L'épidémie d'Ebola qui sévit dans la province du Nord-Kivu est hors de contrôle. Pourra-t-on un jour venir à bout du virus ?

par Malaurie Chokoualé Datou | 20 mai 2019

Véri­­table four­­mi­­lière la jour­­née, le centre du quar­­tier de Katwa à Butembo est calme à cette heure. Le soleil s’est couché depuis long­­temps sur ce petit groupe de maison­­nettes et de tentes cerclé de barrières, mais une équipe d’agent·e·s de santé veille dans la salle de réunion des méde­­cins. À l’ex­­té­­rieur du bâti­­ment, des poli­­ciers font leur ronde nocturne en arpen­­tant les chemins de terre, aux aguets.

Cette bulle paisible éclate soudain lorsque reten­­tit un crépi­­te­­ment de balles. Un agent se préci­­pite dans la pièce, hors d’ha­­leine. Une troupe de dix mili­­ciens s’ap­­proche de l’en­­trée du centre, fusils Kala­ch­­ni­­kov à la main, mais la police demande au person­­nel de ne surtout pas céder à la panique. Recroque­­vil­lés sous les tables, les méde­­cins prennent leur mal en patience, alors que la police engage la riposte.

Butembo

Au petit matin, les agent·e·s de santé en état de choc découvrent que deux patients sont décé­­dés, après qu’ils quit­­taient le centre dans la panique. Mis en fuite après des tirs nour­­ris, les mili­­ciens ont laissé derrière eux le corps de l’un des leurs, étalé sur la route, les vête­­ments trem­­pés de sang et de terre. Dans une décla­­ra­­tion lundi 13 mai 2019, le maire de Butembo, Sylvain Kanya­­manda, exhorte les habi­­tants à soute­­nir les équipes de lutte contre Ebola après une multi­­pli­­ca­­tion des assauts contre des centres de trai­­te­­ment Ebola (CTE).

Depuis août 2018, la province du Nord-Kivu, au nord de la Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo (RDC), est victime d’une puis­­sante offen­­sive de l’un des plus terribles patho­­gènes, qui ne connaît actuel­­le­­ment aucun trai­­te­­ment homo­­lo­­gué : le virus Ebola. « Et ce qui est préoc­­cu­­pant, c’est que virus est loin d’être contenu », confirme Sylvain Baize, direc­­teur du Centre Natio­­nal de Réfé­­rence des fièvres hémor­­ra­­giques virales de Lyon, à l’Ins­­ti­­tut Pasteur. « Je pense que personne ne sait vrai­­ment ce qu’il se passe en RDC et qu’on ne maîtrise rien du tout. »

C’est pourquoi l’an­­nonce récente d’es­­sais de plusieurs vaccins promet­­teurs souffle un vent d’op­­ti­­misme bien­­venu sur une situa­­tion de plus en plus déses­­pé­­rée, où le pire est envi­­sagé.

Méfiance et violence

Ce nouveau foyer d’in­­fec­­tion par le virus Ebola a été offi­­cia­­lisé le 1er août 2018 par le minis­­tère de la Santé, pour ensuite prendre des propor­­tions alar­­mantes. Trans­­mis par contact direct avec du sang, des liquides biolo­­giques ou des sécré­­tions (comme le sperme, l’urine, les selles ou la salive), le virus s’est propagé à toute vitesse et les centres de trai­­te­­ment se sont orga­­ni­­sés pour le stop­­per et soigner la mala­­die qu’il entraîne, souvent mortelle chez l’être humain.

Selon l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion mondiale de la santé (OMS), qui étudie en continu l’évo­­lu­­tion de la situa­­tion, à la date du 14 mai, avec plus de douze zones infec­­tées, l’épi­­dé­­mie d’Ebola en RDC a causé la mort de 1 147 personnes et en a infecté 1 739. Elle affirme en outre que « ces chiffres vont proba­­ble­­ment conti­­nuer à augmen­­ter ».

Crédits : OMS

Pour Sylvain Baize, une autre série de chiffres fait froid dans le dos. « Si on regarde le nombre de nouveaux cas de personnes diagnos­­tiquées, 66 % sont des décès commu­­nau­­taires », explique-t-il. « Cela signi­­fie qu’on détecte souvent Ebola sur des défunts dans leurs commu­­nau­­tés, alors qu’il est déjà trop tard et qu’ils ont déjà trans­­mis le virus. » Le 14 mai, en une jour­­née, 19 nouveaux cas avaient été confir­­més, dont six décès commu­­nau­­taires.

