par Michael J. Mooney | 0 min | 28 janvier 2015

Texas cowboy

On raconte une histoire à propos de Chris Kyle : par une froide mati­­née de janvier 2010, il s’ar­­rêta dans une station-service quelque part sur l’au­­to­­route 67, au sud de Dallas. Il était au volant de son énorme Ford F-350 noir, équipé de jantes noires et de pneus tout-terrain massifs. Kyle avait remplacé le logo Ford sur la grille de protec­­tion par un crâne chromé inspiré de l’em­­blème du Puni­­sher, l’an­­ti­­hé­­ros de Marvel, et il y avait ajouté un pare-buffle arbo­­rant les mots « ROAD ARMOR ». Il venait de quit­­ter la marine et de rentrer au Texas.

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Chris Kyle
Le sniper en tenue de combat
Crédits : Face­­book

Deux hommes armés de pisto­­lets s’ap­­pro­­chèrent et lui deman­­dèrent son argent et les clés du véhi­­cule. Les mains en l’air, il évaluait lequel des deux semblait le plus à l’aise avec son arme. Kyle savait recon­­naître l’ai­­sance chez un homme armé. Et pour cause, il était le tireur d’élite le plus meur­­trier de l’his­­toire des États-Unis. Le Penta­­gone lui attri­­buait au moins 160 victimes, mais selon ses propres calculs – et ceux de ses coéqui­­piers des SEAL –, le compte n’était pas loin du double. Au cours de ses quatre périodes d’af­­fec­­ta­­tion en Irak, Kyle avait été décoré de deux Silver Stars et de cinq Bronze Stars pour sa bravoure. Il avait survécu à six attaques aux EEI, trois bles­­sures par balle, deux crashs d’hé­­li­­co­­ptère et plus d’opé­­ra­­tions chirur­­gi­­cales qu’il ne pouvait s’en souve­­nir. Ses cama­­rades des SEAL l’avaient surnommé La Légende, quand ses enne­­mis le connais­­saient sous le nom d’ « el-Shai­­tan », le diable. Il répon­­dit aux braqueurs qu’il lui fallait retour­­ner au 4×4 pour récu­­pé­­rer les clés. Il leur tourna le dos et passa la main sous son manteau d’hi­­ver, jusqu’à sa cein­­ture. Il se saisit de son Colt 45 de la main droite et tira deux balles par-dessous son aisselle gauche, touchant le premier homme deux fois à la poitrine. Puis il pivota légè­­re­­ment et tira deux fois de plus, touchant le second à la poitrine lui aussi. Les deux hommes s’écrou­­lèrent, raides morts. Kyle s’adossa contre son 4×4 et atten­­dit sage­­ment la police. Lorsqu’ils arri­­vèrent, les poli­­ciers le mirent en déten­­tion pendant qu’ils véri­­fiaient son permis de conduire. Mais au lieu de ses nom, adresse et date de nais­­sance, ils trou­­vèrent un numéro de télé­­phone du Dépar­­te­­ment de la Défense des États-Unis. À l’autre bout de la ligne, une personne expliqua aux agents de police qu’ils étaient en présence de l’un des plus grands combat­­tants de l’his­­toire mili­­taire des États-Unis. Après avoir visionné les enre­­gis­­tre­­ments des camé­­ras de surveillance, les agents décou­­vrirent que l’in­­ci­dent s’était déroulé exac­­te­­ment ainsi que Kyle l’avait décrit. Ils se montrèrent très compré­­hen­­sifs, ne voulant pas entraî­­ner un vété­­ran haute­­ment décoré tout juste rentré chez lui dans une procé­­dure judi­­ciaire compliquée. Kyle n’était ni nerveux ni contra­­rié. Bien au contraire. Il se sentait abattu depuis qu’il n’était plus en service, et peinait à se réac­­cou­­tu­­mer à la vie civile. Cet inci­dent lui rappe­­lait préci­­sé­­ment le genre d’ac­­tion qui lui manquait.

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Road Armor
4×4 Ford F-350
Crédits : Insta­­gram

Ce soir-là au télé­­phone, il fut un mari modèle avec sa femme. Taya prépa­­rait leur départ de Cali­­for­­nie avec les enfants. Il lui demanda comment s’était passée sa jour­­née. D’après des témoins, il parlèrent un long moment tous les deux, et il ne se souvint de la raison de son appel qu’au moment de raccro­­cher : « Ah oui, au fait, j’ai descendu deux types qui essayaient de voler mon 4×4, aujourd’­­hui. » Une brève descrip­­tion de l’in­­ci­dent appa­­raît dans le livre de son cama­­rade des SEAL Marcus Luttrell, Service : a Navy SEAL at War, mais pas dans le best-seller de Kyle, Ameri­­can Sniper. Il est aussi mentionné sur divers forums aux quatre coins du web. Avant que Kyle ne soit assas­­siné par un autre vété­­ran en février 2013, j’ai pu l’in­­ter­­ro­­ger sur cette histoire lors d’un entre­­tien que nous avons eu dans son bureau, en 2012. Je le rencon­­trais dans le cadre d’un long article commandé par un maga­­zine, qui devait trai­­ter de son service sous les drapeaux et des diffi­­cul­­tés qu’il avait à se réadap­­ter à la vie civile, pour deve­­nir le mari modèle et le bon chré­­tien qu’il avait toujours voulu être. S’il n’a pas tenu à rentrer dans les détails de la fusillade de la station-service, je l’ai néan­­moins quitté avec la convic­­tion qu’elle avait eu lieu. ulyces-americansniper-04-0 Les bureaux de Craft Inter­­na­­tio­­nal, l’en­­tre­­prise de sécu­­rité dont Chris Kyle était le président jusqu’à sa mort, étaient impec­­cables. Pour se rendre à cet étage de l’im­­meuble, il était impé­­ra­­tif d’être escorté par l’un des agents de sécu­­rité – de véri­­tables armoires à glace. Dans le vesti­­bule trônait sous un verre épais une traduc­­tion anglaise d’une extrême rareté du Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, de Gali­­lée (datée d’en­­vi­­ron 1661). Une salle de confé­­rence abri­­tait un coffre rempli d’armes de gros calibre, dont la posses­­sion est illé­­gale sans un accord du Dépar­­te­­ment de la Défense. Kyle était un homme impo­­sant de 38 ans, mesu­­rant près d’1 m 90 et pesant 104 kg. Les muscles de son cou, de ses épaules et de ses avant-bras le faisaient paraître encore plus grand, un véri­­table géant à la barbe touf­­fue. Il m’ac­­cueillit en me regar­­dant droit dans les yeux, avec une poignée de main ferme, son énorme patte d’ours enve­­lop­­pant ma main. Ce jour-là, il portait des bottes, des jeans, un t-shirt noir et une casquette de base­­ball. En réalité, il portait cette tenue la plupart du temps, qu’il fût au bureau, qu’il assis­­tât aux spec­­tacles de danse de sa fille, ou lors de ses passages télé­­vi­­sés chez Conan O’Brien et Bill O’Reilly. C’était une des rares occa­­sions qu’il avait de pouvoir discu­­ter quelques heures. Les trois jours suivant, il devait donner un cours de tir de préci­­sion aux équipes du SWAT de Dallas et parti­­ci­­per à trois séances de dédi­­cace : une dans un hôpi­­tal de Tyler (un docteur l’avait contacté de la part d’un patient atteint d’un cancer en phase termi­­nale), une à l’ar­­mu­­re­­rie Ray’s Spor­­ting Goods de Dallas, et une à la clinique pour vété­­rans de Fort Worth. Il devait égale­­ment prendre l’avion pour Austin, afin d’as­­sis­­ter à une épreuve de tir que Craft avait orga­­ni­­sée pour le président de la Chambre des repré­­sen­­tants des États-Unis et plusieurs autres membres du Congrès.

Kyle devait prendre en compte la vitesse du vent, la rota­­tion de la balle, ainsi que la cour­­bure et la révo­­lu­­tion de la Terre.

