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Eunus était par bien des aspects supérieur à Spartacus. Non content de se libérer de l'esclavage, il fonda un État et devint roi de Sicile, résistant contre les légions romaines.

par Mike Dash | 4 octobre 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Le roi Antio­chos

Il faut nous arrê­ter un moment pour parler du contexte du soulè­ve­ment. L’es­cla­vage, pour commen­cer, occu­pait une part impor­tante de l’éco­no­mie de Rome. Les esclaves repré­sen­taient envi­ron un cinquième de sa popu­la­tion totale – assez pour qu’à l’époque de Néron, on refuse de libé­rer les travailleurs captifs de Rome, car les esclaves auraient alors réalisé combien ils étaient nombreux. Ils venaient de diffé­rents milieux : un homme pouvait être réduit en escla­vage après une défaite mili­taire ; victime du trafic, comme ce fut le cas d’Eu­nus, au-delà des fron­tières de Rome ; sauvé des décharges où les Romains aban­don­naient les bébés indé­si­rés ; ou simple­ment né esclave.

Ils étaient consi­dé­rés comme un inves­tis­se­ment, pareils à du bétail, et il est dit que l’es­cla­vage était si profon­dé­ment imbriqué dans la trame de la société romaine que les esclaves accep­taient stoïque­ment leur sort. Il y a quelques voix discor­dantes à ce sujet – l’his­to­rienne Theresa Urbainc­zyk pense qu’il est ridi­cule de suppo­ser « que tout le monde dans l’An­tiquité manquait d’ima­gi­na­tion et ne pouvait conce­voir de société sans esclaves ». Mais le fait est qu’au cours de ses quatre ou cinq années de pouvoir, Eunus ne fit rien pour abolir l’es­cla­vage, et l’am­bi­tion de son succes­seur Spar­ta­cus se bornait à rentrer chez lui en homme libre.

Tout ce qu’il est possible d’af­fir­mer, selon Green, c’est que même si les chefs de la rébel­lion « n’avaient rien contre l’es­cla­vage en tant qu’ins­ti­tu­tion, ils s’op­po­sèrent violem­ment au fait d’être eux-mêmes faits esclaves ». Les révoltes serviles, en consé­quence, n’étaient pas courantes. Mais ce n’était pas inédit pour tant. Une douzaine d’in­sur­rec­tions de ce type ont eu lieu entre 501 et 135 avant J.-C., dont cinq à Rome même et deux dans le sud de l’Ita­lie. Aucune d’elles n’éga­lait pour­tant l’en­ver­gure de la rébel­lion sici­lienne, et la plupart ne dépas­saient pas une semaine ou deux. Ce qui rendit la rébel­lion d’Eu­nus vrai­ment dange­reuse, c’est qu’elle dura assez long­temps pour inspi­rer d’autres esclaves en Médi­ter­ra­née.

D’après un frag­ment écrit par le roman­cier Julius Obsequens au Ve siècle de notre ère, la guerre d’Eu­nus engen­dra une vaste conspi­ra­tion impliquant des milliers d’es­claves en Italie. Un second chro­niqueur, Paul Orose, raconte que 450 esclaves se soule­vèrent à Minturno, au sud de Rome, et furent cruci­fiés. Un millier d’autres brisèrent leurs chaînes dans les mines d’argent d’Athènes, et ils étaient 4 000 à Sinuessa, sur la voie Appienne (leur rébel­lion mit deux ans à être matée). D’autres enfin se révol­tèrent sur Délos, une île sacrée de la mer Égée, où la rébel­lion dura jusqu’en l’an 132 avant notre ère. Il y eut même une insur­rec­tion de 150 esclaves à Rome. Pourquoi la révolte d’Eu­nus fut-elle plus impor­tante et plus problé­ma­tique pour la Répu­blique qu’au­cune autre rébel­lion des esclaves ?

L’une des expli­ca­tions est qu’à l’époque, Rome était absor­bée par un certain nombre d’autres crises : la chute d’Henna fut non seule­ment suivie par l’in­sur­rec­tion de Délos, mais aussi par la guerre de Numance en Espagne – deux situa­tions d’ur­gence qui concen­trèrent à elles deux plus d’un tiers des ressources mili­taires de la Répu­blique. Mais l’autre expli­ca­tion est qu’Eu­nus fut un comman­dant talen­tueux. Il fut élu roi et reconnu comme tel par le peuple. Il créa peu après un conseil consti­tué « d’hommes qui semblaient doués d’une intel­li­gence supé­rieure » et su gouver­ner. Un Grec du nom d’Achaïos rapporta dans ses contrées « qu’il était aussi bon stra­tège que combat­tant » et que la chute d’Henna marquait le début, et non la fin de la rébel­lion. La capture d’une cité romaine et le massacre de ses citoyens condam­nait les rebelles à des repré­sailles. Ils devaient s’y prépa­rer.

