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par Maria Finn | 2 août 2014

J’étais sur la côte ouest du Costa Rica, prête à embarquer pour un voyage en plon­gée sous-marine sur l’île Cocos répu­tée pour la multi­tude d’es­pèces que l’on y trouve, en parti­cu­lier des bancs de requins-marteaux hali­cornes. Je me suis rappe­lée que cette ville avait un côté obscur : c’est la capi­tale de la pêche à l’ai­le­ron en Amérique centrale. Bien que cette pratique soit inter­dite au Costa Rica, pêcher le requin y est auto­risé. En 2011, le célèbre chef anglais Gordon Ramsay et son équipe de tour­nage ont appro­ché, ici-même, des pêcheurs déchar­geant des aile­rons de requins ; les trafiquants ont aspergé d’es­sence le chef et son équipe avant de les contraindre à quit­ter la ville sous la menace d’une arme. Et les eaux proté­gées de l’île Cocos sont juste­ment convoi­tées par les bracon­niers. Je me suis appro­chée de notre embar­ca­tion où j’ai rencon­tré les dix-sept autres passa­gers. Ils venaient, entre autres, de Suisse, de France, d’Is­raël, d’An­gle­terre ou du Texas. Tous étaient des plon­geurs confir­més. Et c’était une bonne chose : nous nous apprê­tions à faire une virée de trente-six heures dans des eaux agitées, 330 miles plus à l’ouest, pour nager avec les requins.

Voyage sur l’île Cocos

Un jour et demi de voyage plus tard, je me suis réveillée un matin et j’ai vu une grue trans­por­ter nos bateaux de plon­gée depuis le pont de notre embar­ca­tion, l’Argo, jusqu’à la surface de la mer. Dans la pièce prin­ci­pale, une machine à café était mise à rude épreuve et le petit déjeu­ner, omelettes et fruits frais, était servi sur commande. Je me suis préci­pi­tée sur le pont pour voir l’île Cocos : la pointe émer­gée d’un volcan, entou­rée de falaises abruptes où s’ébattent mouettes, goélands, hiron­delles de mer et fous. En 1978, l’île et ses 20 kilo­mètres de mer sont deve­nus un parc natio­nal costa­ri­cain, et en 1997, l’UNESCO l’a inscrite au patri­moine mondial de l’hu­ma­nité. Les gardes fores­tiers de l’île ont embarqué, précé­dés par Geiner Golfin, arbo­rant une longue barbe noire, une casquette en camou­flage à l’ef­fi­gie de Che Guevara, un penden­tif en argent repré­sen­tant un requin-marteau, et un pisto­let dans un étui en bandou­lière. Sur sa page Face­book, j’ai lu que son mantra était « Hasta la victo­ria, siempre », à savoir « En avant, jusqu’à la victoire ». Il nous a parlé de son inten­tion de mettre un terme à l’ac­ti­vité des bracon­niers. Golfin parlant espa­gnol, un traduc­teur nous a résumé les règles du parc : inter­dic­tion de toucher les animaux, de ramas­ser du corail ou quoi que ce soit d’autre.

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La vitesse du requin
Crédits : Soham Banerjee

