De plus en plus de médecins avertissent sur la dangerosité du vaping. Les récentes tragédies aux USA tendent à leur donner raison.

par Malaurie Chokoualé Datou | 17 septembre 2019

Une violente quinte de toux secoue une nouvelle fois le corps de Trys­­ton Zohfeld, entraî­­nant des soubre­­sauts incon­­trô­­lables. Entouré par deux membres de l’hô­­pi­­tal en tenue jaune pâle, l’ado­­les­cent a le visage rougi par l’ef­­fort. Ses yeux sont clos et sa vie ne tient plus qu’à ce tube qu’on lui a scot­­ché aux lèvres. Livides, ses parents ne sont pas loin. Trys­­ton est à bout de force, et le froid lui trans­­perce les os, à tel point que la couver­­ture en patch­­work, qui le recouvre presque entiè­­re­­ment, ne parvient pas à rame­­ner un peu de chaleur dans son corps meur­­tri.

Deux jours plus tard, les méde­­cins du Centre médi­­cal pour enfants Cook à Fort Worth, au Texas, décident de plon­­ger le jeune homme de 17 ans dans le coma. Ce qu’ils pensaient être une pneu­­mo­­nie a pris une direc­­tion plus inquié­­tante, et ils ne trouvent pas d’ex­­pli­­ca­­tion à cet étrange mal qui ronge le jeune homme ; jusqu’à un indice salva­­teur. « Son cousin est venu nous voir et il a commencé à parler du fait qu’ils avaient vapoté dans sa chambre », explique la pneu­­mo­­logue pédia­­trique Karen Schultz. Après avoir tutoyé la mort pendant dix jours, Trys­­ton a fina­­le­­ment repris conscience, porté par des effu­­sions soula­­gées.

« Je pense que cela va être le problème de santé de la décen­­nie », avait déclaré en mars 2018 Mila­­gros Vascones-Gatski, conseillère en toxi­­co­­ma­­nie en Virgi­­nie, faisant allu­­sion à la dépen­­dance des jeunes Améri­­cains à la nico­­tine de la ciga­­rette élec­­tro­­nique Juul. Mais toute pessi­­miste qu’elle fût, Vascones-Gatski ne croyait pas si bien dire, car Trys­­ton Zohfeld est loin d’être un cas isolé. Ses inquié­­tudes ont pris une dimen­­sion nouvelle avec l’ap­­pa­­ri­­tion aux États-Unis, au cours du mois de juillet 2019, de centaines de cas de mala­­die pulmo­­naire, et d’au moins six décès, qui semblent tous liés au vapo­­tage.

Crédits : Famille Zohfeld

Pour l’ins­­tant, une « décla­­ra­­tion de la FDA de la fin de la semaine dernière » consti­­tue « la source d’in­­for­­ma­­tion la plus à jour et la plus précise sur ce problème », indique Nancy A. Rigotti, profes­­seure de méde­­cine à Harvard et direc­­trice du Centre de recherche et de trai­­te­­ment du tabac de l’Hô­­pi­­tal géné­­ral du Massa­­chu­­setts. Publié le 13 septembre dernier, ce rapport fait état d’une situa­­tion critique.

450 cas

Le 6 septembre dernier, les auto­­ri­­tés sani­­taires améri­­caines ont dressé un sombre inven­­taire : il y aurait à ce jour 450 cas de mala­­dies poten­­tiel­­le­­ment liées au vapo­­tage répar­­tis dans 33 États. Elles ont assorti cette annonce d’un aver­­tis­­se­­ment ferme, exhor­­tant la popu­­la­­tion à cesser de vapo­­ter avant que les causes ne soient éclair­­cies.

Elles ont égale­­ment ajouté que de nombreux·euses patient·e·s sont atteint·e·s d’un syndrome de détresse respi­­ra­­toire aiguë (SDRA). Affec­­tion carac­­té­­ri­­sée par l’in­­ca­­pa­­cité des poumons à fonc­­tion­­ner correc­­te­­ment, elle peut être terri­­ble­­ment dange­­reuse, et on note un taux de morta­­lité de 40 % à 50 %. Les symp­­tômes retrou­­vés géné­­ra­­le­­ment chez les cas iden­­ti­­fiés sont de la toux, de l’es­­souf­­fle­­ment ou des douleurs thora­­ciques, mais égale­­ment des nausées, de la fatigue ou des vomis­­se­­ments.

Plus grave encore, le premier décès dû à une mala­­die liée au vapo­­tage a été signalé le 23 août dans l’Il­­li­­nois. Depuis lors, il a été suivi par cinq autres, dans l’Ore­­gon, en Cali­­for­­nie ou encore dans le Minne­­sota. Le dernier en date a mis en berne les cœurs des habi­­tants du Kansas. Le 12 septembre dernier, une quinqua­­gé­­naire est décé­­dée. Selon le minis­­tère de la Santé et de l’En­­vi­­ron­­ne­­ment du Kansas, elle est tombée grave­­ment malade après avoir commencé à utili­­ser une ciga­­rette élec­­tro­­nique, sans que l’on connaisse toute­­fois les produits qu’elle a utili­­sés.

