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par Meghan Walsh | 28 janvier 2016

Le 6 juin 1975, un jeune émigré israé­lien rentrait dans son squat du nord de Londres quand il est tombé sur le cadavre d’un sans-abri. George Price venait de se section­ner la caro­tide avec une paire de ciseaux à ongles.

George Price quand il était jeune
Le jeune George Price

Une fin sanglante pour cet homme qui se croyait choisi par Dieu pour révé­ler la véri­table nature de l’amour. Ses décou­vertes n’étaient peut-être pas d’ins­pi­ra­tion divine, mais elles étaient vision­naires et ont profon­dé­ment contri­bué à notre compré­hen­sion de la biolo­gie de l’évo­lu­tion. Le parcours de Price, passé du statut d’étu­diant excen­trique de Harvard à celui de paria désa­busé, témoigne de sa volonté d’en­trer au panthéon des scien­ti­fiques. Dans les années 1940, dans le cadre du projet Manhat­tan, il parti­cipa à des études secrètes sur les effets des radia­tions. Il se lança par la suite dans la recherche sur le cancer avant de s’at­taquer au secteur émergent de l’in­for­ma­tique, dans les années 1960. Il ne cessa jamais de reven­diquer la pater­nité de la concep­tion assis­tée par ordi­na­teur, une inven­tion que lui auraient volée ses employeurs d’IBM. « Quelque chose chez George le pous­sait à recher­cher déses­pé­ré­ment la gran­deur », explique Oren Harman, auteur d’une biogra­phie sur Price inti­tu­lée The Price of Altruism. « Avant qu’il ne parte pour l’An­gle­terre, il corres­pon­dait avec quatre prix Nobel issus de quatre disci­plines diffé­rentes. Il essayait de convaincre chacun d’entre eux qu’il avait fait une décou­verte renver­sante qui lui appor­te­rait la gloire et la renom­mée. Tout le monde recon­nais­sait son intel­li­gence, mais son esprit était un diamant brut. »

Summer of Love

Price quitta New York en 1967, insa­tis­fait du peu de pres­tige scien­ti­fique qu’il avait à 45 ans. Il démis­sionna donc d’IBM, trop amer pour assis­ter au succès d’une inven­tion qu’il consi­dé­rait comme la sienne. En partant, il aban­donna aussi sa femme et ses deux filles en bas âge. Price souf­frait d’une para­ly­sie partielle due à une abla­tion bâclée d’une tumeur de la thyroïde. Un vieil ami méde­cin s’était chargé de l’opé­ra­tion, à la suite de laquelle il dut rester sous trai­te­ment médi­cal toute sa vie. Il posa ses valises à Londres au cœur du Summer of Lovecet été de l’amour qui vit la contre-culture hippie se révé­ler au monde. Durant les quelques années qui lui restaient à vivre, Price parvien­drait à se faire un nom. À Londres, il menait une vie de reclus. Il n’avait jamais été très sociable mais il était à présent tota­le­ment seul dans une ville incon­nue.

London-1
Londres, 1967

C’est peut-être le fait d’avoir aban­donné sa famille qui condui­sit Price à s’in­té­res­ser aux travaux de William Hamil­ton sur la sélec­tion de paren­tèle, cette idée selon laquelle l’évo­lu­tion amène, sous certaines condi­tions, un indi­vidu à faire passer les chances de survie d’un proche avant les siennes. Si Hamil­ton est désor­mais reconnu comme un des plus grands esprits de la biolo­gie évolu­tive – peut-être le plus grand depuis Darwin –, il était encore méconnu à l’époque. Il venait tout juste de publier sa théo­rie lorsque Price commença à s’in­té­res­ser à ses travaux. Price n’avait aucune expé­rience dans le domaine de la biolo­gie évolu­tive. Mais pas plus que dans celui de la cancé­ro­lo­gie lorsqu’il travaillait au déve­lop­pe­ment tech­niques de micro­sco­pie en fluo­res­cence. « Il a commencé à s’in­té­res­ser au problème de l’évo­lu­tion de la famille après avoir aban­donné la sienne », raconte Harman. La théo­rie de la sélec­tion de paren­tèle de Hamil­ton permet d’ex­pliquer comment l’al­truisme se déve­loppe au sein de la famille élar­gie. Quand on emmène sa sœur à l’aé­ro­port, on s’as­sure que la moitié de ses gènes part en vacances en toute sécu­rité. Mais s’il s’agit de son cousin, cela ne vaut sans doute pas le coup de se lever à 4 heures du mat’.

