par Mark Bowden | 13 septembre 2016

C’est lorsqu’il a vu pour la première fois cette photo­­gra­­phie, prise le 2 décembre 1993 sur le toit d’une maison de Medellín, que le jour­­na­­liste Mark Bowden a décidé d’écrire un livre sur la traque de Pablo Esco­­bar. On y voit des membres du Bloque de Búsqueda, un regrou­­pe­­ment de trois unités spéciales créé pour abattre le légen­­daire trafiquant de drogue colom­­bien, rassem­­blés autour de son corps ensan­­glanté comme des chas­­seurs autour de la dépouille d’un lion. Ces sourires béats marquent la fin de plusieurs années d’une course-pour­­suite explo­­sive rela­­tée en détails dans  Killing Pablo par l’au­­teur de La Chute du faucon noir. ulyces-escobarmuerte-02

Lende­­main de fête

C’était le jeudi 2 décembre 1993. Lorsque Pablo s’est levé ce jour-là, il était près de midi, son heure habi­­tuelle. Il a avalé une assiette de spaghetti avant de retour­­ner s’échouer sur son lit avec son télé­­phone sans fil. Esco­­bar avait toujours été corpu­lent mais il avait pris une dizaine de kilos durant sa cavale, qui avaient fait enfler sa bedaine. Cavale n’est peut-être pas le mot idéal pour décrire la situa­­tion. Il passait la majeure partie de son temps allongé, à manger, dormir et parler à la radio. Il enga­­geait des pros­­ti­­tuées, pour la plupart des adoles­­centes, afin de passer le temps. Rien de compa­­rable aux orgies somp­­tueuses qui avaient fait sa répu­­ta­­tion, mais son argent et sa noto­­riété lui permet­­taient encore d’as­­sou­­vir certains péchés mignons. Pablo avait du mal à rentrer dans ses jeans. Les seuls panta­­lons à sa taille  étaient trop longs d’une bonne quin­­zaine de centi­­mètres. Il avait dû faire deux ourlets aux jeans bleu clair qu’il portait ce jour-là. Il les avait assor­­tis de tongs et d’un ample polo bleu. Sujet aux maux d’es­­to­­mac, il subis­­sait peut-être le contre­­coup de sa fête d’an­­ni­­ver­­saire qui avait eu lieu la veille au soir. Il était seul dans la maison avec Limón, cet après-midi-là. Les deux autres personnes qu’il gardait auprès de lui – son cour­­sier, Jaime Rua, et sa tante et cuisi­­nière, Luz Mila – étaient parties après avoir préparé le petit-déjeu­­ner.

À 13 heures, Pablo a tenté plusieurs fois de joindre sa famille en se faisant passer pour un jour­­na­­liste radio. Hélas, la stan­­dar­­diste de l’hô­­tel Tequen­­dama lui a signi­­fié – sur les ordres du colo­­nel Marti­­nez – qu’on lui avait inter­­­dit de prendre les appels des jour­­na­­listes. La première fois, il a été mis en attente indé­­fi­­ni­­ment. La seconde, on lui a demandé de rappe­­ler plus tard. Il a fina­­le­­ment réussi à les avoir à la troi­­sième tenta­­tive. Il a briè­­ve­­ment parlé à sa fille Manuela, puis à sa femme Maria Victo­­ria et à son fils.

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Esco­­bar et son épouse, María Victo­­ria Henao

Maria Victo­­ria sanglo­­tait au télé­­phone. Elle était dépri­­mée et fata­­liste. « Si tu savais la gueule de bois que j’ai, ma chérie », a dit Pablo sur un ton détendu. Elle conti­­nuait à pleu­­rer. « C’est telle­­ment chiant… Mais bref, qu’est-ce que tu comptes faire ? » « Je ne sais pas. » « Que dis ta mère ? » « C’est comme si elle s’était évanouie dans la nature », a-t-elle répondu, expliquant qu’elle l’avait vue pour la dernière fois vendredi dernier à l’aé­­ro­­port de Medellín. « Je ne l’ai pas appe­­lée. Elle m’a dit au revoir, et puis… » « Tu ne lui as pas parlé depuis ? » « Non. Ma mère est si nerveuse », a répondu Maria Victo­­ria, lui disant combien les morts surve­­nues ces dernières années avaient presque tué la vieille dame de chagrin.

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Le lieu­­te­­nant Hugo Martí­­nez, Jr a été réveillé par un coup de télé­­phone de son père. « Pablo est au télé­­phone ! » a dit le colo­­nel Martí­­nez. Le lieu­­te­­nant fati­­gué s’est habillé en vitesse et s’est dépê­­ché de sortir sur le parking, où les autres hommes se rassem­­blaient.

