On dit que six gouttes d'acqua tofana auraient suffi à terrasser un homme. Il n'est donc pas surprenant que le poison sicilien ait terrifié l'Europe du XVIIe siècle.

par Mike Dash | 3 juin 2015

Les effets suppo­­sés de l’acqua-tofana sur ses victimes sont résu­­més dans un aver­­tis­­se­­ment adressé au public et publié à Rome à la fin des années 1650, lorsque la crainte du poison était à son zénith. Selon ce docu­­ment, les symp­­tômes prin­­ci­­paux incluaient une douleur insup­­por­­table à l’es­­to­­mac et à la gorge, des vomis­­se­­ments, une soif insa­­tiable et la dysen­­te­­rie.

Tous ces éléments suggèrent forte­­ment un empoi­­son­­ne­­ment à l’ar­­se­­nic, même si Ademollo cite des sources contem­­po­­raines selon lesquelles le poison préparé par Spara et ses complices conte­­nait égale­­ment de l’an­­ti­­moine et du plomb. Une entrée dans le jour­­nal de Gigli fait réfé­­rence à un quatrième ingré­­dient possible, le soli­­mato, produit chimique corro­­sif très toxique utilisé à l’époque pour trai­­ter des mala­­dies véné­­riennes, et aujourd’­­hui plus connu sous le nom de chlo­­rure mercu­­rique.


Les femmes bafouées allaient trouver l'empoisonneuse Crédits : Yale Law Library
Les femmes bafouées allaient trou­­ver l’em­­poi­­son­­neuse
Crédits : Yale Law Library

La manne de Saint-Nico­­las

Ademollo recense plusieurs victimes suppo­­sées de l’acqua-tofana, mais nous ne pouvons exami­­ner ici qu’un seul de ces cas en détail. Il s’agit de Fran­­cesco Cesi, duc de Ceri et proba­­ble­­ment l’homme le plus riche et le plus puis­­sant de tous ceux qui furent touchés dans cette scan­­da­­leuse affaire d’em­­poi­­son­­ne­­ment. Descen­­dant d’une très grande famille (son père avait été un scien­­ti­­fique large­­ment reconnu, proche de Gali­­lée, et il était lui-même le neveu du futur pape Innocent XI), Cesi mourut subi­­te­­ment en juin 1657. Les soupçons s’abat­­tirent sur sa jeune épouse – plus distin­­guée encore que lui –, Maria Aldo­­bran­­dini, qui appar­­te­­nait à l’un des clans les plus puis­­sants et les plus influents de la noblesse romaine. Les faits, bien qu’hy­­po­­thé­­tiques, sont trou­­blants.

Le duc avait au moins trente ans de plus que sa femme : il semble qu’il naquît aux alen­­tours de 1608, et se maria pour la première fois en 1626. Aldo­­bran­­dini, sa seconde épouse, n’avait que 13 ans lors de leur mariage en 1648, et n’avait donc pas plus de 22 ans lorsque le duc mourut. « Jeune et belle, cour­­ti­­sée par de nombreux hommes », sa beauté n’avait qu’à peine été touchée par les cica­­trices de la variole, selon une enquête contem­­po­­raine recen­­sant les femmes romaines. Ces éléments donnent du poids à l’ar­­gu­­ment d’Ade­­mollo, même s’il tire ses infor­­ma­­tions des confes­­sions de Giovanna de Gran­­dis alors que celle-ci était mena­­cée d’exé­­cu­­tion, avec tout ce que cela implique en terme de crédi­­bi­­lité.

Selon les dires de De Gran­­dis, la Duchesse était tombée déses­­pé­­ré­­ment amou­­reuse d’un soupi­­rant : un beau comte – et débau­­ché incor­­ri­­gible – du nom de Fran­­cesco Maria Santi­­nelli (1627–1697). Santi­­nelli abreuva la jeune femme de poèmes d’amour qui, pour Ademollo, permettent de dater le début de la rela­­tion quelques mois avant la mort du duc de Ceri. Sa passion poussa Aldo­­bran­­dini à se débar­­ras­­ser d’un mari qui, selon Ademollo, était déjà souf­­frant.