Hamilton est le théoricien de la sélection de parentèle Crédits
Hamil­ton, le théo­ri­cien de la sélec­tion de paren­tèle
Crédits

La loi de Hamil­ton (rB>C) permet d’ex­pliquer l’évo­lu­tion d’une inter­ac­tion compor­te­men­tale, tant que le béné­fice (B) qu’en retire le desti­na­taire, pondéré par le degré de parenté (r) des deux indi­vi­dus, est plus grand que ce que cela coûte (C) à l’ini­tia­teur du compor­te­ment. Elle permet d’ex­pliquer pourquoi les abeilles piquent alors qu’elles y laissent la vie : le coût du sacri­fice indi­vi­duel est plus bas que le béné­fice qu’en retire toute la ruche. La théo­rie de Hamil­ton a fait date dans la biolo­gie de l’évo­lu­tion. Tout à coup, il est apparu que nos gènes ne nous étaient pas aussi dévoués que nous le pensions. En vérité, ils se ravissent de nous conduire à notre perte pour peu que leurs répliques survivent au sein d’autres orga­nismes. Richard Dawkins a popu­la­risé cette idée dans Le Gène égoïste, paru en 1976. Les humains y sont décrits comme « des véhi­cules auto­ma­ti­sés, program­més pour préser­ver coûte que coûte ces molé­cules égoïstes qu’on appelle les gènes ». Price voyait des limites à la loi de Hamil­ton : elle ne marchait pas à tous les coups et ne s’ap­pliquaient qu’à certains traits compor­te­men­taux. Sa beauté réside dans sa simpli­cité, mais Price n’était pas un homme simple. Il entre­prit d’éla­bo­rer sa propre version de l’équa­tion, afin de décrire non pas la seule sélec­tion de paren­tèle, mais le chan­ge­ment évolu­tif dans son ensemble. « Un soir, il s’est rendu dans une biblio­thèque de Londres où il a lu l’ar­ticle de Hamil­ton. Il a décidé de mettre au point sa propre équa­tion », écrit Harman. « Il l’a prise avec lui et est allé  trou­ver le profes­seur de biosta­tis­tiques de l’uni­ver­sité de Londres, à qui il s’est présenté en ces termes : “Je m’ap­pelle George Price, voici mon équa­tion, qu’est-ce que vous en dites ?” On lui a rapi­de­ment donné les clés de son propre bureau ainsi qu’une bourse de recherches. »

L’al­truisme égoïste

L’équa­tion de Price (wΔz = Cov(wi, zi) + E(wi zi)) détaille la rela­tion entre une carac­té­ris­tique (z) et sa valeur sélec­tive (w). Le terme cova­riant de l’équa­tion (Cov(wi, zi)) est une trans­crip­tion mathé­ma­tique de l’évo­lu­tion darwi­nienne clas­sique. La cova­riance permet de quan­ti­fier l’écart entre deux variables aléa­toires. Ainsi, si une carac­té­ris­tique a une cova­riance posi­tive avec une valeur sélec­tive, sa fréquence d’ap­pa­ri­tion augmente. Il s’agit d’une simple en défi­ni­tive d’une trans­crip­tion mathé­ma­tique du concept de « sélec­tion natu­relle ».

