par Matthieu Aikins | 14 septembre 2015

Bagdad EEI

Si vous visi­­tiez les locaux du minis­­tère de l’In­­té­­rieur à Bagdad pendant le mois sacré de Muhar­­ram au prin­­temps dernier, on vous aurait pardonné de penser que l’is­­lam chiite est la reli­­gion offi­­cielle de l’Irak, comme chez son voisin l’Iran. Les murs du minis­­tère sont placar­­dés d’illus­­tra­­tions et de slogans rendant hommage à l’imam martyr chiite Hussein, à l’ins­­tar des postes de police et des véhi­­cules à travers toute la capi­­tale. Partout sont affi­­chés des bannières noires aux lettres écar­­lates et des portraits d’un Hussein barbu, dardant sur les fidèles un regard brûlant.

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Al-Hussein ibn Ali

Dans un bureau décoré de cartes de Bagdad et de posters chiites, je trouve l’homme assi­­gné à ce qui est sûre­­ment la tâche la plus diffi­­cile du minis­­tère : le colo­­nel Riyadh al-Musawi, comman­­dant des Falcons de Bagdad, prin­­ci­­pale unité de démi­­nage de la ville. Le soulè­­ve­­ment du groupe connu sous le nom d’État isla­­mique a condamné depuis des mois la ville à d’in­­ces­­sants assauts mili­­taires et a laissé à Musawi et ses hommes le soin d’ac­­com­­plir un un travail dange­­reux et sanglant, rythmé par les atten­­tats à la voiture piégée, les attaques-suicides et les frappes de mortiers sur les marchés et les mosquées bondés. Ce matin, alors que le prin­­temps touche à sa fin, Musawi semble encore plus fati­­gué que d’ha­­bi­­tude. Les valises sous ses yeux semblent s’af­­fais­­ser au point de rejoindre son épaisse mous­­tache. Il a travaillé toute la nuit à l’ex­­té­­rieur de la ville avec une milice chiite – l’une des nombreuses brigades reli­­gieuses armées à avoir pris la défense de Bagdad après la chute de l’ar­­mée durant l’été 2014. Hier soir, Musawi a permis de désa­­mor­­cer des pièges à l’EEI (Engin explo­­sif impro­­visé) posés par l’EI pendant leur retraite. « Ils les ont accro­­chés entre eux puis les ont enter­­rés dans le désert », dit-il en exhi­­bant l’un des dispo­­si­­tifs à pres­­sion méca­­nique. « Je n’ai pas dormi de la nuit. » Musawi est offi­­cier mili­­taire de carrière et patriote, c’est un homme qui ne recule pas devant une mission périlleuse, ce qui force le respect de ses troupes. Malgré cela, il passe ses nuits à travailler pour une milice reli­­gieuse privée. Son emploi offi­­cieux met en relief le dilemme central du président Obama : les milices ont pris le contrôle de l’État, dont les opéra­­tions mili­­taires sont menées, dans de nombreux cas, par les mêmes comman­­dants soute­­nus par l’Iran qui ont jadis combattu l’ar­­mée améri­­caine. Et tandis que les milices ont repoussé avec succès l’as­­saut de l’EI, elles ont égale­­ment accru la nature sectaire du conflit, rédui­­sant encore davan­­tage les chances de récon­­ci­­lia­­tion entre sunnites et chiites – et par la même occa­­sion les espoirs de paix pour l’Irak. Tandis que le gouver­­ne­­ment irakien, soutenu par les frappes aériennes améri­­caines, a lancé une offen­­sive géné­­rale contre l’État isla­­mique, l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama semble prise au piège. « Nous sommes sincè­­re­­ment préoc­­cu­­pés par les signa­­le­­ments d’abus que nous avons reçus, qui impliquent des forces mili­­ciennes volon­­taires et, dans certains cas, les forces de sécu­­rité irakiennes », déclare Jen Psaki, porte-parole du dépar­­te­­ment d’État améri­­cain. « Nous avons été assu­­rés par le gouver­­ne­­ment irakien et par les forces de sécu­­rité qu’ils utili­­se­­raient du maté­­riel améri­­cain, en accord avec les lois améri­­caines et nos accords bila­­té­­raux. » Mais l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama soutient égale­­ment que son programme d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment du gouver­­ne­­ment irakien en arme­­ment devrait être en droit d’échap­­per aux lois de contrôle des armes. Des armes améri­­caines sont déjà tombées aux mains de milices chiites, et en soute­­nant – par inad­­ver­­tance ou non – des groupes para­­mi­­li­­taires dont les excès frôlent les pires abus de la guerre de 2006, les États-Unis risquent d’ai­­der à perpé­­trer la même violence mêlée de corrup­­tion d’État qui a abouti à la montée fulgu­­rante de l’État isla­­mique l’an­­née dernière.

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Des combat­­tants de l’Asaib Ahl al-Haq

La porte s’ouvre et le patron de Musawi, le géné­­ral de brigade Jabbar, entre dans la pièce. C’est un homme corpu­lent qui aime montrer aux visi­­teurs étran­­gers des diapo­­ra­­mas de ses confé­­rences à l’étran­­ger. Jabbar semble embar­­rassé par l’homme massif qui lui emboîte le pas, barbe brous­­sailleuse, turban noir et tunique couleur crème : la tenue d’un ecclé­­sias­­tique chiite. Jabbar grimace en me présen­­tant le cheikh Sayed Maher, leader de l’Asaib Ahl al-Haq, ou Ligue des justes – une des milices les plus connues pour sa lutte contre l’État isla­­mique. Maher, au moins, est heureux de me voir. Tandis que Jabbar s’en­­tre­­tient avec Musawi, il me tend un télé­­phone et me montre une vidéo qui le montre en tenue de camou­­flage, tirant à la mitrailleuse. « On combat Daesh », me dit-il, utili­­sant le terme péjo­­ra­­tif pour dési­­gner l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, dérivé de son acro­­nyme arabe. Alors que Jabbar et lui doivent s’en aller, il m’in­­vite à lui rendre visite. L’unité de Maher reçoit semble-t-il le soutien ainsi qu’un appui mili­­taire de l’Iran, et elle est répu­­tée pour sa crimi­­na­­lité suppo­­sée. Après notre brève rencontre, je demande au colo­­nel Musawi ce qu’il pense de l’idée de rendre visite au cheikh Maher. Il répond par un glous­­se­­ment sinistre. « Si tu lui rends visite, il te vendra peut-être à Daesh. »

Sous Maliki

Diffi­­cile d’ima­­gi­­ner que sept ans aupa­­ra­­vant, l’Irak semblait mieux se porter. D’après le projet Iraq Body Count, au moins 17 000 civils irakiens ont été tués en 2014, de loin l’an­­née la plus sombre depuis le pic de violence de 2006 et 2007. L’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Bush, s’étant tardi­­ve­­ment rendue compte qu’elle avait déclen­­ché une guerre civile à grande échelle en enva­­his­­sant l’Irak, a réussi, grâce au défer­­le­­ment de ses troupes, à garan­­tir un semblant de paix-du-vainqueur en convain­­cant les sunnites qu’ils pouvaient reje­­ter al-Qaïda et survivre malgré tout. « Grâce aux extra­­or­­di­­naires sacri­­fices de nos troupes et à la déter­­mi­­na­­tion de nos diplo­­mates, nous voulons croire en l’ave­­nir de l’Irak », décla­­rait Barack Obama en mars 2011, tandis que l’Amé­­rique prépa­­rait le retrait de ses forces de combat.

