par Matthew Bremner | 6 janvier 2016

L’ar­­chi­­pel

Lerwick, capi­­tale des Shet­­land, en Écosse. Neil Robert­­son se tient à la proue de son drak­­kar, le regard perdu dans le loin­­tain. Une barbe hirsute encadre son visage rougi par la chaleur de milliers de torches, et les plumes de corbeau qui ornent son casque tremblent douce­­ment dans la brise. Les hommes qui portent les torches braillent tant qu’ils peuvent, ivres de joie et du whisky qu’ils gardent par devers leurs tuniques. Ils se rassemblent soudain en un grand cercle flam­­boyant autour du drak­­kar, emplis­­sant la nuit d’une épaisse fumée âcre. Certains de ces hommes, comme Robert­­son, sont vêtus à la mode des vikings… d’autres se sont habillés en femmes, en Tortues Ninja, ou en Power Rangers. La foule crie vers son homme, scan­­dant son nom et l’ap­­pe­­lant à accom­­plir ce qu’ils sont tous venus voir. Malgré cela, Robert­­son reste sourd à leurs appels. Il demeure silen­­cieux et son esprit semble ailleurs. Il est eupho­­rique tout autant qu’in­­cré­­dule. Cela fait quinze ans qu’il attend de vivre ce moment. Quinze années durant lesquelles il a vu un nombre incal­­cu­­lable d’autres hommes passer par là avant lui, et aujourd’­­hui, c’est son tour.

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Robert­­son en costume de Jarl, sur son drak­­kar
Crédits : Matthew Brem­­ner

Les gron­­de­­ments de la foule vont cres­­cendo. Le roule­­ment des torches anime la mer de feu, mais Robert­­son s’ac­­croche à cet instant quelques secondes de plus. Il ne peut se résoudre à le lais­­ser lui échap­­per. Puis, il lève sa hache. Les cris se tuent. De tous côtés, les torches s’abaissent. L’air est amer et saturé de paraf­­fine, lourd du souffle de la foule. C’est l’ac­­com­­plis­­se­­ment de quinze longues années. ulyces-vikingshetland-08 Le festi­­val Up Helly Aa est célé­­bré chaque année le dernier mardi de janvier à Lerwick, la capi­­tale des Shet­­land, un archi­­pel écos­­sais subar­c­­tique se situant à envi­­ron 160 km au nord-est du conti­nent. C’est le plus impor­­tant festi­­val du feu d’Eu­­rope et il accueille de tapa­­geuses proces­­sions regrou­­pant jusqu’à un millier de parti­­ci­­pants, vêtus de costumes élabo­­rés. Bien que la conno­­ta­­tion viking du festi­­val soit très marquée, c’est en vérité une célé­­bra­­tion rela­­ti­­ve­­ment moderne. Elle marque la fin de la saison de Yule et est née des folles célé­­bra­­tions de fin d’an­­née qui avaient lieu dans les îles au début du XIXe siècle. En effet, son nom, Up Helly Aa, se rapporte en vieux norrois à la fin de la période des fêtes de fin d’an­­née.

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L’ar­­chi­­pel des Shet­­land

