Eunus était par bien des aspects supérieur à Spartacus. Non content de se libérer de l'esclavage, il fonda un État et devint roi de Sicile, résistant contre les légions romaines.

par Mike Dash | 4 octobre 2016

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Le roi Antio­­chos

Il faut nous arrê­­ter un moment pour parler du contexte du soulè­­ve­­ment. L’es­­cla­­vage, pour commen­­cer, occu­­pait une part impor­­tante de l’éco­­no­­mie de Rome. Les esclaves repré­­sen­­taient envi­­ron un cinquième de sa popu­­la­­tion totale – assez pour qu’à l’époque de Néron, on refuse de libé­­rer les travailleurs captifs de Rome, car les esclaves auraient alors réalisé combien ils étaient nombreux. Ils venaient de diffé­­rents milieux : un homme pouvait être réduit en escla­­vage après une défaite mili­­taire ; victime du trafic, comme ce fut le cas d’Eu­­nus, au-delà des fron­­tières de Rome ; sauvé des décharges où les Romains aban­­don­­naient les bébés indé­­si­­rés ; ou simple­­ment né esclave.

Ils étaient consi­­dé­­rés comme un inves­­tis­­se­­ment, pareils à du bétail, et il est dit que l’es­­cla­­vage était si profon­­dé­­ment imbriqué dans la trame de la société romaine que les esclaves accep­­taient stoïque­­ment leur sort. Il y a quelques voix discor­­dantes à ce sujet – l’his­­to­­rienne Theresa Urbainc­­zyk pense qu’il est ridi­­cule de suppo­­ser « que tout le monde dans l’An­­tiquité manquait d’ima­­gi­­na­­tion et ne pouvait conce­­voir de société sans esclaves ». Mais le fait est qu’au cours de ses quatre ou cinq années de pouvoir, Eunus ne fit rien pour abolir l’es­­cla­­vage, et l’am­­bi­­tion de son succes­­seur Spar­­ta­­cus se bornait à rentrer chez lui en homme libre.

Tout ce qu’il est possible d’af­­fir­­mer, selon Green, c’est que même si les chefs de la rébel­­lion « n’avaient rien contre l’es­­cla­­vage en tant qu’ins­­ti­­tu­­tion, ils s’op­­po­­sèrent violem­­ment au fait d’être eux-mêmes faits esclaves ». Les révoltes serviles, en consé­quence, n’étaient pas courantes. Mais ce n’était pas inédit pour tant. Une douzaine d’in­­sur­­rec­­tions de ce type ont eu lieu entre 501 et 135 avant J.-C., dont cinq à Rome même et deux dans le sud de l’Ita­­lie. Aucune d’elles n’éga­­lait pour­­tant l’en­­ver­­gure de la rébel­­lion sici­­lienne, et la plupart ne dépas­­saient pas une semaine ou deux. Ce qui rendit la rébel­­lion d’Eu­­nus vrai­­ment dange­­reuse, c’est qu’elle dura assez long­­temps pour inspi­­rer d’autres esclaves en Médi­­ter­­ra­­née.

D’après un frag­­ment écrit par le roman­­cier Julius Obsequens au Ve siècle de notre ère, la guerre d’Eu­­nus engen­­dra une vaste conspi­­ra­­tion impliquant des milliers d’es­­claves en Italie. Un second chro­­niqueur, Paul Orose, raconte que 450 esclaves se soule­­vèrent à Minturno, au sud de Rome, et furent cruci­­fiés. Un millier d’autres brisèrent leurs chaînes dans les mines d’argent d’Athènes, et ils étaient 4 000 à Sinuessa, sur la voie Appienne (leur rébel­­lion mit deux ans à être matée). D’autres enfin se révol­­tèrent sur Délos, une île sacrée de la mer Égée, où la rébel­­lion dura jusqu’en l’an 132 avant notre ère. Il y eut même une insur­­rec­­tion de 150 esclaves à Rome. Pourquoi la révolte d’Eu­­nus fut-elle plus impor­­tante et plus problé­­ma­­tique pour la Répu­­blique qu’au­­cune autre rébel­­lion des esclaves ?

