par Mark Bowden | 26 mai 2015

Saddam dort peu

Shakh­­suh (Sa personne)

« Ce jour est un nouveau jour de la Bataille Suprême, la Mère immor­­telle de toutes les Batailles. C’est un magni­­fique jour de gloire pour le fier peuple irakien et pour son histoire, et c’est le début de l’op­­probre pour nos agres­­seurs. Voici venu le premier jour de cette bataille. Ou plutôt, voici le premier jour de cette bataille, puisque c’est la volonté d’Al­­lah que la Mère de toutes les Batailles se pour­­suive jusqu’à ce jour. » — Saddam Hussein, lors d’un discours télé­­visé adressé au peuple irakien le 17 janvier 2002. Le tyran doit voler son sommeil. Il ne peut jamais dormir au même endroit ; il ne peut jamais se coucher à la même heure. Il ne dort jamais dans les palais qui sont les siens. Il navigue d’un lit secret à un autre. Le sommeil et une routine immuable, voilà deux des rares luxes qui lui sont refu­­sés. Être prévi­­sible, là est le danger – dès qu’il ferme les yeux, la nation part à la dérive : son étreinte de fer se relâche, des conspi­­ra­­tions se trament dans l’ombre. Pendant ces heures-là, il est obligé de s’en remettre à quelqu’un, et rien n’est plus dange­­reux aux yeux du tyran que de faire confiance.

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L’un des palais de Saddam Hussein
Crédits : Brian HIlle­­gas

Saddam Hussein, Celui qui a été Consa­­cré, le Chef Glorieux, Descen­­dant Direct du Prophète, Président de l’Irak, Président du Conseil de Comman­­de­­ment de la Révo­­lu­­tion, Maré­­chal des Armées de l’Irak, Docteur des Lois de l’Irak et Grand Oncle de toute la nation irakienne, se lève vers trois heures du matin. Il ne dort que trois à quatre heures par nuit. Sitôt levé, il va nager ; tous ses palais et ses rési­­dences sont équi­­pés de piscines. L’eau est un symbole de richesse et de pouvoir dans un pays comme l’Irak, et Saddam en fait partout étalage : elle jaillit de ses fontaines et de ses cascades, elle stagne dans ses piscines et ses ruis­­seaux d’in­­té­­rieur. L’eau est un thème récur­rent de son archi­­tec­­ture. Ses piscines sont scru­­pu­­leu­­se­­ment entre­­te­­nues et testées toutes les heures. Cela pour s’as­­su­­rer que leur tempé­­ra­­ture, leur teneur en chlore et leur pH lui conviennent plus que pour détec­­ter un quel­­conque poison capable de l’at­­taquer par les pores, les yeux, la bouche, le nez, les oreilles, le pénis ou l’anus — bien que cette inquié­­tude plane toujours. Il souffre de problèmes de dos et d’une hernie discale, aussi nager lui fait du bien. Cela lui permet égale­­ment de garder la ligne et de rester en forme. Cela satis­­fait sa vanité légen­­daire, mais rester en forme est essen­­tiel pour d’autres raisons. Il a désor­­mais 65 ans, c’est un vieil homme, mais puisque son auto­­rité repose sur la crainte, et non sur l’af­­fec­­tion, il ne peut se permettre de paraître affai­­bli. Il ne peut se permettre de deve­­nir courbé, frêle et grison­­nant. La faiblesse est un appel au défi, au coup d’État. On imagine aisé­­ment Saddam se forçant à effec­­tuer un nombre fixe de longueurs chaque matin, se pous­­sant à amélio­­rer son record de l’an­­née précé­­dente comme si l’ef­­fort et la volonté pouvaient venir à bout du temps qui passe. La mort est le seul de ses enne­­mis qu’il ne puisse vaincre. Tout juste peut-il la repous­­ser. Alors il travaille. Il dissi­­mule, aussi. Il teint ses cheveux gris en noir et évite de porter des lunettes en public pour lire. Lorsqu’il doit pronon­­cer un discours, ses hommes de main le lui impriment en très grosses lettres, avec seule­­ment quelques lignes par page. Et comme ses problèmes de dos l’af­­fligent d’une légère clau­­di­­ca­­tion, il évite d’être aperçu ou filmé en train de faire plus de quelques pas. Il a de longs bras, de longues jambes et de grandes mains puis­­santes. En Irak, la taille d’un homme a encore de l’im­­por­­tance, et Saddam est impres­­sion­­nant. Du haut de ses 1,90 mètres, il domine ses hommes de main qui sont plus petits et plus ronds. Il n’est pas gracieux de nature, mais a su intro­­duire de l’élé­­gance dans ses manières, comme un garçon venu de la campagne qui aurait appris à assor­­tir sa cravate à son costume. Son poids oscille entre 95 et 100 kilos, mais ses costumes faits sur mesure masquent souvent son tour de taille. C’est seule­­ment lorsqu’il ôte sa veste que sa bedaine est visible. Ceux qui l’ob­­servent de près savent qu’il a tendance à perdre du poids en temps de crise et à en prendre rapi­­de­­ment en période faste. Deux fois par semaine, il reçoit des produits frais par avion : du homard, des crevettes et du pois­­son ; de la viande maigre en quan­­tité et quan­­tité de produits laitiers. La marchan­­dise est tout d’abord envoyée à ses experts en radio­ac­­ti­­vité, qui la passent aux rayons X et lui font subir des tests pour y déce­­ler des traces d’ir­­ra­­dia­­tion ou de poison. Puis la nour­­ri­­ture est cuisi­­née par des chefs formés en Europe qui travaillent sous la super­­­vi­­sion de la garde person­­nelle de Saddam, la Himaya. Ses palais, dont le nombre dépasse la ving­­taine, regorgent tous de person­­nel, et on lui cuisine dans chacun d’entre eux trois repas par jour. Pour sa sécu­­rité, il est en effet indis­­pen­­sable que les palais où il ne se trouve pas se livrent à cette masca­­rade quoti­­dienne pour lais­­ser penser qu’il y réside. Saddam tente de surveiller ce qu’il mange, et ne s’au­­to­­rise qu’un certain nombre de parts ou de portions, de la même manière qu’il compte ses longueurs dans ses piscines. Pour un homme de sa corpu­­lence, il mange géné­­ra­­le­­ment peu : il fait le tri dans son assiette et en laisse souvent la moitié. Parfois, il va dîner au restau­­rant, à Bagdad, et ses gardes du corps enva­­hissent les cuisines en exigeant que soient récu­­rés toutes les casse­­roles, toutes les poêles, tous les plats, tous les couverts. Saddam appré­­cie les arts de la table. Il préfère le pois­­son à la viande, et mange beau­­coup de fruits et légumes frais. Il aime boire du vin pour accom­­pa­­gner son repas, mais ne peut être consi­­déré comme un fin amateur : son vin de prédi­­lec­­tion est le Mateus rosé. L’al­­cool est inter­­­dit par l’Is­­lam, et en public Saddam accom­­plit fidè­­le­­ment ses devoirs de croyant.

