Bière, weed ou chèvres

Longtemps, Jhula a cru ne pas pouvoir combiner ses deux passions : la bière et le yoga. Puis, cette Berlinoise a découvert le yoga à la bière. C’était au festival Burning Man, en 2014. « L’idée de mettre au point ma propre séquence m’a trotté dans la tête et j’ai commencé à m’entraîner à réaliser des postures avec une bouteille sur mon matelas  », raconte-t-elle.

Aujourd’hui, elle enseigne à son tour le yoga à la bière dans des festivals, mais aussi des bars et des espaces extérieurs. Les cours durent une heure et ils sont similaires à des séances classiques – alcoolisation mise à part. « Habituellement, les gens boivent deux bouteilles de bière par cours, mais nous ne forçons personne », croit bon de souligner Jhula.

Le pouvoir relaxant de la bière
Crédits : Rungroj Yongrit

D’après elle, le yoga à la bière « n’est pas une blague – nous prenons la philosophie du yoga et l’associons au plaisir de boire de la bière pour atteindre notre plus haut degré de conscience ». Sur son site, BierYoga, elle vante les « vertus thérapeutiques séculaires » de la bière pour le « corps, l’esprit et l’âme. » Tout comme les adeptes du yoga au gin vantent celles du gin.

« Il nous aide aussi à nous détendre après une longue semaine au bureau – ce qui dans notre esprit en fait une forme de thérapie pour l’esprit, le corps et l’âme », écrit avec humour la rédactrice en chef adjointe de la version britannique du magazine Stylist, Kayleigh Dray, non sans rappeler que le gin a des « pouvoirs de guérison ». Pour elle, la session « Yin and Gin » proposée par l’organisme londonien Good Yoga Life en février 2017 était « une parfaite manière de passer le vendredi soir ».

Mais à la différence de Jhula, qui demande à ses élèves de réaliser les postures de yoga tout en s’enivrant, les enseignants de Good Yoga Life ne les incite à boire qu’une fois ces postures exécutées. « Après le cours », précisait en effet le site, « détendez-vous et socialisez avec les autres yogis et dégustez un verre ou deux de Opihr Oriental Spiced Gin, arrivé jusqu’à vous grâce à l’ancienne et mystérieuse route des épices. » La référence à la marque de la boisson et à son soit-disant exotisme n’est évidemment pas fortuite. La plupart des organismes qui proposent d’associer alcool et yoga en profitent pour augmenter leurs revenus avec des partenariats commerciaux.

En revanche, ceux qui proposent d’associer cannabis et yoga, notamment en Californie, laissent souvent le soin aux participants de choisir leurs produits. C’est le cas de 420 Yoga, dont le site, décoré de feuilles de cannabis, plante le décor. L’enseignante, qui se fait appeler Yogangsta, a reçu son certificat de yoga en 2006, fumé son premier joint en 2007 et commencé à allier les deux en 2008.  « Soudain, mes élèves ont compris toutes les subtilités, et nous avons reçu le nectar cosmique des postures », dit-elle. « Les limitations sont littéralement parties en fumée. »

Séance de yoga à la ganja
Crédits : 420 Yoga

La consommation de cannabis peut particulièrement sembler indiquée à ceux qui veulent s’adonner au « yoga du rire », méthode thérapeutique développée par le médecin généraliste indien Madan Kataria et sa femme, Madhuri Kataria, en 1995. Elle peut peut-être aussi aider les plus timides à se débarrasser de leurs vêtements pour pratiquer le « yoga nu ». Certaines personnes, telles que le modèle américain Katarina Keen, n’hésitent pas à le faire pour des vidéos postées et vendues sur Internet.

D’autres, comme les Écossais Finlay Wilson et Tristan Cameron-Harper, gardent tout de même un kilt. Ce qui ne préserve pas la pudeur dans toutes les postures de yoga… D’autres encore préfèrent être stimulés par la musique plutôt que par le cannabis. Ceux-là trouveront leur compte avec l’organisme Namasdrake, qui propose de faire du yoga au rythme des stars du hip-hop – Drake, bien sûr, mais aussi Beyoncé, Kanye West, etc.

Ils peuvent également choisir de s’adonner au « voga », sport associant yoga et voguing, cette danse popularisée par Madonna à la fin des années 1980. Quant aux amis des animaux, ils peuvent faire du yoga avec des chèvres ou, plus classiquement, avec leurs chiens.