L’une des expli­­ca­­tions est qu’à l’époque, Rome était absor­­bée par un certain nombre d’autres crises : la chute d’Henna fut non seule­­ment suivie par l’in­­sur­­rec­­tion de Délos, mais aussi par la guerre de Numance en Espagne – deux situa­­tions d’ur­­gence qui concen­­trèrent à elles deux plus d’un tiers des ressources mili­­taires de la Répu­­blique. Mais l’autre expli­­ca­­tion est qu’Eu­­nus fut un comman­­dant talen­­tueux. Il fut élu roi et reconnu comme tel par le peuple. Il créa peu après un conseil consti­­tué « d’hommes qui semblaient doués d’une intel­­li­­gence supé­­rieure » et su gouver­­ner. Un Grec du nom d’Achaïos rapporta dans ses contrées « qu’il était aussi bon stra­­tège que combat­­tant » et que la chute d’Henna marquait le début, et non la fin de la rébel­­lion. La capture d’une cité romaine et le massacre de ses citoyens condam­­nait les rebelles à des repré­­sailles. Ils devaient s’y prépa­­rer.

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Une pièce à l’ef­­fi­­gie du roi

Eunus prit alors deux impor­­tantes déci­­sions. Une semaine après le début de la révolte, il avait armé 6 000 hommes, qui utili­­saient des haches, des hachettes et des frondes pour tout équi­­pe­­ment. Il réus­­sit à nour­­rir ses troupes en pillant les proprié­­tés entou­­rant la ville. Les rangs de l’ar­­mée d’es­­claves ne tardèrent pas à gros­­sir : ils furent 10 000 dans un premier temps, puis jusqu’à 20 000. Evidem­­ment, les nombres donnés dans les chro­­niques ne doivent pas être pris litté­­ra­­le­­ment. Il faut simple­­ment rete­­nir que les esclaves étaient nombreux. On peut néan­­moins certi­­fier qu’Eu­­nus et Cléon avaient sous leurs ordres plus de 5 000 hommes.

Ils vainquirent tour à tour le préteur – gouver­­neur – de Sicile, le malheu­­reux Lucius Plau­­tius Hypsaeus, puis trois de ses succes­­seurs dont chacun comman­­dait une légion. Puisqu’à l’époque, une légion romaine comp­­tait 5 000 hommes entraî­­nés au combat, on peut suppo­­ser que cette série de victoires n’au­­rait proba­­ble­­ment pas été possible si l’ar­­mée rebelle ne surpas­­sait pas ses enne­­mis en nombre, à deux ou trois contre un. La deuxième déci­­sion d’Eu­­nus fut plus signi­­fi­­ca­­tive encore. Il commença à forger son royaume à l’in­­té­­rieur de la Sicile.

Qu’Eu­­nus se fit couron­­ner roi ne veut quasi­­ment rien dire : de nombreux méga­­lo­­manes ordi­­naires ont fait de même dans l’his­­toire. Prétendre être de sang divin ou possé­­der des facul­­tés magiques n’était peut-être rien de plus qu’une habile stra­­té­­gie de la part d’un homme ordi­­naire pour action­­ner les leviers du pouvoir. Mais procla­­mer comme Eunus qu’il serait doré­­na­­vant appelé « Antio­­chos » suggère que son État avait des ambi­­tions consi­­dé­­rables. Il aurait choisi ce nom pour hono­­rer la mémoire d’Antio­­chos le Grand (222–187 avant J.-C.), un des plus puis­­sants souve­­rains de l’Em­­pire séleu­­cide. Eunus voulait ainsi établir un royaume grec dans l’ouest romain.