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Bagdad

Mais l’op­­ti­­misme de cette période dissi­­mule la fragi­­lité d’un accord poli­­tique entre chiites et sunnites, ainsi que la nature terri­­ble­­ment corrom­­pue et frag­­men­­tée de l’État irakien. Sur la place Hanash, un lieu animé le week-end pour l’in­­tel­­li­­gent­­sia de Bagdad, je rencontre Ali Sumery, un petit direc­­teur de télé­­vi­­sion portant un élégant chapeau à bords larges et une écharpe autour du cou. Pendant les élec­­tions natio­­nales de 2010, Sumery, acti­­viste poli­­tique de longue date, a montré son soutien à la coali­­tion Iraqiya, repré­­sen­­tée par Ayad Allawi – un oppor­­tu­­niste parmi les oppor­­tu­­nistes, mais qui embras­­sait du moins une sorte de libé­­ra­­lisme non-sectaire. Sa coali­­tion a réussi à gagner deux sièges de plus que le pouvoir en place, repré­­senté par Nouri al-Maliki de Dawa, diri­­geant d’un parti reli­­gieux chiite. Mais dans la lutte poli­­tique qui a suivi, Maliki est parvenu à conser­­ver le pouvoir, avec le consen­­te­­ment tacite des gouver­­ne­­ments améri­­cains et iraniens. Sumery et ses amis étaient déçus mais se sentaient suffi­­sam­­ment hardis pour protes­­ter contre ce qu’ils perce­­vaient dans la poli­­tique sectaire et l’au­­to­­ri­­ta­­risme montant de Maliki. « Ils se parta­­geaient le gouver­­ne­­ment comme on se partage un gâteau », explique Sumery. « Ils ne parlaient pas en tant que leaders de tous les peuples d’Irak, mais en tant que leaders d’une branche reli­­gieuse parti­­cu­­lière. » L’oc­­cu­­pa­­tion améri­­caine a fait appel à des leaders reli­­gieux et exilé des carpet­­bag­­gers afin de diri­­ger le pays. C’est ainsi qu’un système d’ap­­pui vicié fondé sur les partis a émergé au cœur de l’État irakien. Ce système a fleuri au cours du second mandat de Maliki. Chaque minis­­tère était assi­­gné a un parti spéci­­fique, ce qui assu­­rait des posi­­tions stra­­té­­giques à ses alliés proches. En consé­quence, les insti­­tu­­tions irakiennes publiques – qui avaient déjà été atro­­phiées par les sanc­­tions inter­­­na­­tio­­nales et par la dicta­­ture de Saddam Hussein – sont deve­­nues corrom­­pues jusqu’à l’ab­­surde. Un profes­­seur d’une grande univer­­sité de Bagdad m’a confié que les docto­­rats de la faculté où il ensei­­gnait pouvaient être obte­­nus sans délai contre la somme de 10 000 dollars. Après que des révoltes ont écla­­tées à travers tout le monde arabe contre les gouver­­ne­­ments répres­­sifs et corrom­­pus en décembre 2010, Sumery a rejoint des milliers de mani­­fes­­tants le 25 février 2011 sur une place affu­­blée du même nom que la célèbre place Tahrir, en Égypte. Maliki a répondu en ordon­­nant aux forces de sécu­­rité irakiennes de char­­ger les mani­­fes­­tants.

Sous la super­­­vi­­sion de Maliki, les milices chiites ont gagné du pouvoir.

« Nous avions prévu d’oc­­cu­­per Tahrir comme ils l’ont fait en Égypte », raconte Sumery, « mais les mesures du gouver­­ne­­ment se sont montrées si répres­­sives et brutales que nous n’y sommes pas parve­­nus. » Sumery a été appré­­hendé et, à l’ins­­tar d’un de ses amis, un autre acti­­viste célèbre du nom de Hadi al-Mahdi, il a été passé à tabac et jeté dans le coffre d’un Humvee. Un tollé public les a fait relâ­­cher le lende­­main, mais au cours de mois qui ont suivi, d’autres mani­­fes­­ta­­tions ont été accueillies avec une violence plus brutale encore. Le 8 septembre, Mahdi a été assas­­siné à son domi­­cile par des assaillants non iden­­ti­­fiés. « Il a été tué la veille d’une mani­­fes­­ta­­tion que nous avions plani­­fiée », se souvient Sumery. Sous la menace d’une force si meur­­trière, le nombre de mani­­fes­­tants a dimi­­nué dras­­tique­­ment. « Nous avions peur que Maliki tente d’éta­­blir une dicta­­ture – ce qu’il a fini par faire. » Sous la super­­­vi­­sion de Maliki, les milices chiites ont gagné du pouvoir et la société civile irakienne nais­­sante a été mise à mal par leur programme reli­­gieux répres­­sif. « Ils nous menacent constam­­ment et nous harcèlent par télé­­phone », assure Ahlam al-Obeidy, porte-parole de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion pour la liberté des femmes en Irak, une des ONG de défenses des droits de l’homme les plus présentes dans le pays. « Ils nous traitent de pros­­ti­­tuées », ajoute Obeidy, qui est grand-mère. Les homo­­sexuels de Bagdad, hommes et femmes, étaient une des cibles des milices. En ville, je rencontre un jeune homme que j’ap­­pel­­le­­rai Ahmed. Garçon mince de 25 ans, fan de Mariah Carey, Ahmed avait fui un père abusif pour pour­­suivre une carrière d’ac­­teur. Tout a changé pour lui quand sa candi­­da­­ture a été rete­­nue pour incar­­ner un person­­nage homo­­sexuel dans une série télé avant-gardiste en 2009. Mais son rôle a attiré l’at­­ten­­tion des mili­­ciens de son quar­­tier, qui suspec­­taient déjà son homo­­sexua­­lité. « Soyons honnête », me dit-il avec un sourire triste, « ça se voit à la manière dont je marche et dont je parle. »

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Nouri Kamil Moham­­med Hasan al-Maliki

Peu de temps après la diffu­­sion de la série, un chef local l’at­­ten­­dait à son arrêt de bus avec ses hommes. Il raconte qu’ils l’ont fait monter dans leur voiture sous la menace d’une arme avant de le conduire sur un site de construc­­tion désert, où ils l’ont obligé à se désha­­biller. Chaque mili­­cien a ensuite rempli son rôle : l’un d’eux lui main­­te­­nait une arme sur la tempe tandis que le second le plaquait au sol et que le troi­­sième le violait. Ils ont filmé l’agres­­sion et l’ont maudit pour son homo­­sexua­­lité. Une fois leur dessein accom­­pli, ils lui ont enfoncé de la corde enduite de colle avant de le jeter, nu et ensan­­glanté, devant la porte de la maison de sa grand-mère. Malgré cela, il se consi­­dère chan­­ceux d’être en vie, car beau­­coup de ses amis ont été tués. Il a même été témoin de l’exé­­cu­­tion de l’un d’eux, à qui on a éclaté la tête sur un trot­­toir. Mais la menace que repré­­sente l’État isla­­mique est pire encore. Le groupe mili­­cien a publié il y a plusieurs mois des vidéos de ses membres balançant des hommes accu­­sés d’être homo­­sexuels du haut de bâti­­ments. Ahmed a l’es­­poir d’être accepté aux États-Unis en tant que réfu­­gié. (En février, d’après les avocats le soute­­nant dans cette affaire, son petit-ami a été déca­­pité à Bagdad.) « Il n’y a pas de vie possible pour les homo­­sexuels en Irak », dit-il.

