par Mike Dash | 16 juillet 2014

L’été ne dure pas en Sibé­­rie. La neige s’at­­tarde jusqu’en mai et le froid revient dès septembre. La vie de la taïga gèle à nouveau et se fige pour former cette somp­­tueuse déso­­la­­tion : des kilo­­mètres de pins et de bouleaux végé­­tant, parse­­més d’ours endor­­mis et de loups affa­­més, des montagnes escar­­pées, des rivières d’eau claire qui se déversent en torrent à travers la vallée et une centaine de milliers de marais glacés. Cette forêt est la dernière et la plus impor­­tante éten­­due sauvage sur Terre. Elle débute aux confins des zones arctiques russes aussi éloi­­gnées que la Mongo­­lie, s’étend à l’est de l’Ou­­ral jusqu’à l’océan Paci­­fique : huit millions de kilo­­mètres carrés de vide et une popu­­la­­tion qui ne rassemble que quelques milliers de personnes.

La hutte où vivaient les Lykov© Archives soviétiques
La hutte où vivaient les Lykov
Crédits : Archives sovié­­tiques

Cepen­­dant, lorsque la chaleur arrive, la taïga fleu­­rit, et pour quelques petits mois, elle pour­­rait presque être accueillante. C’est à ce moment que l’homme peut voir au plus clair de ce monde caché. Non pas depuis le sol, la taïga étant capable d’en­­glou­­tir des armées entières d’ex­­plo­­ra­­teurs, mais depuis le ciel. La plupart des ressources en pétrole et mine­­rais de Russie se trouvent en Sibé­­rie, et au fil du temps, même ses coins les plus recu­­lés ont été enva­­his par des cher­­cheurs de pétrole et des géomètres en route vers des campe­­ments perdus dans les bois, là où s’ex­­trait la richesse. Ainsi, durant l’été 1978, dans la partie isolée du sud de la forêt, un héli­­co­­ptère fut envoyé à la recherche d’un endroit sûr où dépo­­ser un groupe de géologues. Il parcou­­rait l’orée du bois quand il tomba sur une vallée densé­­ment boisée d’un affluent de l’Aka­­ban, ce ruban d’eau écumante qui traverse ce terrain dange­­reux. Les parois de la vallée étaient étroites et quasi­­ment verti­­cales en certains endroits. Les frêles pins et bouleaux qui oscil­­laient dans le tour­­billon du courant étaient si étroi­­te­­ment emmê­­lés qu’il n’y avait aucune chance de trou­­ver une zone d’at­­ter­­ris­­sage. Pour­­tant, à force de fixer atten­­ti­­ve­­ment son pare-brise, le pilote repéra quelque chose qui n’au­­rait pas dû être là : une clai­­rière à plus de 1800 mètres d’al­­ti­­tude sur le flanc de la montagne, encas­­trée dans la forêt et marquée par de longs sillons noirs. L’équi­­page, abasourdi, effec­­tua plusieurs passages avant de conclure malgré eux que ce jardin était la preuve d’une présence humaine. La taille et la forme de la clai­­rière lais­­saient suppo­­ser qu’elle exis­­tait depuis un bon moment.


« Bonjour grand-père »

