par Manuel Veth | 9 août 2016

La Cendrillon du foot­­ball russe

L’équipe du CSKA Moscou qui a affronté le Vikto­­ria Plzen en octobre 2013
Crédits : Arena­­vi­­sion

Le 2 octobre 2013, le CSKA Moscou dispu­­tait son match de Ligue des Cham­­pions à domi­­cile contre les Tchèques du Vikto­­ria Plzen. C’était au stade Petrovski de Saint-Péters­­bourg, à plus de 600 kilo­­mètres de la capi­­tale russe. Mais ce n’était pas la première fois que le CSKA était contraint à l’exil durant la Ligue des Cham­­pions. Durant la saison inau­­gu­­rale de l’édi­­tion de 1992–93, le club de l’Ar­­mée rouge avait attaqué sa première phase « à domi­­cile »… en Alle­­magne. Mais avant qu’il ne soit ques­­tion de cet étrange exil alle­­mand, le CSKA avait rencon­­tré un obstacle qui plaçait la barre parti­­cu­­liè­­re­­ment haut : le club avait dû affron­­ter les cham­­pions en titre d’alors, le FC Barce­­lone, dès le deuxième tour. Tout comme aujourd’­­hui, Barce­­lone était consi­­déré comme la crème des clubs du conti­nent euro­­péen. Leur équipe était compo­­sée de stars telles que Ronald Koeman, Hristo Stoi­­ch­­kov, Michael Laudrup, Andoni Zubi­­zar­­reta, Aitor Begui­­ris­­tain et un tout jeune Josep Guar­­diola. L’équipe du CSKA, de l’autre côté, ne pouvait se targuer que d’être les derniers vainqueurs du cham­­pion­­nat d’URSS de foot­­ball, et leur capi­­taine était le gardien de but Dmitri Kharine. Le CSKA mono­­po­­lise aujourd’­­hui les trophées du foot­­ball russe (Ligue, Coupe et Super Coupe), mais ça n’a pas toujours été ainsi. À l’époque de l’Union sovié­­tique, le CSKA n’était pas du tout consi­­déré comme une super­­­puis­­sance.

En effet, leur titre de cham­­pions d’URSS de 1991 était le premier en 21 ans. Le club a aussi passé la majeure partie des années 1980 à jouer au sein de la Première divi­­sion sovié­­tique (le second niveau du foot­­ball sovié­­tique). Ce n’est qu’au début des années 2000 que les inves­­tis­­se­­ments finan­­ciers d’Ev­­ge­­nii Giner et de diverses entre­­prises russes (au rang desquelles Aero­­flot et Sibneft, possé­­dées par Abra­­mo­­vich) ont fait du CSKA un club impor­­tant en Russie. Cette situa­­tion était en grande partie due au fait que l’Ar­­mée rouge, à laquelle le club appar­­te­­nait, concen­­trait la plupart de ses efforts et de ses finances sur d’autres sports comme le basket-ball et le hockey sur glace. Mais en 1991, la partie du club consa­­crée au foot­­ball était remon­­tée et avait surpris tout le monde dans l’uni­­vers du sport sovié­­tique en rempor­­tant la Ligue et la Coupe sovié­­tique. 03-Ronald KOEMAN - Panini FC Barcelone 1994FC Barcelone 1993-94 Panini Hristo STOICHKOVFC Barcelone 1993-94 Panini Michael LAUDRUP01-Andoni ZUBIZARRETA - Panini FC Barcelone 1994   11-Aitor BEGUIRISTAIN - Panini FC Barcelone 199407-Josep GUARDIOLA - Panini FC Barcelone 1994 Lorsque le marché russe s’est ouvert au reste du monde, nombre des meilleurs joueurs du CSKA ont quitté le club hors saison pour ce qu’ils consi­­dé­­raient aupa­­ra­­vant comme des terri­­toires vierges au-delà de leurs fron­­tières. Dmitri Galia­­min, Dmitri Kuznet­­sov, et Igor Korneïev (qui jouera plus tard à Barce­­lone) ont tous signé pour l’Es­­pa­­nyol Barce­­lone au début de l’an­­née 1992. Le défen­­seur du CSKA Vladi­­mir Tatar­­chuk, a lui aussi migré, au Slavia Prague. L’ef­­fec­­tif des Russes a encore été réduit lorsque leur numéro un Mikhail Yere­­min a eu un acci­dent de voiture en rentrant chez lui après la célé­­bra­­tion de la Coupe sovié­­tique le 23 juin 1991 ; il est mort peu après à l’hô­­pi­­tal. Amputé du noyau de son équipe à cause des trans­­ferts et d’une tragé­­die, le CSKA a alors du affron­­ter le terri­­fiant club barce­­lo­­nais pour espé­­rer se quali­­fier pour sa toute première Ligue des Cham­­pions. Contrai­­re­­ment à aujourd’­­hui, la phase des groupes se dérou­­lait alors de novembre à avril, et ne compor­­tait que deux groupes de quatre équipes chacun, dont seuls les premiers étaient quali­­fiés pour jouer la finale.