Isolda with the Love Potion de Drederick Sandys
Frede­­rick Sandys
Isolda with the Love Potion
1870

Le premier contact entre la duchesse et le cercle de Spara se fit par l’in­­ter­­mé­­diaire du Père Giro­­lamo. Dans son témoi­­gnage, De Gran­­dis affirme que le prêtre était venu la voir pour obte­­nir un poison capable d’agir sans lais­­ser de traces. Aldo­­bran­­dini avait peur d’ad­­mi­­nis­­trer à son mari une potion qui le fît vomir si forte­­ment qu’on en vînt à la soupçon­­ner.

De Gran­­dis, animée d’un grand respect pour la noblesse romaine et sa puis­­sance, n’était pas très enthou­­siaste à l’idée de faire affaire avec elle, mais le Père Giro­­lamo la rassura. Il lui rappela que l’acqua-tofana était un poison doux, qui ne causait que peu de vomis­­se­­ments, et ajouta que, dans tous les cas, la nour­­ri­­ture du duc passait entre tant de mains qu’il y avait peu de risques d’être soupçon­­nés.

De Gran­­dis accepta de lui donner une fiole de son poison, alors dissi­­mulé comme d’ha­­bi­­tude sous le nom de « Manne de Saint Nico­­las ». Le prêtre, de son côté, confia la fiole à une domes­­tique de confiance de la duchesse et, dans les deux jours qui suivirent, le duc fut retrouvé mort (une des versions de l’his­­toire, dont la crédi­­bi­­lité n’est pas assu­­rée, suggère que la fiole entière fut versée dans sa nour­­ri­­ture par erreur).

L’em­­poi­­son­­ne­­ment ne paraît pas avoir été tout de suite suspecté, et il n’y eut pas d’au­­top­­sie, même si les causes de la mort n’étaient guère claires. Mais quand De Gran­­dis alla voir le corps, placé dans un cercueil ouvert dans la basi­­lique de la Minerve, elle comprit immé­­dia­­te­­ment que le duc était mort empoi­­sonné. Maria Aldo­­bran­­dini était coupable du meurtre de son mari, et elle le paya cher : Fede­­rico Gualdi note que sa propre famille l’en­­ferma pour éviter qu’elle ne se préci­­pite dans un second mariage scan­­da­­leux et désho­­no­­rant avec son amant, Santi­­nelli. Elle parvint toute­­fois à échap­­per à tout soupçon quant à sa respon­­sa­­bi­­lité dans la mort foudroyante du duc, jusqu’à l’ar­­res­­ta­­tion du cercle de Spara l’an­­née suivante.

La façon dont les acti­­vi­­tés meur­­trières de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion furent révé­­lées demeure opaque. Plusieurs sources popu­­laires suggèrent que Spara et ses consœurs étaient deve­­nues exces­­si­­ve­­ment confiantes et cupides, lais­­sant leurs clients provoquer un si grand nombre de morts, en un laps de temps si court, que la proli­­fé­­ra­­tion des décès parut évidente à tout le monde. Selon David Stuart, « il avait été porté à l’at­­ten­­tion du pape Alexandre VII qu’un grand nombre de femmes, jeunes et plus vieilles, confes­­saient à leur prêtre avoir empoi­­sonné leur époux à l’aide de nouveaux poisons lents. Dans les rues, il était usuel de penser qu’il y avait un nombre inha­­bi­­tuel de jeunes veuves. »

Elles furent pendues au Campo di Fiori devant une foule excep­­tion­­nel­­le­­ment nombreuse.