C’était une décou­­verte stupé­­fiante. La montagne se trou­­vait à plus de 240 kilo­­mètres de l’im­­plan­­ta­­tion humaine la plus proche, dans une partie de la taïga qui n’avait encore jamais été explo­­rée. Les auto­­ri­­tés sovié­­tiques n’avaient aucune trace de quiconque y vivant. Les quatre scien­­ti­­fiques, envoyés dans la région à la recherche de mine­­rais de fer, furent infor­­més de l’ob­­ser­­va­­tion des pilotes, ce qui les laissa perplexes — et aussi inquiets. L’écri­­vain Vassili Peskov décrit cette partie de la taïga en ces termes : « Il est moins dange­­reux d’y faire la rencontre d’un animal sauvage que celle d’un étran­­ger. » Plutôt que d’at­­tendre à leur base tempo­­raire à 16 kilo­­mètres de là, les scien­­ti­­fiques déci­­dèrent d’enquê­­ter. Menés par la géologue Galina Pismens­­kaya, ils « choi­­sirent un jour de beau temps, et empor­­tèrent des cadeaux pour leurs poten­­tiels amis ». Elle racon­­tait tout de même, que juste au cas où, elle s’était assu­­rée que son pisto­­let était bien accro­­ché à sa taille. En grim­­pant la montagne avec empres­­se­­ment en direc­­tion de la zone loca­­li­­sée par les pilotes, ils rencon­­trèrent des signes d’ac­­ti­­vité humaine : un chemin gros­­sier, un bâton, une bûche posée au travers d’un ruis­­seau, et fina­­le­­ment, un petit abri rempli de réci­­pients en écorce de bouleau conte­­nant des morceaux de pomme de terre séchés.

« Puisque vous êtes venu jusqu’ici, autant que vous entriez. » — Lykov

Et puis Pismens­­kaya raconte : « Près du ruis­­seau, il y avait une demeure. Une cabane noir­­cie par la pluie et le temps, faite d’un amas des déchets de la taïga : écorces de bouleau, bâtons, planches. Sans la petite fenêtre de la taille d’une poche de sac à dos, nous aurions eu du mal à croire qu’elle était habi­­tée. Pour­­tant c’était le cas, aucun doute là-dessus. Nous pouvions voir que notre arri­­vée avait été remarquée. La petite porte s’ou­­vrit en grinçant, et le visage d’un très vieil homme appa­­rut à la lumière du jour. Tout droit sorti d’un conte de fée, pieds nus, habillé d’une chemise et d’un panta­­lon en toile-à-sac repri­­sés à mainte reprise, il avait une barbe emmê­­lée et les cheveux ébou­­rif­­fés. Il avait l’air effrayé et atten­­tif à nos moindres mouve­­ments. Il fallait que nous disions quelque chose, alors je lançais : “Bonjour grand-père, nous sommes venus vous rendre visite.” » Il ne répon­­dit pas tout de suite mais nous finîmes par entendre sa voix douce et incer­­taine : « Eh bien, puisque vous êtes venus jusqu’ici, autant que vous entriez. »

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Agafia et Dmitry Lykov
Crédits : John Martin

Une vision moyen­â­geuse accueillit les géologues lorsqu’il entrèrent dans la cabane. L’ha­­bi­­ta­­tion valait à peine mieux qu’un terrier, vulgai­­re­­ment construite avec tout ce qui s’était trouvé à portée de main, « une niche de bûches, basse et noir­­cie par la suie » dont le sol était couvert de pelures de pommes de terre et de coques de pignons. En balayant la pénombre du regard, les visi­­teurs consta­­tèrent qu’il s’agis­­sait d’une pièce unique, étriquée, moisie, d’une saleté indes­­crip­­tible et main­­te­­nue en place par des poutres tombantes. Elle tenait éton­­nam­­ment pour lieu de foyer à une famille de cinq. « Le silence fut soudai­­ne­­ment brisé par des pleurs et des lamen­­ta­­tions. Seule­­ment à ce moment, nous aperçûmes les silhouettes de deux femmes. L’une d’elle était hysté­­rique et gémis­­sait “C’est à cause de nos péchés, nos péchés.” L’autre restait derrière un poteau et glissa lente­­ment au sol. La lumière de la petite fenêtre éclai­­rait ses grands yeux terri­­fiés et nous réali­­sions que nous devions sortir d’ici aussi vite que possible. » Pismens­­kaya en tête, les scien­­ti­­fiques sortirent à toute hâte de la cabane et se reti­­rèrent quelques mètres plus loin. Là ils sortirent leurs provi­­sions et commen­­cèrent à manger. Au bout d’une demi-heure, la porte de la cabane grinça à nouveau et le vieil homme sortit avec ses deux filles, main­­te­­nant calmées mais de toute évidence encore apeu­­rées. Tous les trois étaient « fran­­che­­ment curieux ». Avec précau­­tion, les trois étranges person­­nages s’ap­­pro­­chèrent et s’as­­sirent avec leurs visi­­teurs, reje­­tant tout ce qui leur était offert (confi­­ture, thé, pain), en marmon­­nant : « Nous n’avons pas le droit à ça ! » Lorsque Pismens­­kaya demanda s’ils avaient déjà mangé du pain, le vieil homme répon­­dit : « Moi oui. Mais pas elles. Elles n’en ont jamais vu. » Au moins était-il compré­­hen­­sible. Les filles parlaient une langue défor­­mée par une vie d’iso­­la­­tion. « Quand les sœurs parlaient entre elles, cela sonnait comme un lent roucou­­le­­ment brouillé. »