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Carte de l’Irak

Sur sa main droite, un tatouage : un aligne­­ment de trois points bleu sombre à la lisière du poignet. C’est ainsi que l’on marque les enfants des villages lorsqu’ils atteignent l’âge de cinq ou six ans, afin de signa­­ler leur racines tribales et rurales. Les filles, quant à elles, sont souvent tatouées sur le menton, le front ou les joues (comme l’était la mère de Saddam). Pour ceux qui, comme Saddam, gagnent la ville et réus­­sissent dans la vie, ces tatouages rappellent sans cesse leurs origines modestes. Ils se les font parfois enle­­ver ou bien les font déteindre à l’eau de javel jusqu’à ce qu’ils dispa­­raissent. Ceux de Saddam se sont estom­­pés, mais le coupable est certai­­ne­­ment le temps – bien qu’il affirme descendre du prophète Maho­­met, il n’a jamais cher­­ché à cacher ses origines modestes. Chaque jour, celui qui est désor­­mais Président à vie passe de longues heures dans son bureau, ou plutôt dans le bureau qu’il aura scru­­pu­­leu­­se­­ment sélec­­tionné avec sa garde rappro­­chée. Il y rencontre ses ministres et ses géné­­raux, solli­­cite leur opinion, pour fina­­le­­ment n’en faire qu’à sa guise. Il s’au­­to­­rise quelques brèves siestes pendant la jour­­née. Il quitte préci­­pi­­tam­­ment une réunion, s’isole dans une pièce à l’écart et revient l’air reposé une demi-heure plus tard. En revanche, ceux qui doivent rencon­­trer le président n’ont pas droit à ce luxe : ils doivent à tout instant rester éveillés et sur le qui-vive. En 1986, pendant la guerre Iran-Irak, Saddam surprit le Lieu­­te­­nant Géné­­ral Aladin al-Janabi en train de somno­­ler pendant une réunion. Il le fit dégra­­der avant de l’ex­­pul­­ser de l’ar­­mée. Il faudra des années à Al-Janabi pour retrou­­ver son rang et pour rega­­gner les faveurs du tyran.