L’éveil de Daesh

Alors même que la bruta­­lité répres­­sive du gouver­­ne­­ment de Maliki allait cres­­cendo, l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama criait victoire et reti­­rait ses troupes. Le 14 décembre 2011, Obama a tenu une audience mili­­taire à Fort Bragg durant laquelle il a déclaré que la guerre en Irak touchait à sa fin pour les États-Unis. « Nous lais­­sons une Irak souve­­raine, stable et auto­­nome », a-t-il déclaré. « La guerre en Irak appar­­tien­­dra bien­­tôt à l’His­­toire. » Des paroles aussi éloi­­gnées de la réalité que le « mission accom­­plie » de son prédé­­ces­­seur en 2003. Malgré l’ef­­fort colos­­sal et les fonds inves­­tis pour soute­­nir les forces de sécu­­rité irakiennes, une erreur fonda­­men­­tale était tapie au cœur du pays, qui allait conduire tout prochai­­ne­­ment à son effon­­dre­­ment quasi-total. L’ori­­gine de cet échec remonte aux consé­quences de l’in­­va­­sion, lorsque L. Paul Bremer, l’au­­to­­rité civile de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Bush, chargé de super­­­vi­­ser l’oc­­cu­­pa­­tion, a dissous l’ar­­mée irakienne toute entière. En plus de four­­nir des recrues à l’in­­sur­­rec­­tion, la déci­­sion irré­­flé­­chie de Bremer signi­­fiait qu’une nouvelle force devrait être construite de toutes pièces en pleine guerre civile. Durant les neuf années qui suivirent, cet effort a absorbé 25 milliards de dollars du contri­­buable améri­­cain, dont envi­­ron un tiers a servi à recons­­truire l’Irak, nour­­ris­­sant la corrup­­tion à grande échelle alors que les gros bonnets irakiens détour­­naient tout ce qui pouvait l’être.

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Le parle­­ment irakien à Bagdad

Pendant ce temps, l’ar­­mée comme la police débor­­daient de ce que les habi­­tants de Bagdad appellent les fadhaiyin, les « extra­­­ter­­restres ». Certains n’exis­­taient que sur le papier, leur salaire termi­­nant dans les poches d’of­­fi­­ciers supé­­rieurs, tandis que d’autres se parta­­geaient les feuilles de paie avec leur leaders afin de rester perpé­­tuel­­le­­ment invi­­sible. « Ce n’est pas une ques­­tion de reli­­gion ou de poli­­tique, mais d’argent », affirme Hosham, un commerçant de Bagdad qui a rejoint l’ar­­mée aux alen­­tours de 2006. Son unité est déployée dans l’ouest de l’Irak, mais il ne s’y rend que lorsqu’il a besoin de s’ar­­ran­­ger avec un nouvel offi­­cier à propos de sa paie – envi­­ron 1 200 dollars par mois. « C’est un busi­­ness », dit Hosham. Dans certains bataillons, les extra­­­ter­­restres repré­­sentent la moitié des effec­­tifs, me confie un colo­­nel de la police fédé­­rale irakienne que j’ap­­pel­­le­­rai Khalid. Il raconte qu’il a servi comme pilote de chasse dans l’ar­­mée de Saddam et m’as­­sure que la corrup­­tion au sein du corps offi­­ciers est deve­­nue endé­­mique, ce qui n’était pas le cas avant l’in­­va­­sion améri­­caine. « Ils n’ont abso­­lu­­ment aucune gène à en parler ouver­­te­­ment », dit-il. « On s’en­­ri­­chit en prenant aux soldats et en donnant aux supé­­rieurs. » Les grades étaient ache­­tés et vendus. On distri­­buait aux soldats de l’équi­­pe­­ment vétuste. L’af­­faire la plus embar­­ras­­sante concer­­nait des « baguettes à détec­­ter les bombes » – pour un total de 38 millions de dollars – qui étaient en réalité basées sur des gadgets servant à repé­­rer les balles de golf, vendues par un entre­­pre­­neur britan­­nique qui a plus tard été écroué pour fraude. En dépit de l’am­­pleur du scan­­dale, on peut encore voir aujourd’­­hui ces baguettes utili­­sées aux postes de contrôle dans Bagdad. Avec une corrup­­tion si géné­­ra­­li­­sée parmi les hauts offi­­ciers, la morale dans les rangs a plongé à pic. « Lorsque tu dis à un soldat de se battre, il te répond : “Pour quoi faire ? Pour enri­­chir mon comman­­dant ? » dit Khalid.

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Abu Bakr al-Bagh­­dadi

Pendant ce temps, une nouvelle insur­­rec­­tion, beau­­coup plus violente, gagnait en impor­­tance dans la guerre civile à carac­­tère sectaire qui faisait rage en Syrie, tout près de là. En avril 2013, le groupe connu sous le nom d’al-Qaïda en Irak, diri­­gée pendant un temps par le djiha­­diste jorda­­nien Abu Musab al-Zarqawi, s’est rebap­­tisé État isla­­mique en Irak et au Levant. À la tête du mouve­­ment trônaient les insur­­gés sunnites qui avaient survécu à l’oc­­cu­­pa­­tion améri­­caine. Nombre d’entre eux, y compris leur chef Abu Bakr al-Bagh­­dadi, sont d’an­­ciens déte­­nus de Camp Bucca, la prin­­ci­­pale prison améri­­caine située juste à la sortie de Bagdad. La poli­­tique toujours plus dure de Maliki était une aubaine pour le recru­­te­­ment de l’EI parmi les sunnites irakiens, dont beau­­coup, ironie du sort, déplorent à présent le retrait trop préci­­pité des troupes améri­­caines. « Si les Améri­­cains étaient restés, ils auraient pu tenir leurs promesses », déclare le cheikh Ammar al-Azzawy, un leader sunnite impor­­tant à Bagdad. Maliki n’a pas tenu celle qu’il avait faite d’in­­clure les sunnites dans les forces de sécu­­rité, leur offrant plutôt des places de subal­­ternes au sein du gouver­­ne­­ment. « Ils ont essayé de faire de nous des balayeurs », dit Azzawy. En 2013, dans un effort pour conso­­li­­der une base de pouvoir parmi les chiites, Maliki a ordonné plusieurs répres­­sions sanglantes sur les mani­­fes­­ta­­tions sunnites, ce qui a aidé à faire entrer certaines parties de la province d’An­­bar en rébel­­lion. L’État isla­­mique a saisi l’op­­por­­tu­­nité et s’y est implanté. « Les gens dans ces régions, lorsqu’ils sont trai­­tés si bruta­­le­­ment, iront jusqu’à conclure un pacte avec le diable », dit Azzawy. La réponse améri­­caine à la crise a été d’en­­voyer à Maliki davan­­tage de drones de surveillance et de missiles Hell­­fire. À Mossoul, la plus grande ville à majo­­rité sunnite d’Irak, le comman­­dant des opéra­­tions sous Maliki était Mahdi al-Gharawi, un géné­­ral chiite réputé pour sa nature corrom­­pue et sa propen­­sion à violer les droits de l’homme – l’ar­­mée améri­­caine avait essayé, en vain, de le faire arrê­­ter –, lui ayant valu le surnom de « Géné­­ral Deftar », d’après le billet de 10 000 dinars. Tandis que l’EI rassem­­blait ses forces à Mossoul, Gharawi travaillait en étroite colla­­bo­­ra­­tion avec les esca­­drons de la mort chiites en prenant les sunnites pour cible. « Des combat­­tants Asaib et Badr arri­­vaient de Bagdad habillés en civils et travaillant dans l’ombre », raconte Khalid, le colo­­nel de police déployé à Mossoul. « Ils trou­­vaient des noms, s’in­­fil­­traient à leur domi­­cile et les tuaient. À la fin, tout Mossoul nous détes­­tait. » Aux premières heures du 6 juin 2014, l’État isla­­mique a lancé une attaque contre les posi­­tions gouver­­ne­­men­­tales à l’ouest de Mossoul. Ce n’était visi­­ble­­ment qu’un raid, mais les ordres contra­­dic­­toires donnés par le comman­­de­­ment irakien ont semé la panique au sein des rangs démo­­ra­­li­­sés de l’ar­­mée et de la police. Sous peu, toutes les défenses de la ville étaient tombées devant un adver­­saire beau­­coup plus faible.

