par Marc Herman | 29 mai 2015

Le sorcier du Merapi

C’est en juin 2006, après six semaines d’érup­­tions, que j’ai rencon­­tré le sorcier du mont Merapi dans sa maison sur le versant du volcan. Cette maison de plain-pied, faite de bois et de ciment, se trou­­vait au beau milieu d’un plant de bambous à Kinah­­rejo, le village situé au plus haut de la montagne. J’avais loué une moby­­lette pour faire le trajet d’une heure au départ de Yogya­­karta, une ville univer­­si­­taire aux abords du rivage de l’océan Indien, à trente kilo­­mètres du volcan. La deux-voies était rapide et bien asphal­­tée, bordée de chaque côté par des arbres, des palme­­raies et des terres agri­­coles. Le cône fumant du Merapi, qui surplombe de trois mille mètres Java central, une province de l’In­­do­­né­­sie, est resté visible pendant la plus grande partie du trajet. Plus la route montait, plus ce paysage luxu­­riant habi­­tuel­­le­­ment vert prenait une couleur grisâtre. Les cendres prove­­nant des érup­­tions de la montagne avaient recou­­vert les arbres et les routes.

La route qui mène au Mont MerapiCrédits :
La route qui mène au mont Merapi
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Bien que la majo­­rité des quelque 200 habi­­tants de Kinah­­rejo soient des produc­­teurs de lait, le sorcier, lui, était un fonc­­tion­­naire de l’État. Il était payé l’équi­­valent de 70 centimes par mois pour expliquer le compor­­te­­ment du volcan au public et faire des compte-rendus à la cour royale de Yogya­­karta. Cette ville est le siège d’une monar­­chie java­­naise – monar­­chie plutôt jeune d’ailleurs puisqu’elle ne remonte qu’au XVIIIe siècle – qui gère encore quelques affaires dans cette partie de l’In­­do­­né­­sie. Maridjan enta­­mait sa vingt-cinquième année dans le métier. Il était notam­­ment chargé de lire chaque jour les humeurs du volcan et d’apai­­ser les dieux au moyen de tech­­niques héri­­tées de son père, le précé­dent sorcier. Plusieurs fois par an, il partait en randon­­née, gravis­­sant pendant des heures un sentier escarpé qui partait de sa maison dans le village, afin de procé­­der à des céré­­mo­­nies près de la caldeira. Lorsque je suis arrivé devant sa porte, un mot écrit à la main était cloué sur un panneau en bois. Il présen­­tait la maison comme étant le « Siège du sorcier du mont Merapi » et annonçait qu’il ne donnait plus d’in­­ter­­views. J’ai toqué malgré tout. C’est un homme d’une quaran­­taine d’an­­nées portant un luxueux sarong et un Peci, un bonnet cylin­­drique ressem­­blant à un fez, qui m’a ouvert la porte. Il venait du palais de Yogya­­karta. Maridjan était une figure popu­­laire, son refus de quit­­ter le village malgré l’ordre d’éva­­cua­­tion s’était ainsi trans­­formé en crise de l’ordre public pour la monar­­chie. Et c’était cet homme, un garde du corps, qu’ils avaient envoyé pour tenir compa­­gnie au sorcier. Le garde s’est montré sympa­­thique et ma présence ne semblait pas le gêner. Il m’a confié que le panneau servait à éloi­­gner les camé­­ras de télé­­vi­­sion des jour­­naux du soir de Jakarta, la capi­­tale de l’In­­do­­né­­sie, à dix heures d’ici vers l’ouest. Le sorcier me rece­­vrait si je me montrais respec­­tueux, a-t-il ajouté.


M'Bah Maridjan, guide spirituel du Mont Merapi
M’Bah Maridjan, guide spiri­­tuel du mont Merapi

