par Mike Dash | 25 février 2015

Il existe un lieu en Amérique du Sud qui était autre­­fois consi­­déré comme l’ex­­trême limite de la Terre. Il se situe tout près du 35e paral­­lèle sud, à l’en­­droit où le fleuve Maule se jette dans l’océan Paci­­fique. Durant les premières années du XVIe siècle, il indiquait où l’em­­pire inca s’ar­­rê­­tait et où commençait un monde étrange et inconnu. Les Incas pensaient qu’un terri­­toire obscur et mysté­­rieux s’éten­­dait au sud du Maule. Les eaux du Paci­­fique y étaient bien plus froides et viraient du bleu au noir, et les peuples auto­ch­­tones y luttaient pour proté­­ger les plus jeunes de cet envi­­ron­­ne­­ment hostile. Il abri­­tait égale­­ment des sorciers. Les Incas appe­­laient cet endroit « Le Terri­­toire des Mouettes ». Aujourd’­­hui, le point le plus au nord du Terri­­toire des Mouettes se situe à envi­­ron 1 125 km au sud de la capi­­tale chilienne, Santiago. Elle couvre plus de 1 930 km jusqu’à Tierra del Fuego, la Terre de Feu, que Lucas Bridges désigne comme « les confins de la Terre ». Encore aujourd’­­hui, la région n’est que très peu habi­­tée, et son cœur esseulé comprend l’île de Chiloé : détrem­­pée par les pluies, striée d’arcs-en-ciel, couverte par les arbres des forêts vierges, elle possède une histoire singu­­lière. Colo­­ni­­sée par les Euro­­péens en 1567, Chiloé a long­­temps été répu­­tée pour ses pirates et ses corsaires. Au cours du XIXe siècle, à l’époque où l’Amé­­rique latine se révol­­tait contre l’im­­pé­­ria­­lisme, l’île est restée fidèle à l’Es­­pagne. En 1880, un peu plus d’un demi-siècle après son inté­­gra­­tion au Chili, elle a vu se tenir un procès remarquable – l’un des derniers procès à l’en­­contre de sorciers.

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L’île de Chiloé
Crédits : Ales­­san­­dro Caproni

Los Brujos

Qui étaient-ils, ces sorciers traî­­nés devant la justice pour avoir lancé des malé­­fices à l’ère indus­­trielle ? Selon le voya­­geur Bruce Chat­­win, tombé sur des traces de leur histoire dans les années 1970, ils appar­­te­­naient à une « secte de sorciers » qui exis­­tait « dans le seul but de bles­­ser les autres ». Selon leurs propres décla­­ra­­tions, lors du procès de 1880, ils faisaient du chan­­tage en échange de leur protec­­tion, se débar­­ras­­sant de leurs enne­­mis avec du poison ou pire, par saja­­du­­ras : de « profondes entailles » infli­­gées par magie. Mais étant donné que ces mêmes hommes reven­­diquaient aussi faire partie d’un groupe appelé La Recta Provin­­cia – qu’on pour­­rait traduire par la « Juste Province » – et qu’ils s’étaient eux-mêmes nommés membres de la Mayo­­ria, la « Majo­­rité », on pouvait inter­­­pré­­ter leurs paroles d’une autre façon. Peut-être ces sorciers étaient-ils en fait les repré­­sen­­tants d’une sorte de gouver­­ne­­ment paral­­lèle, un cercle qui punis­­sait cruel­­le­­ment les Indiens vivants sous le contrôle d’une élite occi­­den­­tale. Peut-être étaient-ils plus chamans que sorciers. Le plus impor­­tant des sorciers parmi ceux traduits en justice en 1880 était un fermier chilote du nom de Mateo Coñue­­car.