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« Qu’est-ce que tu comptes faire ? » a demandé Pablo à sa femme d’une voix douce. « Je ne sais pas… Je vais attendre de voir où ils nous envoient. Ce sera la fin pour nous. » « Non ! »

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Esco­­bar et son fils Juan Pablo

« Qu’est-ce que ça peut faire ? » a-t-elle sèche­­ment répliqué. « Ne sois pas froide avec moi, sainte mère de Dieu ! » « Et toi ? » « Ahhh. » « Et toi ? » a répété Maria Victo­­ria. « Quoi, moi ? » « Qu’est-ce que tu vas faire ? » « Rien du tout… De quoi as-tu besoin ? » a demandé Pablo. Il ne voulait pas parler de lui. « De rien », a répondu sa femme. « Qu’est-ce que tu veux ? » « Ce que je voudrais ? » a-t-elle commencé d’une voix maus­­sade. « Si tu as besoin de quoi que ce soit, appelle-moi, d’ac­­cord ? » « D’ac­­cord. » « Tu peux m’ap­­pe­­ler main­­te­­nant, briè­­ve­­ment. Je ne peux rien dire de plus. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Je suis resté dans les clous, non ? » « Mais comment tu vas ? Mon Dieu, je ne sais même pas ! » « On doit aller de l’avant. Tu ne dois penser qu’à ça, main­­te­­nant que je suis si près de le faire. Non ? » a dit Pablo, suggé­­rant proba­­ble­­ment par là qu’il comp­­tait se rendre. « Si », a-t-elle dit sans enthou­­siasme. « Pense à ton fils et aussi à tout le reste. Ne prends pas de déci­­sions trop rapi­­de­­ment, d’ac­­cord ? » « Oui. » « Rappelle ta mère et demande-lui si elle veut que vous veniez ou pas. » « D’ac­­cord. » dee8da8f6307e3eb31272c36c1666b2e« Et souviens-toi que tu peux me joindre sur mon beeper. » « D’ac­­cord. » « Bon. » « Chao », a dit Maria Victo­­ria. « Au revoir », lui a dit son époux. Elle a passé le télé­­phone à Juan Pablo. Un jour­­na­­liste avait trans­­mis au fils d’Es­­co­­bar une liste de ques­­tions en vue d’une inter­­­view. Lorsque Pablo avait des problèmes, il utili­­sait souvent les médias colom­­biens comme tribune pour diffu­­ser ses messages et ses reven­­di­­ca­­tions. C’était un moyen de s’at­­ti­­rer les faveurs du peuple.

D’autres fois, lorsqu’il était contra­­rié par ce qu’ils écri­­vaient, il lui arri­­vait d’or­­don­­ner la mort de repor­­ters ou d’édi­­teurs. Juan Pablo voulait que son père le conseille sur la façon dont il devait répondre aux ques­­tions. « Écoute bien, c’est un jour­­nal très impor­­tant à Bogotá », a dit Pablo. « Oui, oui. » Pablo a émis l’idée qu’ils pour­­raient vendre ses réponses à des publi­­ca­­tions étran­­gères . Ce serait l’op­­por­­tu­­nité de faire du lobbying à grande échelle pour qu’un pays accepte d’of­­frir l’asile à sa famille. Mais pour le moment, il voulait juste entendre les ques­­tions. Il rappel­­le­­rait plus tard pour aider son fils à y répondre. « C’est aussi de la publi­­cité », a dit Pablo. « On va leur expliquer nos raisons et d’autres trucs. Est-ce que tu comprends ? Il faut que ce soit bien fait et bien orga­­nisé. » « Oui, oui », a dit Juan Pablo. Puis il a lu la première ques­­tion : « “Quel que soit le pays, on ne vous accor­­de­­rait l’asile qu’en échange de la reddi­­tion immé­­diate de votre père. Serait-il disposé à se rendre si vous étiez quelque part en sécu­­rité ?” » « Ensuite. » « La suivante, c’est : “Accep­­te­­rait-il de se rendre avant que vous ne trou­­viez refuge à l’étran­­ger ?” » « Conti­­nue. » « J’ai parlé avec lui et il m’a dit que s’il y avait des ques­­tions auxquelles je ne voulais pas répondre, il n’y avait pas de problème. Et si je veux en ajou­­ter d’autres, il les inclura. » « D’ac­­cord. La suivante ? » « “D’après vous, pourquoi plusieurs pays ont-ils refusé d’ac­­cueillir votre famille ?” OK ? » « Oui. » ulyces-escobarmuerte-04 « “À quelles ambas­­sades avez-vous demandé de l’aide ?” » « D’ac­­cord. » « “Ne pensez-vous pas qu’au vu de la situa­­tion de votre père – il est accusé de X crimes, d’as­­sas­­si­­nat de person­­na­­li­­tés publiques, il est consi­­déré comme un des plus puis­­sants trafiquants de drogue du monde…” » Juan Pablo s’est inter­­­rompu. « Conti­­nue. » « Mais il y en a beau­­coup. Envi­­ron quarante. » Pablo a dit à son fils qu’il le rappel­­le­­rait plus tard dans la jour­­née. « J’ai peut-être trouvé le moyen de commu­­niquer par fax », a dit Pablo. « Non », a répondu Juan Pablo, crai­­gnant qu’u­­ti­­li­­ser un fax soit dange­­reux. « Euh, non ? OK. D’ac­­cord. Bonne chance, alors. » Pablo a raccro­­ché.

