Grâce aux images satellites qu'il met en ligne, Google donne à la police un nouvel outil d'enquête, au risque de faire reculer la protection de la vie privée.

par Mathilda Caron | 25 septembre 2019

Sortie de route

Sur le parking d’une disco­­thèque de Lantana, une ville côtière de Floride située en face de South Palm Beach, les phares d’une Saturn blanche s’al­­lu­ment au milieu des néons. Les cheveux en pagaille et les yeux rouges, William Earl Moldt rentre chez lui. Il est 23 heures ce 7 novembre 1997 et l’homme de 40 ans a promis à sa petite amie qu’il ne tarde­­rait pas. Elle l’at­­tend toujours. Dans la nuit, la voiture et son conduc­­teur dispa­­raissent pure­­ment et simple­­ment. Pendant plus de deux décen­­nies ils restent introu­­vables.

Puis, le 28 août 2019, un ancien habi­­tant du quar­­tier de Grand Isles, à Welling­­ton, repère une tâche blanche dans un étang en survo­­lant la zone avec Google Earth. Il prévient alors celui qui vit près du point d’eau. Sur place, ce Barry Fay ne voit rien. Une équipe de recherche envoyée quelques heures plus tard découvre fina­­le­­ment une carcasse immer­­gée. C’est une Saturn blanche. À l’in­­té­­rieur, il y a le sque­­lette de William Earl Moldt.

D’après les premiers éléments de l’enquête rappor­­tés par la BBC, il a perdu le contrôle de son véhi­­cule pour une raison indé­­ter­­mi­­née avant de finir dans l’étang. « Le véhi­­cule était visible sur les photos satel­­lites de Google Earth depuis 2007, mais n’avait appa­­rem­­ment jamais été remarqué avant 2019 », rapporte le site Char­­ley Project, une base de donnée sur les affaires non réso­­lues aux États-Unis.

Crédits : Google Maps

Pour la police, la vision de surplomb offerte par Google Maps et Google Earth peut jouer un rôle déci­­sif. L’un est un système de carto­­gra­­phies détaillé et l’autre contient des données 3D extrê­­me­­ment précises, permet­­tant d’ex­­plo­­rer les rues de n’im­­porte quelle ville dans le monde. Dans les deux cas, l’his­­to­­rique de loca­­li­­sa­­tion des utili­­sa­­teurs est conser­­vée bien précieu­­se­­ment dans la gigan­­tesque base de données Sensor­­vault.

Si les auto­­ri­­tés le demandent, Google se retrouve dans l’obli­­ga­­tion de la leur four­­nir, ce qui soulève de nombreuses ques­­tions. La protec­­tion de la vie privée s’en trouve-t-elle rayée de la carte ? Et un gouver­­ne­­ment auto­­ri­­taire peut-il se servir de la tech­­no­­lo­­gie ? Comme la Saturn blanche de William Earl Moldt, ces risques ont mis du temps à émer­­ger. Car ce sont surtout les vertus de Google Earth qui sont appa­­rus à mesure que la police s’en empa­­rait.

Ce n’est pas la première fois qu’un outil du géant Google aide les auto­­ri­­tés à résoudre une enquête. En 2008, un garçon de 14 ans se bala­­dait à vélo dans le centre de Gronin­­gen, aux Pays-Bas, quand deux hommes l’ont pris en embus­­cade. Ils lui ont dérobé son télé­­phone portable, son vélo et tout l’argent liquide qu’il possé­­dait. Six mois plus tard, l’ado­­les­cent a inspecté le lieu exact de son agres­­sion sur Google Street View et a décou­­vert les images des instants précé­­dant l’in­­ci­dent. On pouvait même voir les ravis­­seurs, bien que leurs visages étaient flou­­tés.

Les auto­­ri­­tés en charge de l’enquête ont immé­­dia­­te­­ment demandé à Google de leur donner accès aux photos origi­­nales. Elles les ont obtenu, peu importe que « les personnes iden­­ti­­fiées so[ient] en droit de savoir que leur image sera utili­­sée », informe Arnaud Dime­­glio, avocat spécia­­lisé en droit des nouvelles tech­­no­­lo­­gies et de l’in­­for­­ma­­tique. Lors d’in­­ves­­ti­­ga­­tions, ce prin­­cipe est souvent foulé aux pieds.