L’ar­­chéo­­logue Peter Morton, qui a réalisé une étude détaillée de la monnaie utili­­sée durant la période de son règne, voit dans son symbo­­lisme une tenta­­tive d’iden­­ti­­fier l’État rebelle comme une forme de natio­­na­­lisme sici­­lien. Il est vrai que le symbole qu’on retrouve le plus souvent sur ces pièces est la gerbe de blé, ce qui les lie au culte local de Démé­­ter – la patronne de la capi­­tale du royaume d’Eu­­nus, Henna. Mais Démé­­ter était aussi l’équi­­valent grec d’Atar­­ga­­tis, et les noms des trois conseillers du nouveau roi – Achaïos, Hermias et Zeuxis – sont aussi, et ce ne peut pas être une coïn­­ci­­dence, ceux des trois lieu­­te­­nants les plus fidèles d’Alexandre le Grand. Peut-être Eunus se croyait-il issu de la lignée royale des Séleu­­cides.

Bien qu’il soit impos­­sible de le prou­­ver, il est raison­­nable de penser qu’il avait appris beau­­coup du fonc­­tion­­ne­­ment de sa patrie natale du temps où il vivait en homme libre. L’es­­clave-roi naquit à Apamée, une ville située sur les bords du fleuve Oronte, située dans l’ac­­tuelle Syrie. Apamée était un noyau crucial du pouvoir séleu­­cide, car elle abri­­tait le trésor et les écuries royales. Il semble soudain très signi­­fi­­ca­­tif que lors d’une de ses premières décla­­ma­­tions, Eunus dit à ses sujets qu’ils devaient se consi­­dé­­rer « syriens ». Par là, il voulait dire qu’ils étaient les citoyens de son nouvel État, que son auto­­rité divine avait donné le droit de modi­­fier à l’envi.

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Quatre types de monnaie de bronze diffé­­rents furent liés à Eunus et cela suggère que la frappe de cette monnaie était davan­­tage que de la simple propa­­gande. L’argent fut sans doute néces­­saire pour grais­­ser les rouages internes d’un État pendant plus de quatre ans, qui occu­­pait à son apogée entre un cinquième et la moitié de la Sicile. Eunus avait vrai­­sem­­bla­­ble­­ment la capa­­cité de main­­te­­nir ses troupes sur le terrain, ce qui suppose que les hommes devaient être payés. Lui et Cléon ne tardèrent pas à s’em­­pa­­rer de Tauro­­me­­nium (aujourd’­­hui Taor­­mine), un port situé le long de la côte est de l’île, ainsi que de Catane et Morgan­­tina, un impor­­tant centre d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment dans l’in­­té­­rieur des terres qui abri­­tait aussi la demeure d’un des monnayeurs de l’île.

Il assié­­gèrent égale­­ment sans succès Syra­­cuse, restant si long­­temps station­­nés hors des murs de la cité que les soldats furent forcés de se nour­­rir de pois­­son, sacrés aux yeux de la déesse-mère. L’échec du siège dit beau­­coup des limites du pouvoir des esclaves, mais cela n’em­­pê­­cha pas Eunus de prendre le contrôle des terres culti­­vables fertiles des envi­­rons de Lentini. Cette zone appe­­lée le « triangle d’or » était suffi­­sam­­ment produc­­tive pour nour­­rir ses armées et son royaume pendant des années.

Lui et Cléon étaient assez confiants pour affi­­cher une défiance remarquable lorsqu’ils assié­­geaient les villes : une fois posi­­tion­­nés hors de portée des archers perchés sur les remparts, les rebelles se mettaient à jouer une sorte de pièce, qui ne mettait pas seule­­ment en scène la reconquête de leur liberté, mais aussi leur vengeance sanglante contre leurs anciens proprié­­taires. Il visaient proba­­ble­­ment par là à donner de l’es­­poir aux esclaves de la cité, et à instil­­ler la peur dans le cœur de leurs maîtres. Diodore raconte que ces accom­­plis­­se­­ments furent réali­­sés avec de maigres ressources – « leurs besoins pres­­sants », explique-t-il, « força les esclaves rebelles à avoir une bonne opinion de tous : ils n’avaient pas le luxe de ne choi­­sir unique­­ment les plus forts et les meilleurs des hommes ».

