par MaloChe | 0 min | 29 novembre 2016

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Les fedayin

Cloî­­tré dans sa forte­­resse, Hasan éradiquait ses oppo­­sants un à un. Les Assas­­sins utili­­saient l’ho­­mi­­cide comme une pratique poli­­tique viable. Dans le contexte des Croi­­sades, les Nizâ­­rites possé­­daient des armées trop petites pour se défendre sur le champ de bataille face aux armées des grands empires isla­­miques et celles des royaumes latins. Hiérar­­chi­­sés selon leur niveau d’en­­doc­­tri­­ne­­ment, leur capa­­cité à tuer de sang froid et leur loyauté, les fidaïs (terme arabe dési­­gnant les hommes de main du Vieux de la Montagne) s’ap­­pliquaient à propa­­ger la terreur dans toute la région. Armés de leurs poignards, ils attaquaient les palais comme les bas-fonds, les princes et les haut-gradés. Ils s’en prenaient, selon les circons­­tances, aux enva­­his­­seurs, à leurs frères enne­­mis, aux musul­­mans sunnites, aux Turcs seldjou­­kides qui occu­­paient le Khoras­­san, le Khwa­­rezm, la Perse, le cali­­fat de Bagdad, une partie de l’Ana­­to­­lie et de l’Asie Mineure, ainsi qu’à tout autre croyant non-musul­­man. Guillaume de Tyr a même précisé dans ses écrits qu’ils étaient armés de couteaux faits d’or pur. Dans le système orga­­ni­­sa­­tion­­nel ultra-pointu d’Ala­­mût, Hasan était appa­­rem­­ment le seul en charge de sélec­­tion­­ner ses hommes de main. Plusieurs milliers de jeunes hommes, âgés de 12 à 30 ans, lui étaient dévoués corps et âme. Ils venaient de Syrie, d’Égypte, d’Ara­­bie, de Perse. Hasan était l’unique déten­­teur terrestre des clés du jardin secret d’Ala­­mût. De temps à autre, il élisait un homme, ou plusieurs, auto­­risé(s) à s’aven­­tu­­rer quelques heures dans les lieux. But dissi­­mulé de l’opé­­ra­­tion ? Amener ses fidèles nizâ­­rites à rela­­ti­­vi­­ser l’im­­por­­tance de la vie sur Terre. Aucun fidaï ne restait plus d’une dizaine de jours dans les délices d’Ala­­mût. C’était un renou­­vel­­le­­ment perma­nent. Ils en repar­­taient assom­­més par le haschisch et autres psycho­­tropes. Le recours au haschisch consti­­tue l’un des points essen­­tiels de la légende qui s’est construite progres­­si­­ve­­ment autour des Assas­­sins. De nombreux auteurs y font réfé­­rence, sans qu’au­­cune preuve tangible n’ait jamais été décou­­verte.

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Hasan-i Sabbah et ses fidèles dans le jardin d’Ala­­mût
Crédits : BNF