 À Okla­­homa City, deux cambrio­­leurs ont été démasqués en 2011, encore une fois grâce à Google Street View. Ils s’étaient enfui après avoir fait irrup­­tion au domi­­cile d’une femme et l’avoir séques­­trée. La police n’avait aucune piste jusqu’en 2014. Cette année-là, un ami de la victime exami­­nait la maison sur Google Street View lorsqu’il a aperçu deux hommes juste devant la porte d’en­­trée qui corres­­pon­­daient à la descrip­­tion des malfai­­teurs. 

Si cette méthode permet de résoudre des crimes, elle est aussi très utile pour les délits. En 2009, une énorme plan­­ta­­tion de canna­­bis a été repé­­rée par Google Earth au milieu d’un champs de maïs suisse. Cette décou­­verte surpre­­nante a permis l’ar­­res­­ta­­tion de 16 personnes et la saisie de plus d’une tonne de marijuana. Un an plus tard, trois dealers d’hé­­roïne ont été surpris en train de jeter de la drogue au coin d’une rue de Brook­­lyn, à New York… pile au moment où un véhi­­cule de Google Street View passait pour prendre des photos. Shaun­­dell Dade, Jamel Pringle et Jona­­than Paulino ont dû se sentir sacré­­ment malchan­­ceux.

Crédits : Google Earth

À Athènes, des milliers de piscines construites sans auto­­ri­­sa­­tion ont été détec­­tées. Alors que les auto­­ri­­tés grecques avaient connais­­sance de 324 piscines, ce qui leur semblait très peu, elles ont utilisé Google Earth pour obser­­ver les maisons depuis le ciel. Elles ont alors décou­­vert 16 974 piscines non décla­­rées. Le site est utilisé pour des vols, des agres­­sions sexuelles mais aussi des incen­­dies crimi­­nels et des meurtres.

En France, les gendarmes se servent des données de loca­­li­­sa­­tion Google lors d’enquêtes pour des vols, mais aussi pour analy­­ser les alen­­tours du lieu où se cache le ravis­­seur. « Début 2019, un homme a porté plainte après que son camion a été volé dans la nuit », raconte un gendarme qui préfère rester anonyme. Équipe d’un tracker, c’est-à-dire d’un système de loca­­li­­sa­­tion, le véhi­­cule a été repéré « dans un camps de gens du voyages », indique le gendarme. La gendar­­me­­rie a donc utilisé Google Maps pour obser­­ver les alen­­tours et voir s’il y avait des entrées et sorties acces­­sibles. Une équipe spécia­­li­­sée s’est ensuite rendue sur place. 

Dans l’Hexa­­gone, cet outil sert avant-tout à maté­­ria­­li­­ser les fait. « Les données de loca­­li­­sa­­tion sont aussi très utiles en cas de dispa­­ri­­tions inquié­­tantes ou de fugues », précise le gendarme. Elles sont systé­­ma­­tique­­ment employée pour les cambrio­­lages, afin de repé­­rer l’en­­droit par une photo vue du ciel. 

Sensor­­vault

Aux États-Unis, les auto­­ri­­tés exploitent les données de loca­­li­­sa­­tion de Google pour traquer les suspects dans le cadre de certaines enquêtes crimi­­nelles. L’his­­to­­rique leur est donc acces­­sible sans le consen­­te­­ment des utili­­sa­­teurs. Selon des employés de Google, cette pratique a été utili­­sée pour la première fois par les agents fédé­­raux en 2016, mais son usage n’a été reconnu publique­­ment que l’an­­née dernière, en Caro­­line du Nord. Depuis, elle s’est répan­­due dans plusieurs États améri­­cains y compris en Cali­­for­­nie, en Floride, dans le Minne­­sota et à Washing­­ton.

En avril dernier, le New York Times racon­­tait comment la police améri­­caine exploite les capa­­ci­­tés des outils de Google lorsqu’elle travaille sur une enquête. Les requêtes sont d’ailleurs en forte augmen­­ta­­tion depuis l’an­­née 2018. On en compte envi­­ron 180 par semaine. Cela permet de déter­­mi­­ner si un suspect s’est rendu sur le lieu du crime. De telles indi­­ca­­tions sont précieuses mais elles peuvent aussi piéger la justice.

En décembre 2018, des détec­­tives de la banlieue de Phoe­­nix, en Arizona, arrêtent Jorge Luis Molina, dans le cadre d’une enquête pour meurtre. Les poli­­ciers expliquent au suspect qu’ils détiennent des données leur permet­­tant de savoir que son télé­­phone portable se trou­­vait à l’en­­droit exact où un homme a été retrouvé abattu, neuf mois plus tôt. Cette décou­­verte a été faite après que la police a obtenu un mandat obli­­geant Google à four­­nir des infor­­ma­­tions sur tous les appa­­reils enre­­gis­­trés à proxi­­mité des lieux du crime, permet­­tant ainsi de loca­­li­­ser toutes les personnes se trou­­vant dans la zone.