Il avait 70 ans à l’époque et a lui-même avoué être membre de la Juste Province depuis plus de vingt ans. D’après le témoi­­gnage de Coñue­­car, le cercle déte­­nait un pouvoir impor­­tant sur l’île, il comp­­tait de nombreux membres et s’or­­ga­­ni­­sait selon une hiérar­­chie compliquée de « rois » et de « vice-rois ». Le cercle siégeait dans une grande caverne, longue de presque 37 mètres, dont l’en­­trée secrète avait été soigneu­­se­­ment dissi­­mu­­lée dans le flanc d’un ravin. Cette grotte – éclai­­rée selon la tradi­­tion par des torches dont le feu était alimenté par de la graisse humaine – était cachée quelque part aux alen­­tours du petit village côtier de Quicavi. Coñue­­car et d’autres témoins juraient qu’elle abri­­tait deux monstres gardant les biens les plus précieux du cercle : un ancien livre de magie à la reliure de cuir et un bol qui, une fois rempli d’eau, révé­­lait des secrets enfouis.

Le second des habi­­tants de la grotte était de loin le plus dange­­reux : c’était un invunche ou imbunche.

La décla­­ra­­tion de Coñue­­car, qui peut être trou­­vée parmi les docu­­ments de l’his­­to­­rien chilien Benjamín Vicuña McKenna, contient l’in­­croyable descrip­­tion du souve­­nir de sa première visite dans la caverne. L’his­­to­­rien raconte : « Il y a de cela vingt ans, lorsque José Mari­­man était roi, on ordonna à Coñue­­car de se rendre à la caverne pour donner de la viande aux bêtes qui y étaient tapies. Il s’exé­­cuta et leur apporta la chair d’un enfant qu’il avait massa­­cré. Mari­­man l’ac­­com­­pa­­gna et, quand ils parvinrent à la caverne, commença à danser à la façon d’un sorcier, ouvrant pres­­te­­ment l’en­­trée. Elle était recou­­verte d’une couche de terre (et d’herbe, pour la dissi­­mu­­ler). En dessous se trou­­vait une pièce de métal […], la « clé d’al­­chi­­mie ». Il l’uti­­lisa pour descel­­ler l’en­­trée et fit face à deux créa­­tures odieu­­se­­ment défi­­gu­­rées, surgis­­sant de l’obs­­cu­­rité et se préci­­pi­­tant vers lui. L’une d’elle ressem­­blait à une chèvre qui se traî­­nait sur quatre jambes, et l’autre était un homme nu, à la barbe blanche et à la longue cheve­­lure. » Il est possible d’en apprendre plus sur les créa­­tures hideuses que Coñue­­car dit avoir vu en 1860 dans les archives de la Juste Province. Le monstre qui ressem­­blait à une chèvre était un chivato, un muet déformé, couvert de poils semblables à ceux d’un porc.

Le second des habi­­tants de la grotte était de loin le plus dange­­reux : c’était un invunche ou imbunche. Comme le chivato, l’invunche était un bébé humain enlevé dans son enfance. Chat­­win décrit ce qui arri­­vait au nour­­ris­­son par la suite : « Lorsque la secte avait besoin d’un nouvel invunche, le Conseil de la caverne ordon­­nait à l’un des membres d’ar­­ra­­cher à ses parents un garçon, âgé de six mois à un an. C’est là que le défor­­meur, résident perma­nent de la grotte, inter­­­ve­­nait sans perdre de temps. Il disloquait les bras et les jambes du nour­­ris­­son, ainsi que ses mains et ses pieds. Puis il commençait à chan­­ger la posi­­tion de sa tête : une tâche diffi­­cile. Jour après jour, il tour­­nait la tête de l’en­­fant durant des heures avec un tour­­niquet, jusqu’à atteindre un angle de 180 degrés, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il puisse regar­­der en direc­­tion de ses propres vertèbres. Il restait ensuite une opéra­­tion pour laquelle un autre spécia­­liste était néces­­saire. À la pleine lune, on instal­­lait l’en­­fant sur une table de travail, atta­­ché par des cordes, un sac sur la tête. Le spécia­­liste effec­­tuait une profonde inci­­sion sous l’omo­­plate droite. Dans le trou, il insé­­rait le bras droit de l’en­­fant et recou­­sait la plaie avec du fil pris dans le cou d’une brebis. Une fois la plaie guérie, l’invunche était prêt. »