Le miracle de Barce­­lone

L’équipe de Barce­­lone a défendu son titre d’une manière bien déce­­vante lors du premier tour, décro­­chant une victoire labo­­rieuse d’un but à zéro contre les Norvé­­giens du Viking FK Stavan­­ger. C’est peut-être ce résul­­tat peu flat­­teur qui a donné au CSKA – ayant balayé les Islan­­dais du Vikin­­gur cinq buts à zéro – des raisons d’être opti­­miste lorsqu’est venue l’heure du choc du second tour. La première manche s’est jouée à la mi-octobre au stade Lénine de Moscou (mieux connu sous le nom de Louj­­niki) devant 40 000 spec­­ta­­teurs, avec l’éven­­tua­­lité d’une quali­­fi­­ca­­tion de Moscou pour le prochain tour. Alexandre Grichine a donné au CSKA l’avan­­tage dès la 17e minute, suite à une erreur de Guar­­diola qui a laissé l’at­­taquant russe seul face à Zubi­­zar­­reta. Les suppor­­ters locaux exul­­taient, mais leur joie s’est trou­­vée tempé­­rée lorsque Begui­­ris­­tain a réalisé un geste magni­­fique qui a permis à son équipe d’éga­­li­­ser en seconde mi-temps. Les Cata­­lans ont quitté Moscou sur un match nul satis­­fai­­sant pour eux. Ce résul­­tat exigeait du club de l’Ar­­mée rouge une mission impos­­sible pour se quali­­fier : une victoire ou une égalité au Camp Nou. La Russie avait besoin de bonnes nouvelles. Les réformes de Boris Eltsine avaient conduit le pays dans une impasse et l’in­­fla­­tion était rapi­­de­­ment deve­­nue une hyper-infla­­tion à la fin de l’an­­née 1992, lorsque le gouver­­ne­­ment russe conti­­nuait d’im­­pri­­mer de la monnaie dans le but de tenter d’épon­­ger sa dette massive. Beau­­coup de vieilles usines fermaient et les soldats, comme les travailleurs, étaient aban­­don­­nés sans salaires ni pensions. En consé­quence de quoi l’es­­pé­­rance et le niveau de vie ont rapi­­de­­ment chuté. Un club russe en Ligue des Cham­­pions aurait amené une distrac­­tion eupho­­rique bien­­ve­­nue. C’est dans ce contexte que le CSKA a atterri à Barce­­lone.

cska-games.ru
Le match nul du CSKA contre Barce­­lone vu par la presse russe
Crédits : cska-games

Le Camp Nou, qui comp­­tait 121 749 sièges à l’époque, était l’un des plus grands stades du monde. Et bien que rempli aux deux tiers, les 80 000 suppor­­ters du Barça s’at­­ten­­daient à une quali­­fi­­ca­­tion aisée de leur équipe pour la prochaine étape. Le plan se dérou­­lait sans accroc pour les cham­­pions d’Eu­­rope, alors que les buts de Nadal et de Bergi­­ris­­tain avaient donné aux hôtes un avan­­tage consi­­dé­­rable après seule­­ment trente minutes de jeu. Le CSKA, abattu et s’ap­­prê­­tant à une élimi­­na­­tion certaine, a soudai­­ne­­ment retrouvé espoir une minute avant la mi-temps lorsque le défen­­seur Ievgueni Bush­­ma­­nov, origi­­naire du Tiou­­men, a réduit de moitié l’avan­­cée des Espa­­gnols avec un tir foudroyant sous la barre trans­­ver­­sale. Un but : voilà tout ce qui sépa­­rait les Russes des poules de la Ligue des Cham­­pions, car une égalité à deux partout les ferait gagner, grâce aux buts marqués à l’ex­­té­­rieur. Barce­­lone conser­­vait une bonne posses­­sion du ballon, mais les joueurs ne parve­­naient pas à creu­­ser l’écart – ce qui contri­­buait à l’an­­goisse géné­­rale des habi­­tués du Camp Nou. À la 57e minute, leur frus­­tra­­tion s’est trans­­for­­mée en stupé­­fac­­tion, quand le milieu du CSKA Dimi­­tri Karsa­­kov a égalisé de la tête – le deuxième de ses quatre exploits qu’il fera avec le CSKA.