La famille LykovArchives soviétiques
La famille Lykov
Crédits : Archives sovié­­tiques

Lente­­ment, après plusieurs visites, l’his­­toire complète de la famille fut révé­­lée. Le nom du vieil homme était Karp Lykov, un vieux-croyant, membre d’une secte ortho­­doxe inté­­griste russe, dont la pratique reli­­gieuse restait inchan­­gée depuis le XVIIe siècle. Les vieux-croyants ont été persé­­cu­­tés depuis l’époque de Pierre le Grand, et Lykov en parlait comme si cela datait de la veille. Pour lui, Pierre était un ennemi person­­nel, « l’anti-christ sous sa forme humaine », il soute­­nait que la preuve en était la campagne de moder­­ni­­sa­­tion de la Russie par le Tsar, lors de laquelle les chré­­tiens se faisaient couper la barbe de force. Un des buts prin­­ci­­paux de la tenta­­tive de moder­­ni­­sa­­tion de la Russie de Pierre le Grand au début du XVIIIe siècle était de mettre fin au port de la barbe. Ceux qui la portaient rece­­vaient des amendes, et ceux qui ne payaient pas était rasés de force. Mais à ces siècles de vieilles haines s’ajou­­taient des plaintes plus récentes. Karp pouvait se plaindre dans le même souffle d’un marchand qui avait refusé d’of­­frir 425 kilos de pommes de terres aux vieux-croyants aux alen­­tours de 1900. Les choses n’avaient fait qu’em­­pi­­rer pour la famille Lykov quand les bolché­­viques athées prirent le pouvoir. Sous le régime sovié­­tique, les commu­­nau­­tés isolées de vieux-croyants, qui avaient fui en Sibé­­rie pour échap­­per aux persé­­cu­­tions, commen­­cèrent à se reti­­rer encore plus loin de la civi­­li­­sa­­tion. Lors des purges des années 1930, le chris­­tia­­nisme lui-même était attaqué. Alors que Lykov travaillait agenouillé derrière son frère à la bordure de leur village, une patrouille commu­­niste l’avait tué. La réac­­tion de Lykov fut de rassem­­bler sa famille et de s’en­­fuir pour se mettre à l’abri dans la forêt.