Price s’est inspiré du travail d’Ha­mil­ton

Les choses deviennent inté­res­santes lorsqu’on se penche sur la compo­sante d’espé­rance mathé­ma­tique : (E(wi,zi)). Elle rend compte de tous les facteurs qui perturbent le proces­sus de sélec­tion natu­relle (le terme cova­riant de l’équa­tion). L’un de ces facteurs pour­rait être par exemple les gènes égoïstes qui agissent en défa­veur de l’in­di­vidu. L’équa­tion permet d’ex­plo­rer les effets de la sélec­tion natu­relle selon diffé­rentes pers­pec­tives. Par exemple, les popu­la­tions prises dans leur ensemble sont-elles, comme les indi­vi­dus, en compé­ti­tion ? Ou encore, les gènes égoïstes se comportent-ils comme des indi­vi­dus égoïstes ? Au lieu de modé­li­ser les carac­té­ris­tiques et les valeurs sélec­tives des indi­vi­dus, on peut utili­ser ces para­mètres pour un ensemble de groupes. Le terme cova­riant de l’équa­tion (Cov(wi, zi)) décrit alors les pres­sions de sélec­tion qui s’exercent entre les groupes en concur­rence, et le terme d’es­pé­rance mathé­ma­tique (E(wi, zi)) démontre quant à lui les facteurs qui perturbent ces pres­sions. Il en résulte une modé­li­sa­tion de la façon dont les indi­vi­dus égoïstes mettent en péril la valeur sélec­tive du groupe, de la même façon que les gènes égoïstes dimi­nuent la valeur sélec­tive de l’in­di­vidu. L’équa­tion de Price explique l’émer­gence de traits compor­te­men­taux au cours de l’évo­lu­tion. Certains de ces traits sont sélec­tion­nés car ils produisent un béné­fice à un certain niveau d’or­ga­ni­sa­tion biolo­gique. Ce niveau d’or­ga­ni­sa­tion peut être le groupe social, la famille, l’in­di­vidu ou le gène lui-même. En substance, Price a montré que lorsque nous croyons nous conduire de façon aimable, nous agis­sons en réalité en vue de notre propre inté­rêt, à une échelle bien défi­nie.

L'université de Londres offrit rapidement à Price une bourse de rechercheCrédits
L’uni­ver­sité de Londres offre à Price une bourse de recherche
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Price commença à atti­rer l’at­ten­tion de certains des plus grands noms de la biolo­gie de l’évo­lu­tion. Bill Hamil­ton et lui commençaient à bâtir une formi­dable rela­tion de travail et une véri­table amitié. Mais Price deve­nait de plus en plus impré­vi­sible et fantasque.

La stabi­lité

Après avoir été athée toute sa vie durant, Price se conver­tit soudain au chris­tia­nisme évan­gé­lique. Il avait eut une vision de Jésus, venu lui annon­cer qu’il avait été choisi par Dieu pour parta­ger son équa­tion et ses consé­quences avec le reste de l’hu­ma­nité. Désor­mais persuadé que sa desti­née était aux mains d’une force supé­rieure, il commença à se compor­ter avec un fata­lisme de plus en plus marqué. Price croyait rece­voir des ordres direc­te­ment de Dieu. Il disait être un « esclave divin » et il cessa de prendre son trai­te­ment pour la thyroïde pour lais­ser à Dieu le soin de déci­der de sa survie.

George Price a été chamboulé par ses découvertesCrédits : New Scientist
George Price a été cham­boulé par ses décou­vertes
Crédits : New Scien­tist