Laura Miner­­vini est profes­­seure de philo­­lo­­gie et de linguis­­tique romane à l’uni­­ver­­sité de Naples Fede­­rico II. Elle est égale­­ment spécia­­liste des situa­­tions de contact linguis­­tique et cultu­­rel au Moyen Âge et au début de l’époque moderne. Depuis des années, elle cherche à démê­­ler le vrai du faux, afin de comprendre comment s’est construite la légende des Assas­­sins et d’iden­­ti­­fier ce qui relève de l’ima­­gi­­naire. Selon elle, les sources arabes qui content l’his­­toire des Assas­­sins ne font presque jamais réfé­­rence au haschisch. Seules les sources latines insistent sur cet aspect. Suppo­­sé­­ment consommé sous forme de dragées, le haschisch aurait été la clé du proces­­sus d’en­­doc­­tri­­ne­­ment pensé par Hasan-i Sabbah. Ingéré à leur insu par les fidèles, il agis­­sait comme un puis­­sant somni­­fère qui alté­­rait les sensa­­tions. En arri­­vant, les recrues commençaient donc par dormir profon­­dé­­ment pendant trois jours. Ils rouvraient les yeux dans le jardin enchanté, au milieu d’une nature luxu­­riante, entou­­rées de mets, de breu­­vages divers et de houris, ces vierges du para­­dis décrites dans le Coran comme des êtres célestes. Les fidaïs se réveillaient alors avec l’im­­pres­­sion d’être au para­­dis. Les houris ajou­­taient à la beauté de la vie après la mort, suggé­­rée aux fidaïs par cette mise en scène fantas­­tique. Elles étaient circas­­siennes, géor­­giennes, égyp­­tiennes ou persanes. Certaines venaient d’Asie centrale, étaient ouïghoures, kalmoukes, kirghizes, chinoises, indiennes, japo­­naises ou anda­­louses, comme l’écrit Jean d’Or­­mes­­son dans La Créa­­tion du Monde. Durant cinq à six jours, les recrues auraient eu le loisir de jouir de tous les plai­­sirs que le Vieux de la Montagne voulait bien mettre à leur dispo­­si­­tion. Au terme de ce séjour aux faux semblants de divi­­nité, les fidèles vouaient leur vie aux seuls désirs de leur maître, dans l’at­­tente et dans l’es­­poir que la mort les ramène à cet invrai­­sem­­blable para­­dis, empli de paresse et de luxure. Ils partaient ainsi sur les fronts d’Ha­­san, le plus souvent en Syrie, dans la ville de Bagdad ou en Perse. Le maître se faisait parfois passer pour une sorte d’en­­sor­­ce­­leur, capable de leur rouvrir les portes du para­­dis d’Al­­lah pour quelques heures. Un jour, Hasan aurait reçu la visite d’Henri Ier de Cham­­pagne, comte français qui aurait parti­­cipé à la Deuxième Croi­­sade aux cotés de Louis VII. À la fois curieux et fasciné par la dévo­­tion des fidèles au culte du maître, le Comte lui aurait demandé son secret. Le Vieux de la Montagne aurait fait venir deux de ses fidèles. Il aurait ordonné au premier de se jeter dans le vide, en fran­­chis­­sant l’un des murs de pierre qui entou­­raient la forte­­resse. Sans hési­­ta­­tion, le premier se serait élancé. Le maître aurait ensuite demandé au second de se poignar­­der. Il se serait aussi­­tôt exécuté. Les deux hommes seraient ainsi morts sans bron­­cher.

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Autre portrait d’Has­­san-i Sabbah