Il est possible de trou­­ver une version alter­­na­­tive des événe­­ments dans le cinquième livre de la Vita di Ales­­san­­dro VII, une longue biogra­­phie de Pietro Sforza-Palla­­vi­­cini publiée après sa mort. Palla­­vi­­cini, un des cardi­­naux d’Alexandre, écrit que le premier signe du scan­­dale était venu du confes­­sion­­nal : une des clientes de Spara avait confessé à son prêtre qu’elle avait plani­­fié le meurtre de son mari. Après une consul­­ta­­tion rapide au cours de laquelle elle obtint une offre d’im­­mu­­nité, toute l’his­­toire fut bien­­tôt révé­­lée. Ce récit mérite d’être consi­­déré en détail : non seule­­ment Palla­­vi­­cini était un des membres les plus anciens du gouver­­ne­­ment de Rome, mais Ademollo ajoute qu’il était égale­­ment person­­nel­­le­­ment impliqué dans les inter­­­ro­­ga­­toires des membres du cercle de Spara, et qu’il était ainsi dans la posi­­tion idéale pour offrir un résumé crédible de leur chute. Il existe cepen­­dant une troi­­sième version de la décou­­verte de l’iden­­tité des empoi­­son­­neuses.

Des chro­­niques romaines et des archives légales suggèrent que la bande fut démasquée non pas par les contacts de Spara au sein de l’aris­­to­­cra­­tie, mais par les clients de basse extrac­­tion, qu’elle avait relé­­gués à Giovanna de Gran­­dis. Dans cette version, De Gran­­dis était le maillon faible de l’af­­faire de Spara : elle avait attiré l’at­­ten­­tion des auto­­ri­­tés et avait déjà été déte­­nue à trois reprises. Sa chance tourna court à la quatrième arres­­ta­­tion : cette fois, elle fut captu­­rée en posses­­sion d’un échan­­tillon de poison – bien qu’elle affir­­mât qu’il ne s’agis­­sait que d’une potion visant à ôter les marques indé­­si­­rables sur le visage de ses clientes, ses gardiens ne le voyaient pas du même œil. Toujours d’après cette version des événe­­ments, les auto­­ri­­tés romaines choi­­sirent d’agir discrè­­te­­ment et d’at­­tendre, compor­­te­­ment inha­­bi­­tuel pour la police du XVIIe siècle.

Lorsqu’ils comprirent que De Gran­­dis ne pouvait travailler seule, ils la relâ­­chèrent, lui permet­­tant de retour­­ner à ses repaires habi­­tuels, tandis qu’ils élabo­­raient un piège complexe pour attra­­per l’em­­poi­­son­­neuse et ses complices. On fit venir en ville une aris­­to­­crate floren­­tine, la signora Loreti, qu’on fit passer pour la « Marchesa Roma­­nini ». Après avoir fait montre de sa richesse en emmé­­na­­geant dans un immense manoir situé dans un quar­­tier très à la mode, Loreti commença à rendre visite à De Gran­­dis. Au début, la fausse marquise recher­­chait les services d’un astro­­logue, mais, peu de temps après, elle se confia sur son mariage malheu­­reux, et offrit de grandes sommes à son inter­­­lo­­cu­­trice pour une bouteille d’acqua-tofana. Un rendez-vous fut fixé, et dès que l’échange fut accom­­pli, deux offi­­ciers et un notaire émer­­gèrent de derrière un rideau. Le liquide dans la fiole vendue à Loreti fut testé sur plusieurs animaux errants ; ces derniers moururent rapi­­de­­ment, et le cercle de Spara fut arrêté et mis en examen.

Circe de J. W. Waterhouse (1911-15)
J.W. Wate­­rhouse
Circe
1911–15

Il en résulta un procès scan­­da­­leux dont Ademollo retrouva des traces écrites lors de ses recherches dans les archives de Rome. Les membres prin­­ci­­paux du groupe furent rapi­­de­­ment condam­­nés, et, même si les verdicts ne sont pas détaillés dans le rapport, nous savons que le 6 juillet 1659, Spara elle-même, De Gran­­dis, Maria Spinola, Laura Cris­­polti et Graziosa Farina furent pendues au Campo di Fiori devant une foule excep­­tion­­nel­­le­­ment nombreuse. Ademollo précise que cinq complices furent égale­­ment jugées, mais qu’il ne reste aucune trace de ce qui leur est arrivé. La Vita di Alle­­san­­dro VII ajoute que 46 clientes furent par la suite emmu­­rées à vie.