Sajida

Le bureau de Saddam est toujours impec­­ca­­ble­­ment rangé. Soigneu­­se­­ment empi­­lés, des rapports émanant des divers respon­­sables de ses minis­­tères consignent par le menu les derniers accom­­plis­­se­­ments en date ainsi que les dernières dépenses, le tout précédé d’un résumé opéra­­tion­­nel. Il se contente géné­­ra­­le­­ment de lire les résu­­més, mais il choi­­sit certains rapports pour les exami­­ner plus en détail. Personne ne sait lequel sera passé au crible. Si le rapport entier ne coïn­­cide pas parfai­­te­­ment avec le résumé, ou bien si Saddam ne s’y retrouve pas, il convoque systé­­ma­­tique­­ment le respon­­sable du minis­­tère. Pendant ces réunions, Saddam se montre toujours calme et poli. Il élève rare­­ment la voix. Il se plait à faire montre d’une parfaite connais­­sance de chaque aspect de son royaume, de la rota­­tion des cultures à la fission nucléaire. Mais ces rencontres peuvent s’avé­­rer terri­­fiantes lorsqu’il y enjôle, répri­­mande ou inter­­­roge ses subor­­don­­nés. Il n’est pas rare qu’il visite à l’im­­pro­­viste des bureaux, des labo­­ra­­toires ou des usines de seconde zone, même s’il faut bien recon­­naître qu’au vu du degré de sécu­­rité requis, la nouvelle de sa visite l’a forcé­­ment précédé. La plupart de ce qui lui est montré lors de ses visites dans les bureaux ou lors des inspec­­tions surprise est trafiqué, ce n’est qu’un tissu de mensonges. Les infor­­ma­­tions qui sont four­­nies à Saddam sont éloi­­gnées de la réalité depuis si long­­temps que ses attentes sont à présent deve­­nues parfai­­te­­ment irréa­­listes. Les bureau­­crates qui opèrent sous ses ordres ourdissent de savants complots pour main­­te­­nir l’illu­­sion. Par consé­quent, Saddam ne voit que ce que les gens de son entou­­rage veulent bien qu’il voie, ce qui se résume, par défi­­ni­­tion, à ce qu’il veut voir. Un homme stupide qui occu­­pe­­rait son poste croi­­rait qu’il a créé un monde parfait. Mais Saddam n’est pas stupide. Il sait qu’il se fait berner, et il s’en plaint. Il dévore les livres, les histoires d’amour autant que les essais de physique, et il s’in­­té­­resse à une large palette de sujets. Il se passionne tout parti­­cu­­liè­­re­­ment pour l’his­­toire du monde arabe et l’his­­toire mili­­taire. Il aime les livres narrant la vie des grands hommes, et c’est un grand admi­­ra­­teur de Wins­­ton Chur­­chill, dont la célèbre carrière mili­­taire n’a d’égal que sa prodi­­gieuse produc­­tion litté­­raire. Saddam a lui-même des aspi­­ra­­tions litté­­raires. Afin d’ali­­men­­ter un flot inces­­sant de discours, d’ar­­ticles, de livres d’his­­toire et de philo­­so­­phie, il a recours à des nègres ; la fiction figure aussi au rang de ses œuvres. Au cours des dernières années, il semble avoir écrit et publié deux fables roman­­tiques, inti­­tu­­lées Zabi­­bah et le roi et Le Château-Fort. Une troi­­sième, pour l’ins­­tant sans titre, devrait bien­­tôt sortir. Avant de publier ses livres, Saddam les distri­­bue discrè­­te­­ment à des écri­­vains profes­­sion­­nels en Irak pour recueillir leurs commen­­taires et leurs sugges­­tions. Personne n’ose y aller fran­­che­­ment – sa plume, pathé­­tique dit-on, est celle d’un amateur, et elle se double d’un style pédant et solen­­nel –, mais chacun tâche d’ap­­por­­ter son aide en lui envoyant quelques bien­­veillantes sugges­­tions d’amé­­lio­­ra­­tion de faible enver­­gure. Les deux premiers romans ont été publiés sous un pseu­­do­­nyme qui veut plus ou moins dire « Anonyme » en arabe et que l’on pour­­rait traduire litté­­ra­­le­­ment par « Écrit par Celui qui l’a Écrit », mais il se peut que le prochain porte le nom de Saddam. Saddam aime regar­­der la télé­­vi­­sion, tout en surveillant les stations irakiennes qu’il contrôle, mais aussi CNN, Sky, Al Jazeera et la BBC. Il aime le cinéma, en parti­­cu­­lier les films où il est ques­­tion d’in­­trigues, d’as­­sas­­si­­nats et de complots, comme par exemple Le ChacalConver­­sa­­tion secrète ou encore Ennemi d’État. Comme il a peu parcouru le monde, c’est ce genre de films qui nour­­rit son imagi­­naire sur le monde et alimente son incli­­na­­tion à adhé­­rer à la théo­­rie d’un vaste complot. À ses yeux, le monde est un mystère que seuls les imbé­­ciles peuvent accep­­ter tel quel. Il appré­­cie aussi les films ayant des thèmes plus litté­­raires. Parmi ses œuvres favo­­rites figurent la saga du Parrain et Le Vieil homme et la mer.