« Il pensait avoir été choisi par une divi­nité pour ouvrir les yeux de l’hu­ma­nité », rapporte Harman. « Il a essayé de convaincre Hamil­ton de lui appor­ter son aide pour percer les secrets de la Bible, car il consi­dé­rait que tous deux parta­geaient la même forme d’in­tel­li­gence, la même pers­pi­ca­cité. Mais Hamil­ton était non-croyant. Il adorait George, mais il pensait qu’il était complè­te­ment fou. » « Il a fini par conclure que s’il était possible de forma­li­ser l’ap­pa­ri­tion d’un trait tel que l’al­truisme, par consé­quent l’al­truisme n’est jamais ce qu’on croit », pour­suit Harman. « Il y a un proverbe qui dit : “Égra­ti­gnez un altruiste, vous verrez saigner un égoïste.” L’équa­tion permet­tait de décrire les condi­tions de l’émer­gence d’un trait tel que l’al­truisme au cours de l’évo­lu­tion. Pour lui, cela voulait dire qu’un tel trait favo­ri­sait toujours un certain niveau d’or­ga­ni­sa­tion biolo­gique. Au mieux, la sélec­tion natu­relle donne donc lieu à une bonté de seconde main, un altruisme qui n’est pas vrai­ment désin­té­ressé mais plutôt égoïste . » Un de ses collègues de l’uni­ver­sité se souvient avoir vu Price passer dans un couloir en criant : « Je suis en ligne directe avec Jésus ! » Mais en dépit de son insta­bi­lité psycho­lo­gique, il était déjà en train de déve­lop­per de nouvelles idées sur l’évo­lu­tion de la socia­bi­lité. Par le passé, à l’oc­ca­sion de sa parti­ci­pa­tion au projet Manhat­tan, Price s’était trouvé plongé dans la poli­tique de la guerre froide.

Dans les années 1950, il écri­vait des articles pour des maga­zines alar­mistes pour ouvrier les yeux de ses conci­toyens sur la menace que repré­sen­tait le commu­nisme et la néces­sité de rempor­ter la course à l’ar­me­ment… En 1957, il publia un article inti­tulé « De bonnes raisons de paniquer ». Il y expliquait que les États-Unis feraient bien­tôt partie de l’URSS à moins que le pays ne prenne vrai­ment conscience de la menace et se prépare en consé­quence. Son raison­ne­ment se fondait sur le proces­sus de prise de déci­sion stra­té­gique de la théo­rie des jeux. Après s’être fait une place dans la biolo­gie de l’évo­lu­tion, Price revint à ses premières amours : les débats poli­tiques et écono­miques sur la guerre froide. Il commença à travailler sur l’équi­libre de Nash. D’après Adam Smith, le père de l’éco­no­mie moderne, « l’am­bi­tion indi­vi­duelle sert le bien commun ». Autre­ment dit, la pour­suite impi­toyable des objec­tifs indi­vi­duels débouche sur l’is­sue la plus favo­rable au plan collec­tif. John Nash, cepen­dant, voyait les choses diffé­rem­ment. À la fin des années 1940, pendant son docto­rat à l’uni­ver­sité de Prin­ce­ton, il iden­ti­fia des failles dans les théo­ries de Smith. Il se rendit compte que les déci­sions opti­males pour un indi­vidu devaient prendre en compte les actions d’au­trui. L’équi­libre de Nash est atteint lorsque tout le monde se comporte de façon à opti­mi­ser les gains à la fois pour l’in­di­vidu et pour le groupe.

Si la science démontre que l’amour et le don de soi ne sont jamais désin­té­res­sés, c’est que quelque chose ne va pas.

