par Mike Ives | 28 octobre 2016

Panique à Hanoï

Au prin­­temps 2014, les organes de presse du gouver­­ne­­ment viet­­na­­mien ont révélé que des dizaines d’en­­fants étaient morts dans les hôpi­­taux de Hanoï, la capi­­tale du pays. Ils présen­­taient des érup­­tions cuta­­nées et de fortes fièvres. Les méde­­cins ont affirmé que la cause des décès était la rougeole – son épidé­­mie la plus dévas­­ta­­trice de l’his­­toire du Viêt Nam.

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Crédits : UN

Les parents des victimes se sont immé­­dia­­te­­ment tour­­nés vers Face­­book pour parta­­ger leur douleur et leur indi­­gna­­tion. Ils ont été imités par leurs amis et leurs voisins, qui s’inquié­­taient de savoir comment l’épi­­dé­­mie se propa­­geait et s’il était possible de conduire sans risque ses enfants à l’hô­­pi­­tal. Les auto­­ri­­tés ont fait circu­­ler des infor­­ma­­tions à propos de l’épi­­dé­­mie au moyen de brochures, d’an­­nonces diffu­­sées dans le réseau de haut-parleurs du pays et de mises à jour régu­­lières sur le site du minis­­tère de la Santé. « Il y avait tant d’in­­for­­ma­­tions en ligne que les gens ont commencé à paniquer », se souvient une infir­­mière travaillant dans un hôpi­­tal de Hanoï, qui a demandé à rester anonyme pour pouvoir parler sans détours. Aupa­­ra­­vant, le Viêt Nam avait su répondre effi­­ca­­ce­­ment à de nombreuses catas­­trophes natu­­relles ainsi qu’à des urgences sani­­taires. Durant une épidé­­mie de grippe aviaire en 2005, le ministre de l’Agri­­cul­­ture est allé jusqu’à manger du poulet en direct à la télé­­vi­­sion pour apai­­ser les peurs de la popu­­la­­tion. Mais lorsque le scan­­dale de la rougeole a éclaté en 2014, le Viet­­nam comp­­tait des millions d’uti­­li­­sa­­teurs de Face­­book.


Quelques années plus tôt, il n’y en avait pratique­­ment pas. Le gouver­­ne­­ment était inca­­pable de calmer l’em­­bal­­le­­ment, alimenté par la peur et la colère, qui soule­­vait la nation sur le réseau social, qu’il bloque pour­­tant spora­­dique­­ment. La plupart des critiques visaient la ministre de la Santé, Nguyen Thi Kim Tien, qui refu­­sait de quali­­fier les morts d’ « épidé­­mie » alors que le bilan des enfants victimes de la mala­­die appro­­chait 130. Avant cette crise, le minis­­tère de la Santé était déjà en porte-à-faux suite à une série d’autres scan­­dales ayant touché les hôpi­­taux publics. Des diagnos­­tics erro­­nés, des vacci­­na­­tions défec­­tueuses et des cas de corrup­­tion étaient en cause. Ainsi, lorsque Tien a déclaré que seuls 25 décès étaient direc­­te­­ment impu­­tables à la rougeole – au contraire de ce qu’af­­fir­­maient certains méde­­cins de Hanoï –, de nombreux citoyens viet­­na­­miens ont perçu ses décla­­ra­­tions comme une tenta­­tive pure et simple de cacher la réalité. « Ils ont vu beau­­coup de gens mourir », se souvient Dinh Duc Hoang, jour­­na­­liste pour  VnEx­­press, un média viet­­na­­mien en ligne. Des repré­­sen­­tants du minis­­tère ont expliqué publique­­ment le raison­­ne­­ment épidé­­mio­­lo­­gique qui sous-tendait le fait de ne pas employer le mot « épidé­­mie ». « Mais pas assez, surtout sur les réseaux sociaux », dit Hoang. « Les gens ne compre­­naient pas et ils ont pensé que la ministre cher­­chait à étouf­­fer l’af­­faire. »

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L’épi­­dé­­mie de rougeole au Viêt Nam
Crédits : UN

Depuis le début du siècle, l’es­­sor des moteurs de recherche et des plate­­formes sociales permet aux gens du monde entier d’ac­­cé­­der à l’in­­for­­ma­­tion lors des crises sani­­taires. Ce chan­­ge­­ment a été parti­­cu­­liè­­re­­ment profond dans la région de l’Asie-Paci­­fique, carre­­four mondial des utili­­sa­­teurs d’In­­ter­­net, du commerce de smart­­phones et des épidé­­mies de mala­­dies infec­­tieuses. Ce nouveau contexte repré­­sente un mélange d’op­­por­­tu­­ni­­tés et de défis pour les instances de santé publique. D’un côté, un enga­­ge­­ment accru des citoyens durant une crise sani­­taire peut permettre aux respon­­sables d’être plus proches de la popu­­la­­tion.

