Alors que des membres des FARC ont annoncé la reprise de la guérilla armée, la crainte de la fin du processus de paix envahit la Colombie.

par Malaurie Chokoualé Datou | 3 septembre 2019

Sous des arbres feuillus, quelques pages agra­­fées à la main, Iván Márquez est tiré de l’ombre par un halo de lumière épipha­­nique. Jamais tranquille, sa main droite joue les métro­­nomes, alors que ses yeux sont vissés aux centaines de mots qui sont couchés là, en rangs serrés ; comme s’ils avaient conscience de leur gravité.

Márquez n’est pas seul dans la lumière. À ses côtés, une ving­­taine d’hommes et de femmes, équi­­pés lour­­de­­ment et vêtus de treillis vert, se tiennent immo­­biles l’air serein. On croi­­rait voir des poupées de cire. Le bras droit de Márquez, Jesús Santrich, est là lui aussi, paré de ses éter­­nelles lunettes noires. Derrière eux, le sigle FARC-EP (Forces armées révo­­lu­­tion­­naires de Colom­­bie – Armée du peuple) est sans aucun doute la vedette de cette petite réunion.

Iván Márquez et Jesús Santrich durant leur décla­­ra­­tion

Posté le 29 août au petit matin, ce discours agité de 32 minutes fait une entrée explo­­sive sur les réseaux sociaux. C’est avec la même force qu’il pénètre ensuite dans les rédac­­tions et les foyers du pays. L’an­­cien numéro deux des FARC vient d’an­­non­­cer la reprise de la guérilla armée, envoyant ainsi bouler l’ac­­cord de paix signé avec le gouver­­ne­­ment colom­­bien du président Juan Manuel Santos en 2016. « Cette reprise des armes n’était pas atten­­due à ma connais­­sance », explique Gaspard Estrada, direc­­teur exécu­­tif de l’Ob­­ser­­va­­toire Poli­­tique de l’Amé­­rique latine et des Caraïbes (OPALC). « Mais il est clair que la situa­­tion sur le terrain se dégra­­dait depuis un moment. » Par ce message fort, le retour aux armes d’une partie des FARC met en péril la paix déjà instable en Colom­­bie.

Trahi­­son

C’est « au nom du droit univer­­sel des peuples à se lever en armes face à l’op­­pres­­sion » que ce groupe d’an­­cien·­­ne·s membres de la guérilla des FARC s’est mis en marge du proces­­sus de paix. Dans son discours, plus de 55 ans après ce premier combat fonda­­teur pour la rébel­­lion marxiste, Iván Márquez annonce le début de « la seconde Marque­­ta­­lia », plus d’un an après qu’il a renoncé à son siège de séna­­teur. Ils dénoncent « la trahi­­son » par l’État du pacte de paix, après la tenta­­tive de l’ac­­tuel président Iván Duque de modi­­fier l’ac­­cord de paix qu’il jugeait trop indul­gent envers les ancien·­­ne·s rebelles.

« La four­­be­­rie, la dupli­­cité et la perfi­­die, la modi­­fi­­ca­­tion unila­­té­­rale du texte de l’ac­­cord, la non-appli­­ca­­tion de ses enga­­ge­­ments de la part de l’État, les montages judi­­ciaires et l’in­­sé­­cu­­rité nous obligent à reprendre le maquis », pour­­suit l’homme. « Nous n’avons jamais été vain­­cus, ni défaits idéo­­lo­­gique­­ment, c’est pour cela que la lutte conti­­nue. »

En face, « cette reprise des armes a été vive­­ment critiquée par le parti Fuerza Alter­­na­­tiva Revo­­lu­­cio­­na­­ria del Común (FARC) et leurs anciens cama­­rades », précise Gaspard Estrada. « Car ceux-ci ne veulent pas perdre l’op­­tion de la paix. » Condamné par Rodrigo Londoño – le chef du parti FARC –, qui évoque un « coup bas », le nouveau groupe annonce clai­­re­­ment ses inten­­tions. Dans un premier temps, il solli­­ci­­tera la dernière guérilla active de Colom­­bie, l’Ar­­mée de libé­­ra­­tion natio­­nale (ELN), afin de coor­­don­­ner les « efforts avec la guérilla de l’ELN et avec ces cama­­rades qui n’ont pas replié leurs drapeaux ».