Ces démons­­tra­­tions d’au­­to­­rité et de dévo­­tion auraient fait partie inté­­grante de la stra­­té­­gie de persua­­sion et d’exé­­cu­­tion d’Ha­­san. Il en aurait fait, depuis l’éta­­blis­­se­­ment de sa demeure à Alamût, sa marque de fabrique, même si ces faits dépendent encore une fois de la véra­­cité des sources latines. Selon la légende, le mode opéra­­toire des fidaïs se résu­­mait en trois tech­­niques. Les prépa­­ra­­tifs des crimes s’opé­­raient dans le plus grand secret, mais les meurtres étaient accom­­plis en public, au milieu des foules. La première tech­­nique s’ap­­pe­­lait « l’as­­sas­­si­­nat spec­­ta­­cu­­laire ». Exigeante et fasti­­dieuse, cette opéra­­tion pouvait néces­­si­­ter jusqu’à deux ans d’en­­traî­­ne­­ment. Elle exigeait de la rigueur dans la prépa­­ra­­tion et de la patience dans l’exé­­cu­­tion. L’As­­sas­­sin commençait par se dégui­­ser, parfois en marchand, parfois en person­­na­­lité de haut-rang. Le but était d’in­­fil­­trer l’en­­tou­­rage de la future victime, afin de gagner sa confiance. Le fidaï passait alors à l’ac­­tion au moment le plus oppor­­tun et exécu­­tait sa victime. L’acte devait être le plus spec­­ta­­cu­­laire possible afin de marquer les esprits, de choquer les nombreux témoins, de répandre la terreur et de forcer le respect envers la secte des Assas­­sins. Ces opéra­­tions, des « comman­­dos-suicide », étaient appe­­lées les fedayin. Ces missions de sacri­­fice terro­­ri­­saient les Croi­­sés, les Sunnites et les Turcs. La seconde tech­­nique suppo­­sé­­ment employée par les Assas­­sins était celle de l’ « infil­­tra­­tion ». Elle était sensée créer chez la future victime un senti­­ment d’om­­ni­­pré­­sence de l’en­­nemi. Cette omni­­pré­­sence, source profonde d’an­­goisse et de malaise, admi­­nis­­trait une première dose de souf­­france à la cible. L’As­­sas­­sin s’adon­­nait ainsi, minu­­tieu­­se­­ment, à appliquer jour après jour la doctrine de l’ubiquité, jusqu’à ce que la victime capi­­tule et se donne la mort elle-même ou soit exécu­­tée, à force de résis­­tance. Source de craintes et de souf­­frances, ce deuxième proces­­sus jouait sur la violence psycho­­lo­­gique. La légende raconte qu’un jour, le sultan Ahmad Sanjar, dernier de la lignée des seldjou­­kines turcs, aurait décidé de se lancer à l’as­­saut du Vieux de la Montagne et d’as­­sié­­ger la forte­­resse d’Ala­­mût. Ayant eu vent de la menace, Hasan aurait envoyé des fidaïs à ses trousses. Un matin, le sultan se serait réveillé et aurait trouvé, enfoncé dans sa tête de lit, un poignard monu­­men­­tal. Compre­­nant le message de menace, Sanjar aurait levé le siège et décidé d’en­­voyer ses repré­­sen­­tants dans la forte­­resse afin qu’il négo­­cient avec Hasan. Une fois sur place, les émis­­saires auraient pris conscience de la véra­­cité des menaces qui planaient sur Sanjar. Tous vêtus de blanc, coif­­fés et cein­­tu­­rés de rouge, des milliers de fidaïs se seraient tenus face à eux, dispo­­sés en garde d’hon­­neur, pour accueillir la délé­­ga­­tion. Sur simple ordre d’Ha­­san, deux disciples se seraient exécu­­tés aux pieds des visi­­teurs. La troi­­sième et dernière tech­­nique était celle de la « super­­s­ti­­tion ». Elle consis­­tait à faire circu­­ler et à alimen­­ter progres­­si­­ve­­ment, reli­­gieu­­se­­ment, une quan­­tité incroyable de mystères, de légendes urbaines et de croyances à l’égard des Assas­­sins, afin de dissua­­der, de désta­­bi­­li­­ser et de terro­­ri­­ser l’en­­nemi. À l’apo­­gée de la secte, la vérité était indis­­so­­ciable de la fabu­­la­­tion, tant les fidaïs s’ap­­pliquaient à étof­­fer leur légende jour après jour. C’est encore le cas aujourd’­­hui et c’est sûre­­ment cette troi­­sième et dernière tech­­nique qui rend si dense le mystère qui entoure la secte des Assas­­sins. ulyces-secteassassins-08Un autre point essen­­tiel de la légende cris­­tal­­lise les débats : l’éty­­mo­­lo­­gie du nom « Assas­­sins ». Au fil du temps et des récits, plusieurs expli­­ca­­tions aux origines diverses ont émergé. Une première hypo­­thèse avance que ce terme provien­­drait du mot arabe ḥašāšīn (« Haschi­­schins », ceux qui fument du haschisch). « Le nom “Assas­­sins” n’est pas un nom isla­­mique. Dans le monde isla­­mique, on les appelle les Héré­­tiques chiites. On trouve très rare­­ment le terme “Assas­­sins” dans les sources arabes, et jamais dans les sources persanes. Dans le monde arabo-musul­­man, ils sont appe­­lés les alza­­na­­diqa (ce qui signi­­fie “héré­­tiques”) », explique Laura Miner­­vini, qui ne croit pas beau­­coup au bien-fondé histo­­rique du terme. Une autre hypo­­thèse avance que le terme pour­­rait simple­­ment prove­­nir du nom de leur chef : Hasan. Pour Jacques Paviot, on ne relie quasi­­ment plus aujourd’­­hui l’éty­­mo­­lo­­gie du mot Assas­­sins au haschisch. « L’ori­­gine du nom provien­­drait en fait d’un terme évoquant le mépris, qui a été appliqué pour la première fois aux nizâ­­rites par le calife fati­­mide. Le mot dési­­gne­­rait les notions de “pros­­crits, parias, venant de la popu­­lace” », dit-il. Enfin, une autre théo­­rie désigne le terme « Assas­­sins » comme un dérivé du mot berbère iassas­­sen, qui signi­­fie « ceux qui surveillent » et qui sont fidèles à Asās (« le gardien » en berbère) et aux fonde­­ments de la loi. Amin Maalouf, écri­­vain franco-liba­­nais et acadé­­mi­­cien, y est égale­­ment allé de son hypo­­thèse. Dans son roman Samar­­cande, qui met notam­­ment en scène le person­­nage d’Ha­­san-i Sabbah, il avance que le mot provien­­drait du terme arabe asâs, qui signi­­fie « la base », « le fonde­­ment ». « D’après les textes qui nous sont parve­­nus d’Ala­­mût, Hasan aimait appe­­ler ses adeptes Assas­­siyoun, “ceux qui sont fidèles au Assas”, au “Fonde­­ment” de la foi, et c’est ce mot, mal compris des voya­­geurs étran­­gers, qui a semblé avoir des relents de haschisch », écrit-il dans Samar­­cande. Libre donc à chacun de se raccro­­cher à l’his­­toire qui excite le plus son imagi­­na­­tion. Car si la secte des Assas­­sins fascine autant, c’est notam­­ment parce qu’elle fait partie d’un imagi­­naire orien­­ta­­liste qui exerce depuis toujours une attrac­­tion puis­­sante sur le monde occi­­den­­tal. Les sources étran­­gères au monde musul­­man ont progres­­si­­ve­­ment créé une image des Assas­­sins origi­­nale et inté­­res­­sante. « Elle fait appel au cœur, aux songes, à l’ima­­gi­­naire qu’on avait du monde orien­­tal dans nos contrées. Il y a quelques bribes de réalité et une grande part de légende. Et c’est inévi­­table », conclut Laura Miner­­vini.