L’in­­té­­rieur était sobre­­ment meublé avec des bancs en teck et une table basse. Les murs étaient déco­­rés de portraits enca­­drés des dix sultans de Yogya­­karta. Les artistes avaient repré­­senté chaque sultan avec la larme bien poin­­tue de ceux qui atteignent la connais­­sance spiri­­tuelle. Sortant du couloir, le sorcier est entré avec noncha­­lance dans la pièce. Il était pieds nus et vêtu de son habit de travail : un vieux T-shirt et un sarong avec un motif à carreaux pareils à ceux d’une nappe. Il m’a serré la main d’une poigne légère, à la façon locale, en portant sa paume à son cœur juste après. Il essayait de cacher son autre main, dont le pouce semblait avoir une malfor­­ma­­tion : il était replié sur lui-même à partir de la première join­­ture. En tant que pouce, il était inutile, mais pour moi qui n’avais jamais vu personne se faire payer par le contri­­buable pour pratiquer de la sorcel­­le­­rie, il avait quelque chose de magique. C’était appa­­rem­­ment plus un complexe pour lui. Il m’a proposé de m’as­­seoir et s’est lui-même installé dans son canapé avec son assis­­tant. J’ai posé deux paquets de ciga­­rettes sur la table basse : des Kansas Menthols, sa marque préfé­­rée. Il a hoché la tête en signe de remer­­cie­­ment et m’a souri chaleu­­reu­­se­­ment, mais sans rien dire.

Cet ordre d’éva­­cua­­tion était le tout premier dans l’his­­toire du Merapi. Le Centre indo­­né­­sien de volca­­no­­lo­­gie et d’at­­té­­nua­­tion des catas­­trophes géolo­­giques, qui s’oc­­cupe des crises sismiques dans ce pays qui compte le plus de volcans actifs au monde, l’avait lancé en mai. Huit sismo­­graphes près de la maison du sorcier avaient alors enre­­gis­­tré des secousses rappro­­chées et d’une magni­­tude crois­­sante : les signes de la pres­­sion augmen­­tant dans les entrailles du volcan. La colonne de fumée qui s’échap­­pait de son sommet s’épais­­sis­­sait et montait toujours plus haut dans le ciel. La lave débor­­dait sur les bords, s’écou­­lant à travers les cratères déjà creu­­sés par d’an­­ciennes érup­­tions. Lorsque l’ordre d’éva­­cuer a été lancé, le sorcier a refusé de le suivre. Près de la moitié de ses voisins à Kinah­­rejo, une centaine de personnes en tout, lui ont emboîté le pas. L’his­­toire a rapi­­de­­ment fait le tour de la montagne, et très vite les curieux de la ville voisine et les camé­­ras venant de tous les coins du pays ont débarqué pour en comprendre les raisons. Le sorcier semblait avoir quelque chose d’im­­por­­tant à dire, encore fallait-il comprendre de quoi il s’agis­­sait. Le problème à Kinah­­rejo était le canyon qui s’était formé juste en face de la rigole, près de la maison de Maridjan. Si le volcan crachait sa matière pyro­­clas­­tique assez fort pour qu’elle atteigne ce cratère, la topo­­gra­­phie l’ache­­mi­­ne­­rait direc­­te­­ment jusqu’à Kinah­­rejo. L’air devien­­drait irres­­pi­­rable avec la chaleur. Les maisons seraient alors ense­­ve­­lies sous neuf mètres de cendres suffo­­cantes. Les blocs de roche bombar­­de­­raient les toits pour venir fracas­­ser les granges.

Yogyakarta, la ville la plus proche du Mont MerapiCrédits
Yogya­­karta, la ville la plus proche du mont Merapi
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Maridjan a balayé les inquié­­tudes. Même si le volcan déci­­dait d’en­­voyer sa nuée jusqu’à la ville – peut-être pour faire une remarque que Maridjan éclair­­ci­­rait plus tard avec lui –, Kinah­­rejo avait un système de protec­­tion inté­­gral. Un rocher magique appelé « rocher éléphant » était planté là où le canyon menait à la ville. Il servait de senti­­nelle méta­­phy­­sique et déviait les débris. « Pensez-vous être en sécu­­rité ici ? » ai-je demandé à Maridjan. Il a souri avec une rapi­­dité décon­­cer­­tante. « Je n’ai pas de visions. Je ne suis pas très intel­­li­gent, et je ne suis pas porté sur la spiri­­tua­­lité », a-t-il répondu. « Je ne suis même pas allé à l’école. » Sa réponse termi­­née, il a signalé d’un geste de la main que le débat était clos. J’ai ensuite demandé s’il ne pous­­sait pas les gens à rester dans un endroit dange­­reux. « Les gens qui connaissent Merapi sont dans les rues, pas dans le palais. Ça ne me concerne pas », a-t-il répliqué. Tentant une nouvelle piste, j’ai demandé au sorcier de parler de son fils adulte, le prochain dans la lignée des sorciers du volcan. Maridjan avait dans les 75 ans. Son fils lui aussi avait défié l’ordre d’éva­­cua­­tion. J’ai donc voulu savoir si Maridjan avait peur d’ex­­po­­ser sa famille au danger. « Mon fils habite juste à côté », m’a dit Maridjan. « Il a construit sa propre maison. Je ne l’ai pas aidé. Les gens construisent de belles maisons de nos jours. Mais aujourd’­­hui, elles sont vides. Personne n’y reste la nuit. » Le sorcier s’est endormi sur le canapé au beau milieu de notre conver­­sa­­tion. À l’ex­­té­­rieur, les cendres conti­­nuaient à tomber du volcan, asphyxiant les bambous autour de la maison. Le garde m’a souhaité une bonne descente.