Le Bloc

Hugo et ses hommes ne s’étaient pas retrou­­vés à temps pour capter le signal, mais les postes d’écoute de Centra Spike et du Bloque de Búsqueda l’avaient loca­­lisé par trian­­gu­­la­­tion à Los Olivos, quar­­tier d’où prove­­naient égale­­ment les appels précé­­dents. Ils se sont enfer­­més dans leurs voitures et ont attendu le prochain appel de Pablo. S’il essayait de répondre à quarante ques­­tions, comme il l’avait promis à son fils, il reste­­rait en ligne un bon moment.

« Mon père ne se rendra pas avant que nous trou­­vions refuge à l’étran­­ger. »

« Il y en a combien ? » a demandé Pablo, s’inquié­­tant à l’évi­­dence de la durée du coup de fil. Il avait rappelé à trois heures tapantes. « Beau­­coup », a répondu Juan Pablo. « Il y a près de quarante ques­­tions. » Juan Pablo a commencé à répé­­ter les ques­­tions du jour­­na­­liste. La première lui deman­­dait d’ex­­pliquer quoi faire pour que son père accepte de se rendre. Pablo lui a dicté la réponse : « Dis-lui : “Mon père ne se rendra pas sans garan­­ties pour sa sécu­­rité.” » « OK », a dit Juan Pablo. « “Et nous soute­­nons tota­­le­­ment sa déci­­sion.” » « D’ac­­cord. » « “Au-delà de toute autre consi­­dé­­ra­­tion.” » « D’acc’. » « “Mon père ne se rendra pas avant que nous trou­­vions refuge à l’étran­­ger, et tant que la police d’Antioquia…” » « La police et le DAS, ce serait mieux », l’a inter­­­rompu Juan Pablo. « Parce que le DAS te recherche aussi. » « C’est seule­­ment la police. »

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L’hô­­tel Tequen­­dama à Bogotá

« Oh, OK. » Pablo a repris : « “Tant que la police d’An­­tioquia…” » « Ouais. » « Tu as raison, dis plutôt : “Tant que les auto­­ri­­tés d’An­­tioquia…” » « Ouais. » « …con­­ti­­nuent à kidnap­­per… » « Ouais. » « …tor­­tu­­rer… » « Ouais. » « …et perpé­­trer des massacres à Medellín. » « Ça marche. » « OK », a dit Pablo. « La suivante. »

~

Hugo a quitté le parking en trombe après que son contact au stan­­dard de l’hô­­tel Tequen­­dama l’a averti que Pablo était en ligne. Ils avaient immé­­dia­­te­­ment reconnu sa voix au bout du fil, bien qu’il préten­­dait être jour­­na­­liste. Le colo­­nel Martí­­nez leur avait donné l’ordre de le faire attendre puis de finir par accep­­ter. Les hommes rassem­­blés sur le parking ont suivi Hugo. Les autres équipes du Bloque de Búsqueda ont aban­­donné leurs posi­­tions pour les rejoindre. Hugo était en proie à autant d’ex­­ci­­ta­­tion que de nervo­­sité. Il pouvait sentir les hommes de son père, des guer­­riers impi­­toyables, sur ses talons. Depuis qu’ils avaient coincé Juan Camilo Zapata – un dealer excen­­trique de Bogotá –, il était remonté dans l’es­­time des hommes du Bloc, mais ils restaient très scep­­tiques. Il savait que s’il échouait aujourd’­­hui, alors qu’ils atten­­daient ses ordres, il ne s’en relè­­ve­­rait pas.