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La forte­­resse répu­­tée impre­­na­­ble…
Crédits : DR

Mort et résur­­rec­­tion des Assas­­sins

La mort a rattrapé Hasan-i Sabbah au prin­­temps 1124. Il serait tombé malade en mai. Toujours vif et pers­­pi­­cace, le Vieux de la Montagne aurait alors confié les rênes de son orga­­ni­­sa­­tion à l’un de ses proches lieu­­te­­nants : Kiya Buzurg-Ummîd. Après avoir passé 35 années à tenir le petit monde d’Ala­­mût d’une main de fer, Sabbah serait mort à l’âge de 90 ans. Sur le moment, sa dispa­­ri­­tion n’a pas entamé la supré­­ma­­tie de son œuvre et de son empire. Sa secte lui a survécu un temps, établis­­sant même de nouveaux fiefs et élar­­gis­­sant sa zone d’in­­fluence. Dans les années 1200, les meurtres orga­­ni­­sés et les inti­­mi­­da­­tions ont conti­­nué. Les succes­­seurs d’Ha­­san, soucieux de main­­te­­nir la secte à son plus haut niveau d’in­­fluence et de puis­­sance, auraient orches­­tré des assas­­si­­nats toujours plus sanglants et spec­­ta­­cu­­laires. Certains écrits de l’époque rapportent que, durant la Troi­­sième Croi­­sade, Louis IX et Richard Cœur de Lion seraient entrés en contact avec les Assas­­sins pour orches­­trer de minu­­tieuses exécu­­tions. Mais parmi les histo­­riens spécia­­listes de cette époque, fami­­liers des sources arabes, les Assas­­sins n’étaient pas à propre­­ment parlé des tueurs à gage qu’on payait pour exécu­­ter des adver­­saires. Cet aspect-ci relè­­ve­­rait de la légende. La chute des Assas­­sins est venue des Mongols. À partir de 1237, ces derniers ont régné en maître sur la Perse et l’Asie centrale. Progres­­si­­ve­­ment, ils ont assiégé un à un les fiefs ismaé­­liens. En 1256, la forte­­resse d’Ala­­mût s’est rendue sans combat à l’ar­­mée mongole d’Hou­­la­­gou Khan, le fonda­­teur de la dynas­­tie mongole des Houla­­gides, signant la fin de la secte des Assas­­sins.

