par Manzoor Ali | 29 avril 2015

Lorsque le prin­­temps fait pous­­ser l’herbe du désert, Nos cara­­vanes serpentent dans la passe de Khyber. Les chameaux sont émaciés mais les faibles rassa­­siés. Les bourses sont vides mais les balles gonflées, Lorsque les marchan­­dises descendent du Nord enneigé Jusqu’à Pesha­­war, sur la place du marché.

— Rudyard Kipling, « The Ballad of King’s Jest » (1892).

La rue des conteurs

Pesha­­war, Story­­tel­­lers Street. C’est une échoppe de thé qui tombe en ruines, et bien­­tôt dans l’ou­­bli, surplom­­bant le Bazar Qissa Khwani. Cette boutique, du nom de Zamin­­dar Gehwa Khana, se situe au début de la rue et il faut gravir plusieurs marches dans la pénombre pour y accé­­der. On y découvre alors, assis sur de cras­­seux char­­poys (sorte de lits faits de cordes tres­­sées) dans une salle aux plafonds bas, des habi­­tués en train de siro­­ter leur thé vert, ou qehwa, dans de petites tasses.

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Pesha­­war était jadis une impor­­tante cité commer­­ciale
Crédits : Manzoor Ali

Les échoppes de thé qehwa datent de l’époque révo­­lue où Pesha­­war était une capi­­tale écono­­mique de l’Hin­­dous­­tan et de l’Asie centrale. C’est à ces échoppes même que Qissa Khwani, la rue prin­­ci­­pale de la vieille ville forti­­fiée, doit son nom. C’est là que, les soirs d’an­­tan, conver­­geaient les voya­­geurs exté­­nués afin d’y échan­­ger des histoires d’amour, de guerre et d’ex­­pé­­di­­tions périlleuses vers des contrées éloi­­gnées, avalant, tasse après tasse, des litres d’un thé vert parfumé appelé qehwa khawni (« le conte »). Parfois, des conteurs profes­­sion­­nels capti­­vaient les foules de voya­­geurs amas­­sés autour d’eux avec d’in­­vrai­­sem­­blables récits d’aven­­ture. À cette époque, le bazar faisait office de campe­­ment pour les cara­­vanes de marchands ambu­­lants en prove­­nance d’Asie centrale, d’Inde et d’Af­­gha­­nis­­tan, qui fran­­chis­­saient les portes d’en­­trée de la ville afin d’y déchar­­ger leur marchan­­dise exotique. Les auberges de la ville bour­­don­­naient d’ac­­ti­­vité du fait d’un flot inces­­sant de voya­­geurs venant d’en­­droits aussi recu­­lés que Samar­­kand, Kaboul et Delhi. Pour les habi­­tants de la ville, le bazar est toujours un endroit où l’on se rassemble pour discu­­ter des nouvelles, et boire des litres du thé vert qui leur est si cher. Mais le marché n’exerce plus le même attrait qu’au­­pa­­ra­­vant. Pesha­­war reste hantée par la vague d’in­­sur­­gés tali­­bans qui a déferlé le long de la fron­­tière avec l’Af­­gha­­nis­­tan : il suffit de mention­­ner l’at­­taque terro­­riste de décembre 2014 contre une école, qui a fait 132 victimes parmi les écoliers. Ces dernières années, des dizaines de civils ont trouvé la mort dans une série d’at­­ten­­tats qui visaient le bazar. Story­­tel­­lers Street débute sous les arches de la Porte de Kaboul, une des seize portes de l’an­­cienne ville forti­­fiée qui menait les voya­­geurs d’au­­tre­­fois aux terri­­toires inter­­­dits de l’Af­­gha­­nis­­tan et au-delà. En l’es­­pace de dix minutes, on a parcouru l’in­­té­­gra­­lité de cette rue qu’en­­combrent perpé­­tuel­­le­­ment les passants, les voitures et les bruyants pousse-pousse. La partie Est mène à un embran­­che­­ment : en prenant à droite, vous vous aven­­tu­­rez dans un dédale de ruelles de la cité intra-muros ; en prenant à gauche, vous vous retrou­­vez dans le Bazar Misga­­ran, aussi connu sous le nom de Street of Coppers­­miths (« la rue des maîtres-dinan­­diers »). De là, d’étroites rues qui ne désem­­plissent jamais mènent à la place centrale de la ville, Chowk Yadgar.