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Les mili­­ciens de l’EI s’ap­­prêtent à exécu­­ter des prison­­niers chiites

La chute de Mossoul a engen­­dré un effon­­dre­­ment catas­­tro­­phique des forces irakiennes à travers une bonne partie du pays. En moins de deux mois, des dizaines de milliers de mètres carrés et des millions de citoyens sont tombés sous le pouvoir de l’État isla­­mique, qui a égale­­ment capturé des chars, de l’ar­­tille­­rie et des quan­­ti­­tés colos­­sales de muni­­tions et d’ar­­me­­ment que les États-Unis avaient envoyés en Irak. Quatre divi­­sions armées furent pratique­­ment détruites dans leur tota­­lité. Dans les déserts brûlants de l’ouest de l’Irak, des brigades entières se disper­­saient, préfé­­rant déser­­ter plutôt que d’af­­fron­­ter la faim et la soif, lais­­sant des fron­­tières syriennes clés sans surveillance. Au camp Spei­­cher, une ancienne base améri­­caine assié­­gée depuis, recrues et cadets marchaient sans armes hors de la base, croyant que les tribus locales leur donne­­raient libre passage vers les régions chiites. Au lieu de cela, ils se sont jetés tout droit dans la gueule de l’État isla­­mique. Au moins 770 prison­­niers chiites ont été exécu­­tés à Spei­­cher, et des centaines d’autres à Mossoul ainsi que dans d’autres villes captu­­rées par l’EI. Le groupe a posté des vidéos de char­­ge­­ments d’hommes conduits dans des fosses communes et fusillés, un des nombreux aspects de la sauva­­ge­­rie que le groupe a exhibé avec complai­­sance au fil des mois : cruci­­fixions, escla­­vage, déca­­pi­­ta­­tions de jour­­na­­listes étran­­gers. Profon­­dé­­ment post­­mo­­dernes, les respon­­sables de la propa­­gande de l’État isla­­mique ont compris que le spec­­tacle en lui-même était une réalité, et que cette réalité pouvait se répandre de manière virale tout autour du globe, invoquant le choc des civi­­li­­sa­­tions qu’ils recher­­chaient déses­­pé­­ré­­ment. Ils parlaient une langue formée dans le creu­­set de l’oc­­cu­­pa­­tion améri­­caine et de la guerre civile, la langue d’Abu Ghraib et des esca­­drons de la mort, des perceuses comme moyens de torture et de frappes aériennes incen­­diaires faisant 200 000 morts irakiens. Mais rien n’éga­­lait leur cruauté. Et ils sont parve­­nus à leurs fins, semant la panique à l’Ouest. Pour­­tant, les mots n’ont pas manqué aux oppo­­sants chiites à l’État isla­­mique. Les mili­­ciens de Bagdad compre­­naient le langage de la terreur. Alors que les sbires de l’EI fonçaient vers la ville, l’ar­­mée irakienne brisée fuyant devant eux, les milices se mobi­­li­­saient pour défendre leur capi­­tale.

Chez le cheikh

Moham­­med – ce n’est pas son vrai nom – a pris du ventre depuis le temps où il était en charge des missiles et des muni­­tions pour l’ar­­mée du Mahdi, le groupe d’in­­sur­­gés chiites qui a affronté les forces améri­­caines en 2004. Il a survécu aux années les plus sanglantes de la guerre, quand les cadavres non-récla­­més par les familles jonchaient le sol pendant des jours et jours ; et lorsque la paix s’est instal­­lée, il a mis ses compé­­tences au service des impor­­ta­­tions. Lorsque je m’as­­sieds pour discu­­ter avec lui, il est en plein démé­­na­­ge­­ment pour accueillir sa famille qui s’est récem­­ment agran­­die. Il atten­­dait de pouvoir profi­­ter des fruits de la paix, mais lorsqu’il a été appelé, il était prêt.

Des milliers d’hommes armés marchaient à travers les rues de Bagdad, lour­­de­­ment armés.

Après la chute de Mossoul à l’été 2014, Bagdad était plon­­gée dans la terreur. La popu­­la­­tion faisait des réserves d’eau et de nour­­ri­­ture. Les rues étaient désertes. Les étran­­gers et les riches Irakiens prenaient l’avion pour quit­­ter le pays. « Les gens étaient en état de choc », raconte Moham­­med. « Ils crai­­gnaient que Daesh pénètre en ville. Les leaders des gouver­­ne­­ments avaient tout foiré. » Puis le 13 juin, l’au­­to­­rité reli­­gieuse chiite la plus haute du pays, l’aya­­tol­­lah Ali Sistani, a ordonné dans une fatwa qu’il rele­­vait d’une obli­­ga­­tion reli­­gieuse pour chaque homme de prendre les armes contre l’État isla­­mique – au nom de la nation, avait-il pris soin de préci­­ser, et non d’une branche reli­­gieuse. Mais en pratique, cela a provoqué la prise de pouvoir des forces de sécu­­rité irakiennes par les milices chiites radi­­cales. L’ar­­mée du Mahdi était restée en stand-by depuis 2008, lorsque son leader, Muqtada al-Sadr, avait, sous la pres­­sion, fait la paix avec le gouver­­ne­­ment irakien avant le retrait des Améri­­cains. Sadr, qui reste une des person­­na­­li­­tés poli­­tiques les plus puis­­santes d’Irak, a annoncé la créa­­tion d’une nouvelle force, Saraya al-Salam, ou les Brigades de la Paix. Moham­­med, reve­­nant à ses fonc­­tions de four­­nis­­seur d’ar­­me­­ment, a trouvé que les prix qu’il devait payer au marché noir avaient drama­­tique­­ment augmenté. Chacun s’ar­­mait pour la bataille à venir contre l’État isla­­mique. Même le pillage étendu des dépôts d’ar­­me­­ment irakiens – souvent dû à la déser­­tion des soldats et des offi­­ciers eux-mêmes – n’était pas à même de satis­­faire la demande. « Les gens ache­­taient armes et muni­­tions comme des fous », dit-il. « Les prix se sont multi­­pliés par six. Par exemple, pour une arme du type Kala­ch­­ni­­kov, qui aurait coûté 600 dollars aupa­­ra­­vant, il fallait à présent en débour­­ser 3 000. Quant aux missiles Katyu­­sha ? La pièce coûtait 200 dollars à l’époque, 1 200 à présent. » Sadr a ordonné une parade dans Bagdad le 21 juin. Moham­­med, qui dit avoir aidé à l’or­­ga­­ni­­ser, n’a eu que six jours pour le faire, mais il était stupé­­fait devant son ampleur et devant l’éta­­lage d’ar­­me­­ment exposé. Des milliers d’hommes armés marchaient à travers les rues accom­­pa­­gnés de mitrailleuses anti-aériennes et de missiles longue-portée montés sur des véhi­­cules. Le message était clair : si l’État irakien ne défen­­dait pas Bagdad, les milices s’en char­­ge­­raient. « Ils étaient tout exci­­tés et heureux de tenir leurs armes à nouveau », dit Moham­­med. « C’était un choc même pour moi. Je ne m’at­­ten­­dais pas à ce qu’on dispose de ce genre d’armes. »