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Une pièce à l’ef­fi­gie du roi

Eunus prit alors deux impor­tantes déci­sions. Une semaine après le début de la révolte, il avait armé 6 000 hommes, qui utili­saient des haches, des hachettes et des frondes pour tout équi­pe­ment. Il réus­sit à nour­rir ses troupes en pillant les proprié­tés entou­rant la ville. Les rangs de l’ar­mée d’es­claves ne tardèrent pas à gros­sir : ils furent 10 000 dans un premier temps, puis jusqu’à 20 000. Evidem­ment, les nombres donnés dans les chro­niques ne doivent pas être pris litté­ra­le­ment. Il faut simple­ment rete­nir que les esclaves étaient nombreux. On peut néan­moins certi­fier qu’Eu­nus et Cléon avaient sous leurs ordres plus de 5 000 hommes.

Ils vainquirent tour à tour le préteur – gouver­neur – de Sicile, le malheu­reux Lucius Plau­tius Hypsaeus, puis trois de ses succes­seurs dont chacun comman­dait une légion. Puisqu’à l’époque, une légion romaine comp­tait 5 000 hommes entraî­nés au combat, on peut suppo­ser que cette série de victoires n’au­rait proba­ble­ment pas été possible si l’ar­mée rebelle ne surpas­sait pas ses enne­mis en nombre, à deux ou trois contre un. La deuxième déci­sion d’Eu­nus fut plus signi­fi­ca­tive encore. Il commença à forger son royaume à l’in­té­rieur de la Sicile.

Qu’Eu­nus se fit couron­ner roi ne veut quasi­ment rien dire : de nombreux méga­lo­manes ordi­naires ont fait de même dans l’his­toire. Prétendre être de sang divin ou possé­der des facul­tés magiques n’était peut-être rien de plus qu’une habile stra­té­gie de la part d’un homme ordi­naire pour action­ner les leviers du pouvoir. Mais procla­mer comme Eunus qu’il serait doré­na­vant appelé « Antio­chos » suggère que son État avait des ambi­tions consi­dé­rables. Il aurait choisi ce nom pour hono­rer la mémoire d’Antio­chos le Grand (222–187 avant J.-C.), un des plus puis­sants souve­rains de l’Em­pire séleu­cide. Eunus voulait ainsi établir un royaume grec dans l’ouest romain.

L’ar­chéo­logue Peter Morton, qui a réalisé une étude détaillée de la monnaie utili­sée durant la période de son règne, voit dans son symbo­lisme une tenta­tive d’iden­ti­fier l’État rebelle comme une forme de natio­na­lisme sici­lien. Il est vrai que le symbole qu’on retrouve le plus souvent sur ces pièces est la gerbe de blé, ce qui les lie au culte local de Démé­ter – la patronne de la capi­tale du royaume d’Eu­nus, Henna. Mais Démé­ter était aussi l’équi­valent grec d’Atar­ga­tis, et les noms des trois conseillers du nouveau roi – Achaïos, Hermias et Zeuxis – sont aussi, et ce ne peut pas être une coïn­ci­dence, ceux des trois lieu­te­nants les plus fidèles d’Alexandre le Grand. Peut-être Eunus se croyait-il issu de la lignée royale des Séleu­cides.

Bien qu’il soit impos­sible de le prou­ver, il est raison­nable de penser qu’il avait appris beau­coup du fonc­tion­ne­ment de sa patrie natale du temps où il vivait en homme libre. L’es­clave-roi naquit à Apamée, une ville située sur les bords du fleuve Oronte, située dans l’ac­tuelle Syrie. Apamée était un noyau crucial du pouvoir séleu­cide, car elle abri­tait le trésor et les écuries royales. Il semble soudain très signi­fi­ca­tif que lors d’une de ses premières décla­ma­tions, Eunus dit à ses sujets qu’ils devaient se consi­dé­rer « syriens ». Par là, il voulait dire qu’ils étaient les citoyens de son nouvel État, que son auto­rité divine avait donné le droit de modi­fier à l’envi.