Cette réac­­tion est un coup dur pour la paix en Colom­­bie, alors qu’il avait fallu quatre ans de négo­­cia­­tions labo­­rieuses au gouver­­ne­­ment et à la délé­­ga­­tion rebelle (d’ailleurs menée par Márquez à l’époque) pour trou­­ver un terrain d’en­­tente. En 2016, le pays sort de près d’un demi-siècle de conflit qui se solde « par 220 000 morts, 60 000 dispa­­rus – bien plus que dans l’Argen­­tine de la dicta­­ture – et quelque six millions de dépla­­cés », résume Daniel Pécaut. Mais les pres­­sions inter­­­na­­tio­­nales sont nour­­ries et arrivent de tous côtés pour encou­­ra­­ger la démarche paci­­fi­­ca­­trice du président de l’époque, Juan Manuel Santos.

 

Le président colom­­bien Juan Manuel Santos, le président cubain Raúl Castro et le leader des FARC Rodrigo Londoño en 2015 à Cuba. Crédits : Ernesto Mastras­­cusa

Le 24 novembre 2016 est la date à laquelle le Congrès de Bogota enté­­rine fina­­le­­ment cet accord de paix, igno­­rant le réfé­­ren­­dum du 2 octobre qui lui était pour­­tant défa­­vo­­rable (50,21 %). Il est suivi par le désar­­me­­ment de plus de 7 000 combat­­tant·e·s des FARC en échange de la créa­­tion d’un parti poli­­tique aux mêmes initiales assorti de dix places au Parle­­ment : la Fuerza Alter­­na­­tiva Revo­­lu­­cio­­na­­ria del Común. Juan Manuel Santos est même décoré du prix Nobel de la Paix, pour ses efforts en faveur du proces­­sus de paix. Mais dès sa signa­­ture, le deve­­nir de cet accord est incer­­tain.

Une Colom­­bie pola­­ri­­sée

Le socio­­logue Daniel Pécaut s’est beau­­coup inté­­ressé aux enjeux de la tran­­si­­tion à cette paix tant atten­­due. Para­­doxa­­le­­ment, alors que le pays sortait d’un conflit long et meur­­trier, cet accord de paix a été accueilli avec scep­­ti­­cisme par la popu­­la­­tion. Selon lui, cette hosti­­lité globale vis-à-vis des FARC s’ex­­plique par le fait que, contrai­­re­­ment aux para­­mi­­li­­taires qui « ont reconnu nombre de leurs crimes », les guérille­­ros « se sont présen­­tés en victimes du conflit sans admettre une respon­­sa­­bi­­lité d’en­­semble ».

Pour Pécaut, les défis sont consi­­dé­­rables, depuis la corrup­­tion du pouvoir poli­­tique, jusqu’à ces grands proprié­­taires terriens qui détiennent la moitié des terres du pays. Il craint donc que leur nombre et leur complexité ne permettent pas aux accords de paix de faire entrer la Colom­­bie dans une ère nouvelle.

Sans surprise, le proces­­sus de paix a d’ailleurs été au cœur de tous les débats durant les dernières élec­­tions prési­­den­­tielles en juin 2018 – les premières en temps de paix en Colom­­bie. Selon Erica Guevara, maîtresse de confé­­rences à l’uni­­ver­­sité Paris 8 Vincennes Saint-Denis, thème incon­­tour­­nable, elle « a généré une pola­­ri­­sa­­tion entre deux camps, notam­­ment lors du premier tour » : l’uri­­bisme et l’anti-uribisme. Au pouvoir entre 2002 et 2010, Álvaro Uribe a mené une poli­­tique extrê­­me­­ment ferme à l’égard de la guérilla, sans trop de résul­­tats.