La majo­­rité, si ce n’est l’in­­té­­gra­­lité des femmes recon­­nues coupables appar­­te­­naient certai­­ne­­ment à la clien­­tèle popu­­laire de De Gran­­dis – les jour­­naux de Gigli notent que ces femmes furent envoyées en prison au lieu d’être exilées ou mises au couvent de force, châti­­ments habi­­tuel­­le­­ment réser­­vés aux crimi­­nelles de bonnes familles à cette période. Certains éléments suggèrent qu’on essaya de limi­­ter l’am­­pleur du scan­­dale. Certaines personnes très haut placées et très puis­­santes s’étaient retrou­­vées impliquées dans l’enquête, et Ademollo raconte qu’A­­lexandre VII lui-même demanda à ce que le nom de Maria Aldo­­bran­­dini soit retiré du procès de Spara : la duchesse ne fut appa­­rem­­ment jamais accu­­sée et vécut jusqu’en 1703. Le douteux Père Giro­­lamo est égale­­ment un grand absent des rapports du procès. On ignore s’il était déjà mort, ou s’il fut effacé par les auto­­ri­­tés reli­­gieuses, mais il ne fut jamais inter­­­rogé ou jugé. En outre, il n’y eut aucune tenta­­tive – publique, du moins – de décou­­vrir le réseau complet des rela­­tions du prêtre dans le milieu crimi­­nel ou au sein de la haute société.

Ce manque complique consi­­dé­­ra­­ble­­ment notre compré­­hen­­sion de l’af­­faire car, comme nous le verrons, des ecclé­­sias­­tiques rené­­gats de la trempe de Giro­­lamo étaient indis­­pen­­sables au bon fonc­­tion­­ne­­ment du « réseau magique » souter­­rain qui semble avoir existé dans les plus grandes villes d’Eu­­rope à cette époque. Quelles conclu­­sions peut-on tirer à ce stade concer­­nant le poison de Tofana ? Il semble n’y avoir aucune raison de douter que Teofa­­nia di Adamo et Giro­­lama Spara aient réel­­le­­ment existé et qu’elles aient été exécu­­tées pour empoi­­son­­ne­­ment, respec­­ti­­ve­­ment en 1633 et 1659.

Giulia Tofana, en revanche, demeure une figure parfai­­te­­ment mysté­­rieuse, même si les trans­­crip­­tions du procès trou­­vées par Ademollo, ainsi qu’un aver­­tis­­se­­ment adressé aux citoyens de Rome décri­­vant en détail les symp­­tômes produits par un poison vendu dans la Cité Éter­­nelle durant les années 1650, sont autant de preuves suffi­­santes de l’uti­­li­­sa­­tion de l’ar­­se­­nic à Rome à cette époque. Toute­­fois, si Fran­­cesca Flores avait livré des infor­­ma­­tions sur les acti­­vi­­tés de Spara aux auto­­ri­­tés, et si Spara elle-même paraît s’être confes­­sée de son plein gré au pied de la potence, une partie des preuves utili­­sées contre le cercle furent proba­­ble­­ment obte­­nues sous la torture, ce qui amoin­­drit leur crédi­­bi­­lité.

The Love Philtre de J. W. Wtaerhouse (1913-14)
J. W. Wtae­­rhouse
The Love Philtre
1913–14

Il existe pour­­tant des preuves d’ac­­ti­­vi­­tés crimi­­nelles, hormis les confes­­sions des acolytes. Sur ce point, le témoi­­gnage de la signora Loreti est parti­­cu­­liè­­re­­ment acca­­blant, mais la sœur de Spara avait aussi laissé les auto­­ri­­tés fouiller les quar­­tiers du groupe et rassem­­bler des preuves. Ademollo mentionne égale­­ment le témoi­­gnage d’un certain Frans­­cesco Landini, capi­­taine au sein des forces papales, qui décou­­vrit dans la maison de Spara où il s’ins­­talla après son exécu­­tion une flasque enter­­rée conte­­nant un liquide trans­­lu­­cide. Lorsqu’il fut testé sur un chien errant, ce liquide se révéla être un poison létal.

