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par Mike Dash | 18 novembre 2014

Port Louis, île Maurice, août 1782. La colo­nie française de l’Océan Indien – haute­ment vulné­rable face à une éven­tuelle attaque anglaise, au plus fort de la guerre d’in­dé­pen­dance améri­caine – est en état d’alerte. Son gouver­neur, le vicomte François de Souillac, a été averti qu’une flot­tille de onze bateaux approche de son île. Persuadé qu’il s’agit là de l’in­va­sion mari­time depuis long­temps redou­tée, de Souillac ordonne l’en­voi en recon­nais­sance d’un sloop. ulyces-nauscopie-01_1Mais avant même que le vais­seau ait pu faire son rapport, le vent de panique retombe. De Souillac est informé du fait que la flotte a modi­fié sa course et s’éloigne à présent des côtes mauri­ciennes. Quelques jours plus tard, lorsque le sloop revient, le gouver­neur obtient confir­ma­tion : les bateaux étaient en fait des navires marchands anglais voguant vers le fort William, en Inde. Cet événe­ment est surtout notable en raison de l’ori­gine des rensei­gne­ments de de Souillac. Le gouver­neur ne tenait ses infor­ma­tions ni de signaux émanant de bateaux croi­sant au large, ni de postes d’ob­ser­va­tions terrestres armés de puis­sants téles­copes, mais d’un membre mineur du corps des ingé­nieurs locaux, un certain Étienne Botti­neau. Et cet Étienne Botti­neau était prin­ci­pa­le­ment réputé sur l’île Maurice (ou « Isle de France », comme on l’ap­pe­lait à l’époque) pour avoir remporté de nombreux paris dans des tavernes de la côte grâce à son étrange capa­cité à prévoir l’ar­ri­vée de bateaux qui se trou­vaient, au moment où il annonçait leur approche, à une distance comprise entre 550 et 1 100 km au large des côtes mauri­ciennes. Il insis­tait sur le fait que ces prédic­tions n’étaient pas le fruit de la chance ou de la sorcel­le­rie. Elles étaient plutôt le produit d’une obser­va­tion rigou­reuse et d’an­nées de tenta­tives et d’échecs. Car Botti­neau préten­dait être l’in­ven­teur d’une nouvelle « science » – célèbre à l’époque, oubliée de nos jours – qu’il appe­lait la nausco­pie : « l’art de décou­vrir les vais­seaux et les terres à une distance consi­dé­rable ».

Le magi­cien de l’île Maurice

Aujourd’­hui, le souve­nir de Botti­neau ne demeure que parce que le Français a joué un petit rôle dans la litté­ra­ture scien­ti­fique du début du XIXe siècle. Il y appa­raît sous les traits d’un person­nage énig­ma­tique dont la vie et le travail étaient parfois mention­nés mais rare­ment exami­nés d’un point de vue critique. Le physi­cien écos­sais Sir David Brews­ter, par exemple, l’évoque dans son influente Letter on Natu­ral Magic (1832) comme « le sorcier-gardien de phare de l’Isle de France ». Malgré son scep­ti­cisme avoué, Brews­ter concède que Botti­neau « doit certai­ne­ment son pouvoir à une obser­va­tion appliquée des phéno­mènes natu­rels ». Et la nouvelle « science » du français restera digne d’in­té­rêt pour au moins un offi­cier de la marine jusque dans les années 1920, avant que l’in­ven­tion du radar ne rende obso­lète toute l’idée de la nausco­pie. Dans ses écrits datant de 1928, l’hy­dro­graphe anglais Rupert Gould suggère que : « Il ne peut y avoir de doute sur le fait que Botti­neau n’était pas un char­la­tan, qu’il avait fait une décou­verte qui reste digne d’in­té­rêt même à l’ère de la télé­gra­phie sans fil et qu’il a dû, à son époque, être un homme d’im­por­tance. »

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Le vicomte François de Souillac
Gouver­neur de l’île Maurice
1732 – 1803