Le déses­­poir des Espa­­gnols s’est encore accru quand, quatre minutes plus tard, Karas­­kov a de nouveau trompé Zubi­­zar­­reta d’une ingé­­nieuse talon­­nade, à laquelle les Cata­­lans dévas­­tés, sous le choc, n’ont pas trouvé de réponse. C’était une victoire sensa­­tion­­nelle et, presque soixante ans après l’échec de l’im­­plan­­ta­­tion commu­­niste dans la guerre civile espa­­gnole, l’Ar­­mée rouge avait fina­­le­­ment conquis la Cata­­logne. Ironie du sort, personne en Russie n’avait pu voir le match, aucune chaîne télé­­vi­­sée n’ayant pu trou­­ver assez d’argent pour payer les droits de diffu­­sion que Barce­­lone récla­­mait… Même les jour­­na­­listes n’avaient pas pu faire le voyage, à cause des diffi­­cul­­tés finan­­cières rencon­­trées par la plupart des agences de presse. Enfin, les suppor­­ters eux-mêmes avaient été privés de dépla­­ce­­ment, à cause des règles d’ob­­ten­­tion des visas et de l’état de santé désas­­treux de l’éco­­no­­mie russe de l’époque. Sans le moindre suppor­­ter, le CSKA Moscou avait arra­­ché une victoire mira­­cu­­leuse, célé­­brée dans un silence assour­­dis­­sant.

Landraup futbalgrad
Michael Laudrup et les joueurs du CSKA Moscou au Camp Nou
Crédits : Futbol­­grad

La nouvelle de la victoire du club de l’Ar­­mée rouge à Barce­­lone s’est diffu­­sée par le bouche à oreilles dans la capi­­tale russe, comme la nouvelle d’une victoire mili­­taire de la « Grande guerre patrio­­tique ». Le jour­­nal de l’Ar­­mée rouge, Kras­­naïa ZvezdaÉtoile Rouge »), a publié un article complet sur le match, le jour­­na­­liste Alek­­sandr Derya­­bin rendant un vibrant hommage au CSKA en Cata­­logne : « La réalité du quoti­­dien ne nous donne, malheu­­reu­­se­­ment, que peu de raisons de nous réjouir. Et pour­­tant, il reste des moments dans nos vies qui déclenchent des sursauts d’en­­thou­­siasmes, d’ex­­ci­­ta­­tion et d’op­­ti­­misme. L’un d’eux fut la rencontre, lors de la Coupe euro­­péenne, entre les joueurs du CSKA et le club espa­­gnol de Barce­­lone. » Derya­­bin y décri­­vait l’équipe du CSKA comme un collec­­tif qui avait dansé un splen­­dide tango foot­­bal­­lis­­tique contre Barce­­lone.