« Nous ne faisons pas cela gratui­­te­­ment », dit-il, anti­­ci­­pant la ques­­tion. « Nous accep­­tons aussi bien les Répu­­bli­­cains que les Démo­­crates, du moment qu’on nous propose un bon prix. » Quelques semaines plus tard, il dut annu­­ler un week-end de confé­­rence car il était invité à passer du temps en compa­­gnie de George W. Bush. « Désolé », répon­­dit-il quand on lui demanda si quelqu’un d’autre pour­­rait l’ac­­com­­pa­­gner. « Même ma femme n’est pas auto­­ri­­sée à venir. » Il adorait l’équipe de foot­­ball améri­­cain des Dallas Cowboys, et les Longhorns de l’uni­­ver­­sité du Texas. Il aimait aussi se rendre à Fort Alamo, pour contem­­pler des arte­­facts histo­­riques. La plaque d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion de son 4×4 était ornée d’une image du drapeau utilisé pendant la révo­­lu­­tion texane, compor­­tant un canon, une étoile et les mots « COME AND TAKE IT » (Venez le cher­­cher). Sa carrière mili­­taire l’avait souvent contraint à démé­­na­­ger, et aucun de ses enfants n’était né au Texas. Mais à chaque nais­­sance, il se faisait envoyer une boîte de terre de chez lui par sa famille, afin que le premier sol foulé par les pieds de ses enfants fût celui du Texas. Il avait un avis tran­­ché sur de nombreux sujets. Sa foi dans le deuxième amen­­de­­ment de la Cons­­ti­­tu­­tion des États-Unis (qui garan­­tit pour tout citoyen améri­­cain le droit de porter des armes, ndt) était inébran­­lable – il souli­­gnait poli­­ment « l’in­­croyable stupi­­dité » des lois sur le contrôle des armes à feu chaque fois qu’on lui posait la ques­­tion. Il disait hési­­ter à voir le film Zero Dark Thirty, car il avait entendu dire qu’il penchait signi­­fi­­ca­­ti­­ve­­ment en faveur de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama. Un jour, il avait posté sur sa page Face­­book un message adressé à ses dizaines de milliers de fans : « Si vous n’ai­­mez pas ce que j’ai à dire ou à poster, n’ou­­bliez pas que je me fous pas mal de ce que vous pensez. LOL. » Il se fichait qu’on le dise poli­­tique­­ment incor­­rect. À l’image du slogan de l’en­­tre­­prise Craft Inter­­na­­tio­­nal, armo­­rié sur son logo autour du crâne du Puni­­sher : « Malgré ce que ta maman t’a dit, la violence peut résoudre les problèmes. » Ses opinions étaient pour­­tant nuan­­cées. « Je comprends qu’on puisse avoir la guerre en horreur », m’as­­sura-t-il. « Mais vous devriez malgré tout soute­­nir les soldats. Ils n’ont pas le choix du lieu de leur déploie­­ment. Ils ont seule­­ment donné au peuple améri­­cain un chèque en blanc dont le montant est le prix de leur vie, et le moins que quiconque puisse faire est d’en être recon­­nais­­sant. Invi­­tez-les au restau­­rant. Tondez leur pelouse. Faites-leur des cookies. » « Chris était un être extrê­­me­­ment complexe », affirme sa femme Taya.

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Le mariage de Chris et Taya
Crédits : Taya Kyle

Chris était un impi­­toyable guer­­rier mais un père et un mari atten­­tionné, un instruc­­teur patient, ainsi qu’un fervent adepte de gami­­ne­­ries en tous genres. S’il avait eu accès à votre compte Face­­book, il se serait empressé d’an­­non­­cer à tous vos amis et à votre famille que vous faisiez votre coming out. S’il avait voulu vous embê­­ter, il vous aurait piqué votre portable en menaçant de révé­­ler des clichés compro­­met­­tants de votre petite amie. Kyle n’avait rien contre le fait que les gens le prennent pour un péque­­naud arriéré, cela ne l’em­­pê­­chait pas d’être doté d’une capa­­cité éton­­nante à rete­­nir des infor­­ma­­tions, qu’il s’agisse de brie­­fings de mission ou des détails d’une réunion d’af­­faires. Sans comp­­ter la foule de connais­­sances qu’il avait accu­­mu­­lées sur le compte de son héros, le tireur d’élite Carlos Hath­­cock, Marine pendant la guerre du Viet­­nam. Lorsqu’il avait l’œil dans la lunette de son fusil de préci­­sion, Kyle devait procé­­der à des calculs complexes, en prenant en compte la vitesse du vent, la rota­­tion de la balle, ainsi que la cour­­bure et la révo­­lu­­tion de la Terre. Et il devait le faire vite, sous la pres­­sion la plus intense qu’il est possible d’ima­­gi­­ner. C’est dans ces moments-là qu’il se sentait vrai­­ment vivant.

Un type normal

La réponse à la ques­­tion qu’on lui posait le plus souvent était simple. Il disait ne regret­­ter d’avoir tué aucune de ses victimes, qui n’étaient pas toutes des hommes. « Je regrette en revanche de n’avoir pas abattu à temps ceux qui se sont attaqués à mes gars », ajou­­tait-il. C’est comme cela qu’il dési­­gnait indif­­fé­­rem­­ment les hommes et femmes aux côtés desquels il effec­­tuait son service, qu’im­­porte leur secteur d’ac­­ti­­vité : ses « gars ».

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Chris Kyle sur le terrain
Navy SEAL, Équipe 3
Crédits : Face­­book

Il disait ne prendre aucun plai­­sir à tuer, mais ajou­­tait qu’il aimait proté­­ger les Améri­­cains, leurs alliés et les civils. Étalé de tout son long au sommet d’un toit, sa casquette de base­­ball des Longhorns de l’uni­­ver­­sité du Texas vissée à l’en­­vers sur son crâne, il faisait feu sur les cibles enne­­mies, une par une, avant qu’elles ne puissent s’en prendre à ses gars. Il était leur gardien, affecté à la surveillance de marchés de rues ou d’élec­­tions en plein-air, qui repré­­sen­­taient des occa­­sions idéales d’agir pour les terro­­ristes insur­­gés. « Vous ne pensez pas à ceux que vous tuez comme à des personnes », m’ex­­pliqua-t-il. « Ce ne sont que des cibles. On ne peut pas se les imagi­­ner comme des personnes ayant une famille et un boulot. Ils règnent en instil­­lant la terreur dans le cœur des inno­­cents. Ces choses qu’ils font – les déca­­pi­­ta­­tions, les étran­­gers qu’ils traînent vivants à travers les rues, ce qu’ils font subir à des petits garçons et à des femmes simple­­ment pour les main­­te­­nir dans la peur et le silen­­ce… » Il s’ar­­rêta un instant et ralen­­tit la cadence. « Tout ça pour dire que je n’ai vrai­­ment aucun regret à ce sujet. » Il disait aussi qu’il ne se voyait pas comme un héros. « Je suis juste un type normal. C’était mon boulot. Je me suis retrouvé dans des situa­­tions coriaces, mais je n’étais pas tout seul. Ce sont mes coéqui­­piers qui ont rendu cela possible. » Il ne pensait pas non plus être le meilleur tireur d’élite de toutes les équipes de SEAL. « Je suis proba­­ble­­ment dans la moyenne. J’étais juste aux bons endroits aux bons moments. » Selon lui, la chose la plus diffi­­cile qu’il ait eu à faire de toute sa vie fut de quit­­ter la Navy. « Je suis parti après avoir rencon­­tré le gars qui m’a remplacé », dit-il. « S’il meurt, ou s’il commet des erreurs et que d’autres personnes perdent la vie, ce sera ma faute. C’est vrai­­ment comme si tu lais­­sais tomber les gars avec qui tu as traversé l’en­­fer. » Le plus dur ? « Mes gars me manquent terri­­ble­­ment. Être avec eux au cœur de l’ac­­tion me manque. C’était toute ma vie, chaque jour, pendant des années. Je déteste dire ça, mais une fois que tu es rentré et que tu te balades dans un centre commer­­cial ou un truc du genre, tu as l’im­­pres­­sion d’être une lavette. » Et cela lui portait sur les nerfs. « Tu entends quelqu’un pleur­­ni­­cher sur une brou­­tille au feu rouge, et tu as envie de dire : “ Mec, il y a trois semaines je me faisais tirer dessus, et là tu te plains de… je veux même pas le savoir.” » Se réadap­­ter à la vie de famille était une lutte perma­­nente pour Kyle. « Quand j’ai quitté la Navy, j’ai réalisé que je connais­­sais à peine mes enfants », me dit-il. « Je connais­­sais à peine ma femme. Sur les trois années précé­­dant mon départ de la Navy, j’ai passé un total de six mois à la maison. Il est diffi­­cile de revoir l’ordre de ses prio­­ri­­tés de Dieu-Pays-Famille à Dieu-Famille-Pays. »

Chris Kyle pouvait accom­­plir n’im­­porte quoi s’il avait un but.