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Le sourire du tyran

Saddam sait se montrer char­­mant, et sait rire de lui-même. « Un jour, il a raconté une histoire hila­­rante à la télé­­vi­­sion », rapporte Khid­­hir Hamza, un scien­­ti­­fique qui a travaillé sur le projet d’ar­­me­­ment nucléaire irakien avant de passer à l’Ouest. « C’est un excellent conteur, de ceux qui racontent une histoire avec toutes sortes de gestes et de mimiques. Il a donc décrit comment il s’était un jour retrouvé derrière les lignes enne­­mies pendant la guerre Iran-Irak. Il se déplaçait le long des lignes de fronts, rendant visite aux troupes par surprise, lorsque la ligne iranienne avait lancé une offen­­sive et l’avait brusque­­ment isolé des autres. Les Iraniens ne savaient bien sûr abso­­lu­­ment pas que Saddam se trou­­vait là. Par sa manière de racon­­ter l’his­­toire, il n’a pas cher­­ché pas à se vanter ou à s’auto-congra­­tu­­ler. Il n’a pas annoncé s’en être sorti en combat­­tant. Il a avoué avoir eu peur. Des troupes qui se trou­­vaient avec lui sur sa posi­­tion, il a dit : “Ils m’ont aban­­donné !” Il a répété ces mots “a-ban-don-né” d’une manière très comique. Puis il a décrit comment il s’était caché, son pisto­­let à la main, pour regar­­der l’ac­­tion jusqu’à ce que ses propres troupes s’em­­parent à nouveau de la posi­­tion et qu’il se retrouve en lieu sûr. “Qu’est-ce qu’on peut faire avec un vulgaire pisto­­let en plein milieu d’un champ de bataille ?” a-t-il demandé. C’était char­­mant, vrai­­ment char­­mant. » C’est aussi l’avis du géné­­ral Wafic Sama­­rai, qui diri­­gea les services secrets de Saddam pendant les huit ans de la guerre Iran-Irak (et qui, après être tombé en disgrâce suite à la guerre du Golfe, traversa à pied pendant trente heures les éten­­dues rocailleuses du nord de l’Irak pour s’en­­fuir du pays) : « S’as­­seoir pour discu­­ter avec lui est agréable. Il est sérieux, et les réunions avec lui peuvent s’avé­­rer tendues, mais c’est seule­­ment s’il veut vous inti­­mi­­der que vous vous sentez inti­­midé. Lorsqu’il vous demande votre avis, il vous écoute très atten­­ti­­ve­­ment et ne vous inter­­­rompt pas. De la même manière, être inter­­­rompu l’ir­­rite toujours et il ne manque pas de dire sèche­­ment : “Lais­­sez-moi termi­­ner !” » Les méde­­cins de Saddam lui recom­­mandent de marcher au moins deux heures par jour. Il est rare qu’il parvienne à y passer autant de temps, mais il entre­­coupe sa jour­­née de prome­­nades à pied. Autre­­fois, le tyran faisait ces prome­­nades en public, descen­­dant avec son entou­­rage dans les quar­­tiers de Bagdad, tandis que ses gardes du corps faisaient évacuer les trot­­toirs et les rues sur son passage. Quiconque l’ap­­pro­­chait sans avoir été solli­­cité était quasi­­ment battu à mort. Mais marcher en public est désor­­mais trop dange­­reux – et puis il lui faut dissi­­mu­­ler sa clau­­di­­ca­­tion. Aussi Saddam ne fait-il plus d’ap­­pa­­ri­­tions en public impro­­vi­­sées. Il boîte en toute liberté derrière les hautes murailles et les palis­­sades sous surveillance de ses vastes domaines. Il se promène souvent avec un fusil, pour chas­­ser le cerf ou le lapin dans ses réserves privées. C’est un excellent tireur.