Et tandis que le nombre de personnes infec­­tées est en constante progres­­sion, le person­­nel soignant est aux prises avec une série de pertur­­ba­­tions majeures. Tout d’abord, les orga­­ni­­sa­­tions présentes dans les centres font l’objet de méfiance de la part d’une partie de la popu­­la­­tion. Ebola est au centre de rumeurs au sein des commu­­nau­­tés locales. John John­­son explique que certain·e·s sont persua­­dé·e·s que le virus a été importé et qu’il est inoculé par les orga­­ni­­sa­­tions huma­­ni­­taires comme MSF « pour faire du busi­­ness et accu­­mu­­ler des profits ». Une étude rendue publique le 27 mars 2019 dans la revue scien­­ti­­fique The Lancet Infec­­tious Diseases rapporte même que 36 % des 961 personnes inter­­­ro­­gées dans le centre de la RDC esti­­maient qu’E­­bola n’exis­­tait pas.

Cette méfiance a entraîné des actes de violence à plusieurs reprises, visant direc­­te­­ment les agent·e·s de santé – comme ceux à Butembo le 13 mai –, à l’is­­sue parfois tragique : le 19 avril dernier, l’épi­­dé­­mio­­lo­­giste came­­rou­­nais Richard Valery Mouzoko Kiboung a été assas­­siné à Butembo. Préoc­­cu­­pée par la sécu­­rité de ses gens, Méde­­cins sans Fron­­tières (MSF) a même préféré se reti­­rer de la région en mars, lais­­sant en première ligne le minis­­tère de la Santé congo­­lais, l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion mondiale de la Santé et l’Uni­­cef.

La province du Nord-Kivu est outre le triste et violent théâtre d’un conflit armé depuis près de quinze ans, entre les forces gouver­­ne­­men­­tales et des milices armées. Si tous ces groupes ne s’en prennent pas aux agent·e·s de santé, leurs opéra­­tions peuvent pour­­tant entraî­­ner la suspen­­sion d’un trai­­te­­ment pendant plusieurs jours ou contri­­buer à la propa­­ga­­tion rapide du virus en faisant fuir les popu­­la­­tions.

Le Nord-Kivu
Crédits : MONUSCO

Ainsi couplée à des actes de violence récur­­rents, la méfiance de la popu­­la­­tion a enrayé les efforts des orga­­ni­­sa­­tions et de l’État pour mettre fin à l’épi­­dé­­mie. « Pour gagner la confiance de la popu­­la­­tion, nous travaillons avec des groupes locaux, nous discu­­tons avec certaines personnes qui influencent l’opi­­nion publique : prêtres, pasteurs, chefs de villages, poli­­tiques », explique John John­­son, qui dit comprendre la réac­­tion de ces popu­­la­­tions qui ont vu débarquer du jour au lende­­main une clique d’étran­­gers. « Les vrais héros, ce sont les person­­nels soignants locaux qui conti­­nuent à travailler là-bas malgré l’in­­sé­­cu­­rité. »

Pour l’ins­­tant, si les chiffres sont aussi inquié­­tants que le contexte, l’épi­­dé­­mie est limi­­tée géogra­­phique­­ment et se cantonne à la RDC. C’est en grande partie pour cette raison que, le 12 avril dernier, l’OMS a refusé de décla­­rer qu’elle rele­­vait d’une urgence mondiale de santé.

Toute­­fois, elle souligne que l’épi­­dé­­mie conti­­nuera à se propa­­ger si les milices armées pour­­suivent leur barba­­rie insen­­sée. « Les attaques violentes en cours sèment la peur, entre­­tiennent la méfiance et aggravent encore la multi­­tude de problèmes auxquels sont confron­­tés les person­­nels de santé de première ligne », écri­­vait-elle le 10 mai. « Sans l’en­­ga­­ge­­ment de tous les groupes de mettre fin à ces attaques, il est peu probable que cette épidé­­mie [d’Ebola] puisse rester conte­­nue avec succès dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. »

Pour l’heure, le chal­­lenge est double. Il faut à la fois extraire des infor­­ma­­tions médi­­cales solides mais égale­­ment propo­­ser des procé­­dures médi­­cales suscep­­tibles d’être accep­­tées par une popu­­la­­tion méfiante ; un contexte réso­­lu­­ment diffé­rent de celui de la grande l’épi­­dé­­mie précé­­dente.