J’ai entendu parler pour la première fois d’Up Helly Aa par mon grand-père, un ancien pêcheur travaillant au large des côtes des Shet­­land. Il m’a raconté de nombreuses histoires sur ces îles : des histoires de pêcheurs ou de grands buveurs bour­­rus, d’hommes du Nord aux larges épaules ou de travailleurs de la terre, et de mers violentes et malfai­­santes. Il élabo­­rait des histoires sur les vikings et les porteurs de flam­­beaux connus sous le nom de guizers, qui repous­­saient l’obs­­cu­­rité menaçante, et l’al­­cool qui tuait le froid. La plupart de ces histoires, connais­­sant mon grand-père, étaient soit très exagé­­rées, soit inven­­tées, mais l’en­­thou­­siasme avec lequel il les racon­­tait me donnait envie de les voir de mes propres yeux. Je voulais voir le feu et les vikings, mais surtout je voulais rencon­­trer les habi­­tants des îles qui peuplaient ses histoires. J’at­­ter­­ris à Sumburgh, l’aé­­ro­­port prin­­ci­­pal des Shet­­land, quelques jours avant le festi­­val. De là, je dois conduire jusqu’à Lerwick, où je me suis orga­­nisé pour rencon­­trer certains des parti­­ci­­pants du festi­­val. En quit­­tant l’aé­­ro­­port, l’océan est aussi gris et plat qu’une ardoise. Des collines descendent douce­­ment vers des falaises verti­­gi­­neuses, et des tour­­bières s’étalent dans les vallées. De temps à autre, j’aperçois un petit hameau, occupé par des maisons trapues blan­­chies à la chaux. Il y a des trou­­peaux de moutons hébé­­tés et des vaches soli­­taires qui fixent l’océan avec une indif­­fé­­rence toute bovine. Pas un arbre, seule­­ment des touffes d’une herbe rêche et brunâtre, et de la bruyère détrem­­pée. Le vent souffle fort, la pluie est drue et les gouttes épaisses. Les Shet­­land, habi­­tées depuis 3 000 av. J.-C., furent enva­­hies par les vikings en 800 et annexées par les Écos­­sais en 1471 comme part de la dot d’une prin­­cesse danoise. Durant la plus grande partie des XVIe et XVIIe siècles, les îles faisaient commerce avec les marchants alle­­mands de la Ligue hanséa­­tique et, bien qu’of­­fi­­ciel­­le­­ment écos­­saises, chéris­­saient une culture bien distincte de celle du conti­nent. En 1707, avec la signa­­ture de l’union entre l’An­­gle­­terre et l’Écosse, les îles devinrent offi­­ciel­­le­­ment britan­­niques et les marchands hanséa­­tiques furent jetés dehors. Peu à peu, et proba­­ble­­ment à contrecœur, les Shet­­land devinrent une part de l’État britan­­nique.

Le Jarl

En attei­­gnant Lerwick, le vent et la pluie ne se sont pas dissi­­pés ; de grandes bour­­rasques d’un vent hurlant de la mer du Nord fouettent le front de mer, et de l’eau dégou­­line des rebords des fenêtres des maisons de grès du XVIIIe siècle qui s’alignent le long de la côte. Le port est plein de grands chalu­­tiers déchar­­geant leur pêche et de pêcheurs portant des salo­­pettes cirées jaunes qui s’in­­ter­­pellent en criant dans le vent. Des dockers glissent des caisses de pois­­son blanc le long du port vers de larges hangars de tôle. Des ache­­teurs locaux contemplent les caisses en fronçant les sour­­cils et tenant des plan­­chettes usées, tandis que les capi­­taines érein­­tés acceptent le prix qu’on veut bien leur en donner.

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La terre des Shet­­land
Crédits : Matthew Brem­­ner

Je rencontre Steve Henry, entre­­pre­­neur local et parti­­ci­­pant régu­­lier de l’Up Helly Aa, chez lui dans la partie moderne de Lerwick. Henry a des gestes brusques et parle encore plus vite. Son accent écos­­sais est prononcé, mais le ton, typique des Shet­­land, se fait mélo­­dique. Son anglais est semé d’ex­­pres­­sions locales, et il garde un sourire enthou­­siaste et enfan­­tin alors que nous parlons. Pressé par le temps, il m’in­­vite à voir une perfor­­mance que ses amis et lui préparent pour le festi­­val, dans le collège local. Dix minutes plus tard, je suis assis dans un petit gymnase à regar­­der une ving­­taine de ninjas danser autour de quatre Tortues Ninja. Des hommes et des garçons de toute taille s’agitent au son d’une musique pop pendant qu’une habi­­tante leur crie des instruc­­tions. Je reste perplexe. Où sont les vikings ? Henry m’ex­­plique que l’af­­faire est complexe et qu’il y a de nombreux aspects du festi­­val qui ont été occul­­tés par la presse, obsé­­dée par les vikings. Premiè­­re­­ment, ces hommes font partie de ce qu’on appelle une escouade. On dénombre 47 escouades au total. Certaines sont vieilles de plusieurs décen­­nies alors que d’autres parti­­cipent au festi­­val pour la première fois. La seule règle établie est que pour faire partie de l’une d’elles, il faut être né sur les îles ou y avoir vécu durant cinq années. « Tous les ans, chaque escouade choi­­sit un costume de danseuses orien­­tales, de rock stars, de pingouins – quoi que ce soit qui retient leur fantai­­sie – afin de prendre part au festi­­val », raconte Henry.