Une fois arrivé au sommet de l’État, son succes­­seur et ancien ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, a fina­­le­­ment choisi de faire en 2016 ce à quoi Uribe s’était toujours opposé avec force : signer des accords de paix avec les guérille­­ros. « La prin­­ci­­pale critique adres­­sée par ce dernier à son ex-dauphin est simple », analyse Erica Guevara. « Il aurait adopté une posi­­tion trop laxiste envers les FARC pendant ces négo­­cia­­tions. »

Crédits : Wiki­­me­­dia

Témoin de la phase déli­­cate dans laquelle le pays s’est retrouvé embourbé, un facteur explique en partie cette pola­­ri­­sa­­tion géné­­ra­­li­­sée dans la société colom­­bienne. Guevara explique que l’ap­­pli­­ca­­tion des mesures sociales qui devaient œuvrer à la réin­­ser­­tion des FARC démo­­bi­­li­­sés « a été large­­ment insuf­­fi­­sante et a subi de très impor­­tants retards ». Ce peu d’em­­pres­­se­­ment à appliquer les accords a inspiré la crainte que les ancien·­­ne·s rebelles reprennent les armes en consti­­tuant de nouveaux groupes armés ou en rejoi­­gnant des dissi­­dents encore actifs.

En outre, la paix est égale­­ment fragi­­li­­sée par une série d’as­­sas­­si­­nats sanglants. Depuis novembre 2016, 627 civils et 137 anciens guérille­­ros ont été assas­­si­­nés selon l’Insti­­tut d’études pour la paix et le déve­­lop­­pe­­ment (Inde­­paz). Les victimes de ces assas­­si­­nats ciblés, qui ont entraîné des mouve­­ments de contes­­ta­­tion dans toutes les villes colom­­biennes, sont tant des défen­­seur·e·s des droits humains que des leaders syndi­­caux qui se sont élevé·e·s pour dénon­­cer la corrup­­tion ambiante.

De fait, après la signa­­ture, des centaines de guérille­­ros ont pour­­suivi en douce leurs acti­­vi­­tés de finan­­ce­­ment des FARC habi­­tuelles (exploi­­ta­­tion minière illé­­gale et narco­­tra­­fic) sans violence poli­­tique. À ce titre, selon les auto­­ri­­tés, les effec­­tifs de l’ELN sont passés de 1 800 à 2 300 membres entre 2017 et 2019. À ce jour, les groupes dissi­­dents des FARC comptent d’ailleurs presque autant de combat­­tant·e·s.

En sa qualité de nouveau dauphin d’Ál­­varo Uribe, Iván Duque a défendu durant sa campagne de 2018 un programme remet­­tant en ques­­tion certains points des accords de paix. Dans ses diffé­­rentes critiques, il a proposé tout d’abord que le narco­­tra­­fic ne soit plus consi­­déré comme un délit poli­­tique connexe, « lorsque celui-ci permet­­tait de finan­­cer la rébel­­lion ». Ensuite, il a suggéré qu’au­­cun·e repré­­sen­­tant·e poli­­tique ne puisse désor­­mais occu­­per de fonc­­tion publique « s’il a commis des délits de lèse-huma­­nité».

Le président Iván Duque, lors de son allo­­cu­­tion du 29 août 2019.
Crédits : Prési­­dence de la Colom­­bie

Ces mesures impliquaient de fait une modi­­fi­­ca­­tion de ce qui consti­­tuait « la pierre angu­­laire des négo­­cia­­tions ». À noter que lors des élec­­tions de juin 2018, le taux de vote blanc n’a jamais été aussi élevé en Colom­­bie avec 4,2 %. Pour Guevara, il illustre le rejet de cette pola­­ri­­sa­­tion par plus de 800 000 élec­­teurs. « Je pense que les leaders du parti FARC espé­­raient un soutien plus impor­­tant lors des élec­­tions », ajoute le poli­­to­­logue Gaspard Estrada, faisant réfé­­rence aux mauvais scores du parti. « Si bien qu’aujourd’­­hui, les FARC sont surre­­pré­­sen­­tés par rapport à leur niveau de voix et, de ce point de vue-là, il y a une vraie diffi­­culté. »

Ainsi, le 29 août, après la publi­­ca­­tion de la vidéo qui a fait trem­­bler le pays, les têtes se sont tour­­nées d’un même mouve­­ment vers Iván Duque, guet­­tant sa réac­­tion.