Mais chaque nouvelle plate­­forme en ligne est aussi un moyen de propa­­ger critiques et désin­­for­­ma­­tion. Le boom des réseaux sociaux complique la tâche des gouver­­ne­­ments qui veulent « contrô­­ler le flux d’in­­for­­ma­­tion, dont la fiabi­­lité est aléa­­toire », explique Craw­­ford Kilian, un jour­­na­­liste basé à Vancou­­ver qui couvre les affaires de santé publique. Les respon­­sables sont de plus en plus conscients du fait que les rumeurs sur Inter­­net et les critiques faites du gouver­­ne­­ment durant une crise sani­­taire sont suscep­­tibles d’ali­­men­­ter la panique géné­­rale. Elles peuvent aussi enta­­cher leur crédi­­bi­­lité et ébran­­ler la confiance de la popu­­la­­tion envers les systèmes mis en place pour combattre la mala­­die. Certains d’entre eux tentent d’abo­­lir ce gouffre numé­­rique en s’adres­­sant aux citoyens et en répon­­dant aux critiques sur les réseaux sociaux. Durant la crise de la rougeole au Viêt Nam, de hauts fonc­­tion­­naires du minis­­tère ont demandé à Hoang et huit autres jour­­na­­listes renom­­més du pays de les aider à redo­­rer l’image de la ministre de la Santé sur les réseaux sociaux et de parta­­ger des commu­­niqués offi­­ciels en cas de crise sani­­taire. « Grâce à mon travail, je suis connu au Viêt Nam et j’ai beau­­coup de célé­­bri­­tés dans mes rela­­tions », explique Hoang. « Je peux les contac­­ter pour qu’ils relaient des infor­­ma­­tions fiables. » Le prin­­cipe – aider le minis­­tère à distri­­buer une infor­­ma­­tion « exacte » sur les réseaux sociaux – était assez simple. Mais est-il normal qu’un groupe de jour­­na­­listes et de célé­­bri­­tés aident un gouver­­ne­­ment à restau­­rer la confiance des citoyens dans leur appa­­reil sani­­taire ? Et pourquoi le minis­­tère avait-il besoin de leur aide pour cela ?

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Crédits : UN

SRAS

Les réseaux sociaux ne sont que le dernier « disrup­­teur » numé­­rique en date à cham­­bou­­ler le débat public autour des crises sani­­taires. Le premier était Inter­­net lui-même. Et la première crise sani­­taire majeure dans laquelle Inter­­net a joué un rôle déci­­sif a été l’épi­­dé­­mie de syndrome respi­­ra­­toire aigu sévère (SRAS), la première pandé­­mie de grippe du XXIe siècle. Le SRAS est apparu dans le sud de la Chine en 2002 et a engen­­dré une crise inter­­­na­­tio­­nale en février 2003, après qu’un profes­­seur de méde­­cine de 64 ans, origi­­naire de la ville chinoise de Canton, s’est rendu dans un hôpi­­tal de Hong Kong pour une insuf­­fi­­sance respi­­ra­­toire. Un visi­­teur séjour­­nant dans le même hôtel a invo­­lon­­tai­­re­­ment infecté plus d’une centaine de membres du corps médi­­cal d’un deuxième hôpi­­tal de Hong Kong, et six autres ont sans le savoir répandu le SRAS au Viêt Nam, à Singa­­pour et au Canada. Ce n’était que la première phase d’une épidé­­mie qui se répan­­drait dans plus d’une ving­­taine de pays, infec­­tant 8 098 personnes et faisant 774 morts. Quelques mois après la première infec­­tion de SRAS, des centaines de milliers de recherches pour « SRAS » sont appa­­rues sur une nouvelle plate­­forme en ligne nommée Google. Baidu, un moteur de recherche chinois popu­­laire, a égale­­ment confirmé que « SRAS » était le mot le plus recher­­ché sur sa plate­­forme durant l’épi­­dé­­mie. Les deux sites ont permis à des gens ordi­­naires en Chine et ailleurs de trou­­ver instan­­ta­­né­­ment des infor­­ma­­tions sur la mala­­die, plutôt que d’at­­tendre celles du jour­­nal local ou d’un présen­­ta­­teur télé.

L’OMS a déclaré qu’il s’agis­­sait d’une crise sani­­taire d’en­­ver­­gure inter­­­na­­tio­­nale.