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Des membres du Bloque de Búsqueda en 1992

Suivant la tona­­lité dans ses écou­­teurs et la ligne de son scan­­ner, Hugo est arrivé au pied d’un immeuble de bureaux situé à quelques enca­­blures du parking. Il était certain que Pablo s’y trou­­vait. Sitôt après en avoir reçu l’ordre, la section d’as­­saut a débarqué et enfoncé les portes du bâti­­ment, avant de s’y engouf­­frer dans un vacarme terrible. Pablo conti­­nuait de parler d’une voix calme, comme si de rien n’était. Hugo n’en reve­­nait pas. Comment son équi­­pe­­ment pouvait-il s’être trompé ? Il était clair qu’il n’était pas dans le bâti­­ment que ses hommes venaient de prendre d’as­­saut. Hugo s’est senti enva­­hir par la panique. Il a pris deux profondes inspi­­ra­­tions, s’ef­­forçant de retrou­­ver son calme. Tant que Pablo conti­­nuait à parler, il restait un espoir de le trou­­ver. Renver­­sant sa tête sur le siège passa­­ger du van Mercedes blanc, il a fermé les yeux un moment avant de regar­­der l’écran plus atten­­ti­­ve­­ment. Cette fois, il a remarqué un léger tres­­saille­­ment dans la ligne blanche. Elle couvrait toute la largeur de l’écran, ce qui signi­­fiait que le signal était proche, mais le tres­­saille­­ment avait son impor­­tance. Il s’est souvenu que ce genre de vibra­­tion voulait dire qu’il captait une réflexion du signal. C’était très léger, voilà pourquoi il ne l’avait pas remarqué avant. Quand la réflexion était due à de l’eau, la ligne compor­­tait comme un petit gribouillis, mais celle-ci n’en avait pas. « Ce n’est pas là ! Ce n’est pas là ! » a-t-il crié dans la radio. « On y va ! » Sur sa gauche, il y avait un fossé de drai­­nage dans lequel s’écou­­lait douce­­ment de l’eau au fond d’un ravin en béton. Pour passer de l’autre côté – d’où Hugo était main­­te­­nant convaincu que venait le signal – le conduc­­teur a dû remon­­ter deux rues plus haut avant de tour­­ner à gauche pour traver­­ser un pont. Ils se sont retrou­­vés de l’autre côté du fossé. Hugo a réalisé qu’une seule voiture l’avait suivi. Soit les autres ne l’avaient pas entendu, soit ils avaient décidé d’igno­­rer son ordre. Esco­­bar conti­­nuait à parler avec son fils.

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Esco­­bar, sa femme et sa fille

À la fenêtre

Juan Pablo répé­­tait une ques­­tion du jour­­na­­liste qui deman­­dait pourquoi tant de pays avaient refusé de les accueillir, sa mère, sa sœur et lui. « “Ces pays ont refusé de nous accueillir sur leur terri­­toire car ils ne connaissent pas la vérité” », a dit Pablo. « Oui », a répondu Juan Pablo, prenant des notes de ce disait son père. « “Nous allons frap­­per aux portes de toutes les ambas­­sades du monde car nous sommes déter­­mi­­nés à conti­­nuer à nous battre” », a pour­­suivi Pablo. « “Nous voulons pouvoir vivre et étudier dans un autre pays, sans gardes du corps et si possible sous un autre nom.” » « Juste pour que tu saches », a dit Juan Pablo. « J’ai reçu un coup de télé­­phone d’un repor­­ter qui m’a dit que le président équa­­to­­rien Alfredo Cris­­tiani… ah non, je crois que c’est du Salva­­dor… » « Oui ? » Pablo s’est levé du lit pour s’ap­­pro­­cher de la fenêtre, inquiet du fait que sa conver­­sion durait depuis déjà plusieurs minutes. Habi­­tuel­­le­­ment, ils s’en tenaient à 20 secondes. Il regar­­dait les voitures défi­­ler dans la rue en contre­­bas pendant qu’il écou­­tait son fils. « Bref, il propose de nous rece­­voir. Il m’a lu le commu­­niqué au télé­­phone. » « Ah bon ? »

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Repas de famille

« Oui, il a dit que si cela pouvait contri­­buer à réta­­blir la paix dans le pays, il serait d’ac­­cord pour nous accueillir. Le reste du monde accueille bien des dicta­­teurs ou d’autres gens méchants, alors pourquoi pas nous ? » « Bon, atten­­dons de voir, c’est un pays un peu planqué. » « En tout cas il y a une possi­­bi­­lité, et ça vient d’un président. » « Écoute, par respect envers El Salva­­dor. » « Oui ? » « Au cas où ils te demandent quoi que ce soit, dis-leur que notre famille leur est très recon­­nais­­sante et hono­­rée par les paroles du président, car nous savons qu’il est le garant de la paix d’El Salva­­dor. » « OK. » Pablo ne quit­­tait pas la rue des yeux. Quand Juan Pablo a répété une ques­­tion sur son expé­­rience de la vie sous protec­­tion du gouver­­ne­­ment, son père a dit : « Tu sais répondre à celle-là. » « “Qui a payé pour l’en­­tre­­tien et l’hé­­ber­­ge­­ment ? Toi ou le procu­­reur géné­­ral ?” » « Qui a payé ? » a répété Pablo. « Nous », a répondu son fils. « Enfin, il y a des gens de Bogotá dont les frais ont été couverts par De Greiff, mais ils n’ont pas tout dépensé car nous avons payé pour les courses, les mate­­las, les déodo­­rants, les brosses à dents et à peu près tout… » Juan Pablo a répété deux ques­­tions de plus avant que son père ne mette subi­­te­­ment fin à la conver­­sa­­tion. « OK, restons-en là », a dit Pablo. « Oui, d’ac­­cord », a acquiescé Juan Pablo. « Bonne chance. » « Courage à toi aussi. »