Crédits : Alexan­­der Mitchells

Ce lien entre mala­­die pulmo­­naire grave et ciga­­rette élec­­tro­­nique n’a pas encore été ferme­­ment établi, mais les Centres pour le contrôle et la préven­­tion des mala­­dies (CDC) indiquent que tous les cas iden­­ti­­fiés ont signalé avoir utilisé des ciga­­rettes élec­­tro­­niques. L’agence gouver­­ne­­men­­tale améri­­caine précise en outre que la plupart des personnes concer­­nées sont des adoles­­cents ou des jeunes adultes. 

Selon une étude réali­­sée par les CDC en 2018, presque 3,6 millions d’élèves (collé­­giens et lycéens confon­­dus) avaient déclaré utili­­ser une ciga­­rette élec­­tro­­nique. Quatre ans plus tôt, ils étaient 2,5 millions. Depuis plusieurs années, iels ont été nombreux·euses à tirer la sonnette d’alarme face à ce marke­­ting frais et amusant, dont use avec succès l’en­­tre­­prise Juul Labs, qui contrôle actuel­­le­­ment 75 % du marché de l’e-ciga­­rette.

Depuis sa mise à la vente il y a plus d’une dizaine d’an­­nées, la vapo­­teuse a été présen­­tée comme une alter­­na­­tive stylée desti­­née aux fumeurs·euses, puis comme un acces­­soire incon­­tour­­nable pour les jeunes adoles­­cent·e·s non-fumeurs·euses aux États-Unis. Depuis lors, elle n’a fait que gagner en popu­­la­­rité, surtout auprès des jeunes. En outre, le marché mondial du vaping pour­­rait atteindre les 48 milliards de dollars d’ici 2023, selon le cabi­­net d’études P&S Market Research. Ces chiffres impres­­sion­­nants ont le don de relan­­cer toute une série de recherches et de mesures concer­­nant ce produit encore méconnu.

L’épi­­dé­­mie

En effet, si la ciga­­rette élec­­tro­­nique est consi­­dé­­rée comme moins nocive à court terme que le tabac, ses consé­quences sur le long terme restent incon­­nues, et le peu d’études exis­­tantes disent tout et son contraire. Certaines affirment que les ciga­­rettes élec­­tro­­niques sont une aide au sevrage taba­­gique, quand d’autres clament qu’elles seraient tout simple­­ment néfastes pour la santé et qu’elles émet­­traient des substances toxiques, sans que l’on puisse déter­­mi­­ner pour l’ins­­tant si le niveau d’ex­­po­­si­­tion est suffi­­sam­­ment élevé pour qu’elles aient un impact sur le corps humain.

Dans le cadre de l’une d’entre elles, une équipe de scien­­ti­­fiques de l’univer­­sité de Pitts­­burgh a par exemple choisi d’étu­­dier les effets indé­­si­­rables sur la santé, en analy­­sant Twit­­ter. Ils ont conclu qu’un tweet sur cinq fait réfé­­rence à la dépen­­dance de la nico­­tine des e-ciga­­rettes. Ces chiffres élevés sont jugés peu surpre­­nants par A. Everette James, l’un des auteurs·­­rices de l’ar­­ticle, étant donné la forte dose de nico­­tine four­­nie par les Juul. « En raison du manque de connais­­sances du public sur les risques de dépen­­dance, il est logique que beau­­coup de personnes aient semblé éton­­nées de ressen­­tir des symp­­tômes de sevrage lorsqu’elles ne pouvaient pas utili­­ser leur appa­­reil », précise-t-il. 

Crédits : VapeC­­lubMY

Dans le doute, certains États commencent déjà à prendre le chemin de l’in­­ter­­dic­­tion, alar­­més par l’ex­­plo­­sion des chiffres d’uti­­li­­sa­­tion de la ciga­­rette élec­­tro­­nique auprès des jeunes. Au début du mois de septembre, le Michi­­gan a inter­­­dit la vente de ciga­­rettes élec­­tro­­niques aroma­­ti­­sées, afin d’en termi­­ner avec le vapo­­tage exces­­sif des jeunes. En effet, une étude publiée au début du mois d’août par des cher­­cheurs·euses des univer­­si­­tés de Yale et de Duke a révélé que, dans certains arômes de la ciga­­rette Juul (le goût « crème brûlée » pour ne citer que lui) se produi­­sait une réac­­tion chimique suscep­­tible de provoquer une irri­­ta­­tion des poumons. Au mois de juin dernier, la Ville de San Fran­­cisco a annoncé avoir prévu d’in­­ter­­dire la vente des e-ciga­­rettes à partir de 2020. 

Au niveau fédé­­ral, le gouver­­ne­­ment semble prête à emprun­­ter un chemin simi­­laire, ne visant dans un premier temps que les liquides aroma­­ti­­sés. Alors que la crise du vaping est encore et toujours en cours aux États-Unis, Donald Trump a annoncé le 11 septembre que la Food and Drug Admi­­nis­­tra­­tion (FDA) allait publier « de très fortes recom­­man­­da­­tions » dans les semaines à venir.