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L’aya­­tol­­lah Ali Sistani

En juin toujours, le Premier ministre a annoncé un programme gouver­­ne­­men­­tal baptisé al-Hashd al-Shabi, ou « mobi­­li­­sa­­tion popu­­laire ». Au cœur des terri­­toires chiites au sud du pays, des dizaines de milliers d’hommes se sont portés volon­­taires, pratique­­ment tous sous les auspices d’une milice  reli­­gieuse. Dans une petite ville du sud, un groupe d’hommes m’a montré une vidéo les mettant en scène en train de mitrailler des posi­­tions appar­­te­­nant à l’État isla­­mique au gros calibre, qu’ils avaient bien du mal à main­­te­­nir contre leurs énormes bedaines. Mais dans le noyau de la mobi­­li­­sa­­tion, on trou­­vait aussi des mili­­ciens expé­­ri­­men­­tés et moti­­vés, qui voyaient leur combat comme un devoir reli­­gieux, une conti­­nuité de la bataille qu’ils avaient mené contre les oppo­­sants sunnites depuis l’in­­va­­sion améri­­caine. « Leur résis­­tance est très impor­­tante. Ils sont le meilleur obstacle contre l’avan­­cée de Daesh vers Bagdad », affirme le Dr. Hisham al-Hashemi, ingé­­nieur en sécu­­rité installé à Bagdad. « Ils sont tous affi­­liés à un parti reli­­gieux chiite. Pour des raisons de propa­­gande, ils comptent quelques sunnites et chré­­tiens dans leurs rangs, mais cela reste un phéno­­mène exclu­­si­­ve­­ment chiite. » Ces milices entre­­te­­naient des liens étroits avec l’Iran et ont souvent tenu tête à des conseillers iraniens dans ce domaine. Sur des photos qui ont circulé de façon virale sur Inter­­net, le géné­­ral Qasem Solei­­mani, comman­­dant de la branche supé­­rieur des Gardiens de la révo­­lu­­tion isla­­mique d’Iran, posait avec des mili­­ciens et des offi­­ciers irakiens. « L’ef­­fet secon­­daire de toute cette guerre a été d’ac­­croître l’in­­fluence de l’Iran », explique Phil­­lip Smyth, profes­­seur adjoint à Washing­­ton Insti­­tute for Near East Policy (Insti­­tut de Washing­­ton pour le Proche-Orient). « L’Iran a gagné suffi­­sam­­ment d’em­­prise sur la poli­­tique irakienne et sur le champ de bataille. C’est d’après moi une menace signi­­fi­­ca­­tive pour les inté­­rêts améri­­cains. » La milice qui montre peut-être le mieux le carac­­tère oppor­­tu­­niste du soulè­­ve­­ment secta­­riste est Asaib. À l’ori­­gine, il s’agis­­sait d’une unité spéciale au sein de l’ar­­mée du Mahdi, soute­­nue par l’Iran et diri­­gée par Maliki, et l’une des milices les plus craintes à Bagdad. Des sources améri­­caines la pensent respon­­sable de certaines exac­­tions, comme lorsqu’un commando armé a enlevé et tué cinq soldats améri­­cains en 2007.

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Défilé de milices chiites à Bagdad

Je décide d’ac­­cep­­ter l’offre du cheikh Maher, le comman­­dant d’Asaib que j’ai rencon­­tré dans le bureau de l’es­­couade de démi­­nage, afin d’en apprendre davan­­tage sur l’unité. Maher vit à Shahla, une modeste bour­­gade chiite. Une longue rangée de barrières en béton déco­­rées d’af­­fiches de martyrs entoure une mosquée à dôme bleu près de sa maison, elle-même située dans une zone pous­­sié­­reuse, près d’un étal de boucher aban­­donné. Maher nous accueille chaleu­­reu­­se­­ment nous fait servir des parts de tartes par ses gardes du corps, ainsi que du jus de tama­­rin fait-maison, avant de nous invi­­ter à nous asseoir en tailleur sur un tapis. Le parcours de Maher relate l’his­­toire des courants chan­­geants du pouvoir en Irak. À 37 ans, il était conscrit dans l’ar­­mée de Saddam et a été empri­­sonné pour déser­­tion. Après l’in­­va­­sion améri­­caine, il a décidé de rejoindre les forces de sécu­­rité. Il me montre une photo de lui rasé de près, en grande forme physique et vêtu d’un uniforme à rayures bleues et noires. Ensuite, pendant le soulè­­ve­­ment des parti­­sans de Sadr, il a rejoint l’ar­­mée du Mahdi et commencé son éduca­­tion reli­­gieuse en 2008, ce qui l’a aidé à assu­­mer un rôle de leader. En 2012, il a rejoint Asaib. Il secoue la tête lorsque je lui parle des allé­­ga­­tions de massacres perpé­­trées par Asaib qui ont été rappor­­tés par Human Rights Watch et par la presse. « Il y a une propa­­gande anti-Asaib, qui nous quali­­fient de tueurs sanglants », dit-il. « Ce n’est pas vrai. » En 2013, Maher est allé se battre contre les rebelles sunnites en Syrie – une partie de la mobi­­li­­sa­­tion des milices chiites irakiennes et liba­­naises, soute­­nues par l’Iran, a fait tour­­ner la guerre en faveur du président Bashar al-Assad. « Nous nous battions contre Daesh en Syrie avant la fatwa lancée par Sistani », dit-il. « C’est la même tactique : des tireurs d’élite et des EEI. » À présent, Maher passe des semaines avec son unité à tenir la fron­­tière ouest de Bagdad, qui est parta­­gée entre diffé­­rente milices.

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Les mili­­ciens du cheikh

Maher est caté­­go­­rique : ce sont les milices qui mènent la bataille et non le gouver­­ne­­ment irakien. « Lorsque l’ar­­mée arrive, elle travaille sous nos ordres », dit-il. « Nos muni­­tions viennent de l’ar­­mée. S’il nous faut des chars, l’ar­­mée coopère. Nous leur emprun­­tons égale­­ment des armes lourdes. » Pour Maher, il s’agit d’une lutte exis­­ten­­tielle contre un ennemi dont la bruta­­lité justi­­fie les tactiques les plus sévères. Sa milice exécute des prison­­niers quoti­­dien­­ne­­ment, ayant conscience de ce qui leur arri­­ve­­rait s’ils venaient à être faits prison­­niers à leur tour. « Les plus diffi­­ciles, on les tue. Que peut-on faire d’autre ? » dit-il. Tous les sunnites se trou­­vant encore dans la zone connaissent le même destin. « On les traite comme le fait Daesh. Soit ils mettent le feu à leur maison et s’en vont, soit ils sont tués pendant la bataille. » Un petit chihua­­hua appa­­raît dans l’en­­ca­­dre­­ment de la porte. Le visage de Maher s’illu­­mine. « Katyu­­sha ! » s’écrit-il, tendant vers le chien une main aussi grosse que lui. « Elle vient de mettre bas », me dit-il. Il me montre une vidéo où elle joue avec Tutti, son singe. Avec l’ef­­fon­­dre­­ment des forces de sécu­­rité étatiques, l’ave­­nir de l’Irak est entre les mains des mili­­ciens comme le cheikh Maher. Il me confie qu’il est en ce moment en train de réflé­­chir à une offre qui lui a été faite de rejoindre l’ar­­mée sous le grade de colo­­nel, qui sied à sa stature de leader reli­­gieux. « Je veux aider mon pays », dit-il. « Et je veux m’en­­ga­­ger sous le couvert de la loi. » En plus des trois femmes qu’il a ici, une autre vit au Royaume-Uni, mais il n’a pas l’in­­ten­­tion d’émi­­grer dans un futur proche. « Si j’y vais, il me pren­­dront pour un membre de Daesh », plai­­sante-t-il, dési­­gnant sa barbe brous­­sailleuse et sa mous­­tache rasée. Il rit et secoue la tête. « L’Irak est un pays terrible, mais c’est chez moi que voulez-vous. »