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Illus­­tra­­tion du siège d’Ala­­mût
Crédits : BNF

Alamût, cette bâtisse majes­­tueuse qui était deve­­nue au fil des décen­­nie un lieu de culte et de véné­­ra­­tion de l’is­­maé­­lisme, a été entiè­­re­­ment rasée. Sa biblio­­thèque plétho­­rique, qui regor­­geait de nombreux livres scien­­ti­­fiques et d’ou­­tils de recherche perfec­­tion­­nés, a été incen­­diée. Cela explique en partie la maigreur des sources histo­­riques dont on dispose aujourd’­­hui, qui a donné libre cours à l’éla­­bo­­ra­­tion d’une légende si popu­­laire. La tech­­nique de la « super­­s­ti­­tion », qui faisait partie du proto­­cole d’ac­­tion des Assas­­sins dans leurs grandes années, fonc­­tion­­nera encore pendant des siècles, puisqu’une incroyable quan­­tité de récits de voyages et de légendes roma­­nesques sont inspi­­rés de la secte des Assas­­sins. Dans son roman Alamut, sorti en 1938, Vladi­­mir Bartol dresse le portrait psycho­­lo­­gique et reli­­gieux de deux person­­nages qui, dans le contexte histo­­rique de l’époque, prennent part à la secte des Assas­­sins de diffé­­rentes manières. Mais dans l’in­­ter­­pré­­ta­­tion de cette œuvre, le contexte histo­­rique des années 1930 est très impor­­tant. L’au­­teur slovène aurait cher­­ché, au travers de ce roman, à mettre en garde contre les proces­­sus d’en­­doc­­tri­­ne­­ment et de mani­­pu­­la­­tion de la pensée qui peuvent mener au fana­­tisme. Bartol s’est servi de son roman pour dénon­­cer à la fois le tota­­li­­ta­­risme stali­­nien et la nomi­­na­­tion d’Hit­­ler au poste de chan­­ce­­lier. Une œuvre en entraî­­nant une autre, le roman de Vladi­­mir Bartol a large­­ment inspiré une créa­­tion d’un autre genre, dont l’énorme reten­­tis­­se­­ment a porté la légende des Assas­­sins vers d’autres sphères. Le jeu vidéo Assas­­sin’s Creed, dont la première version a été éditée en 2007 par le studio français Ubisoft, est en partie inspiré de faits histo­­riques, en partie de la légende des disciples d’Ha­­san-i Sabbah, mais aussi et surtout du roman Alamut. Patrice Dési­­lets, concep­­teur et direc­­teur créa­­tif du jeu, nous éclaire sur le proces­­sus créa­­tif qui a donné vie à ce monu­­ment du jeu vidéo. « À l’époque de la concep­­tion d’As­­sas­­sin’s Creed, je venais de termi­­ner la réali­­sa­­tion de Prince of Persia : Sands of Time. Au départ, j’ai reçu le mandat de conce­­voir une suite pour console next gen’. Je cher­­chais deux choses : un person­­nage d’ac­­tion plus concret qu’un Prince et à sortir quelque peu de l’uni­­vers des Mille et une nuits. Je me suis souvenu d’une lecture de collège à propos des socié­­tés secrètes [le roman de Vladi­­mir Bartol, nda] dans laquelle il y avait la descrip­­tion de l’his­­toire des Assas­­sins et du Vieux de la Montagne. Je me suis dit que si nous tenions un Assas­­sin comme person­­nage prin­­ci­­pal, qui devait aller cher­­cher un Prince, nous avions trouvé le bon filon », explique t-il. Le jeu est basé sur l’his­­toire d’un jeune Syrien, Altaïr ibn al-Ahad, qui fait son entrée dans la secte des Assas­­sins. Mais le concep­­teur avoue avoir pris de grandes liber­­tés avec l’his­­toire réelle, s’en inspi­­rant en la romançant forte­­ment. Dans l’uni­­vers d’Assas­­sin’s Creed, les éléments histo­­riques sont centraux, mais avec un petit twist conspi­­ra­­tion­­niste. « Le passé pour moi est un univers fantas­­tique, tant nos socié­­tés actuelles sont diffé­­rentes. Nous nous sommes donc concen­­trés à recréer le passé avec les contraintes bien réelles de la tech­­no­­lo­­gie », raconte Patrice Dési­­lets.