Au final, croire ou non en l’exis­­tence d’un seul et unique poison, l’acqua-tofana, dépend de l’éva­­lua­­tion de deux preuves ambi­­guës. D’une part, on trouve la décla­­ra­­tion d’Ade­­mollo selon laquelle le duc de Ceri mourut paisi­­ble­­ment – fait rare dans les cas d’em­­poi­­son­­ne­­ment à l’ar­­se­­nic. Ceci pour­­rait suggé­­rer que les potions de Spara étaient effec­­ti­­ve­­ment d’une rare subti­­lité. On peut égale­­ment en conclure que le duc était déjà souf­­frant et serait mort de causes natu­­relles. D’autre part, les preuves produites au procès de 1659 suggèrent que le cercle avait rassem­­blé une clien­­tèle consi­­dé­­rable.

On pour­­rait en conclure qu’elles étaient connues pour la fabri­­ca­­tion et la vente de produits toxiques parti­­cu­­liè­­re­­ment effi­­caces. Cepen­­dant, leur succès pouvait tout aussi bien être le résul­­tat de coïn­­ci­­dences et de vœux pieux. Rien ne démontre formel­­le­­ment dans les rapports restants que Di Adamo, Tofana elle-même ou Spara avaient la moindre exper­­tise en ce qui concer­­nait les poisons. À cette époque, on en savait si peu sur le fonc­­tion­­ne­­ment des potions qu’il est diffi­­cile de croire qu’elles aient pu acci­­den­­tel­­le­­ment décou­­vrir des secrets qui demeurent impé­­né­­trables aujourd’­­hui. Une des solu­­tions possible est la suivante : la « Manne de Saint Nico­­las », large­­ment vendue par le groupe, n’était qu’un poison ordi­­naire à base d’ar­­se­­nic, guère plus spécial ou raffiné que les autres substances de l’époque, et l’em­­pres­­se­­ment des auto­­ri­­tés à croire que l’acqua-tofana possé­­dait des pouvoirs presque surna­­tu­­rels était le produit de la peur.

Plus préci­­sé­­ment, celui de la peur qui ronge les classes domi­­nantes lorsqu’elles se retrouvent soudain vulné­­rables face aux machi­­na­­tions des plus dému­­nis. En effet, l’idée que les effets de l’acqua-tofana étaient gran­­de­­ment fantas­­més aide à expliquer l’exis­­tence de ce deuxième ensemble de récits détaillant les acti­­vi­­tés d’une seconde Tofana dans la Naples du début du XVIIIe siècle. Ces rapports sont moins nombreux que les sources manus­­crites consul­­tées par Ademollo et Salo­­mene-Marino. Ils ne sont pas tout à fait contem­­po­­rains et se contre­­disent. Mais les auto­­ri­­tés qu’ils citent sont loin d’être négli­­geables, et il est néces­­saire de les exami­­ner de près pour saisir plei­­ne­­ment l’his­­toire de la mort par empoi­­son­­ne­­ment en Italie.

Trois hommes, trois récits

Il existe trois sources d’au­­to­­rité attes­­tant de l’exis­­tence de cette seconde meur­­trière. La première vient du mission­­naire domi­­ni­­cain français et voya­­geur Jean-Baptiste Labat, qui décrit la capture et l’exé­­cu­­tion d’une vieille femme qui vendait des bouteilles de Manne de Saint Nico­­las remplies de poison à Naples, en 1709. La seconde source est Pius Niko­­laus von Garelli, méde­­cin person­­nel de Charles VI, le souve­­rain du Saint-Empire romain germa­­nique. Garelli écrit, dans une lettre à son ami le docteur alle­­mand Frie­­drich Hoff­­man, qu’un empoi­­son­­neur avait utilisé de l’acqua-tofana pour tuer plus de 600 hommes, femmes et enfants dans la même ville. Enfin, Johann Georg Keys­­ler, qui vivait à Naples en 1730, note qu’une vieille femme qu’il appelle « Tophana » était rete­­nue en prison dans cette ville, au moins jusqu’en 1730.