Écorce de bouleau

C’était en 1936, et les Lykov n’étaient alors que quatre : Karp, sa femme Akulina, un fils de 9 ans appelé Savin, et Nata­­lia, leur fille qui n’avait que 2 ans. Avec quelques posses­­sions et quelques semences, ils se sont reti­­rés toujours plus profon­­dé­­ment dans la taïga, construi­­sant eux-même une succes­­sion d’ha­­bi­­ta­­tions gros­­sières, jusqu’à ce qu’en­­fin ils se retrouvent dans ce recoin désolé. Deux enfants supplé­­men­­taires étaient nés dans la nature : Dmitry en 1940 et Agafia en 1943. Aucun des deux plus jeunes Lykov n’avaient encore vu d’être humain qui ne soit pas membre de leur propre famille. Tout ce qu’A­­ga­­fia et Dmitry savaient du monde exté­­rieur, ils l’avaient appris des histoires de leurs parents. Le jour­­na­­liste russe Vassili Peskov écri­­vait que la prin­­ci­­pale distrac­­tion des membres de la famille était « de racon­­ter leurs rêves ». Les enfants savaient qu’il exis­­tait des lieux appe­­lés villes où les humains vivaient entas­­sés dans de grands bâti­­ments. Ils avaient entendu dire qu’il y avait d’autres pays que la Russie. Mais ces concepts n’étaient pas plus que de vagues abstrac­­tions pour eux. Leur seul maté­­riel de lecture était un livre de prières et une ancienne Bible fami­­liale. Akulina leur avait appris à lire et à écrire avec les évan­­giles. Ils utili­­saient des bâtons de bouleau taillés, trem­­pés dans du jus de chèvre­­feuille en guise de stylo et d’encre. Lorsqu’on montra à Agafia l’image d’un cheval, elle recon­­nut une image de la Bible de sa mère et s’écria : « Regarde, papa, un destrier ! »

Dépen­­dant seule­­ment de leurs propres ressources, les Lykov avaient dû s’ef­­for­­cer à grand-peine de rempla­­cer les quelques objets empor­­tés avec eux.

Le niveau d’iso­­le­­ment de cette famille était diffi­­cile à imagi­­ner , mais la diffi­­culté de leur vie sautait aux yeux. Se rendre à pied jusqu’à leur lieu de vie était incroya­­ble­­ment ardu, même en longeant l’Aba­­kan avec un bateau. Lors de sa première visite, Peskov, qui se procla­­mait Chro­­niqueur en chef des Lykov, écri­­vait : « Nous avons traversé 250 kilo­­mètres sans n’aper­­ce­­voir aucune habi­­ta­­tion humaine. » L’iso­­la­­tion rendait la survie dans la nature proche de l’im­­pos­­sible. Dépen­­dant seule­­ment de leurs propres ressources, les Lykov avaient dû s’ef­­for­­cer à grand-peine de rempla­­cer les quelques objets empor­­tés avec eux. Ils avaient confec­­tionné des chaus­­sures en écorces de bouleau. Les habits étaient rapié­­cés encore et encore jusqu’à ce qu’ils tombent en lambeaux, puis rempla­­cés par du tissu de chanvre, qu’ils avaient fait pous­­ser à partir de graines. Ils avaient trans­­porté un rouet gros­­sier et, aussi incroyable que cela puisse paraître, les compo­­sants d’un métier à tisser. Les dépla­­cer ainsi alors qu’ils s’en­­fonçaient graduel­­le­­ment dans la région sauvage avait dû repré­­sen­­ter de nombreux voyages, longs et fati­­gants. En revanche, ils n’avaient à dispo­­si­­tion aucun procédé pour rempla­­cer le métal. Ils avaient possédé deux chau­­drons durant de longues années, mais lorsque la rouille finit par les recou­­vrir, ils ne trou­­vèrent d’autre maté­­riel de rempla­­ce­­ment que les écorces de bouleau. Puisque ces dernières ne pouvaient pas être placées sur le feu, cuisi­­ner devint bien plus compliqué. Au moment où les Lykov furent décou­­verts, leur nour­­ri­­ture de base était consti­­tuée de pâtés de pommes de terre, mélan­­gés à du seigle moulu et des graines de chanvre. Peskov racon­­tait que la taïga offrait une certaine abon­­dance : « Près de l’ha­­bi­­ta­­tion coulait un ruis­­seau clair et froid. Les mélèzes, les épicéas et les bouleaux produi­­saient en grande quan­­tité. On trou­­vait des myrtilles et des fram­­boises à portée de main ainsi que du bois pour le feu et les pignons tombaient direc­­te­­ment sur le toit. »

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Dmitry Lykov
Crédits : John Martin