L’exil alle­­mand

Après le miracle, la désillu­­sion : l’UEFA n’a pas accepté de lais­­ser le CSKA jouer ses matchs à domi­­cile à Moscou. La raison offi­­cielle était qu’il n’y avait pas de stades en Russie qui avaient été jugés adap­­tés aux autres joueurs pendant les rudes hivers russes. On soupçon­­nait égale­­ment l’UEFA de ne pas faire plei­­ne­­ment confiance à la situa­­tion poli­­tique de la Fédé­­ra­­tion de Russie. Par le passé, le CSKA aurait sûre­­ment joué l’un de ses matchs dans le Caucase, mais après la chute de l’Union sovié­­tique, une ballade roman­­tique à Tbilissi ou Yere­­van était impen­­sable. Comme un écho à l’his­­toire de la Russie, le CSKA Moscou a fina­­le­­ment été contraint de jouer son match à domi­­cile dans le pays où s’est jouée sans doute la plus grande victoire de l’Ar­­mée rouge : l’Al­­le­­magne. Dans les faits, c’était l’un des grands para­­doxes de l’his­­toire : le CSKA allait jouer dans un pays qui avait subi une défaite infli­­gée par l’Ar­­mée rouge en 1945, mais qui était rede­­venu depuis une nation unie, sur le point de lancer des Auf Nimmer­­wie­­der­­se­­hen, ( au revoir à tout jamais ), aux quelques centaines de milliers de soldats de l’Ar­­mée rouge encore en garni­­son à l’époque dans l’Al­­le­­magne de l’Est. Le premier match à domi­­cile s’est joué contre les Glas­­gow Rangers dans le stade du Bochum, tandis que les deux autres se sont dérou­­lés au Stade olym­­pique de Berlin, contre l’Olym­­pique de Marseille et le Club Brugge KV. Le fait que l’UEFA avait auto­­risé ces matchs en Alle­­magne, et plus parti­­cu­­liè­­re­­ment à Berlin, une ville aux hivers parti­­cu­­liè­­re­­ment froids, alimen­­tait les discus­­sions des spécu­­la­­teurs, qui affir­­maient que le climat n’était qu’un prétexte avancé par l’UEFA pour éviter de lais­­ser la Russie accueillir des matchs. Berlin avait été choi­­sie parce qu’il restait encore un grand nombre de divi­­sions de l’Ar­­mée rouge en poste dans l’Al­­le­­magne tout juste réuni­­fiée. Le Bochum Ruhrs­­ta­­dion, en revanche, semblait être un choix peu judi­­cieux. Le CSKA contre les Glas­­gow Rangers est, encore aujourd’­­hui, le seul match de Ligue des Cham­­pions à avoir été joué au Ruhrs­­ta­­dion, dans la mesure où le VfL Bochum joue le plus souvent en seconde divi­­sion en Alle­­magne et a peu l’ha­­bi­­tude des cham­­pion­­nats euro­­péens. Un but de Ian Fergu­­son a assuré au Rangers une victoire 1 à 0 devant quelque 16 000 suppor­­ters.

ruhrstadion
Le Bochum Ruhrs­­ta­­dion en Alle­­magne
Crédits : word­­press

Sans surprise, le CSKA a rencon­­tré beau­­coup de diffi­­cul­­tés dans cette poule et n’est parvenu à arra­­cher que deux points, grâce à un match nul sans aucun but marqué à Glas­­gow et un partout contre Marseille à Berlin. Le rêve de Ligue des Cham­­pions du CSKA s’était écroulé et les conqué­­rants de Barce­­lone faisaient à présent figure de parfaite méta­­phore d’un État russe à peine créé mais déjà sur le déclin. La défaite est deve­­nue encore plus humi­­liante lorsque le jour­­nal Sovets­­kii Sport a affirmé que le CSKA pour­­rait bien avoir vendu son match contre l’Olym­­pique de Marseille – une défaite écra­­sante pour Moscou de six buts à zéro au Stade Vélo­­drome. Peut-être cette saison 1992–1993 de la Ligue des Cham­­pions pour le CSKA est-elle la meilleure méta­­phore de la Russie de l’époque. La Chute de l’URSS s’était accom­­pa­­gnée d’en­­thou­­siasme et d’es­­poir pour une Russie réfor­­mée, moderne et démo­­cra­­tique. La victoire du CSKA sur Barce­­lone était le miroir de ces espoirs. Mais tout cet opti­­misme a volé en éclats avec la crise écono­­mique russe de 1992 et la crise consti­­tu­­tion­­nelle qui a suivi en 1993, que l’on a pu voir reflé­­tées dans les piètres perfor­­mances du CSKA lors de la phase des groupes, et de leur défaite désho­­no­­rante et suspecte à Marseille.

L'équipe de l'OM durant la Ligue des Champions 1992-1993
L’équipe de l’OM pendant la Ligue des Cham­­pions 1992–1993
Crédits : Direct Matin

Traduit par Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « The Soldier’s Tango – A Homage to CSKA Moscow in Cata­­lo­­nia », paru dans Futbol­­grad. Couver­­ture : CSKA Moscou contre Barce­­lone au stade Louj­­niki, à Moscou le 21 octobre 1992 / Crédits : foot­­ball.sport-express.ru

Down­load Nulled WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load WordP­ress Themes
online free course
Download Best WordPress Themes Free Download
Download Best WordPress Themes Free Download
Download WordPress Themes
Free Download WordPress Themes
udemy paid course free download

Plus de wild