« On peut craindre que cela dure des années »

Hors de contrôle

Nommé d’après une rivière qui passe non loin de la ville congo­­laise de Yambuku, Ebola n’en est pas à sa première flam­­bée. Depuis sa première double appa­­ri­­tion en 1976 au Zaïre d’alors et dans une zone isolée du Soudan, le virus a resurgi une ving­­taine de fois sans crier gare – « sans toute­­fois beau­­coup évoluer depuis sa décou­­verte, ce qui est une très bonne nouvelle pour le déve­­lop­­pe­­ment vacci­­nal », remarque Sylvain Baize.

L’épi­­dé­­mie actuelle se classe en deuxième posi­­tion en termes de gravité, pour l’ins­­tant loin derrière celle enre­­gis­­trée en Afrique de l’Ouest entre décembre 2013 et mars 2016, qui avait entraîné plus de décès et de cas que les autres épidé­­mies réunies.

En mars 2014, la souche du virus Ebola avait été iden­­ti­­fiée par le Labo­­ra­­toire P4 Jean Mérieux-Inserm et décla­­rée respon­­sable de l’épi­­dé­­mie. Situé à Lyon, ce labo­­ra­­toire de haut confi­­ne­­ment, conçu pour préve­­nir les risques de conta­­mi­­na­­tion, est dédié à l’étude des agents patho­­gènes de classe 4, soit le niveau de sécu­­rité biolo­­gique le plus élevé conçu pour préve­­nir les risques de conta­­mi­­na­­tion. Spécia­­liste des virus émer­­gents, Sylvain Baize faisait partie de l’unité de recherche à l’ori­­gine de cette iden­­ti­­fi­­ca­­tion.

Partie du sud-est de la Guinée, cette conta­­mi­­na­­tion non-maîtri­­sée s’était peu à peu éten­­due par-delà les fron­­tières de manière préoc­­cu­­pante, plus parti­­cu­­liè­­re­­ment au Libe­­ria, en Sierra Leone et en Guinée. Elle a entraîné la mort de 11 300 personnes et souf­­flé un vent de panique à travers le monde – trois cas avaient été rappor­­tés en Europe. Sous l’égide de l’OMS, la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale s’est ensuite employée pendant de nombreux mois à jugu­­ler les diffé­­rentes flam­­bées de l’épi­­dé­­mie, à coup de mises en quaran­­taine dras­­tiques. Puis, le nombre de conta­­mi­­na­­tions a commencé à bais­­ser rapi­­de­­ment.

Un virus mortel pour l’être humain

Plus de deux ans plus tard, une nouvelle flam­­bée d’Ebola « a ensuite pu réap­­pa­­raître ailleurs parce qu’il a un réser­­voir natu­­rel dans cette zone du monde : les chauve-souris frugi­­vores dans la forêt équa­­to­­riale », explique Sylvain Baize. En temps normal, le virus n’est pas sensé sortir de ce réser­­voir, mais il arrive parfois qu’il entre en contact avec des grands singes ou avec l’homme.

« Même quand on arrive à contrô­­ler une épidé­­mie, cela ne veut pas dire qu’elle ne va pas réap­­pa­­raître ailleurs à un autre moment. » Une autre épidé­­mie – d’une émer­­gence complè­­te­­ment diffé­­rente de celle qui ravage actuel­­le­­ment le Nord-Rivu – avait débuté en mai 2018 en RDC, mais « elle a été rapi­­de­­ment circons­­crite car elle évoluait dans une région poli­­tique­­ment stable où les gens pouvaient inter­­­ve­­nir rapi­­de­­ment », contrai­­re­­ment au Nord-Kivu.

« S’il n’y a pas encore eu une dissé­­mi­­na­­tion plus large, c’est parce qu’il y a des contrôles aux fron­­tières avec le Burundi et le Rwanda », pour­­suit le cher­­cheur. Il précise que les doua­­niers prennent la tempé­­ra­­ture des voya­­geurs lors de leur passage, la fièvre étant l’un des symp­­tômes liés à la mala­­die, avec la fatigue physique, les douleurs muscu­­laires, les maux de gorge ou les cépha­­lées.