La rançon

Face à la demeure du cheikh Maher, sur l’autre rive d’une rivière assé­­chée, se trouve Ghaza­­liya, un nouveau quar­­tier construit pendant la guerre contre l’Iran dans les années 1980. Beau­­coup des maisons du quar­­tier abri­­taient des offi­­ciers, arabes sunnites pour la plupart, qui servaient d’uni­­tés de réserve pour le comman­­de­­ment de Saddam. Ghaza­­liya était alors un quar­­tier riche, avec des cafés, des boutiques de vête­­ments, etc. Mais pendant l’épu­­ra­­tion ethnique qui a fauché Bagdad au plus fort de l’oc­­cu­­pa­­tion améri­­caine au milieu des années 2000, c’est devenu une enclave sunnite contrô­­lée par al-Qaïda, dont les membres étaient parfois accueillis par des rési­­dents qui cher­­chaient une protec­­tion contre les esca­­drons de la mort chiites. Alors que nous péné­­trons en voiture dans le quar­­tier, les rues prin­­ci­­pales semblent désertes, à l’ex­­cep­­tion de quelques boutiques déla­­brées de shawarma et de pneus.

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Quelques rares échoppes sont encore ouvertes dans le quar­­tier

Je voyage avec Lina Ismail, une jeune femme travaillant pour une ONG locale en faveur des droits de l’homme. Elle se rend dans ces quar­­tiers sunnites afin de recueillir des témoi­­gnages et d’of­­frir un soutien finan­­cier et médi­­cal face à la vague de persé­­cu­­tions renou­­ve­­lée par les milices, qui ont rendu la vie dange­­reuse dans ces quar­­tiers. Depuis la chute de Mossoul, dit Ismail, le nombre de kidnap­­pings dans la ville a radi­­ca­­le­­ment augmenté alors que les milices comme Asaib passent dans les rues, utili­­sant souvent des véhi­­cules munis de plaques d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion offi­­cielles. « La police a peur des milices », dit-elle. « Cette mobi­­li­­sa­­tion popu­­laire a rendu ces dernières légi­­times. Ils ont fait des choses terribles à Ghaza­­liya. » Pendant la nuit, des convois de combat­­tants mili­­ciens viennent de Shahla et d’autres régions pour zoner dans le quar­­tier, agres­­sant et enle­­vant les rési­­dents. « Ils vivent dans la terreur », pour­­suit Ismail. « Ils ne savent pas quand les patrouilles vont venir. Ils ont même arrêté des gens à leur domi­­cile. » Bien que le gouver­­ne­­ment ait promis des salaires aux mili­­ciens, beau­­coup d’entre n’ont pas été payés depuis des mois – si tant est qu’ils l’ont été un jour. Certains disent qu’ils ont utilisé les fonds de la rançon des enlè­­ve­­ments pour finan­­cer des opéra­­tions. Nul ne sait combien se sont faits avoir. Ismail dit qu’elle entend parfois parler de plus de dix cas à Bagdad par semaine. Un site recen­­sant les commu­­niqués de presse a recensé 421 cadavres trou­­vés dans la capi­­tale entre juin et janvier. Le gouver­­ne­­ment a inter­­­dit aux jour­­na­­listes de visi­­ter la morgue. « Avec le retour des meurtres sectaires, ils essaient de censu­­rer la presse », m’ex­­plique un méde­­cin qui y travaille. « Ils ont renvoyé l’an­­cien direc­­teur car il était sunnite. Le nouveau est un comman­­dant d’Asaib. Il s’en vante. Les meurtres ont commencé après que Maliki est entré à Anbar et ça s’est ampli­­fié après l’épi­­sode de Mossoul. La situa­­tion est très complexe. Les milices se sont empa­­rées de Bagdad. » Mais il y a pire, dit le méde­­cin, dans les quar­­tiers situés à l’ex­­té­­rieur de la ville, dans les cein­­tures de Bagdad, où l’EI est actif autant que les milices. Il s’y rend plusieurs fois par semaine afin d’ap­­por­­ter une aide béné­­vole dans les cliniques. Le gouver­­ne­­ment utilise l’ar­­tille­­rie et les frappes aériennes à tort et à travers, voire même des bombes barils. « La situa­­tion dans la péri­­phé­­rie est misé­­rable. C’est le chaos. Il n’y a aucun contrôle des deux côtés. Parfois c’est Daesh, parfois c’est la mobi­­li­­sa­­tion popu­­laire. C’est comme un yo-yo. Ceux qui se font tuer là-bas ne sont même pas emme­­nés jusqu’à la morgue. Les cadavres sont enter­­rés sur place. S’ils suspectent quelqu’un d’ap­­par­­te­­nir à l’un ou l’autre bord, ils le torturent et le tuent sans pitié. »

Au matin, un des ravis­­seurs a répondu à l’ap­­pel et a dit appar­­te­­nir à une impor­­tante milice chiite.

Dans le salon d’une maison modeste de Ghaza­­liya, Ismail et moi rencon­­trons Medhat Dhari, un ingé­­nieur élec­­tri­­cien, ainsi que sa femme et son fils. Ils sont venus dans ce quar­­tier pour fuir les esca­­drons de la mort chiites pendant la guerre entre sectes. « Nous démé­­na­­gions souvent à cette époque », se souvient Dhari. « Nous sommes venus par ici. C’était un peu plus sûr. » Pendant cette période, à Bagdad, sunnites comme chiites pouvaient être tués rien qu’en se trou­­vant dans le mauvais quar­­tier ou en ayant le mauvais nom sur leur carte d’iden­­tité. Toutes les familles étaient touchées par la mort. Mais pendant quelques années, les choses se sont amélio­­rées. Après avoir perdu douze membres de leur famille, les Dhari se sentaient comme les survi­­vants d’un cata­­clysme apoca­­lyp­­tique. Mais ensuite, les milices ont recom­­mencé à enle­­ver des sunnites de Bagdad, et cette fois, pas d’al-Qaïda pour répliquer. Le neveu de Dhari, âgé de 19 ans, a été enlevé et tué l’an­­née dernière. Lorsque ses parents ont récu­­péré son corps, celui-ci était marqué par d’hor­­ribles traces de torture. L’an­­née dernière, le 17 septembre dans la soirée, le fils aîné de Dhari, Mamdou­­heh, n’est pas revenu de son travail au café du coin. Dhari, crai­­gnant le pire, a passé la nuit à sillon­­ner la ville en voiture, faisant le tour de tous les postes de police, priant pour ne pas trou­­ver le corps de son fils. Sa femme était restée à la maison et appe­­lait son fils sans cesse par télé­­phone, mais ça ne répon­­dait pas. Au matin, un des ravis­­seurs a répondu à l’ap­­pel et a dit appar­­te­­nir à une impor­­tante milice chiite. « Votre fils a avoué ses crimes », lui a-t-il dit. « Ce n’est qu’un enfant », a-t-elle répondu. Les ravis­­seurs ont demandé une rançon de 50 000 dollars – un montant commun – et ont briè­­ve­­ment passé le télé­­phone à Mamdou­­heh pour leur prou­­ver qu’il était en vie. Ils leur ont fixé l’échéance à 20 h ce soir-là, sous peine de tuer leur fils. Dhari s’est rendu dans un bureau du minis­­tère de la sécu­­rité natio­­nale pour deman­­der de l’aide. Ils lui ont dit de se munir dans un premier temps d’un rapport de police, qu’il a mis la jour­­née à obte­­nir. Lorsqu’il est revenu avec, le minis­­tère lui a dit de saisir un tribu­­nal ; il s’est alors rendu compte qu’il perdait son temps. Plus tard, dit-il, un des agents lui a dit : « Nous connais­­sons ces indi­­vi­­dus, maison nous ne pouvons rien faire. »