Ce qui nous inté­resse ici est de savoir si les préten­tions de Botti­neau étaient aussi fiables que Gould le pensait. Il n’y a aucun doute sur le fait que le Français était au mini­mum capable d’avoir trou­blé nombre des plus haut-gradés français en poste sur l’île Maurice grâce à la préci­sion de ses prédic­tions. Le colo­nel Trebond, l’of­fi­cier en charge du déta­che­ment d’in­fan­te­rie de l’île, a signé un affi­da­vit confir­mant que « Monsieur Botti­neau lui a, à plusieurs occa­sions, annoncé l’ar­ri­vée de plus de 100 navires – deux, trois et même quatre jours avant les signaux côtiers », ajou­tant qu’ « en outre, il préci­sait s’il s’agis­sait d’un ou de plusieurs vais­seaux ». Les dires de Trebond étaient confir­més par M. Melis, le commis­saire géné­ral de la marine à Port Louis, qui jurait que Botti­neau avait annoncé l’ar­ri­vée de 109 bateaux et ne s’était trompé que deux fois. Paral­lè­le­ment, de Souillac signa avec enthou­siasme un témoi­gnage datant du 18 avril 1784, résu­mant les résul­tats de mois d’ob­ser­va­tion minu­tieuse des prédic­tions de l’in­gé­nieur, et confir­mant ses convic­tions : « Il voit dans la nature les signes qui indiquent la présence de vais­seaux, comme on peut affir­mer qu’il y a du feu là où l’on voit de la fumée… C’est l’ex­pli­ca­tion la plus claire qu’il a pu four­nir, pour prou­ver qu’il n’avait pas fait cette décou­verte par la connais­sance d’un art en parti­cu­lier, ou d’une science, ou par la mise en appli­ca­tion d’une science antique… Les signes, dit-il, indiquent suffi­sam­ment clai­re­ment la présence de navires, mais seuls ceux qui savent les lire peuvent juger de la distance, et cet art, affirme-t-il, est une étude extrê­me­ment labo­rieuse. » Lorsqu’on lit entre les lignes le rapport du gouver­neur, il semble qu’il subsis­tait quelques doutes quant aux compé­tences de Botti­neau. De Souillac conti­nuait en affir­mant que Botti­neau avait souvent perdu des paris au début de sa carrière, « les navires n’ar­ri­vant pas à l’heure prévue » et qu’il « avait long­temps été le pigeon de sa propre science ». Mais il semblait avoir été persuadé par le fait qu’une étude plus pous­sée avait résolu ces problèmes initiaux, les résul­tats de Botti­neau s’étant consi­dé­ra­ble­ment amélio­rés par la suite : « Depuis que la guerre a éclaté, ses prédic­tions ont été nombreuses et suffi­sam­ment exactes pour faire sensa­tion sur l’île. Nous avons discuté avec lui de la réalité de sa science, et le faire passer pour un char­la­tan aurait été injus­te… Ce que l’on peut affir­mer, c’est que monsieur Botti­neau avait presque toujours raison. »

Les frag­ments du puzzle

L’his­toire de Botti­neau, rela­tée dans des frag­ments de biogra­phie et de mémoires qu’il avait entre­pris de rédi­ger aux envi­rons de 1785, est aussi claire que sa descrip­tion de la nausco­pie est opaque. Né en Anjou, proba­ble­ment dans les années 1740, il gran­dit à Nantes où, « enchanté par l’ap­pa­rence du port et des bateaux, il décida de s’en­rô­ler dans la Marine ». Il fut ensuite employé par La Compa­gnie française des Indes Orien­tales et la Marine française, et « dès 1762 », il écri­vit ces mots : « Il m’est apparu qu’un navire appro­chant des côtes devait produire un certain effet sur l’at­mo­sphère, et permettre à l’œil averti de décou­vrir son approche avant même qu’il soit visible. Après de nombreuses obser­va­tions, je pensais être capable de déce­ler un signe parti­cu­lier avant que le navire ne soit en vue : j’avais parfois raison, mais le plus souvent j’avais tort, si bien qu’à l’époque j’avais aban­donné tout espoir de succès. En 1764, je fus affecté en Isle de France : là-bas, je dispo­sais de beau­coup de temps libre, aussi je me replon­geai dans mes obser­va­tions favo­ri­tes… À certaines heures de la jour­née, la clarté du ciel et la pureté de l’at­mo­sphère étaient favo­rables à mes obser­va­tions, et l’île étant peu visi­tée, j’étais moins sujet à l’er­reur que sur les côtes françaises, que les navires longent sans cesse… J’étais sur l’île depuis moins de six mois lorsque je me suis senti suffi­sam­ment confiant pour affir­mer avec certi­tude que ma décou­verte était réelle. »

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Une demeure de style colo­nial
Île aux Cerfs, île Maurice
Crédits : Selene Weijen­berg