Bikram

« Accoler le yoga à tout et n’importe quoi, c’est franchement ridicule, et parfois contre-productif », déplore Laurence Pinsard, rédactrice en chef du magazine spécialisé Esprit Yoga. « Cela témoigne d’une société où le besoin de nouveauté prime sur tout le reste, quitte à prendre les gens pour des imbéciles et à dénaturer le yoga. Il n’y a rien de mal à vouloir s’amuser, mais il faut le faire de manière respectueuse et sensée. »

Katarina Keen en pleine méditation
Crédits : Nude Yoga

La journaliste cite en exemple le « snowga », qui recommande d’enchaîner les postures de yoga dans un environnement enneigé. Les adeptes, qui sont légion sur Instagram, affirment que le froid décuple les bienfaits de ces postures.

De son côté, Laurence Pinsard note que la montagne offre un cadre propice à la contemplation, et donc à la méditation, tout en facilitant la respiration, centrale dans le yoga. « À la montagne, l’air est moins pollué et contient plus d’oxygène. C’est tout l’inverse d’une salle de Bikram, où vous baignez dans une odeur de chaussettes et de transpiration. » Le Bikram Yoga, séquence de 26 postures effectuée en 90 minutes dans une pièce chauffée à 40 degrés, est un succès mondial.

Michel Gaillaud, spécialiste de la médecine du sport et de la biomécanique, se montre néanmoins circonspect : « La pratique pourrait être intéressante sur un plan musculaire parce qu’elle permet d’aller plus loin dans les postures mais certaines personnes […] décrivent certains désagréments comme de la fatigue, des crampes et des étourdissements. Des accidents plus graves, principalement cardiovasculaires, sont à redouter. »

Il infirme également la principale idée véhiculée par les adeptes du Bikram : « Non, transpirer ne fait pas perdre de poids ! Quand on sue, même énormément, comme dans un cours de bikram, on perd… de l’eau. Et c’est tout. Donc des sels minéraux, qu’il s’agit de réintégrer rapidement pendant et après l’effort. Indispensable de compenser avec des eaux gazeuses et des boissons d’effort. » Mais si la réputation du Bikram est si mauvaise, ce n’est pas tant à cause de ses promesses mensongères et de son niveau de dangerosité pour l’organisme, qu’en raison des déboires judiciaires de son inventeur.

Né à Calcutta en 1946, Bikram Choudhury a mis au point la célèbre séquence de 26 postures dans les années 1970 à Beverly Hills, où il s’est composé une clientèle de stars – Michael Jackson, Jeff Bridges, Shirley MacLaine, Barbra Streisand et Raquel Welch, entre autres. Sa source de revenus la plus fiable était néanmoins la session de formation qui, tous les deux ans, réunissait des centaines de personnes prêtes à débourser 10 000 dollars pour devenir des enseignants de Bikram Yoga certifiés en neuf semaines. C’est lors de ces formations que les pires des faits aujourd’hui reprochés à Choudhury, qui vont de l’agression sexuelle jusqu’au viol, auraient eu lieu. Six procès sont encore en cours, mais le gourou a d’ores et déjà perdu celui qui l’opposait à l’ancienne directrice juridique de son entreprise, Minakshi Jafa-Bodden.

En janvier dernier, un tribunal de Los Angeles l’a condamné à lui verser 6,8 millions de dollars de dommages et intérêts pour harcèlement moral et sexuel. Dans son dépôt de plainte, Minakshi Jafa-Bodden disait avoir été incitée à quitter son emploi à New Delhi en 2011 pour prendre la tête du département juridique de la société de Bikram Choudhury, en échange d’un salaire de 125 000 dollars par an qui ne lui pas été payé. D’après elle, le gourou avait « créé un environnement [de travail] hypersexualisé, insultant et dégradant pour les femmes », leur demandant par exemple de « brosser ses cheveux ou de lui faire des massages ».