Il est plus aisé, en premier lieu, de commen­­cer par le récit de Labat. Celui-ci s’étend sur quatre pages d’un jour­­nal de voyage publié un quart de siècle plus tard, et décrit les acti­­vi­­tés d’une meur­­trière qui pratiquait son art à Naples sous la protec­­tion de l’Église. Labat écrit qu’elle chan­­geait souvent de loge­­ment pour éviter d’être captu­­rée, et qu’elle se reti­­rait immé­­dia­­te­­ment dans un monas­­tère ou un couvent lorsqu’elle sentait la moindre menace, arran­­ge­­ment qui lui permet­­tait d’être « parti­­cu­­liè­­re­­ment auda­­cieuse ». Ce récit circula large­­ment aux XVIIIet au XIXe siècle, et un grand nombre de sources secon­­daires, incluant l’Ency­­clo­­pé­­die Londi­­nen­­sis, nomment expli­­ci­­te­­ment cette empoi­­son­­neuse « Tofana ».

View of the Royal Palace at Naples de Gaspar van Wittel (1706)
Gaspar van Wittel
View of the Royal Palace at Naples
1706

Selon Labat, il fallut recou­­rir au vice-roi de Naples lui-même, autri­­chien du nom de Wilrich von Daun, pour faire arrê­­ter la vieille femme. Igno­­rant les protes­­ta­­tions de l’Église, Von Daun ordonna qu’on la retire de force du couvent où elle avait trouvé asile, et qu’on l’amène au Castel Dell’Ovo, un fort situé dans la baie de Naples où on pour­­rait l’in­­ter­­ro­­ger en toute tranquillité. L’ar­­res­­ta­­tion provoqua un scan­­dale, surtout parce qu’elle repré­­sen­­tait une remise en cause expli­­cite du pouvoir de l’Église. Labat note que le cardi­­nal-arche­­vêque de Naples, Fran­­cesco Pigna­­telli, était si outré par la profa­­na­­tion de Von Daun du droit d’asile reli­­gieux qu’il menaça d’ex­­com­­mu­­nier toute la ville si la prison­­nière ne lui était pas remise sur le champ.

Le vice-roi contra le cardi­­nal en propa­­geant la rumeur selon laquelle sa captive venait de confes­­ser son inten­­tion d’em­­poi­­son­­ner toutes les sources d’eau de la ville, ainsi que les granges à grain et les fruits du marché. Cette conspi­­ra­­tion suppo­­sée contre la vie de tous les Napo­­li­­tains suffit à faire bascu­­ler le soutien de Naples du cardi­­nal vers les auto­­ri­­tés civiles. Von Daun fit exécu­­ter sa captive, et, comme noté plus haut, répon­­dit à la protes­­ta­­tion de Pigna­­telli en rendant le corps de sa prison­­nière à l’Église d’une façon odieuse, jetant le corps par-dessus le mur du couvent où elle s’était réfu­­giée. Il est possible de faire concor­­der certaines infor­­ma­­tions du récit de Labat avec la version de Garelli, qui parle lui aussi d’une empoi­­son­­neuse opérant à Naples. Garelli s’in­­té­­res­­sait à la compo­­si­­tion de l’acqua-tofana, qu’il décrit comme « rien d’autre que de l’ar­­se­­nic cris­­tal­­lisé et dissout dans de l’eau, mais auquel s’ajoute – j’ignore dans quel but – l’herbe cymba­­la­­ria (le muflier) ».

Il était appa­­rem­­ment bien informé, puisque sa source prin­­ci­­pale était l’Em­­pe­­reur lui-même, qui avait lu l’in­­té­­gra­­lité du rapport du procès. Il ajoute que l’em­­poi­­son­­neuse fut captu­­rée puis qu’elle se confessa, et était encore en vie à l’heure où il écri­­vait. Cette décla­­ra­­tion peut, à son tour, être reliée aux preuves de J.G. Keys­­ler [le nom est parfois ortho­­gra­­phié « Keyss­­ler » ou « Kess­­ler »], qui, dans sa « Lettre 57 » de mars ou avril 1730, écri­­vait à Naples :