Mais trois ans après avoir quitté les SEAL, il avait un travail qui lui plai­­sait. Il pouvait parti­­ci­­per à des acti­­vi­­tés (modé­­ré­­ment) dange­­reuses : tirer avec des armes de gros calibre, déclen­­cher occa­­sion­­nel­­le­­ment une série d’ex­­plo­­sifs et passer du temps en compa­­gnie d’un grand nombre de personnes issues du milieu des opéra­­tions spéciales. Sa vie de couple était fina­­le­­ment rentrée dans l’ordre, il avait écrit un best-seller et avait l’op­­por­­tu­­nité d’ai­­der d’autres anciens combat­­tants à travers ses acti­­vi­­tés au sein de plusieurs orga­­ni­­sa­­tions cari­­ta­­tives. « Pour beau­­coup d’entre eux, c’est simple­­ment que leurs coéqui­­piers leur manquent », disait-il. « Ils ont besoin de gars qui parlent la même langue, pas d’être trai­­tés comme s’ils étaient spéciaux. » Il lui arri­­vait souvent d’em­­me­­ner des vété­­rans au stand de tir. Être en compa­­gnie de gens qui savaient ce qu’il avait traversé, pouvoir se relaxer et tirer quelques heures, c’était comme une petite théra­­pie de groupe. Grâce à l’aide qu’il appor­­tait aux gens, à l’en­­traî­­ne­­ment et à sa vie de famille, il avait un nouveau but. Chris Kyle pouvait accom­­plir n’im­­porte quoi s’il avait un but. C’était vrai depuis son enfance. ulyces-americansniper-04-1 Il était le fils d’un diacre et d’une ensei­­gnante de l’école du dimanche. Le travail de son père à la compa­­gnie télé­­pho­­nique South­­wes­­tern Bell obli­­geait toute la famille à démé­­na­­ger souvent. Aussi, bien que né à Odessa, au Texas, il racon­­tait aux gens qu’il avait grandi « aux quatre coins du Texas ». Il apprit à lire et à aimer les armes à feu à peu près au même âge. Il aimait aller à la chasse avec son père et son frère. Lors de ses fêtes d’an­­ni­­ver­­saire, il voulait jouer à la guerre avec des fusils à air comprimé. Il se perchait sur le toit de la maison de ses parents en atten­­dant que ses amis s’élancent à travers le jardin. Il n’était pas très bon tireur à cette époque, mais un de ses amis se balade encore aujourd’­­hui avec une balle de Kyle encas­­trée dans la main.

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Région de Midlo­­thian
Une raffi­­ne­­rie texane
Crédits : U.S. Natio­­nal Archives and Records Admi­­nis­­tra­­tion

Au lycée de Midlo­­thian, il pratiquait le foot­­ball améri­­cain et le base­­ball. Il parti­­ci­­pait à des concours de bétail grâce à la FFA, une orga­­ni­­sa­­tion visant à éduquer la jeunesse à travers l’agri­­cul­­ture. Lui et ses potes draguaient les filles des alen­­tours de Waxa­­ha­­chie. Il aimait aussi se battre. Son père lui avait dit un jour qu’il ne fallait jamais enga­­ger une bagarre. Kyle disait se confor­­mer à ce code « la plupart du temps ». Il songeait que s’il défen­­dait ses amis, ou des jeunes qui ne pouvaient pas le faire eux-mêmes, il pouvait se battre et avoir le beau rôle en même temps. Quand il pensait défendre une cause juste, il ne recu­­lait jamais. Bryan Rury était un ami proche de Kyle au lycée. Rury était bien plus petit que son ami, mais ils étaient toujours debout l’un à coté de l’autre. « Je crois que Chris aimait bien passer pour un géant », dit Rury. Un jour, un nouveau est arrivé au lycée, qui essayait de se forger une répu­­ta­­tion en s’at­­taquant à Rury. Kyle arriva en classe et trouva un Rury silen­­cieux et contra­­rié. « Il m’a demandé ce qui n’al­­lait pas, je ne voulais pas lui dire », dit Rury. « Mais il a deviné tout seul. » Kyle alla trou­­ver le type et, à sa manière pas très subtile, à la Chris Kyle, lui dit qu’il ferait mieux de lais­­ser ses amis tranquilles, ou bien… Le gars se leva de table et ils commen­­cèrent à se battre. Ses amis disent que Kyle ne provoquait presque jamais la bagarre, mais qu’il la termi­­nait toujours. « Alors qu’il était emmené au bureau du prin­­ci­­pal, je me souviens qu’il m’a balancé son grand sourire habi­­tuel », raconte Rury. Après le lycée, il étudia à l’uni­­ver­­sité d’État de Tarle­­ton pendant deux ans, avant tout pour retar­­der son entrée dans la vie adulte. Il passait plus de temps à boire qu’à étudier, et très vite il conclut qu’il aime­­rait mieux travailler à temps plein dans un ranch. Mais il savait que son avenir se trou­­vait dans l’ar­­mée – dans les Marines, croyait-il, jusqu’à ce qu’un recru­­teur de la Navy lui dres­­sât la liste de toutes les missions qu’il pour­­rait accom­­plir en tant que SEAL. Il se dit alors qu’il n’y avait plus de temps à perdre.

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La Légende
Le blason du Puni­­sher cousu sur l’épaule
Crédits : Face­­book

Kyle passa sans problème l’en­­traî­­ne­­ment de base de la Navy. Mais il ne réus­­sit l’en­­traî­­ne­­ment BUD/S (Démo­­li­­tion Sous-marine Basique/SEAL) qu’au prix d’une moti­­va­­tion sans faille. Il se souve­­nait de ces moments où il était allongé sur la plage, ses bras entre­­la­­cés avec ceux de ses cama­­rades, leurs têtes flot­­tant au-dessus de la marée montante glaciale. Il savait que s’il se levait et qu’il « sonnait la cloche », s’il aban­­don­­nait, il pour­­rait avoir du café chaud et un beignet. Ce trem­­ble­­ment incon­­trô­­lable, qu’ils surnom­­maient le « marteau-piqueur », dura des heures et des heures, mais il ne voulut arrê­­ter à aucun moment. Il plai­­san­­tait en disant qu’il était seule­­ment flem­­mard, que si la cloche avait été ne fut-ce qu’un poil plus proche, alors peut-être que sa vie entière aurait été diffé­­rente. Mais en vérité, rien n’au­­rait pu l’em­­pê­­cher d’at­­teindre son but. « Il avait plus de volonté qu’au­­cun homme que je connais », raconte Taya. « Quand une chose lui tenait à cœur, il n’aban­­don­­nait jamais. On ne peut pas échouer si on n’aban­­donne jamais. » Taya avait rencon­­tré Kyle dans un bar de San Diego, juste après qu’il ait terminé l’en­­traî­­ne­­ment BUD/S. Quand elle lui demanda ce qu’il faisait dans la vie (elle suspec­­tait qu’il était dans l’ar­­mée à cause de ses muscles et de son assu­­rance), il lui répon­­dit qu’il était marchand de glaces. Elle s’at­­ten­­dait à ce qu’il fût arro­­gant mais à sa grande surprise, c’était plutôt un idéa­­liste. Pour­­tant, elle restait scep­­tique. La sœur de Taya avait divorcé d’un type qui essayait de deve­­nir SEAL, et Taya lui avait dit et répété qu’elle n’épou­­se­­rait jamais un homme de ce genre. Mais Kyle se révéla sensible. Il était capable de la comprendre mieux que quiconque. Même lorsqu’elle rumi­­nait, qu’elle cachait quelque chose tout en sauvant la face, il arri­­vait toujours à la percer à jour. Cela leur évitait d’avoir besoin d’éta­­ler leurs émotions, ou de constam­­ment rééva­­luer leur couple. Ils se marièrent peu de temps avant son premier déploie­­ment en Irak.

Le guer­­rier

Deve­­nir tireur d’élite des SEAL demande des années d’en­­traî­­ne­­ment afin d’ac­qué­­rir l’as­­su­­rance suffi­­sante. Même après être passé par l’école des tireurs d’élite, Kyle avait dû faire ses preuves, encore et encore, sur le terrain, sous la pres­­sion du combat. Il avait exécuté d’autres missions avant l’Af­­gha­­nis­­tan et l’Irak, dans des endroits dont il ne pouvait pas parler car il s’agis­­sait d’opé­­ra­­tions clas­­sées confi­­den­­tielles. Comme il l’écrira fina­­le­­ment dans Ameri­­can Sniper, son auto­­bio­­gra­­phie, sa première exécu­­tion avec un fusil de préci­­sion eut lieu fin mars 2003, à Nassi­­riya, en Irak. C’était peu de temps après la première inva­­sion, et son pelo­­ton – « Char­­lie », de l’Équipe SEAL 3 – avait investi un bâti­­ment plus tôt dans la jour­­née afin de four­­nir une couver­­ture à une unité de Marines qui descen­­dait la rue avec fracas. Il portait un fusil Winches­­ter Magnum à verrou de calibre .300, qui appar­­te­­nait à son chef de pelo­­ton. Il aperçut une femme à envi­­ron 45 mètres de sa posi­­tion. Alors que les Marines se rappro­­chaient, elle sortit une grenade. Holly­­wood nous fait peut-être croire que les tireurs d’élite visent la tête – « une balle, un mort » –, mais les tireurs d’élite expé­­ri­­men­­tés visent le milieu de la poitrine, le centre de gravité. Kyle pressa deux fois la gâchette.