Bikram Choudhury enseignait le yoga en slip
Crédits : ABCNews

Il demandait également « à ce que de jeunes adeptes de ses studios de yoga ou des stagiaires fussent amenées à sa chambre d’hôtel » ; et lorsque Jafa-Bodden le lui a refusé, elle a été « victime de représailles ». Choudhury s’étant enfui en Inde pour échapper au verdict du tribunal de Los Angeles, elle se trouve maintenant à la tête de Bikram Inc. Elle continue d’ailleurs à pratiquer le Bikram Yoga, et espère bien faire un jour oublier son sulfureux inventeur…

L’esprit du yoga

Pour la journaliste spécialisée Laurence Pinsard, le Bikram ne mérite même pas d’être affilié au yoga. Mais que recouvre véritablement ce terme ? Le mot sanskrit yoga est issu d’une très ancienne racine qui a donné au français, à travers le latin, « joug », « jonction », « joindre ». En Inde, il désignait la discipline visant, par la méditation, la gymnastique et l’ascèse, à réaliser l’unification de l’être dans ses aspects psychique, physique et spirituel. Cette discipline est si ancienne que nous la devons à de très illustres inconnus.

L’un de ses textes de référence, le Yoga sûtra de Patañjali, a été rédigé et compilé entre le Ier siècle avant Jésus Christ et le Ve siècle de notre ère. À cette époque, la quête d’unification se double d’une quête de libération. Dans une société régie par un système de castes basé sur la notion de karma, on cherche en effet à se délivrer du cycle des réincarnations. Cela fait du yoga une force mystique et potentiellement subversive aux yeux des premiers Occidentaux qui s’y intéressent, au milieu du XIXe siècle.

L’histoire du yoga est plurimillénaire

« D’emblée, il est soumis à une profonde réinterprétation, en fonction des motivations particulières d’Européens et d’Américains du Nord en quête d’une vision de l’homme qui se démarque à la fois du matérialisme économique et de la transmission autoritaire d’un christianisme institutionnel », analyse la spécialiste de l’hindouisme Ysé Tardan-Masquelier.

Un siècle plus tard, le yoga est réinvesti par le mouvement hippie. « C’est Bénarès et Katmandou contre New York, en passant par la Californie ; le gourou en lieu et place du père de famille, du prêtre ou du pasteur; la méditation et l’extase prenant le pas sur l’intellect, mais aussi sur la prière ; le polythéisme foisonnant des images divines préféré au monothéisme intransigeant du christianisme ; le féminin du divin qui touche le cœur des hommes bien plus que le lointain Dieu Père. »

Puis, le yoga perd « son aura de pratique exotique ou de soutien d’une contre-culture » et vient « s’intégrer à un souci prédominant de mieux-être ou de mieux-vivre », dans une société où le matérialisme économique semble avoir triomphé. L’enseignement se professionnalise. La pratique s’organise. Et séduit de plus en plus de personnes dans cette partie du monde – un adulte sur dix aux États-Unis. Mais entre-temps, le concept s’est en grande partie vidé de son sens. Ce que nous appelons aujourd’hui « yoga » ne se base généralement plus que sur la troisième des huit étapes de Patañjali, l’asana, qui met l’accent sur la forme physique.

Le yoga postural, lui-même décliné sous tant de formes, n’est qu’une facette du yoga originel. Comme le note Ysé Tardan-Masquelier au détour de son livre L’Esprit du yoga, « de nombreuses déviances sont possibles et alimentent aisément la critique ». « Mais doit-on juger une sagesse sur ses faux-semblants ? » fait-elle mine de demander. La spécialiste française est quant à elle convaincue qu’un yoga propre à nos sociétés est en train de se constituer, « avec son langage et sa pédagogie propres ».

À en croire l’historienne indienne Meera Nanda, le yoga tel qu’il se pratique aujourd’hui à travers le monde n’appartient d’ailleurs pas à son pays. « Il est le produit de la renaissance hindoue et du nationalisme indien, mouvements dans lesquels les idées occidentales de la science, de l’évolution, de l’eugénique, de la santé et de la forme physique ont joué un rôle aussi important que notre “tradition mère” », explique-t-elle

Shripad Yesso Naikministre du yoga en Inde depuis novembre 2014, estime pour sa part que « le yoga appartient au monde entier, mais que les gens devraient quand même savoir qu’il est né et a été développé en Inde, par les Hindous ». « Nous sommes désemparés lorsque nous voyons tous ces nouveaux mouvements de yoga aux États-Unis qui se déconnectent de leurs origines indiennes et hindoues », confiait-il en 2015. Nul doute que la nouvelle de l’arrivée du yoga à la bière en Europe, si elle est parvenue jusqu’à lui, ne l’a pas réconforté.

Séance de beer yoga
Crédits : Rungroj Yongrit

Couverture : Une séance de yoga à la bière en Thaïlande. (Rungroj Yongrit/El Estimulo)