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Statue de l’invunche
Plaza de Ancud, Chili
Crédits

Nus, prin­­ci­­pa­­le­­ment nour­­ris de chair humaine et confi­­nés sous terre, le chivato et l’invunche n’avaient accès à aucune forme d’édu­­ca­­tion. En réalité, on racon­­tait même qu’ils n’ar­­ri­­vaient jamais à acqué­­rir le langage humain durant les années où ils servaient ce que Chat­­win appe­­lait le « Conseil de la caverne ». Il conclut néan­­moins : « Au fil des années, l’invunche acqué­­rait une intime connais­­sance des procé­­dures du Conseil et pouvait instruire les novices avec des cris guttu­­raux et discor­­dants. » Il serait, bien sûr, peu judi­­cieux de croire sur parole les décla­­ra­­tions faites lors des procès des sorciers – aucune preuve n’at­­teste de l’exis­­tence de la grotte secrète. Une fouille d’une semaine, réali­­sée au prin­­temps 1880, n’avait donné aucun résul­­tat. Il est possible que les aveux aient été faits sous la contrainte. Mais il nous faut pour­­tant concé­­der que, quoi que fut vrai­­ment la Juste Province, le cercle semble avoir réel­­le­­ment existé, sous une forme ou une autre. De nombreux Chilotes consi­­dé­­raient ses membres comme de terri­­fiants enne­­mis, possé­­dant des pouvoirs surna­­tu­­rels.

Les rites de passage

Des comptes datant du XIXe siècle font état d’une collecte régu­­lière d’argent contre protec­­tion sur l’île de Chiloé – ce qu’O­­vi­­dio Lagos décrit comme un tribut annuel, demandé à « pratique­­ment tous les villa­­geois pour leur assu­­rer qu’il ne leur arri­­ve­­rait rien pendant la nuit ». Les habi­­tants qui résis­­taient à ce racket risquaient de voir leurs cultures détruites et leurs moutons égor­­gés – par sorcel­­le­­rie, d’après les croyances. On était persuadé que les hommes de la Mayo­­ria possé­­daient des pierres magiques qui leur donnaient le pouvoir de jeter des sorts à leurs enne­­mis. Les dossiers de 1880–1881 indiquent clai­­re­­ment que l’ori­­gine de ces procès prove­­nait d’une vague d’em­­poi­­son­­ne­­ments suspects, ayant fait de nombreuses victimes au fil des ans.

La graisse humaine ancrée dans la peau présen­­tait une légère phos­­pho­­res­­cence, qui éclai­­rait les expé­­di­­tions nocturnes des membres.

Accep­­ter une version litté­­rale de la trans­­crip­­tion des procès concer­­nant les dits pouvoirs surna­­tu­­rels est une toute autre affaire. Les membres de la Juste Province préten­­daient, par exemple, être capables de voler. Il leur suffi­­sait d’uti­­li­­ser une formule spéciale – arreal­­hue – et de sauter dans les airs, vêtus d’un gilet magique appelé macuñ. Ce dernier leur donnait préten­­du­­ment le pouvoir de défier la gravité. Quand un novice était recruté par la secte, il devait fabriquer son propre gilet. Chat­­win raconte qu’on le confec­­tion­­nait en déter­­rant un cadavre chré­­tien récem­­ment inhumé, puis en l’écor­­chant. D’après d’autres sources, le gilet était confec­­tionné à partir de la peau d’une jeune vierge ou d’un sorcier décédé. Une fois séchée et trai­­tée, la peau était cousue sur un vête­­ment ample. Chat­­win va encore plus loin dans les détails : « La graisse humaine ancrée dans la peau présen­­tait une légère phos­­pho­­res­­cence, qui éclai­­rait les expé­­di­­tions nocturnes des membres du cercle. » Le chivato et l’invunche n’étaient pas les seules créa­­tures surna­­tu­­relles qu’on suspec­­tait d’être sous l’em­­prise de la Juste Province. Les prison­­niers qui ont témoi­­gné en 1880 ont déclaré que chaque sorcier rece­­vait un petit lézard vivant le jour où ils rejoi­­gnaient le cercle. Les sorciers portaient le lézard sur la tête, atta­­ché par un bandana pour qu’il soit au plus proche de la peau. C’était pour eux une créa­­ture magique pouvant apprendre au novice toutes sortes de connais­­sances inter­­­dites, dont le secret pour se trans­­for­­mer en animal et pour ouvrir des portes verrouillées. Sur l’île, il se racon­­tait aussi que les initiés utili­­saient des hippo­­campes pour les mener au vais­­seau magique du cercle, connu sous le nom de Caleuche, qui signi­­fie « méta­­morphe » en langue locale. Le Caleuche était un vais­­seau fantôme bien éclairé, pouvant navi­­guer sous l’eau et faire surface dans des baies isolées. Ils y déchar­­geaient des marchan­­dises de contre­­bande, trans­­por­­tées à la place des marchands de l’île. Ce commerce était l’une des sources prin­­ci­­pales de la richesse des sorciers. Aujourd’­­hui, on entend encore parler de cette tradi­­tion des sorciers de la Juste Province et nombre de Chilotes croient ferme­­ment que le Caleuche hante toujours les côtes pour récol­­ter les âmes des marins noyés.