Même alors, il fallut beau­coup de temps à Botti­neau pour se faire une répu­ta­tion d’oracle. Il écri­vit que sa décou­verte « lui avait causé d’être la cible de toutes sortes de persé­cu­tions, et qu’à cause de la four­be­rie de ses enne­mis il avait été traité en esclave et envoyé à Mada­gas­car pendant la guerre de 1778 ». Il parvint cepen­dant à retour­ner sur l’île, et au début des années 1780, il semble que ses talents commençaient à être consi­dé­rés comme quasi infaillibles. D’après ses propres affir­ma­tions, il a « annoncé l’ar­ri­vée de 575 vais­seaux » entre 1778 et 1782, « quatre jours avant qu’ils ne soient visibles pour nombre d’entre eux ». À cette époque, Botti­neau se sentit suffi­sam­ment confiant pour tenter de tirer profit de la nausco­pie. En 1780, il envoya en France une lettre adres­sée au maré­chal de Castries, puis au ministre de la Marine, annonçant sa « décou­verte » et propo­sant de la mettre au service du gouver­ne­ment contre une bonne rému­né­ra­tion. En retour, Castries ordonna aux auto­ri­tés françaises de l’île Maurice d’exa­mi­ner les prédic­tions de Botti­neau, de les consi­gner précieu­se­ment dans un grand livre et de les compa­rer avec les arri­vées effec­tives de bateaux dans la colo­nie pendant au moins huit mois. Au terme de cette période, Botti­neau écri­vit : « J’avais annoncé 150 navires en 62 fois, et tous sont arri­vés ». Il fut indé­nia­ble­ment assez effi­cace pour que de Souillac lui offrît son témoi­gnage et approu­vât son retour en France, afin de plai­der sa cause devant le ministre de la Marine.

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L’in­gé­nieur arriva en France en juin 1784 et se rendit à Paris. Là, cepen­dant, les choses prirent une tour­nure désa­gréable pour Botti­neau. De Castries refusa de le voir. L’in­fluent Abbé Fonte­nay, éditeur de la revue semi-offi­cielle Mercure de France, ridi­cu­lisa la nausco­pie dans un article suggé­rant que ce qui était observé n’était pas « des navires sur la mer, mais des châteaux dans le ciel ». Et peu de temps après, l’avè­ne­ment de la Révo­lu­tion française mit fin à tout espoir de récom­pense. Comme Gould le fait remarquer, l’unique « converti, ou semi-converti, aux études de Botti­neau, lui fut d’une aide douteuse : il s’agis­sait du tris­te­ment célèbre Jean-Paul Marat… Un temps habi­tant troglo­dyte des égouts de Paris, il avait plus tard été dûment poignardé dans son bain par Char­lotte Corday… en tant que l’un des trois hommes les plus puis­sants de la Terreur ». Le nom de Marat ne devait plus être évoqué insou­ciam­ment après qu’il eût aban­donné sa carrière de scien­ti­fique et de jour­na­liste pour deve­nir l’un des grands four­nis­seurs de victimes pour la guillo­tine. Quelques 200 000 personnes moururent sous le régime de la Terreur. Il n’est alors pas très surpre­nant d’ap­prendre dans un numéro du Scots Maga­zine de 1802 qu’un certain  « Monsieur Botti­neau, inven­teur d’une méthode grâce à laquelle il est possible de révé­ler la présence de navires appro­chant des côtes, est récem­ment mort dans un complet dénue­ment à Pondi­chéry ».

« Qu’il s’agisse de chance ou d’autre chose, il serait peut-être impru­dent de notre part de l’af­fir­mer. » — François de Souillac