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Ameri­­can Sniper
Chris Kyle au combat
Crédits : Face­­book

« Les gens sont faibles », avait-il l’ha­­bi­­tude de dire. « Ils n’ont pas idée. » À cause de cette « faiblesse », il avait dû requé­­rir le feu vert du Dépar­­te­­ment de la Défense avant de pouvoir inclure cette histoire et bien d’autres dans son livre. Il voulait que ceux qui ne connaissent pas ce monde sachent exac­­te­­ment à quel degré de malveillance ils avaient affaire au quoti­­dien. Mais il compre­­nait aussi que le Penta­­gone ne voulait pas faire de publi­­cité gratuite aux enne­­mis des États-Unis. Il savait que le grand public ne voulait pas entendre parler des réali­­tés terribles de la guerre. Kyle servit quatre fois en Irak, parti­­ci­­pant à chaque campagne majeure de la guerre. Il était sur le terrain lors de la première inva­­sion en 2003. Il était à Falloujah en 2004. Et il y retourna, à Ramadi en 2006, puis à Bagdad en 2008, où il fut appelé pour sécu­­ri­­ser le péri­­mètre de la zone verte en entrant dans Sadr City. La plupart des membres de son pelo­­ton étaient sur la scène du Paci­­fique avant le déploie­­ment de 2004. Kyle fut envoyé en avance pour assis­­ter les Marines char­­gés de déli­­vrer Falloujah de ses insur­­gés. Les récits de ses exploits au combat firent le tour de son équipe. Au départ, il était censé couvrir les forces améri­­caines en étant perché, obser­­vant une distance de sécu­­rité. Mais il songea qu’il serait plus à même de proté­­ger ses gars s’il était dans les rues à faire du porte-à-porte avec eux. Au cours d’une bataille rangée, on raconte que Kyle courut au travers d’une rafale de balles afin de mettre en sécu­­rité un Marine blessé. En enten­­dant ces histoires, ses coéqui­­piers commen­­cèrent à l’ap­­pe­­ler ironique­­ment « La Légende ». Les récits de sa bravoure au combat se multi­­plièrent lors de son troi­­sième déploie­­ment. Un SEAL plus jeune que Kyle était avec lui sur le toit d’un bâti­­ment à Ramadi quand ils se retrou­­vèrent sous un feu nourri. Le jeune SEAL (toujours actif dans les équipes, il ne peut donc être nommé) se laissa tomber au sol et se cacha derrière un mur inté­­rieur. Quand il se décida enfin à jeter un œil à ce qui se passait, il vit Kyle debout, collé à son arme et couvrant son champ de tir, indiquant à voix haute les posi­­tions enne­­mies qu’il attaquait. Kyle racon­­tait que l’hor­­reur de la guerre avait été pous­­sée à son paroxysme durant son dernier déploie­­ment, à Sadr City en 2008. L’en­­nemi était mieux armé qu’a­­vant. Lors de cette mission, l’équipe avait l’im­­pres­­sion qu’à chaque attaque, l’en­­nemi utili­­sait des grenades auto­­pro­­pul­­sées dans des batailles qui s’éter­­ni­­saient pendant des jours. Ce fut aussi la mission durant laquelle Kyle effec­­tua son tir mortel le plus éloi­­gné. Il se trou­­vait au deuxième étage d’une maison à l’orée d’un village. À l’aide de la lunette de son fusil de préci­­sion Lapua calibre .338, il balayait la zone dans le loin­­tain, jusqu’aux portes du prochain village, situé envi­­ron deux kilo­­mètres plus loin. Il aperçut une silhouette sur le toit d’un petit bâti­­ment. La silhouette ne semblait pas occu­­pée à grand chose, et ne portait pas d’arme appa­­rente. Mais plus tard dans la jour­­née, alors qu’un convoi de l’ar­­mée appro­­chait, Kyle véri­­fia à nouveau et vit l’in­­di­­vidu tenant ce qui ressem­­blait à une grenade auto­­pro­­pul­­sée. À cette distance, Kyle ne pouvait qu’es­­ti­­mer ses calculs. Il pressa la gâchette et regarda dans sa lunette l’Ira­­kien tomber du toit, 1 920 mètres plus loin. Ce tir décro­­cha la 8e place mondiale des tirs longue distance effec­­tués par un sniper. Kyle dira plus tard que c’était « un coup de chance ». ulyces-americansniper-04 Chris Kyle ne corres­­pon­­dait pas au stéréo­­type du tireur d’élite morne et soli­­taire. Pour diffé­­rentes raisons, il ne pouvait être quali­­fié de soldat modèle. Bien qu’il gardât toujours ses armes en parfait état, il en allait autre­­ment de ses quar­­tiers. À entendre certains SEAL, après un déploie­­ment, sa chambre était si sale qu’il fallait deux jours pour la nettoyer. Autour du lit, il y avait l’équi­­valent de six mois de coquilles de graines de tour­­ne­­sol consom­­mées et recra­­chées. Il était rare­­ment vu habillé d’un uniforme mili­­taire, ou de vête­­ments y ressem­­blant de près ou de loin. Ses coéqui­­piers se souviennent de lui peignant le crâne du Puni­­sher sur son gilet pare-balles, son casque, et même sur ses armes. Il décou­­pait égale­­ment les manches de ses hauts et portait des chaus­­sures de chas­­seur à la place des bottes de combat régle­­men­­taires. Il ne se souciait guère de la protec­­tion de son casque en Kevlar et préfé­­rait porter sa vieille casquette de base­­ball des Longhorns. Il disait aux gens qu’il portait cette casquette pour que l’en­­nemi sache bien que le Texas était repré­­senté sur le champ de bataille, et que « les Texans visent juste ».

On deman­­dait souvent à Taya comment elle conci­­liait les deux Chris Kyle : le tueur expé­­ri­­menté et le mari aimant.

Kyle enten­­dait des gens quali­­fier les tireurs d’élite de lâches. Il expliquait alors que les tireurs d’élite, surtout dans les guerres urbaines, dimi­­nuent le nombre de civils touchés. Il ajou­­tait : « Je t’at­­tein­­drai et je t’ar­­rê­­te­­rai par n’im­­porte quel moyen si tu menaces des vies améri­­caines. » Il terro­­ri­­sait ses enne­­mis. En 2006, des offi­­ciers des services de rensei­­gne­­ment rappor­­tèrent qu’il exis­­tait une prime de 20 000 dollars sur sa tête. Elle augmenta plus tard jusqu’à 80 000 dollars. Il plai­­san­­tait en disant qu’il était terri­­fié à l’idée de rentrer chez lui. « J’ai peur que ma femme ne me dénonce », disait-il. Au cours des dernières années, on deman­­dait souvent à Taya comment elle conci­­liait les deux Chris Kyle : le tueur expé­­ri­­menté et le mari aimant, l’homme qui se roulait par terre avec ses enfants, plani­­fiait des excur­­sions sur des sites histo­­riques et l’ap­­pe­­lait qu’im­­porte l’en­­droit où il se trou­­vait (un jour, il croyait avoir éteint son télé­­phone et elle enten­­dit malgré elle une fusillade). Elle était constam­­ment inquiète pour lui, mais comprendre la raison pour laquelle il avait choisi ce métier n’avait rien de mysté­­rieux pour elle. « Chris était se battait pour ses frères parce qu’il les aimait », dit-elle. « Il voulait les proté­­ger et s’as­­su­­rer qu’ils pour­­raient tous rentrer chez eux, auprès de leurs familles. » S’éta­­ler sur le nombre de ses victimes confir­­mées ne l’in­­té­­res­­sait pas. Ce nombre est vrai­­sem­­bla­­ble­­ment bien plus élevé que ce que le Penta­­gone a rendu public, mais certaines archives pour­­raient rester clas­­si­­fiées pendant des décen­­nies encore. Outre ce fait, et bien que les chiffres attirent l’at­­ten­­tion, ils ne racontent pas l’his­­toire de Kyle. Il disait aux gens que ce qu’il aime­­rait pouvoir comp­­ter, d’une façon ou d’une autre, c’était le nombre de personnes qu’il avait sauvées. « Ce nombre-là comp­­te­­rait à mes yeux », disait-il. « Je l’ins­­cri­­rais partout. » Si voir mourir ses enne­­mis ne l’avait jamais parti­­cu­­liè­­re­­ment ému, perdre ses amis le dévas­­tait. Quand Marc Lee, son acolyte de l’Équipe 3 du pelo­­ton Char­­lie, mourut en août 2006 (il fut le premier SEAL à mourir dans le conflit irakien), Kyle était incon­­so­­lable. Tous les coéqui­­piers de Lee prépa­­rèrent quelques mots à l’oc­­ca­­sion d’un service commé­­mo­­ra­­tif orga­­nisé à Ramadi. Kyle écri­­vit un discours, mais quand le moment vint de le déli­­vrer, il ne trouva pas la force de parler. Chaque fois qu’il essayait, il fondait en sanglots. « Il est venu vers moi et m’a pris dans ses bras après la céré­­mo­­nie », raconte un SEAL encore en service. « Il s’est excusé et m’a dit : “Je suis désolé, je voulais le faire, mais je n’ai juste pas pu.” »