Et les vikings ?

Pour les escouades, le festi­­val en lui-même est divisé en deux parties prin­­ci­­pales. Il y a d’abord la proces­­sion des torches, durant laquelle les parti­­ci­­pants connus sous le nom de guizers défilent dans les rues de Lerwick avec des torches, et ensuite vient la soirée. Lors de la soirée, chacune des 47 escouades se répar­­tit dans l’un des onze lieux de la ville, des halls où ils boivent, dansent et inter­­­prètent des sketchs sur le thème de la vie des îles. Le sketch de cette escouade est celui que les hommes répètent dans leurs costumes de ninjas. Et les vikings ? « Pour chaque Up Helly Aa, il n’y a qu’une seule escouade qui peut s’ha­­biller en viking », m’ex­­plique Henry. « Ces gars sont l’évé­­ne­­ment phare du festi­­val et ont diffé­­rentes respon­­sa­­bi­­li­­tés. » L’es­­couade qui obtient le droit d’être viking le temps d’une édition est appe­­lée Jarl Squad, et elle est menée par son chef qui bran­­dit une hache, le Guizer Jarl. Les Guizer Jarls sont tous membres du Conseil de l’Up Helly Aa, qui en compte quinze au total. Ceux-ci sont élus par les autres guizers chaque mois d’oc­­tobre mais doivent attendre quinze ans avant de deve­­nir Guizer Jarl. « C’est une grande respon­­sa­­bi­­lité et l’at­­tente de quinze années pour être Jarl est longue », assure Stephen Grant, qui a joué ce rôle en 2013. « J’ai été élu au Conseil en 1998 et j’ai dû attendre jusqu’en 2013 que ce soit enfin mon tour. »

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Le Conseil au complet
Crédits : Matthew Brem­­ner

Je fais la connais­­sance de Grant dans le gymnase durant les répé­­ti­­tions. Deux ans aupa­­ra­­vant, il menait son escouade, aujourd’­­hui ninja, à travers les rues de Lerwick, déguisé en viking déchainé. De retour au sein d’une escouade clas­­sique, il revient sur les exigences et les joies d’être au centre de la scène du festi­­val. « La prépa­­ra­­tion pour le Jarl Squad commence deux ans avant l’an­­née qui lui est attri­­buée. Tu dois parler avec les Jarl Squads qui t’ont précédé, pour être sûr de ne pas avoir le même concept pour les costumes », dit-il. Contrai­­re­­ment à la majo­­rité des escouades, dont les costumes sont ache­­tés préci­­pi­­tam­­ment avant le début du festi­­val, la prépa­­ra­­tion des costumes du Jarl Squad est méti­­cu­­leuse. Le Jarl crée l’ap­­pa­­rence de son escouade, du type de casques que ses hommes vont porter aux couleurs de leurs tenues. Ensuite, pendant envi­­ron un an, les membres se retrouvent plusieurs soirs par semaine afin de fabriquer les costumes. Grant a estimé que le costume de son escouade avait coûté envi­­ron 2 350 euros par personne, payé entiè­­re­­ment de leurs poches. « Quand j’ai été élu Jarl pour la première fois, chaque membre de mon escouade a sorti quinze euros par mois à partir du jour de mon élec­­tion afin de contri­­buer au finan­­ce­­ment du costume et de ses acces­­soires », explique Grant.