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Sajida, sa première femme

Saddam est marié depuis presque quarante ans. Sa femme, Sajida, est sa cousine germaine du côté de sa mère, et la fille de Khai­­ral­­lah Tulfah, l’oncle de Saddam et son premier mentor poli­­tique. Sajida lui a donné deux fils et trois filles, et lui reste fidèle bien qu’il ait depuis long­­temps des liai­­sons avec d’autres femmes. Le bruit circule qu’il choi­­sit de passer de parta­­ger sa couche avec des jeunes filles vierges, à l’ins­­tar du sultan Chah­­riyar des Mille et une nuits ; qu’il a eu un enfant avec une maîtresse de longue date ; qu’il aurait même tué une jeune femme après un rendez-vous galant un peu osé… Il est diffi­­cile de faire la part des choses. Il y a tant de gens, en Irak ou au-delà, qui détestent Saddam, qu’ils adhèrent tout de suite à n’im­­porte quelle rumeur qui pour­­rait le salir ou l’em­­bar­­ras­­ser. Ils la croient et la répandent, et la presse occi­­den­­tale s’em­­presse de coucher cette rumeur sur le papier comme si elle était obli­­ga­­toi­­re­­ment véri­­dique. Ceux qui le connaissent inti­­me­­ment se contentent de rica­­ner à l’an­­nonce des plus folles histoires. « Saddam a certes des rela­­tions person­­nelles avec des femmes, mais ces histoires de viol et de meurtre sont un tissu de mensonges, affirme Sama­­rai. Il n’est pas ce genre de personne. Il fait très atten­­tion à lui dans tout ce qu’il fait. Il est méti­­cu­­leux et très correct ; il ne veut jamais faire mauvaise impres­­sion. Mais de temps à autre, il est attiré par d’autres femmes, et il a entre­­tenu des liai­­sons avec certaines. Ce n’est pas le genre de femmes qui oseraient parler de lui. »