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Paysans de Chiloé
Crédits : Jaime Barrien­­tos E.

Quand les sorciers avaient besoin d’es­­pions et de messa­­gers, ils tiraient parti d’autres ressources. Nombreuses étaient les personnes convain­­cues que le cercle se servait de jeunes adoles­­centes, les désha­­billait complè­­te­­ment et les forçait à ingé­­rer un mélange d’huile de loup et de jus de natri, fruit qu’on ne trou­­vait que sur l’île de Chiloé. Cette potion était soi-disant si nocive que les jeunes femmes vomis­­saient jusqu’à recra­­cher leurs propres entrailles. Ainsi allé­­gées, elles se trans­­for­­maient en grands oiseaux aux longues pattes, semblables à des corbeaux. Lagos décrit leurs croas­­se­­ments comme « le son le plus désa­­gréable qu’une oreille humaine puisse entendre ». Une fois la mission termi­­née, les oiseaux retour­­naient au lever du jour à l’en­­droit où ils avaient bu la potion pour ré-ingé­­rer leurs entrailles et prendre à nouveau forme humaine. On ne donnait pas le pouvoir de lancer de tels sorts aisé­­ment, et les témoi­­gnages récol­­tés dans les années 1880–1881 suggèrent que le cercle avait élaboré des céré­­mo­­nies d’ini­­tia­­tion complexes pour mettre à l’épreuve les aspi­­rants sorciers. Les initiés devaient d’abord élimi­­ner toute trace de baptême en se baignant dans les eaux glacées du fleuve Trai­­guén pendant quinze nuits consé­­cu­­tives. Il arri­­vait qu’on leur demande ensuite de tuer un membre de leur famille proche ou un ami, pour prou­­ver qu’ils s’étaient puri­­fiés de tout senti­­ment humain (ces meurtres devaient avoir lieu un mardi, pour une raison obscure), avant de courir trois fois autour de l’île nus, en invoquant le diable. Chat­­win, fidèle à son excen­­tri­­cité, ajoute deux autres détails qui n’ap­­pa­­raissent pas dans les trans­­crip­­tions du procès : on exigeait des novices qu’ils attrapent au vol un crâne projeté à l’aide d’un tricorne et, alors qu’ils se baignaient nus dans le fleuve glacé, les futurs membres étaient auto­­ri­­sés à « boire un petit verre ». Une fois les épreuves passées avec succès, les initiés avaient le droit d’en­­trer dans la grotte de Quicavi. On leur montrait le livre de magie secret et on leur présen­­tait les aînés, ceux qui se trou­­vaient à la tête de la Juste Province (Lagos incline à penser que le mot mayo­­ria fait réfé­­rence aux aînés – mayores – plutôt qu’à la propor­­tion de la popu­­la­­tion indienne vivant à Chiloé). Ils rece­­vaient ensuite des instruc­­tions concer­­nant le code rigou­­reux que les membres étaient tenus de suivre : il était par exemple inter­­­dit de voler, de violer ou de manger du sel. Ces céré­­mo­­nies se termi­­naient par un grand festin, avec pour plat prin­­ci­­pal de la chair de bébés humains rôtie.