Mais c’est négli­­ger un des autres aspects de la rébel­­lion : l’ap­­ti­­tude des insur­­gés à faire cause commune avec les hommes libres mais pauvres de l’île. Il est dit que les plus dému­­nis se rangèrent sous la bannière des rebelles, gros­­sis­­sant leurs forces. Ils semblaient être plus en colère, ou peut-être simple­­ment moins disci­­pli­­nés que les esclaves eux-mêmes. Ils brûlaient les proprié­­tés et mettaient le feu à certaines des récoltes qu’Eu­­nus avait prudem­­ment mis de côté pour nour­­rir ses hommes. D’après Diodore, si les esclaves coupaient les mains des prison­­niers romains, les natifs sici­­liens leur coupaient les bras. Ces récits encou­­ra­­gèrent plusieurs histo­­riens à suggé­­rer qu’il fallait y voir non pas une « guerre servile » mais un soulè­­ve­­ment géné­­ral des Sici­­liens, dési­­reux de se débar­­ras­­ser du joug des enva­­his­­seurs.

Les dernières heures

Quelle que soit la façon d’en­­vi­­sa­­ger la rébel­­lion d’Eu­­nus, il est certain qu’elle fut l’œuvre d’hommes animés par un désir de vengeance, dont le chef était mu par l’éner­­gie du déses­­poir. La plupart des guer­­riers faisaient proba­­ble­­ment partie de la première géné­­ra­­tion d’es­­claves, qui savaient ce qu’é­­tait la liberté et avaient pu se fami­­lia­­ri­­ser avec le manie­­ment des armes lorsqu’ils étaient libres. L’in­­sur­­rec­­tion sici­­lienne fut conso­­li­­dée par le natio­­na­­lisme et la reli­­gion, et il s’agis­­sait d’une contes­­ta­­tion massive du pouvoir de Rome – la plus grande jamais surve­­nue au cœur des fron­­tières de la Répu­­blique.

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Le gros des forces d’Eu­­nus était consti­­tué d’es­­claves romains

Natu­­rel­­le­­ment, les Romains ne restèrent pas assis les bras croi­­sés pendant que tout cela se dérou­­lait. Il manque de nombreux détails dans les récits exis­­tants, mais on raconte qu’il y eut « beau­­coup de grandes batailles » entre les insur­­gés et la Répu­­blique. Huit comman­­dants romains semblent avoir été dépê­­chés sur place ainsi que deux préteurs, Manlius et Lenti­­lus, et même un consul, Quin­­tus Fulvius Flac­­cus. Aucun d’eux ne réus­­sit à venir à bout de l’ar­­mée d’Eu­­nus. Les forces romaines étaient succes­­si­­ve­­ment « taillées en pièce » et la chro­­nique de Florus sur le tome de Tite-Live rapporte que même les camps des préteurs étaient captu­­rés par les esclaves – « la chose la plus dégra­­dante qui puisse arri­­ver dans une guerre ».

La révolte eut peut-être même un impact sur la vie de Rome elle-même : peut-être n’est-ce qu’une coïn­­ci­­dence, mais elle advint au moment de la montée du tribun à la plèbe Gaius Grac­­chus, dont le programme impliquait de distri­­buer un bois­­seau de blé par mois à prix réduit à tous les citoyens pauvres. La mesure de Grac­­chus était peut-être une réponse à la pénu­­rie de denrées alimen­­taires causée par la révolte d’Eu­­nus. Ce n’est qu’en 133 avant J.-C. que les Romains l’em­­por­­tèrent en Sicile. Le tour­­nant déci­­sif semble être arrivé avec le consul Lucius Calpur­­nius Piso Frugi, qui débarqua à la tête de deux légions, soit un quart de l’ar­­mée romaine de l’époque. Il mit en place rapi­­de­­ment un déluge de mesures disci­­pli­­naires. Mais le royaume d’Eu­­nus avait déjà des soucis : il était devenu trop vaste pour fonc­­tion­­ner en auto­­no­­mie et repré­­sen­­tait une trop grande menace pour Rome.