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La Jarl Squad
Crédits : Matthew Brem­­ner

En plus de gros enga­­ge­­ments finan­­ciers, il y a aussi une ques­­tion de temps. Au cours de l’an­­née précé­­dant le festi­­val, Grant me confie que lui et la majo­­rité de son escouade ont travaillé sur des choses liées à l’Up Helly Aa chaque soir de la semaine. Tout ça en travaillant à temps complet comme capi­­taine de remorqueur pour la raffi­­ne­­rie de l’île. « Il est stres­­sant de travailler sur quelque chose tous les jours, mais cela crée aussi une grande frater­­nité entre les membres de l’es­­couade », dit Grant. « Le plus triste, c’est quand c’est fini. Tu travailles avec les membres du Conseil pendant plus de dix ans et après, du jour au lende­­main, tu n’en fais plus partie. »

Up Helly Aa

Alors que les hommes répètent leur sketch pour la cinquième fois, je remarque une autre absence notable. Il n’y a aucune femme dans l’es­­couade. Je soulève la ques­­tion auprès d’une vieille dame qui partage le banc avec moi et qui se présente comme étant la mère d’un des ninjas. Elle sourit et me dit que les femmes n’ont jamais pris part aux proces­­sions de l’Up Helly Aa de Lerwick. « Habi­­tuel­­le­­ment, elles s’oc­­cupent de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion des soirées », pour­­suit-elle. « Elles préparent à boire et à manger pour les escouades entrantes et sortantes. »

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La proces­­sion débute fière­­ment
Crédits : Matthew Brem­­ner

L’ab­­sence de femmes à l’Up Helly Aa de Lerwick a suscité beau­­coup de débats parmi les habi­­tants des îles. La plupart des Shet­­lan­­dais semblent ouverts à un chan­­ge­­ment. Une enquête menée par un jour­­nal local montre que 68 % de ses lecteurs aime­­raient voir une plus grande repré­­sen­­ta­­tion fémi­­nine. Cepen­­dant, certains, y compris des femmes, pensent que les choses devraient rester telles qu’elles sont. Robina Barton, conseillère muni­­ci­­pale, me dira plus tard : « L’éga­­lité ne signi­­fie pas devoir faire tout pareil que les autres… je ne vois aucun mal à un peu de frater­­ni­­sa­­tion mascu­­line. » Peu d’hommes de Lerwick, qu’im­­porte leur caté­­go­­rie sociale, ont manqué l’op­­por­­tu­­nité de cette « frater­­ni­­sa­­tion mascu­­line » à un moment ou l’autre de leur vie. Callum Brown, histo­­rien à l’uni­­ver­­sité de Glas­­gow, dans son livre sur le Up Helly Aa, estime que chaque année, pas moins des deux tiers des hommes de Lerwick âgés entre 18 et 40 ans font partie d’une escouade. Être dans une escouade apporte un senti­­ment d’ap­­par­­te­­nance. Ces groupes ne sont pas préci­­pi­­tam­­ment montés pour le festi­­val, mais sont plutôt des clubs fami­­liaux qui persistent au fil des ans. « On a eu des gens qui reve­­naient d’Aus­­tra­­lie ou de Hong Kong pour se joindre à l’es­­couade le temps des festi­­vi­­tés », raconte Henry. L’es­­couade est une commu­­nauté active autour de laquelle s’or­­ga­­nise la vie sociale de nombreux hommes.

Malgré le temps, les gens sont sortis voir les premières parades.