La fureur du volcan

Le Mont Merapi est un des volcans les plus actifs au mondeCrédits
Le mont Merapi est un des volcans les plus actifs au monde
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De retour à Yogya­­karta, j’ai appelé une amie linguiste java­­naise, Ibu Ning­­seh. Elle a accepté d’écou­­ter l’en­­re­­gis­­tre­­ment de ma discus­­sion avec le sorcier, chose que nous avons faite dans une salle de classe de son école. « Il dit qu’il est un homme impor­­tant », m’a affirmé Ning­­seh. « Il était trop occupé pour aider son fils à bâtir sa maison, ce que font d’ha­­bi­­tude les familles java­­naises. La famille bâtit la maison pour l’en­­fant, surtout pour le fils. » Nous sommes arri­­vés à un moment de l’en­­re­­gis­­tre­­ment entre la fin de sa réponse et le début de la ques­­tion suivante. Ning­­seh a conti­­nué d’écou­­ter ce qui pour moi ressem­­blait à du silence. « Il dit que les riches étran­­gers construisent trop d’hô­­tels touris­­tiques sur la montagne, et laissent souvent des personnes exté­­rieurs y avoir des rela­­tions sexuelles. » Puis, Ning­­seh s’est rappro­­chée de l’en­­re­­gis­­treur, écri­­vant dans un carnet avec son crayon. « Main­­te­­nant que le volcan est entré en érup­­tion, les proprié­­taires étran­­gers de ces hôtels, qui viennent essen­­tiel­­le­­ment de la capi­­tale et non du côté de Merapi, vont perdre de l’argent, et il n’y a plus de sexe en veux-tu en voilà – ce qui le rend heureux. » Elle a posé son crayon avant de conclure : « C’est ce qu’il dit. » J’ai avoué à Ning­­seh que je ne voyais pas comment Maridjan pouvait vrai­­ment avoir expliqué tout cela en quatre petites phrases. Elle était certaine d’avoir entendu la partie sur les hôtels. « À Java, on saisit toute la force des phrases courtes », m’a-t-elle expliqué.

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L’éva­­cua­­tion du Merapi avait commencé tard un matin de début mai, avec l’ar­­ri­­vée d’un convoi de camions mili­­taires peints en vert à Kinah­­rejo. Les soldats avaient alors ordonné aux personnes âgées, aux handi­­ca­­pés et aux femmes enceintes de grim­­per dans les camions, avant de les trans­­por­­ter ailleurs. Des heures plus tard, vers 16 heures, les camions sont reve­­nus cher­­cher le reste des habi­­tants : les personnes bien portantes et celles en âge de travailler. Le proces­­sus a été répété dans vingt-deux villages et campe­­ments dans la montagne. En l’es­­pace d’une semaine, 20 000 habi­­tants ont ainsi été relo­­gés, d’après le groupe inter­­­na­­tio­­nal de la Croix-Rouge et du Crois­­sant-Rouge.