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Chris et ses coéqui­­piers
L’équipe Char­­lie
Crédits : Face­­book

Un événe­­ment semblable se produi­­sit plus tard dans l’an­­née, lors d’une veillée mortuaire pour le SEAL Michael Monsoor mort au combat. Il fut récom­­pensé à titre post­­hume d’une Medal of Honor (Médaille d’hon­­neur) pour s’être jeté sur une grenade afin de sauver les vies de ses cama­­rades SEAL. C’est là que Kyle eut une alter­­ca­­tion avec l’an­­cien gouver­­neur du Minne­­sota, Jesse Ventura. Ils se trou­­vaient dans un bar entre SEAL, à Coro­­nado, en Cali­­for­­nie. Kyle raconte que Ventura, un ancien SEAL, était en ville pour un événe­­ment sans rapport et a fait un détour par la veillée. Selon Kyle, Ventura manqua de respect aux troupes, prononçant une phrase du style : « Vous méri­­tez bien de perdre quelques gars. » C’était trop à encais­­ser. Kyle lui mit son poing dans la figure et quitta le bar. Ventura nia en bloc et déposa plainte contre Kyle. Mais deux anciens SEAL, des amis de Kyle présents ce soir-là, m’ont affirmé que la scène s’était dérou­­lée exac­­te­­ment de la manière dont Kyle l’avait décrite.

Mémoires d’un sniper

En 2009, Taya en eut assez de cette vie. Elle fit remarquer à Kyle qu’é­­tant donné ses fréquentes absences, il ne verrait pas la diffé­­rence si elle vivait ici ou ailleurs. Il le prit comme un ulti­­ma­­tum. Ainsi que Kyle le souli­­gnait dans son livre et à longueur d’in­­ter­­views, le taux de divorce au sein des Navy SEAL s’élève à plus de 90 %. Il savait qu’il lui fallait choi­­sir entre les deux. Il aban­­donna donc sa promet­­teuse carrière, le métier de ses rêves pour lequel il se sentait parfai­­te­­ment taillé, le but qui avait entre­­tenu sa moti­­va­­tion pendant dix ans. « Les premiers temps, quand j’ai décro­­ché, j’étais plein de rancune », dit-il. « Je pensais qu’elle savait qui j’étais quand elle m’avait rencon­­tré. Elle savait que j’étais un soldat. C’était tout ce que j’avais toujours voulu faire. » Il se mit à boire. Beau­­coup. Il arrêta de faire de l’exer­­cice. Il ne voulait pas quit­­ter la maison ou blaguer comme à son habi­­tude. L’adré­­na­­line du combat lui manquait, tout comme les prio­­ri­­tés claires qu’é­­ta­­blit la guerre, comme être convaincu que ce qu’il faisait comp­­tait réel­­le­­ment. Plus que tout cepen­­dant, ses cama­­rades des SEAL lui manquaient. Il leur écri­­vait et les appe­­lait sans arrêt. Il leur disait se sentir perdu.

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Kyle et ses enfants
Retour à la vie normale
Crédits : Taya Kyle

Mais quand il écri­­vait à ses amis les plus proches, il leur parlait du véri­­table béné­­fice qu’il reti­­rait en ayant quitté la Navy : Durant toutes ces années passées à faire la guerre, il n’avait presque pas passé de temps avec ses enfants. Pendant ce temps libre, il décou­­vrit qu’il exis­­tait une chose qu’il aimait plus encore que d’être cow-boy ou tireur d’élite. « Il adorait être père », dit Taya. Elle remarqua qu’il pouvait aussi bien chahu­­ter avec leur fils qu’être tendre avec leur fille. « Beau­­coup de pères jouent avec leurs enfants, mais lui était toujours par terre avec eux, à faire des roulades, à amuser la gale­­rie. » Kyle commença à se sentir mieux. Il en eut assez de s’api­­toyer sur son sort. Il ne tenait pas à divor­­cer. Il se remit à faire de l’exer­­cice, « pour me remettre les idées en place », comme il disait. Quand il rencon­­trait d’autres anciens combat­­tants qui se sentaient dépri­­més, il leur disait qu’ils devaient essayer eux aussi de faire plus d’exer­­cice. Mais la plupart d’entre eux, en parti­­cu­­lier les hommes bles­­sés avec des membres ampu­­tés ou des brûlures visibles, expliquaient que les gens leur portaient un regard trop soutenu, que les centres spor­­tifs les mettaient mal à l’aise. C’est comme ça qu’il eut l’idée d’ins­­tal­­ler des équi­­pe­­ments spor­­tifs direc­­te­­ment chez eux. Quand il appro­­cha FITCO, une entre­­prise qui four­­nit des machines d’exer­­cice à travers tout le pays, et leur demanda s’ils avaient des équi­­pe­­ments usés, ils répon­­dirent que non. Au lieu de cela, ils firent don de nouveaux équi­­pe­­ments et aidèrent à finan­­cer une asso­­cia­­tion à but non lucra­­tif dédiée à la mission de Kyle. « En aidant les autres », explique Taya, « Chris s’était trouvé un nouveau but. » Elle le vit faire preuve de la même volonté qui l’avait porté durant l’en­­traî­­ne­­ment des SEAL et lors de toutes ces missions impos­­sibles. Mais cette fois, c’était pour deve­­nir un homme meilleur. Il se mit à entraî­­ner l’équipe de tee-ball (du base­­ball adapté aux plus jeunes) de son fils et à emme­­ner sa fille à ses cours de danse. Il avait toujours aimé chas­­ser, mais il détes­­tait la pêche. Pour­­tant, quand il apprit que son fils aimait pêcher, il s’em­­ploya à deve­­nir un pêcheur expé­­ri­­menté, afin qu’ils puissent créer des liens comme il l’avait fait avec son propre père. Kyle emme­­nait sa famille à des matches de foot­­ball améri­­cain au Cowboys Stadium, ainsi qu’à l’église. Il détes­­tait l’al­­ti­­tude, à moins qu’il ne fût suspendu à un héli­­co­­ptère en couvrant une zone avec son arme. Mais quand ses enfants voulurent aller au parc d’at­­trac­­tions Six Flags pour grim­­per dans les montagnes russes ou à la foire de Dallas pour monter sur la grande roue, il se dévoua malgré tout. Voir son 4×4 noir aux envi­­rons de Midlo­­thian devint une habi­­tude. Il débuta une collec­­tion de répliques d’armes de la conquête de l’Ouest, comme celles que les cow-boys utili­­saient dans les films qu’il regar­­dait quand il était jeune. Taya le surpre­­nait parfois tandis qu’il s’en­­traî­­nait à dégai­­ner rapi­­de­­ment et à faire tour­­ner son revol­­ver autour de son doigt. Parfois, quand ils étaient assis sur le canapé à regar­­der la télé­­vi­­sion, il faisait tour­­ner un six-coups vide autour de son doigt. Si elle voyait à l’écran quelqu’un qu’elle n’ai­­mait pas, elle lui deman­­dait en plai­­san­­tant : « Tu peux descendre ce type ? » Alors il poin­­tait le revol­­ver vers la télé­­vi­­sion et faisait semblant de tirer. « Je l’ai eu, bébé. » ulyces-americansniper-04-4 J. Kyle Bass est gestion­­naire de fonds spécu­­la­­tifs à Dallas, et fonda­­teur de Hayman Capi­­tal Mana­­ge­­ment. Il appa­­raît souvent dans le livre de Michael Lewis, Boome­­rang: Travels in the New Thrid World, qui décrit à la fois son esprit finan­­cier aigu et son style de vie gargan­­tuesque. Il y a quelques années de cela, Bass ne se sentait pas en forme, il était même en surpoids. En tant qu’an­­cien athlète univer­­si­­taire, il cher­­chait quelque chose d’in­­tense pour se remettre en forme. Il trouva un comman­­dant de réserve des Navy SEAL en Cali­­for­­nie, qui prépa­­rait les aspi­­rants SEAL pour l’en­­traî­­ne­­ment BUD/S, et lui demanda s’il pouvait lui établir un programme à court terme. Bass décou­­vrit qu’il aimait passer du temps avec les SEAL et futurs SEAL.