Le matin du festi­­val, il fait froid et sombre. La lumière jaune cras­­seuse des réver­­bères se déverse sur la route et le vent souffle avec achar­­ne­­ment. Il est autour de sept heures du matin et je me trouve sur la place du marché de Lerwick, tout près du parvis de l’hô­­tel de ville. À côté de moi se tient une dame avec son chien. Elle porte un bonnet serré qui plaque ses cheveux sur son visage, un épais gilet et un panta­­lon large rentré dans ses bottes. Le chien vacille dans le vent. « Je ne dors jamais beau­­coup », me dit-elle, « alors ce n’est pas rare que je sois ici à cette heure. » Un immense panneau d’en­­vi­­ron quatre mètres de haut, connu des habi­­tants comme « le Bill » (bill­­board signi­­fiant « panneau d’af­­fi­­chage » en anglais, ndt), nous fait face. Il est peint d’épais carac­­tères noirs et une épaisse couche de cire rouge est marquée du sceau du Guizer Jarl. À la tête du Bill figure en larges lettres fleu­­ries le mot « procla­­ma­­tion ». Les orga­­ni­­sa­­teurs y affichent toutes les infor­­ma­­tions concer­­nant les événe­­ments du jour, mais égale­­ment des plai­­san­­te­­ries sur les habi­­tants. Ces histoires sont collec­­tées durant l’an­­née par un « comité des blagues » spécia­­le­­ment formé. Lorsqu’un inci­dent, suffi­­sam­­ment grotesque ou embar­­ras­­sant, se produit, il est conservé pour être affi­­ché sur « le Bill ». Le comité se réunit ensuite le soir précé­dent le festi­­val et peint les procla­­ma­­tions à la main. « Certaines personnes ont été très offen­­sées par les histoires qui sont affi­­chées ici », me confie la dame en pouf­­fant. « Il y a eu des vendet­­tas. » ulyces-vikingshetland-08 De l’autre côté de la ville, le défilé de l’es­­couade du Jarl est sur le point de commen­­cer. Malgré le temps, les gens sont sortis voir les premières parades. De jeunes enfants portant autant de couches qu’un oignon chan­­cèlent sous le poids de leur vête­­ments. Des ados moyen­­ne­­ment inté­­res­­sés jettent des regards à travers leurs capuches resser­­rées et leurs franges mouillées. De vieux messieurs sourient douce­­ment en se remé­­mo­­rant des souve­­nirs. Des pères très fiers se tiennent derrière leurs fils, jetant des regards complices à d’autres parents tout aussi fiers de leurs enfants. Partout, les habi­­tants se remé­­morent pourquoi ce jour est si impor­­tant pour eux.

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L’am­­biance est à la fête
Crédits : Matthew Brem­­ner

Petit à petit, l’es­­couade commence à se maté­­ria­­li­­ser. Les habi­­tants voient les vikings pour la première fois, leurs costumes ayant étés gardés secrets durant deux ans. Certains arrivent habillés de tuniques brunes et de chemises vert émeraude alors que d’autres portent de lourdes vestes noires. Certains bran­­dissent haches et épées, d’autres de longues lances ouvra­­gées. La plupart arborent d’épaisses barbes et de larges sourires, encou­­ra­­gés par le whisky. On voit égale­­ment des enfants, des garçons de huit à quinze ans, blot­­tis derrière leurs pères et leurs grands-pères. À leur tête se trouve le Guizer Jarl, un ingé­­nieur de 52 ans du nom de Neil Robert­­son. Aujourd’­­hui, il est le roi Olav Harald­s­son de Norvège, la figure histo­­rique nordique qu’il a choisi. Il porte un casque chromé orné de deux ailes de corbeau s’éle­­vant de chaque côté, une armure lustrée et un large cein­­tu­­ron. Sur son petit bouclier argenté est gravé un corbeau. Robert­­son se tourne vers ses hommes et la foule sourit nerveu­­se­­ment. Il pousse un cri rauque et son escouade lui répond avec un rugis­­se­­ment. Il bran­­dit sa hache et son escouade l’imite. Puis, il hoche la tête d’un air décidé et se met en marche ; dans son dos, des corne­­muses entonnent leur complainte. Bien que Robert­­son a défilé pour la première fois avec une escouade alors qu’il avait neuf ans, et qu’il a parti­­cipé depuis à presque tous les Up Helly Aa, c’est tout nouveau pour lui. ulyces-vikingshetland-09Stephen Grant se souvient à quel point toute cette expé­­rience lui a paru irréelle : « Ça a l’air de sortir de nulle part, les gens crient ton nom dans les rues. » David Nicol­­son, Jarl en 2012, décrit cela comme une sensa­­tion inex­­pli­­cable : « C’est un peu comme essayer d’ex­­pliquer le fait de deve­­nir parent à quelqu’un qui n’a pas d’en­­fants. À moins d’être passé par là, tu ne peux pas vrai­­ment savoir ce que cela fait. » Alan Ander­­son, Jarl en 1971, est plus équi­­voque : il dit qu’être Jarl a été la meilleure expé­­rience de sa vie. Le Jarl Squad parade dans toute la ville. Ils visitent les écoles, les maisons de vété­­rans et de vieillards, et défilent dans presque toutes les rues de Lerwick. Partout où ils vont, ils sont accueillis par des accla­­ma­­tions et encou­­ra­­ge­­ments.