Durant les premiers mois, la nouvelle campagne romaine n’eut pas plus de succès que ses préde­­ces­­seures, et une grande force de cava­­le­­rie comman­­dée par un certain Gaius Titus fut encer­­clée par les hommes d’Eu­­nus et contrainte de dépo­­ser les armes. D’après l’his­­to­­rien Valère Maxime, dont les Faits et dits mémo­­rables furent écrits au Iᵉʳ siècle après J.-C., Titus fut sévè­­re­­ment puni pour cette humi­­lia­­tion : forcé de porter une toge « en lambeaux » et de monter la garde pieds nus devant les quar­­tiers géné­­raux de Piso en puni­­tion. Ses hommes furent rétro­­gra­­dés en unité de fron­­deurs, au plus bas niveau de l’échelle de l’ar­­mée romaine.

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Buste de Gaius Grac­­chus

La défaite de Titus fut aussi le dernier triomphe signi­­fi­­ca­­tif dont put jouir Eunus. Piso lui-même alla sur le terrain et reprit la ville de Morgan­­tina, qui tomba après un siège. La garni­­son rebelle – dont on dit qu’elle comp­­tait 8 000 hommes – fut cruci­­fiée et Piso avança vers Henna. C’est une certi­­tude car une tren­­taine de projec­­tiles de frondes gravés à son nom furent retrou­­vés lors de fouilles à l’ex­­té­­rieur des murs de la ville en 1808. Il est tentant d’ima­­gi­­ner qu’ils appar­­te­­naient aux cava­­liers de Gaius Titus tombés en disgrâce.

À ce moment-là, les rebelles n’étaient plus très à l’aise avec l’idée de rencon­­trer les Romains en terrain décou­­vert. Ce qu’il restait de leurs forces s’ef­­fon­­dra non pas après une série de batailles, mais après des sièges. Quand Piso fut remplacé par l’homme poli­­tique Publius Rupi­­lius en 132 avant J.-C., les rebelles étaient accu­­lés. La deuxième ville d’Eu­­nus, Tauro­­me­­nium, était en si mauvaise posture qu’on raconte que les hommes de la garni­­son furent contraints de manger leurs enfants, puis leurs femmes, et fina­­le­­ment de s’entre-dévo­­rer.

Le frère de Cléon, Coma­­nus, fut capturé dans une tenta­­tive avor­­tée de briser l’en­­cer­­cle­­ment, et les rebelles furent trahis par un certain Séra­­pion – un nom qui suggère qu’il s’agis­­sait d’un esclave gréco-égyp­­tien. Les survi­­vants de la garni­­son rebelle furent fouet­­tés puis jetés du haut des falaises envi­­ron­­nantes. Henna était alors l’unique forte­­resse rebelle restante. On ne sait pas si Piso avait mis fin à son siège avant de quit­­ter la Sicile ou si Rupi­­lius reprit les rênes d’une opéra­­tion en cours.

D’une manière ou d’une autre, à la fin de l’an 132 avant notre ère, Eunus et ses derniers hommes furent frap­­pés par la peste et commen­­cèrent à mourir de faim. Cléon tenta de fuir la cité, comme son frère avant lui, et fut stoppé dans son élan. Son corps couvert de bles­­sures fut retrouvé et exhibé devant les murs de la cité. Une fois encore, la forte­­resse rebelle tomba non pas à cause d’un assaut géné­­ral mais en raison d’une trahi­­son venue de l’in­­té­­rieur. La majeure partie de la garni­­son fut massa­­crée ou enchaî­­née.

~

Eunus parvint à s’échap­­per d’Henna, entouré par sa garde rappro­­chée. Il y a peu de doutes sur le fait que Diodore de Sicile espé­­rait que ses lecteurs fissent des compa­­rai­­sons néga­­tives entre Eunus, qui prit la fuite dans les montagnes, et sa garde, qui préféra s’aban­­don­­ner au suicide collec­­tif plutôt que de se lais­­ser prendre lorsque la situa­­tion fut déses­­pé­­rée. Mais cela soulève la ques­­tion de la façon dont l’es­­clave-roi parvint à s’échap­­per d’Henna, s’il n’était pas entouré de ses loyaux soldats.