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Le logo de Craft Inter­­na­­tio­­nal
« La violence peut résoudre les problèmes »
Crédits : Craft Inter­­na­­tio­­nal

C’est ainsi que Bass fit la connais­­sance de Chris Kyle. Bass était en train de faire construire sa nouvelle maison à cette époque, et il proposa à Kyle de l’y conduire en avion et de le payer pour des conseils en matière de sécu­­rité. « J’es­­sayais de trou­­ver n’im­­porte quoi pour l’ai­­der », dit Bass. « Je voulais trou­­ver un moyen de l’ame­­ner à passer le cap vers le monde réel. » Bass invita Kyle à vivre chez lui pendant que Taya finis­­sait de vendre leur propriété à San Diego. Il présenta Kyle à autant de gens fortu­­nés qu’il pouvait. Les hommes riches étaient capti­­vés par Chris Kyle. Ils adoraient être accom­­pa­­gnés de La Légende. Ils ne se lassaient pas d’en­­tendre ses histoires et l’in­­vi­­taient à venir chas­­ser sur leurs terres. Bass orga­­ni­­sait chaque année un sommet écono­­mique dans son ranch de l’Est du Texas. Il démarra les festi­­vi­­tés par la présen­­ta­­tion de ses amis tireurs d’élite. « J’ai engagé Chris et d’autres SEAL pour qu’ils viennent faire des tirs de démons­­tra­­tion », dit Bass. « Ils tiraient sur des explo­­sifs à plus de 500 mètres de distance, pour qu’au moment de l’im­­pact il y ait une énorme explo­­sion à faire trem­­bler le sol. » Il sourit en racon­­tant cette histoire. « Pour tous ces gens qui gèrent de l’argent tout autour du globe et à Wall Street, venir au Texas et voir un tireur d’élite des Navy SEAL tirer sur une bombe, il n’y a rien de plus cool. » Bass et certains de ses parte­­naires d’af­­faires aidèrent égale­­ment à lancer Craft Inter­­na­­tio­­nal. Ils instal­­lèrent les bureaux de Craft au même étage que ceux de Hayman, aussi les gens du service finan­­cier et les agents de sécu­­rité se croi­­saient-ils souvent. Même s’il travaillait dans un luxueux immeuble de bureaux dans le centre de Dallas, Kyle ne chan­­gea pas d’un iota. Même lorsqu’il s’agis­­sait d’une réunion impor­­tante, il ne se privait pas d’en­­voyer bala­­der toute une assem­­blée, un rictus mauvais aux lèvres. L’idée était de vendre les compé­­tences de Kyle sur le marché. Il pouvait aider à entraî­­ner les troupes (une grande part de l’en­­traî­­ne­­ment mili­­taire était assu­­rée par des tiers en sous-trai­­tance), les poli­­ciers, ainsi que de riches hommes d’af­­faires qui seraient prêts à payer cher pour rece­­voir des instruc­­tions venant direc­­te­­ment d’un guer­­rier d’élite comme lui. Il pouvait emme­­ner des gens en retraite à Rough Creek Lodge, un complexe hôte­­lier de luxe de Glen Rose équipé d’un stand de tir étendu. C’est là qu’il emme­­nait ses amis et les vété­­rans bles­­sés quand ils se sentaient dépri­­més et qu’ils avaient besoin de se défou­­ler.

« Il aurait pu être tué dans toutes les situa­­tions dans lesquelles il s’était trouvé. » — Jim DeFe­­lice

Kyle insis­­tait sur le fait qu’il n’avait jamais eu la moindre inten­­tion d’écrire son auto­­bio­­gra­­phie. Mais on lui avait confié que d’autres écri­­vains y travaillaient déjà, aussi se dit-il qu’il ferait bien d’y parti­­ci­­per. Il voulait s’in­­ves­­tir là où il le pensait néces­­saire. Lui et sa femme se virent offrir un vol pour New York au milieu de l’hi­­ver, afin d’y rencon­­trer l’écri­­vain Jim DeFe­­lice qui commen­­ce­­rait à racon­­ter leur histoire. Les entre­­tiens étaient éprou­­vants. « Il n’était pas natu­­rel­­le­­ment loquace », dit DeFe­­lice. « Il n’ai­­mait pas parti­­cu­­liè­­re­­ment parler de lui non plus. Quand nous avons commencé à travailler ensemble, le fait de me racon­­ter ce qui s’était passé pendant la guerre lui deman­­dait énor­­mé­­ment d’ef­­forts. Il revi­­vait les batailles en détails pour la première fois depuis qu’il avait quitté l’ar­­mée. Il aurait pu être tué dans toutes les situa­­tions dans lesquelles il s’était trouvé. C’est une réalité diffi­­cile à saisir sur le coup, et encore plus dure à comprendre plus tard. » Kyle trouva tout de même le temps de faire une bataille de boules de neige avec le fils de 13 ans de DeFe­­lice. Il dit au garçon que malgré sa longue expé­­rience du combat dans la neige, il l’avait surclassé ce jour-là. Kyle retourna à l’in­­té­­rieur et se servit une bière. « Okay, fiston », lui dit Kyle. « Main­­te­­nant, tu pour­­ras dire que tu as battu un Navy SEAL dans une bataille de boules de neige. » Kyle prit la déci­­sion de ne pas toucher le moindre centime sur Ameri­­can Sniper. Quand le livre devint un best-seller, sa part s’éle­­vait à plus d’1,5 millions de dollars. Il en reversa les deux-tiers aux familles de ses cama­­rades tombés au combat et le reste à une asso­­cia­­tion cari­­ta­­tive qui aidait les vété­­rans bles­­sés. C’était une chose dont lui et Taya avaient longue­­ment discuté. « Je lui deman­­dais : “Jusqu’où vas-tu aller ? Que fais-tu de ta famille, dans tout ça ?” Mais je compre­­nais, bien sûr. » À la paru­­tion du livre, tout le monde voulut l’in­­ter­­vie­­wer. Il passait dans les émis­­sions de variété de deuxième partie de soirée, aux jour­­naux télé­­vi­­sés du câble et à la radio. Il parti­­cipa à de nombreuses émis­­sions de télé-réalité asso­­ciées au tir. Il empo­­chait rare­­ment beau­­coup d’argent pour ses appa­­ri­­tions et s’y rendait toujours avec une casquette de base­­ball sur la tête et du tabac à chiquer dans la bouche.

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L’au­­to­­bio­­gra­­phie du tireur d’élite
Le livre a figuré 37 semaines dans la liste des best-sellers du NYT
Crédits : William Morrow and Company

1 200 personnes assis­­tèrent à sa première séance de dédi­­cace publique. C’était la même chose dans chaque ville. Il préfé­­rait rester debout pendant toute la séance. « Si vous êtes tous debout, je peux bien l’être aussi », disait-il. Il signait alors tous les livres qu’on lui présen­­tait, même si cela lui prenait des heures. Et c’était souvent le cas, car il voulait prendre le temps de parler à chacun. Il essayait de person­­na­­li­­ser chaque livre. Il prenait la pose, photos après photos. Plus sa célé­­brité gran­­dis­­sait, plus les gens voulaient passer du temps avec lui. De plus en plus de poli­­ti­­ciens dési­­raient faire du tir à ses côtés. Un jour, il se rendit à un stand de tir avec le gouver­­neur Rick Perry. Avant de tirer avec son fusil de sniper, Perry demanda à Kyle s’il avait un autre cous­­sin à mettre sur le sol en ciment avant de s’al­­lon­­ger. Kyle répliqua sur un ton gogue­­nard : « Vous savez, gouver­­neur », dit-il, « Ann Richards est venue ici il n’y a pas si long­­temps, et elle n’a pas eu besoin d’un cous­­sin. » Un jour, un de ses amis lui présenta l’ac­­trice Nata­­lie Port­­man. Il lui demanda ce qu’elle faisait dans la vie et, à en croire les récits, elle l’ap­­pré­­cia d’au­­tant plus après cette ques­­tion. On raconte aussi cette histoire : Kyle était invité dans une loge lors d’un match de foot­­ball améri­­cain de l’uni­­ver­­sité du Texas. Il décida d’y emme­­ner un ami au cœur brisé, un poli­­cier de Dallas qui avait récem­­ment surpris sa petite amie en train d’em­­bras­­ser un autre homme. Ils passèrent plusieurs heures dans la loge à parler et à boire, lorsqu’un ancien joueur vedette de l’uni­­ver­­sité du Texas fit son entrée par hasard. Au bout d’un moment, Kyle réalisa que l’an­­cien joueur était préci­­sé­­ment le type qui avait embrassé la petite copine de son ami. L’ami de Kyle savait ce qui allait arri­­ver. Il le supplia de ne rien faire, mais en vain. « C’est un règle d’hommes », dit Kyle. Il connais­­sait un tour qu’il aimait réali­­ser en soirée, une clé qui faisait perdre connais­­sance à un homme en quelques secondes. Kyle appe­­lait ça un « câlin ». Les gens le mettaient au défi de le leur faire, en disant qu’ils ne s’éva­­noui­­raient pas. Évidem­­ment, Kyle s’ap­­pro­­cha de l’an­­cienne star et lui fit un « câlin », là, dans la loge. Alors que des femmes pous­­saient des cris aigus en se deman­­dant si l’an­­cien joueur était mort, Kyle, lui, main­­tint son étreinte plus long­­temps qu’à l’ac­­cou­­tu­­mée. Quand il perdit connais­­sance, l’homme perdit aussi le contrôle de ses intes­­tins… Mais il ne prenait pas soin unique­­ment de ses amis. Des gens lui écri­­vaient du monde entier, lui deman­­dant un service ou juste de son temps, surtout après ses premiers passages télé. Il faisait de son mieux pour répondre à chaque requête, alors même que Taya s’inquié­­tait de le voir se disper­­ser et s’épui­­ser de la sorte. « Il accor­­dait sa confiance sans réflé­­chir », dit-elle. « Il ne s’inquié­­tait pas de grand chose. »