Séces­­sion magique

Ces détails, décou­­verts en 1880, ne sont sans doute utiles qu’aux folk­­lo­­ristes. En revanche, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de la Juste Province suscite l’in­­té­­rêt d’his­­to­­riens et d’an­­thro­­po­­logues. Elle consis­­tait en une hiérar­­chie élabo­­rée, dont les titres semblaient avoir été déli­­bé­­ré­­ment choi­­sis pour tour­­ner en déri­­sion le gouver­­ne­­ment chilien. L’île de Chiloé était par exemple divi­­sée en deux royaumes par le cercle, et chacun d’eux avait son propre souve­­rain : le roi de Payos, qui jouis­­sait du grade le plus élevé, et le roi de Quicavi. En dessous d’eux se trou­­vait un certain nombre de reines, vice-rois et repa­­ra­­dores (« répa­­ra­­teurs »), dési­­gnant les guéris­­seurs et ceux qui concoc­­taient des médi­­ca­­ments à base de plantes. Chaque chef possé­­dait son propre terri­­toire, dont le nom était asso­­cié à l’an­­cien empire espa­­gnol – Lima, Buenos Aires, Santiago. Selon Lagos, ils avaient peut-être pris ces noms « dans l’es­­poir qu’ils aident à conser­­ver le secret, mais aussi à recréer une géogra­­phie, comme par magie ».

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Guéris­­seurs Mapuches
Crédits

Les détails de la trans­­crip­­tion des procès indiquent qu’un mariage fasci­­nant entre tradi­­tions locales et croyances chré­­tiennes avait eu lieu. Chiloé était, et est toujours, majo­­ri­­tai­­re­­ment habi­­tée par les Mapuches, commu­­nauté abori­­gène connue pour leurs machis (chamans), qui ont long­­temps lutté contre la colo­­ni­­sa­­tion des Espa­­gnols. Flores, un anthro­­po­­logue, pense que la Juste Province « a réussi à établir des liens profonds entre les commu­­nau­­tés rurales en répon­­dant aux besoins que l’État chilien lui-même ne pouvait pas satis­­faire ». Sur le même modèle, d’autres socié­­tés secrètes, comme la mafia, ont émergé dans diffé­­rentes provinces. Cela aide à comprendre pourquoi la Mayo­­ria avait un membre appelé « Juge Répa­­ra­­teur », dont la prin­­ci­­pale acti­­vité était de contraindre les fermiers du coin à lui obéir, comme s’ils étaient atta­­chés à la Mayo­­ria par des liens magiques. Une grande partie des sorciers à avoir témoi­­gné en 1880 ont exprimé leurs regrets sur la façon dont le cercle avait changé à leur époque. On lui deman­­dait de plus en plus de régler des vengeances person­­nelles. Mateo Coñue­­car et José Aro, menui­­sier mapuche et coac­­cusé, ont tous les deux apporté un éclai­­rage inté­­res­­sant sur ces tenta­­tives d’exer­­cice de pouvoir. De son côté, Aro a raconté qu’on lui avait demandé de tuer un couple, Fran­­cesco et Maria Carde­­nas, avec qui Coñue­­car s’était brouillé. Il avait invité le couple à boire un café et glissé une prépa­­ra­­tion à base d’ar­­se­­nic dans leurs tasses au moment de les servir. Les Carde­­nas n’ayant abso­­lu­­ment rien remarqué, Aro a expliqué son succès en assu­­rant avoir préparé sa potion selon une recette magique. Quant à Coñue­­car, une habi­­tante de l’île, nommée Juana Cari­­mo­­nei, était venue à lui pour se plaindre que son mari avait été séduit par une autre. Il avait alors arrangé le meurtre de la rivale en échange d’un paie­­ment d’à peu près quatre mètres de cali­­cot.