La réunion

Saddam est par nature un soli­­taire, et le pouvoir renforce son isole­­ment. Un homme jeune qui n’a ni pouvoir ni argent est complè­­te­­ment libre. Il ne possède rien, mais en même temps il possède tout. Il peut voya­­ger, il peut errer. Il peut faire de nouvelles rencontres tous les jours, et peut essayer de s’im­­pré­­gner de l’in­­fi­­nie variété des expé­­riences de la vie. Il peut séduire et se faire séduire, démar­­rer une entre­­prise puis l’aban­­don­­ner, s’en­­ga­­ger dans l’ar­­mée ou fuir un pays, se battre pour préser­­ver un système exis­­tant ou bien fomen­­ter une révo­­lu­­tion. Il peut se réin­­ven­­ter chaque jour, selon les décou­­vertes qu’il fait sur le monde ou sur sa propre person­­na­­lité. Mais si les choix qu’il fait mènent à la pros­­pé­­rité, s’il acquiert une femme, des enfants, la fortune, des terres, du pouvoir, alors ses possi­­bi­­li­­tés dimi­­nuent progres­­si­­ve­­ment et inexo­­ra­­ble­­ment. Les respon­­sa­­bi­­li­­tés et l’en­­ga­­ge­­ment limitent ses mouve­­ments. On pour­­rait croire que l’homme le plus puis­­sant est celui qui dispose du plus de choix, mais en réalité c’est celui qui en a le moins. Trop de choses dépendent du moindre de ses mouve­­ments. Les choix du tyran sont les plus limi­­tés de tous. Sa vie – la nation ! – pèse dans la balance. Il ne peut plus ni errer, ni explo­­rer, ni s’en­­ga­­ger, ni même fuir. Il ne peut se réin­­ven­­ter lui-même, car tant de personnes dépendent de lui ; et lui, à son tour, dépend de beau­­coup d’autres. Il a cessé d’ap­­prendre, car il est emmuré dans ses forte­­resses et ses palais, entouré par des géné­­raux et des ministres qui n’osent que rare­­ment lui dire ce qu’il ne souhaite pas entendre. Peu à peu, le pouvoir coupe le tyran du monde. Tout ce qui lui parvient a déjà été filtré par une ou deux personnes. On le trompe quoti­­dien­­ne­­ment. Il finit par ne plus rien savoir sur son pays, sur son peuple, voire sur sa propre famille. Il n’existe en fin de compte que pour préser­­ver sa richesse et son pouvoir, pour construire son héri­­tage. Survivre devient sa seule préoc­­cu­­pa­­tion majeure. Alors il régule son alimen­­ta­­tion, il véri­­fie que sa nour­­ri­­ture n’est pas empoi­­son­­née, il fait de l’exer­­cice derrière des murs sous haute surveillance et il essaye de tout contrô­­ler. ulyces-saddamhussein-04 Le major Sabah Khalifa Khodada, offi­­cier de carrière dans l’ar­­mée irakienne, fut relevé de ses fonc­­tions d’as­­sis­­tant du chef d’un camp d’en­­traî­­ne­­ment de terro­­ristes le 1er janvier 1996 afin d’as­­sis­­ter à une impor­­tante réunion. Il faisait nuit. Il se rendit à son centre de comman­­de­­ment à Alswayra, au sud-ouest de Bagdad, où il lui fut demandé, comme à d’autres offi­­ciers mili­­taires, d’en­­le­­ver tous ses habits excep­­tés ses sous-vête­­ments. Ils ôtèrent leurs vête­­ments, leurs montres, leurs alliances et remirent leurs porte­­feuilles. Leurs habits furent lavés et repas­­sés, stéri­­li­­sés et passés aux rayons X. Chacun des offi­­ciers, toujours en sous-vête­­ments, fut fouillé et passé au détec­­teur de métaux. On donna l’ordre à chacun de se laver les mains avec une solu­­tion désin­­fec­­tante de perman­­ga­­nate. Puis ils se rhabillèrent et furent trans­­por­­tés dans des bus aux fenêtres occul­­tées afin qu’ils ne voient pas où ils étaient conduits. Les bus roulèrent pendant une demi-heure ou davan­­tage, et ils furent de nouveau fouillés tout en se mettant en rang. Ils étaient arri­­vés à un bâti­­ment d’al­­lure offi­­cielle, mais Khodada n’avait aucune idée de l’en­­droit où ils se trou­­vaient. Au bout d’un moment, ils furent emme­­nés dans une salle de réunion, et on les fit asseoir autour d’une grande table ronde. Puis on leur dit qu’ils allaient rece­­voir un grand honneur : le président lui-même allait les rencon­­trer. On leur intima de ne pas parler et de se conten­­ter d’écou­­ter. Lorsque Saddam entre­­rait, ils devaient se lever et lui témoi­­gner du respect. Ils ne devaient ni l’ap­­pro­­cher ni le toucher. Le proto­­cole des rencontres avec le dicta­­teur – sauf pour ses plus proches conseillers – est on ne peut plus simple : il dicte. « Ne l’in­­ter­­rom­­pez pas ! » leur a-t-on