Des camps sont installés au pied de la montagne pendant les périodes d'éruptionCrédits
Des camps sont instal­­lés au pied de la montagne pendant les périodes d’érup­­tion
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Si certains rési­­dents sont allés habi­­ter chez des proches situés plus bas sur le versant, la plupart ont opté pour l’un des quatre villages de tentes instal­­lés au pied de la montagne. Le camp le plus vaste comp­­tait 8 000 habi­­tants, et le plus petit une centaine. Les premiers jours, tout s’est passé en douceur. Des caisses de bouteilles d’eau sont arri­­vées. Un fabriquant de nouilles, Indo­­mie, a envoyé de la nour­­ri­­ture lyophi­­li­­sée. Une divi­­sion du Rotary Club du Royaume-Uni a envoyé des centaines de tentes jaunes de 25 m². La police locale, avec l’aide de volon­­taires pour la recherche et le sauve­­tage, ont établi des postes de contrôle sur une deux-voies qui menait à la montagne. Les évacués allaient devoir rester dans les camps pendant toute l’érup­­tion. Ce qui est pratique avec les érup­­tions volca­­niques, par compa­­rai­­son avec d’autres types de catas­­trophes natu­­relles dévas­­ta­­trices, c’est qu’elles arrivent rare­­ment par surprise. Les gens peuvent avoir le temps de s’en­­fuir. En ce sens, elles se rapprochent plutôt des dangers prévi­­sibles, comme les oura­­gans ou les feux de forêt, que des chocs soudains type trem­­ble­­ments de terre ou tornades. Néan­­moins, s’il est souvent possible de prédire le moment où un volcan s’ap­­prête à explo­­ser, la durée d’une érup­­tion en cours est bien plus diffi­­cile à connaître. Rien ne dit combien de temps se prolon­­gera l’éva­­cua­­tion. Et la vie dans l’étroi­­tesse et la chaleur des camps d’éva­­cua­­tion est vite deve­­nue inter­­­mi­­nable ; leurs rési­­dents ne savaient pas quand ils pour­­raient retrou­­ver leur maison : la colère du Merapi pouvait durer des jours, des semaines, comme des mois.

Les insou­­ciants

Les habi­­tants dépla­­cés du mont Merapi font une nette distinc­­tion entre un volcan qui entre une « érup­­tion », et celui qui « explose ».

Image thermique du volcan lors de son éruption en 2010Crédits
Image ther­­mique du volcan lors de son érup­­tion en 2010
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À ce moment-là de l’éva­­cua­­tion, cela faisait presque quinze ans, depuis 1992, que le Merapi était en érup­­tion, proje­­tant acti­­ve­­ment la fumée et la lave de son pic en forme de cône. Il ne repré­­sen­­tait pas pour autant un danger perma­nent. La fumée brûlante et la lave se canton­­naient prin­­ci­­pa­­le­­ment au sommet creux de la montagne, remuant douce­­ment à faible ébul­­li­­tion comme de l’eau rete­­nue dans une bouilloire. Le problème, c’est que parfois, cette érup­­tion qui mijo­­tait deve­­nait plus active – la bouilloire sifflait –, provoquant des explo­­sions qui proje­­taient de la matière au-delà du sommet. C’est juste­­ment ce pic d’ac­­ti­­vité qui avait commencé à affo­­ler les instru­­ments braqués sur le Merapi cette année-là, déclen­­chant l’ordre d’éva­­cua­­tion en mai. Le volcan pouvait à tout moment cracher des nuées ardentes, des cendres brûlantes et des pierres par-dessus les bords, et ce jet pouvait même atteindre le village. Toute la diffi­­culté rési­­dait dans le fait de comprendre quand le risque d’une explo­­sion serait écarté, quand la montagne retrou­­ve­­rait une ébul­­li­­tion sans danger. Avant cela, personne ne pouvait rentrer à la maison. Après quelques semaines, les plans d’éva­­cua­­tion ont commencé à montrer des faiblesses. Les cher­­cheurs-secou­­ristes ont déclaré, d’abord tranquille­­ment devant les jour­­na­­listes indo­­né­­siens qui venaient de Yogya­­karta, puis avec plus d’aplomb devant quiconque les écou­­te­­rait, que la nour­­ri­­ture des réserves du camp commençait à dispa­­raître mysté­­rieu­­se­­ment. J’ai fait quelques tours dans les camps, plutôt le soir. L’eau des sources habi­­tuelles, salie par le volcan, arri­­vait de façon ponc­­tuelle. Durant plus d’une semaine de visites d’un camp et d’une école primaire, je retrou­­vais toujours quasi-vide ce bidon d’eau qu’u­­ti­­li­­saient des centaines de gens. Ces derniers avaient d’ailleurs commencé à utili­­ser leur propre argent afin de s’ache­­ter des bouteilles d’eau dans les maga­­sins de la ville la plus proche, située plus bas. Il n’y avait personne pour gérer les choses, du moins pas visi­­ble­­ment. Une fois, tandis que je me trou­­vais par hasard près de l’en­­trée, j’ai vu un camion se garer dans un parc tout au nord du camp. Deux hommes sont sortis par l’ar­­rière du véhi­­cule les bras char­­gés de boîtes de nouilles. Un photo­­graphe les a pris en photo tandis qu’ils se serraient la main au-dessus des boîtes, puis le camion est reparti sans déchar­­ger la nour­­ri­­ture.