~

Le signal disait à Hugo de se diri­­ger tout droit. À mesure qu’ils remon­­taient la rue, la ligne sur l’écran s’est épais­­sie et la tona­­lité dans ses écou­­teurs s’est inten­­si­­fiée. Ils ont conti­­nué jusqu’à ce que le signal atteigne un pic avant de commen­­cer à dimi­­nuer. Ils ont fait demi-tour en roulant plus douce­­ment cette fois-ci. Peu à peu, la ligne s’est étirée jusqu’à remplir à nouveau tout l’écran. Ils se trou­­vaient devant une rangée de maisons à deux étages. Impos­­sible de devi­­ner laquelle abri­­tait Pablo. Le van blanc a monté et descendu la rue plusieurs fois. Hugo a levé les yeux de son écran pour scru­­ter les maisons avec atten­­tion, une par une. C’est là qu’il l’a vu.

Le colo­­nel savait que cette fois était la bonne.

Un gros type à la fenêtre du deuxième étage. Il avait de longs cheveux bouclés et une barbe touf­­fue. Cette vision lui a fait l’ef­­fet d’un élec­­tro­­choc. Hugo n’avait vu Esco­­bar qu’en photo et toujours rasé de près à l’ex­­cep­­tion de sa mous­­tache. Mais ils savaient qu’il s’était fait pous­­ser la barbe, et quelque chose chez l’homme à la fenêtre a provoqué un déclic en lui. Il utili­­sait un télé­­phone cellu­­laire et regar­­dait atten­­ti­­ve­­ment le trafic. L’homme s’est éloi­­gné de la fenêtre. Hugo aurait juré avoir aperçu une expres­­sion de surprise sur son visage. Ce visage, celui de Pablo Esco­­bar, s’est progres­­si­­ve­­ment dessiné dans l’es­­prit d’Hugo. Pendant une demi-seconde, il est resté confus et n’ar­­ri­­vait pas à y croire. C’était lui ! Il l’avait trouvé ! Des années d’ef­­forts inin­­ter­­rom­­pus, des centaines de vies brisées, des milliers de raids de la police en vain, des millions de dollars inves­­tis offi­­cieu­­se­­ment dans cette traque, d’in­­nom­­brables fausses pistes et toutes ces heures de travail.

Tous ces faux pas, ces fausses alertes, ces bévues… Il était enfin là. Un homme parmi les 35 millions d’ha­­bi­­tants du pays, régnant sur un monde souter­­rain orga­­nisé, riche et sans merci depuis près de deux décen­­nies. Un homme dans une ville qui en comp­­tait des millions et dans laquelle il était révéré comme une légende. La tâche avait été litté­­ra­­le­­ment plus diffi­­cile que de trou­­ver une aiguille dans une botte de foin. Hugo s’est laissé retom­­ber dans son siège et a contacté la voiture derrière lui. « C’est la maison ! » Elle se trou­­vait au beau milieu de la rési­­dence. Hugo avait peur que Pablo n’ait été effrayé par leur van blanc descen­­dant la rue au pas. Il a demandé au conduc­­teur de conti­­nuer à rouler jusqu’en bas de la rue. Criant dans la radio, Hugo a demandé à ce qu’on le mette en liai­­son avec son père. « Je l’ai loca­­lisé ! » lui a-t-il dit. Le colo­­nel savait que cette fois était la bonne. Il n’avait jamais entendu ces mots aupa­­ra­­vant et il savait qu’Hugo n’au­­rait pas dit cela sans avoir vu Pablo de ses propres yeux. « Il est à l’in­­té­­rieur », a dit Hugo.