Le festi­­val du feu

Arrivé à la fin du défilé mati­­nal de l’es­­couade, la ville s’est comme arrê­­tée. Près du front de mer, des ruelles vides serpentent au coin de maisons battues par le vent et de boutiques aux rideaux bais­­sés. Il fait de nouveau nuit. Les lumières des maisons se reflètent sur les pavés cras­­seux et ruis­­se­­lants, les lumières des bus n’éclairent aucun voya­­geur. Dans la partie nouvelle de la ville, faite d’élé­­gantes villas victo­­riennes aux jardins bien entre­­te­­nus, les fonc­­tion­­naires de la ville installent des barrières et bloquent les routes. Peu à peu, vers 18 heures, les premiers signes de festi­­vité sortent de l’obs­­cu­­rité de la nuit. Deux hommes plutôt âgés descendent la colline en se parta­­geant une flasque plus ou moins discrè­­te­­ment, comme des adoles­­cents. Ils portent de larges sourires sur leurs visages noueux, essouf­­flés et la voix abimée par le tabac. L’un d’eux commence à chan­­ter un air local alors que l’autre bouge ses mains à la manière d’un chef d’or­­chestre. « L’Up Helly Aa, c’est quand même un grand jour », dit l’un. « Ouep », répond l’autre d’une voix empâ­­tée. « C’est une bonne vieille excuse pour boire et faire la fête. »

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Le drak­­kar part en flammes
Crédits : Matthew Brem­­ner