Famine

Et pour­­tant, les Lykov vivaient en perma­­nence au bord de la famine. Ce ne fut pas avant la fin des années 1950, lorsque Dmitry atteint l’âge adulte, qu’ils commen­­cèrent à piéger des animaux pour leur viande et leur four­­rure. N’ayant pas d’armes à feu, ni même d’arcs, ils ne pouvaient chas­­ser qu’en creu­­sant des pièges ou en pour­­sui­­vant leurs proies à travers les montagnes jusqu’à ce qu’elles s’ef­­fondrent d’épui­­se­­ment. Dmitry déve­­loppa une endu­­rance impres­­sion­­nante, et pouvait chas­­ser nu-pieds durant l’hi­­ver. Il reve­­nait parfois de la chasse après plusieurs jours, un élan sur les épaules, ayant dormi à la belle étoile par moins 15 degrés. Mais la plupart du temps il n’y avait pas de viande et leurs repas devinrent petit à petit plus mono­­tones. Il arriva que des animaux sauvages détruisent leurs récoltes, et Agafia se souvient de la fin des années 1950 comme des « années de faim ». « Nous mangions des feuilles de sorbier », disait-elle, « des racines, de l’herbe, des cham­­pi­­gnons, des feuilles de pommes de terre et de l’écorce. Nous avions faim tout le temps. Chaque année nous nous concer­­tions pour savoir s’il fallait tout manger ou garder quelques graines pour l’an­­née suivante. » Dans ces circons­­tances, la famine était un danger omni­­pré­sent. En 1961, il neigea en juin. Le givre détrui­­sit tout ce qui pous­­sait dans leur jardin, et au prin­­temps ils furent réduits à manger leurs chaus­­sures et de l’écorce. Akulina choi­­sit de voir ses enfants nour­­ris et mourut de faim. Les autres membres de la famille furent sauvés par ce qu’ils consi­­dé­­rèrent comme un miracle : un seul grain de seigle avait germé. Ils montèrent une clôture autour de la pousse et la gardèrent avec achar­­ne­­ment, jours et nuits, pour la proté­­ger des souris et des écureuils. À l’heure de la récolte, l’unique tige donna 18 graines à partir desquelles ils refor­­mèrent avec grand soin leur réserve de seigle.

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Les Lykov et un géologue sovié­­tique
Crédits : Archives sovié­­tiques

En se fami­­lia­­ri­­sant avec la famille Lykov, les géologues réali­­sèrent qu’ils avaient sous-estimé leurs capa­­ci­­tés et leur intel­­li­­gence. Chaque membre avait sa propre person­­na­­lité. Le vieux Karp était en géné­­ral enchanté par les dernières inno­­va­­tions que les scien­­ti­­fiques rame­­naient de leur campe­­ment. Bien qu’il refu­­sait tout net de croire que l’homme avait posé le pied sur la lune, il accepta en un instant l’idée des satel­­lites. Les Lykov les avaient remarqués dès les années 1950 lorsque « les étoiles se mirent à traver­­ser le ciel rapi­­de­­ment », et Karp avait conçu une théo­­rie pour l’ex­­pliquer : « Les hommes avaient inventé un quelque chose pour proje­­ter du feu qui ressem­­blait beau­­coup aux étoiles. » « Ce qui le stupé­­fiait le plus », témoi­­gnait Peskov, « c’était un embal­­lage en cello­­phane trans­­pa­rent. Mon dieu ce qu’ils ont inventé ! C’est du verre, mais ça se froisse !” » Et puis Karp, bien qu’il soit octo­­gé­­naire, tenait farou­­che­­ment à son statut de chef de famille. Son fils ainé, Savin, s’en accom­­mo­­dait en s’at­­tri­­buant le rôle d’ar­­bitre inflexible de la famille en ce qui concer­­nait la reli­­gion. « Il avait une foi profonde, mais était sévère », disait de lui son père. Karp semblait se préoc­­cu­­per de ce qu’il advien­­drait de sa famille après sa mort si Savin prenait les rênes. Il ne rencon­­tre­­rait certai­­ne­­ment aucune oppo­­si­­tion de la part de Nata­­lia, qui s’achar­­nait à reprendre le flam­­beau de sa mère en tant que cuisi­­nière, coutu­­rière et infir­­mière. Les deux plus jeunes, d’un autre côté, étaient plus acces­­sibles et plus ouverts au chan­­ge­­ment et aux inno­­va­­tions. « Agafia n’était pas trop marquée par le fana­­tisme », racon­­tait Peskov. Avec le temps il en vint à réali­­ser que la plus jeune de la famille avait le sens de l’iro­­nie et accep­­tait les taqui­­ne­­ries. Elle avait une voix chan­­tante et rajou­­tait des syllabes aux mots courts. Sa façon inha­­bi­­tuelle de s’ex­­pri­­mer avait convaincu certains visi­­teurs qu’elle avait l’es­­prit lent. Elle était en fait remarqua­­ble­­ment intel­­li­­gente et avait pris la diffi­­cile respon­­sa­­bi­­lité dans un foyer qui ne possé­­dait pas de calen­­drier, de garder une trace du temps écoulé. Travailler dur ne lui faisait pas peur, ni creu­­ser le soir une nouvelle cave à la main ni même conti­­nuer à travailler à la lumière des étoiles après le coucher du soleil. Lorsque Peskov lui deman­­dait émer­­veillé si elle n’avait pas peur seule dehors après la tombée de la nuit, elle répon­­dit : « Qu’est-ce qui pour­­rait me faire mal dehors ? »