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Qissa Khwani est dotée de toutes sortes d’échoppes
Crédits : Manzoor Ali

Au milieu de la rue trône un monu­­ment en marbre blanc en forme d’arc, érigé à la mémoire des victimes du massacre du Bazar de Qissa Khwani d’avril 1930, lorsque les troupes britan­­niques ouvrirent le feu sur les mani­­fes­­tants, faisant des centaines de victimes. Qissa Khwani est parsemé de part et d’autre de boutiques qui vendent épices, tissus, fruits secs, bonbons et du falooda, une sorte de bouillie au blé et au lait. Le parfum des épices flotte dans l’air et les vendeurs ambu­­lants servent du seekh tikka, du poulet kara­­hai et des kebabs.

Soldats et marchands

Le thé vert qu’on y sert est la bois­­son natio­­nale des Pach­­tounes depuis des siècles. Bien que le qehwa khana soit un élément indis­­pen­­sable de tout marché ou de tout bazar de Pesha­­war, c’est à Story­­tel­­lers Street qu’il est le plus inti­­me­­ment lié. Dans les années 1960 et 1970, le bazar était le centre de la vie cultu­­relle de Pesha­­war, et ses échoppes de thé étaient des espaces de rencontre pour les gens des envi­­rons qui, dès le soir venu, conver­­geaient vers ces boutiques pour s’y asseoir et bavar­­der jusqu’à l’aube, comme l’ex­­plique l’his­­to­­rien local Ibra­­him Zia, auteur de plusieurs livres sur Pesha­­war. Le thé vert qehwa, dit-il, remonte à l’An­­tiquité, bien avant que les mission­­naires britan­­niques n’in­­tro­­duisent le thé noir. Les deux varié­­tés de thé vert les plus répan­­dues à Pesha­­war sont le qehwa ordi­­naire, que l’on obtient en faisant bouillir des feuilles de thé avec de l’eau et du sucre auxquelles on ajoute quelques graines de carda­­mome écra­­sées pour donner du goût, et une autre variété nommée sheen-do-payo, du qehwa ordi­­naire agré­­menté d’une touche de lait.

Le commerce du  qehwa traverse une période diffi­­cile à Qissa Khawni : l’âge d’or est bel et bien terminé.

On en sait peu sur les origines du thé vert dans cette région, en partie car celle-ci se trouva pendant des siècles au confluent des grands mouve­­ments de popu­­la­­tion et des mouve­­ments d’ar­­mées entre l’Inde et l’Asie centrale. Les lents convois de cara­­vanes et les armées d’en­­va­­his­­seurs lais­­sèrent dans leur sillon de nombreuses tradi­­tions cultu­­relles et culi­­naires. Non seule­­ment Pesha­­war marquait la fin de longues routes de cara­­vane en prove­­nance du Turkes­­tan, de la Perse et de la Chine, mais c’était aussi la fin de la Grand Trunk Road, qui parcou­­rait l’Inde du Nord d’Est en Ouest. En l’es­­pace de deux millé­­naires, Pesha­­war s’est retrou­­vée selon l’époque sous la domi­­na­­tion des Maurya, des Grecs, des Scythes, des Kouchans, des Sassa­­nides, des Huns blancs, des Hindous Shahis, des Moghols, des Sikhs et des Britan­­niques. Un livre écrit en 1908, inti­­tulé North West Fron­­tier Province (« La Province de la fron­­tière nord-ouest ») et publié par les auto­­ri­­tés du Raj britan­­nique pour les admi­­nis­­tra­­teurs et les hauts fonc­­tion­­naires, note que la situa­­tion géogra­­phique de Pesha­­war en faisait un impor­­tant point d’en­­trée pour le commerce en Asie centrale. Pesha­­war était une plaque tour­­nante dans la région pour le commerce de la soie sauvage, du safran, des fruits, de l’in­­digo, du sucre, du thé, du fil d’or et d’argent, de la dentelle et des châles du Cache­­mire. La famille de Fazl Rehman tient une échoppe de thé à Qissa Khwani depuis deux géné­­ra­­tions, dans les profon­­deurs d’une ruelle sombre qui débouche sur la rue prin­­ci­­pale. Un marchand de thé y est assis en tailleur et y manie un grand samo­­var en cuivre, des théières colo­­rées et de petites tasses en porce­­laine. Rehman prend les commandes des clients qui sont assis sur des nattes en plas­­tique dans une pièce minus­­cule. Il a passé son enfance à aider son père dans cette échoppe et a repris l’af­­faire lorsque celui-ci est parti à la retraite. Selon Rehman, le commerce du qehwa traverse une période diffi­­cile à Qissa Khawni : l’âge d’or est bel et bien terminé. Autre­­fois, la rue possé­­dait huit échoppes à thé. Désor­­mais, il n’en reste plus que deux. Une échoppe voisine vient de fermer ses portes à cause de l’aug­­men­­ta­­tion des loyers et du tarif de l’élec­­tri­­cité et du gaz. « Tant que la ville jouait un rôle central pour le commerce avec l’Af­­gha­­nis­­tan, les échoppes de thé pros­­pé­­raient, explique-t-il, le déclin a commencé après l’in­­va­­sion sovié­­tique de 1979 qui a provoqué un afflux de réfu­­giés dans la ville et qui fait du tort aux commerces locaux. »