Comme me le dit Robina Barton, pour la plupart des Shet­­lan­­dais, « l’Up Helly Aa est une occa­­sion de faire la fête ». L’idée est de s’amu­­ser et de célé­­brer la vie de l’île. Bien que la presse s’at­­tarde beau­­coup dessus, la préser­­va­­tion et la célé­­bra­­tion de l’iden­­tité nordique de l’île est beau­­coup moins une prio­­rité. Alors qu’aujourd’­­hui l’image du festi­­val est centrée sur les vikings, dans les années 1840, l’Up Helly Aa était un four­­neau de tonneaux de goudron enflam­­més et de beuve­­rie braillarde. Les tonneaux enflam­­més partaient de chaque coin de la ville et se rejoi­­gnaient en son centre dans de gigan­­tesques explo­­sions. Aucun viking à l’ho­­ri­­zon. Même en 1881, après que les explo­­sions de tonneaux furent inter­­­dites et que les habi­­tants orga­­ni­­sèrent la première proces­­sion de torches dans Lerwick, il n’exis­­tait aucune réfé­­rence à la mytho­­lo­­gie nordique. C’est seule­­ment à partir de la fin des années 1880 que des éléments nordiques commen­­cèrent à appa­­raître dans le festi­­val. À cette époque, beau­­coup de Shet­­lan­­dais se sentaient oppri­­més et exploi­­tés par les Écos­­sais qui possé­­daient leur terre, esti­­mant que ceux-ci s’étaient acca­­pa­­rés les terrains locaux grâce à des lois foncières écrites presque trois siècles aupa­­ra­­vant. Les Écos­­sais repré­­sen­­taient une culture et une manière de gouver­­ner qui ne repré­­sen­­taient pas les îles. Cepen­­dant, les vikings avaient quitté l’île depuis près de 500 ans et, selon l’his­­to­­rien local Brydon Leslie, on ne connais­­sait pas grand-chose voire abso­­lu­­ment rien d’eux. Les Shet­­lan­­dais savaient qu’ils n’étaient pas écos­­sais, mais à part cela ils ne pouvaient être sûrs de rien. Plus loin encore, l’An­­gle­­terre vivait une renais­­sance roman­­tique, avec à sa tête la litté­­ra­­ture de Sir Walter Scott. L’une de ses nouvelles, « Le Pirate », dont l’ac­­tion se déroule sur les îles Orkney et Shet­­land, a ravivé, à tort mais avec beau­­coup de réalisme, le passé nordique des îles. S’ap­­pro­­priant ce renou­­veau nordique, des intel­­lec­­tuels locaux cher­­chant à cris­­tal­­li­­ser l’iden­­tité des îles y ont diffusé ces idées. Très vite, sous l’in­­fluence de l’his­­to­­rien local J.J. Haldane Burgess, la mytho­­lo­­gie nordique devint part de l’Up Helly Aa. Le navire enflammé fut intro­­duit en 1889, le Guizer Jarl en 1906 et le premier Jarl Squad peu après la fin de la Première Guerre mondiale.

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Il n’y a pas que des vikings au Up Helly Aa

Cepen­­dant, le regain d’in­­té­­rêt pour les vikings arriva peu après à un point de satu­­ra­­tion. Lorsque dans les années 1930 quelques-uns des derniers enthou­­siastes de la culture nordique commen­­cèrent à repro­­cher au Conseil de l’Up Helly Aa d’au­­to­­ri­­ser les guizers à choi­­sir des costumes fantai­­sistes plutôt que des tuniques vikings, Charles Manson, le secré­­taire du Conseil, protesta vigou­­reu­­se­­ment. Il affirma que c’était l’en­­thou­­siasme des guizers qui permet­­tait de faire vivre l’es­­prit de l’Up Helly Aa, qu’ils fussent habillés en vikings ou en danseuses, et non pas la mytho­­lo­­gie nordique. Afin d’ap­­puyer ses propos, durant le festi­­val de cette année-là, une photo de deux vikings pour le moins effé­­mi­­nés appa­­rut sur le Bill. « L’élé­­ment viking est un aspect sur lequel les passion­­nés de culture nordique aiment jouer », dit Brydon Leslie. « Ils aiment parler de l’iden­­tité des Shet­­land, notre héri­­tage nordique, et prétendre que le Up Helly Aa est prin­­ci­­pa­­le­­ment un festi­­val viking, mais je connais chacun des membres de l’Up Helly Aa, et même s’ils sont impliqués à 100 % dans le Up Helly Aa, cela ne veut pas forcé­­ment dire qu’ils s’in­­té­­ressent aux vikings. » Des person­­nages Lego, des souris, des Power Rangers, des ninjas, des Tortues Ninja, des danseuses orien­­tales, des traves­­tis et des pingouins se tiennent tous ensemble en longues files. Ils blaguent et se bous­­culent, grognent et rotent, atten­­dant impa­­tiem­­ment qu’ar­­rivent les vikings. Ils portent dans leurs mains des torches éteintes d’un mètre de haut, imbi­­bées de paraf­­fine. Plus bas dans la rue se trouve un drak­­kar viking à fond plat de près de dix mètres de long. Sa proue cour­­bée comme le cou d’un cygne forme une large tête de dragon et sa poupe est enrou­­lée en une queue serpen­­tine. Connu des habi­­tants sous le surnom de « la galère », le navire est construit par des arti­­sans et des volon­­taires sur une période de quatre mois et possède chaque année la même forme de base.