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Altaïr dos à la forte­­resse
Crédits : Ubisoft

Ainsi, l’ac­­tion est arti­­cu­­lée autour de deux tempo­­ra­­lité diffé­­rentes. Dans le présent, Desmond Miles revit, grâce à une machine bapti­­sée Animus, les actions de son ancêtre Altaïr. Dans le passé, l’ac­­tion prend place en 1191, lors de la Troi­­sième Croi­­sade en Terre Sainte. Le joueur se retrouve donc dans la peau d’Al­­taïr, un assas­­sin d’élite chargé de mettre un terme aux hosti­­li­­tés en exécu­­tant plusieurs missions, dont l’as­­sas­­si­­nat des neuf personnes qui lui sont indiquées sur une liste. Il s’en prend à la fois aux Croi­­sés et aux Sarra­­sins. Le joueur contrôle libre­­ment Altaïr dans plusieurs grandes villes arabes et perses : Damas, Jéru­­sa­­lem, Acre et Masyaf. Il s’agit d’un monde rela­­ti­­ve­­ment ouvert dans lequel Altaïr peut se dépla­­cer en volti­­geant de toits en toits, ou inter­­­pel­­ler des incon­­nus dans une foule, au risque que toutes ces actions ne modi­­fient la tour­­nure de l’in­­trigue. Dans le jeu, Hasan-i Sabbah devient Al-Mualim – qui n’est autre que le succes­­seur véri­­table d’Ha­­san après sa mort. Au XIIIe siècle, il avait établi son fief à Masyaf, un autre village perse qui dans le jeu remplace Alamût comme quar­­tier géné­­ral des Assas­­sins. Patrice Dési­­lets explique qu’A­­la­­mût aurait renvoyé une image trop « mili­­taire », tandis que Masyaf dégage plus l’at­­mo­­sphère d’un village typique de l’époque. À sa sortie en 2007, le premier jeu Assas­­sin’s Creed a reçu un accueil extra­­or­­di­­naire. Il a été salué pour sa direc­­tion artis­­tique et ses graphismes très soignés, son univers origi­­nal et la préci­­sion des scènes de combats. Certaines inco­­hé­­rences histo­­riques ont toute­­fois été poin­­tées dans le scéna­­rio et dans l’uni­­vers du jeu. Mais les concep­­teurs se sont défen­­dus en préci­­sant que la véri­­table histoire des Assas­­sins avait seule­­ment servi de base au jeu. Leur but n’était pas de coller trait pour trait à la réalité.

Cette année, les rami­­fi­­ca­­tions de la légende des Assas­­sins conti­­nue­­ront à se déve­­lop­­per.