« Parfait ! »

De tous, le préféré des géologues était Dmitry, un homme d’ex­­té­­rieur accom­­pli qui savait tout des humeurs de la taïga. Il était le plus curieux et peut-être le plus tourné vers le futur. C’est lui qui avait construit le poêle et tous les seaux en écorce que la famille utili­­sait pour stocker leur nour­­ri­­ture. C’est aussi lui qui passait des jour­­nées entières à couper et apla­­nir à la main toutes les bûches que les Lykov abat­­taient. Il n’était donc pas surpre­­nant qu’il soit aussi plus le fasciné par les appa­­reils des scien­­ti­­fiques. Une fois que leurs rela­­tions se furent suffi­­sam­­ment amélio­­rées pour que les Lykov acceptent de visi­­ter le campe­­ment des sovié­­tiques situé en aval, il passa de nombreuses heures à s’amu­­ser dans la scie­­rie, émer­­veillé par la faci­­lité avec laquelle la scie circu­­laire et le tour à bois polis­­saient les planches. « Cela n’a rien de surpre­­nant, écri­­vait Peskov, la même bûche que Dmitry aurait mis un jour ou deux à apla­­nir, était trans­­for­­mée sous ses yeux en une planche superbe. Il touchait les planches de ses paumes et disait : “Parfait !” »

En géné­­ral ces inno­­va­­tions étaient reçues de mauvais gré, mais le péché de la télé­­vi­­sion qu’ils rencon­­trèrent au campe­­ment « s’avéra irré­­sis­­tible ».