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L’as­­saut du Bloc

Il a expliqué clai­­re­­ment à son père qu’il était seul avec une autre voiture du Bloc dans la rési­­dence. Il pensait que Pablo l’avait vu et que les hommes du cartel étaient proba­­ble­­ment en chemin. Il voulait en finir fissa. « Reste où tu es ! » a ordonné le colo­­nel Martí­­nez à son fils en hurlant dans la radio. « Postez-vous à l’avant et à l’ar­­rière de la maison et ne le lais­­sez pas sortir. » Le colo­­nel a ensuite donné l’ordre d’in­­ter­­ve­­nir à toutes ses unités dans le secteur, dont celles qui étaient encore occu­­pées à sacca­­ger les bureaux situés à quelques rues de là. Ils devaient se retrou­­ver devant la maison immé­­dia­­te­­ment. Les deux hommes d’Hugo sont descen­­dus de la voiture et ont pris posi­­tion contre le mur, de chaque côté de la porte d’en­­trée de la maison. Hugo a manœu­­vré pour garer le van de façon à bloquer l’al­­lée. Terri­­fiés, leurs armes au poing, ils ont attendu. Il s’est écoulé envi­­ron dix minutes.

Le trophée

La porte d’en­­trée était blin­­dée. Martin, un des lieu­­te­­nants assi­­gnés à la section d’as­­saut du Bloque de Búsqueda, se tenait prêt tandis que ses hommes l’en­­fonçaient à coups de massue. Il ne portait pas son gilet pare-balles et il a commencé à le regret­­ter anxieu­­se­­ment. La porte s’est ouverte bruta­­le­­ment et Martin a pris plusieurs inspi­­ra­­tions profondes avant de s’en­­gouf­­frer dans la maison. the-normal-life-of-pablo-escobar-and-family-17Il est entré en courant, suivi par les cinq hommes de son unité. La fusillade a commencé. Dans le vacarme et la confu­­sion, il a rapi­­de­­ment atteint le premier étage. Il était vide et ressem­­blait à un garage. Il y avait un taxi jaune garé dans le fond et une volée de marches qui menaient au deuxième étage. Un des hommes de Martin a trébu­­ché en montant les marches et tout le monde s’est arrêté momen­­ta­­né­­ment. Ils crai­­gnaient que l’homme n’ait été touché. Limón a sauté par une fenêtre donnant sur le toit de tuiles oranges au moment où les auto­­ri­­tés ont enfoncé la porte de devant. Il y avait un toit construit à l’ar­­rière de la maison, entouré par des murs sur trois côtés, qu’on pouvait atteindre en sautant de trois mètres depuis une fenêtre du deuxième étage. Limón a atterri sur les tuiles et a commencé à courir. Les membres du Bloque se sont déployés dans la rue à l’ar­­rière de la maison et ont ouvert le feu. Des dizaines d’hommes étaient postés d’un bout à l’autre de la rési­­dence avec des armes auto­­ma­­tiques, certains se tenant debout sur le toit de leurs voitures. L’un des tireurs du Bloque avait grimpé sur le toit de la maison voisine. Limón a été touché plusieurs fois dans sa course. Dans son élan, il est tombé du toit et a atterri sur l’herbe en contre­­bas. Puis Pablo est apparu. Il s’est débar­­rassé de ses tongs et a sauté sur le toit. Voyant ce qui était arrivé à Limón, il est resté collé à l’un des murs qui lui servait de protec­­tion. Sur le toit d’en face, le tireur ne l’avait plus dans son viseur et il y a eu une pause dans les coups de feu. Pablo s’est rapi­­de­­ment déplacé le long du mur en direc­­tion de la rue. Personne ne l’avait dans son viseur à ce moment-là. Arrivé au coin, Pablo a fait un faux pas. Il s’est appro­­ché de l’arête du toit légè­­re­­ment pentu et a tenté de passer de l’autre côté. Il y a eu une salve de coups de feu toni­­truante et Pablo est tombé près de l’arête. Il s’est affalé en avant, délo­­geant quelques tuiles oranges. Les tirs ont conti­­nué. À l’in­­té­­rieur de la maison, l’équipe de Martin avait trouvé le deuxième étage vide. Lorsqu’il a passé la tête par la fenêtre, il a vu un corps étendu et a entendu une nouvelle salve de coups de feu. Ils se sont couchés sur le sol et ont attendu tandis que les muni­­tions s’en­­cas­­traient dans les fenêtres, les murs et le plafond de la pièce. Martin a cru qu’ils étaient sous les feux des gardes du corps de Pablo. Il a crié dans sa radio : « À l’aide ! Aidez-nous ! On a besoin de renforts ! »

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Une marche à la mémoire de Pablo Esco­­bar en 1994
Crédits : José Gomez