« Nous avons étudié les récits des Croi­­sades de Richard Cœur de Lion et de Sala­­din pour les utili­­ser comme trame de fond. Mais nous avons imaginé le reste », ajoute Patrice Dési­­lets. Le succès a néan­­moins été immé­­diat. Le jeu s’est écoulé à plus d’un million d’exem­­plaires dès sa première semaine d’ex­­ploi­­ta­­tion. Au bout d’un mois, les chiffres avaient grimpé à 2,5 millions. Assas­­sin’s Creed a réalisé une perfor­­mance bien supé­­rieure aux attentes de la société Ubisoft et s’est classé parmi les deux ou trois meilleures ventes PlayS­­ta­­tion 3 et Xbox 360 dans la majo­­rité des pays où il a été distri­­bué. Ubisoft dit aujourd’­­hui qu’Assas­­sin’s Creed premier du nom s’est écoulé à plus de huit millions d’exem­­plaires, toutes plate­­formes de jeu confon­­dues. Patrice Dési­­lets estime qu’entre 30 et 35 millions de personnes ont joué à son jeu. D’après le site torrent­­freak.com, il s’agi­­rait du troi­­sième jeu le plus piraté de toute l’his­­toire du jeu vidéo. Une suite a rapi­­de­­ment suivi. Assas­­sin’s Creed II est sorti en novembre 2009, mais son intrigue prenait place en Italie durant la Renais­­sance, loin de l’uni­­vers mystique d’Ala­­mût et du Vieux de la Montagne. Pour­­tant, le véri­­table credo des Assas­­sins, « Rien n’est réel, tout est permis », est au cœur du second volet de la saga. Cette année, les rami­­fi­­ca­­tions de la légende des Assas­­sins conti­­nue­­ront à se déve­­lop­­per. Une adap­­ta­­tion holly­­woo­­dienne d’Assas­­sin’s Creed est sur le feu depuis quelques temps déjà, et sa sortie est prévue pour le 21 décembre. Le rôle prin­­ci­­pal est tenu par Michael Fass­­ben­­der qui, comme dans le premier volet du jeu vidéo, inter­­­pré­­tera à la fois un person­­nage du présent, Callum Lynch (Desmond Miles dans le jeu) et un person­­nage du passé, Agui­­lar (Altaïr dans le jeu). Marion Cotillard et Jeremy Irons font égale­­ment partie du casting, tandis que Justin Kurzel est à la réali­­sa­­tion. Tim Wild­­goose, chargé des costumes et des acces­­soires, a révélé lors d’une inter­­­view que les armes, costumes et décors du film étaient plus direc­­te­­ment inspi­­rés de l’art isla­­mique que dans le jeu vidéo. Certains aspects du jeu vidéo, qui ont fait son succès et son sa marque de fabrique, devraient bien sûr faire partie inté­­grante du film.

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Michael Fass­­ben­­der dans la peau d’un assas­­sin
Crédits : Ubisoft Motion Pictures

L’im­­pres­­sion­­nante capa­­cité des Assas­­sins virtuels à utili­­ser les décors et l’en­­vi­­ron­­ne­­ment pour leurs cascades et dépla­­ce­­ment devrait avoir la part belle dans les scènes d’ac­­tion. Les combats, spec­­ta­­cu­­laires et sanglants dans le jeu, devraient l’être tout autant dans l’adap­­ta­­tion. Même si la produc­­tion est restée très secrète sur les coulisses du tour­­nage, Michael Fass­­ben­­der aurait suivi un entraî­­ne­­ment physique très intense pour incar­­ner l’As­­sas­­sin. Cepen­­dant, l’ac­­tion du film se dérou­­lera pendant l’Inqui­­si­­tion espa­­gnole (instau­­rée en 1478), bien après la période des Croi­­sades donc. Il semble­­rait qu’Ha­­san-i Sabbah ait emporté les mystères inson­­dables de la secte des Assas­­sins avec lui dans la tombe. C’est avec cette ruse ultime que le Vieux de la Montagne a marqué son mythe du sceau de l’im­­mor­­ta­­lité.


Couver­­ture : Un artwork de la saga. (Ubisoft)

AVANT SPARTACUS, CET ESCLAVE SORCIER ET CRACHEUR DE FEU DÉFIA L’EMPIRE ROMAIN

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60 ans avant Spar­­ta­­cus, un esclave doué de talents excep­­tion­­nels fomenta la plus grande révolte que connut la Répu­­blique romaine et devint roi en Sicile.

I. Semer le vent

Les augures avaient été terri­­ble­­ment mauvais cette année-là. À Rome, une esclave donna nais­­sance à un monstre : « …un garçon avec quatre pieds, quatre mains, quatre yeux, quatre oreilles et deux paires d’or­­ganes sexuels » – vrai­­sem­­bla­­ble­­ment un cas de jumeaux siamois. En Sicile, l’Etna entra en érup­­tion « dans des éclairs de feu », crachant de la roche fondue et des cendres ardentes qui embra­­sèrent les grandes proprié­­tés à des kilo­­mètres à la ronde.