Cela nous amène à remettre en ques­­tion le récit de ses dernières heures fait par Diodore. Dans sa version des faits, le chef rebelle termina son règne réduit à une cari­­ca­­ture ridi­­cule de celui qu’il avait été : il fila « sans viri­­lité aucune » se terrer dans un trou dans les montagnes, accom­­pa­­gné seule­­ment d’un cuisi­­nier, d’un pâtis­­sier, d’un masseur et d’un amuseur qui avait jadis animé ses banquets. Diodore fait ici le portrait d’un homme devenu l’exact opposé de ce que les rois grecs étaient suppo­­sés être : plutôt que de mourir en combat­­tant héroïque­­ment, à la tête de ses hommes, Eunus aurait fui en compa­­gnie d’une bande de gugusses, à priori soigneu­­se­­ment choi­­sis pour symbo­­li­­ser la vie luxueuse qui était la sienne à présent. L’his­­to­­rien romain souligne avec emphase son petit twist litté­­raire : cet homme qui avait jadis été un servi­­teur ravis­­sant son maître, Anti­­gène, termi­­nait sa vie en compa­­gnie d’un servi­­teur dont le rôle avait été de le distraire.

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Une repré­­sen­­ta­­tion sati­­rique de la capture d’Eu­­nus sur laquelle il porte un bonnet phry­­gien, symbole de la révo­­lu­­tion

D’après sa Biblio­­thèque histo­­rique, Eunus et ses quatre servi­­teurs furent décou­­verts cachés dans une caverne recu­­lée. Capturé vivant, il fut emmené à Morgan­­tina et jeté dans une cellule où, quelques temps plus tard, « sa chair fut recou­­verte par les poux » et il mourut. Un histo­­rien contem­­po­­rain suggère que Diodore devait parler de la gale, mais la vérité est que la mala­­die fatale d’Eu­­nus pour­­rait n’être rien de plus qu’un arti­­fice litté­­raire.

La fin que Diodore lui réserve est typique du sort réservé aux méchants hommes qui ont jalonné l’his­­toire de Rome. Parmi les autres figures histo­­riques dont il est dit qu’ils finirent leurs jours dévo­­rés par les vers ou les insectes, on trouve Hérode Iᵉʳ le Grand, l’Empe­­reur Galère (grand persé­­cu­­teur des chré­­tiens) et l’un des hommes d’État les plus contro­­ver­­sés de l’his­­toire de la répu­­blique romaine, Sylla. Leur chef ayant pris la poudre d’es­­cam­­pette, le restant des forces rebelles se rendirent ou furent mis à contri­­bu­­tion pour les opéra­­tions de nettoyage que Rupi­­lius lança dans toute la Sicile.

Main­­te­­nant que les insur­­gés ne repré­­sen­­taient plus de menace, on raconte que les Romains cessèrent de les tuer. Une écono­­mie fondée sur l’es­­cla­­vage a besoin d’es­­claves, et l’on suppose que la poignée de survi­­vants parmi les rebelles retour­­nèrent à leur vie de servi­­tude. À sa manière, le contre­­coup que subit la rébel­­lion fut aussi terrible que le soulè­­ve­­ment l’avait été à son apogée. D’après le géographe Stra­­bon, une grande partie de l’in­­té­­rieur de la Sicile autour d’Henna resta dépeu­­plé durant 80 ou 100 ans après la fin de la Première Guerre servile – ce qui suggère qu’elle devait avoir été consi­­dé­­ra­­ble­­ment dévas­­tée. Un nouveau code de loi – le Lex Rupi­­lius – fut mis en place et la Sicile retourna dans le giron de la Répu­­blique, jusqu’à l’écla­­te­­ment de la Deuxième Guerre servile trente ans plus tard.