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Quatre types de monnaie de bronze diffé­rents furent liés à Eunus et cela suggère que la frappe de cette monnaie était davan­tage que de la simple propa­gande. L’argent fut sans doute néces­saire pour grais­ser les rouages internes d’un État pendant plus de quatre ans, qui occu­pait à son apogée entre un cinquième et la moitié de la Sicile. Eunus avait vrai­sem­bla­ble­ment la capa­cité de main­te­nir ses troupes sur le terrain, ce qui suppose que les hommes devaient être payés. Lui et Cléon ne tardèrent pas à s’em­pa­rer de Tauro­me­nium (aujourd’­hui Taor­mine), un port situé le long de la côte est de l’île, ainsi que de Catane et Morgan­tina, un impor­tant centre d’ap­pro­vi­sion­ne­ment dans l’in­té­rieur des terres qui abri­tait aussi la demeure d’un des monnayeurs de l’île.

Il assié­gèrent égale­ment sans succès Syra­cuse, restant si long­temps station­nés hors des murs de la cité que les soldats furent forcés de se nour­rir de pois­son, sacrés aux yeux de la déesse-mère. L’échec du siège dit beau­coup des limites du pouvoir des esclaves, mais cela n’em­pê­cha pas Eunus de prendre le contrôle des terres culti­vables fertiles des envi­rons de Lentini. Cette zone appe­lée le « triangle d’or » était suffi­sam­ment produc­tive pour nour­rir ses armées et son royaume pendant des années.

Lui et Cléon étaient assez confiants pour affi­cher une défiance remarquable lorsqu’ils assié­geaient les villes : une fois posi­tion­nés hors de portée des archers perchés sur les remparts, les rebelles se mettaient à jouer une sorte de pièce, qui ne mettait pas seule­ment en scène la reconquête de leur liberté, mais aussi leur vengeance sanglante contre leurs anciens proprié­taires. Il visaient proba­ble­ment par là à donner de l’es­poir aux esclaves de la cité, et à instil­ler la peur dans le cœur de leurs maîtres. Diodore raconte que ces accom­plis­se­ments furent réali­sés avec de maigres ressources – « leurs besoins pres­sants », explique-t-il, « força les esclaves rebelles à avoir une bonne opinion de tous : ils n’avaient pas le luxe de ne choi­sir unique­ment les plus forts et les meilleurs des hommes ».

Mais c’est négli­ger un des autres aspects de la rébel­lion : l’ap­ti­tude des insur­gés à faire cause commune avec les hommes libres mais pauvres de l’île. Il est dit que les plus dému­nis se rangèrent sous la bannière des rebelles, gros­sis­sant leurs forces. Ils semblaient être plus en colère, ou peut-être simple­ment moins disci­pli­nés que les esclaves eux-mêmes. Ils brûlaient les proprié­tés et mettaient le feu à certaines des récoltes qu’Eu­nus avait prudem­ment mis de côté pour nour­rir ses hommes. D’après Diodore, si les esclaves coupaient les mains des prison­niers romains, les natifs sici­liens leur coupaient les bras. Ces récits encou­ra­gèrent plusieurs histo­riens à suggé­rer qu’il fallait y voir non pas une « guerre servile » mais un soulè­ve­ment géné­ral des Sici­liens, dési­reux de se débar­ras­ser du joug des enva­his­seurs.

Les dernières heures

Quelle que soit la façon d’en­vi­sa­ger la rébel­lion d’Eu­nus, il est certain qu’elle fut l’œuvre d’hommes animés par un désir de vengeance, dont le chef était mu par l’éner­gie du déses­poir. La plupart des guer­riers faisaient proba­ble­ment partie de la première géné­ra­tion d’es­claves, qui savaient ce qu’é­tait la liberté et avaient pu se fami­lia­ri­ser avec le manie­ment des armes lorsqu’ils étaient libres. L’in­sur­rec­tion sici­lienne fut conso­li­dée par le natio­na­lisme et la reli­gion, et il s’agis­sait d’une contes­ta­tion massive du pouvoir de Rome – la plus grande jamais surve­nue au cœur des fron­tières de la Répu­blique.