« Tophana, la fameuse empoi­­son­­neuse, qui donna son nom à l’Aqua Tophana, est toujours en prison ici-même, et la plupart des étran­­gers viennent la voir par Curio­­sité : C’est une vieille femme, qui a appar­­tenu à une commu­­nauté de reli­­gieuses, Raison pour laquelle sa Vie fut épar­­gnée ; même si elle envoya des centaines de Gens hors de ce Monde, et, en parti­­cu­­lier, était très géné­­reuse de ses Gouttes dont elle faisait Charité auprès des femmes mariées, qui, on l’ima­­gine, n’avaient aucun Mal à se débar­­ras­­ser de leurs désa­­gréables Maris. Quatre à six Gouttes de ce liquide suffi­­saient à ache­­ver un Homme, et d’au­­cuns disent qu’on peut prépa­­rer une Dose pour qu’elle ne prenne Effet que plus tard. »

1024px-Caravaggio_Judith_Beheading_Holofernes
Le Cara­­vage
Judith déca­­pi­­tant Holo­­fernes
1598–99

Ainsi coexistent trois récits portant tous sur les empoi­­son­­ne­­ments à Naples, écrits entre 1700 et 1730, et tous, comme les preuves le suggèrent, parlant d’une seule meur­­trière active dans la ville à cette époque. La prin­­ci­­pale diffi­­culté est que s’il est possible de relier les trois versions – en suppo­­sant que la lettre non datée de Garelli faisant réfé­­rence à « cette empoi­­son­­neuse notoire, encore à Naples » fût compo­­sée avant l’exé­­cu­­tion de la prison­­nière de Von Daun, que la « petite vieille femme » mention­­née par Keys­­ler « toujours » en prison en 1730 était bien la captive mention­­née par Garelli – une réécri­­ture consi­­dé­­rable est néces­­saire.

La mention par Keys­­ler d’une « Tophana » qui avait « appar­­tenu à une commu­­nauté de reli­­gieuses » pour­­rait être une réfé­­rence opaque à l’em­­poi­­son­­neuse dont Labat nous dit qu’elle cher­­chait fréquem­­ment asile dans les couvents. Mais même si le moine français était à Civi­­ta­­vec­­chia, à près de 300 kilo­­mètres de Naples, lorsque les inci­­dents qu’il décrit se dérou­­lèrent (ce qui suggère qu’il aurait obtenu ces détails de seconde main et d’une source peu fiable), il existe peu de raisons, hormis la faci­­lité, d’ac­­cep­­ter sa descrip­­tion d’une tueuse se cachant dans des couvents, alors qu’on rejette l’his­­toire de son arres­­ta­­tion et de son exécu­­tion. Une autre préoc­­cu­­pa­­tion, bien plus impor­­tante, n’ap­­pa­­raît qu’en exami­­nant à nouveau les versions origi­­nales des trois témoins.

Ces textes furent écrits en français, latin et alle­­mand, et n’étaient que rare­­ment consul­­tés par les auto­­ri­­tés qui compi­­lèrent ensuite des récits sur l’acqua-tofana en anglais aux XIXe et XXe siècles. Au lieu de cela, ces écri­­vains tardifs partirent de suppo­­si­­tions, ou se copièrent les uns sur les autres, de sorte que leurs ouvrages contiennent des récits quasi­­ment iden­­tiques, qui attri­­buent eux aussi les morts de Naples à une empoi­­son­­neuse nommée « Tofana » ou « Tophana ». Pour ne donner qu’un exemple repré­­sen­­ta­­tif, le New York Mirror du 13 avril 1833 affirme que « Labat dit qu’elle fut arrê­­tée en 1709 (…) et Garelli (…), dont l’au­­to­­rité est sur ce point très sûre, écri­­vit à un ami, en 1719 envi­­ron, qu’elle était toujours en prison à Naples ».

Toute l’Eu­­rope ou presque pensait que les Italiens avaient un don parti­­cu­­liè­­re­­ment déve­­loppé pour les potions létales.