Dans le film sur la vie de Nash, Un Homme d’ex­cep­tion, on donne l’exemple d’un bar où tous les hommes essaie­raient de conqué­rir la plus jolie fille. Les séduc­teurs se neutra­lisent entre eux : le temps qu’ils renoncent à la pin-up de la soirée, ses amies ne seront plus dispo­sées à servir de lot de conso­la­tion. Mais, explique Nash, pour peu qu’on se concentre dès le départ sur les filles qu’on trouve un peu moins sédui­santes, « on ne se met pas des bâtons dans les roues et on n’of­fense aucune des filles. C’est le seul moyen de gagner. Le seul moyen pour que tout le monde puisse s’en­voyer en l’air. » Près de 25 ans après la thèse de Nash sur la théo­rie des jeux, Price s’em­para du concept d’équi­libre et se mit au travail avec un autre biolo­giste de renom, John Maynard Smith. En novembre 1973, Price et Maynard Smith publièrent un article fonda­teur inti­tulé « La logique du conflit chez les animaux », qui intro­dui­sait le concept de stra­té­gie évolu­ti­ve­ment stable, ou SES. Une stra­té­gie de compor­te­ment est « évolu­ti­ve­ment stable » lorsqu’elle a été adop­tée par l’en­semble d’une popu­la­tion, car elle ne peut plus être supplan­tée par une stra­té­gie concur­rente. Comme pour l’équi­libre de Nash, cela se produit lorsque tous les indi­vi­dus prennent les déci­sions qui leur sont le plus favo­rables pour eux-mêmes en tenant compte des déci­sions prises par tous les autres « joueurs ». Ce concept permet d’ex­pliquer pourquoi, par exemple, les rennes mâles possèdent d’im­menses bois encom­brants, plus déco­ra­tifs que dange­reux. Il démontre que le règle­ment des conflits par des escar­mouches plutôt que de véri­tables combats béné­fi­cie à tous les indi­vi­dus du groupe. Ce méca­nisme de limi­ta­tion des dégâts est un parfait exemple de stra­té­gie évolu­ti­ve­ment stable.

Place Tolmers

L’ar­ticle de Maynard Smith et Price révo­lu­tionna l’étude de l’évo­lu­tion des compor­te­ments et Price eut enfin la recon­nais­sance acadé­mique qu’il dési­rait tant. Richard Lewon­tin, qui l’avait ignoré lorsque Price avait essayé d’at­ti­rer son atten­tion, admet­tait désor­mais avoir été « trop stupide » pour comprendre les travaux de son collègue et espé­rait renouer avec lui.

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Un combat de rennes
Crédits : Trond Are Berge

On pour­rait imagi­ner que Price allait profi­ter des avan­tages de son succès, mais c’est mal le connaître. Inspiré par ses trou­blantes visions du Christ et sans doute perturbé par les sombres moti­va­tions de l’al­truisme dont il avait l’in­tui­tion, il fit don de la plupart de ses biens et de son argent aux sans-abris et néces­si­teux de Camden. « Si la science démontre que l’amour et le don de soi ne sont jamais désin­té­res­sés, c’est que quelque chose ne va pas. George a décidé faire tout ce qui était en son pouvoir pour dépas­ser ce para­doxe », écrit Harman. « C’est ce qui l’a conduit dans les rues de Londres et à vouer sa vie à un altruisme aveugle. Je pense qu’il a fini par se dire : “Toute cette géné­ro­sité de ma part est formi­dable, c’est ma façon d’es­sayer de trans­cen­der mes propres mathé­ma­tiques. Mais est-ce authen­tique ? Est-ce que je fais réel­le­ment don de mes posses­sions maté­rielles par altruisme ?” » Price se détourna de son étude obses­sion­nelle de la Bible pour mettre son ensei­gne­ment en pratique et éprou­ver les limites de son propre altruisme. Dans une lettre adres­sée à Maynard Smith, il écrit : « Il ne me reste plus que 15 pence… Je me rassure en me disant que les stan­dards divins en matière de désastre vont être satis­faits sous peu. J’at­tends avec impa­tience le moment où ces 15 p auront disparu. » Il se retrouva bien­tôt à dormir dans la rue et nettoyer des toilettes dans un bureau de Euston Road.