Karp Lykov se battit longue­­ment et vaine­­ment pour main­­te­­nir toute cette moder­­nité hors du foyer. Quand ils rencon­­trèrent pour la première fois les géologues, la famille n’ac­­cepta qu’un seul cadeau : du sel (Karp disait que vivre sans pendant des décen­­nies avait été « une vraie torture »). Avec le temps cepen­­dant, ils commen­­cèrent à en accep­­ter plus. Ils ne refu­­saient pas l’aide de leur ami le plus proche parmi les géologues, un foreur du nom de Yero­­fei Sedov. Ce dernier passait la plupart de son temps libre avec eux, à plan­­ter et récol­­ter. Ils acce­­ptèrent des couteaux, des four­­chettes, des manches, du grain et fina­­le­­ment même des stylos, du papier et une lampe élec­­trique. En géné­­ral, ces inno­­va­­tions étaient reçues de mauvais gré, mais le péché de la télé­­vi­­sion qu’ils rencon­­trèrent au campe­­ment « s’avéra irré­­sis­­tible ». Lors de leurs rares appa­­ri­­tions, ils s’as­­seyaient inva­­ria­­ble­­ment pour la regar­­der. Karp se posi­­tion­­nait direc­­te­­ment en face de l’écran. Agafia y jetait des regards, cachée derrière une porte. Elle essayait de repous­­ser sa trans­­gres­­sion en priant sur le champ, murmu­­rant, se signant. Le vieil homme, lui, priait après coup, avec appli­­ca­­tion et d’une seule traite. Peut-être que le plus triste dans la curieuse histoire des Lykov est la rapi­­dité de leur déclin après leur reprise de contact avec le monde exté­­rieur. Durant l’au­­tomne 1981, trois des quatre enfants suivirent leur mère dans la tombe, à quelques jours d’in­­ter­­valle. D’après Peskov, leur mort n’était pas le résul­­tat, comme on aurait pu s’y attendre, de leur expo­­si­­tion à des mala­­dies contre lesquelles ils n’étaient pas immu­­ni­­sés. Savin et Nata­­lia souf­­frirent d’in­­suf­­fi­­sance rénale, proba­­ble­­ment le résul­­tat de leur régime draco­­nien. Dmitry mourut lui d’une pneu­­mo­­nie, qui aurait peut-être commencé par une infec­­tion contrac­­tée au contact de ses nouveaux amis. Sa mort boule­­versa les géologues qui essayèrent déses­­pé­­ré­­ment de le sauver. Ils propo­­sèrent de faire venir un héli­­co­­ptère pour l’éva­­cuer jusqu’à un hôpi­­tal. Mais Dmitry, à l’ar­­ticle de la mort, ne voulut aban­­don­­ner ni sa famille, ni la reli­­gion qu’il avait pratiquée toute sa vie. « Cela ne nous est pas auto­­risé. Un homme vit comme Dieu l’ac­­corde. »

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Les tombes des Lykov
Crédits : Archives sovié­­tiques

Lorsque les trois Lykov furent enter­­rés, les géologues tentèrent de convaincre Karp et Agafia de quit­­ter la forêt et de retour­­ner vivre avec des parents qui avaient survécu aux persé­­cu­­tions des années de purge et qui vivaient toujours dans les mêmes vieux villages. Mais aucun des deux survi­­vants ne voulut en entendre parler. Ils recons­­trui­­sirent une cabane tout en restant proche de leur ancienne demeure. Karp Lykov mourut dans son sommeil le 16 février 1988, soit 27 ans jour pour jour après sa femme Akulina. Agafia l’en­­terra dans la pente de la montagne avec l’aide des géologues, puis se détourna pour rentrer chez elle. Elle affir­­mait que Dieu lui four­­ni­­rait ce dont elle avait besoin, et qu’elle reste­­rait ici. Ce qu’elle fit en effet. Un quart de siècle plus tard, main­­te­­nant elle-même sexa­­gé­­naire, cette enfant de la taïga conti­­nue de vivre seule, surplom­­bant de haut l’Aba­­kan. Elle ne partira pas. Mais nous la quit­­tons ici, telle que l’a vue Yero­­fei le jour de l’en­­ter­­re­­ment de son père : « J’ai regardé en arrière pour lui faire signe. Elle se tenait droite comme une statue au bord de la rivière. Elle ne pleu­­rait pas. Elle me fit signe de la tête : “Vas-y, conti­­nue.” Nous avons parcouru un kilo­­mètre de plus et je me suis retourné. Elle était toujours là. »

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Agafia Lykov
Crédits : John Martin

Traduit de l’an­­glais par Élise Girard d’après l’ar­­ticle « For 40 Years, This Russian Family Was Cut Off From All Human Contact, Unaware of World War II », paru dans le Smith­­so­­nian Maga­­zine. Couver­­ture : La famille Lykov.


 

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