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La statue d’Eu­­nus à Enna
Crédits : Clau­­dia Schulte

C’est dans ce climat apoca­­lyp­­tique que des troubles écla­­tèrent en Sicile, parmi les esclaves. Les présages trou­­vèrent alors du sens, car l’un d’eux était un monstre aux yeux des Romains. C’était un magi­­cien qui crachait des flammes, tout comme le volcan, un mystique capable de prédire l’ave­­nir. Ce futur prêtre-roi aux paroles messia­­niques adorait une déesse étran­­gère grotesque, et il mena son peuple à une révolte qui dura cinq ans. Il fallut cinq armées romaines pour la mater. Son nom était Eunus – qui peut se traduire par « le bien­­veillant » – et même s’il est aujourd’­­hui pratique­­ment oublié, Eunus était un chef compa­­rable à Spar­­ta­­cus. À dire vrai, il était même supé­­rieur à Spar­­ta­­cus, car si les deux hommes étaient tous deux des esclaves qui fomen­­tèrent des guerres contre Rome (la révolte de Spar­­ta­­cus eut lieu six décen­­nies plus tard), la rébel­­lion d’Eu­­nus était quatre ou cinq fois plus grande et elle dura presque trois fois plus long­­temps. Il fonda un État, ce que Spar­­ta­­cus ne fit jamais, et tous les récits dont nous dispo­­sons indiquent qu’il inspi­­rait une loyauté farouche, dans des propor­­tions inéga­­lées par le gladia­­teur thrace. Car contrai­­re­­ment à ce que ses portraits roman­­cés racontent, Spar­­ta­­cus fut défait autant par la puis­­sance des légions qui furent envoyées pour le détruire qu’à cause de dissen­­sions entre ses rangs. La fin d’Eu­­nus est une rémi­­nis­­cence tragique de la chute de Massada, la forte­­resse juive située au sommet d’une montagne de Judée, reprise par Rome autour de l’an 74 de notre ère. Les 960 derniers défen­­seurs de Massada choi­­sirent de se suici­­der plutôt que de tomber entre les mains de leurs enne­­mis. En Sicile, les 1 000 hommes choi­­sis par l’es­­clave-roi pour former sa garde rappro­­chée se battirent pour échap­­per à l’en­­cer­­cle­­ment, avant de s’entre-tuer dans un geste simi­­laire une fois la situa­­tion réel­­le­­ment déses­­pé­­rée. Leur chef et ses quatre derniers hommes furent pour­­chas­­sés jusque dans les confins des montagnes qui les avaient proté­­gés pendant toutes ces années. Eunus appa­­raît pour la première fois en 135 avant J.-C. – ou peut-être était-ce 138 ; les sources sont impré­­cises et nous savons seule­­ment que le soulè­­ve­­ment qu’il a mené commença une soixan­­taine d’an­­nées après la paix que Rome imposa à Carthage, à la fin de la Deuxième Guerre punique (218–202 av. J.-C.). Il était alors l’es­­clave domes­­tique d’un homme appelé Anti­­gène, un riche Romain qui vivait dans l’in­­té­­rieur du terri­­toire sici­­lien. Eunus était né libre : il avait été capturé puis amené sur l’île quelques années plus tôt, proba­­ble­­ment par les pirates sici­­liens qui étaient à la tête d’un commerce d’es­­claves floris­­sant dans l’est de la Médi­­ter­­ra­­née. Nous savons peu de choses sur la vie de citoyen d’Eu­­nus, mais les frag­­ments de récits de sa rébel­­lion assurent tous qu’il était doué d’une intel­­li­­gence excep­­tion­­nelle et qu’il était doté d’un charisme singu­­lier. Il avait la répu­­ta­­tion d’être un prophète et de faire des prédic­­tions lorsqu’il entrait en transe. Il était célèbre pour ce que les chro­­niqueurs histo­­riques présentent comme un tour de passe, mais qui, lorsqu’on lit entre les lignes, est possi­­ble­­ment plus impres­­sion­­nant et prodi­­gieux. Il souf­­flait des étin­­celles et du feu lorsqu’il parlait, un effet qu’il aurait produit en enfouis­­sant dans sa bouche une coquille de noix creuse et percée de trous, qu’il remplis­­sait « de souffre et de feu ».

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