Rien de tout cela n’est vrai. Dans son texte origi­­nal, il appa­­raît clai­­re­­ment que seul Keys­­ler dit avoir connu une « Tophana » au XVIIIe siècle. Le récit de Labat ne nomme pas la femme sortie de force d’un couvent en 1709, et ne fait que suggé­­rer que le poison qu’elle utili­­sait devait être de l’acqua-tofana. Garelli, de même, fait d’abord réfé­­rence à « un certain poison lent, que cette empoi­­son­­neuse notoire, toujours en vie à Naples, avait employé pour anéan­­tir 600 personnes », et seule­­ment plus tard à un liquide « connu par les Napo­­li­­tains sous le nom d’acqua-tofana ». Il est impos­­sible à ce stade de connaître avec certi­­tude l’iden­­tité de la tueuse que Garelli consi­­dère comme si « notoire » qu’il ne la nomme même pas.

Dans les deux cas, toute­­fois, il appa­­raît clai­­re­­ment que les écri­­vains ulté­­rieurs, en asso­­ciant les empoi­­son­­neuses anonymes et le poison connu, partirent simple­­ment du prin­­cipe que cette meur­­trière devait être Tofana. Il ne reste plus alors que l’énigme que nous laisse Keys­­ler dans sa descrip­­tion sans ambi­­guïté de « Tophana, la fameuse empoi­­son­­neuse » vivant dans la prison de Naples en 1730, et dans son affir­­ma­­tion selon laquelle « la plupart des étran­­gers [venaient] la voir par Curio­­sité ». Dans ces circons­­tances, il est certai­­ne­­ment accep­­table de suggé­­rer que, quelle qu’ait été cette mysté­­rieuse empoi­­son­­neuse de 1730, elle put porter le sobriquet de celle qui l’avait précé­­dée, ou qu’elle put  même s’ap­­pro­­prier le nom de Tofana pour béné­­fi­­cier de sa noto­­riété. Après tout, les nombreux visi­­teurs de l’em­­poi­­son­­neuse durent au moins la distraire. Plus vrai­­sem­­blable encore, ils devaient lui donner des sommes extra­­or­­di­­naires pour entendre son histoire. Tout ceci, je pense, nous mène à deux conclu­­sions.

La première, c’est qu’il est possible de situer la Giulia Tofana ayant réel­­le­­ment existé dans la Rome des années 1640 et 1650, ce qui nous permet de reje­­ter les rapports attes­­tant l’exis­­tence de plusieurs « Tophana » meur­­trières à Naples durant le premier tiers du XVIIIe siècle – erreur ayant provoqué la confu­­sion durant deux siècles. La seconde conclu­­sion est que la noto­­riété des empoi­­son­­neuses napo­­li­­taines révèle l’im­­pact durable qu’eut la véri­­table Tofana sur l’Eu­­rope moderne. Il appa­­raît clai­­re­­ment que son nom était syno­­nyme de poison, pas seule­­ment en Italie mais bien au-delà de ses fron­­tières.

Pour comprendre comment un unique procès sensa­­tion­­nel en 1659 a pu avoir un tel reten­­tis­­se­­ment, et pourquoi l’acqua-tofana était si discu­­tée et si crainte, il nous faut à présent prendre en compte la répu­­ta­­tion qu’a­­vaient les Italiens à cette époque. Il était commu­­né­­ment admis qu’ils en savaient plus sur l’em­­poi­­son­­ne­­ment et son art que quiconque…

Retrou­­vez l’épi­­sode 1 du Plus meur­­trier des poisons : « L’em­­poi­­son­­neuse de Palerme ».

Lire l’épi­­sode 3 du Plus meur­­trier des poisons : « À la cour du Roi-Soleil ».

Lire l’épi­­sode 4 du Plus meur­­trier des poisons : « Le réseau magique ».


Traduit de l’an­­glais par Juliette Dorotte d’après l’ar­­ticle « Aqua Tofana: slow-poiso­­ning and husband-killing in 17th century Italy ». Couver­­ture : Détail de Vue du Campo Vaccino, de Claude Lorrain (1636).

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