Seuls une demi-douzaine de gardes fores­tiers patrouillent dans ce sanc­tuaire marin ; ils ne sont pas armés et ne peuvent pas grand-chose contre les bracon­niers qui sont équi­pés de radars de détec­tion de bateaux. La partie la moins dange­reuse du travail des gardes consiste à éviter que les plon­geurs ne se comportent n’im­porte comment, en tentant par exemple d’ap­pri­voi­ser les requins. Ces quelques aver­tis­se­ments dispen­sés, les gardes sont ensuite repar­tis. Notre profes­seur de plon­gée, Jaume Peri­cas, nous a expliqué que notre première plon­gée ne serait pas très profonde, à seule­ment douze mètres, afin de nous fami­lia­ri­ser avec notre poids et notre équi­pe­ment. Divi­sés en deux groupes, nous sommes montés à bord des petites embar­ca­tions pour nous diri­ger vers un récif appelé Manue­lita. Là, nous avons plongé à la décou­verte de récifs coral­liens avec des créa­tures tout droit sorties de Nemo : un pois­son-ballon moucheté, un pois­son-globe et un pois­son-trom­pette aux allures de lance nageaient tranquille­ment, un requin-corail se repo­sait sur les fonds marins, un pois­son-grenouille orange s’est glissé sous un rocher et un banc de viva­neaux bleu et doré est passé devant nous en brillant. Plus tard, alors que je me séchais, Shui, mon colo­ca­taire de Shan­ghai, m’a dit : « Tu sais, beau­coup de personnes sont mortes ici. Pas à cause des requins, mais en raison des courants qui les attrapent et les emportent. On ne les revoit plus jamais. » Apprendre la plon­gée, c’est aussi surmon­ter sa peur d’un envi­ron­ne­ment étran­ger. Il faut faire confiance à son équi­pe­ment, ne pas perdre de vue son équi­pier, inter­pré­ter les vagues et les courants et ne jamais remon­ter brusque­ment à la surface. Ensuite, il y a les requins. J’ai surfé dans l’océan, sur la Bay Area, le fameux « triangle rouge » où viennent migrer chaque année les grands requins blancs, pour se repro­duire et se nour­rir d’ota­ries. Statis­tique­ment parlant, je sais qu’il est inutile d’avoir peur des requins – ils tuent envi­ron cinq personnes par an, dans le monde entier – mais une partie de moi a toujours eu cette crainte. En atten­dant la vague, je guette les nageoires. Je n’aime pas être la seule surfeuse dans l’eau. Je ne mange pas de requin, dans l’es­poir de garder un bon karma. Je ne porte pas de jaune « miam-miam » dans l’eau, une couleur qui, selon les super­sti­tieux, attire les requins. En Cali­for­nie, je n’ai pas voulu affron­ter mes peurs sous l’eau. Mais désor­mais, loin de mon spot de surf, j’étais prête à y aller et y jeter un coup d’œil.

Le Seren­geti marin

Pour notre plon­gée suivante, nous sommes descen­dus à vingt-cinq mètres de profon­deur jusqu’à une « station de nettoyage » pour requin. Les requins-marteaux se rendent sur l’île Cocos surtout pour se débar­ras­ser de leurs para­sites. Des petits pois­sons-papillons à nez noir, de la taille de ma main et à l’al­lure de pois­son-ange, se déplacent autour de pics rocheux en atten­dant leurs « clients ». Quand les requins s’ap­prochent, les petits pois­sons les nettoient, redon­nant ainsi aux requins une meilleure santé et leur permet­tant de nager plus vite. Les courants remuant comme de véri­tables tornades sous-marines, je me suis agrip­pée à un rocher pour obser­ver la scène. Deux raies torpilles marbrées planaient en balançant leurs ailes, pendant que les thons jaunes chas­saient près des falaises. Soudain, par-dessus nos têtes, surgit l’im­po­sante et parfaite silhouette d’un requin-marteau.

De longues cica­trices blanches en forme d’éclairs, provoquées par les accou­ple­ments, marquaient sa peau près des bran­chies.

La femelle requin-marteau s’ap­pro­cha de la station de nettoyage et ralen­tit lorsqu’un pois­son-papillon entre­prit de la débar­ras­ser de ses para­sites. Elle tourna sa tête pour m’ob­ser­ver, faisant pivo­ter son œil à 90 degrés. Les requins-marteaux ont une vision sur 360 degrés – utile pour attra­per les cala­mars dans les profon­deurs. De longues cica­trices blanches en forme d’éclairs, provoquées par les accou­ple­ments, marquaient sa peau près des bran­chies. Elle était gran­diose. D’un coup, elle dispa­rut. Au dîner, devant un plat de légumes vapeurs et de viva­neau – j’ai hésité avant de comman­der du pois­son –, nos deux groupes de plon­gée ont comparé ce qu’ils avaient croisé dans la jour­née. Stépha­nie, pari­sienne, a annoncé qu’ils avaient vu un requin-baleine. À vrai dire, elle avait même nagé avec lui. Ces mangeurs de planc­tons sont les plus gros pois­sons de l’océan. Ils sont tache­tés, la plupart du temps indif­fé­rents à l’homme et Stépha­nie jurait qu’il mesu­rait douze mètres de long. Notre équipe se vantait, elle, d’avoir vu des requins-marteaux. Une petite compé­ti­tion s’ins­tal­lait entre les deux groupes.