Tout le monde tirait depuis la rue. Les balles se logeaient dans les murs en brique et sur le petit toit. Plusieurs minutes se sont écou­­lées avant que les tirs ne s’ar­­rêtent et que les hommes du Bloc ne réalisent qu’ils étaient les seuls à tirer. Le silence est revenu. Sur le toit du deuxième étage, le tireur a crié : « C’est Pablo ! C’est Pablo ! » Les hommes l’es­­ca­­la­­daient pour aller voir. D’autres sont descen­­dus par la fenêtre. Le major Hugo Agui­­lar s’est appro­­ché du corps et l’a retourné. Le visage barbu était tumé­­fié, maculé de sang et couvert de boucles noires sangui­­no­­lentes. Le major a pris une radio et s’est adressé direc­­te­­ment au colo­­nel Martí­­nez, assez fort pour que tous les hommes puissent l’en­­tendre, jusque dans la rue. « Vivá Colom­­bia ! On a tué Pablo Esco­­bar ! »

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Sur les lieux, la police colom­­bienne a déclaré que Pablo avait été touché par des hommes tirant depuis l’al­­lée alors qu’il courait sur le toit, ainsi que par le major Hugo Agui­­lar, qui avait grimpé sur le toit de la maison voisine. Le lieu­­te­­nant Martí­­nez, qui obser­­vait la scène depuis la rue, raconte que Pablo s’était soudain déta­­ché du mur. Il avait alors vidé les char­­geurs de ses deux pisto­­lets en criant : « Fils de putes de flics ! »

Tuer Pablo était le but de la mission depuis le départ.

Sortie théâ­­trale s’il en est – c’est peut-être ce qu’il s’est passé. Mais tout au long de ses années de planque, Pablo Esco­­bar s’est comporté en fuyard et non en combat­­tant. Lorsque la police arri­­vait, il dispa­­rais­­sait le plus vite possible par la porte de derrière ou, dans ce cas précis, par une fenêtre. Il n’avait jamais choisi l’af­­fron­­te­­ment direct et sachant ce qui était arrivé à ses sica­­rios, il était proba­­ble­­ment conscient que c’était inutile et souvent fatal. Il est possible qu’a­­près avoir réalisé qu’il était cerné, et voyant ce qui était arrivé à Limón, il ait décidé de tenter de passer en force. Mais l’ima­­gi­­ner finir en tirant dans tous les sens, comme le méchant d’un vieux Western, cadre assez mal avec le person­­nage. Les rapports d’au­­top­­sie indiquent que Pablo a été touché trois fois. Une balle est entrée à l’ar­­rière de sa jambe droite, juste au-dessus de l’ar­­ti­­cu­­la­­tion du genou, pour ressor­­tir à l’avant de la jambe, envi­­ron cinq centi­­mètres sous la rotule. Une autre balle l’a touchée dans le dos, juste sous l’omo­­plate droite, et n’a pas traversé son corps. La troi­­sième est entrée au centre de son oreille droite et est ressor­­tie juste devant son oreille gauche, traver­­sant son cerveau de part en part. Les tirs qu’il a reçu dans la jambe et le dos l’ont proba­­ble­­ment mis hors jeu, mais ils ne l’ont proba­­ble­­ment pas tué. Il est mort instan­­ta­­né­­ment en rece­­vant le tir à la tête. Soit les trois tirs ont touché Pablo à peu près au même moment, soit il a été achevé après sa chute. Tirer une balle au centre de l’oreille droite d’un homme qui court depuis une certaine distance est soit le signe d’une adresse au tir extra­­or­­di­­naire, soit d’une chance toute aussi excep­­tion­­nelle. Un tir semblable a frappé Limón, qui est mort des suites d’une bles­­sure par balle au milieu du front. Étant donné l’em­­pla­­ce­­ment des bles­­sures, il semble plus probable que les deux hommes ont été exécu­­tés à bout portant après leur chute. Le colo­­nel Martí­­nez a fait remarquer à l’époque qu’un tir à moins d’un mètre aurait laissé des traces de poudres carac­­té­­ris­­tiques sur la peau de Pablo. Cela n’ap­­pa­­raît effec­­ti­­ve­­ment pas sur les photo­­gra­­phies d’au­­top­­sie. Mais un tir compris entre 1 m et 1,20 m corres­­pon­­drait aussi à celui d’un tireur admi­­nis­­trant le coup de grâce à un homme à terre.

Un tir effec­­tué à une si courte distance entraîne un signe qui ne trompe pas : des écla­­bous­­sures de sang. Plusieurs heures après la fusillade, l’agent de la DEA Steve Murphy se rappelle qu’un membre du Bloque de Búsqueda cher­­chait à vendre sa chemise et son panta­­lon pour 200 dollars en souve­­nirs, car ils avaient été écla­­bous­­sés du sang de Pablo. Tuer Pablo était le but de la mission depuis le départ. Personne ne voulait le voire empri­­sonné une nouvelle fois. Sept ans après la fusillade, le colo­­nel Oscar Naranjo, qui était à l’époque le chef du rensei­­gne­­ment de la police natio­­nale colom­­bienne, a affirmé que Pablo avait été abattu à bout portant après sa chute.