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Des squat­teurs de Tolmers Square en 1975
Crédits : Nick Wates

Price trouva fina­le­ment refuge sur la place Tolmers, près de la station Euston. C’était un haut-lieu de la contre-culture, à quelques pas de UCL, une commu­nauté de squat­teurs où régnait un esprit collec­ti­viste. L’an­cien faucon de la guerre froide se mêlait désor­mais aux margi­naux. « C’était les années 1970 », raconte Sylvia Stevens, une amie de Price rencon­trée sur la place Tolmers. « Une époque où les sphères poli­tiques et person­nelles se rejoi­gnaient. Nous squat­tions pour des raisons poli­tiques, parce qu’il y avait beau­coup de bâti­ments inoc­cu­pés et trop peu de loge­ments. Un type et sa femme ont monté une boulan­ge­rie : sur le mur, ils avaient épin­glé un billet de 10 livres et une affiche qui disait : “Nous ne prenons pas d’argent.” Il régnait une grande tolé­rance au sein de cette commu­nauté. » Price, devenu sans-abri, s’in­té­gra aisé­ment à la commu­nauté. « George faisait partie des gens qui gravi­taient autour de Tolmers », se souvient Stevens. « On comprend bien pourquoi il traî­nait à Tolmers plutôt que sous les ponts. La vie cultu­relle y était stimu­lante. » Stevens dirige aujourd’­hui une société de produc­tion audio­vi­suelle dans le nord de Londres. Elle avait seule­ment 20 ans au moment de sa rencontre avec Price, qui en avait plus du double. Elle se souvient d’un homme excen­trique mais atta­chant. Elle igno­rait tout de son statut de scien­ti­fique – encore moins de son impor­tance – jusqu’à que ce qu’O­ren Harman la contacte il y a quelques années pour prépa­rer sa biogra­phie sur Price. « Un jour, il a fait don de ses chaus­sures, et après ça il n’en avait plus », se remé­more-t-elle. « Je ne sais pas si la personne qui les a prises en avait besoin. Peut-être, peut-être pas. Je crois qu’à un moment, George a eu le senti­ment que la science ne suffi­sait pas, qu’il fallait chan­ger le monde et qu’il allait s’en char­ger. C’était un homme perturbé mais j’ai toujours su qu’il avait eu une autre vie, sans doute grati­fiante », ajoute-t-elle. « Il s’était mis en tête que nous allions nous marier. Il voulait que nous rentrions en Amérique, pour vivre dans le Midwest, avoir beau­coup d’en­fants, des chiens et des chats… »

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Le cime­tière de St Pancras
Crédits : DR

À sa mort, Price laissa une lettre d’adieu à Stevens. « En gros, ça disait que je ne voulais pas l’épou­ser… J’hé­site presque à le dire parce que ça paraît un peu trop mélo­dra­ma­tique et que je ne me souviens pas des mots exacts », explique-t-elle. « Pour faire court, il disait que c’était diffi­cile pour lui car il voulait démar­rer une nouvelle vie avec moi et que je ne voulais pas. Il ne voyait pas de raison de conti­nuer. C’est tout. » Il ne faisait pas mention de son suicide dans la lettre. « Je n’avais pas l’in­ten­tion d’épou­ser George, mais je n’ai jamais dit oui ou non », pour­suit Stevens. « C’était une de ces personnes dont on sent bien qu’elles ont besoin de leurs fantasmes. Alors je lui disais : “D’ac­cord George, allez, on se voit demain.” Ça peut sembler mépri­sant mais ça ne l’était pas, parce qu’a­vec lui on ne savait jamais ce qui était sérieux et ce qui ne l’était pas. » George Price est mort seul, sans argent ni posses­sions. Il n’est donc pas éton­nant d’ap­prendre qu’il est enterré dans une tombe anonyme du cime­tière de Saint-Pancras. « Il y avait très peu de gens pour l’ac­com­pa­gner jusqu’à sa dernière demeure », raconte Harman. « Ils étaient peut-être dix en cette froide jour­née de janvier 1975, dont au moins la moitié avaient été ses derniers compa­gnons dans les rues de Londres. Des sans-abris qu’il avait cher­ché à aider, descen­dant sur eux presque comme un ange, et qui igno­raient tout de son statut d’homme de science. Il y avait égale­ment deux des plus grands scien­ti­fiques de l’époque, Bill Hamil­ton et John Maynard Smith. Ils consti­tuaient à eux deux la mino­rité des cher­cheurs à avoir compris la contri­bu­tion de George. » Hamil­ton alla même jusqu’à dire que Price était « un des plus brillants penseurs qu’il ait jamais rencon­tré », ajoute Harman. Les travaux extra­or­di­naires de George Price ont permis de vali­der des points de vue a priori diver­gents sur l’évo­lu­tion des compor­te­ments, en simpli­fiant et en unifiant des idées complexes. Mais au bout du compte, Price avait le senti­ment que la science ne pouvait plus répondre aux ques­tions qui le tarau­daient. L’idée selon laquelle nous chemi­nons aveu­glé­ment vers nos desti­nées, guidés par l’im­per­cep­tible pouvoir de nos gènes, était peut-être trop diffi­cile à accep­ter pour cet homme sensible, chez qui la science le dispu­tait à l’émo­tion.