On pour­­rait penser que peu de gens voudraient rester sur un volcan fumant et trem­­blant.

Les statis­­tiques étaient de plus en plus diffi­­ciles à obte­­nir, même à partir des sources offi­­cielles. Le Crois­­sant Rouge avait arrêté de donner des esti­­ma­­tions sur le nombre de personnes dépla­­cées. La police de Yogya­­karta ne voulait pas parler des quan­­ti­­tés de nour­­ri­­ture déli­­vrée. Enfin, le bilan de la situa­­tion publié par l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion mondiale de la santé a fini par dire tout haut ce qui était déjà visible sur place : vers fin mai, l’éva­­cua­­tion avait commencé à s’in­­ver­­ser. Le rapport esti­­mait qu’en l’es­­pace d’un mois depuis l’ordre d’éva­­cua­­tion lancé le 3 mai, 1 800 personnes, soit envi­­ron 10 % des évacués, avaient quitté les camps pour retour­­ner dans la montagne, et ce malgré le main­­tien de l’état d’alerte maxi­­male, ou « Awas », du Centre de volca­­no­­lo­­gie et d’at­­té­­nua­­tion des catas­­trophes géolo­­giques. Un livre blanc écrit pour le gouver­­ne­­ment néo-zélan­­dais, qui a utilisé le cas du Merapi en tant que sujet d’étude pour trou­­ver comment gérer ses propres volcans en acti­­vité, conclu­­rait plus tard ce qui semblait bien être le cas sur place à ce moment-là : « L’ab­­sence d’une érup­­tion explo­­sive […] a laissé penser aux évacués que l’éva­­cua­­tion était peut-être inutile, ou qu’il s’agis­­sait d’une réac­­tion exces­­sive par rapport à la situa­­tion. » Le gouver­­ne­­ment pouvait bien faire descendre tout le monde de la montagne, mais il ne pouvait pas les convaincre d’en rester éloi­­gnés.

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On pour­­rait penser que peu de gens voudraient rester sur un volcan fumant et trem­­blant. Néan­­moins, ce refus de quit­­ter un volcan en érup­­tion, en igno­­rant ce qu’il y a sous nos pieds, est plus fréquent qu’on ne le croit.

Le Mont Merapi lors de son éruption en 1930Crédits
Le mont Merapi lors de son érup­­tion en 1930
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Le sorcier M’bah Maridjan fait penser à Harry Truman (rien à voir avec le président améri­­cain), le proprié­­taire d’une auberge sur un flanc du mont Saint Helens, dans l’État améri­­cain de Washing­­ton, qui avait lui aussi refusé de suivre une évacua­­tion, durant l’érup­­tion de 1980. Truman vivait seul dans une cabane de randon­­neur lacustre très simi­­laire à celles qui ponc­­tuent Merapi, accom­­pa­­gné seule­­ment de ses clients et d’une kyrielle de chats. « Non, il ne peut pas me bles­­ser », avait-il dit du volcan à la station de radio locale. « Il se trouve à un kilo­­mètre ou deux, et c’est très boisé par ici. » Fina­­le­­ment, la force de l’ex­­plo­­sion de la montagne avait projeté 45 mètres de débris sur l’au­­berge. On n’a plus jamais revu Truman. Un rapport de mars 2015 réalisé par une asso­­cia­­tion de géologues qui suivent les risques des volcans, L’As­­so­­cia­­tion inter­­­na­­tio­­nale de volca­­no­­lo­­gie et de chimie de l’in­­té­­rieur de la Terre (IAVCEI), a montré que 800 millions de gens dans 86 pays, soit envi­­ron une personne sur huit, sont expo­­sés au risque de bles­­sures, de mort ou de perte de biens à cause des volcans. Naples, en Italie, se situe dans la gueule d’un ancien volcan et dans l’ombre d’un autre, le Vésuve. Naga­­saki, au Japon, est à la portée de la chemi­­née menaçante de l’in­­fer­­nal mont Unzen. Près de la ville de Manille, dans les Philip­­pines, les trem­­ble­­ments de terre et les fumées du mont Taal ont entraîné des ordres d’éva­­cua­­tion en 2012, même si plusieurs personnes dans les villages plus haut sur le volcan ont refusé de partir. L’In­­do­­né­­sie, avec une popu­­la­­tion de plus de 240 millions d’ha­­bi­­tants, est de loin le pays le plus exposé aux risques liés aux érup­­tions volca­­niques. La IAVCEI a trouvé 77 volcans actifs autour des villes et des villages indo­­né­­siens. Merapi en est le plus dange­­reux. Sa plus grande érup­­tion, datant de 1006, presque mille ans avant l’éva­­cua­­tion de 2006, avait souillé les rivières avec ses coulées appe­­lées lahar, un mélange de cendres, de pierres et de pluie, qui noient les gens et étouffent les cultures. L’érup­­tion de 1006 avait causé la perte d’une première civi­­li­­sa­­tion java­­naise se situant à l’en­­droit même où se trouve aujourd’­­hui Yogya­­karta. À l’époque, les villes comme le volcan comp­­taient moins d’ha­­bi­­tants. Même dans les années 1930, lorsque l’érup­­tion avait tué 3 100 personnes dans la montagne, seule­­ment 140 000 habi­­tants vivaient dans la région. En 2006, la zone à la portée de l’ex­­plo­­sion comp­­tait un million d’ha­­bi­­tants. Les banlieues de Yogya­­karta s’éta­­laient vers le haut de la montagne.