Un sanglant retour en arrière

« À la suite de l’an­­nonce faite par alias Iván Márquez et ses complices, je voudrais dire ce qui suit. » La fermeté dans les yeux d’Iván Duque n’a d’égal que celle de son message alors qu’il reprend : « La Colom­­bie n’ac­­cepte aucune forme de menace, encore moins celle des trafiquants de drogue », tonne-t-il le regard trans­­perçant l’objec­­tif. Depuis le palais prési­­den­­tiel Casa Nariño de Bogota, le président colom­­bien annonce égale­­ment avoir créé une unité spéciale pour « pour­­suivre ces crimi­­nels avec des capa­­ci­­tés renfor­­cées de rensei­­gne­­ment, d’enquête et de mobi­­lité sur tout le terri­­toire colom­­bien ».

Pour tuer dans l’œuf cette résur­­gence de guérilla, le président ne lésine pas sur les moyens. Il invite ainsi son pays, mais aussi la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale, à se joindre à l’ef­­fort de lutte contre les guérille­­ros. « Pour chacun des crimi­­nels de cette vidéo », Duque propose une récom­­pense de 3 milliards de pesos (soit 780 000 euros) à toute infor­­ma­­tion qui permet­­tra de les captu­­rer.

Dans la foulée, le haut commis­­saire de paix du gouver­­ne­­ment colom­­bien, Miguel Cebal­­los, ne s’an­­nonce pas surpris, car « malheu­­reu­­se­­ment, ces personnes avaient, par leur compor­­te­­ment, déjà clai­­re­­ment exprimé qu’elles tour­­naient le dos à l’ac­­cord de paix ». À sa demande, la tête de chaque dissi­­dent·e présent·e dans la vidéo est désor­­mais mise à prix à l’in­­ter­­na­­tio­­nal.

En bonne super­­­vi­­seure de l’ap­­pli­­ca­­tion du pacte, l’ONU, quant à elle, essaie de tempo­­ri­­ser. Après avoir condamné l’an­­nonce d’Iván Márquez et consorts, elle a assuré que l’ « immense majo­­rité des hommes et des femmes » ayant autre­­fois fait partie des FARC conti­­nuaient à être « enga­­gés en faveur de la paix ».

Plus d’un an après l’élec­­tion d’Iván Duque, certain·e·s – comme Erica Guevara – n’en­­tre­­voyaient que peu d’is­­sues. Il était tout d’abord possible qu’Iván Duque laisse simple­­ment dépé­­rir la mise en œuvre des accords. Mais la proba­­bi­­lité qu’il ne prenne pas « ses distances par rapport à son entou­­rage », qui compte toujours Álvaro Uribe, mais égale­­ment « d’im­­por­­tantes figures de la para-poli­­tique la plus réac­­tion­­naire du pays », était plus grande.

Par ailleurs, le gouver­­ne­­ment actuel avait décidé d’en­­ter­­rer les pour­­par­­lers de paix suite à un atten­­tat en janvier dernier. Diri­­gée contre une école de police à Bogota, l’at­­taque avait été reven­­diquée par l’ELN et avait fait 22 morts. Pour Gaspard Estrada, ce retour aux armes d’une frange des FARC ne signi­­fie toute­­fois pas la mort du proces­­sus de paix, de nombreux membres étant toujours présent·e·s au sein des accords de paix. « Toute­­fois, il met en évidence la fragi­­lité du proces­­sus et à quel point il est impor­­tant de le préser­­ver », reprend-il. La réponse de l’État connue, le main­­tien de la paix en Colom­­bie se fait plus fragile encore et chacun·e appré­­hende un peu plus un sanglant retour en arrière.


Couver­­ture : Iván Márquez et les FARC-EP déclarent la reprise de la guérilla.


 

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