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Le gros des forces d’Eu­nus était consti­tué d’es­claves romains

Natu­rel­le­ment, les Romains ne restèrent pas assis les bras croi­sés pendant que tout cela se dérou­lait. Il manque de nombreux détails dans les récits exis­tants, mais on raconte qu’il y eut « beau­coup de grandes batailles » entre les insur­gés et la Répu­blique. Huit comman­dants romains semblent avoir été dépê­chés sur place ainsi que deux préteurs, Manlius et Lenti­lus, et même un consul, Quin­tus Fulvius Flac­cus. Aucun d’eux ne réus­sit à venir à bout de l’ar­mée d’Eu­nus. Les forces romaines étaient succes­si­ve­ment « taillées en pièce » et la chro­nique de Florus sur le tome de Tite-Live rapporte que même les camps des préteurs étaient captu­rés par les esclaves – « la chose la plus dégra­dante qui puisse arri­ver dans une guerre ».

La révolte eut peut-être même un impact sur la vie de Rome elle-même : peut-être n’est-ce qu’une coïn­ci­dence, mais elle advint au moment de la montée du tribun à la plèbe Gaius Grac­chus, dont le programme impliquait de distri­buer un bois­seau de blé par mois à prix réduit à tous les citoyens pauvres. La mesure de Grac­chus était peut-être une réponse à la pénu­rie de denrées alimen­taires causée par la révolte d’Eu­nus. Ce n’est qu’en 133 avant J.-C. que les Romains l’em­por­tèrent en Sicile. Le tour­nant déci­sif semble être arrivé avec le consul Lucius Calpur­nius Piso Frugi, qui débarqua à la tête de deux légions, soit un quart de l’ar­mée romaine de l’époque. Il mit en place rapi­de­ment un déluge de mesures disci­pli­naires. Mais le royaume d’Eu­nus avait déjà des soucis : il était devenu trop vaste pour fonc­tion­ner en auto­no­mie et repré­sen­tait une trop grande menace pour Rome.

Durant les premiers mois, la nouvelle campagne romaine n’eut pas plus de succès que ses préde­ces­seures, et une grande force de cava­le­rie comman­dée par un certain Gaius Titus fut encer­clée par les hommes d’Eu­nus et contrainte de dépo­ser les armes. D’après l’his­to­rien Valère Maxime, dont les Faits et dits mémo­rables furent écrits au Iᵉʳ siècle après J.-C., Titus fut sévè­re­ment puni pour cette humi­lia­tion : forcé de porter une toge « en lambeaux » et de monter la garde pieds nus devant les quar­tiers géné­raux de Piso en puni­tion. Ses hommes furent rétro­gra­dés en unité de fron­deurs, au plus bas niveau de l’échelle de l’ar­mée romaine.

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Buste de Gaius Grac­chus

La défaite de Titus fut aussi le dernier triomphe signi­fi­ca­tif dont put jouir Eunus. Piso lui-même alla sur le terrain et reprit la ville de Morgan­tina, qui tomba après un siège. La garni­son rebelle – dont on dit qu’elle comp­tait 8 000 hommes – fut cruci­fiée et Piso avança vers Henna. C’est une certi­tude car une tren­taine de projec­tiles de frondes gravés à son nom furent retrou­vés lors de fouilles à l’ex­té­rieur des murs de la ville en 1808. Il est tentant d’ima­gi­ner qu’ils appar­te­naient aux cava­liers de Gaius Titus tombés en disgrâce.

À ce moment-là, les rebelles n’étaient plus très à l’aise avec l’idée de rencon­trer les Romains en terrain décou­vert. Ce qu’il restait de leurs forces s’ef­fon­dra non pas après une série de batailles, mais après des sièges. Quand Piso fut remplacé par l’homme poli­tique Publius Rupi­lius en 132 avant J.-C., les rebelles étaient accu­lés. La deuxième ville d’Eu­nus, Tauro­me­nium, était en si mauvaise posture qu’on raconte que les hommes de la garni­son furent contraints de manger leurs enfants, puis leurs femmes, et fina­le­ment de s’entre-dévo­rer.

Le frère de Cléon, Coma­nus, fut capturé dans une tenta­tive avor­tée de briser l’en­cer­cle­ment, et les rebelles furent trahis par un certain Séra­pion – un nom qui suggère qu’il s’agis­sait d’un esclave gréco-égyp­tien. Les survi­vants de la garni­son rebelle furent fouet­tés puis jetés du haut des falaises envi­ron­nantes. Henna était alors l’unique forte­resse rebelle restante. On ne sait pas si Piso avait mis fin à son siège avant de quit­ter la Sicile ou si Rupi­lius reprit les rênes d’une opéra­tion en cours.