De nombreuses personnes sont relogéesCrédits
De nombreuses personnes sont relo­­gées
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J’ai moi-même assisté à la fin de l’éva­­cua­­tion quelques jours après ma première visite chez Maridjan, lorsque j’ai remonté la montagne en moby­­lette. Personne ne m’a arrêté aux postes de contrôle, et j’ai péné­­tré tranquille­­ment dans la zone à huit kilo­­mètres du sommet, toujours sous ordre d’éva­­cua­­tion. Je n’étais pas seul. Au point de contrôle juste en dessous de Kinah­­rejo, un membre du conseil muni­­ci­­pal montait la garde avec d’autres gens. Il a dit que les habi­­tants avaient commencé à repeu­­pler les villages dans la jour­­née pour reve­­nir au soir dormir dans les camps, et qu’il les lais­­sait faire. « Ils disent qu’on devrait évacuer », a lancé un homme qui s’ap­­pe­­lait Pak Kote. « Mais on ne peut pas faire descendre le bétail, alors on remonte. » Près de lui, deux enfants de moins de cinq ans et une femme d’en­­vi­­ron 86 ans, qui gardait un maga­­sin près du poste de contrôle, étaient assis sur un banc de fortune fabriqué à l’aide d’une planche et de deux blocs de ciment. Le chef de l’équipe de recherche et de sauve­­tage, Wayung, un jeune homme tout en longueur de 19 ans, s’ap­­puyait contre le portail gardé, à faire le point sur la pénu­­rie des vivres. Il disait avoir été entraîné à utili­­ser des chalu­­meaux coupeurs afin d’en­­le­­ver les char­­nières des portes scel­­lées par les cendres. Malheu­­reu­­se­­ment, il n’avait aucun chalu­­meau à portée de main. Il affir­­mait aussi avoir été formé aux premiers soins. Sauf qu’il ne dispo­­sait pas de trousse de secours. L’équipe de neuf personnes qu’il diri­­geait avait été dépo­­sée le matin même à un poste de contrôle, par un camion de l’ar­­mée. Ils ne possé­­daient pas de véhi­­cule bien à eux. Si le volcan venait à explo­­ser ce jour-là, quelqu’un allait devoir cher­­cher, et secou­­rir l’équipe de recherche et de sauve­­tage. Les gens allaient et venaient durant notre discus­­sion. Trois femmes sont arri­­vées, gravis­­sant la pente avec d’énormes bottes d’herbe accro­­chées dans leur dos. Elles ont passé la limite du panneau bleu indiquant « Route d’éva­­cua­­tion, camp de réfu­­giés », en direc­­tion du sommet. J’ai conti­­nué à rouler jusqu’à Kinah­­rejo sur ma moby­­lette. Vers la fin de la route, j’ai rencon­­tré un jeune homme qui faisait une marche jusqu’à sa maison située à cinq kilo­­mètres dans la zone de danger. Il venait du camp de l’école primaire. « Des gens meurent au Japon », a-t-il dit. « Des gens meurent en Amérique. C’est leur destin. Vous voulez ache­­ter un hôtel ? » Il s’est tourné et a repris son chemin à travers les cendres, emprun­­tant une voie comme gravée par le feu dans les arbres.


Traduit de l’an­­glais par Anas­­ta­­siya Reznik, d’après l’ar­­ticle « The Wizard and the Volcano », paru dans Deca stories. Couver­­ture : Vue du mont Merapi depuis le temple de Boro­­bu­­dur.

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