Qu’É­tienne Botti­neau soit perçu comme un génie, un char­la­tan ou un fou dépend large­ment de l’in­ter­pré­ta­tion que l’on fait des docu­ments dispo­nibles dans cette affaire. Mis à part le témoi­gnage de Botti­neau, les preuves concer­nant la nausco­pie n’émanent que de deux sources seule­ment : un ensemble de docu­ments qui appar­te­naient à Marat ainsi qu’une courte notice biogra­phique écrite par Étienne Jouy. Cet ancien soldat recon­verti en auteur de théâtre, libret­tiste et membre de l’Aca­dé­mie française, rencon­tra le « magi­cien de l’île Maurice » lors d’un séjour de quatre ans au Sri Lanka à la fin des années 1780, où il obtint des infor­ma­tions au sujet de ses prédic­tions direc­te­ment de sa bouche. Les docu­ments de Marat, quant à eux, comprennent des affi­da­vits et la descrip­tion vague de ses méthodes rédi­gée par Botti­neau lui-même… mais leur prove­nance est pour le moins inha­bi­tuelle. L’en­semble de docu­ments ayant appar­tenu à Marat n’a pas été retrouvé dans des archives françaises mais dans un maga­zine anglais – les origi­naux ont été perdus, et l’iden­tité de l’homme qui les a copiés demeure mysté­rieuse. Il semble que les docu­ments de Marat aient été saisis par le « cabi­net noir » – le service de rensei­gne­ments français chargé de l’inqui­si­tion postale et de cryp­to­gra­phie – après son assas­si­nat. Avec l’as­cen­sion de Napo­léon, la majo­rité des posses­sions du cabi­net furent jugées encom­brantes, et quand en 1806 une femme répon­dant au nom de Madame Guille­mot (belle-sœur du géné­ral du même nom), dotée d’ex­cel­lentes rela­tions, entre­prit de collec­tion­ner des auto­graphes, « une immense quan­tité de lettres » issues du cabi­net furent empaque­tées et lui furent envoyées à Bruxelles. Cette collec­tion, qui compre­nait bien sûr certains des docu­ments de Marat, fut plus tard retrou­vée par un gent­le­man anglais anonyme, détenu sur parole dans la ville pendant les guerres napo­léo­niennes. Il en copia les éléments les plus inté­res­sants qui, à son retour en Angle­terre, commen­cèrent à être publiés sous forme de série dans le New Monthly Maga­zine. Compte tenu de leur prove­nance exotique et invé­ri­fiable, il semble utile de préci­ser que les extraits du New Monthly corres­pondent de près à plusieurs autres publiés du vivant de Botti­neau par le Scots Maga­zine, incluant les récits les plus détaillés des obser­va­tions du magi­cien au jour le jour.

Escroc mais pas trop

La première chose que l’on remarque lorsqu’on tente de confir­mer les dires de Botti­neau, c’est que les docu­ments concer­nant les détails de ses prédic­tions proviennent direc­te­ment de lui : un long rapport rela­tant l’ex­pé­rience sur huit mois, publié par Scots Maga­zine en 1786, et un récit de sa jeunesse et du déve­lop­pe­ment de son « nouvel art », inclus dans les docu­ments de Marat.

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Jean-Paul Marat
Portrait réalisé l’an­née de son assas­si­nat
Joseph Boze, 1793

