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par Mallory Pickett | 1 septembre 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Inspec­teur pro-cash

La crimi­na­lité est la préoc­cu­pa­tion centrale de la tran­si­tion globale vers l’éco­no­mie cash­less. C’est pourquoi Björn Ulvaeus parle constam­ment de sécu­rité publique. On pour­rait donc penser que l’an­cien président d’In­ter­pol, l’Or­ga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale de police crimi­nelle, le soutien­drait. Mais ce n’est pas le cas. Voici Björn n°2, le leader de Kontan­tup­pro­ret, la « révolte de la monnaie » suédoise.

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Björn Eriks­son
Crédits : Petter Arvid­son

Björn Eriks­son est un grand homme aux sour­cils épais et aux cheveux gris ébou­rif­fés. Quand il s’as­sied, on dirait qu’il le fait à contrecœur, comme s’il aurait préféré rester debout pour avoir une conver­sa­tion en marchant rapi­de­ment. Lui et Ulvaeus partagent plus qu’un prénom. Ils sont tous les deux nés en 1945 et auront 71 ans cette année. Mais si le temps a radi­ca­lisé Ulvaeus, il a endurci Eriks­son. Au début des années 1980, lorsque Eriks­son travaillait pour les douanes suédoises, il a décou­vert une opéra­tion secrète de la police desti­née à faire passer illé­ga­le­ment des appa­reils d’écoute dans le pays. Le direc­teur de la police natio­nale d’alors a annoncé sa démis­sion peu après et Eriks­son a été encou­ragé à prendre sa place. Il a passé le reste de sa carrière dans les auto­ri­tés, dont la moitié à la tête de la police suédoise avant d’être nommé à la prési­dence d’In­ter­pol. Bien que tech­nique­ment à la retraite, il ne lui est jamais venu à l’es­prit d’ar­rê­ter de travailler. Le « problème des liqui­di­tés », comme il l’ap­pelle, est une des raisons qui le pousse à conti­nuer. Il y consacre toute son éner­gie, n’y voyant que corrup­tion, trom­pe­rie et risques pour la sécu­rité. Ce ne sont pas les consom­ma­teurs qui donnent forme à l’uto­pie cash­less d’Ul­vaeus, selon lui. Ce sont les banques et les socié­tés de cartes de crédit. Ce sont après tout les banques qui ont poussé les gens à utili­ser des cartes de crédit en premier lieu. Et ce sont elles qui ont créé Swish, pas une start-up indé­pen­dante. Leurs avan­tages finan­ciers sont évidents : les cartes, avec leurs frais cachés, remplissent les caisses des banques, pas les pièces et les billets qui s’en­tassent dans leurs coffres. Les espèces sont même coûteuses pour les banques. Elles doivent être trai­tées, comp­tées, trans­por­tées, surveillées, recomp­tées…

Comme le dit Niklas Arvid­sson, écono­miste à l’Ins­ti­tut royal de tech­no­lo­gie de Stock­holm : « Les banques ont des inté­rêts évidents à voir dispa­raître les liqui­di­tés. » Le temps, c’est de l’argent, et l’argent prend du temps. La plupart des Suédois ne sont pas des gens cyniques. Ils aiment la tech­no­lo­gie et ont confiance en leur gouver­ne­ment et en leurs insti­tu­tions. Les chiffres montrent que la majeure partie d’entre eux sont très heureux de renon­cer aux liqui­di­tés. C’est un chan­ge­ment si pratique que beau­coup ne semblent même pas le remarquer. C’est préci­sé­ment ce qui inquiète Eriks­son : non pas l’op­por­tu­nisme des banques, qui semble inévi­table, mais la désin­vol­ture avec laquelle tant de Suédois se sont jetés dans l’abîme d’un futur nébu­leux et possi­ble­ment dange­reux. L’an­née dernière, Eriks­son a lancé Kontan­tup­pro­ret, une orga­ni­sa­tion dont la mission prin­ci­pale est de sauver les couronnes impri­mées de l’ex­tinc­tion. Elle se consti­tue majo­ri­tai­re­ment d’ha­bi­tants des campagnes, de petits commerçants et de retrai­tés – en d’autres termes, ceux pour qui la dispa­ri­tion soudaine de l’argent liquide a été assez problé­ma­tique pour qu’ils prennent le temps d’y réflé­chir.

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Lors d’une confé­rence de Kontan­tup­pro­ret
Crédits : Henrik Mont­go­mery/TT