« À l’époque, c’était le Web 1.0. Les gens allaient sur un site unique­­ment pour accé­­der à de l’in­­for­­ma­­tion, il n’y avait aucune forme de parti­­ci­­pa­­tion », explique Randall N. Hyer, un spécia­­liste en gestion de risques qui a travaillé au sein d’une équipe de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion mondiale de la santé (OMS) durant la crise du SRAS. Mais toutes les infor­­ma­­tions acces­­sibles à partir des moteurs de recherche n’étaient pas exactes, et les fausses rumeurs sont rapi­­de­­ment deve­­nues virales – plus que le virus lui-même. L’une des plus dévas­­ta­­trices prove­­nait d’une source impro­­bable : un garçon de 14 ans basé à Hong Kong, qui a annoncé sur la Toile que la ville serait bien­­tôt mise en quaran­­taine et quali­­fiée de « port infecté ». Son canu­­lar a attiré l’at­­ten­­tion car il ressem­­blait au site d’un jour­­nal local. Il a déclen­­ché une fréné­­sie de ravi­­taille­­ment dans les maga­­sins, qui a alimenté un peu plus la rumeur selon laquelle Hong Kong était en état de siège. D’après At the Epicentre, un livre coécrit en 2004 par Chris­­tine Loh (qui est aujourd’­­hui la sous-secré­­taire à l’en­­vi­­ron­­ne­­ment de Hong Kong), il régnait une atmo­­sphère « sinistre » dans la ville. C’était en partie dû à la confu­­sion géné­­rale vis-à-vis de la façon dont la mala­­die se répan­­dait. Le livre raconte que même le désa­­veu public de la blague de l’ado­­les­cent par le direc­­teur de la Santé de Hong Kong n’a pas réussi à dissi­­per la peur. Mais Inter­­net n’a pas eu qu’une mauvaise influence durant la crise du SRAS. Tandis que les cas d’in­­fec­­tions se multi­­pliaient à Hong Kong, un groupe de rési­­dents a créé un site parti­­ci­­pa­­tif, sosick.org, tenant à jour une liste d’im­­meubles abri­­tant ou suspec­­tés d’abri­­ter des cas de SRAS. Deux semaines après que le site est apparu en ligne, le gouver­­ne­­ment a commencé à reprendre leurs infor­­ma­­tions sur son site offi­­ciel.

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L’épi­­dé­­mie de SARS dans le métro HK
Crédits : The Star Online

« Inter­­net a été un outil précieux pour les citoyens inquiets, qu’ils pouvaient utili­­ser pour contour­­ner la confi­­den­­tia­­lité exces­­sive du gouver­­ne­­ment », écri­­vaient Loh et sa coau­­teure. Gabriel Leung, l’an­­cien sous-secré­­taire de Hong Kong à l’ali­­men­­ta­­tion et la santé, raconte que l’ex­­pé­­rience du SRAS a aidé à convaincre les auto­­ri­­tés hong­­kon­­gaises de la néces­­sité de se montrer trans­­pa­­rents avec la popu­­la­­tion à mesure qu’une épidé­­mie se déve­­loppe. Et avant que l’ap­­pa­­ri­­tion d’un site comme sosick.org n’en­­tache la crédi­­bi­­lité du gouver­­ne­­ment. Il a mis la leçon en pratique dès la crise sani­­taire suivante : l’épi­­dé­­mie H1N1, un virus respi­­ra­­toire mortel aussi connu sous le nom de grippe porcine. La grippe porcine a été décou­­verte en avril 2009 aux États-Unis, et jusqu’a­­lors elle n’avait jamais conta­­miné d’êtres humains. Mais alors que le virus H1N1 se répan­­dait rapi­­de­­ment au Canada et au Mexique, l’OMS a déclaré qu’il s’agis­­sait d’une crise sani­­taire d’en­­ver­­gure inter­­­na­­tio­­nale. Les instances de la santé publique de tous les conti­­nents se sont prépa­­rés à son arri­­vée.

Elle a frappé Hong Kong en mai 2009, quand un touriste mexi­­cain de 25 ans a ressenti les symp­­tômes de la grippe porcine à son hôtel. En l’es­­pace de quelques heures, les auto­­ri­­tés compé­­tentes avaient mis en quaran­­taine tous les clients de l’hô­­tel et envoyé Leung sur les chaînes de télé­­vi­­sion pour expliquer le motif de cette déci­­sion, qui plon­­ge­­rait à coup sûr les Hong­­kon­­gais dans une profonde anxiété. Les rumeurs sur la mala­­die ont proli­­féré sur Inter­­net, mais Leung affirme qu’il avait la plupart du temps un coup d’avance sur elles. En effet, il expliquait ce qu’il savait et ne savait pas de la mala­­die lors de confé­­rences de presse quoti­­diennes. Il promet­­tait de reve­­nir tous les après-midis à la même heure aussi long­­temps que les jour­­na­­listes auraient des ques­­tions à lui poser. « Tant que vous tenez vos promesses, les gens ne sont pas sensibles, ou du moins pas autant, à la rumeur. Car ils savent qu’ils n’ont que 24 heures à attendre avant de rece­­voir de nouvelles infor­­ma­­tions », dit-il.

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Crédits : UN

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Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Going viral », paru dans Mosaic. Couver­­ture : L’épi­­dé­­mie de MERS en Corée du Sud. (Reuters/Mosaic)


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