À quoi s’ajoutent d’autres preuves circons­­tan­­cielles, notam­­ment une vidéo prove­­nant d’une caméra de sécu­­rité dans laquelle un homme tire avec une arme à feu depuis une Honda Civic blanche, le même modèle que celui que possède Molina. Étrange coïn­­ci­­dence pour celui qui clame son inno­­cence depuis le début de l’af­­faire. Mais après avoir passé une semaine en prison le suspect est relâ­­ché pour lais­­ser place au vrai coupable : l’ex-petit ami de la mère de Molina, qui utili­­sait le véhi­­cule très souvent. 

Dès sa sortie de prison, Molina dépose plainte pour arres­­ta­­tion injus­­ti­­fiée. Il affirme que la police a utilisé une tech­­no­­lo­­gie peu fiable pour déter­­mi­­ner qu’il se trou­­vait sur les lieux du crime, alors qu’il avait la preuve qu’il se trou­­vait à des kilo­­mètres de là.

Orin Kerr
Crédits : George Washing­­ton Univer­­sity Law School

Les données de Google sont stockées dans la base Sensor­­vault. Cela inclue des centaines de millions d’en­­re­­gis­­tre­­ments de loca­­li­­sa­­tion sur près d’une décen­­nie. Selon le direc­­teur de la sécu­­rité de l’in­­for­­ma­­tion de Google, Richard Salgado, l’en­­tre­­prise tente de « proté­­ger vigou­­reu­­se­­ment la vie privée de ses utili­­sa­­teurs tout en appuyant le travail impor­­tant des forces de l’ordre ». Molina a quant à lui déclaré être extrê­­me­­ment choqué d’avoir été arrêté sur la seule base de ces données de loca­­li­­sa­­tion. 

Orin Kerr, profes­­seur à l’Uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie du Sud et spécia­­liste en droit pénal à l’ère numé­­rique, pense que cette pratique soulève de nombreuses ques­­tions juri­­diques. La vie privée des personnes inno­­centes est-elle tenue confi­­den­­tielle lors des inves­­ti­­ga­­tions ? D’après le New York Times, plusieurs juges ont déclaré que toutes les infor­­ma­­tions restent sous scel­­lés. Mais ce n’est pas le cas partout. Dans le Minne­­sota, par exemple, le nom d’un homme a été commu­­niqué à un jour­­na­­liste local, alors qu’il était tout à fait inno­cent.

De fait, les auto­­ri­­tés ne demandent presque jamais le consen­­te­­ment des utili­­sa­­teurs pour accé­­der à leur histo­­rique de loca­­li­­sa­­tion Google Maps. Au reste, tout le monde y a accès, pas seule­­ment les forces de l’ordre. À Lima au Pérou, un homme a décou­­vert que sa femme le trom­­pait grâce à Google Street View, relayait le maga­­zine Mirror. En 2013, il a recher­­ché son domi­­cile sur l’ou­­til et a vu sa femme assise sur un banc accom­­pa­­gnée d’un homme, la tête posée sur les genoux de sa femme. Il a immé­­dia­­te­­ment demandé le divorce, et l’a obtenu sans trop de diffi­­culté. 

Crédits : Google Maps

La vie privée ne résiste donc guère aux camé­­ras des voitures de Google. « Il y a avant tout une obli­­ga­­tion d’in­­for­­ma­­tion », explique maître Dime­­glio. Autre­­ment dit, la personne iden­­ti­­fiée doit être infor­­mée de la collecte de ses données person­­nelles et savoir à quoi elles vont servir. « Elle peut éven­­tuel­­le­­ment s’y oppo­­ser », ajoute-t-il.

Des employés de Google confient avoir été surpris à maintes reprises par les mandats des auto­­ri­­tés, relate le New York Times. Selon Brian McClen­­don qui a dirigé le déve­­lop­­pe­­ment de Google Maps jusqu’en 2015, des ingé­­nieurs se sont rendus compte que la police ne recher­­chait pas toujours des données sur des personnes bien précises, alors que la base de données Sensor­­vault n’a pas été conçue pour répondre à ses besoins. Il manque donc un cadre à cette pratique en pleine exten­­sion.


Couver­­ture : Google Earth 


 

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