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Le marchand de thé
Crédits : Manzoor Ali

Au crépus­­cule

Les dernières décen­­nies ont vu se succé­­der les atten­­tats à la bombe dans le bazar. La pire est surve­­nue lors du contre­­coup de l’in­­va­­sion de l’Af­­gha­­nis­­tan par les Améri­­cains, au moment où Qissa Khawni et les quar­­tiers avoi­­si­­nants ont été le siège d’at­­ten­­tats en chaîne dans des lieux publics qui ont fait des centaines de victimes parmi les civils. L’in­­sur­­rec­­tion afghane a envahi les rues de Pesha­­war et le bazar a été ciblé plus d’une dizaine de fois par d’im­­por­­tants atten­­tats à la bombe. L’amon­­cel­­le­­ment de ruines consti­­tuées des barbe­­lés et des murs pare-souffle qui entou­­raient le commis­­sa­­riat de police Khan Raziq témoigne des horreurs vécues par la ville.

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Une ruelle étroite du bazar
Crédits : Manzoor Ali

Ibra­­him Zia, qui possède une presse dans une ruelle proche, déplore les revers de fortune de Story­­tel­­lers Street. « Dans les années 1960 et 1970, c’était une rue en très bon état, propre, soignée et moins fréquen­­tée. » À l’époque, conti­­nue-t-il, il y avait moins de véhi­­cules et la plupart des gens se déplaçaient en bicy­­clette ou en tonga (chariots tirés par des chevaux). Tout près, Street of Coppers­­miths était pleine de chalands venus ache­­ter des objets en cuivre et en laiton fine­­ment ouvra­­gés, qui faisaient alors commu­­né­­ment partie de la dot. L’avè­­ne­­ment de l’acier inoxy­­dable a toute­­fois porté le coup fatal aux artistes tradi­­tion­­nels. Désor­­mais, les hôtels modernes et les centres commer­­ciaux à plusieurs étages ont remplacé les auberges et cara­­van­­sé­­rails légen­­daires. Zia consi­­dère aussi le conflit afghan comme un tour­­nant dans l’his­­toire de la ville. « Tout à coup, dit-il, la popu­­la­­tion de Pesha­­war s’est vue augmen­­tée de dizaines de milliers d’ha­­bi­­tants, ce qui a eu pour consé­quence une hausse fulgu­­rante du taux de crimi­­na­­lité, tandis que les prix et les loyers ont grimpé en flèche de manière incon­­trô­­lable. » Le 29 septembre 2013, l’échoppe de thé de Zamin­­dar a été sévè­­re­­ment endom­­ma­­gée lors d’un atten­­tat. Trois employés ont été bles­­sés dans l’ex­­plo­­sion, et la boutique s’est vue contrainte de fermer ses portes pendant plus de deux mois. À l’époque du père de Rehman, les échoppes restaient ouvertes toute la nuit. Dans ce temps-là, précise-t-il, « les portes de la ville fermaient à la nuit tombante, et les voya­­geurs devaient attendre jusqu’au lende­­main la réou­­ver­­ture des portes au moment de la prière du matin. Entre-temps, les visi­­teurs affluaient dans les échoppes de thé. » En ces temps diffi­­ciles, la plupart de la clien­­tèle de Rehman se tarit au crépus­­cule. Son frère a pris un emploi au gouver­­ne­­ment, lais­­sant Rehman gérer seul le qehwa khana. Ses propres enfants ne mani­­festent aucun inté­­rêt pour reprendre l’échoppe après lui, et voici ce qu’il risque d’ar­­ri­­ver : il fermera boutique après le décès de son père vieillis­­sant. Encore une page de l’his­­toire de Pesha­­war qui sera défi­­ni­­ti­­ve­­ment tour­­née.

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Le bazar était autre­­fois le centre de l’ac­­ti­­vité cultu­­relle de Pesha­­war
Crédits : Manzoor Ali

Traduit de l’an­­glais par Amélie Josse­­lin-Leray d’après l’ar­­ticle « The Last Days of Story­­tel­­lers Street », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Story­­tel­­lers Street, par Manzoor Ali.

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