Les chan­ge­ments

Camilla Kris­tens­son et Lars-Erik Olsson vivent à Gärd­slöv, un groupe de maisons trop petit pour être appelé un village (sa popu­la­tion est esti­mée à 22 personnes) dans le sud de la Suède. Kris­tens­son et Olsson sont respec­ti­ve­ment tréso­rier et président du conseil cultu­rel de Gärd­slöv, qui super­vise entre autres les cueillettes de cham­pi­gnons et les ateliers de fabri­ca­tion de char­bon. Après l’un de ces événe­ments l’été dernier, Kris­tens­son avait envi­ron 20 000 couronnes à dépo­ser sur le compte du conseil. Elle s’est donc rendue à la banque locale, située à une dizaine de minutes en voiture de chez elle. Pour la première fois, son dépôt a été refusé. Elle devait désor­mais se rendre chaque mois dans la grande ville la plus proche, à 40 minutes de là, pour y dépo­ser autant d’argent que possible, cachant le reste à divers endroits. Ce qui agace le plus Olsson et Kris­tens­son, ce n’est pas seule­ment le fait que les banques refusent leur argent, c’est la rapi­dité avec laquelle ce chan­ge­ment a eu lieu, sans qu’on se demande quelles consé­quences cela pour­rait avoir sur les gens comme eux. « Tout a changé du jour au lende­main », explique Olsson. « Mais il faut du temps pour s’adap­ter. » Le conseil des Olsson fait désor­mais partie de la coali­tion d’ac­ti­vistes pro-cash d’Eriks­son. Ils orga­nisent des réunions, font circu­ler des péti­tions et attirent l’at­ten­tion des gens sur l’ac­cès aux espèces. Ulvaeus, qui n’a aucune consi­dé­ra­tion pour le point de vue d’Eriks­son, décrit le mouve­ment comme « Eriks­son et son avant-garde de vieux crou­lants ». Peut-être qu’ils ne sont pas jeunes, mais ils sont les seuls à parler du point de vue des consom­ma­teurs face à ce boule­ver­se­ment écono­mique majeur. Le gouver­ne­ment suédois a tenu plusieurs audiences pour discu­ter de la régu­la­tion future des liqui­di­tés, en bonne partie grâce au travail de Kontan­tup­pro­ret.

En septembre 2016, le parle­ment pour­rait être amené à voter une loi exigeant des banques qu’elles proposent des services en liquide. Fait surpre­nant, le mouve­ment a reçu le soutien du direc­teur de la Banque de Suède. Mais Eriks­son joue néan­moins un autre rôle dans cette histoire : il est à la tête d’un des plus gros lobbies de sécu­rité privée. De récentes études écono­miques quali­fient cette indus­trie de « grande perdante » du monde cash­less. Le person­nel de sécu­rité assure notam­ment la protec­tion des coffres et de l’argent physique. Sans argent liquide, ils n’au­raient plus de travail. Mais selon Eriks­son, tout le monde est concerné. Il est convaincu que ses inté­rêts sont aussi ceux des consom­ma­teurs. home-features4@2xPour lui il n’y a aucun doute, le cash est garant de la sécu­rité. On peut le tenir dans ses mains, il peut être protégé. Le dépen­ser n’oblige pas à parta­ger ses infor­ma­tions person­nelles avec des socié­tés de carte de crédit, des créa­teurs d’ap­pli­ca­tions ou des banques. Il est indé­niable que les braquages de banque et les agres­sions ont dimi­nué ces dernières années en Suède, mais selon les statis­tiques issues des mêmes orga­nismes natio­naux, les affaires de fraude impliquant des vols d’iden­tité ont plus que doublé. Et cette statis­tique ne s’ap­puie que sur les cas commu­niqués à la police. La plupart des banques ne partagent pas publique­ment la fréquence à laquelle les infor­ma­tions de leurs clients sont volées, ni leurs systèmes infil­trés. Il y a fort à parier que ces chiffres sont plus élevés que ne l’es­pèrent les consom­ma­teurs.

Pendant que les Suédois swishent et swipent leur argent, ils s’ex­posent à de nouveaux risques. Les cyber­cri­mi­nels pour­raient les faire chan­ter en divul­guant des infor­ma­tions déli­cates, ou exploi­ter des failles de sécu­rité pour s’em­pa­rer de leur iden­tité. « Le cyber-crime devient de plus en plus agres­sif », explique Ulrika Sund­ling, l’ins­pec­teur-chef de l’unité de cyber-inves­ti­ga­tion de la police suédoise. Elle affirme que les consom­ma­teurs sont souvent peu au fait de la menace et donc peu enclins à passer par des étapes supplé­men­taires pour se proté­ger. Ce sont les « maillons les plus faibles » de la chaîne. Eriks­son harcèle les banques suédoises depuis des années car il est convaincu qu’elles cachent les pertes de sommes exor­bi­tantes par peur de la mauvaise publi­cité. Il a même fait l’ac­qui­si­tion de parts dans diffé­rentes banques pour parti­ci­per aux réunions action­na­riales dans l’es­poir d’ob­te­nir des réponses. « Ils ne m’aiment pas », dit-il avec un rictus. De leur côté, les banques affirment qu’elles conservent ces infor­ma­tions pour garan­tir la sécu­rité de leurs clients. Gunilla Garpås, busi­ness deve­lo­per senior pour Nordea et co-fonda­teur de Swish, pense que davan­tage de trans­pa­rence sur les cyber-attaques et la fraude « nous expo­se­rait à de vrais dangers, ainsi que nos clients ». Les suspi­cions d’Eriks­son ne s’ar­rêtent pas aux banques. Il est convaincu que le parrai­nage du musée ABBA par MasterCard est la véri­table raison pour laquelle Ulvaeus est un parti­san si fervent du cash­less. Il faut souli­gner qu’Ul­vaeus a écrit ses premiers articles sur le sujet long­temps avant que le musée n’ouvre. MasterCard tire malgré tout des béné­fices consi­dé­rables de cette histoire. La compa­gnie est aussi un des spon­sors majeurs d’iZet­tle, le lecteur de cartes le plus répandu en Suède.