Traduit de l’an­glais par Yvan Pandelé d’après l’ar­ticle « The Home­less Scien­tist Who Tried to Prove Selfless­ness Doesn’t Exist » paru dans Mother­board. Couver­ture : George Price sur un banc.


CE CHERCHEUR DU MIT EST SÉRIEUSEMENT CONSIDÉRÉ COMME LE FUTUR DARWIN

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À 33 ans, Jeremy England a réussi à atti­rer l’at­ten­tion des plus éminents cher­cheurs sur son travail. Serait-il en voie de décou­vrir l’ori­gine de la vie ?

I. Darwin en snea­kers

Par un après-midi enso­leillé, dans un café animé de Palo Alto situé à moins d’un kilo­mètre du campus de l’uni­ver­sité de Stan­ford et à plus de 8 000 kilo­mètres de chez lui, un profes­seur adjoint du MIT me parle de science. De science très pous­sée. Son nom est Jeremy England, et à 33 ans, on dit déjà de lui qu’il sera le prochain Charles Darwin. Plaît-il ?

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Jeremy England
Crédits : DR

Le diplômé de Harvard et bour­sier Rhodes à l’uni­ver­sité d’Ox­ford est en ville pour donner une confé­rence. Il parle à toute vitesse. Lorsqu’il est emporté par son enthou­siasme, sa voix monte sensi­ble­ment dans les aigus et ses mains aux longs doigts sont agitées. C’est un homme maigre, le visage long. Sa barbe est clair­se­mée et il est coiffé d’un tas de cheveux bruns négli­gés – clas­sique pour un physi­cien théo­ri­cien. Mais il faut ajou­ter au tableau la paire d’Adi­das à ses pieds et la kippa posée sur sa tête. Car ce scien­ti­fique parle beau­coup de Dieu. Après une centaine de tenta­tives pour la formu­ler correc­te­ment, la cent-unième version de son idée maîtresse est la suivante : lorsque les condi­tions néces­saires sont réunies, un groupe aléa­toire d’atomes se réor­ga­ni­sera spon­ta­né­ment pour utili­ser l’éner­gie plus effi­ca­ce­ment. Avec le temps, et juste ce qu’il faut de lumière du soleil par exemple, un groupe d’atomes peut s’ap­pro­cher tout près de ce que nous appe­lons commu­né­ment la vie. England est même d’avis que certaines choses que nous consi­dé­rons comme inani­mées pour­raient être en réalité déjà « vivantes ». Tout dépend de la façon dont nous défi­nis­sons la vie, ce que le travail d’En­gland pour­rait nous invi­ter à recon­si­dé­rer. « Les gens voient l’ori­gine de la vie comme un proces­sus rare », explique Vijay Pande, profes­seur de chimie à l’uni­ver­sité de Stan­ford. « L’hy­po­thèse de Jeremy fait de la vie une consé­quence des lois de la physique et non un proces­sus hasar­deux. »

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