Quand toutes les torches sont allu­­mées, le drak­­kar met les voiles pour le Valhalla.

« Elle est belle, mais elle est faite pour brûler », dit un habi­­tant qui se tient près de moi. De l’ouest arrive le son des corne­­muses et les guizers se raidissent, atten­­tifs. Le Jarl fend leurs rangs et grimpe à bord de son navire. Ses hommes se postent autour, leurs regards graves perdus dans la nuit. Le Jarl donne un signe de tête et une fusée s’élève dans le ciel. Puis, tout devient noir et quelques 5 000 spec­­ta­­teurs tombent dans un silence entre­­coupé de murmures enthou­­siastes. Des gendarmes, tenant des fusées de détresse sifflantes, vont de guizer en guizer allu­­mer les torches. Des feux d’ar­­ti­­fice crissent et explosent au-dessus des têtes. Sur une scène suréle­­vée, une fanfare joue l’hymne de l’Up Helly Aa, et les voix rauques des guizers s’y joignent : « Sur des mers loin­­taines, leurs proues-dragons s’en sont allées étin­­ce­­ler à l’ho­­ri­­zon, la tempête obscur­­cit leurs pavillons, et leur musique, le son de l’océan… » Quand toutes les torches sont allu­­mées, le drak­­kar met les voiles pour le Valhalla. Les porte-flam­­beaux descendent de Hill­­head pour se déver­­ser sur la route en un torrent ardent. Il ondule et s’en­­roule comme un dragon chinois embrasé, alors qu’il progresse vers le sud le long de St. Olaf Street et descend par Prince Alfred Street. La chaleur échauffe la peau et l’odeur de la paraf­­fine pique les yeux. Les appa­­reils photos crépitent, les guizers crient et le drak­­kar, voya­­geant dans la direc­­tion oppo­­sée, fend la mer de feu comme un spectre. Peu à peu, la proces­­sion emplit George V Park, encer­­clant son enceinte. Dans le parc, toujours à la proue de son drak­­kar, se tient Neil Robert­­son, levant sa hache pour deman­­der le silence. Le moment est arrivé. Il demande trois accla­­ma­­tions pour ceux qui ont construit le bateau, trois pour ceux qui ont fabriqué les torches, et enfin trois pour tout le Up Helly Aa. La foule gronde, bran­­dis­­sant ses torches comme des soldats lors d’un rassem­­ble­­ment mili­­taire.

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Burning Shet­­land

Puis, alors que les guizers acclament le Jarl en retour, Robert­­son descend du bateau et s’avance dans le noir. Un clai­­ron reten­­tit. Tout d’abord, ce sont des hoche­­ments de tête. Ceux-ci deviennent des murmures exci­­tés, se muant eux-mêmes des gron­­de­­ments. Le premier homme s’avance et lance sa torche sur le pont du bateau. Le deuxième le suit. Puis, dans une pluie d’arcs enflam­­més, un milliers d’autres font de même. Le feu embrase la voilure et le cordage et s’échappe par la bouche du dragon. Le bois craque et grince. La foule vrom­­bit. En seule­­ment quelques minutes, le drak­­kar brûle vive­­ment. À quelques mètres de là, Robert­­son observe le mât s’ef­­fon­­drer sur les entrailles du bateau. La lumière trem­­blo­­tante obscur­­cit son visage. La fête n’est pas termi­­née. À travers la ville, on prépare les repas et on nettoie les halls pour l’ar­­ri­­vée des escouades. Mais pour le Jarl, l’ex­­ci­­ta­­tion est obscur­­cie par l’in­­cré­­du­­lité. Quinze années sont défi­­ni­­ti­­ve­­ment passées.

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La proces­­sion
Crédits : uphel­­lyaa.org

Traduit de l’an­­glais par Myriam Vlot d’après l’ar­­ticle « Shet­­land Burning », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Le festi­­val du feu, par David Gifford.

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