La proces­­sion

Jodi Routh, assis­­tante d’édu­­ca­­tion dans une école primaire située à proxi­­mité de la maison de Kyle, avait un fils, un ancien Marine, qui avait besoin d’aide. Elle se tourna vers Kyle car elle connais­­sait son apti­­tude à prendre soin des vété­­rans. Kyle lui répon­­dit que lui et son ami Chad Little­­field allaient emme­­ner le jeune homme au grand air pour qu’il se défoule.

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Chris Kyle et Chad Little­­field
Assas­­si­­nés le 2 février 2013 près de Glen Rose
Crédits : Face­­book

Little­­field était un gars discret sur lequel Kyle avait appris à comp­­ter au fil des années. Ils faisaient de l’exer­­cice et allaient chas­­ser ensemble. Quelques jours plus tôt, il s’était rendu un soir chez Kyle pour que ce dernier réglât la lunette de son fusil. Kyle invita Little­­field à l’ac­­com­­pa­­gner à Rough Creek. Ils allaient emme­­ner le fils de Jodi Routh faire du tir. Little­­field avait déjà accom­­pa­­gné Kyle dans ce genre d’ex­­cur­­sions des dizaines de fois. Ils se trou­­vaient dans le gros 4×4 noir de Kyle quand ils arri­­vèrent à Lancas­­ter, dans la banlieue de Dallas, devant la maison qu’Ed­­die Ray Routh parta­­geait avec ses parents. Âgé de 25 ans, c’était un jeune homme à l’al­­lure fili­­forme, famé­­lique. Il avait passé quatre ans chez les Marines, et au cours des mois précé­­dents, il avait été hospi­­ta­­lisé à deux reprises pour des troubles mentaux. Sa famille crai­­gnait qu’il ne fût suici­­daire. Ils espé­­raient que passer du temps avec un héros de guerre, une légende comme Chris Kyle, pour­­rait l’ai­­der. Samedi 2 février 2013, peu après le déjeu­­ner, ils passèrent prendre Routh et se diri­­gèrent vers l’ouest sur l’au­­to­­route 67. Ils attei­­gnirent Rough Creek Lodge aux alen­­tours de 15 h 15. Après cinq kilo­­mètres de route sinueuse, ils arri­­vèrent à l’hô­­tel de Rough Creek, et dirent à l’un des employés qu’ils se rendaient au stand de tir, situé deux kilo­­mètres plus loin sur une route en terre caho­­teuse.

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Eddie Ray Routh
L’as­­sas­­sin de Kyle et Little­­field
Crédits : Bureau du shérif du comté d’Erath

Kyle adorait cet endroit. Il y avait donné de nombreux cours ces trois dernières années. Il passait des heures à travailler avec quiconque démon­­trait un inté­­rêt pour le tir. C’était là qu’il emme­­nait ses gars quand ils avaient besoin de se chan­­ger les idées. Avec cette lumi­­no­­sité, les montagnes et les falaises sèches et blanches ressem­­blaient un peu aux endroits où ils avaient été en Irak. Quand ils s’y rendaient en groupe, coupés du reste du monde, ils pouvaient se relaxer et retrou­­ver l’es­­prit de corps qu’ils aimaient et qui leur manquait tant. On ne saura peut-être jamais vrai­­ment ce qui se passa ensuite. Selon les indices dont dispose la police, ils venaient d’ar­­ri­­ver sur place quand Routh a retourné son pisto­­let semi-auto­­ma­­tique contre Kyle et Little­­field. Il prit le 4×4 de Kyle, quitta Rough Creek et emprunta l’au­­to­­route 67 vers l’est. Plus tard, il confia à sa sœur qu’il « avait échangé son âme contre un nouveau 4×4 ». C’est un guide de l’hô­­tel qui décou­­vrit les deux corps, couverts de sang et criblés de balles. Routh condui­­sit jusqu’à la maison d’un de ses amis, à Alva­­rado, et appela sa sœur. Il se rendit chez elle. Selon les décla­­ra­­tions de sa sœur à la police, il avait « perdu la tête ». Il lui raconta qu’il avait assas­­siné deux personnes, qu’il leur avait tiré dessus « avant qu’ils ne puissent le tuer ». Il disait que « les gens aspi­­raient son âme » et qu’il pouvait « flai­­rer les porcs ». Elle lui ordonna de se rendre immé­­dia­­te­­ment à la police. À partir de là, Routh reprit la route pour rentrer chez lui à Lancas­­ter, où la police l’at­­ten­­dait. Lorsqu’ils essayèrent de le persua­­der de sortir du 4×4, il décampa en vitesse. Avec le pare-buffle massif, il défonça l’avant d’une voiture de patrouille. Les poli­­ciers pour­­chas­­sèrent Routh à travers Lancas­­ter et Dallas. Il se diri­­geait au nord sur l’au­­to­­route inter-États 35 quand le moteur du 4×4  rendit subi­­te­­ment l’âme, près de Wheat­­land Road. Routh fut arrêté et reconnu coupable des deux meurtres.

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La céré­­mo­­nie commé­­mo­­ra­­tive en l’hon­­neur de Chris Kyle eut lieu au Cowboys Stadium, afin de pouvoir accueillir les 7 000 personnes qui tenaient à lui rendre hommage. Avant même l’ou­­ver­­ture des portes ce matin-là, une file d’at­­tente s’en­­rou­­lait sur la moitié du stade, et les gens atten­­daient patiem­­ment dans l’air froid et humide. Si nombre d’entre eux connais­­saient Kyle, ce n’était pas le cas pour la plupart. Certains avaient lu son livre ou l’avaient vu à la télé­­vi­­sion. Certains n’avaient entendu parler de lui qu’a­­près son décès. Des gens n’al­­lèrent pas travailler et reti­­rèrent leurs enfants de l’école car ils pensaient que l’évé­­ne­­ment était impor­­tant. Des familles ont traversé trois États pour se rendre à la céré­­mo­­nie.

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Céré­­mo­­nie en l’hon­­neur de Chris Kyle
Cowboys Stadium de Dallas, au Texas
Crédits : Taya Kyle

La plupart des gens étaient vêtus de noir. Nombre d’entre eux portaient l’uni­­forme. Son équipe de SEAL était présente, ainsi que d’autres SEAL et des combat­­tants des opéra­­tions spéciales de toutes les géné­­ra­­tions. Il y avait des poli­­ciers, des shérifs adjoints, des patrouilleurs du Texas. Les vété­­rans de la Seconde Guerre mondiale, certains en fauteuils roulants, s’adres­­saient des signes de tête silen­­cieux en progres­­sant dans le stade. Certains hommes avaient servi en Corée, certains au Viet­­nam, d’autres pendant la première guerre du Golfe. Il y avait beau­­coup de mili­­taires n’avaient jamais servi en temps de guerre et beau­­coup de gens qui n’avaient jamais servi du tout, mais tous se sentait le devoir d’être présent. Des gens célèbres assis­­tèrent à la céré­­mo­­nie, parmi lesquelles Jerry Jones (le proprié­­taire de l’équipe des Dallas Cowboys), Troy Aikman et Sarah Palin. Des centaines de motards déli­­mi­­taient l’ex­­té­­rieur du terrain. Des joueurs de corne­­muse et de percus­­sions vinrent de tout l’État. Un chœur mili­­taire se tint prêt durant tout le service. Sur une scène montée au milieu du terrain, se trou­­vaient un podium, des haut-parleurs et une poignée micros montés sur des pieds. Sur le devant de la scène, au milieu d’un monti­­cule de fleurs, se trou­­vaient l’arme de Kyle, ses bottes, son gilet pare-balles et son casque. Des photos de la vie de Kyle défi­­laient sur l’im­­mense écran suspendu : un garçon rece­­vant un fusil de chasse pour Noël. Un jeune cow-boy, à dos de cheval. Un jeune SEAL, rasé de près, le regard brillant. Au combat, effec­­tuant un balayage à la recherche de cibles. Dans le désert, bran­­dis­­sant un drapeau du Texas. Au sein de son pelo­­ton, image d’une puis­­sance redou­­table. Chez lui enfin, enlaçant Taya, embras­­sant le pied de sa fille encore bébé, tenant la main de son petit garçon. Son cercueil était enve­­loppé d’un drapeau améri­­cain et placé sur l’étoile géante qui orne la ligne des 50 yards, au milieu du terrain.