« À ce stade, toutes les ciga­­rettes élec­­tro­­niques aroma­­ti­­sées autres que le goût tabac devraient être reti­­rées du marché », a précisé le secré­­taire à la Santé et aux Services sociaux, Alex Azar. Pour Nancy A. Rigotti, en dépit des récentes annonces de Donald Trump, « les ciga­­rettes élec­­tro­­niques conti­­nue­­ront d’être vendues aux États-Unis, du moins celles aroma­­ti­­sées au tabac ». Elle ajoute toute­­fois que la crise actuelle pour­­rait bien ne pas se résoudre sans mal et que « le volume des ventes pour­­rait dimi­­nuer. »

À noter toute­­fois que ces mesures ne promettent pas de s’at­­taquer aux produits illé­­gaux, cause jusqu’ici jugée la plus probable de la présente « épidé­­mie ».

Non iden­­ti­­fié

Alexan­­der Mitchell revient de loin. Pendant une semaine, ses visi­­teurs·euses l’ont vu, harna­­ché à deux énormes machines, respi­­rer avec peine. Les méde­­cins étaient si pessi­­mistes que son père, le cœur déchiré, était sur le point de prépa­­rer ses funé­­railles. Un plaid beige jeté sur les épaules, Mitchell profite à présent de l’une de ses premières sorties, depuis bien long­­temps, sous le soleil de Salt Lake City. Son SDRA soigné, il ne pourra sans doute pas repar­­tir tout de suite marcher dans les montagnes comme il avait l’ha­­bi­­tude de faire. Quant à la ciga­­rette élec­­tro­­nique qu’il fumait à l’oc­­ca­­sion, pas sûr qu’il revienne à l’uti­­li­­ser un jour, même s’il ne peut pour l’ins­­tant affir­­mer que c’est elle qui a bien failli le tuer.

Crédits : Alexan­­der Mitchells

Alors que le bilan s’alour­­dit un peu plus chaque semaine, « on ne sait pas encore qu’elle en est la cause à ce stade », confirme la pneu­­mo­­logue Karen Schultz. Mais la FDA et les CDC mènent actuel­­le­­ment des recherches pour déter­­mi­­ner la cause de cette « épidé­­mie » mysté­­rieuse. Car la situa­­tion est évidem­­ment préoc­­cu­­pante et intrigue les respon­­sables de santé. « Nous nous deman­­dons tous s’il s’agit d’une nouveauté ou d’une recon­­nais­­sance récente », a déclaré la méde­­cin Dana Meaney-Delman, des CDC. Iels cherchent actuel­­le­­ment à remon­­ter à la source, à comprendre ce qui fait tomber les gens malades, mais les premières conclu­­sions montrent qu’il semble peu probable que le vapo­­tage en géné­­ral en soit la cause. « Il semble que la plupart des cas soient asso­­ciés à l’uti­­li­­sa­­tion de THC ou de dispo­­si­­tifs de vapo­­tage non commer­­ciaux », précise Nancy A. Rigotti.

Dans un commu­­niqué daté du 5 septembre dernier, le dépar­­te­­ment de santé de l’État de New York a avancé une hypo­­thèse sur cette mala­­die des poumons. Cette dernière pour­­rait être liée à la présence dans certains types de produits de vapo­­tage d’acé­­tate de vita­­mine E. Non reprise dans les produits auto­­ri­­sés par l’État de New York, il s’agit d’une huile déri­­vée de la vita­­mine E, présente dans certains liquides, notam­­ment ceux conte­­nant du THC. Le fait qu’elle ne soit produite par aucune entre­­prise laisse donc penser qu’il s’agisse d’un produit de contre­­bande. Rigotti ajoute qu’« aucun appa­­reil ou e-liquide n’a été iden­­ti­­fié et il en existe proba­­ble­­ment plusieurs diffé­­rents. » Cepen­­dant, « à ce stade, les CDC et la FDA n’ont impliqué aucun produit à base de nico­­tine dispo­­nible dans le commerce », explique-t-elle.

Dans son rapport, le dépar­­te­­ment de santé annonce avoir repéré « des taux très hauts d’acé­­tate de vita­­mine E » dans presque « tous les échan­­tillons de produits qui conte­­naient du canna­­bis ». En outre, sur les 36 cas repé­­rés ces dernières semaines à New York, tous avaient consommé « un type de produit de vapo­­tage conte­­nant du canna­­bis avant de tomber malades. » Plus géné­­ra­­le­­ment, 80 % des cas iden­­ti­­fiés ont admis avoir vapoté un tel liquide. Ce compo­­sant n’a toute­­fois pas encore été formel­­le­­ment incri­­miné et il faudra attendre les rapports des diffé­­rentes auto­­ri­­tés sani­­taires pour déter­­mi­­ner avec certi­­tude la cause de tous ces maux.

Crédits : Juul Labs

Couver­­ture : Sharon McCut­­cheon


 

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