant basé sur un système décen­tra­lisé permet­tant à chacun·e de l’uti­li­ser en perma­nence quelle que soit sa posi­tion, la monnaie numé­rique peut être diffi­cile d’uti­li­sa­tion en cas de mauvaise connexion. C’est un autre problème que la dala avait rencon­tré au cours de son année d’exis­tence, et qui avait fragi­lisé la confiance des utili­sa­teurs·­rices dans son système. « Le plus gros obstacle en Afrique consiste à mettre en place une infra­struc­ture de commu­ni­ca­tion fiable, résis­tante et rési­liente, à partir de laquelle nous pouvons construire une block­chain », approuve l’en­tre­pre­neur Adrien Hope-Bailie ; un défi de prépa­ra­tion à l’éco­no­mie numé­rique qu’A­kon, tous projets confon­dus, semble déter­miné à rele­ver.


Couver­ture : Marvel Studios


 

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