À la fin de la céré­­mo­­nie, des porteurs en uniforme empor­­tèrent le cercueil au son des corne­­muses endeuillées.

Randy Travis chanta « Whis­­per My Name » et « Amazing Grace » ; Joe Nichols, « The Impos­­sible » ; Scott Brown, un ami de Kyle, inter­­­préta un morceau inti­­tulé « Valor ». Le public écouta le récit de la jeunesse de Kyle, comment il était à l’en­­traî­­ne­­ment, au combat, en tant qu’ami et parte­­naire d’af­­faires. Certaines personnes évoquèrent les fois où ils l’avaient vu pleu­­rer. Ses cama­­rades SEAL racon­­tèrent des anec­­dotes sur sa volonté, son humour et sa bravoure. D’autres témoi­­gnage évoquait sa compas­­sion, son intel­­li­­gence ou son dévoue­­ment chré­­tien. « Bien que nous ressen­­tions de la tris­­tesse et que nous soyons en deuil », déclara un de ses anciens comman­­dants, « sachez une chose : les légendes ne meurent jamais. Chris Kyle ne nous a pas quit­­tés. C’est une icône de la liberté qui a béni notre grande nation. Il sera à jamais l’in­­car­­na­­tion de la force et de la téna­­cité des équipes SEAL, parmi lesquelles son exemple sera suivi et sa mémoire hono­­rée, alors que les SEAL conti­­nue­­ront de traquer et de détruire les enne­­mis de l’Amé­­rique. » Taya resta forte, entou­­rée par les cama­­rades SEAL de son mari, et parla au monde de leur amour. « Dieu sait qu’il fallait un homme extra­­or­­di­­nai­­re­­ment solide et géné­­reux pour amener une femme aussi têtue, cynique, et prudente en amour que moi à ouvrir les yeux sur ce qu’Il avait à me montrer, et Il t’avait choisi pour cette mission », dit-elle, sa voix meur­­trie emplis­­sant le stade. « Il a bien choisi. » À la fin de la céré­­mo­­nie, des porteurs en uniforme empor­­tèrent le cercueil au son des corne­­muses endeuillées. Taya marchait derrière avec ses enfants, les tenant par la main. Le lende­­main, le cercueil fut conduit à Austin. Il y eut une proces­­sion longue de plus de 300 kilo­­mètres, certai­­ne­­ment la plus longue de l’his­­toire des États-Unis. Les gens peuplaient les trot­­toirs dans chaque ville, agitant des drapeaux et adres­­sant des saluts. Des drapeaux améri­­cains enve­­lop­­paient chaque pont de l’In­­ters­­tate 35, entre la maison des Kyle à Midlo­­thian et la capi­­tale de l’État.

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Austin, au Texas
Taya Kyle auprès de la tombe de son mari
Crédits : Taya Kyle

Écrire la légende

On racon­­tera des histoires sur Chris Kyle pendant des géné­­ra­­tions. Des épopées narrant ses faits d’armes, ses pitre­­ries ou ses actes de noblesse qui pren­­dront de plus en plus d’am­­pleur. Dans cent ans, les gens ne sauront plus quelles histoires sont vraies et quelles autres auront été embel­­lies au fil du temps. Et peut-être que cela n’a pas grande impor­­tance, car les gens croient aux légendes pour des raisons qui leur appar­­tiennent. Depuis la mort de son mari, Taya a été dépas­­sée par le nombre de vété­­rans qui tiennent à lui dire que Chris Kyle a sauvé leur vie. Un homme avec une petite fille de deux ans s’est récem­­ment mis à pleu­­rer en expliquant que cette dernière ne serait pas née si Chris Kyle ne l’avait pas sauvé en Irak. Dans bien des années, ils racon­­te­­ront encore les moments où ils se trou­­vaient à quelques secondes ou quelques centi­­mètres de la mort, où ils pensaient que c’était la fin… et où une balle venue des cieux a neutra­­lisé leur adver­­saire, tirée par Chris Kyle. Ils diront à leurs petits-enfants de remer­­cier Chris Kyle dans leurs prières. Parce que les légendes dépassent les hommes et qu’il a person­­nel­­le­­ment sauvé un grand nombre de personnes, certains pense­­ront sûre­­ment avoir été sauvés par lui, bien qu’ils doivent leur salut à un autre tireur d’élite ou à un autre mili­­taire. Bien sûr, il n’y aura aucun moyen d’en être certain. Kyle trans­­fé­­rait les honneurs à ses équi­­piers SEAL autant qu’il le pouvait, mais il savait qu’il était consi­­déré comme un héros, avec toutes les compli­­ca­­tions dont ce statut s’as­­sor­­tit.

~

Lors de notre inter­­­view, il ne révéla pas où s’était produit l’in­­ci­dent de la station-essence. La plupart des versions de cette histoire la situent à Cleburne, non loin de Fort Worth. Le chef de la police de Cleburne déclare que si un tel inci­dent s’est réel­­le­­ment produit, ce n’était pas dans sa ville. Tous les autres chefs de la police le long de l’au­­to­­route 67 répètent la même chose. Malgré les demandes adres­­sées aux rela­­tions publiques, aucun rapport de police, aucun certi­­fi­­cat de décès n’a été obtenu, rien de la part des patrouilleurs du Texas ou du Dépar­­te­­ment de la Sécu­­rité publique.

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255 victimes dont 160 confir­­mées
Le tireur d’élite le plus meur­­trier de l’his­­toire des États-Unis
Crédits : Face­­book

Je me suis arrêté dans chaque station-service de l’au­­to­­route 67, sur la Busi­­ness Route 67 à Cleburne, et sur quinze kilo­­mètres dans les deux direc­­tions. Personne n’a entendu parler de quoi que ce soit de semblable. Beau­­coup de gens croi­­ront que, parce qu’il n’y a pas de docu­­ments offi­­ciels ou de témoins pour corro­­bo­­rer son histoire, Kyle doit avoir menti. Mais pourquoi mentir ? Il était déjà l’un des vété­­rans les plus déco­­rés de la guerre d’Irak. Les histoires de son héroïsme au combat étaient déjà légen­­daires dans tous les corps de l’ar­­mée. Les gens qui n’ont jamais rencon­­tré Kyle croi­­ront qu’il avait subi trop de pres­­sion, qu’il n’était qu’un héros inutile s’il n’était pas occupé à débar­­ras­­ser le monde des malveillants. Les obsé­­dés de la théo­­rie du complot se deman­­de­­ront même si chaque partie de l’his­­toire de sa vie (ses incroyables compé­­tences, les récits de sa bravoure face à la mort) n’ont pas été concoc­­tées dans l’aile de la propa­­gande du Penta­­gone. Et les autres, bien sûr, proba­­ble­­ment la plupart des gens, croi­­ront cette histoire, car elle parle de Chris Kyle. Il était aussi l’une des seules personnes à dispo­­ser des connexions néces­­saires pour faire dispa­­raître ce genre d’évé­­ne­­ment : il travaillait en effet régu­­liè­­re­­ment pour la CIA. Les gens croi­­ront à cette histoire car Chris Kyle était le combat­­tant améri­­cain le plus célé­­bré de notre époque. Ils croi­­ront cette histoire car il en existe déjà un nombre consi­­dé­­rable et confir­­mées narrant ses talents, ses assauts impla­­cables et meur­­triers, et son courage. Des histoires dans lesquelles il passe du temps en compa­­gnie de prési­­dents, dans lesquelles il se moque de gouver­­neurs, se bat avec d’an­­ciennes vedettes de foot­­ball améri­­cain, des milliar­­daires ou des types préten­­tieux… Ils y croi­­ront car Chris Kyle est d’ores et déjà une légende, et que nous avons parfois besoin de croire aux légendes.

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Détail de l’af­­fiche d’Ameri­­can Sniper, de Clint East­­wood

Traduit de l’an­­glais par Rémy Kuentz­­ler d’après l’ar­­ticle « The Legend of Chris Kyle », paru dans D Maga­­zine. Couver­­ture : Chris Kyle entouré de ses enfants, par Taya Kyle. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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