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Les Brigades de la Paix

Pendant ce temps, la famille essayait déses­­pé­­ré­­ment de rassem­­bler le montant. « Magnez-vous ou vous allez le perdre », ont envoyé les ravis­­seurs par sms. Ils sont parve­­nus à rassem­­bler une somme de 15 000 dollars, que les ravis­­seurs ont accep­­tés. Ils ont donné à Dhari une adresse ; il s’y est rendu en voiture et a vu quelqu’un le regar­­der derrière un rideau. Il était minuit. Son télé­­phone a sonné. « OK, lais­­sez ça par-terre et partez », dit la voix. « Dans dix minutes, vous pren­­drez Mamdou­­heh. » Dhari a laissé l’argent et a fait un tour, en atten­­dant un autre appel qui n’est jamais venu. Le lende­­main matin, la police l’a convoqué par télé­­phone – ils avaient trouvé son fils. Celui-ci avait été exécuté d’une balle à l’ar­­rière de la tête, puis jeté dans un terrain vague, pieds et poings atta­­chés avec des liens en plas­­tique.

L’Irak brûle

Alors que l’Irak a sombré dans le chaos durant l’été 2014, Obama était réti­cent à l’idée d’in­­ter­­ve­­nir mili­­tai­­re­­ment, crai­­gnant un retour des troupes améri­­caines dans le bour­­bier de la guerre civile. Même après la chute de Mossoul, Obama a réitéré son scep­­ti­­cisme devant les jour­­na­­listes quant à un enga­­ge­­ment direct : « Il n’y a pas de solu­­tion mili­­taire à la crise inté­­rieure de l’Irak, et certai­­ne­­ment pas conduite par les États-Unis. » Mais depuis, l’en­­ga­­ge­­ment mili­­taire améri­­cain en Irak n’a cessé de croître. Faisant suite à l’épi­­sode de Mossoul, Obama a lancé des frappes aériennes contre L’État isla­­mique et donné son accord quant à l’en­­voi de 715 unités supplé­­men­­taires de person­­nel mili­­taire, en plus des quelques centaines de conseillers et des milliers de contrac­­tuels déjà présents sur le terri­­toire. Après que la déca­­pi­­ta­­tion en août 2014 du jour­­na­­lisme James Foley a déclen­­ché une vague géné­­rale d’in­­di­­gna­­tion, le président a annoncé la forma­­tion d’une coali­­tion inter­­­na­­tio­­nale contre l’État isla­­mique et auto­­risé l’ar­­mée à déployer jusqu’à 3 100 soldats – que les États-Unis affirment non-enga­­gés dans le combat au sol, bien que cela soit déjà le cas pour les forces spéciales cana­­diennes.

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Des membre de la Brigade Badr

En décembre de la même année, le Congrès a approuvé une dépense de 5 milliards de dollars dans la lutte contre L’État isla­­mique, dont 1,2 milliard servi­­rait à la forma­­tion et à l’équi­­pe­­ment de l’ar­­mée irakienne. En février, Obama a demandé à ce que le Congrès auto­­rise une nouvelle guerre contre L’État isla­­mique, qui aurait pu confé­­rer au président le pouvoir d’agir dans n’im­­porte quel pays où le groupe est présent (le mandat a été rejeté en avril). Jusqu’à présent, cette stra­­té­­gie a été un franc succès dans le barrage des offen­­sives de l’EI. Mais avec 100 000 combat­­tants à leur actif, les milices chiites sont main­­te­­nant supé­­rieures en nombre à l’ar­­mée et à la police irakiennes, et elles sont respon­­sables sur le papier de toutes les avan­­cées signi­­fi­­ca­­tives sur le terrain contre l’État isla­­mique – à bien des occa­­sions finan­­cées par des conseillers mili­­taires iraniens. La lourde présence iranienne a, en retour, placé leurs homo­­logues améri­­cains dans des situa­­tions embar­­ras­­santes dans leurs quar­­tiers géné­­raux. « Iraniens et Améri­­cains travaillent aux mêmes endroits », explique le Dr. Hishemi, qui travaille comme consul­­tant pour le gouver­­ne­­ment irakien. « Lorsque l’un arrive, l’autre s’en va. On croi­­rait une partie de cache-cache. » En août 2014, la pres­­sion exer­­cée par les États-Unis a contraint Maliki d’aban­­don­­ner son troi­­sième mandat de Premier ministre. Son succes­­seur, Haider al-Abadi, est du même parti Dawa, mais il a été loué par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama pour ses gestes de conci­­lia­­tion entre les sunnites et les kurdes. Malgré cela, Maliki et la vieille garde conservent une influence poli­­tique de taille. « Vous pouvez avoir un nouveau leader, mais si vous ne soute­­nez pas ses chan­­ge­­ments dans la poli­­tique de son prédé­­ces­­seur, cela n’aura que peu de valeur », déclare Maria Fantap­­pie, analyste pour l’In­­ter­­na­­tio­­nal Crisis Group. « Beau­­coup de ceux qui faisaient partie de l’an­­cien gouver­­ne­­ment ont conservé leur puis­­sance. » (Aucun repré­­sen­­tant du Premier ministre Abadi n’a souhaité répondre à mes solli­­ci­­ta­­tions de commen­­taires.) Pour l’ins­­tant, les Marines et les forces spéciales améri­­caines déployés dans le pays demeurent dissi­­mu­­lés derrière les grands murs de la Green Zone, ou bien abri­­tés dans plusieurs bases mili­­taires, où ils entraînent les forces irakiennes – y compris une située près de Ramadi, qui a été la cible répé­­tée d’at­­taques de la part de l’EI. Au centre de la stra­­té­­gie améri­­caine et du gouver­­ne­­ment irakien, la créa­­tion d’une nouvelle Garde natio­­nale, qui fera appel à des combat­­tants locaux issus des milices et des tribus chiites. Reste à voir si cela s’avé­­rera être effi­­cace pour la réin­­té­­gra­­tion des sunnites, ou simple­­ment une couver­­ture offi­­cielle de la prise de pouvoir des milices sur les forces irakiennes. Les États-Unis font main­­te­­nant passer davan­­tage d’armes vers l’Irak pour rempla­­cer celles qui ont été saisies par l’EI durant l’été 2014. Des milices telles que le Hezbol­­lah Kata’ib – étroi­­te­­ment lié au Hezbol­­lah iranien et liba­­nais – se sont déjà photo­­gra­­phiés avec des armes et de l’équi­­pe­­ment améri­­cain, dont des chars Abrams. « De telles photos nous inquiètent et nous enquê­­tons plus profon­­dé­­ment dans cette voie », dit Psaki, porte-parole du dépar­­te­­ment d’État. « Les forces de sécu­­rité irakiennes ne devraient ni prêter, ni four­­nir d’équi­­pe­­ment améri­­cain aux milices sans la permis­­sion du gouver­­ne­­ment. »