Cinq espèces de requins

Le lende­main matin, le bateau nous a emmené à un mont sous-marin appelé Punta Maria. Nous sommes descen­dus, toujours plus bas, jusqu’à 27 mètres de profon­deur. Deux requins-marteaux se sont mis à tour­ner en rond, puis quatre, puis six. Peri­cas, notre guide-plon­geur, a fait tinter une barre d’acier et l’a poin­tée au-dessus de nos têtes. Notre grand requin-baleine était là, avec son ventre pâle et ses taches marbrées. Il était accom­pa­gné de cinq grands pois­sons-pilotes, tous occu­pés à le nettoyer tandis qu’il nageait. Des marteaux rentraient et sortaient de notre champ de vision, un gros requin soyeux est apparu, et des requins des Gala­pa­gos se sont joints à lui. Peri­cas a propulsé ses poings serrés en signe de victoire. Puis, derrière nous, un requin bordé s’est appro­ché, et le requin-baleine est revenu dans notre direc­tion. Nous pouvions obser­ver cinq espèces de requins en même temps : cela tenait du miracle.

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Le roi des îles Cocos
Crédits : Barry Peter

Selon l’Union Inter­na­tio­nale pour la Conser­va­tion de la Nature, un tiers de toutes les espèces de requins est menacé d’ex­tinc­tion. Les marteaux sont sur leur liste à haut risque, et les soyeux, Gala­pa­gos, bordés et baleines sont tous consi­dé­rés comme en danger. Des cher­cheurs ont récem­ment estimé dans le jour­nal Marine Policy que 63 à 273 millions de requins sont tués chaque année par la pêche commer­ciale. En 2011, le Costa Rica a banni le shark finning, la pêche aux aile­rons, cette pratique consis­tant à muti­ler les requins avant de les reje­ter à la mer pour y mourir. Mais ce commerce est toujours floris­sant et il est estimé qu’en­vi­ron 400 000 de ces animaux ont été tués la même année dans les eaux du Costa Rica et que 30 tonnes d’ai­le­rons ont été expor­tés vers l’Asie pour être trans­for­més en soupe. En mars 2013, la Conven­tion sur le Commerce Inter­na­tio­nal des Espèces de Faune et de Flore Sauvages Mena­cées d’Ex­tinc­tion (Conven­tion on Inter­na­tio­nal Trade in Endan­ge­red Species, CITES) a décidé que la pêche de trois espèces de requins-marteaux, parmi lesquelles le hali­corne, serait désor­mais stric­te­ment soumise à des permis d’ex­por­ta­tion de leurs aile­rons. Les envi­ron­ne­men­ta­listes consi­dèrent cela comme une victoire, mini­mi­sée malgré tout par le nombre de requins tirés de l’eau chaque année. Les requins-marteaux, par leur rareté et leurs aile­rons riches en carti­lage, sont parti­cu­liè­re­ment recher­chés. Autour des Îles Cocos, ils sont la proie des palangres, ces engins de pêche qui étendent dans l’eau près de huit kilo­mètres de ralingue, où l’on pend des hameçons lestés tous les mètres cinquante envi­ron. Le Costa Rica n’oblige pas les bateaux de pêche à marquer leur équi­pe­ment, aussi quand des gardes trouvent ces ralingues dans le sanc­tuaire, même près d’un bateau, ils ne peuvent léga­le­ment rien faire contre ces bracon­niers. Rien qu’en 2012, nous a dit Golfin, les garde-côtes ont confisqué 290 kilo­mètres de ralingue et 5 000 hameçons. Ils aime­raient porter plainte contre les pêcheurs, mais il nous a expliqué que « les palangres siègent au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion des entre­prises de pêche du Costa Rica. Ils n’ont pas l’in­ten­tion de se punir eux-mêmes ». Leur seul espoir est d’at­teindre les hameçons avant les requins-marteaux hali­cornes. Ce sont des animaux sensibles, et les gardes nous ont expliqué qu’ils meurent à coup sûr une fois hameçon­nés, à cause de leur grande nervo­sité.