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Qu’on ne s’y trompe pas : les écono­mistes prédisent depuis des années la fin de la monnaie physique et les trans­for­ma­tions effec­tuées en Suède montrent que le temps du chan­ge­ment approche pour le reste du monde. Fina­le­ment, les deux Björn ne souhaitent qu’une chose : vivre dans une société plus sûre. Ulvaeus affirme que la marche du monde va dans le sens de la suppres­sion des liqui­di­tés, mais les consom­ma­teurs ont besoin de s’y sentir en sécu­rité, selon Eriks­son. Ils ne sont pas tant rivaux que complé­men­taires.

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Un billet suédois du XIXe siècle

Pour autant, ils ne se voient pas comme tels et restent campés sur leurs posi­tions. Lorsque je propose de les réunir pour qu’ils entre­choquent leurs idées autour d’un schnaps, Ulvaeus réflé­chit un instant avant de répondre : « Non, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Je pour­rais m’éner­ver. » Ce qui ne serait pas si terrible. Imagi­nez-les se battre au moment de régler l’ad­di­tion.


Traduit de l’an­glais par Anto­nin Pado­vani et Nico­las Prouillac d’après l’ar­ticle « One Swede Will Kill Cash Fore­ver—Un­less His Foe Saves It From Extinc­tion », paru dans Wired. Couver­ture : 100 couronnes suédoises dispa­raissent. (Ulyces)


COMMENT BRAQUER 450 MILLIONS DE DOLLARS EN BITCOINS SANS SE FAIRE CHOPER

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En 2014, 850 000 bitcoins se sont vola­ti­li­sés de la plate­forme Mt. Gox : des centaines de millions d’eu­ros et une montagne d’en­nuis pour son CEO.

I. Un trésor numé­rique

De Tokyo — Quand le Français Mark Karpe­lès, le PDG de Mt. Gox, qui fut un jour la plus grande bourse d’échange de bitcoins au monde, a déclaré son entre­prise en faillite après le pira­tage de 850 000 bitcoins (qui valaient envi­ron un demi-milliard de dollars à l’époque) en février 2014, il ne mentait pas tout à fait. Mais il ne disait pas exac­te­ment la vérité non plus. Il dissi­mu­lait un fait étrange, que nous n’avons appris que très récem­ment. Il appa­raît qu’au moins 80 000 bitcoins ont été pira­tés avant même que Karpe­lès ne prenne la tête de l’en­tre­prise, et que ce cyber-braquage initial a enclen­ché une spirale de problèmes qui ont peut-être bien conduit direc­te­ment à l’ef­fon­dre­ment finan­cier de la société.

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Kerpe­lès lors de son arres­ta­tion en août 2015
Crédits : News­com

La semaine dernière, nous avons obtenu des e-mails internes, des contrats, ainsi que d’autres docu­ments rela­tifs à l’im­plo­sion de l’en­tre­prise de Karpe­lès, Mt. Gox. Assor­tis d’in­for­ma­tions four­nies par un ancien employé qui s’oc­cu­pait de la comp­ta­bi­lité de le société, les docu­ments révèlent de nouveaux détails sur les raisons de la faillite de Mt. Gox. D’après l’avo­cat de Karpe­lès, Nobuyasu Ogata, l’un des e-mails en ques­tion a été présenté au tribu­nal comme pièce à convic­tion par la partie civile pour démon­trer que Karpe­lès ne se montrait pas coopé­ra­tif avec ses clients. Le même e-mail, cepen­dant, peut servir à l’in­no­cen­ter pour d’autres chefs d’ac­cu­sa­tion. Mais n’al­lons pas trop vite. Mt. Gox, qui fut un jour la plus grande bourse d’échange de la monnaie élec­tro­nique décen­tra­li­sée, a déposé le bilan pour faillite en février 2014, lorsqu’il s’est avéré que 850 000 bitcoins, alors d’une valeur de 450 millions de dollars, s’étaient vola­ti­li­sés ou bien avaient été déro­bés par des hackers. Mt. Gox a égale­ment fait état de la perte de 27 millions de dollars en espèces. Le 7 mars 2014, une semaine après les faits, Mt. Gox a déclaré avoir « retrouvé » 200 000 bitcoins dispa­rus, après avoir remis la main sur un vieux porte-feuille égaré. Le 1er janvier 2015, les enquê­teurs de la police métro­po­li­taine de Tokyo ont conclu après leurs inves­ti­ga­tions préli­mi­naires que seuls 1 % des bitcoins manquants (soit 7 000 BTC) l’étaient pour cause de cybe­rat­taques. La police suspecte que les 643 000 autres bitcoins ont été reti­rés des comptes clients par une personne incon­nue.

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