Le mystère de la dispa­­ri­­tion de Nahuelquin n’a jamais été offi­­ciel­­le­­ment résolu.

Il est probable que les Mapuches aspi­­raient toujours à se gouver­­ner eux-mêmes des années après la conquête espa­­gnole. La domi­­na­­tion espa­­gnole n’a été que peu ressen­­tie dans l’île de Chiloé, et les repré­­sen­­tants du gouver­­ne­­ment chilien ne se rendaient que très rare­­ment en dehors des deux villes prin­­ci­­pales, Castro et Ancud. Ce manque d’au­­to­­rité peut sans doute aider à expliquer pourquoi la plupart des preuves rassem­­blées en 1880 étaient en lien direct avec des luttes de pouvoir au sein même de la Juste Province. Ces conflits internes exis­­taient appa­­rem­­ment depuis des décen­­nies. En juin 1880, le chro­­niqueur d’un jour­­nal d’An­­cud a rappelé les détails d’une enquête sur un meurtre hypo­­thé­­tique de 1849 : la dispa­­ri­­tion sans lais­­ser de trace d’un certain Domingo Nahuelquin – qui, en tant que roi de Payos, était le chef suprême de la secte. La femme du disparu a prétendu qu’il avait été tué sur les ordres du roi de Quicavi, le même José Mari­­man qui avait emmené Mateo Coñue­­car quelques années plus tard rencon­­trer l’invunche. C’est ainsi que Mari­­man a pris les rênes du cercle. Le mystère de la dispa­­ri­­tion de Nahuelquin n’a jamais été offi­­ciel­­le­­ment résolu, mais Mari­­man aurait mani­­fes­­te­­ment fait jeter son oppo­­sant et plusieurs de ses parti­­sans à la mer, de lourdes pierres atta­­chées à leur cou.

Le procès

On peut se deman­­der pourquoi le gouver­­ne­­ment a choisi d’at­­tendre 1880 pour mettre un frein aux acti­­vi­­tés crimi­­nelles de certains Mapuches et à leur secte meur­­trière de « sorciers », alors que les auto­­ri­­tés avaient connais­­sance de la Juste Province depuis plus de trente ans. L’ins­­ta­­bi­­lité du pays à cette époque peut certai­­ne­­ment l’ex­­pliquer : en 1880, le Chili était en crise à cause du conflit armé qui l’op­­po­­sait au Pérou et à la Boli­­vie. On l’ap­­pe­­lait la guerre du Paci­­fique, et elle dura quatre ans. Par consé­quent, la majeure partie des forces armées du pays étaient enga­­gées au nord. L’Ar­­gen­­tine, rivale de longue date du Chili, n’a pas hésité à profi­­ter de cette situa­­tion.

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Des habi­­tants de Chiloé au tour­­nant du XXe siècle
Crédits : Museo Histó­­rico Nacio­­nal