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Steve Murphy (en rouge), le major Hugo Agui­­lar et Javier Peña autour du cadavre d’Es­­co­­bar

« Il faut comprendre que le Bloc était à cran », dit-il. « Esco­­bar était comme un trophée à la fin d’une longue chasse. Personne ne voulait risquer d’autres désastres en le prenant vivant. » Quant au fait que Pablo ait tiré sa révé­­rence en tirant à tout va, les photos de la scène du toit montrent bel et bien deux armes auprès de lui. Mais ses pour­­sui­­vants ont reconnu avoir altéré les lieux d’au moins une façon signi­­fi­­ca­­tive : ils ont soigneu­­se­­ment rasé les coins de la mous­­tache de leur victime pour lui tailler une petite mous­­tache à la Hitler qui serait diffu­­sée dans tous les articles sur sa mort. Une ultime humi­­lia­­tion pour l’homme qui les gênait depuis si long­­temps.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après Killing Pablo: The Hunt for the World’s Grea­­test Outlaw, paru chez Grove Press. Couver­­ture : Les auto­­ri­­tés et la presse rassem­­blés autour du corps de Pablo Esco­­bar.


QUI A VRAIMENT TUÉ PABLO ESCOBAR ?

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Entre­­tien avec Mark Bowden, auteur de l’ou­­vrage de réfé­­rence sur Pablo Esco­­bar, Killing Pablo. Il raconte ici l’as­­cen­­sion et la chute spec­­ta­­cu­­laires du narco­­tra­­fiquant colom­­bien.

Comment Pablo Esco­­bar est-il devenu le plus grand trafiquant de son époque ? C’est en partie dû au fait que le marché de la cocaïne a connu un boom drama­­tique à la fin des années 1970 et au début des années 1980. À l’époque, Pablo était déjà un baron du crime à Medellín, il se trou­­vait donc dans une posi­­tion idéale pour augmen­­ter la produc­­tion de cocaïne et orga­­ni­­ser un vaste réseau de distri­­bu­­tion.

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Esco­­bar n’au­­rait pas dû se lancer en poli­­tique

Il est parvenu à prendre rapi­­de­­ment le contrôle de l’in­­dus­­trie parce qu’il était bien plus violent que la plupart des acteurs du busi­­ness de la cocaïne de l’époque. Le marché était aux mains d’une sorte d’aris­­to­­cra­­tie en Colom­­bie, qui s’en­­grais­­sait grâce au trafic. Et Pablo était d’une nature plus brute et plus violente que ses concur­­rents. Il s’est fait une place au sein de l’in­­dus­­trie par la force, et c’est comme ça qu’il a fini par diri­­ger toute l’opé­­ra­­tion. Mais Pablo ne dési­­rait pas seule­­ment deve­­nir un homme riche et puis­­sant, il avait aussi l’am­­bi­­tion quelque peu roman­­tique d’être vu comme une figure natio­­nale de premier plan. Il voulait que les gens l’aiment, il voulait deve­­nir un leader colom­­bien célèbre. Il avait une ambi­­tion sans borne et après avoir amassé une immense fortune, il a commencé à vouloir se mêler sérieu­­se­­ment des affaires poli­­tiques de la Colom­­bie.

Pensez-vous que c’est ce qui l’a tué ? Oui. Je pense que si Pablo s’était contenté de faire fortune et de diri­­ger son trafic, il serait proba­­ble­­ment encore vivant aujourd’­­hui. Mais au lieu de ça, il a commencé à tenter de se faire une place au sein du gouver­­ne­­ment et de se mêler de la vie poli­­tique du pays. Il s’est attiré les foudres du pouvoir colom­­bien et des jeunes artistes et intel­­lec­­tuels du pays, qui étaient contre l’idée qu’un narco­­tra­­fiquant puisse obte­­nir un mandat poli­­tique légi­­time.

Quand est-ce que les États-Unis ont commencé à se dire qu’il fallait se débar­­ras­­ser d’Es­­co­­bar ? Les États-Unis tentaient de mettre fin au narco­­tra­­fic en Colom­­bie bien avant qu’Es­­co­­bar ne rejoigne la partie. Il n’était qu’un des nombreux patrons de cartels auxquels s’in­­té­­res­­saient les Améri­­cains. Mais ce qui a préci­­pité l’im­­pli­­ca­­tion totale des États-Unis dans l’af­­faire, c’est l’at­­ten­­tat qu’il a fomenté contre le vol 203 Avianca, à bord duquel il y avait un Améri­­cain. Pablo n’était plus seule­­ment un narco­­tra­­fiquant richis­­sime, il était soudai­­ne­­ment devenu une menace terro­­riste.

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