« Ici, les gens restent dans leur village, pas comme pour la précé­­dente grande épidé­­mie qui était éten­­due sur trois pays et où les dépla­­ce­­ments de popu­­la­­tion étaient plus aisés», précise Sylvain Baize. « Les risques à surveiller sont l’in­­tro­­duc­­tion du virus au Burundi et au Rwanda. » Mais plus que tout, le cher­­cheur se dit inquiet pour la RDC, car « on peut craindre que cela dure des années ». Toute­­fois, soute­­nus par une OMS qui tente d’ac­­cé­­lé­­rer le mouve­­ment, plusieurs vaccins sont actuel­­le­­ment à l’es­­sai sur le terrain.

V920

Pour la première fois, le virus Ebola se retrouve à devoir affron­­ter un vaccin. Sur le terrain, les respon­­sables de santé n’avancent désor­­mais plus seul·e·s. Iels sont secon­­dé·e·s par V920, un vaccin expé­­ri­­men­­tal déve­­loppé en 2005 par l’Agence de santé publique cana­­dienne, puis racheté par le labo­­ra­­toire phar­­ma­­ceu­­tique améri­­cain Merck. Mais celui-ci, bien qu’ef­­fi­­cace en labo­­ra­­toire sur des macaques proté­­gés à 100 %, est toujours en cours de vali­­da­­tion avant de réel­­le­­ment pouvoir être mis à contri­­bu­­tion.

La vacci­­na­­tion a commencé
Crédits : OMS

Le Center for Infec­­tious Disease Research and Policy rapporte que 114 553 personnes ont été vacci­­nées à la date du 13 mai contre Ebola, unique­­ment lorsque les risques de conta­­gion étaient à leur maxi­­mum. Ce centre de recherche de l’uni­­ver­­sité de Minne­­sota ajoute que ce nombre inclut égale­­ment la vacci­­na­­tion de 28 000 profes­­sion­­nel·­­le·s de santé, égale­­ment expo­­sé·e·s au virus. À la date du 16 mai, 93 agent·e·s de santé ont été infec­­té·e·s et 34 sont décé­­dé·e·s.

Voyant le nombre de cas grim­­per, l’OMS désire mettre toutes les chances de son côté. Elle a égale­­ment donné son feu vert à un autre vaccin, produit par Jans­­sen Phar­­ma­­ceu­­tica, compa­­gnie phar­­ma­­ceu­­tique belge filiale de John­­son & John­­son. Le 13 mai, il a été annoncé prêt à être livré à la RDC, mais Jans­­sen doit attendre l’au­­to­­ri­­sa­­tion des auto­­ri­­tés congo­­laises. L’en­­tre­­prise estime que près d’un demi-million de patients pour­­raient être vacci­­nés à court terme. « Il y a énor­­mé­­ment de candi­­dats vaccins », confirme Sylvain Baize. « Mais ces deux-là sont des vaccins déve­­lop­­pés depuis plus d’une dizaine d’an­­nées et ce sont les plus avan­­cés en termes cliniques. »

Aucun chiffre exact sur la réelle effi­­ca­­cité du V920 sur le terrain n’a encore été commu­­niqué, mais selon Sylvain Baize, il semble toute­­fois être extrê­­me­­ment promet­­teur pour stop­­per l’épi­­dé­­mie. « Je pense que ce vaccin pour­­rait venir à bout d’Ebola au Nord-Kivu », dit-il.  Pour­­voyeur d’une immu­­nité à long terme, « on sait qu’il a une inno­­cuité suffi­­sante ». L’en­­nui est qu’il ne fonc­­tion­­nera que sur la souche « Zaïre », et que le même problème se posera donc pour les autres, tout aussi dange­­reuses. En outre, il faudra « orga­­ni­­ser des campagnes de vacci­­na­­tion » pour espé­­rer vacci­­ner tout le monde. Ebola n’est donc pas prêt d’être rayé de la carte.

Une épidé­­mie en France serait rapi­­de­­ment conte­­nue.

« Ce qui est certain, c’est que le virus Ebola n’est pas un virus endé­­mique », tempère Baize, rassu­­rant une huma­­nité qui crain­­drait pour sa survie. « Il ne peut émer­­ger qu’en Afrique car c’est là que se trouve son hôte. » En outre, son appa­­ri­­tion dans une grande partie des pays à travers le monde serait maîtri­­sée. Une épidé­­mie en France serait rapi­­de­­ment conte­­nue car il existe un plan de surveillance. En cas de fièvre suspecte, le·la patient·e est isolé·e et diagnos­­tiqué·e. « Il ne vien­­dra jamais à bout de l’hu­­ma­­nité entière », conclut le cher­­cheur. On peut en revanche espé­­rer le contraire.


Couver­­ture : US Air Force, mars 2019.


 

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