Elle a juste­­ment choisi l’an­­née 1880 pour relan­­cer un certain nombre de requêtes, souhai­­tant par exemple pouvoir débarquer près de la fron­­tière. Cette menace a vive­­ment pesé sur l’ouest de la cordillère des Andes, avant d’être désa­­mor­­cée en 1881 par le Tratado de Límites. Ce traité déter­­mine encore à ce jour la fron­­tière entre les deux pays. On comprend peut-être un peu mieux le temps qu’il a fallu pour débu­­ter le procès des sorciers de Chiloé, compte tenu de ces tensions. Les premières réfé­­rences à la Juste Province ont proba­­ble­­ment été publiées dans les décrets pris par le gouver­­neur de l’île, Louis Rodri­­guez Marti­­niano. Ces décrets ordon­­naient l’ar­­res­­ta­­tion des déser­­teurs de l’ar­­mée. Si cette inter­­­pré­­ta­­tion est correcte, l’ac­­tion judi­­ciaire inten­­tée contre la Juste Province peut s’ex­­pliquer par le fait que le gouver­­ne­­ment a eu peur que les Chilotes, qui abri­­taient des déser­­teurs de l’ar­­mée chilienne, n’abritent peut-être égale­­ment des sorciers mapuches. En traquant les déser­­teurs, il semble­­rait qu’on ait trouvé des preuves qui acca­­blaient la Mayo­­ria. Flores souligne qu’à peine un mois plus tard, Rodri­­guez a proclamé : « Sorciers et guéris­­seurs se sont asso­­ciés pendant de nombreuses années et ont provoqué la misère et la mort au sein de nombreuses familles. » Le gouver­­neur ne croyait pas le moins du monde aux pouvoirs magiques et s’est donc aisé­­ment laissé convaincre que les hommes de la Juste Province n’étaient rien d’autre que « des voleurs et des assas­­sins ». Une centaine de membres du cercle ont été arrê­­tés, et si pour au moins un tiers d’entre eux, l’in­­ter­­ro­­ga­­toire a révélé qu’ils n’étaient que de simples « guéris­­seurs » inof­­fen­­sifs, ce n’était pas le cas de tous. On dénom­­brait un certain nombre de preuves d’as­­sas­­si­­nats, mais aussi du fait que certains membres du groupe croyaient réel­­le­­ment repré­­sen­­ter un gouver­­ne­­ment légi­­time, ce qui était tout autant préju­­di­­ciable aux yeux du gouver­­ne­­ment offi­­ciel.

Le vieux sorcier Mateo Coñue­­car a été jeté en prison pour trois ans, et son frère, Domingo, pour un an et demi.

Compte tenu des circons­­tances, il n’est pas surpre­­nant que les auto­­ri­­tés chiliennes aient déployé de tels efforts pour abolir le pouvoir des sorciers de Chiloé. Deux membres de la Juste Province ont été condam­­nés à purger une peine de quinze ans de prison pour homi­­cide, et dix autres ont été recon­­nus coupables d’ap­­par­­te­­nir à une « société illé­­gale ». Le vieux sorcier Mateo Coñue­­car a été jeté en prison pour trois ans, et son frère, Domingo, pour un an et demi. Il convient d’ob­­ser­­ver qu’ils n’ont pas été condam­­nés pour sorcel­­le­­rie – en 1880, le Chili avait cessé de croire à de telles choses – mais en tant que racket­­teurs et assas­­sins, qui avaient soumis leur île à la terreur durant près d’un demi-siècle. Le triomphe du gouver­­ne­­ment a été de courte durée : mise à part les décla­­ra­­tions des prison­­niers, dont il est permis de douter, il s’est avéré impos­­sible de rassem­­bler des preuves crédibles sur l’in­­fluence qu’a­­vait pu exer­­cer la Juste Province sur Chiloé. Il aurait été aussi simple de prou­­ver que ses membres pouvaient tuer par magie et voler dans les airs… La majo­­rité des peines pronon­­cées en 1881 ont été annu­­lées en appel. On pensait toute­­fois large­­ment sur l’île de Chiloé que l’em­­pri­­son­­ne­­ment de la plupart de ses chefs mettrait fin défi­­ni­­ti­­ve­­ment aux agis­­se­­ments de la Juste Province. On n’a plus trouvé de traces de semblables orga­­ni­­sa­­tions sur l’île depuis. Et pour­­tant, plusieurs mystères n’ont pas été éclair­­cis en dépit de ces condam­­na­­tions. Les membres de la Mayo­­ria ont-ils tous été recen­­sés ? Le siège du cercle se trou­­vait-il réel­­le­­ment dans une grotte cachée ? Si oui, qu’est-il arrivé au vieux livre de magie à la reliure de cuir ? Et surtout, qu’est devenu l’invunche ?

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Les eaux glacées de Chiloé
Crédits : Jona­­than Hood

Traduit de l’an­­glais par Estelle Sohier d’après l’ar­­ticle « In the Cave of the Witches ». Couver­­ture :  Un repaire de chauve-souris. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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