D’une manière ou d’une autre, à la fin de l’an 132 avant notre ère, Eunus et ses derniers hommes furent frap­pés par la peste et commen­cèrent à mourir de faim. Cléon tenta de fuir la cité, comme son frère avant lui, et fut stoppé dans son élan. Son corps couvert de bles­sures fut retrouvé et exhibé devant les murs de la cité. Une fois encore, la forte­resse rebelle tomba non pas à cause d’un assaut géné­ral mais en raison d’une trahi­son venue de l’in­té­rieur. La majeure partie de la garni­son fut massa­crée ou enchaî­née.

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Eunus parvint à s’échap­per d’Henna, entouré par sa garde rappro­chée. Il y a peu de doutes sur le fait que Diodore de Sicile espé­rait que ses lecteurs fissent des compa­rai­sons néga­tives entre Eunus, qui prit la fuite dans les montagnes, et sa garde, qui préféra s’aban­don­ner au suicide collec­tif plutôt que de se lais­ser prendre lorsque la situa­tion fut déses­pé­rée. Mais cela soulève la ques­tion de la façon dont l’es­clave-roi parvint à s’échap­per d’Henna, s’il n’était pas entouré de ses loyaux soldats.

Cela nous amène à remettre en ques­tion le récit de ses dernières heures fait par Diodore. Dans sa version des faits, le chef rebelle termina son règne réduit à une cari­ca­ture ridi­cule de celui qu’il avait été : il fila « sans viri­lité aucune » se terrer dans un trou dans les montagnes, accom­pa­gné seule­ment d’un cuisi­nier, d’un pâtis­sier, d’un masseur et d’un amuseur qui avait jadis animé ses banquets. Diodore fait ici le portrait d’un homme devenu l’exact opposé de ce que les rois grecs étaient suppo­sés être : plutôt que de mourir en combat­tant héroïque­ment, à la tête de ses hommes, Eunus aurait fui en compa­gnie d’une bande de gugusses, à priori soigneu­se­ment choi­sis pour symbo­li­ser la vie luxueuse qui était la sienne à présent. L’his­to­rien romain souligne avec emphase son petit twist litté­raire : cet homme qui avait jadis été un servi­teur ravis­sant son maître, Anti­gène, termi­nait sa vie en compa­gnie d’un servi­teur dont le rôle avait été de le distraire.

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Une repré­sen­ta­tion sati­rique de la capture d’Eu­nus sur laquelle il porte un bonnet phry­gien, symbole de la révo­lu­tion

D’après sa Biblio­thèque histo­rique, Eunus et ses quatre servi­teurs furent décou­verts cachés dans une caverne recu­lée. Capturé vivant, il fut emmené à Morgan­tina et jeté dans une cellule où, quelques temps plus tard, « sa chair fut recou­verte par les poux » et il mourut. Un histo­rien contem­po­rain suggère que Diodore devait parler de la gale, mais la vérité est que la mala­die fatale d’Eu­nus pour­rait n’être rien de plus qu’un arti­fice litté­raire.

La fin que Diodore lui réserve est typique du sort réservé aux méchants hommes qui ont jalonné l’his­toire de Rome. Parmi les autres figures histo­riques dont il est dit qu’ils finirent leurs jours dévo­rés par les vers ou les insectes, on trouve Hérode Iᵉʳ le Grand, l’Empe­reur Galère (grand persé­cu­teur des chré­tiens) et l’un des hommes d’État les plus contro­ver­sés de l’his­toire de la répu­blique romaine, Sylla. Leur chef ayant pris la poudre d’es­cam­pette, le restant des forces rebelles se rendirent ou furent mis à contri­bu­tion pour les opéra­tions de nettoyage que Rupi­lius lança dans toute la Sicile.