Séjour à Alcyone

Pour notre dernier jour, la première plon­gée de mon groupe se tenait dans une station de nettoyage nommée Dirty Rock, tandis que l’autre groupe allait à Alcyone, un récif au sommet plat baptisé d’après le navire de Jacques-Yves Cous­teau. Nous avons vu une poignée de requins-marteaux et un banc de carangues argen­tées, mais l’autre groupe nous avait battu haut la main. « Des nuages de marteaux », nous a annoncé l’An­glais Ian lors d’un petit déjeu­ner composé de papayes et d’œufs brouillés. « Un banc. » Alcyone était censé être notre prochaine desti­na­tion, mais le fait que leur plon­gée ait été mira­cu­leuse ne voulait pas dire que ce serait aussi notre cas. Le récif était connu pour ses flots de retour, ses ther­mo­clines froides, ses courants rapides aux accé­lé­ra­tions fréquentes. Ces condi­tions en font l’un des meilleurs endroits du monde pour obser­ver la vie sous-marine. En chemin, nous avons croisé une sota­lie de Chine et son petit entou­rés d’un banc de dauphins. Une fois sur les lieux, nous avons sauté dans les vagues et nous nous sommes hissés le long d’une corde jusqu’à 24 mètres de profon­deur. Le spec­tacle commença presque aussi­tôt.

Ils étaient autour de moi, et sous moi, et quelques-uns même au dessus de moi. J’étais dans un nuage de requins marteaux.

Des requins-marteaux ! Trois puis quatre firent des rondes autour de nous. Peri­cas frappa sa barre métal­lique et dési­gna un requin-baleine au dessus de nos têtes. Alors qu’il se présen­tait, d’autres marteaux arri­vèrent des profon­deurs, remarquèrent les bulles que nous faisions et repar­tirent. J’ob­ser­vai au dessus de moi un banc de marteaux, leurs corps ondu­lant dans le courant sur plusieurs épais­seurs, comme un écho sous-marin. Ils se dépla­cèrent et nous fîmes de même. Juste en face de moi, le requin-baleine réap­pa­rut. Je battis des pieds avec le courant et pus avoir un aperçu inou­bliable de son gigan­tesque dos à pois. J’ai alors tourné la tête. Ils étaient autour de moi, et sous moi, et quelques-uns même au-dessus de moi. J’étais dans un nuage de requins-marteaux. C’était un moment de grâce. Ils finirent par se dépla­cer et nous avons refait surface. Pendant le retour houleux vers l’Argo, j’ai mis mes lunettes de soleil ; je pleu­rais, submer­gée d’émo­tion.Peri­cas fit tinter sa barre de nouveau : les marteaux nous surplom­baient. Nous pouvions voir un requin-baleine et un banc de marteaux, ensemble comme pour un grand final. J’au­rais pu flot­ter là pendant des heures, mais notre guide commença à nous faire remon­ter à neuf mètres afin que notre sang puisse relâ­cher du nitro­gène avant que nous ne soyons à court d’oxy­gène. Le banc de marteaux était désor­mais sous nos pieds.


Traduit de l’an­glais par Paul Poulak d’après l’ar­ticle « A daring dive into the wild off Costa Rica », paru dans le FERN. Couver­ture : photo­gra­phie par Marco Repola.

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