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Les toits de Bagdad

Dans sa lutte pour contrer L’État isla­­mique, l’Amé­­rique s’est alliée avec des forces bien au-delà de son contrôle. « La léga­­lité des États-Unis four­­nis­­sant l’Irak en arme et en soutien mili­­taire est on ne peut plus discu­­table », dit Erin Evers, cher­­cheuse pour Human Rights Watch. « Il est pertur­­bant de voir des milices iraniennes avec des armes améri­­caines. Ces milices ne se contentent pas de combattre l’État isla­­mique, elles visent aussi des civils. Cela contri­­bue à radi­­ca­­li­­ser la popu­­la­­tion. » À ce jour, l’Irak est plus ou moins divi­­sée en trois prin­­ci­­pales régions : le nord, contrôlé par les Kurdes, le sud, avec le gouver­­ne­­ment, et les terri­­toires sunnites que l’État isla­­mique a annexé sous son nom. Il n’y avait rien d’iné­­vi­­table dans tout cela, mais dans l’Irak actuelle, les problèmes de géopo­­li­­tique inter­­­na­­tio­­nale et le terro­­risme ont fusionné avec les doléances entre commu­­nau­­tés auto­ch­­tones. Le soulè­­ve­­ment des milices au prix d’un État irakien offi­­ciel n’a fait qu’en­­ra­­ci­­ner les causes origi­­nelles du conflit. « Pour beau­­coup en Irak, les mili­­ciens sont des héros », dit Evers. « Nous voyons désor­­mais adve­­nir un cercle vicieux de meurtres sectaires, c’est ce que ce conflit est devenu. » « Il y aura une contre-attaque majeur sur le sol irakien », a récem­­ment dit l’an­­cien géné­­ral quatre étoiles John Allen, aupa­­ra­­vant envoyé par Obama pour diri­­ger la coali­­tion. « Au cours des semaines à venir, lorsque les forces irakiennes commen­­ce­­ront leur campagne pour reprendre l’Irak, la coali­­tion four­­nira un appui mili­­taire majeur dans cette optique. » Mais beau­­coup à l’in­­té­­rieur du pays s’inquiètent du coup humain d’une telle offen­­sive. « Avant que la coali­­tion et le gouver­­ne­­ment irakien n’en­­tre­­prennent un quel­­conque effort de guerre majeur, ils doivent réflé­­chir atten­­ti­­ve­­ment aux civils présents dans ces zones », dit Evers. « Si les choses ne changent pas, Mossoul ne sera ni plus ni moins qu’un bain de sang. »

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Les sunnites d’Irak se trouvent à présent dans une impasse, pris entre l’État isla­­mique d’un côté et les milices de l’autre, dans la péri­­phé­­rie de Ghaza­­liya. Nous passons en voiture à travers les postes de contrôle de la police, jusqu’à trou­­ver l’en­­droit que nous cher­­chons. Il s’agit d’une vieille propriété, datant de l’époque où la région était encore semi-rurale et où le complexe forti­­fié est spacieux, avec verger et pâtu­­rage, bien que la maison, qui n’est pour­­vue que d’un seul étage, soit modeste. Une jeune fille tenant la main d’un de ses frères plus jeune qu’elle vient nous accueillir en silence, les yeux sombres, et nous les suivons le long d’un chemin bordé d’arbres, une chèvre trot­­tant derrière nous.

Ils ont emmené les trois hommes, et leur famille n’en a plus entendu parler depuis.

Nous péné­­trons dans la maison par un enca­­dre­­ment de porte bas à rideaux. Umm Zohair, la matriarche de la famille, est assise sur un canapé dans le salon, vêtue d’une ample abaya. Ismail s’enquiert de sa santé. « J’ai été malade », répond-elle calme­­ment. « J’ai besoin d’être opérée, mais nous sommes pauvres. » Ismail dit qu’elle peut aider. Umm Abdul­­lah, la belle-fille de Zohair, parée d’un voile lui couvrant l’in­­té­­gra­­lité du visage, raconte leur histoire. Son mari, Zohair, le fils aîné, est diplômé de l’uni­­ver­­sité mais n’a pas trouvé de travail comme chauf­­feur de taxi. Son frère Marwan était travailleur de jour. Leur père, Abbas, était éleveur. Envi­­ron un mois plus tôt, un groupe d’hommes armés et en uniformes sont venus à leur domi­­cile au milieu de la nuit et ont forcé l’en­­trée. Ils ont emmené les trois hommes, et leur famille n’en a plus entendu parler depuis. La police, au point de contrôle le plus proche – par lequel la milice avait dû passer –, dit ne rien savoir. « Certains disent qu’ils sont peut-être déte­­nus à la prison de l’aé­­ro­­port, ou au minis­­tère de l’In­­té­­rieur, d’autres encore à Kadhi­­miya », dit Umm Zohair avant de s’in­­ter­­rompre pour fondre en larmes. « Nous nous en remet­­tons à Dieu. Nous ne savons pas. » Personne ne mentionne l’éven­­tua­­lité selon laquelle ils se seraient tout simple­­ment fait tuer. Un jeune enfant appa­­raît dans l’en­­ca­­dre­­ment de la porte avant d’être emmené, malgré ses viru­­lentes protes­­ta­­tions, par sa sœur. La maison semble pleine d’en­­fants, sur les genoux de la femme, jouant sur le tapis, pour la plupart trop jeunes pour saisir quoi que ce soit de la solen­­nité des étran­­gers que nous sommes et du fait que nous n’avons pas vu leurs pères et leurs grand-pères. « C’est terrible », dit Umm Abdul­­lah. « Ils pleurent tout le temps. » La femme cherche sur mon visage la trace fugi­­tive d’un espoir auquel se raccro­­cher. Il est vrai que je leur ai dit être améri­­cain, le premier qu’ils ont vu depuis que les soldats sont partis, une repré­­sen­­ta­­tion de ce pouvoir aveugle et sans limite apparu dans la vie de chaque Irakien, bran­­dis­­sant tour à tour salut et déses­­poir comme un dieu dérangé. Qu’y a-t-il à leur dire quant à l’his­­toire que nous parta­­geons, quant au lien qui nous unira alors que je m’éloigne sous les branches des pommiers, où une petite fille joue toujours près des roues de notre voiture ? L’Irak brûle et son destin restera à jamais dans notre conscience.

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Bagdad vue du ciel

Traduit de l’an­­glais par Marc-Antoine Castillo et Nico­­las Prouillac, d’après l’ar­­ticle « Inside Bagh­­dad’s Brutal Battle Against ISIS », paru dans Rolling Stone. Couver­­ture : Des mili­­tiens chiites au combat face à l’État isla­­mique.

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