Main­te­nant que les insur­gés ne repré­sen­taient plus de menace, on raconte que les Romains cessèrent de les tuer. Une écono­mie fondée sur l’es­cla­vage a besoin d’es­claves, et l’on suppose que la poignée de survi­vants parmi les rebelles retour­nèrent à leur vie de servi­tude. À sa manière, le contre­coup que subit la rébel­lion fut aussi terrible que le soulè­ve­ment l’avait été à son apogée. D’après le géographe Stra­bon, une grande partie de l’in­té­rieur de la Sicile autour d’Henna resta dépeu­plé durant 80 ou 100 ans après la fin de la Première Guerre servile – ce qui suggère qu’elle devait avoir été consi­dé­ra­ble­ment dévas­tée. Un nouveau code de loi – le Lex Rupi­lius – fut mis en place et la Sicile retourna dans le giron de la Répu­blique, jusqu’à l’écla­te­ment de la Deuxième Guerre servile trente ans plus tard.

Quant à la monar­chie hellé­nis­tique d’Eu­nus, elle fut vigou­reu­se­ment balayée. On n’en­ten­dit plus jamais parler de prêtres courant à travers les rues en bran­dis­sant leurs appa­reils géni­taux sangui­no­lents au-dessus de leurs têtes. Il ne fut plus ques­tion de gouver­ne­ments au sein desquels des rois aux cheveux hirsutes se mariaient avec les dieux (comme Green suggère qu’Eu­nus le fit avec Atar­ga­tis). Et bien qu’Eu­nus ne fut pas le dernier roi à formu­ler des prophé­ties, il fut le dernier à parler avec des « langues de feu » – qu’elles vinrent ou non d’une coque de noix.


Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « King, magi­cian, gene­ral… slave: Eunus and the First Servile War against Rome », paru dans A Blast From the Past. Couver­ture : Paysage de Sicile. (Lisa Limer/Ulyces)


COMMENT JE ME SUIS LIBÉRÉ DE SEPT ANS D’ESCLAVAGE AU SOUDAN

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Capturé enfant par des escla­va­gistes souda­nais, la vie de William Mawwin n’était faite que de souf­france et de peur. Aujourd’­hui libre, il raconte son histoire.

I. L’ap­proche

Un lundi matin à Phoe­nix, en Arizona. William Mawwin se prépare pour aller à l’école. Il a trente-trois ans. En guise de bras droit, il porte une vieille prothèse couleur choco­lat. Elle commence à lui faire mal, mais il n’a pas les moyens de s’en offrir une nouvelle. Sa main gauche est ampu­tée de quatre doigts, jusqu’à la deuxième phalange. Son dos et son torse nus sont couverts de cica­trices rosâtres et bour­sou­flées, les traces de coups et de brûlures. D’autres cica­trices couvrent son corps, vestiges funestes de bles­sures au couteau et de greffes de peau. Avec lenteur et précau­tion, ainsi qu’il a appris à le faire, il enfile des chaus­settes, un jean, une chemise soigneu­se­ment repas­sée et une paire de chaus­sures de ville à bouts poin­tus. De l’autre côté de la pièce se trouve une chambre d’amis, vide à l’ex­cep­tion d’un lit double et d’une commode. L’ours en peluche de sa fille repose sur l’oreiller. William, grand homme maigre d’1 m 80, s’as­sied quelque­fois sur le lit et serre son ourson contre lui.

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Phoe­nix, Arizona

Il n’at­tend ni les grandes vacances, ni celles de prin­temps ou d’hi­ver avec hâte. Chaque jour passé hors de la salle de classe invoque le souve­nir de l’exil, et laisse la porte ouverte aux mauvais souve­nirs. Pour se rendre à l’école, il prend le bus ou marche, quand il n’a plus de sous. Son vieux van Nissan argenté reste inuti­lisé depuis qu’il a été recalé à son dernier contrôle tech­nique. William n’a pas les moyens de le faire répa­rer. Il vit modes­te­ment d’une bourse Pell et d’une pension d’in­va­li­dité, et cepen­dant il lui est parfois diffi­cile de payer son loyer. L’en­semble d’ap­par­te­ments au sein duquel il habite a changé de gestion­naire, et les nouvelles régle­men­ta­tions incluent des péna­li­tés sévères en cas de retard de paie­ment. Ce matin, William ne s’est pas réveillé à temps et il est en retard pour l’école. Aussi a-t-il besoin d’em­prun­ter le taxi vert criard de son ami, employé de Discount Cab. Il se rend à son cours de géolo­gie, igno­rant les appels du répar­ti­teur, guidant le véhi­cule de sa main aux doigts manquants, qui repose sur le volant de cuir noir.

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