dit. « Ne posez pas de ques­­tions et ne formu­­lez aucune requête. » On leur donna à chacun un bloc-notes et un crayon, et on leur ordonna de prendre des notes. Un petit verre de thé fut placé devant chaque homme, ainsi que devant le siège vide en bout de table. Lorsque Saddam appa­­rut, tous se levèrent. Il resta debout devant sa chaise et leur sourit. Vêtu de son uniforme mili­­taire, décoré de médailles et d’épau­­lettes dorées, il était impres­­sion­­nant. Il avait l’air en pleine forme et sûr de lui. Lorsqu’il s’as­­sit, tout le monde fit de même. Saddam ne toucha pas à son verre de thé, aussi les hommes qui se trou­­vaient dans la pièce firent de même. Il dit à Khodada et aux autres qu’ils étaient les meilleurs hommes du pays, les plus fiables et les plus capables. C’était la raison pour laquelle ils avaient été choi­­sis pour le rencon­­trer, et pour travailler dans les camps d’en­­traî­­ne­­ment de terro­­ristes où on entraî­­nait les combat­­tants pour répondre aux attaques améri­­caines. ulyces-saddamhussein-09Du fait de la manière impru­­dente dont ils trai­­taient les nations et les peuples arabes, les États-Unis, disait-il, étaient une cible de vengeance et de destruc­­tion néces­­saire. Il fallait mettre un terme à l’agres­­sion améri­­caine afin que l’Irak se recons­­truise et reprenne la tête du monde arabe. Saddam parla pendant envi­­ron deux heures. Khodada pouvait sentir la haine qui l’ani­­mait, ainsi que sa colère envers tout ce que l’Amé­­rique avait pu faire subir à ses ambi­­tions et à l’Irak. Saddam impu­­tait aux États-Unis tous les maux de son pays : la grande pauvreté, le sous-déve­­lop­­pe­­ment, la souf­­france. Khodada prit des notes. Il jeta un coup d’œil autour de lui et conclut que peu d’of­­fi­­ciers étaient en train d’ava­­ler ce que Saddam leur servait. Il y avait là des hommes expé­­ri­­men­­tés, endur­­cis par la bataille, qui venaient des quatre coins du pays. La plupart avaient combattu pendant la guerre avec l’Iran et pendant la guerre du Golfe. Il leur restait peu d’illu­­sions sur Saddam, son régime et les problèmes que rencon­­trait leur pays. Chaque jour, ils devaient faire face à de véri­­tables problèmes dans les villes et les camps mili­­taires de tout l’Irak. Ils auraient pu racon­­ter beau­­coup de choses à Saddam. Mais rien ne devait parve­­nir aux oreilles du tyran : pas un mot, pas un microbe. La rencontre avait été orga­­ni­­sée de manière à ce que la commu­­ni­­ca­­tion ne se fasse que dans un seul sens, et même là, cela avait échoué : le discours de Saddam n’avait aucun sens pour ceux qui l’écou­­taient. Khodada le mépri­­sait, et soupçon­­nait les offi­­ciers qui se trou­­vaient dans la pièce de penser la même chose. Le major n’était pas un lâche, mais, comme la plupart des autres mili­­taires présents dans la pièce, il était rempli de terreur. Il avait peur de faire un geste déplacé, peur d’at­­ti­­rer l’at­­ten­­tion sans le faire exprès, peur de faire quelque chose que le proto­­cole n’avait pas prévu. Il était recon­­nais­­sant de n’avoir pas ressenti le besoin d’éter­­nuer, de reni­­fler ou de tous­­ser. Une fois la rencontre termi­­née, Saddam quitta tout simple­­ment la pièce. Les verres de thé n’avaient pas été touchés. Les hommes furent ensuite raccom­­pa­­gnés jusqu’aux bus, puis recon­­duits à Alswayra, d’où ils reprirent leur voiture pour rentrer au camp ou à la maison. La rencontre avec Saddam avait été tota­­le­­ment insi­­gni­­fiante. Les notes qu’on leur avait ordonné de prendre n’avaient aucune valeur. C’était comme s’ils avaient fait une brève incur­­sion dans une zone imagi­­naire tota­­le­­ment décon­­nec­­tée de leur propre monde. Ils avaient fait un pas dans le monde du tyran. Lire l’épi­­sode 2 de La maison Hussein, « Régner par la terreur ». Lire l’épi­­sode 3 de La maison Hussein, « Par la colère et par le sang ». Lire l’épi­­sode 4 de La maison Hussein, « Arma­­ged­­don ».


Traduit de l’an­­glais par Amélie Josse­­lin-Leray d’après l’ar­­ticle « Tales of the Tyrant », paru dans The Atlan­­tic Monthly. Couver­­ture : L’un des palais de Saddam Hussein en Irak. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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