Les deux ayant été écrits pour promou­voir la nausco­pie auprès du minis­tère français de la Marine, ils ne peuvent guère être pris pour argent comp­tant. Il est égale­ment impor­tant de noter que des quatre certi­fi­cats que Botti­neau présenta lors de son arri­vée à Paris, seul celui de de Souillac est daté après la fin de son expé­rience de huit mois. Des trois autres, l’un ne fait pas mention des résul­tats obte­nus par Botti­neau, et les deux autres, rédi­gés par Trebond et le commis­saire géné­ral, ont trait à ses acti­vi­tés menées jusqu’en 1782, époque à laquelle on se préoc­cu­pait bien moins de ses prédic­tions. De plus, le témoi­gnage de de Souillac suggère que les résul­tats de Botti­neau n’étaient pas aussi concluants qu’il l’af­fir­mait. Le gouver­neur écrit ainsi : « Plusieurs vais­seaux qui avaient été annon­cés plusieurs jours aupa­ra­vant arri­vèrent à l’heure précise, quelques autres furent retar­dés, et d’autres enfin n’ar­ri­vèrent jamais. » Peut-être faut-il voir des indices du succès de Botti­neau dans la rela­ti­vi­sa­tion de ces résul­tats néga­tifs par le vicomte. « Il a depuis été prouvé que le retard dans l’ar­ri­vée de certains de ces vais­seaux avait été occa­sionné par des vents contraires », écrit-il, et « ceux qui ne sont pas arri­vés, Monsieur Botti­neau en est convaincu, étaient des navires étran­gers qui passaient par là… Qu’il s’agisse de chance ou d’autre chose, il serait peut-être impru­dent de notre part de l’af­fir­mer. » En d’autres termes, Botti­neau répon­dait suffi­sam­ment vite pour éviter les ennuis qui le guet­taient, et de Souillac était heureux de pouvoir en passer la gestion à ses supé­rieurs. Le contenu équi­voque du témoi­gnage du gouver­neur explique peut-être le refus de de Castries de rencon­trer le magi­cien à Paris. À la décharge de Botti­neau, cepen­dant, il faut dire que beau­coup des éléments les moins plau­sibles de ses prédic­tions tendirent plus tard à alimen­ter sa légende. Certains récits de nausco­pie suggèrent qu’elle était une science si précise que ses prati­ciens pouvaient distin­guer des hommes sur le pont de navires très éloi­gnés. L’un d’eux suggère que lorsque Botti­neau annonça de façon impro­bable l’ar­ri­vée prochaine d’un quatre-mâts (trois étant le maxi­mum à l’époque), raison lui fut donnée lorsque deux navires à deux-mâts liés l’un à l’autre firent leur appa­ri­tion. Aucun détail de ce genre n’ap­pa­raît dans les écrits de Botti­neau, qui décrivent plutôt les pertur­ba­tions atmo­sphé­riques qu’il préten­dait obser­ver et qu’il inter­pré­tait comme « une masse de vapeur », « une masse nuageuse » ou « un météore », qui pouvait « se déve­lop­per et dont les couleurs prenaient certaines tona­li­tés ». Ensuite, lorsqu’un vais­seau appro­chait, la « masse s’élar­gis­sait et deve­nait cohé­rente ». Peu importe ce que voyait – ou préten­dait voir – Botti­neau, ce n’était pas aisé­ment déce­lable pour qui que ce soit d’autre. Mais bien qu’il serait tentant de conclure que la nausco­pie était soit une hallu­ci­na­tion, soit une escroque­rie – ce que l’avi­dité du magi­cien à vouloir en tirer béné­fice et sa préci­pi­ta­tion à justi­fier ses erreurs tend à lais­ser penser –, reste qu’il n’était pas le seul à la pratiquer. En 1818, un capi­taine de la Royal Navy, Fran­cis Maude, fit la rencontre d’un vieux Mauri­cien qui avait été initié à cet art par Botti­neau lui-même, et qui, d’après Maud, « ne se trom­pait jamais ».

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Mémoire sur la nausco­pie
Ou l’art de décou­vrir les vais­seaux et les terres à une distance consi­dé­rable
1786

En 1866, un certain Monsieur Thomas Trood affirma avoir redé­cou­vert le secret de Botti­neau et l’avoir codi­fié alors qu’il était en poste à Samoa. Et le grand scep­tique James Prior, un offi­cier de la marine anglaise qui visita l’île Maurice en 1811 et tenait l’idée de la nausco­pie pour être dange­reu­se­ment proche de celle de la « percep­tion extra-senso­rielle », nota tout de même ceci dans son jour­nal : « Que la chose soit vraie ou fausse, l’une des personnes dotées de ce talent a reçu une pension pour cette raison il y a quelques années. Cet homme a informé le gouver­ne­ment qu’il avait distinc­te­ment observé, depuis son île, le naufrage d’un vais­seau dans l’un des ports de Mada­gas­car. Bien qu’on se soit moqué de lui, il a persisté dans son histoire, mentionné le jour, l’heure et fourni une descrip­tion détaillée de cette scène de déso­la­tion. Son récit fut pris en note et se révéla scru­pu­leu­se­ment exact. Il se trou­vait seule­ment à 650 km du drame. » Mais tout ceci n’est peut-être qu’une légende, on rapporte seule­ment que le nausco­piste de Prior reçut une pension, et le détail de ses prédic­tions surpasse de façon inquié­tante tout ce que Botti­neau a jamais prétendu être capable de voir. On n’en­ten­dit plus jamais parler de Thomas Trood. Mais si le magi­cien avait raison en affir­mant que la nausco­pie ne peut se pratiquer qu’au loin des côtes froides et encom­brées de l’At­lan­tique nord, dans les douces eaux des tropiques, il reste plai­sant de spécu­ler sur ce qui peut être accom­pli par quelqu’un qui dispose d’une bonne vue, d’un hamac et de quelques années à tuer sur une plage de l’île Mauri­ce… Serait-il possible d’ob­te­nir une bourse pour cela ?


Traduit de l’an­glais par Caro­line Bour­ge­ret d’après l’ar­ticle « The Wizard of Mauri­tius ». Couver­ture : Des cumu­lus et un vieux grée­ment. Créa­tion graphique par Ulyces.

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