Quant à la monar­­chie hellé­­nis­­tique d’Eu­­nus, elle fut vigou­­reu­­se­­ment balayée. On n’en­­ten­­dit plus jamais parler de prêtres courant à travers les rues en bran­­dis­­sant leurs appa­­reils géni­­taux sangui­­no­­lents au-dessus de leurs têtes. Il ne fut plus ques­­tion de gouver­­ne­­ments au sein desquels des rois aux cheveux hirsutes se mariaient avec les dieux (comme Green suggère qu’Eu­­nus le fit avec Atar­­ga­­tis). Et bien qu’Eu­­nus ne fut pas le dernier roi à formu­­ler des prophé­­ties, il fut le dernier à parler avec des « langues de feu » – qu’elles vinrent ou non d’une coque de noix.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « King, magi­­cian, gene­­ral… slave: Eunus and the First Servile War against Rome », paru dans A Blast From the Past. Couver­­ture : Paysage de Sicile. (Lisa Limer/Ulyces)


COMMENT JE ME SUIS LIBÉRÉ DE SEPT ANS D’ESCLAVAGE AU SOUDAN

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Capturé enfant par des escla­­va­­gistes souda­­nais, la vie de William Mawwin n’était faite que de souf­­france et de peur. Aujourd’­­hui libre, il raconte son histoire.

I. L’ap­­proche

Un lundi matin à Phoe­­nix, en Arizona. William Mawwin se prépare pour aller à l’école. Il a trente-trois ans. En guise de bras droit, il porte une vieille prothèse couleur choco­­lat. Elle commence à lui faire mal, mais il n’a pas les moyens de s’en offrir une nouvelle. Sa main gauche est ampu­­tée de quatre doigts, jusqu’à la deuxième phalange. Son dos et son torse nus sont couverts de cica­­trices rosâtres et bour­­sou­­flées, les traces de coups et de brûlures. D’autres cica­­trices couvrent son corps, vestiges funestes de bles­­sures au couteau et de greffes de peau. Avec lenteur et précau­­tion, ainsi qu’il a appris à le faire, il enfile des chaus­­settes, un jean, une chemise soigneu­­se­­ment repas­­sée et une paire de chaus­­sures de ville à bouts poin­­tus. De l’autre côté de la pièce se trouve une chambre d’amis, vide à l’ex­­cep­­tion d’un lit double et d’une commode. L’ours en peluche de sa fille repose sur l’oreiller. William, grand homme maigre d’1 m 80, s’as­­sied quelque­­fois sur le lit et serre son ourson contre lui.

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Phoe­­nix, Arizona

Il n’at­­tend ni les grandes vacances, ni celles de prin­­temps ou d’hi­­ver avec hâte. Chaque jour passé hors de la salle de classe invoque le souve­­nir de l’exil, et laisse la porte ouverte aux mauvais souve­­nirs. Pour se rendre à l’école, il prend le bus ou marche, quand il n’a plus de sous. Son vieux van Nissan argenté reste inuti­­lisé depuis qu’il a été recalé à son dernier contrôle tech­­nique. William n’a pas les moyens de le faire répa­­rer. Il vit modes­­te­­ment d’une bourse Pell et d’une pension d’in­­va­­li­­dité, et cepen­­dant il lui est parfois diffi­­cile de payer son loyer. L’en­­semble d’ap­­par­­te­­ments au sein duquel il habite a changé de gestion­­naire, et les nouvelles régle­­men­­ta­­tions incluent des péna­­li­­tés sévères en cas de retard de paie­­ment. Ce matin, William ne s’est pas réveillé à temps et il est en retard pour l’école. Aussi a-t-il besoin d’em­­prun­­ter le taxi vert criard de son ami, employé de Discount Cab. Il se rend à son cours de géolo­­gie, igno­­rant les appels du répar­­ti­­teur, guidant le véhi­­cule de sa main aux doigts manquants, qui repose sur le volant de cuir noir.

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